jeudi 1 avril 2021

Mars 2021

 

 

 

 

 

VIDER L'ABCÈS

 

 

 

 

Lundi 1er

Onze heures. – L' épopée dentaire (voir le mois dernier) continue. J'ai donc vu, hier, une dentiste de Pacy que je ne connaissais point. Après radiographie, elle a trouvé que je n'avais pas un simple abcès à la gencive, mais une dent déjà “couronnée” qui branlait sérieusement dans le manche. Elle m'a donné un traitement antibiotique de cinq jours, en me disant qu'il faudrait ensuite se lancer dans un traitement de fond, ne me cachant pas qu'elle ne donnait pas bien cher de la survie de la dite dent. Quand je lui ai dit que j'avais justement un rendez-vous avec un de ses confrères le 16 mars (elle-même n'accepte plus de nouveaux patients), elle m'a répondu quelque chose comme : « Oui, je pense que ça devrait tenir jusque là. » Bref, pas très enthousiaste, la praticienne masquée ! Du coup, Catherine a appelé la clinique dentaire d'Évreux ce matin, pour voir si on ne pouvait pas avancer mon rendez-vous du 16. On pouvait tellement que je suis attendu aujourd'hui même à quatre heures et demie, mais avec un autre arracheur de dents que celui initialement prévu – ce dont je me fous, n'en connaissant aucun des deux. Bref, on n'est pas sorti du bois, comme dirait un Québécois.

– Comme Catherine venait d'en terminer la lecture, j'ai repris Le Royaume d'Emmanuel Carrère. J'aime décidément bien cet écrivain, quel que soit le sujet de ses livres. C'est d'ailleurs à ça que l'on reconnaît aimer un écrivain. Et puis, phonétiquement, Carrère n'est pas bien loin de carie, ce qui fait qu'il ne sera pas dépaysé en se retrouvant tout à l'heure à la clinique dentaire d'Évreux.


Mardi 2

Midi. – L'avantage de l'alzheimer light qui nous frappe tous les deux, Catherine et moi,  c'est que nous ne sommes plus obligés de dépenser des fortunes à acquérir de nouvelles séries télévisées afin de meubler nos soirées devant l'écran : il nous suffit désormais d'aller faire un petit tour au sous-sol, où sont entreposés nos DVD et blu-ray, et d'en remonter avec deux ou trois séries anciennes dont nous avons – l'expérience le prouve – quasiment tout oublié. C'est ainsi qu'hier, nous avons exhumé The Americans, par quoi nous avons commencé, The Shield ainsi que Persons of interest. Soit, dans l'ordre, une série “paranoïaque”, une série policière et une série fantastique, toutes trois excellentes (dans notre brumeux souvenir…).

Cela dit, comme notre alzheimer n'est pas total, revoir une série n'équivaut pas complètement à la découvrir. D'abord parce que des “flashs” surviennent de temps à autre, au fil des épisodes, pour nous signaler que nous sommes dans le déjà-vu. Et ensuite parce que, de façon inexplicable, apparemment aléatoire, il peut arriver que, dès le début du re-visionnage, on comprenne que non, avec celle-là, ça ne fonctionnera pas. C'est ce qui nous est arrivé il y a peu avec 24 Heures Chrono, série que nous avions énormément aimée et que nous avons tenté de revoir, sous prétexte qu'elle venait de devenir netflicarde. Qu'est-ce qui fait qu'une excellente série peut être revue avec plaisir et une autre, tout aussi excellente, non ? Mystère.


Mercredi 3

Quatre heures. – Anniversaire de mon frère, 61 ans.

– Pour une fois que le consternant Renépol parle d'autre chose que de son cher virus, il fait preuve d'encore plus de bêtise conformiste que d'ordinaire. Voici par quoi commence son billet du jour : 

« Toute la bonne vieille droite franchouillarde est braquée contre le jugement qui condamne Nicolas Sarkozy à trois ans de prison.  Je veux bien croire avec eux que tout cela est injuste, mais les juges ont quand même expliqué leur démarche dans 254 pages, ce qui représente des heures de travail et de réflexion et s'ils ont émis ce jugement, c'est qu'il y avait de bonnes raisons de le donner... »

Ah, très bien, très bien ! Si le rapport des juges compte 254 pages, en effet, il n'y a plus qu'à se taire. De même qu'il serait stupide de contester en quoi que ce soit la validité et le bien fondé des procès qui eurent lieu à Moscou dans les belles années 1936-37, vu que les rapports sur lesquels ils se fondaient devaient avoir encore bien plus de pages que cela. Et puis, n'est-ce pas : si les juges communistes de l'époque ont émis de tels jugements, “c'est qu'il y avait de bonnes raisons de les donner”. En effet, ils en avaient au moins une, excellente : ils essayaient de sauver leur propre tête. Je ne sais si Nicolas Sarkozy mérite ou non sa condamnation, et je dois dire que je m'en moque royalement. En revanche je sais bien ce que mériterait Renépol : le goudron et les plumes.

– Information réjouissante, pêchée sur le site de Causeur (mais on la trouve ailleurs) : aux Pays-Bas, une femme écrivain a dû renoncer à traduire le livre d'une poétesse noire, parce qu'elle-même a été jugée “trop blanche” pour prétendre à cet honneur. C'est parfait, c'est juste, c'est le bon sens même. Un bon sens qu'il convient d'étendre et même de généraliser. Ainsi, il est inadmissible qu'un écrivain maigrichon puisse être traduit par un interprète grassouillet ; ou que la prose d'un rouquin soit  salie, défigurée par un blondinet ; ad lib. Et il va devenir urgent d'organiser un gigantesque auto-da-fé de toutes les traductions existantes de L'Iliade et de L'Odyssée : il ferait beau voir qu'on nous donnât à lire les œuvres d'un aveugle traduites par des voyants !

