mercredi 31 octobre 2018

Octobre 2018











LA ROUTE DE SALERS







À Pascale et Pierre,
qui nous ont montré la voie…






Lundi 1er

Une heure. – Bien que ne regardant plus du tout la télévision, nous continuons à recevoir le magazine des programmes, puisque notre dernier abonnement pris l'a été pour un an. Dans celui arrivé ce matin, je tombe sur cette mini-critique d'un film “roumano-français” (traduisez : réalisateur et acteurs roumains, argent français…) : « Si le style de Cristian Munglu est austère, ce long métrage n'en reste pas moins un dérangeant portrait en creux de la Roumanie. » La ou les personnes qui rédigent ces petites critiques, dans ce magazine que je ne nommerai pas, sont toujours d'une réjouissante bienpensance et ne ratent jamais un cliché lorsqu'il en passe un à portée de leur clavier. Cela donne ces petites choses qui ont l'air de signifier quelque chose d'intelligent, ou au moins de le sous-entendre, mais en fait qui ne disent rien, au sens strict du mot rien. Par exemple, ici, j'aimerais beaucoup savoir, personnellement, ce que peut bien être un portrait en creux de la Roumanie. Pendant qu'on y sera, je souhaiterais aussi que l'on me dévoilât ce que serait, à l'inverse, un portrait en plein, voire un portrait en bosse, de cette même Roumanie. Enfin, quelqu'un saura-t-il me préciser en quoi ce portrait (en creux, donc) pourrait bien me déranger ? Franchement, vu le peu de choses que je sais de la Roumanie et le désintérêt presque total que ce pays m'inspire, comment Cristian Munglu va-t-il s'y prendre pour me déranger ? Je n'aimerais vraiment pas être à sa place. Il est vrai que ce mot, “dérangeant” arrive très régulièrement sous la plume des petits rebelles du magazine, dès lors qu'ils doivent rendre de compte d'un film ou téléfilm d'une parfaite et sage orthodoxie de gauche citoyenne, durable et vivre-ensembliste.


Jeudi 4

Sept heures. – J'ai ressorti tout à l'heure, de leurs rayonnages respectifs, Tocqueville (De la démocratie…) et Taine (Les Origines…), mais ce sera pour notre retour d'Auvergne, où je compte partir avec les seules Chroniques de Vialatte, ouvrage de circonstance et de lieu, bien sûr, mais aussi tout à fait adapté à une lecture morcelée, fragmentaire, comme c'est toujours le cas lorsque nous sommes “en vacances” (je mets les guillemets car je ne vois pas trop en vacances de quoi je pourrais être).

– Je me suis aperçu, ces jours derniers, avec une certaine surprise, et même un peu de désarçonnement (ou de désarçonnage ?), que la mort d'Aznavour m'avait beaucoup plus atteint que je n'aurais pu le penser, notamment en faisant remonter mon père à la surface, si je puis dire.

– Je crois que j'ai totalement cessé de m'intéresser, aussi peu que ce fût jusque-là, à ce que l'on continue d'appeler l'actualité. Désormais, je continuerai de marcher avec les autres à l'abîme, mais sans même regarder où je mettrai les pieds ; et encore moins les diverses désolations alentour.


Vendredi 5

Neuf heures du matin. – Si la mort de Charles Aznavour a pris une telle importance, occupé une aussi grande “surface médiatique”, c'est, me semble-t-il, pour deux raisons qui s'additionnent. La première, la plus évidente, est son statut de gloire-de-la-chanson-française, aussi bien ici, “à domicile”, que dans le reste du monde, ou du moins dans certaines de ses parties. La seconde n'est pas moins importante, et c'est le fait qu'il soit une gloire encore en activité. S'il avait fait une grande tournée d'adieu vers 75 ou 80 ans, on peut parier à coup sûr que sa mort n'aurait pas eu le retentissement qu'elle a eu. Si l'on désire s'en convaincre, il suffit de prendre quelques secondes pour imaginer la place que les journaux et les télévisions accorderont, au moment de leur mort, à un Marcel Amont ou un Fred Mella (le chanteur soliste des Compagnons de la Chanson, pour les moins de 100 ans…). Pourtant, en ce qui concerne ce dernier, il a exactement le même âge qu'Aznavour et a même commencé à chanter avant lui. Seulement, les Compagnons ont  donné leur dernier récital il y a plus de trente ans… Si bien que, lorsque Fred Mella mourra, la réaction la plus fréquente que l'on pourra entendre sera sans doute : « Tiens ! il était encore vivant ? » Quant à Amont, le “benjamin” de mon trio, sa carrière n'a commencé qu'à l'orée des années cinquante, certes, mais il n'y a jamais vraiment mit fin. Seulement, il me semble qu'elle est devenue de plus en plus éparse et confidentielle : rien à voir avec les triomphes internationaux d'Aznavour.

Sur ce, je m'apprête à vivre ma dernière journée de tranquillité, avant de partir faire le guignol en Auvergne. Comme c'est désormais l'habitude à chacun de nos petits voyages, plus l'heure du départ approche, plus je me demande ce qui m'a pris de vouloir (ou d'accepter de) l'entreprendre…

 Cinq heures. – Il m'arrive parfois d'aller flâner un court moment sur un blog intitulé Chroniques du Yéti, lequel est semble-t-il tenu par un triumvirat : l'un des membres du trio ne possède que des initiales, le deuxième s'est nanti d'un pseudonyme ridicule (Le Partageux), le troisième s'appelle Pierrick Tillet et semble être, d'après sa photographie, un monsieur d'un âge certain. Aujourd'hui, il publie le billet suivant :

« Je ne fréquente plus les médias mainstream depuis belle lurette. Y voir parader les cons m’emmerde. Or voilà que ceux-là rentrent par la fenêtre des réseaux sociaux… via les anti-cons autoproclamés. Pas une connerie de Zemmour, pas une saillie d’Aurore Bergé, pas une frasque de Griveaux, de de Rugy ou de Valls qui ne soient répercutées jusqu’à l’indigestion, au mauvais prétexte de les dénoncer, sur Facebook ou sur Twitter. Moyennant quoi, vous êtes sûrs de ne rien manquer des conneries de ceux que vous fuyez comme la peste. […] » Je vous fais grâce de la suite.

Voilà donc un homme qui se plaint d'être assaillis à la fois par les cons et les anti-cons – lui-même, on le comprend, ne fait partie ni des uns (c'est l'évidence !) ni même des autres ; il doit se compter parmi les sages, je suppose –, mais qui continue néanmoins à fréquenter assidûment ces cloaques à ciel fermé que sont Facebook et Twitter, vice dont on aurait pu croire que son grand âge le mettrait à l'abri. Et, donc, pour M. Tillet, prétendre dénoncer les cons serait un mauvais prétexte. En revanche, on suppose que dénoncer les anti-cons qui dénoncent les cons doit être un bon prétexte, puisqu'il s'y livre sous nos yeux avec une manifeste satisfaction et une conscience gourmande de sa supériorité sur les uns et les autres. Sans paraître s'aviser que, pour un sage dans sa tour d'ivoire, être relié constamment à Facer et Twittbook est assez risible. De plus, je lui signale qu'on ne doit pas parler de de Rugy, mais simplement de Rugy : si on ne veut pas lui ôter sa particule, à ce brave homme, il convient de lui laisser également son prénom, ou alors de lui donner du “Monsieur”. Mais comme, apparemment, ce Rugy fait partie des cons de M. Tillet, je suppose que l'appeler Monsieur serait par trop respectueux, et François vraiment trop familier.



Dimanche 7

Huit heures. – Nous voilà donc dans le Cantal, au lieu dit Frugères, lui-même dépendant d’un village nommé Talizat. Le voyage d’hier s’est passé sans événement notable, ce qui était tout ce qu’on lui demandait, finalement. Il eut lieu sous un soleil radieux, quoique vaguement ironique, ce qui veut dire que, descendant vers le sud, et compte tenu de la saison, je l’ai eu en pleine figure à peu près toute la journée ; inconvénient dont je devrais être à l’abri aujourd’hui, vu qu’il fait un temps de merde : vent, bruine, ciel bas et lourd pesant comme un couvercle, and so on.

Le gîte est très bien, confortable, spacieux, et M. Charlus y a tout de suite trouvé ses marques. Nous aussi, à peu près. Le plus difficile a été d’endurer – sans jamais parvenir à l’endiguer – le flot de recommandations superflues dont n’ont cessé, durant une grande heure, de nous abreuver les propriétaires, gens assez âgés (je veux dire : légèrement plus que nous…), ainsi que leur fille, qui compensait son déficit d’années par une sorte de tension perpétuelle la poussant à parler à jet continu. Et tout cela était pour nous expliquer comment fonctionnait le téléphone fixe, qu’il fallait débrancher la Wifi le soir si on voulait bien dormir, comment allumer la lumière dans la cuisine puis l’éteindre, et autres révélations de la même importance. Le pis était que, comme ces gens étaient par ailleurs fort avenants, et qu’il s’efforçaient de faire au mieux possible, il eût été assez mufle de notre part de les interrompre, ce que nous ne fîmes donc pas, endurant patiemment notre épreuve ; enfin, surtout Catherine, car, ayant lâchement prétexté le déchargement de la voiture, je m’éclipsais régulièrement.

Avant cela, nous avions poussé une pointe jusqu’à l’Intermarché de Saint-Flour, lequel nous fournit obligeamment en fromages et salaisons locales, ainsi qu’en vin blanc, lequel n’était nullement local, et buvable néanmoins. Nous étions au lit avant neuf heures.

Ah, j’ai oublié de dire que, la fille des propriétaires nourrissant ici quatre chats – étalés sur trois générations, d’après ses abondantes explications –, nous nous sommes très volontiers chargés de prendre la relève durant une semaine. Ce sera tout pour le moment : Catherine m’attend pour le café…

Bon voilà, le rituel est accompli, du café dehors malgré la relative froidure (quand Auvergnat couper beaucoup bois, hiver très rude…). Pas de programme dûment établi pour ce matin. Nous avons rendez-vous à Saint-Flour, chez mon fidèle lecteur prénommé Pierre, à deux heures. Son épouse et lui nous ont concocté une visite des hauts lieux de la cité, et nous sommes également, ensuite, jambes coupées par nos divers arpentages, conviés à dîner. Pierre et Pascale – telle est le prénom de Madame – ne doivent pas être les plus mauvais guides, si l’on en juge par le nombre de livres qu’ils ont écrits et publiés, sur les sujets les plus divers intéressant leur région : nous verrons cela dans quelques heures.


Lundi 8

Cinq heures et demie. – La journée d’hier a été parfaite en tous points. Comme je le subodorais, Pascale et Pierre (rendons sa préséance naturelle au beau sexe…) se sont d’emblée révélés des guides chevronnés, connaissant admirablement leur ville. Grâce à eux, nous avons pu voir des choses que nous n’aurions pas découvertes sans eux, comme la superbe bibliothèque des archives diocésaines, ou encore l’ancien Carmel, désaffecté depuis peu, vaste bâtiment labyrinthique où, par moment, semblait souffler encore un peu de l’esprit des sœurs brésiliennes qui en furent les dernières occupantes. Ensuite, après ces trois heures riches, nous nous sommes rapatriés chez eux.

Ils vivent dans une maison fort agréable, dans une rue épousant le tracé des anciens remparts de Saint-Flour, si bien que toutes les fenêtres opposées à la petite cour ouvrant sur la rue commandent un paysage assez vaste. La soirée a passé sans m’en apercevoir, comme dirait Desportes ; les conversations furent goûteuses, le coq au vin également ; le bleu d’Auvergne servi ensuite était une tuerie, pour parler comme Renaud C. ; et les divers vins servis ne se firent pas prier pour descendre les gosiers. J’ose croire que Pascale et Pierre furent aussi satisfaits de nous que nous d’eux, puisque nous devons passer ensemble la journée de vendredi. Au programme : la visite de Salers, qu’ils semblent connaître pratiquement aussi bien que Saint-Flour. En épilogue de quoi, le soir, nous saucissonnerons de nouveau ensemble, mais cette fois dans notre gîte. Je ne dévoilerai pas la teneur de nos propos, craignant d’offusquer par trop mes amis post-modernes. Mais il fut un moment question d’une dame habitant la même rue qu’eux, grande lectrice de Proust… et de mon blog ! Bien que le rapprochement avec Marcel m’écrase un peu, je profite de la tribune qui m’est offerte pour la saluer en toute sympathie.