Et il ne saurait désormais être question que les œuvres de Beethoven pussent être dirigées en concert par autre chose que des chefs dûment certifiés sourdingues. Quant aux pianistes qui prétendront jouer, devant un public ou le microphone d'un studio, les pièces de Michel Petrucciani, il leur faudra d'abord passer sous la toise. Et qu'il sachent bien que pas un centimètre excédentaire ne sera toléré !


Vendredi 5

Midi. – Le feuilleton dentaire continue, et il ne va pas en s'arrangeant, loin de là. Mais ça m'ennuie autant d'en décrire ici les péripéties que le résultat serait ennuyeux à lire. Donc…

Je crois que je vais aller me reprendre un p'tit tramadol, moi ! Ou deux dafalgan à la codéine ? J'hésite, j'hésite…

Six heures. – L'embellie ! J'étais à peine sorti de chez Dame Dubruel, mon médecin traitant (ou ma médecine traitante, pour complaire à Élodie J.), nanti d'un nouveau traitement antibiotique d'une semaine, que mon encombrant abcès buccal (je suis, depuis maintenant une grosse semaine, un véritable agité du buccal) a eu l'extrême obligeance de percer de lui-même, sans la moindre sollicitation extérieure. Il en est résulté une chute soudaine et vertigineuse de la douleur. Bien entendu, je vais tout de même suivre scrupuleusement le traitement prescrit par Dame D. Avant un nouveau rendez-vous, le 23 de ce mois, chez un dentiste encore inconnu de moi, sis à Vernon, pour statuer avec lui de l'avenir de la dent concernée.

Ce que je retire des diverses péripéties de mon aventure gengivo-dentaire, celles que j'ai décidé d'épargner à mes lecteurs, c'est que dans notre France désormais solidement tiers-mondialisée, il est préférable de n'avoir aux dents que des maux qui préviennent de leur survenue deux ou trois mois à l'avance.


Samedi 6

Onze heures. – Pourquoi, hier, me suis-je soudain mis à relire Philippe Muray ? La question est toute rhétorique, car je sais parfaitement pourquoi. J'avais décidé, hier matin donc, de tenter ma chance auprès des urgences de l'hôpital d'Évreux, sentant bien que je ne pourrais pas “tenir” deux semaines dans l'état où je me trouvais. Je me disais naïvement, qu'il allait tout de suite, en ces murs presque neufs, se trouver un stomatologue désœuvré qui se ferait un plaisir de faire sauter la molaire rebelle. Bien entendu, ce fut un échec sur toute la ligne, mais là n'est pas la question.

Je suis payé pour savoir qu'une visite à l'hôpital dans ces conditions, c'est avant tout des heures à attendre. Dire que je devais partir là-bas avec un livre tombe évidemment sous le sens. Seulement, je sais aussi que dans ces lieux malcommodes, l'œil et l'ouïe sont constamment et désagréablement sollicités, si bien qu'il ne faut pas prévoir n'importe quelle lecture. Par exemple, le gros roman d'Israël Joshua Singer que j'avais commencé la veille n'était pas du tout adapté. L'idéal était un livre composé de textes courts et déjà lu une fois ou deux, de façon à ne pas risquer de s'y noyer malgré les interruptions fréquentes (et l'abcès purulent qui continue de se rappeler à votre bon souvenir…).

C'est ainsi que le nom de Muray est sorti du chapeau, et que je suis parti avec, sous le bras (c'est une image) le quatrième et dernier volume de ses Exorcismes spirituels, celui qui s'intitule Moderne contre moderne. Comme je me suis fait expulser (aimablement) de la maladrerie ébroïcienne aussi vite que j'y étais entré, je n'ai même pas eu le temps de lire le premier paragraphe de la préface. Mais, une fois rentré à la maison, puisque le livre était là et que j'avais indûment réveillé son auteur, n'est-ce pas…

Six heures. – L'information cocasse du jour : en Israël vient d'avoir lieu le premier concert réservé aux vaccinés.


Lundi 8

Dix heures et demie. – Il y a quelque temps, quatre ou cinq films de Bertrand Tavernier ont fait leur entrée chez Netflisque. Je n'ai guère d'attirance pour ce cinéaste, en raison de son côté “vaillant petit soldat de la gauche de progrès”. Il m'a toujours fait un peu l'effet d'une sorte de Jean Delannoy post-moderne, aussi déférent que lui envers les “valeurs” dominantes, même si ces valeurs ont changé. Bref…

J'étais tout de même curieux de revoir Coup de torchon, film librement adapté du Pottsville, 1280 habitants (ancienne et bizarre traduction : 1275 âmes : qu'est-ce que le premier traducteur avait bien pu foutre des cinq âmes manquantes ?). C'est ce que nous avons fait avant-hier, et nous ne fûmes pas déçus : c'est un bon film, les acteurs y sont excellents, même Noiret qui, pour une fois, ne cabotine pas trop, et même pas du tout. 

Du coup, emportés par l'enthousiasme, nous avons, hier, décidé de regarder Que la fête commence. Patatras ! Nous avons abandonné le film peu après sa moitié. D'abord parce qu'il est plutôt ennuyeux, mais surtout parce qu'il est faux à hurler. Qu'est-ce qui est faux ? Tout. La France de la Régence est fausse, la façon de parler des gens – nobles ou “vilains” – est fausse, le Régent lui-même et l'abbé Dubois sont de pitoyables caricatures n'ayant jamais eu la moindre existence réelle. En fait, ce qu'on nous montre, c'est un tableau de l'ancien régime tel que se le représentent depuis deux siècles les plus bornés des républicains, c'est-à-dire une tyrannie insupportable, un champ de ruines et de désolation où règne constamment l'arbitraire le plus débridé. Du coup, n'ayant à dire que des choses fausses dans des situations fausses, les acteurs deviennent médiocres, y compris ceux – Noiret, Marielle – qui étaient parfaitement justes la veille au soir dans le film précédent.