– La journée d’aujourd’hui a nettement moins bien commencé : brouillard épais comme un aligot, petite pluie fine et serrée qui semblait devoir durer jusqu’aux abords du Jugement. Nous décidâmes pourtant de nous rendre à Brioude, puis à Lavaudieu. Des paysages traversés pour ce faire, nous ne vîmes rien du tout, noyés que nous étions dans cette purée d’un blanc grisâtre, moi ne dépassant jamais, sur l’autoroute pourtant superbe, les 90 km/h. Les choses ont commencé à s’arranger aux abords de Brioude, ne serait-ce qu’en raison de la suspension de la pluie, qui ne reparut point de tout le reste de la journée. Visite de l’abbatiale Saint-Julien, superbe édifice roman (le plus grand d’Auvergne, nous dit-on), dont le chevet fait penser à celui de Saint-Sernin, à Toulouse. Ensuite, ne trouvant aucun restaurant qui fût à la fois ouvert et à notre convenance, nous avons repris la route en direction de Lavaudieu, village fort séduisant, et pas seulement en raison de son église et de son cloître roman. Nous avons déjeuné rapidement dans un établissement sans prétention aucune mais qui en valait bien un autre, à côté d’une table de trois Anglais bavards, un couple d’une quarantaine d’années et une vieille dame dont le parler et le profil me faisaient penser à la comédienne Maggie Smith. Si l’église est en accès libre, le cloître ne peut se voir qu’en visite guidée, ce qui me fait toujours un peu frémir, et me pousse souvent à renoncer. Nous n’avons pas renoncé et nous en portâmes fort bien puisque la jeune femme qui officiait là n’a pas cru bon de déverser sur nos têtes cet humour pesant et cet esprit ludique qui est la maladie des guides de notre temps : elle faisait son métier à l’ancienne, sobrement, avec clarté et précision ; bref : un miracle comme on n’oser presque plus en espérer.

Ensuite, il ne nous restait plus qu’à rentrer ”à la maison”, en admirant les sites que le brouillard nous avait dérobés à l’aller ; non sans faire une brève halte à l’usine Leclerc que le destin avait placé sur notre route, afin d’y faire trois ou quatre emplettes, dont la plus importante était sans conteste le vin dont nous risquions de manquer tout à l’heure. C’est-à-dire, en gros : maintenant.

Huit heures et demie. – Cela se produit à chaque fois, je crois ; je n’en ai jamais parlé, pas même à Catherine : quand je me retrouve, comme maintenant, dans un endroit inconnu, et donc plus ou moins inquiétant, Philippe Bernalin resurgit. Il ne le fait pas dans la journée (c’était un garçon bien élevé et attentif) ; mais le soir, lorsque Catherine est partie se coucher (comme présentement) vraiment très tôt, à cause de ces journées de “vacances” qui ne ressemblent à rien de clairement identifiables et qui la fatiguent plus que de raison, il attend que je reste un moment seul, dans ce salon d’emprunt, vaguement hostile forcément, et il arrive. Il ne dit rien, c’est moi qui parle. À lui ? Non, pas exactement. C’est un peu difficile à expliquer : disons que je parle tout seul, mais en sa présence. Il se tient là, immobile (un peu comme mon père quand j’écoute Aznavour, n’est-ce pas ?), je ne crois pas qu’il me juge, pas son genre (encore que : cela demanderait des développements plus subtils), mais enfin, il s’installe assez confortablement dans mon esprit dont, le reste du temps, il occupe sagement la case que je lui ai impartie, et seulement elle. Il prend ses aises, profitant de cette sorte d’insécurité insidieuse et puérile que je ressens dans chaque maison étrangère, et destinée bien sûr à le rester, puisque nous en repartirons sans retour ni regret d’ici quelques jours. Enfin, il est là. Bien sûr, il n’a jamais cessé d’être là, depuis bientôt 33 ans ; disons que, dans ces circonstances de déracinement provisoire, il est plus là. (Charlus dort comme un bienheureux sur un canapé, juste en face de moi, mais ça ne change rien : ce rappel animal du présent n’empêche nullement Philippe d’être là, ni non plus le bruit en principe rassurant de la chaudière se mettant en marche, puis s’arrêtant, ni la perspective des quelques marches d’escalier me séparant de ce lit à la fois étranger et propice.) Pourquoi donc, dans ces circonstances-là, revient-il, ce crétin mort, hein ? Il se moque ? Il cherche à m’inquiéter ? À me réveiller ? À rien de précis ? Et sait-il qu’il est là, au fond du Cantal, comme il le fut dans le Gard, en Bretagne et ailleurs ? Il ne me poursuit pas : s’il faisait ça, je pourrais encore me défendre, plus ou moins. Non, c’est autre chose : il m’accompagne, me fait un bout de chemin ; il profite de l’occasion pour voir comment je vieillis (les morts savent ce que c’est que vieillir, mieux que nous, parce qu’ils voient le phénomène de l’extérieur, ou de plus haut), et il choisit bien son moment, quand moi-même je me demande chaque matin ce que je fous là, pourquoi j’ai quitté ma maison, et donc, conséquemment, comment j’en suis arrivé là ; surtout pourquoi, par quelle indulgence du destin qui lui a été refusé, à lui. (Et je reprends un demi-verre de vin, demi parce que je suis devenu un demi-vieillard raisonnable ; et Charlus a quitté son canapé pour le paillasson, allez savoir pourquoi.) Ouvrir cet ordinateur et écrire ce qui précède était un bon réflexe : Philippe a disparu, au moins jusqu’à demain soir. De nous deux, chacun regagne sa chambre.


Mardi 9

Neuf heures du matin. – Le programme d’aujourd’hui est, au moins dans un premier temps, de franchir la frontière cantalo-aveyronnaise, afin de nous rendre à Laguiole, où Catherine tient à retrouver le même petit couteau de cuisine que celui qu’elle y a acheté là il y a vingt ans, lors d’une semaine passée à Espalion, et dont elle se sert quotidiennement depuis. Comme il s’agit d’un outil parfaitement ordinaire, la quête ne paraît pas insurmontable. Nous passerons par Chaudes-Aigues, bien que je ne sois pas persuadé qu’il y ait grand-chose à y voir. Mais enfin, c’est sur le chemin. Pour le retour, on verra. De toute façon, nous comptons profiter du temps magnifique, en radicale opposition avec celui d’hier.

Quatre heures et demie. – Nous fûmes donc assez largement infidèles, ce jour, à notre Cantal d’adoption. Notre première halte fut, comme prévu, Chaudes-Aigues. Arrêtant la voiture sur la petite place charmante dont le nom m’échappe, nous montâmes à pied jusqu’à la fontaine, dont l’eau jaillit tout entourée de ses vapeurs. L’exploit n’était pas bien grand : elle était à vingt mètres de l’auto. Nous passâmes rapidement nos doigts dessous le jet, histoire de vérifier qu’elle était en effet très chaude. Le plus impressionnant, pour l’esprit enclin aux rêvasseries stériles, est sans nul doute de se rappeler que cette eau chaude qui sort de terre est tombée en pluie il y a sept ou huit cents ans ; si bien que celle de ce matin, avant d’arroser nos doigts, était d’abord tombée sur la tête de saint Louis, à supposer que saint Louis fût dans la région le jour où creva ce nuage – et c’est peu probable : en matière d’aigues, le bon roi Louis IX était davantage porté sur les mortes que sur les chaudes. Là-dessus, nous continuâmes notre route vers Laguiole, c’est-à-dire vers l’Aveyron, anciennement nommé Rouergue.

Charmante cité que celle-là, où nous déjeunâmes d’une pièce de bœuf de l’Aubrac (moi) et d’une saucisse grillée (Catherine), avec un aligot d’accompagnement (les deux). Auparavant, nous avions investis une coutellerie, où les deux dames âgées qui tenaient boutique ne parvinrent pas à se mettre d’accord sur une question essentielle : est-ce que Charlus ressemble vraiment au cocker qu’il est censé être ou non ? Cela n’empêcha nullement Catherine de faire son emplette. Comme elle hésitait entre le petit couteau à lame en inox et le petit couteau à lame en… à lame pas-en-inox, elle prit, sur mes conseils, les deux. Plus tard, après le déjeuner et dans une autre boutique de la rue principale, nous fîmes provision de fromage local, de lentilles de Saint-Flour, de confitures. Dans une autre boutique encore, d’un modeste flacon de whisky de l’Aubrac, boisson saugrenue dont j’ignorais l’existence et à la bizarrerie de quoi je ne sus résister malgré son prix tout ce qu’il y a de prohibitif ; mais les liens sont étroits et anciens, entre le whisky et la prohibition. Et j’allais oublier le gros pain au levain, acheté à la boulangerie la plus proche à la fois du restaurant et de la voiture. Voiture dans laquelle nous remontâmes pour filer vers Saint-Urcize, c’est-à-dire pour réintégrer le Cantal.

Étonnante et belle église romane que celle de ce village, avec son chœur énorme, entouré d’un déambulatoire séparé de lui par des colonnes dont l’espacement permet de le contempler sous toutes ses faces ; chœur tout à fait disproportionné par rapport à l’embryon de nef qui se trouve devant lui et qui, plus large que profonde, ressemble à tout sauf à une nef : à un bateau lavoir, à la rigueur, et encore. Petit fait curieux : l’église recèle (et présente dans une vitrine) le calice qui a servi à donner la communion à Louis XVI, lors de la dernière messe entendue par lui, au matin du 21 janvier 1793.

L’infidélité étant question d’habitude, nous n’eûmes aucun hésitation à en faire une seconde au Cantal, dont profita la Lozère, le Gévaudan vaste, onduleux et desséché, parsemé de maisons en ruines et de vaches que ces grands espaces de silence ont probablement rendues philosophes, ou au moins plus pensives que ne l’implique leur condition bovine. À Saint-Chély-d’Apcher, jugeant qu’il ne fallait pas abuser du tourisme, nous nous laissâmes tenter par l’A 75 et regagnâmes le gîte. Il ne nous restait plus qu’à attendre l’heure idoine pour goûter le whisky de l’Aubrac.


Mercredi 10

Cinq heures et demie. – Catherine voulant à toute force revoir Conques, et moi ne sachant rien lui refuser, c’est la route que nous avons prise dès neuf heures ce matin, sous un ciel encore acceptable (il était d’une pureté parfaite au lever du jour). Acceptable, il ne l’est pas resté longtemps : nous n’avions pas fait 20 kilomètres en direction d’Aurillac qu’il s’encombrait de grosses masses anthracites que l’on devinait gorgées d’eau. Je suppose que c’est ce gris-là qu’on appelle le plomb du Cantal…

La pluie nous a cueillis à Aurillac, mais par chance elle avait cessé lorsque nous sommes arrivés à Conques, où nous avons fort mal déjeuné, comme il est presque de règle dans les cités outrancièrement touristiques. La basilique était telle qu’en elle-même : on la trouvera, sur internet, bien mieux décrite que je ne saurais le faire. Et, de toute façon, je n’en ai pas envie, car je suis bien fatigué de la suite, c’est-à-dire de ces routes à virages ininterrompus qu’il a fallu emprunter pour rejoindre, nettement plus à l’est, l’autoroute 75. Le résultat est que j’ai, ce soir, les reins en compote : mon dernier espoir d’apaisement repose dans les bouteilles de chablis dont nous avons fait l’emplette à l’Intermarché de Saint-Geniez-d’Olt. Je n’ose même pas imaginer mon calvaire si nous avions encore une voiture à boîte manuelle. Bref, journée fatigante, mais compensée en grande partie par les paysages d’une magnifique ampleur que nous avons traversés. En revanche, il nous a semblé qu’Aurillac ne valait pas un coup de cidre, ce qui est vraiment dire que je n’ai pas aimé cette ville, vu que je tiens le cidre pour une sorte de pisse d’âne vaguement fermentée. Nous y avions pourtant, il y a près de 25 ans, passé une excellente soirée ; il est vrai qu’elle s’était déroulée entièrement dans un établissement proposant les boissons les plus diverses : nous y avions rapidement sympathisé avec le patron et sa femme, et les libations s’étaient prolongées fort tard. Le lendemain matin, malgré ma jeunesse, je ne faisais pas le fiérot en remontant sur la Gold Wing (nous nous rendions chez le frère de Catherine, qui vivait alors près de Perpignan). Moralité éventuelle : Aurillac est une ville qu’il convient d’aborder bourré.


Sept heures vingt. – Ah, si, j’ai oublié une chose : peu de kilomètres avant d’arriver à Saint-Geniez, nous avons traversé un village, un parmi d’autres, et c’est seulement en lisant le panneau de sortie que je me suis aperçu qu’il s’agissait de Cruéjouls. Or, c’est ici que nous passâmes, dans ce qui ne s’appelait pas encore un gîte, le mois de juillet 1968. Nous n’y étions pas seuls, mais avec “les Garnier”, c’est-à-dire ma tante Évelyne, la sœur puinée de ma mère, son mari de l’époque (Garnier, donc ; prénommé Jean-Paul) et certains de leurs quatre enfants (je crois bien que leur aînée, Béatrice, n’était pas là, mais je ne jurerais de rien dans ce domaine, vu que toute cette marmaille n’intéressait nullement le “grand” que j’étais.

Jean-Paul et mon père, en fin de matinée, avaient pour habitude de rallier le café du village pour y prendre un “petit blanc” et, ce faisant (c’était l’excuse), acheter à l’une des trois épiceries qui existaient à l’époque (je crois qu’il n’y en a plus aucune) telle ou telle denrée dont manquaient les femmes. J’adorais les accompagner, je suppose que, à 12 ans, c’était le moment de ma journée où j’avais l’impression d’être de plein droit dans le monde des hommes. Les deux vrais hommes (ils avaient alors quelque chose comme 35 ans) étaient beaucoup moins enthousiastes de ma présence entre eux. Si je les comprends parfaitement aujourd’hui, je dois dire que j’en ai reçu un léger choc, lorsque mon père, des années plus tard, m’a avoué que Jean-Paul et lui s’enfuyaient littéralement de la maison dès que j’étais occupé ailleurs, de façon à n’avoir pas à supporter ma présence : je les chéris particulièrement pour ça.

Durant ce mois aveyronnais, il s’est produit une chose que les moins de soixante ans auront peine à imaginer, voire à tenir pour vrai. Du reste, je serais bien en peine de l’expliquer de façon lumineuse. Mais enfin, en gros, ma mère s’était fait envoyer de l’argent (sous quelle forme ? Je n’en sais rien. Un mandat probablement) depuis Châlons-sur-Marne où elle avait son compte chèque postal. Seulement, nous étions juste après les z’événements de mai et juin 1968, et la Poste pataugeait en pleine désorganisation ; ce qui fait que l’argent n’arrivait pas ; et que celui disponible s’amenuisait jusqu’à disparaître complètement. Il s’est retrouvé un jour ou deux où nous n’avons mangé que les boîtes de sardines qui se trouvaient là, et où mon père et Jean-Paul écumaient les cendriers à la recherche de mégots encore possibles. Avec le recul – j’y repensais tout à l’heure après avoir traversé Cruéjouls –, je me demande pourquoi ces deux grands et jeunes crétins ne se sont pas acheté une ou deux cartouches de gitanes, en payant par chèque. Mais peut-être bien que demander à payer des cigarettes par chèque vous aurait fait, à l’époque, passer pour un fou particulièrement dangereux.

Je me souviens de l’angoisse souriante de mes parents, lorsque le facteur s’approchait de la maison : « Bonjour ! Alors ? Rien pour nous aujourd’hui ? » Non, rien, toujours pas d’argent, lequel devait dormir dans un sac postal, au fond d’un centre de tri inconnu et encombré de lettres en souffrance : on se fabriquerait des souvenirs épiques à moins que ça, non ? Le spectre de la misère, la faim qui rôde, le retour possible de la sauvagerie primordiale…

Donc, finalement, un matin, l’argent est arrivé, sous forme d’une espèce de mandat, que mon père et Jean-Paul sont allés aussitôt convertir en monnaie d’époque, c’est-à-dire en billets de tant et de tant de francs. Puis, très vite, ils ont foncé au bistrot – qui, je suppose, ne devait pas être très éloigné de la Poste –, ils ont acheté un paquet de gauloises ou de gitanes, ont commandé deux verres de blanc et ont allumé chacun sa cigarette : quand je repense, parfois, au plaisir qui a dû être le leur à ce moment-là, j’aimerais bien redevenir ce garçon de douze ans que je fus et y être aussi, dans ce café-tabac disparu ; d’ailleurs, j’y étais peut-être.

Je n’ai pas d’autres souvenirs de ces vacances-là. Et quand, tout à l’heure, nous sommes sortis de Cruéjouls sans m’être aperçu que nous y étions entrés, eh bien ça ne m’a rien fait du tout.


Jeudi 11

Cinq heures. – Nous avons commencé la journée par le viaduc de Garabit (de Gabarit, comme s’obstine à dire Catherine, victime de l’une de ces ornières langagières dont il est toujours très difficile de se sortir), avant d’aller parcourir la Margeride en tous sens, avec ses paysages d’une étendue magnifique. Au viaduc, nous avons déjeuné (fort bien) à l’hôtel Beau Site, que je me permets de recommander.

– Je crains, hier, dans ce journal, de m’être montré fort injuste avec Aurillac, ville qui, d’après le guide (le livre, pas Pierre…), vaut mieux que le peu que nous en avons vu. Tant pis : nous irons réparer nos torts une autre fois. Il est vrai que, a priori, je suis fort mal disposé envers une cité qui s’enorgueillit d’être la capitale mondiale du théâtre de rue, cette pure abomination moderneuse. Pascale et Pierre nous disaient d’ailleurs, à ce propos, que beaucoup d’habitants d’Aurillac prenaient leurs vacances au moment de ce damné festival, pour ne pas avoir à subir le bruit et la vision de ces hordes de clodos festifs, qui se jettent sur leur paisible ville telles des légions de rats, guidés jusqu’ici par un joueur de flûte démoniaque. Bref, si jamais nous revenons donner sa seconde chance à Aurillac, ce sera évidemment “hors festival”, ne tenant pas particulièrement à ce que Charlus revienne en Normandie infesté de puces, aussi équitables et citoyennes fussent-elles (de Coulanges, bien entendu).

– Chose assez curieuse, que je n’ai pas encore notée : au moins la moitié des routes que nous empruntons dans la région, depuis dimanche, sont cataloguées par le GPS comme “route sans nom”, alors que, des noms (c'est-à-dire des numéros), elles ont bel et bien. Comme nous n’avons jamais été confrontés à ce phénomène ailleurs qu’ici, nous nous perdons en conjectures. Et, en outre, nous nous perdons tout court, en des voies étroites et ravineuses, sur lesquelles nous aurions du mal à croiser une moto un peu large ; heureusement, on n’y croise personne, en tout cas en cette saison-ci.

– En rentrant à la maison, il me va falloir lire deux Henri, Pourrat et Bosco, dont je ne connais rien de plus que le  nom : c’est le tribut que je dois payer à l’Auvergne. En attendant l’arrivée des volumes, j’ai prévu de relire l’admirable Département de la Lozère de Renaud Camus, puisque aussi bien nous y avons fait plusieurs incursion durant ce séjour.

Voilà.

Huit heures. – Mais qu’est-ce qui m’a pris d’associer l’italo-provençal Bosco à l’Auvergne ? En réalité, je le sais : c’est la faute de Pascale. Aussitôt après que je l’eus interrogée sur Pourrat, elle m’a dit le plaisir qu’elle avait eu à lire Bosco. Du coup, ces deux Henri se sont amalgamés dans mon esprit, comme purée et fromage dans un aligot. Pour la peine, je m’astreindrai tout de même à lire l’Henri de l’extrême sud : ça m’apprendra à écrire n’importe quoi. Et puis, après tout, il est peut-être aussi merveilleux que Pascale le dit ? De toute façon, et ce n’est pas Michel Desgranges qui me contredira, il faut aller lire ces écrivains “disparus”, pas tout à fait disparus (sinon on ne connaîtrait même pas leur nom ; et il y en a sûrement), c’est un coup de chapeau qu’on leur doit, même s’il est destiné à demeurer sans lendemain. Pendant deux ou trois heures, on les a réveillées, ces barbes comblées d’honneur de leur vivant (pas toutes, pas toutes…), leurs phrases ont repris une vague jeunesse, avant de retourner à l’oubli, souvent : les écrivains oubliés ont quelque chose du zombie, j’ai le regret de le dire, mais je continuerai à y aller voir. Leur squelette ne m’impressionne pas, ni leur visage, autrefois rougeoyant de santé (Goncourt, Légion d’honneur, Académie, etc.) et aujourd’hui blafard, décharné, lambeaux de chair pendant, et cette démarche titubante et saccadée de l’écrivain que personne ne lit plus, dont il est parfois difficile de trouver les livres, souvent même. Je suis à peu près sûr d’une chose : durant les quelques années qui me restent, je passerai plus de temps avec ces pauvres morts qu’avec ces terrifiants vivants d’aujourd’hui, qui écrivent des livres dont la vacuité et la révérence obligée à tout ce qu’on nous impose, en cette ère de soviétisation du réel, me congèlent tout debout. Je ne lirai plus vos livres ; je ne sais pas pourquoi je dis “plus” puisque je ne vous ai jamais vraiment lus, mes drôles couchés. Je continuerai à exhumer ces morts dont seul le nom m’est connu : c’est le moins que je leur dois.


Vendredi 12

Quatre heures. – Pascal et Pierre sont arrivés au gîte à neuf heures sonnantes, ainsi qu’il était convenu ; la journée promettait donc d’être conforme en tous points à ce qu’on désirait qu’elle fût ; or, tel n’a pas été le cas. La surprise nous attendait quelques kilomètres après le village de Dienne, entre Murat et Salers : soudain, nous trouvâmes l’étroite route barrée, interdite à toute circulation, avec, en deçà des barrières métalliques, une Hollandaise perplexe ; je ne parle pas ici d’une vache de cette race, mais bien d’une personne humaine de sexe féminin, dont la plaque minéralogique de sa voiture était indubitablement néerlandaise. Elle était d’avis de contourner la barrière – ce qui était en effet techniquement réalisable – pour aller voir plus loin ce qu’il en était. Elle semblait encline à croire à une simple plaisanterie d'un genre typiquement français. Plus prudents, nous rebroussâmes chemin pour aller questionner les deux ouvriers qui œuvraient un kilomètre plus bas. Ils nous confirmèrent qu’effectivement, en raison de travaux qui ne furent pas précisés, la route de Salers était coupée ; ce que ne signalait aucun panneau routier. Nous sentîmes alors, chez l’ami Pierre s’ouvrir une sorte de faille métaphysique terrible, une béance spirituelle, face à un tel manquement aux usages de la DDE : il devenait évident, à mesure que passaient les minutes, que jamais plus rien, pour lui, ne serait tout à fait comme avant. C’était d’autant plus compréhensible qu’à ce moment-là, vis-à-vis de nous autres, il portait sur ses seules épaules la réputation et l’honneur d’un département entier : on vacillerait à moins.