Bref, nous avons dégringolés en vingt-quatre heures d'un Coup de torchon à un film méchamment torchonné.


Mardi 9

Dix heures. – Alors que venait d'y arriver le cinquième chapitre du pitoyable “roman” qui s'y étale depuis des semaines, je viens de supprimer le Cultural Gang Bang de ma blogoliste. C'est peut-être un peu stupide, ou niais, mais je me sens en quelque sorte responsable des lectures que j'incite, par cette liste, mes visiteurs à aller faire ailleurs que chez moi. Et il ne pouvait être question plus longtemps de les envoyer perdre leur temps à lire ce fatras.

– C'est curieux comme les écrivains, même les meilleurs, se laissent parfois aller à écrire n'importe quoi, je veux dire : des choses manifestement fausses, ou impossibles. Ainsi Israël Joshua Singer dans sa Famille Karnovski (Folio, p. 508) : « Quand l'oncle Harry pénétra dans le quartier juif, Jegor se mit à faire ouvertement la grimace, à éternuer et à tousser sans aucune nécessité. » J'en suis désolé pour M. Singer, mais si tout un chacun peut en effet tousser “sans aucune nécessité”, c'est-à-dire se forcer à le faire, la chose est en revanche rigoureusement impossible en ce qui concerne l'éternuement.

(En écrivant ce qui précède, j'ai soudain eu la quasi certitude d'avoir noté exactement la même chose la première fois que j'ai lu ce roman. Mais qu'on me cite un diariste qui ne radote jamais ; juste pour voir…)

– L'ami Yann Savidan vient de passer une journée attablé au Super U de son coin de Bretagne, pour y dédicacer son dernier roman. Il se déclare enchanté de ce qui, pour moi, serait un véritable cauchemar (cauchemar évidemment aggravé par le port obligatoire de la muselière à élastiques auriculaires), mais il faut bien que tous les goûts soient dans la nature, et même dans les Super U. Non, ce qui m'a arrêté, c'est ce paragraphe :

« À neuf heures sonnantes mon petit stand de présentation était prêt à accueillir les premiers lecteurs. Derrière moi, Guillaume Musso, sur ma gauche Hervé Le Tellier, Camille Kouchner, Vanessa Spingora, Florence Aubenas, Philippe Delerm et tant d’autres… J’étais ému et impressionné d’être là parmi tous ces géants de la littérature. »

Des géants de la littérature ? Je me raccroche à l'espoir que Yann aura voulu, là, glisser une pointe d'humour. Dans le cas contraire, ce serait vertigineux, ou pas loin. Non, non, il faut que ce soit de l'humour. Il le faut absolument.


Mercredi 10

Dix heures. – Ayant ce matin tourné la dernière page de La Famille Karnovitz de Singer l'aîné, et ne me trouvant pas encore tout à fait assez enjuivé, j'ai ressorti le volume “Bouquins” intitulé Royaumes juifs et sous-titré Trésors de la littérature yiddish. Il contient des œuvres de six écrivains, dont la moitié écrivait au tournant du XXe siècle. Je n'en suis, pour l'instant qu'à la copieuse et fort intéressante introduction de Rachel Ertel, maître d'œuvre de l'ouvrage. Tout cela n'empêchera pas les cons et les mal-comprenant de continuer à me taxer d'antisémitisme. D'un autre côté, il est en effet sûrement possible d'être à la fois antisémite et intéressé par la littérature juive : on a vu des choses plus bizarres. Bref, que je n'espère surtout pas m'en tirer à si bon compte : les “matons de Panurge” de Muray veillent au grain !

– Pendant ce temps, la lutte de Moderne contre Moderne continue de faire rage. Cette fois, ce sont des féministes qui couinent parce qu'elles commencent à trouver que les braillements des travelos (on dit “trans” désormais, je crois bien) ont de plus en tendance à couvrir les leurs, et qu'en outre ces fausses femmes ont une fâcheuse tendance, avec leurs maquillages de pute, leurs bas résille et leurs talons hauts, à réintroduire dans le circuit une image caricaturale des vraies femmes. Tout cela se complique d'une rivalité de manifs entre féministes et “antifas”, à l'occasion de la réjouissante pantalonnade du 8 mars. Même ce brave niais de Gauche de Combat, ce matin, semble avoir du mal à s'y retrouver. On n'a pas fini de rigoler.

– Sinon, j'ai emmené ce matin Soraya chez son esthéticienne – encore appelée : garage Renault – pour sa petite cure annuelle. Depuis, je roule dans une bagnole de salaud de pauvre (mais “de courtoisie” tout de même !) à nom de muse. Quand je dis que je roule c'est manière de parler : je suis simplement revenu du garage et le “suppositoire à camion” – mon père dixit – ne bougera plus d'ici jusqu'à ce qu'il soit l'heure d'aller récupérer ma princesse pomponnée de frais.