Nous aurions été dans une région de plaine aimablement vallonnée, l’affaire n’aurait pas eu grande conséquence : nous aurions fait un léger détour de quelques kilomètres pour aller nous raccorder à la route voisine. Mais le Cantalien est l’homme d’une seule route, et si d’aventure on la lui coupe, il ne peut rejoindre sa destination qu’au prix de détours monstrueux, carrément ulysséens. C’est ce qui nous a conduits, la mort dans l’âme mais le regard fier, à renoncer à Salers. À la place, nous eûmes droit au village de Fortuniès et sa délicieuse petite église romane, plantée à la pointe d’un éperon dominant vallées et montagnes, et, donc, régnant sur un paysage presque trop vaste pour l’homme. Ensuite, nous avons sagement rejoint Saint-Flour pour un déjeuner qui ne fut pas des plus mauvais. Même si la route barrée nous restait un peu en travers de la gorge. Avant de nous séparer, je dus dédicacer à nos commensaux En territoire ennemi ainsi que Le Chef-d’œuvre de Michel Houellebecq, ce que je fis avec le sérieux d’un véritable écrivain, rôle de composition s’il en fut.

Pour clore ce chapitre haut-auvergnat, il nous reste à faire nos bagages, à finir le chablis qui est dans la porte du frigo, puis à dormir en attendant le départ de demain matin pour notre coutumière Normandie. En dehors de l’inaccessible, disons même : chimérique, Salers, mon seul regret est de n’avoir pu trouver le moyen, durant ces six jours, de rencontrer Marco Polo. Qui, pourtant, ne vit pas à Salers.

(Petit rajout fait à la demande de Catherine, qui craint d’oublier ce capitalissime détail : si jamais Pascale et Pierre viennent un jour nous voir au Plessis, penser à leur préparer du chou farci.)

Cinq heures et demie. – Ayant commencé de lire le remarquable ouvrage que Pierre a consacré aux Christs romans d’Auvergne, je tombe, page 25, sur une photo représentant le Christ de Chérier, lequel ressemble de façon étonnante à Robert Mitchum ; et plus je le regarde, plus cette ressemblance m’apparaît frappante. Je me demande si l’auteur s’en est lui aussi avisé. Évidemment, si c’est le cas, je comprends qu’il n’en ait pas fait mention : le rapprochement aurait risqué d’entacher un peu le sérieux de son travail, remarquable (d’après mes faibles capacités de jugement en ce domaine) et passionnant.


Samedi 13

Cinq heures. –Partis de Talizat peu avant dix heures, nous sommes arrivés à la maison il y a une demi-heure, après un trajet effectué sous un ciel estival, durant lequel – je parle du trajet –, aucun incident n'a été à déplorer : inutile donc de s'étendre. Il me restera, demain, à incorporer dans ce journal tout ce qui fut écrit là-bas au cours de la semaine écoulée.


Dimanche 14

Onze heures du matin. – Depuis déjà quelques semaines, Catherine trouvait que Ninon mettait bien du temps à pondre son premier œuf ; et elle escomptait fermement en recueillir au moins un ou deux à notre retour du Cantal : espoir déçu dès hier soir. Mais, ce matin, nettoyant le poulailler, c'est quinze œufs qu'elle a découverts… soigneusement rangés dans un profond trou de la haie. Il va donc falloir enfermer cette idiote (je parle du volatile…) durant trois ou quatre jours, le temps qu'elle change ses habitudes de ponte.

– Autre chose, qui nous amène jusqu'aux frontières de l'étrange. Durant une semaine, notre temple gastronomique reposa essentiellement sur trois piliers : fromages, vins et cochonnailles. Bilan ce matin, sur la balance : cinq cents grammes en moins pour Catherine et un kilo pour moi. Désormais, quand on voudra affiner notre silhouette, on saura quoi faire : s'offrir entre une et quatre semaines en Auvergne, selon la quantité de kilos à perdre.


Lundi 15

Onze heures et demie du matin. –Comme je me l'étais promis il y a quelques jours, j'ai relu Le Département de la Lozère ; je le qualifiais il y a quelques jours, de mémoire, d'admirable : il l'est, peut-être encore davantage que dans le souvenir que j'en gardais. Une lecture un peu distraite pourrait faire croire à un livre écrit au fil de la plume et des impressions successives du voyage qui l'a suscité ; il n'en est rien : c'est au contraire un livre rigoureusement et très subtilement construit, étagé, sculpté même, pourrait-on dire. Et c'est cette construction même, et sa rigueur, et la subtilité de ses correspondances, qui fait que le lecteur a la sensation certaine de s'y perdre ; de s'y perdre délicieusement, de s'y perdre doublement aussi : dans les méandres géographiques des vallées et le dénuement des monts, mais tout autant dans les entrelacs du temps historique. Étant parvenu au bout du volume, et à celui des gorges du Tarn, je ne voulais pas quitter Renaud Camus aussi abruptement, dans un cas comme dans l'autre, et j'ai relu aussitôt la Vie du chien Horla. La choix, par hasard, fut heureux, puisque, au sein de ce second livre, il est donné au lecteur de retourner en Lozère, mais vue cette fois d'un point de vue canin, si j'ose dire, dans la mesure où Horla et son demi-frère Hapax faisait partie de ce périple entre mont Lozère et mont Mouchet, d'Aubrac à Margeride. Mais, dans le premier livre, ils se faisaient si discrets à l'arrière du véhicule que le lecteur ne pouvait même deviner leur présence ; tandis qu'ils occupent dans celui-ci toute la place. Il y avait assez longtemps – hors les volumes successifs du Journal – que je ne m'étais pas offert ce plaisir d'une excursion en Camusie intérieure : je ne regrette pas celle-ci.

Cinq heures. – Finalement, j'ai transformé en billet de blog les quelques considérations qui précèdent : je les maintiens tout de même où elles sont. Du reste, je n'en ai pas fini avec Camus, puisque me voilà plongé dans son Syntaxe ou l'autre dans la langue, et que j'ai également tiré de leur sommeil ses Notes sur les manières du temps. Mais la série va rapidement s'interrompre, puisque je devrais recevoir demain (ou après-demain, les courriers étant de plus en plus lents à livrer leurs colis) trois livres, l'un de Pourrat, l'autre de Bosco et le troisième d'un Russe mort dont je n'avais jamais entendu parlé, un contemporain de Tchékhov, en gros : Fiodor Sologoub.


Mardi 16

Neuf heures du matin. – Voilà plus de quarante-huit heures que nous sommes rentrés d'Auvergne, j'ai, depuis, publié deux billets sur le blog (d'un intérêt sans doute discutable, certes, mais Dieu sait que, d'ordinaire, ce n'est nullement un obstacle)… et aucun commentaire à “valider”. Je m'en étonne plus que je ne m'en inquiète, faut-il le dire ? Ce qui n'est pas difficile, puisque en réalité je ne m'en inquiète nullement. Mais, tout de même, c'est un peu étrange. Ou, au moins, très inhabituel.

Onze heures. – Avant de venir pleurnicher ici (Bouh ! plus personne qui m'ai-meu !), j'eusse été mieux inspiré d'aller voir un peu ce qui se tramait à la rubrique “commentaires en attente de modération” : ils étaient une bonne douzaine à m'y attendre sagement ; mais, par un de ces mystères de l'internétique, plus aucun ne parvenait jusqu'à ma boitamel…

Cinq heures. – En revanche, viennent d'arriver les trois livres commandés dimanche et dont il est question un peu plus haut. Je crois bien que je vais commencé par Gaspard des montagnes.  D'abord parce qu'Auvergne oblige, après la semaine y passée, et ensuite parce que, sortant à peine de Renaud Camus, je ne ferai que sauter d'un Auvergnat à l'autre.


Mercredi 17

Dix heures du matin. – M'est venue tout à l'heure l'idée, sous la douche (on ne dira jamais assez ce que les Muses doivent à la douche), d'appeler le journal de ce mois La Route de Salers ;  avec, pour Pascal et Pierre une petite dédicace non dénuée de gentillette malice, comme il se doit.

Sinon, j'ai commencé à lire Gaspard des montagnes, mais ne m'y suis pas assez avancé pour en dire quoi que ce soit – sans même parler d'en dire des choses intelligentes. En tout cas, se retrouver en Auvergne (mais en Basse…) et au XIXe siècle n'est point chose déplaisante.

Onze heures et demie. – Et un petit chapitre “poule”, pour tenter d'intéresser M. Arié à ce pauvre journal. Ninon est une obstinée. On se souvient que, à notre retour d'Auvergne, nous avions découvert une quinzaine d'œufs soigneusement entassés sous la haie et non dans l'un des deux nichoirs abrités, aimablement mis à la disposition de ces dames (et dont les précédentes faisaient bel et bien usage). Pour tenter de forcer le destin, il fut donc décidé d'enfermer la récalcitrante durant quelques jours, afin de la contraindre, faute d'autres places, à pondre là où il était prévu qu'elle le fît. Depuis lundi, donc, Ninon ne disposait plus que du poulailler proprement dit ainsi que de ce que nous appelons le narthex, sorte de préau grillagé et sans plancher, arrimé en avancée du poulailler. Résultat : lundi, pas d'œuf ; mardi, pas davantage : on s'acheminait vers le bras de fer humano-gallinacé ; bras de fer que les humains comprenaient avoir peu de chance de gagner, puisqu'il semblait tourner à la grève ovulatoire. Du reste, dès hier soir, il fut décidé d'accorder deux heures de liberté à la récalcitrante, juste avant la tombée de la nuit. Ce matin, notre résignation était totale, nous reculions en rase campagne, battions en retraite sur des positions préparées à l'avance, résignés à lui rendre sa complète liberté de naguère. Catherine était en train de lui aménager un “nid de repli”, précisément à l'endroit de la haie où elle avait pris ses habitudes pondeuses, lorsque j'avisai un objet blanchâtre et assez nettement ovoïde dans un coin du narthex : c'était bel et bien un œuf fraîchement expulsé, et expulsé n'importe où, au petit bonheur, à la va-comme-je-te-ponds. Ninon avait gagné : nous étions embourbés à Waterloo, elle contemplait le soleil d'Austerlitz.


Jeudi 18

Onze heures du matin. – Je lis sur Ternette que Renaud Camus va s'associer au SIEL, le micro-parti (le particule ?) présidé par Karim Ouchikh, pour former une liste en vue des prochaines élections européennes, qui auront lieu je ne sais quand, mais sans doute assez prochainement (je m'en moque absolument, d'où mon ignorance). Fort bien, c'est tout à fait leur droit, bien entendu. Mais outre que je vois mal comment serait pratiquement possible la “remigration” qui est au cœur de leur futur programme (si j'ai bien compris), la plupart des gens dont ils souhaitent se débarrasser (et moi tout comme eux) étant “français”, outre ce léger problème, donc, il me semble que prôner cette remigration quand on s'appelle Karim Ouchikh pourrait prêter le flan à une certaine ironie de la part de leurs opposants, c'est-à-dire d'à peu près tout le monde dans l'arène politique. Enfin, on verra.

– Sinon, Henri Pourrat. C'est sûrement très bien, Pourrat, je n'ai personnellement rien à lui reprocher, après avoir lu les deux tiers du premier acte de sa tétralogie Gaspard des montagnes ; vraiment rien. Ce n'est tout de même pas sa faute si je suis, depuis toujours ou presque, fermé au genre “conte-à-la-veillée” avec cette atmosphère de merveilleux, de forêts profondes, de jeteux d'sorts, etc., qui va immanquablement avec. Tout cela a beau être très bellement écrit, les récits peuvent s'enchaîner et s'emboîter aussi impeccablement qu'ils le veulent, rien à faire : je reste extérieur, fermé à double loquet, froid et fuyant comme poisson des mers australes. J'irai jusqu'au bout de ces Enfances de Gaspard, mais je doute beaucoup si la suite de l'épais volume recevra un jour ma visite. C'est d'ailleurs curieux, ce blocage contesque que je fais, dans la mesure où les historiens m'intéressent beaucoup, eux, lorsqu'ils parlent des mœurs paysannes de ces époques enfuies (Eugen Weber, par exemple, mais d'autres avec lui), décrivent leurs modes d'existence (de survie serait plus juste), mettent en lumières leur culture et leurs croyances, dégagent les modalités de leur disparition, etc. Mais quant à entrer de plein pied dans leur vie, à partager leurs veillées, leurs travaux et leurs jours, non, rien à faire, pas pour moi, no way. On verra si j'ai plus de chances avec mon autre Henri en attente – Bosco. Au moins, avec lui, on a des chances d'avoir meilleur temps. En attendant, quand j'en ai assez de l'Auvergnat, je le remise jusqu'au lendemain matin et revient aux Origines de la France contemporaine, tonton, ton Taine. Lequel Taine, en citant trois lignes extraites d'eux, m'a brusquement donné envie, tout-à-l'heure, de reprendre les mémoires de Casanova (et je m'aperçois qu'ils emplissent trois volumes de la collection Bouquins… dont je ne possède que le premier. On verra à se lancer dans les dépenses si je ne suis pas lassé du Vénitien après les 1300 premières pages…).

Trois heures. – Je ne sais pas, ou ne sais plus, qui est ce blogueur – nommons-le K., comme s'il était arpenteur chez Kafka. C'est un garçon, que je suppose assez jeune, qui se pique de mélomanie : il publie régulièrement, à propos des concerts ou opéras auxquels il assiste, des comptes rendus d'une rigoureuse platitude, tels qu'on pouvait en lire il y a trente ou quarante ans (je ne sais ce qu'il en est aujourd'hui) chez les journalistes de la presse de province quand un “événement musical” avait lieu dans la ville où sévissaient leurs compétences. Dans son dernier billet, notre K. franchit une frontière et saute à pieds joints dans le burlesque pur. Je vais noter ici quelques extraits de ce qu'il écrit, avec mon petit commentaire entre crochets et en italique (le retraité passe ses après-midi comme il le peut). Voici le début dudit billet :

« Je n'avais absolument pas prévu d'aller écouter l'opéra Bérénice à Garnier ce dimanche 14 octobre 2018. Cela doit être dit. [Pourquoi cela devait-il être dit ? Pourquoi agrémenter un début aussi anodin et dépourvu d'intérêt d'une pose aussi bravache ? On ne le saura pas.] Pas trop mon répertoire de prédilection, trop moderne, pas assez flamboyant, trop sombre, bizarre, inconnu au bataillon. [Voilà donc quelqu'un qui, tout en avouant une complète ignorance de ce qui l'attend (“inconnu au bataillon”) sait tout de même, probablement par sens divinatoire, que la chose sera trop sombre et pas assez flamboyante, bizarre et trop moderne.] Personnellement ce que j'aime à l'opéra, c'est ce qu'il y a de plus kitsch et de plus caricatural. Donnez moi du Verdi, donnez moi du Rossini, donnez moi du Mozart et je serai content au moins musicalement. [Information capitale, donc, scoop énorme, stupéfiante révélation : Mozart et Verdi, sans même parler de Rossini, sont ce qui se peut trouver, en fait de musique, “de plus kitsch et de plus caricatural” : avouons que ça valait la peine de lire jusqu'ici.] Mais Michael Jarell ? Qui est ce compositeur ? Je sais juste qu'il a à peu près l'âge de ma mère. [Détail important, là encore, et qui nous confirme la jeunesse de notre mélomane, le compositeur ayant, nous dit Wikipédia, tout juste 60 ans.] Bérénice en revanche, je connais de nom [Bel effort, mon garçon !]. Bien que je ne l'ai jamais lue [on avait compris], je sais qu'il s'agit d'une pièce de théâtre de Racine. Cela commençait un peut à égayer ma curiosité. [Car il y existe, il faut le savoir, des curiosités moroses, ou renfrognées.] »

Là-dessus, ce bon K. enchaîne sur un copieux paragraphe, où il se demande fiévreusement s'il va réussir, en ce dimanche, à se lever assez tôt pour être au Palais Garnier à 14 H. D'ailleurs – l'angoisse est là à son acmé – il n'arrive qu'à 14 H 14… heureusement, l'opéra ne commençait finalement qu'à 14 H 30 : le lecteur n'a plus un poil de sec.

Le paragraphe suivant s'ouvre par cette phrase péremptoire : « L'opéra français se caractérise souvent par la mode du parler/chanter. » C'est sans doute en raison de cette spécificité hexagonale qu'on appelle généralement cela le Sprechgesang et que ses principaux illustrateurs furent Schönberg, Berg ou encore Stockhausen, trois Français de souche comme chacun sait. K., à l'appui de sa théorie, cite évidemment Pelléas et Mélisande (dont je ne suis pas bien sûr qu'il relève du Sprechgesang, mais je ne suis pas mélomane). Je pense qu'on l'embêterait fort en lui demandant de nous en citer un second.

La suite est assez confuse. On comprend que le jeune homme s'est beaucoup ennuyé, qu'il a regretté d'être venu, qu'il s'est peut-être un peu assoupi, et que, au final, il n'était venu là que pour Barbara Hannigan, non seulement parce que sa voix est magnifique, mais aussi parce qu'elle est “charismatique”. Mais c'est lorsqu'il tente de nous expliquer en quoi consiste “l'argument” de Bérénice que K. atteint à la poésie pure sans même s'en douter. Voici (je renonce à mes petits commentaires : il en faudrait quasiment un après chaque mot) :

« Pourtant, l'argument avait tout pour plaire. Bérénice a le don de rendre les hommes fous. En effet, Titus, personnage qui semble assez important à Rome en est épris, tout comme Antiochus ( chanté par Ivan Ludlow)! Et Bérénice semble aussi aimer les deux et a du mal à se décider. Cela commence avec un beau tableau où chaque personnage occupe un tiers de la scène dans des décors somptueux. Des costumes de très belles factures, assez sombres, sauf pour Bérénice qui elle porte une nuisette rouge au début, avant que ses vêtements ne s'assombrissent peu à peu. En gros, au début Bérénice penche pour Antiochus mais il fait une petite gaffe donc elle retourne vers Titus, mais lui veut la larguer parce que sinon, la situation risque de s'envenimer à Rome, et au lieu d'assumer et de lui dire directement, il envoie comme messager le fameux Antiochus ! Allez comprendre quelque chose ! Bérénice scande à un moment ces vers totalement dingues qui résument bien la situation : Sur Titus et sur moi réglez votre conduite. Je l'aime, je le fuis ; Titus m'aime, il me quitte. Ces vers résument bien la complexité de la chose. Et bien entendu, la musique sera tout aussi paradoxale. Dans ce sens, elle a bien saisi le thème de la pièce. »

Pour finir, notre sympathique amateur de caricature verdienne et de kitsch mozartien tente d'appeler Oscar Wilde à la rescousse, mais on sent que le cœur n'y est plus, que la “totale dinguerie” de Bérénice et de ses vers l'a par trop tourneboulé. Et il en arrive à se demander, avec une angoisse que l'on finirait bien par partager, s'il n'a pas “échoué en tant que public”. On a envie de le rassurer, de lui dire que son opéra suisse contemporain était probablement de la daube en branche et qu'il a fait preuve de bonne santé en s'endormant avant le coup de gong final. Car il a l'air plutôt sympathique, ce garçon, et si j'ai donné l'impression d'être cruel avec lui, je le regrette. Après tout, il a au moins le précieux mérite de fréquenter l'Opéra au lieu du Bataclan et d'écouter de la musique véritable plutôt que du rap, ou encore la soupe tiédasse d'aéroport dont un Sarkofrance semble faire son unique consommation, et dont il gratifie ses fidèles chaque dimanche, rivalisant ainsi de médiocrité musicale avec les cantiques modernes que fait entonner le même jour l'Église catholique. Mais, évidemment, il s'agit d'une soupe rebelle quand elle n'est pas décalée, ce qui l'absout de toute critique, et encore davantage de la plus légère raillerie.


Vendredi 19

Cinq heures. – En début d'après-midi, devant descendre à Pacy pour s'y faire inoculer un vaccin chez l'infirmière, Catherine a fait un crochet par la jardinerie-animalerie, dont elle est remontée avec deux nouvelles poules, destinées à devenir les sœurs cadettes de Ninon ; une blanche et une rousse que nous avons respectivement baptisées Blanche (d'Antigny) et Otero (comme la Belle), pour rester dans la tonalité courtisanesque de notre poulailler. Pour l'instant, les deux migrantes sont toujours enfermées dans leur camp de transit, ou plutôt devrais-je dire : dans leur Aquarius, à savoir la boîte en carton qui a servi à leur transport. Elles en sortiront à la nuit, pour être déposées délicatement dans le poulailler, sur le barreau communautaire où leur aînée sera déjà endormie : le choc des civilisations aura lieu demain, au jour naissant ; un enrichissement mutuel dont nous attendons beaucoup, ainsi qu'il se doit.

– Sinon, Casanova ce matin, Taine cet après-midi. Et apéro ce soir, pour cause de messe vespérale (comprenne qui pourra).


Samedi 20

Sept heures. – Au menu de notre dîner : un pounti. J'avoue avec une certaine honte que, jusqu'à la semaine dernière, j'ignorais absolument l'existence de ce mets originaire de la Haute-Auvergne et du Rouergue (du Cantal et de l'Aveyron, en français départemental). Il s'agit d'une sorte de pâté salé/sucré qui peut se manger chaud ou froid aussi bien, et même tiède. On trouvera la ou plutôt les recettes du côté de chez Ternette : je ne vais pas transformer ce journal en livre de cuisine non plus. Toujours est-il que Catherine, elle, en avait entendu parler et était fort désireuse d'en tâter. Malheureusement, ses deux tentatives furent faites dans des restaurants tout juste passables, et ni elle ni moi ne furent pleinement convaincus ; mais nous doutant que notre médiocre plaisir tenait moins au plat lui-même qu'à ses réalisations. Nous n'étions tout de même pas bien loin de nous muer en véritables révoltés du pounti (je la prépare depuis dix à douze jours, celle-là). Et, de fait, le pounti cuisiné par Catherine aujourd'hui était tout à fait délicieux.

– Quant aux poules : entente parfaite entre les deux migrantes et la de-souche. L'une des arrivantes a même pondu dès ce matin, alors qu'elle n'est là que d'hier.  J'y reviendrai demain (pour ne pas frustrer M. Arié…) : Catherine m'attend devant le téléviseur éteint.


Dimanche 21

Onze heures du matin. – Parce que, décidément, Catherine ne parvient pas à mémoriser son nom, Otero est tout à l'heure devenue Liane (de Pougy, of course). Puisque nous voilà revenus au chapitre des poules, il me faut noter que le premier contact entre elles et Charlus a été plutôt agité. Contact d'ailleurs uniquement visuel et sonore, en raison du grillage qui sépare l'enclos du reste du jardin. Néanmoins, probablement fort effrayées par l'apparition de ce quadrupède inconnu et enthousiaste, Liane et Blanche se sont mises à caqueter comme des furieuses, ainsi que nous pouvions les entendre de la maison. Jetant un coup d'œil par la petite fenêtre latérale de la cuisine, nous découvrîmes Blanche perchée sur le narthex, ce qui n'était guère gênant. Ce qui l'était davantage, c'est que Liane, elle, avait réussi à s'envoler jusqu'au sommet de la haie nous séparant de la voisine “de droite” (Roberta), sur laquelle elle se tenait en équilibre instable, semblant se demander par quel prodige elle avait bien pu arriver là. Que faire ? Pénétrer dans l'enclos avec l'espoir de l'attraper était courir le risque qu'elle prît peur et s'envolât de nouveau, pour retomber chez la voisine : à nous le ridicule de frapper à sa porte, puis de courir partout dans son jardin pour récupérer le fucking gallinacé. Nous choisîmes donc courageusement de… wait and see. Nous fîmes bien car, alentour une demi-heure plus tard, Liane était de nouveau par terre, dans l'enclos, picorant en compagnie de ses sœurs. Ce matin, lors de la nouvelle visite que Charlus leur fit, elles n'eurent aucune réaction particulière, ni de peur ni d'autre chose.