Deux heures. – Une information amusante, trouvée chez Dame Ternette : « Marine Le Pen veut être crédible sur l'écologie. » Pourquoi ne pas essayer d'être crédible-tout-court ? Une fois en route, n'est-ce pas…


Jeudi 11

Dix heures. – Lisant ce matin quelques fables d'Ésope – que les Belles Lettres ont réunies dans leur édition du centenaire –, j'en arrive à celle du Pêcheur et le Picarel. On connaît l'histoire : un homme prend dans son filet un petit poisson, lequel le supplie de le remettre à l'eau, en arguant du fait qu'il aura bien plus de profit à le reprendre plus tard, lorsqu'il aura eu le temps de grossir. Mais le pêcheur refuse de lâcher la proie pour l'ombre. Bien. Voici la morale qui est donnée (c'est moi qui souligne) : « Cette fable montre que ce serait folie de lâcher, sans espoir d'un profit plus grand, le profit qu'on a dans la main, sous prétexte qu'il est petit. » Ça ne va pas : il est bien évident que, privé de tout espoir, personne ne songerait à abandonner son profit actuel, si minime fût-il. Il me semble qu'il faudrait lire : dans l'espoir, à la place de “sans”.

À part ça, et si l'on en croit Dame Wiki, le picarel, encore appelé jarret, serait un poisson de la famille des sparidés – ce qui ne m'étonne pas de lui –, très commune en Méditerranée. Une recherche un peu plus poussée, et à orientation gastronomique, m'apprend que le picarel est excellent frit, en remplacement des crevettes, ou encore cuisiné au piment, mais aussi préparé au sel et mariné dans un mélange d'huile et de vinaigre. Ce qui nous fait une belle jambe, à nous autres Normands.

Enfin, pour être tout à fait complet sur la question, signalons qu'il existe, à Marcilhac-sur-Cèlé, un “Mas de Picarel” qui propose des chambres d'hôtes.


Vendredi 12

Trois heures. – Un titre pondu par les analphabètes atlanticoïdaux : « L'Angleterre revient sur un projet de nouvelle mine de charbon qui fait tache juste avant la conférence de l'ONU sur le climat qui va se dérouler dans ce pays. » Je la trouve charmante, moi, presque primesautière même, cette “mine qui fait tache”. Bien que, tout de même, ce soit une drôle d'idée de sa part que de faire tache juste avant une conférence de l'ONU : elle aurait pu aller faire ça plus loin, il me semble.


Samedi 13

Deux heures. – Ce matin, la cabane à graines étant vide, ou peu s'en fallait, nous étions décidés à la décrocher du cerisier et à la remiser jusqu'à l'entrée de l'hiver prochain. Il s'est alors produit deux choses. D'abord, Catherine a vu que le temps, nettement radouci ces derniers jours, allait de nouveau se mettre au froid : était-il bien aimable pour ces pauvres oiseaux, de les priver brusquement de nourriture au moment où ils allaient de nouveau en avoir un besoin vital ? La seconde chose est que, une heure plus tard à peu près, c'est plus d'une vingtaine de chardonnerets que nous avons découverts aux abords de cette même mangeoire, soit perchés sur ses deux barreaux, soit par terre à l'aplomb d'elle. Jamais nous n'en avions vu autant en même temps, depuis 2002 que nous vivons ici. Ce n'était pas le moment de les décourager en fermant le restaurant…


Lundi 15

Dix heures. – J'ai beau me triturer la cervelle en tous sens, je ne trouve rigoureusement rien à noter ici. Sinon que j'ai remis sur l'établi le roman de Cynthia Ozick intitulé Un monde vacillant, ce dont le parterre et les loges se fichent éperdument, et moi le premier.

– Si, tout de même : les deux filles de Catherine ont commencé à lui “mettre la pression” pour qu'elle aille passer quelques semaines à Québec en juillet, chose dont elle n'a aucune envie. C'est-à-dire qu'elle aurait bien envie de voir ses filles et ses petits-enfants, mais pas du tout celle de prendre l'avion ni d'affronter les tests anti-Chinois qu'un tel voyage impliquera sans doute encore cet été. Évidemment, vu de l'extérieur, il lui suffirait de dire tout simplement “non” et l'affaire serait réglée. Seulement, elle culpabilise de le faire et, du coup, ne cesse d'osciller entre un j'y-vas-t-y qui la rebute et un j'y-vas-t-y-pas qui fait bourgeonner le remords.  Avec moi aux premières loges, qui tente de donner des conseils, lesquels se révèlent bien entendu tout à fait inutiles, puisque émanant de quelqu'un qui n'est concerné en rien, en tout cas fort peu.

– Je repense à cette Madame Foldingue anglaise, une “baronne de gauche” est-il burlesquement précisé dans la presse, qui a proposé d'imposer un couvre-feu à tous les hommes afin de rendre les rues plus sûres aux femmes. Pourquoi ne pas faire l'inverse ? Il me semble que les rues seraient encore plus sûres pour les femmes, si c'étaient elles qui étaient l'objet du dit couvre-feu et se retrouvaient confinées chez elles dès six heures du soir. Cela aurait en outre l'avantage de leur donner un avant-goût de ce qui les attend de toute façon, dès qu'un Premier ministre musulman régnera sur Downing Street. Comme c'est déjà le cas pour le maire de Londres, si je me souviens bien, l'étape suivante ne devrait pas trop se faire attendre. Patience, Ladies, patience : la sécurité, c'est pour bientôt.

Eh bien, finalement, j'ai tout de même réussi à y noter quelque chose, dans ce putain de journal !

Deux heures. – Je me plaignais de n'avoir rien de nouveau à noter ici… Nous venons d'apprendre, coup sur coup, que ma sœur s'était vu découvrir une assez grosse tumeur cancéreuse dans un poumon, et que sa fille Clémence, ma filleule, était enceinte. Pour ce qui est d'Isabelle, elle dit que, concernant sa tumeur, on devrait en savoir plus vendredi, en fonction de certains résultats d'examens qui sont attendus ce jour-là.