– Sinon, tous les matins, je me délecte de la vie de Casanova, dont je viens de commander le deuxième tome (sur trois, en collection Bouquins). J'ai aussi acheté, d'un même élan, le second volume des Origines de la France contemporaine, toujours en Bouquins, mais cette fois d'occasion car, désormais, l'ouvrage de Taine est présenté en un seul gros volume au lieu de deux plus minces. Lire Casanova au saut du lit, par la nuit encore noire, est une excellente manière de commencer la journée ; une sorte de cordial revigorant. Les savantes et minutieuses analyses de M. Taine sont mieux adaptées au reste du temps. À propos de Taine, je ne crois pas avoir noté ici l'anecdote suivante. Dans son analyse des causes profondes de la Révolution, il aborde durant quelques pages le problème des immenses disparités existant au sein du clergé : grands évêques aristocratiques et multi-milliardaires d'un côté, curés de villages quasiment réduits à la mendicité d'autre part. Pour ces derniers, il cite trois exemples concrets, tous trois pris en Normandie ; et le troisième qu'il donne est le curé du Plessis-Hébert. Auquel d'ailleurs il ne donne pas son article (il écrit “à Plessis-Hébert” quand nous dirions “au”).


Jeudi 25

Dix heures du matin. – Avec la meilleure volonté du monde, je ne vois pas ce que je pourrais venir noter ici, vu la régularité parfaite de mes journées : même mes lectures restent les mêmes ! Au lever, Casanova, jusqu'aux environs de neuf heures, puis Taine le restant du jour. Avec, le mercredi après-midi, pour “couper” un peu, la rapide lecture de Valeurs actuelles sur Ternette. Rapide, elle le fut d'ailleurs un peu moins hier que les autres semaines, en raison des six ou huit pages consacrées à Houellebecq, dont je n'ai pas sauté une ligne. Houellebecq dont on annonce un nouveau livre (roman ? Oui, je suppose) pour janvier prochain ; ce qui constitue une excellente nouvelle, en ce temps qui en est si avare.

– Calme plat du côté des écritures lucratives.


Samedi 27

Onze heures du matin. – Semi-déception que ce Destin français d'Éric Zemmour. “Semi” parce que je n'en attendais pas monts et merveilles, l'ayant acheté en grande partie pour Catherine qui avait manifesté sa curiosité envers lui. Ma moitié de déception vient de ce que, justement, c'est à peine un livre : plutôt un ensemble de courtes dissertations, chronologiquement empilées et rangées dans une chemise cartonnée afin d'être soumises à l'examinateur. On pourrait aussi considéré ces copies comme les simples énoncés de travaux ultérieurs, plus approfondis. En l'état, ce n'est pas bien passionnant ; d'abord parce que quiconque s'est un peu intéressé à l'histoire n'y trouvera pas grand-chose à glaner qu'il ne sache déjà. Ensuite pour la raison qu'un tel exercice aurait nécessité un écrivain, ce que Zemmour, tout brillant journaliste qu'il puisse être, n'est pas ; ou “pas assez” : ce déficit de plume, si je puis dire, accentue encore le côté scolaire de l'exercice. Néanmoins, ce livre, ou ce plan de livre, trouvera ses amateurs et ses thuriféraires (la prophétie est sans mérite, vu le nombre d'exemplaires qu'il doit déjà avoir vendus…) ; pas auprès des gens férus d'histoire, je l'ai dit, mais plutôt chez ceux qui cherchent dans le passé des réponses aux questions présentes, sans avoir le bagage historique suffisant pour les en dégager d'eux-mêmes. À ceux-là, Zemmour “mâche le boulot”, et ce qui les réjouira est ce qui m'agace : ces allers et retours incessants entre les époques, ces multiples analogies temporelles, cousues de fil fluo afin d'être sûr qu'il n'échappe jamais au lecteur ; sans même parler de la petite “fiche pratique” qui conclut presque chaque chapitre, et qui transforme le livre en une sorte de guide ou de manuel, très facile à utiliser lors des dîners en ville ou des blablateries sur les blogs. Il n'y manque pas non plus les trois ou quatre appeaux à journalistes, garantissant les articles polémiques et les invitations de plateaux de télévision (Pétain et de Gaulle, l'islam, le féminisme…).  Enfin – c'est secondaire, mais pas tant qu'il n'y paraît –, ces presque six cents pages auraient gagnées à être mieux relues, par l'auteur comme par l'éditeur, afin d'en éliminer les petites bourdes qui font sourire. Comme, par exemple, le commissaire Javert qui, sautant à pieds joints des Misérables à la Comédie humaine, se métamorphose en commissaire Chabert, ou encore le comte de Mortcerf de Dumas qui devient Montcerf. On me dira que ce n'est rien, que ce sont là bénignes bévues. Certes ; il n'empêche qu'elles ont tendance à jeter un certain voile de discrédit sur tout le reste, le lecteur se mettant à soupçonner qu'erreurs et approximations peuvent tout aussi bien entacher les parties que sa pauvre culture pleine de trous ne lui permet pas de maîtriser. Toutes ces réserves étant faites, ce livre a probablement son utilité et même son intérêt, surtout dans ce temps où les historiens girouettes (id est : dans le vent) ont à cœur de nous vendre une France totalement diluée dans des courants de populations continuels depuis l'aube des temps, et qui n'aurait jamais pu exister sans l'indispensable apport de tous ses “migrants”, bienfaiteurs et bienfaisants. Disons que j'aurais pu, moi, me dispenser sans grande perte de le lire.


Dimanche 28

Onze heures et demie. – J'ai suspendu, contraint et forcé, la lecture des Origines de la France contemporaine, étant parvenu au bout du premier tome sans avoir encore reçu le second (qu'est-ce que tu fous, Herr Momox ?). Pour rester “dans la tonalité”, je lis le petit volume de François Furet, Penser la révolution française, livre assez dense (pour ma pauvre intelligence…) quoique disparate. Mes matinées restent consacrées à Casanova, de plus en plus séduisant – ce dernier mot étant à entendre à la fois comme adjectif et comme participe présent.

– C'est la même chose depuis quarante ans : bien que fermement opposé au changement d'heure (c'est-à-dire, en fait, à ce qu'on nomme “l'heure d'été”), je suis tout de même agacé par les rituelles pleurnicheries de ces parents déplorant les “perturbations” que cette avancée ou ce recul d'une heure sont censés infliger à leurs fragiles bouts d'chou. Je ne peux m'empêcher de penser que ces mêmes parents, dans six mois ou dans trois ans, si la fantaisie leur en vient, leur infligeront sans sourciller la déchirure d'un divorce et se donneront une parfaite conscience en qualifiant le champ de ruines qui résultera de leur lubie de famille recomposée. Ils vous expliqueront doctement que la situation nouvelle n'est nullement une source de souffrance pour les enfants, qu'elle peut même être celle d'un épanouissement inédit, pour peu que les parents se comportent en adultes aimants et responsables ; ce que, bien entendu, ils ne manquent pas de faire eux-mêmes, comme bien l'on pense. En revanche, avancer ou reculer d'une heure deux fois par an, ça, tu vois, c'est vachement grave. Hyper-traumatisant à la limite. D'ailleurs, tous les psys – qu'ils soient chiatres, chologues ou chanalystes – vous le diront : les jeunes gens qui défilent dans leurs cabinets depuis plusieurs décennies évacuent en quelques phrases légères les deux ou trois divorces de leurs géniteurs, mais butent de façon longue et misérable sur ce damné changement d'heure qui a littéralement broyé leur enfance…


Lundi 29

Quatre heures et demie. – En vue de sa publication dans trois jours, je viens de relire ce journal d'octobre : il m'a semblé assez nettement plus long que d'habitude, peut-être à cause de notre semaine auvergnate. (Ou alors, c'est qu'il est encore plus ennuyeux que d'ordinaire et que son lecteur trouve le temps long.) À part ça : rien, comme écrivait Louis XVI le 14 juillet 1789.

– Ah, si, tout de même (à propos de 14 juillet) : j'ai suspendu la lecture de Furet au moment où s'ouvrait un chapitre consacré à Tocqueville, que je n'ai toujours pas lu, bien que je promette de le faire depuis des années. Il m'a semblé que c'était l'occasion où jamais de m'y mettre (plutôt que de lire un texte sur lui), et j'ai gaillardement commencé L'Ancien Régime et la Révolution. Première constatation qui saute aux yeux : Alexis de Tocqueville écrit en un français beaucoup plus élégant et clair que François Furet – pais à leurs âmes à tous les deux.


Mercredi 31

Dix heures et demie du matin. – Reçu hier – enfin… – le second tome des Origines de la France contemporaine ; je vais tout de même en finir avec Tocqueville avant de m'y remettre. Désirant rester dans cette période, j'avais également envisagé d'acheter les Réflexions sur la révolution en France d'Edmund Burke, ainsi que les Voyages en France d'Arthur Young (sans même parler de l'Histoire du déclin et de la chute de l'empire romain, de Gibbon, qui n'a évidemment rien à voir avec l'époque ; encore qu'il faudrait y regarder de plus près). Mais comme la source des  écrits lucratifs semble bien, cette fois, être pour de bon tarie, il m'a paru plus sage de surseoir à ces achats ; d'autant que, avec Taine et Casanova, j'ai largement de quoi m'occuper ; sans compter Bosco et Sologoub qui commencent à s'impatienter sur leur petit guéridon d'attente. Bref, on verra cela en novembre, si la pluie d'or se remet à tomber sur nos têtes.

Trois heures et demie. – C'est ce qui s'appelle : avoir le cul creux ou le nez bordé de nouilles. Ce matin, voyant le temps ensoleillé, je me suis résolu à passer un coup de tondeuse dans le jardin, dès que l'herbe aurait un tant soit peu séché. Lorsque j'ai sorti l'engin de son abri (je parle de la tondeuse…), le ciel était devenu menaçant, voire un peu ironique à mon endroit. J'ai terminé les cinquante derniers mètres carrés sous une pluie qui n'était pas encore battante mais paraissait résolue à le devenir. Mais enfin, je l'ai eue au sprint. Il y a comme ça, dans l'existence, de petits plaisirs qui ne coûtent rien et enchantent pourtant la fin de l'après-midi.

lundi 1 octobre 2018

Septembre 2018











DANS LA BARQUE D'ÉMILE







Samedi 1er

Trois heures et demie. – Si je commence ce nouveau journal mensuel à cette heure-là, c'est qu'elle marque très précisément le milieu de mes quinze jours de célibat forcé, Catherine étant partie samedi matin et revenant dimanche matin (pas demain, évidemment).

– J'ai terminé L'Argent tout à l'heure. Ce n'est pas, une grande cuvée Rougon-Macquart ; pas une piquette non plus, cela dit : disons un cru bourgeois, sans trop de saveur ni de bouquet. Bien sûr, Zola, en maître des grands mouvements qu'il est, sait fort bien rendre les séances boursières, et, après quinze volumes déjà écrits de sa saga, il est bien évident qu'il est capable de nouer une intrigue. Seulement… Seulement, ça ne fonctionne qu'à demi (et en étant indulgent). On sent trop le plan ; dès le début, on sait à quoi on va aboutir, aucune surprise n'est possible : c'est “ascension et chute” garanti dès le premier chapitre. Alors, bien sûr, tout cela est “ficelé”, Zola pose soigneusement, au fil des deux ou trois premiers chapitres, les pierres d'attente dont il va avoir besoin ; seulement, comme il les badigeonne de rose fluo, on ne voit plus qu'elles, on devine les arches et les voûtes à venir avant même qu'il en ait attaqué les piliers et les arcs. Pour ne pas rester sur cette impression très mitigée, j'ai sorti La Terre de son rayon. Si je me souviens bien, c'est le premier Rougon-Macquart que j'ai lu, je devais avoir 15 ou 16 ans. Je l'ai relu ensuite, probablement il y a une trentaine d'années : j'ai hâte de voir ce que je vais en penser.