Six heures. – Produit par les insubmersibles analphabètes atlanticoïdaux, ce titre : « Soupçonné de produire des effets secondaires, la France suit l'Allemagne et suspend à son tour le vaccin AstraZeneca. » Non seulement j'ignorais que la France pût avoir des effets secondaires, mais à présent j'aimerais bien qu'on me dise lesquels. En outre, je trouve très discourtois pour cette pauvre France de se retrouver ainsi brutalement masculinisée. Je suppose que la rédactrice de ce titre doit s'appeler quelque chose comme Anna Coluthe.

– Et maintenant, une information rigolote : dans le cadre de cette bouffonnerie juridique que l'on appelle le “harcèlement sexuel”, l'ancien secrétaire d'État à je ne sais quoi, Jean-Vincent Placé, vient d'être condamné à une amende de cinq mille euros. Il est évident qu'à ce prix-là il eût mieux faire de faire appel à une pute de luxe : au moins, il aurait été certain de conclure. Placé mais pas gagnant, donc.

– Sans supplément de prix, une autre information cocasse : Jean-Luc Mélenchon, ce grand épidémiologiste que le monde entier nous envie, Jean-Luc Mélenchon, donc, préconise de faire venir en France des vaccins russes, chinois et cubains. Ben… et les vaccins nord-coréens alors ? Ils sentent le pâté, les vaccins nord-coréens ?


Mardi 16

Deux heures. – Encore deux incongruités informatives à consigner ici, pour l'édification de l'humanité future, s'il en subsiste une. La première : « Le pape s'inquiète d'une éventuelle victoire de Marine Le Pen à la présidentielle de 2022. » De quoi il se mêle, le jésuite tiaré ?

La seconde est encore plus ébouriffante, et directement connectée au Philippe Muray d'Après l'histoire que je relis en ce moment : « 58 000 Belges font un procès à l'État et aux Régions qu'ils accusent d'inaction face au gaz à effet de serre. » Ça me rappelle irrésistiblement Francis Blanche, qui se disait déterminé à porter plainte contre José Maria de Heredia pour “vol de gerfaut hors du charnier natal”.


Jeudi 18

Quatre heures. – Depuis environ une semaine, je navigue dans mes lectures de Cynthia Ozick à Elizabeth Gaskell, en passant par Alison Lurie. C'est-à-dire qu'après une longue série de mâles juifs, me voici embarqué dans une série de femelles anglo-saxonnes. Au moins, les sœurs de parité ne pourront pas m'accuser de piétiner leur sacro-saint dogme. Du reste, parmi mes mâles juifs certains étaient également anglo-saxons : c'est ce qu'on pourrait appeler des écrivains transgenres. Ou des travelittérateurs.


Vendredi 19 – 65 ans

Dix heures. – Je ne pouvais pas rêver plus réjouissant cadeau d'anniversaire que cette reprise des pantalonnades claquemurales à compter d'aujourd'hui ! Seule petite déception, dont j'espère qu'il ne s'agit que d'un oubli momentané, d'une distraction en voie d'être corrigée : d'après ce qu'a pu lire Catherine chez Dame Ternette, il ne semble pas être question de rétablir les hilarantes “auto-autorisations de sortie”, sans lesquelles évidemment un claquemurage ne saurait être pleinement satisfaisant.

– Ah ! ouf ! Après vérification rapide, l'auto-autorisation redevient bel et bien obligatoire. Mais on ne la trouve encore nulle part, apparemment. J'ai failli être déçu.


Samedi 20

Dix heures. – Je viens d'imprimer la nouvelle auto-autorisation de sortie : on bat des records dans la connerie – alors que la barre était pourtant déjà fort haute. Ainsi, Catherine et moi avons droit d'aller gambader dans un rayon de dix kilomètres autour de notre maison d'arrêt… mais Charlus, lui, n'a droit qu'à un seul petit kilomètre, et donc nous avec si jamais il nous prend la fantaisie de l'accompagner dans sa promenade. Je suppose que, entre 1 et 10 kilomètres, les quadrupèdes deviennent horriblement contagieux.

Six heures. – Finalement, notre gouvernement de mickeys a reculé devant l'avalanche de quolibets et a précipitamment retiré de la circulation la calamiteuse auto-autorisation dont je parlais ce matin. On se demande d'ailleurs pourquoi ils ont reculé là alors que, d'ordinaire, ils assument très bien les multiples ridicules dont ils dégoulinent littéralement. Mais je suppose que plusieurs cerveaux en ébullition doivent déjà être occupés à concocter un nouveau formulaire…

– Ces deux phrases composant un “chapeau” de Causeur : « Philippe Sollers sort un roman et une autobiographie. Qu’on l’adore ou qu’on le déteste, il est de toute évidence un des grands écrivains de l’époque... » Grand écrivain, cette baudruche obséquieuse ? Et “de toute évidence” en plus ? Devant une si plate révérence, il est piquant de se souvenir de la manière réjouissante dont le même Sollers était exécuté dans Festivus festivus, le livre de conversations entre Philippe Muray et Élisabeth Lévy… aujourd'hui patronne de Causeur.


Dimanche 21

Dix heures. – Le titre amusant du jour : « La Turquie décide de quitter la Convention d'Istanbul réprimant les violences contre les femmes. » Comment un pays peut-il quitter sa capitale, ou même simplement une “convention” s'y déroulant ? Et comment une convention peut-elle réprimer quoi que ce soit, à part l'envie de bâiller de ses participants ? Mystère. Cela dit, sur le fond, on ne peut qu'approuver la dite Turquie de ne pas participer plus avant à cette pantalonnade post-moderne.


Lundi 22

Trois heures. – Pour évoquer un concert proposé par l'orchestre philharmonique de Radio-France, un blogueur parle du Philar'. Lequel Philar', nous apprend-il, a donné pour l'occasion des symphonies de Schubert et de Beethoven. Et pourquoi pas de Schub' et de Beeth' ? Ce serait tout de même plus sympa

Six heures. – En début d'après-midi, je suis allé à la pharmacie. En soi, l'information n'a rien de bouleversant, mais l'étrange est que j'ai trouvé la principale rue de Pacy (Isambard, pour les intimes) plutôt plus animée que lors de lundis ordinaires. C'est sûrement parce que, contrairement aux lundis ordinaires, la plupart des boutiques étaient ouvertes. Donc, à moins que quelque chose m'ait échappé : le confinement c'est quand il y a plus de monde dehors que d'habitude, parce qu'on peut faire ses courses plus facilement que d'habitude.  Si demain on passe au confinement total, ça va grouiller littéralement.


Mardi 23

Deux heures. – Aller-retour au cabinet dentaire de Vernon. C'était en quelque sorte une séance inaugurale puisque ni Catherine ni moi n'avions jamais mis les pieds là.  Je n'ai eu qu'à m'en féliciter : le dentiste qui m'était échu (ils sont six à officier ici) est venu me chercher dans la salle d'attente à une heure moins le quart, ce qui était précisément  l'heure de mon rendez-vous. Et, à une heure pile je quittais le cabinet, dent arrachée et abcès nettoyé. Cet efficace praticien se nomme le Dr Balouka (si jamais vous passez par Vernon avec une rage de dent, n'hésitez pas à y aller de ma part…). C'est facile à mémoriser : Balou, Kaa. Cet homme, c'est la moitié du Livre de la jungle à lui tout seul.


Mercredi 24

Dix heures. – Nuit paisible et dormeuse : l'épisode “abcès dentaire” semble donc derrière nous ; enfin : essentiellement derrière moi. Revu hier la première moitié (le film dure trois heures et demie…) de The Irishman, le dernier film de Scorsese, sorti directement sur Netflisque. Un Scorsese de bonne cuvée – un bon cru bourgeois, dirons-nous –, même si, dans le rôle de Jimmy Hoffa, Pacino a tendance à en faire un peu trop. Mais, après tout, je ne sais pas comment se comportait en public ni en privé le véritable Hoffa : c'était peut-être lui qui “en faisait trop”.

– Elizabeth Gaskell, au moins celle de Femmes et Filles, fait souvent penser à Jane Austen, mais en plus acide, avec une ironie dans les portraits un peu plus appuyée, me semble-t-il.  Celui de la femme qui, au début du roman, s'appelle Clare, par exemple, est très convenablement et très subtilement vitriolé. Mrs Gaskell est également plus ouverte que son aînée à ce qu'on appellera par facilité de vocabulaire la “politique”. C'est une Jane Austen qui lorgnerait vers Trollope.

– M'apprêtant à relire Les Hauts de Hurlevent ainsi que Jane Eyre, je me suis avisé que je n'avais jamais rien lu de la troisième frangine Brontë. Je viens donc de commander son roman intitulé La Recluse de Wildfell Hall. Je sais très bien pourquoi j'ai si longtemps dédaigné Anne la benjamine : c'est que j'ai toujours été persuadé qu'elle n'avait rien écrit d'autre que des poèmes, et que je ne lis jamais de poésie traduite. Comment m'étais-je mis une telle idée fausse dans la cervelle ? Allez savoir…

Six heures. – L'information désopilante du jour, trouvée chez mes analphabètes habituels : « La pollution entraînerait une réduction progressive de la taille du pénis. » Évidemment, tel que rédigé, ce titre ne nous dit pas si la pollution diminuerait la longueur moyenne des appendices en question, ou bien si chaque homme exposé aux miasme verrait, en quelque sorte, sa propre bite revenir à l'état d'enfance. La dernière option ferait évidemment fort bien l'affaire de nos onirico-féministes, puisque, à terme, tous les violeurs putatifs que nous sommes se trouveraient dans l'incapacité de se livrer à leurs activités coutumières. D'un autre côté, cette innocence retrouvée priverait ces harpies pénalophiles d'un monstre commode, d'un épouvantail toujours prêt à l'emploi, et elles se trouveraient contraintes de se trouver d'autres figurines sur lesquelles passer leurs frustrations rageuses. Heureusement, il resterait encore les hommes des campagnes non polluées, toujours prêts, eux, à violer “par les champs et par les grèves”.


Jeudi 25

Dix heures. – Mais qu'est-ce qui m'a pris, de rouvrir les Exorcismes spirituels de Muray ? Je savais bien, pourtant, que ce n'était pas un geste anodin, qu'il pouvait y avoir des “effets induits”. Et voici que, à cause de lui et de ce qu'il dit de ces livres, je grille d'envie de relire les Illusions perdues balzaciennes, ainsi que quelques romans de Céline – les deux volumes du Guignol's Band ou la trilogie “nordique” –, que je connais pourtant déjà, surtout le Balzac, de fond en comble. Et cela, au moment où je suis aux prises avec mes femelles britanniques ! Tout ça n'est pas raisonnable…


Vendredi 26

Dix heures. – Descendant à Pacy, tôt ce matin, pour en rapporter du pain, je me suis arrêté à la station service du Super U de Saint-Aquilin, afin d'y emplir le bidon qui me sert à alimenter la tondeuse à gazon. Car, oui, il est temps de se remettre à cette mini-corvée…

– Bouclé tout à l'heure mon “cycle Muray”. Pour le remplacer, j'ai brutalement réveillé Cioran.