– Il semble y avoir une sorte de malédiction qui pèse sur les séries américaines, dont Catherine et moi faisons grande consommation, ainsi que l'on sait. Appelons-la : la malédiction de la saison 4. Bien que de nature fort différente, elle me fait irrésistiblement penser à celle qui pèse sur les musiciens avec leur neuvième symphonie. Je ne parle évidemment que des séries qui, au départ, semblent – et sont – d'excellente qualité, frôlant même le génie, parfois. Ce génie, cette qualité, elles parviennent à s'y maintenir durant les trois premières saisons ; puis, tout se dérègle. Durant la quatrième saison apparaissent de sérieuses lézardes, lesquelles font que, dans les saisons ultérieures, tout s'écroule brutalement. Ce fut le cas avec Homeland, excellente série d'espionnage qui perdait tout intérêt (enfin, disons les trois quarts de son intérêt) une fois la première histoire achevée ; or, justement, celle-ci courait sur les trois premières saisons.

Phénomène encore plus net avec The Americans, série “paranoïaque” (ce n'est là que ma petite classification personnelle…) se déroulant au tout début des années quatre-vingt et dont les personnages principaux sont un couple d'agents du KGB installés aux États-Unis depuis plus de quinze ans, ayant un vrai métier, des enfants, etc. Là encore, les trois premières saisons sont remarquables, puis, vers le milieu de la quatrième, c'est comme si un ressort venait de se casser, ou si les producteurs venaient brusquement de virer tous les scénaristes initiaux : ça se met à tourner en rond, à devenir verbeux, à rabâcher de piètres histoires de famille, etc. La saison cinq est si pitoyable que j'ai abandonné au bout de trois ou quatre épisodes.

Le phénomène devient si accusé avec Lost qu'on a peine à le croire. Le point de départ, c'est L'Île mystérieuse de Jules Verne, sauf que le naufrage du bateau est remplacé par un crash d'avion. Les trois premières saisons sont extrêmement addictives, comme je crois que l'on dit désormais : personnages attachants (quoique assez superficiels tout de même), construction rigoureuse (entre présent sur l'île et scènes du passé des différents protagonistes), récit rythmé, etc. Et soudain, au beau milieu de la quatrième saison, la malédiction opère : tout se met à devenir de plus en plus compliqué, tordu, ramifié ; comme ils ne savent visiblement plus quoi faire d'une histoire qui échappe à leur contrôle, les scénaristes cèdent à la tentation de la fuite en avant, introduisant sans cesse de nouveaux personnages (sur une île en principe déserte, n'est-ce pas…), bidouillant une réalité parallèle avec de nouveaux “flashes”, mais cette fois dans le futur, etc. Résultat prévisible : on s'ennuie ferme durant les deux dernières saisons, que l'on regarde pourtant jusqu'au bout en espérant avoir la solution de l'énigme… tout en se rendant compte qu'on ne l'aura jamais car l'histoire est devenue bien trop compliquée, explosée dans tous les sens, pour pouvoir retomber sur ses pieds et offrir une quelconque explication crédible.

La malédiction frappe également Oz, qui est pourtant l'une des plus enthousiasmantes séries que je connaisse : à la saison 4 (terminée hier soir), on commence à tourner en rond. Là encore, pour meubler le vide, tenter de camoufler leur manque d'inspiration, les scénaristes cèdent à la tentation de multiplier les nouveaux personnages, quitte à les tuer presque tout de suite : le but est de donner une illusion de mouvement, mais le seul résultat est, chez le spectateur, un désintérêt croissant. Pourtant, dans le cas d'Oz, la série me semble éviter le naufrage complet grâce à la présence de ses dix ou douze personnages “historiques” (je veux dire : ceux qui sont là depuis le début), qui sont tellement réussis, vivants, fouillés, nuancés, que l'on continue à les suivre avec intérêt, même si les péripéties qui les touchent sont de plus en plus répétitives.

Il faudrait que j'examine toutes les séries que nous possédons : je suis certain que je trouverais d'autres exemples de cette malédiction (ah, oui : House of Cards, certainement, même si dans une moindre mesure). D'ailleurs, l'occasion va m'en être donnée dans les prochains jours, puisque je me suis fixé la tâche de faire ménage et rangement dans nos DVD entassés au sous-sol avant le retour de Catherine.


Lundi 3

Cinq heures. –  Dix jours passés et encore cinq devant moi : j'en suis donc aux deux tiers de ma peine, pour laquelle aucune remise n'est à envisager, même pour conduite irréprochable. Cela dit, j'ai l'air de me plaindre, mais en réalité les journées passent gentiment, entre lecture, télévision, visite infirmière et diverses activités annexes, telle la lessive que j'ai faite ce matin ou les courses que je ferai demain. Le reste du temps, je fais la conversation à Charlus, aux deux chats et même à Nana, ayant à cœur de ne pas la voir trop déprimer de sa solitude ; j'espère pour elle qu'elle fait correctement son travail de deuil

À propos de Nana, il y a tout de même des gens curieux. Tout à l'heure, en commentaire sur le blog, Élie Arié se plaignait de ce que je parlais trop d'animaux, dans mon journal d'août ; et il me demandait si je pensais intéresser grand monde avec mes histoire de poule. Mais je me fous d'intéresser qui que ce soit ! Non, soyons plus précis : je suis content si on me dit que mon journal présente un quelconque intérêt, mais en aucun cas ce ne peut être la motivation première, le ressort principal. Un journal, sauf volonté et indication contraires (voir Gombrowicz ou Kafka ou d'autres encore) se nourrit de ce qui compose la vie de son auteur ; ce qui veut dire qu'il ne choisit pas sa matière comme on le fait de ses aliments dans les linéaires de l'hypermarché. J'en demande bien pardon à M. Arié, mais il se trouve que cette pauvre Odette a pris le mois dernier, du fait de sa maladie puis de sa mort, une importance dans ma vie quotidienne qu'il peut, certes, juger disproportionnée, mais enfin qui fut réelle. Du reste, c'est une chose dont je me suis avisé depuis déjà plusieurs années, à propos du journal : si on commençait à se mêler d'en retirer ce qui ne plaît pas à Paul, de biffer ce qui ennuie Jacques, de taire ce qui choque Pierre, etc., on finirait par ne plus rien écrire du tout. Ou, en tout cas, par ne plus rien publier. C'est peut-être, d'ailleurs, ce qui finira par arriver.

– Je crois que j'ai été un peu injuste avec Oz, avant-hier, quand j'évoquais la malédiction de la saison 4 : arrivé presque au bout de la saison 6 et dernière, s'il est vrai que la série court un peu sur son erre, elle ne s'effondre pas pour autant et reste bien plus intéressante que la plupart. Cela tient essentiellement, comme je le disais, à la qualité des personnages principaux – ou au moins de sept ou huit d'entre eux, ainsi qu'au rythme des diverses séquences qui s'enchaînent au sein de chaque épisode : on a envie de savoir ce qui va leur arriver (même si on se doute que tout ça va mal finir…) Mon problème est : que regarder ensuite ?


Mardi 4

Cinq heures. – J'ai hautement bien fait de terminer mon mini-cycle zolien avec La Terre : c'est un grand cru. Roman puissant, juste, parfois visionnaire, dans lequel, contrairement à L'Argent, le lecteur ne devine rien à l'avance, mais est saisi par l'inéluctabilité des événements lorsqu'ils se produisent. Comme je voulais lire une biographie de Zola, j'ai choisi la sécurité en achetant celle de Troyat : maison de confiance, sans génie, mais  avec une vraie garantie de sérieux. Je l'ai commencé il y a une heure. (J'ai également reçu les Chroniques de La Montagne, de Vialatte : ce sera pour après.)


Vendredi 7

Quatre heures. –  Comme je n'ai plus de séries en DVD à me mettre sous les yeux, et que d'autre part Netflix me refuse tout service depuis bientôt une semaine,  je me refais, en attendant le retour de Catherine, toute la gamme des Saw, lesquels films sont aussi nombreux que les samouraïs ou les mercenaires. Ce qui, entre parenthèses, permet quelques calembours faciles mais toujours amusants, tels que : « Tiens, hier soir je me suis mangé Saw six ; peut-être que, ce soir, je m'enfilerai Saw sept. » On voit à quel niveau je tombe après deux semaines de solitude. Sinon, c'est avec un certain amusement que j'ai constaté la chose suivante, au moins pour les deux premiers volets : Saw, finalement, ce n'est rien d'autre que Fort Boyard en version gore. Et sans nains.

– Après avoir annoncé que je mettais fin à mon petit cycle Zola, la biographie de Troyat (pas l'une de ses meilleures, soit dit en passant, mais il est vrai que le personnage n'est finalement pas bien passionnant), j'ai repiqué au truc : je vais terminer L'Assommoir demain, probablement, et j'enchaînerai sur Nana, ce qui est assez logique. À propos de Nana, je ne parviens pas à l'imaginer autrement que sous les traits (charmants) de Véronique Genest lorsqu'elle avait 25 ans et était l'héroïne d'une adaptation télévisée que j'avais suivie à l'époque – ce devait être au tout début des années quatre-vingt. De même que le comte Muffat aura toujours le visage lourd et douloureux de Guy Tréjan, qui en interprétait le personnage.

– Il commence à me tarder de voir revenir Catherine.


Lundi 10

Neuf heures du matin. – J'ai bien récupéré Catherine hier, comme prévu. Non seulement son avion n'avait pas de retard, mais il était même en avance (phrase curieuse mais qui me convient telle qu'elle est) : prévu à sept heures, il avait finalement été avancé à moins vingt. Si bien que, dès six heures moins le quart, j'étais dans la voiture, Charlus sous le bras (c'est une image). Inutile de dire que, à cette heure et un dimanche, les véhicules ne se gênaient pas trop les uns les autres sur les diverses autoroutes que j'ai eu à emprunter. Dans ce temple de la désolation froide qu'est un terminal d'aéroport, et en particulier le terminal 3 de Charles-de-Gaulle, je n'ai eu à patienter qu'un petit quart d'heure avant de voir surgir Catherine, pour le plus grand énervement joyeux de Charlus. Auparavant, j'avais vu débarquer plusieurs dizaines de touristes nord-américains, la  plupart très vieux ou alors très jeunes, mais tous vêtus comme de semi-clochards sous prétexte qu'ils étaient en vacances, et promenant sur leur environnement immédiat ces regards hébétés qu'ont forcément les gens que l'on vient de transporter d'un bout à l'autre du monde d'une manière parfaitement subjective. Car il est entendu que l'avion représente tout ce qu'on voudra sauf le voyage, puisque, loin d'être un déplacement visible, tangible, un vol n'est rien d'autre qu'une longue attente de six ou sept heures, parfois davantage, sanglé sur un siège, lui-même comprimé par d'autres sièges, situés dans un habitacle inhospitalier et paraissant rigoureusement immobile.

Enfin bref, décalage horaire nonobstant, la vie reprenait son cours normal.

Cinq heures et demie. – Encore trois ou quatre heures et Nana aura cessé d'être seule dans son enclos : nous sommes allés, tout à l'heure, lui acheter une compagne (Ninon, donc). Pour l'instant, elle reste dans sa boîte en carton, dans le garage, histoire de se remettre de ses émotions. Lorsqu'il fera nuit, et que Nana sera couchée, nous l'introduirons dans le poulailler auprès d'elle, ainsi qu'on doit paraît-il procéder, afin qu'elles s'habituent l'une à l'autre (enfin, surtout l'ancienne à l'intruse…). Ensuite… eh bien, on verra ce qui se passe.

Lorsque nous sommes arrivés devant les cages à poules (à ne pas confondre avec des logements sociaux) de la jardinerie, Catherine et moi avons spontanément opté, parmi les différentes races présente, pour l'une des deux poules rousses à tête et cou noirs. Naturellement, nous sommes tombés sur la race (car, oui, aussi incroyable que cela paraisse, chez les poules les races existent encore) qui coûtait plus de deux fois le prix des poules “ordinaires” ; ma foi, nous l'avons prise quand même. Espérons que nous ne le regretterons pas. (Je sens que ce journal va encore beaucoup passionner M. Arié…).