Samedi 27

Dix heures. – Dans ses mémoires – dont le titre m'échappe, et j'ai la flemme de me lever de ce fauteuil –, Jim Harrison dit qu'il en est arrivé, l'âge venu, à faire trois siestes par jour, une après chaque repas : j'y suis presque…

– Dans Écartèlement, de Cioran : « Quand les Romains – ou ce qui en restait – voulurent se reposer, les Barbares s'ébranlèrent en masse. On lit dans tel manuel sur les invasions que les Germains qui servaient dans l'armée et dans l'administration de l'Empire prenaient jusqu'au milieu du Ve siècle des noms latins. À partir de ce moment, le nom germanique devint de rigueur. Les seigneurs exténués, en recul dans tous les secteurs, n'étaient plus redoutés ni respectés. À quoi bon s'appeler comme eux ? » À transmettre d'urgence à Éric Zemmour, qui feint encore de s'étonner que “nos” Arabes puissent préférer prénommer leurs rejetons Mohammed et Aïcha plutôt que Blandine et Marc-Édouard. D'un autre côté, si par extraordinaire ces braves allogènes décidaient brusquement de revenir aux noms du terroir, ils opteraient probablement pour Brandon et Priscilla…

– L'un des acteurs jouant dans la série The Americans (hautement recommandable, soit dit en passant) s'appelle Kelly AuCoin, ainsi orthographié. En voilà un qui a de la chance de n'être pas français : on imagine ce qu'aurait été sa scolarité primaire.


Dimanche 28

Onze heures (heure d'été…). – De ma lecture cioranesque de ce matin – le texte consacré à Joseph de Maistre dans les Exercices d'admiration –, j'extrais le paragraphe suivant : « Une loi inexorable frappe et dirige sociétés et civilisations. Quand, faute de vitalité, le passé fait faillite, s'y cramponner ne sert à rien. Et pourtant, c'est cet attachement à des formes de vie désuètes, à des causes perdues ou mauvaises, qui rend pathétiques les anathèmes d'un Maistre et d'un Bonald. – Tout semble admirable et tout est faux dans la vision utopique ; tout est exécrable, et tout à l'air vrai, dans les constatations des réactionnaires. » J'aurais d'ailleurs pu choisir main autre passage de ces pages remarquables, y compris, parfois, pour signaler mon désaccord avec certains – notamment dès que Cioran parle des Jésuites ou du jansénisme.  Mais celui-là suffira pour aujourd'hui.

Et, puisque je suis dans Cioran jusqu'aux lobes, je viens de lui emprunter une sentence pour en faire l'en-tête du blog-mère : « La tolérance n'est, en dernier ressort, qu'une coquetterie d'agonisants. » Avec le léger désagrément de ne pouvoir, chez Blogger, mettre d'italique à cet endroit de la page.

– Passant, comme tout le monde qui n'en peut mais, à l'heure dite d'été, nous avons décidé, Catherine et moi, de nous maintenir à l'ancienne heure – que nous nommerons : l'heure de raison – pour ce qui est de nos repas. C'est-à-dire que, à compter d'aujourd'hui, nous déjeunerons à une heure au lieu de midi et dînerons à huit heures plutôt qu'à sept. Si bien que l'extinction des feux interviendra désormais entre onze heures et onze heures et demie – ce qui va, au moins les premiers soirs, nous donner l'impression de “faire réveillon” ; mais sans alcool ni cotillons.

 

Lundi 29

Dix heures. – Trouvé chez Cioran, tout à l'heure (dans La Tentation d'exister) une explication qui m'a fait sourire. Elle est due à un Juif que Cioran ne nomme pas et dit à peu près ceci (je n'ai pas la phrase exacte sous les yeux) : « L'animosité des autres peuples contre les Juifs doit être du même ordre que celle de la farine contre le levain qui l'empêche de reposer. »

Il y a aussi, un peu plus loin dans le même livre, une quinzaine de lignes consacrées à Voltaire que je voulais recopier à l'intention particulière de Michel Desgranges. Mais, comme j'ai laissé le livre à la maison, ce sera pour plus tard – peut-être… 

– Soleil hégémonique, pas un souffle de vent et vingt degrés plaisamment celsius annoncés pour cet après-midi. en conséquence de quoi, Catherine vient de prévoir une assez longue marche, avec descentes et montées, dont j'ai à peu près autant envie que d'une pendaison immédiate et létale. Mais bon : un coup partis, comme elle dirait…

– Je crois n'avoir pas noté ici que Catherine s'était mise au régime, un truc compliqué – du genre : #surveilletonpoids.com – où chaque aliment est affecté d'un certain nombre de points qu'il faut additionner tout au long des différents repas, pour voir si l'on n'outrepasse pas les limites fixées par je ne sais quels escrocs, nutritionnistes et, circonstance aggravante, probablement américains. Naturellement, j'ai suivi le mouvement (mais sans comptage d'aucune sorte : on a sa fierté virile, merde !) ; le résultat est que j'ai allègrement repassé la barre des 90 kg, et dans le bon sens : me voici à 89, comme l'Yonne et la Révolution. Cela, sans le moindre effort de ma part, ce qui est légèrement immoral, j'en conviens.

Trois heures. – Non mais, vraiment, quelle impitoyable phraseuse, que cette Jane Eyre ! Et comme, en plus, son Rochester est affligé du même mal qu'elle, leurs dialogues s'étirent sur d'interminables pages, fort éprouvantes pour le lecteur en raison de leur horripilante façon de tourner sans fin autour de leur maigre petit pot. Le dit lecteur, s'il est “classique”, brûle de leur crier : « De grâce, au fait ! ». S'il est plus contemporain, il leur intimera plutôt un : « Accouche, bordel ! » Et, s'il est québécois : « Envoye, câlisse ! » Si l'on ajoute à cela que les dialogues en question, ampoulés, sonnent faux au possible, on comprendra que je tourne de plus en plus vite les pages du roman de Miss Brontë l'aînée. J'espère que ma déconvenue sera moins grande avec ses deux cadettes, d'ici quelques jours.

– De Cioran, toujours dans La Tentation d'exister (c'est moi qui souligne) : « Parler de décadence dans l'absolu ne signifie rien ; liée à une littérature et à une langue, elle ne concerne que celui qui se sent attaché à l'une et à l'autre. Le français se détériore-t-il ? Seul s'en alarme celui qui y voit un instrument unique et irremplaçable. Peut lui chaut qu'à l'avenir on en trouve un autre plus maniable, moins exigeant. Quand on aime une langue, c'est un déshonneur de lui survivre. »

J'aime bien quand Cioran parle de moi… même si c'est pour signaler mon rédhibitoire déshonneur.


Mardi 30

Dix heures. – J'ai finalement abandonné cette pauvre Jane Eyre à deux cents pages de la fin : je suis trop vieux pour supporter encore les emmerdeuses. Congédiant Charlotte, j'ai appelé auprès de moi Emily et ses Hauts de Hurle-Vent. Il ne s'agirait pas que mon désamour de l'aînée retombât indûment sur les cadettes. [Ajout du lendemain : j'ai également abandonné Emily au bout d'une centaine de page…]

– Sinon, l'excellente nouvelle du jour : « Covid 19 : la production cinématographique française a fortement baissé en 2020. » Comme, d'une façon ou d'une autre, ces pitoyables daubes sont financées par nous qu'on le veuille ou non, il est à souhaiter que la dite “production” disparaisse totalement et définitivement dès 2021.

– Pendant ce temps, la chasse aux monstres continue, y compris aux monstres morts : d'après le délateur de compétition, le mouchardocrate Guy Sorman, Michel Foucault aurait violé des enfants tunisiens à la fin des années soixante. Il ne semble d'ailleurs pas très fixé dans ses accusations, notre cafardoïde philosophe puisqu'il affirme aussi que Foucault “leur jetait de l'argent” avant de leur fixer rendez-vous un peu plus tard dans un endroit discret. C'est tout de même curieux, en tout cas original, un violeur qui ne viole que sur rendez-vous et qui, en outre, rémunère ses victimes. Trop forts, ces pédophiles morts… 

Le lugubre Sorman dit encore regretter beaucoup de n'avoir pas, à l'époque, dénoncé à la police les actes “ignobles” et “moralement hideux” commis d'après lui par Foucault. On le comprend : envoyer en taule l'auteur de Surveiller et punir, voilà qui aurait eu un autre panache que de venir postillonner sur sa tombe près de 40 ans après sa mort. Enfin, un petit crachat post-mortem c'est toujours mieux que rien, n'est-ce pas ?


Mercredi 31

Dix heures. – Pour montrer sa soumission au calendrier humain, Mars se donne des airs printaniers au moment d'entrer en agonie, la végétation est en émoi, les mésanges ont commencé les nids, les moineaux draguent et baisent à tout va. On passe les après-midi (avec ou sans s à  midi ? Je ne saurai donc jamais ?) avec la porte extérieure grand ouverte, et même le vent a décidé de se calmer. Le principal dégât collatéral de tout cela est que nous n'avons plus la moindre excuse pour renoncer à la marche quotidienne. Vive la pluie, à moi les bourrasques, et rendez-nous nos printemps normands, bon sang !
 
Quatre heures. – Je ne sais plus pourquoi j'ai acheté ces jours derniers un roman de l'Anglais Tom Sharpe, La Grande Poursuite. À cause du bien qu'en disait Muray peut-être bien. C'est censé être, d'après la quatrième de couverture, l'un des romans anglais les plus drôles jamais publiés. Cela ne m'a pas empêché de m'y ennuyer tout au long des cent cinquante premières pages et, conséquemment, de l'abandonner là. Il n'est pas impossible que je sois réfractaire à l'humour anglais, après tout. À celui de Mr Sharpe, prévisible et languissant, en tout cas c'est certain. Comme je ne voulais pas quitter la Grande-Bretagne sur cette impression, et que la troisième frangine Brontë n'est toujours pas arrivée à bon port, j'ai ressorti le volume “Bouquins” consacré à Graham Greene : là, au moins, je suis en terrain sûr.

– Comme nous manquions cruellement d'excuse (voir deux paragraphes supra) pour nous soustraire à la marche quotidienne, Catherine s'en est finalement bricolé une : il fallait à tout prix qu'elle lave les carreaux des fenêtres, ça ne pouvait plus attendre. On me dira que l'excuse était strictement nominale et que j'aurais fort bien pu aller promener Charlus tout seul. Mais ce qu'on me dit et rien, n'est-ce pas…

Six heures. – Et puisqu'on a ouvert ce mois avec des histoires gengivo-dentaires, terminons-le dans la même tonalité. Il n'y a guère que de ce matin que toutes douleur et gêne ont complètement disparu et que je puis de nouveau mâcher de façon normale. Théoriquement. Car, depuis, tout se passe comme si mon cerveau reptilien – si c'est bien ce bougre-là qui est en cause dans la mastication – n'avait pas été averti de ce que tout était rentré dans l'ordre. En conséquence de quoi, lorsque j'enfourne un aliment quelconque, il se refuse absolument à l'envoyer se faire broyer du côté gauche de la bouche. Pour qu'il y consente, il faut que mon cerveau limbique – si c'est bien lui, etc. – lui en envoie l'ordre clair et net, presque comminatoire. Et je sens bien, alors, qu'il ne se résout au transfert qu'avec une réelle mauvaise grâce. Bref, mes mâchoire, asteure, ne sont plus du tout paritaires, et il va falloir que ça change !

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