Vendredi 14

Dix heures du matin. – Ce diable de Zola me tient et refuse de me lâcher. À chaque volume des Rougon-Macquart que je commence, depuis environ deux semaines, je me dis que, cette fois, ce sera le dernier ; puis, parvenu aux deux tiers, me point l'envie d'aller tout de même jeté un coup d'œil à tel ou tel autre… dont je me saisis voracement, à peine tournée la dernière page du précédent. C'est ce qui m'arrive en ce moment même où, à quelques dizaines de pages de la fin de La Conquête de Plassans, j'ai déjà sorti de son étagère Le Ventre de Paris. Et il m'étonnerait beaucoup que, ensuite, je résiste à Pot-Bouille ainsi qu'au Bonheur des dames. (Enfin, Pot-bouille, peut-être pas : il n'y a vraiment pas grand temps que je l'ai relu…)

En fait, les romans de Zola, au moins les meilleurs de la série, me font penser à ces voitures miniatures qui existaient lorsque j'étais enfant : on en frottait les roues deux ou trois fois sur le sol, afin de lancer leur mécanisme ; ensuite, il suffisait de les poser pour les voir parcourir plusieurs mètres toutes seules, comme si elles avaient réellement un moteur. Ouvrir un roman de Zola, c'est comme reposer la petite voiture dont l'auteur a, discrètement, frotté les roues sur le sol : il part tout seul, animé d'une sorte de vie autonome, sauf que, dans ce cas, vous êtes vous-même assis dans la voiture et que vous ne pouvez plus faire autrement que d'aller où elle a décidé de vous conduire.

Cela n'empêche pas, et heureusement, de discerner les faiblesses de Zola, surtout si on le compare. Les romans de Balzac, par exemple, paraissent avoir réellement un moteur, voire une volonté propre, et aller de ce fait où bon leur semble, sans que l'auteur lui-même ne puisse plus les arrêter, ni même les diriger à sa guise, une fois qu'il a appuyé sur le bouton démarreur.  Tandis que, dans ceux de Zola, on discerne presque toujours le plan, que l'auteur ne parvient jamais tout à fait à camoufler ; le lecteur sent que tout a été pensé et posé à l'avance. En somme, les romans de Balzac emprunteraient les voies et les chemins qui se présentent à lui, pendant que ceux de Zola seraient des locomotives, certes puissantes, impressionnantes par leur masse et leur vitesse, mais incapables de sauter hors des rail sur lesquels leur concepteur les a posées.

– Himmel, hier, de Dominique Pluton : il était pour m'annoncer leur “montée” à Paris (à Anna et lui) à l'occasion de la soutenance de thèse de leur fille Nathalie, surnommée par moi l'Héritière. Et il émettait le vœu que Catherine et moi vinssions également soutenir la souteneuse, avant que de ramener tout ce petit monde au Plessis-Hébert, pour une soirée dédiée à l'amitié entre les peuple du Sud et du Septentrion ainsi qu'aux divers vins dont Dominique n'aurait probablement pas manqué, comme il a coutume de le faire, de remplir ses bagages. La perspective était fort alléchante…

Sauf que, par une malheureuse coïncidence, la soutenance en question doit avoir lieu le 10 octobre, c'est-à-dire au beau milieu de la semaine que Catherine et moi passerons dans le Cantal ! J'ai proposé à Dominique, si jamais il leur était possible de monter à Paris en voiture plutôt qu'en train (mais j'ignore tout de leurs projets initiaux), de partir un jour plus tôt, de façon à faire escale à Saint-Flour pour une soirée : j'attends sa réponse. En tout état de cause, il nous sera impossible d'aller assister à la soutenance de l'Héritière, évidemment. C'est d'autant plus bête que, si nous avions opté pour un séjour hôtelier, comme nous en avons pris l'habitude depuis quelque temps, il nous aurait sans doute été facile de repousser ou d'avancer notre escapade auvergnate d'une semaine.  Mais comme nous sommes revenus à la formule “gîte rural du samedi au samedi”, la chose devient tout à fait impossible, surtout si près de l'échéance. Tout cela est bien contrariant.


Dimanche 16

Onze heures du matin. – Le feuilleton des poules continue et les épisodes s'assombrissent : ce matin, c'est Nana qui ne semble pas au mieux de sa forme et présente les symptômes du coryza : maladie souvent mortelle et, de surcroit, fort contagieuse ; si bien que Ninon, si c'est bien de cela qu'il s'agit, risque de l'attraper aussi… si ce n'est déjà fait. Ça commence à devenir lassant…

Le Ventre de Paris est une cuvée très moyenne, un petit cru bourgeois sans grand intérêt.  Bien sûr, les nombreuses (trop ?) descriptions des Halles et des différents commerces qui s'y pratiquent sont saisissantes de vie, de couleurs, d'odeurs, de matières, etc. ; tous domaines dans lesquels Zola excelle. Mais tout cela ne parvient jamais à se fondre avec l'intrigue “humaine” qui, de plus, n'est pas bien passionnante en elle-même. Bref, il y a un côté forcé dans ce roman qui empêche qu'on se passionne pour lui. Je comptais plus ou moins, après ça, me tourner vers Au bonheur des dames ; mais comme Claude Lantier est déjà un personnage (annexe) du Ventre de Paris, j'ai préféré ouvrir L'Œuvre, roman dont il est la figure centrale, et que je n'ai pas relu depuis des lustres, si même je l'ai déjà rouvert depuis sa première lecture, au début des années quatre-vingt. En tout cas, de proche en proche, je ne suis pas loin d'avoir déjà reparcouru la moitié de l'ensemble des Rougon-Macquart, alors que, il y a encore deux ou trois semaines, je ne pensais à rien moins. Mais enfin, pendant que je ressors ces vieux livres de leur étagère, je ne dépense pas l'argent du ménage à en acheter de nouveaux… Ce qui est d'autant plus judicieux que, depuis un mois maintenant, la source de mes écritures lucratives semble s'être complètement tarie : il va falloir apprendre rapidement à vivre en salauds de pauvres.


Lundi 17

Dix heures du matin. – La journée a commencé dans le gore. Ou, du moins, dans la violence meurtrière. Hier, nous nous sommes aperçus, à notre grande consternation, que Nana présentait tous les symptômes (bien connus de nous, hélas…) d'un coryza déclaré ; maladie qui allait fatalement la tuer dans les jours qui viennent. De fait, ce matin, son état s'étant aggravé rapidement durant la nuit, elle ne bougeait plus de l'endroit où elle se trouvait, respirant par le bec avec de grandes difficultés. Évidemment, ne prenant aucune nourriture ni eau. Avec l'espoir que Ninon, la nouvelle de l'enclos, n'était pas encore contaminée, nous avons donc résolu d'abréger l'inéluctable issue. Et c'est moi qui me suis chargé, d'abord d'assommer la pauvre poule, puis de la noyer dans le réceptacle des eaux de pluies, comme je l'avais déjà fait pour Odette il y a trois semaines ou quatre. L'opération nous a semblé fort longue, bien que, en réalité, elle n'a pas duré plus d'une minute ou une et demie. Depuis, pour que Ninon se sente moins seule, et sur les conseils de son frère, Catherine a accroché un miroir au narthex : la poule paraît très intéressée de s'y voir surgir quand elle passe devant, faisant aussitôt le tour pour aller voir derrière qui est donc cette nouvelle arrivante qui lui ressemble trait pour trait.

– Journée pénible hier également, mais pour des raisons toutes différentes (encore que, d'une certaine manière, il s'agît aussi d'une forme d'exécution). Il y a quelques mois, Isabelle G., ma vieille amie québécoise, m'avait envoyé les quatre premiers chapitres de son second roman, afin que je lui donne mon opinion sur eux. L'année précédente (ou celle d'avant ?), elle m'avait fait parvenir le pdf de son premier livre, après publication de celui-ci, et je lui en avais fait les compliments qu'il me paraissait mériter, ainsi que les réserves que m'inspiraient ses défauts. En essayant, bien sûr, de m'expliquer à chaque fois (de m'expliquer à propos des défauts : pour ce qui est des compliments, les auteurs se passent toujours très bien d'explications…). Concernant les premiers chapitres de la nouvelle œuvre, j'avais trouvé qu'ils étaient bien venus, prometteurs pour la suite, et le lui avais dit. Puis, silence de plusieurs mois. Tout dernièrement, Isabelle a renoué le contact (par himmel) et, sous couvert de prendre de mes nouvelles, m'a demandé si ça m'ennuyait de lire la suite : elle avait écrit 18 chapitres sur les 20 ou 21 prévus. Sans méfiance, j'ai dit oui…

Et, depuis trois jours, je tourne autour de ma boitamel, en essayant de trouver une réponse à la traditionnelle question : que faire ? Car, à ma grande consternation, il m'a bien fallu admettre que son roman s'effondrait littéralement dans sa seconde partie (à compter du chapitre 9 très précisément), qu'il cessait d'être un roman pour basculer dans le reportage (Isabelle est journaliste), voire dans la démonstration. Si elle m'avait fait envoyer le livre par son éditeur après parution, la réponse à la question “que faire ?” aurait été simple : rien. J'aurais gardé un pieux silence, Isabelle aurait compris que son roman ne m'avait pas convaincu et que, par amitié, je préférais ne pas lui faire de commentaires attristants pour elle (je connais bien ce cas de figure…) . Seulement, là, ces chapitres m'avaient été envoyés expressément pour que je me prononçasse à leur sujet. Il ne me restait donc qu'une alternative : ensevelir Isabelle sous des compliments en grande partie factices, ou du moins démesurément grossis, tout en passant sous silence ce que je voyais réellement dans ce que je venais de lire ; ou alors, prendre sur moi et lui balancer sans rien déguiser tout ce que cette lecture m'avait inspiré de déconvenues ; bref, lui dire sans trop de précautions oratoires que son roman me semblait raté. Et c'est finalement, après 72 heures d'atermoiements, de scrupules sur fond de couardise, cette seconde solution que j'ai choisie. Mais Dieu que ce himmel m'a été pénible à écrire ! Ah, j'ai bien raison, quand je le peux, de refuser de lire les livres des autres tant qu'ils ne sont pas imprimés et publiés !

Pour l'instant, Isabelle ne m'a pas répondu. Peut-être ne le fera-t-elle pas ; voilà qui, lâchement, m'arrangerait assez. Ce qui m'empêche de considérer cet épisode comme un “dossier classé”, c'est la peine que je lui ai sans doute faite en ne lui cachant rien de ce que son roman m'a inspiré. Et, depuis hier, depuis que j'ai cliqué sur “envoyer”, je me reproche plus ou moins de n'avoir pas choisi l'autre solution, celle du vertueux mensonge. Bien qu'elle continue de me paraître indigne, d'Isabelle comme de moi. J'ai comme l'impression que la prochaine personne qui va me demander de bien vouloir lire ce qu'elle vient d'écrire fera les frais de l'opération…

Quatre heures. – J'ai acheté, la semaine dernière, le Bonjour Monsieur Zola d'Armand Lanoux ; parce que je suis dans Zola jusqu'au menton, d'abord, et ensuite parce que je me souvenais d'avoir vu l'auteur à Apostrophes, pour venir parler précisément de ce livre-là. Eh bien, je n'aime pas beaucoup la façon dont écrit cet Armand : son style trop familier, qui se voudrait un peu canaille mais qui sonne faux, me fait penser à un inconnu qui vous donnerait sans cesse de petits coups de coude, chaque fois agrémenté d'un clin d'œil entendu, pour tenter de créer une complicité toute factice entre vous et lui. Je m'excuse, Monsieur Lanoux, mais nous n'avons pas gardé les Rougon-Macquart ensemble, que je sache. Enfin, je pense que j'irai tout de même au bout de ces trois cents et quelques pages.


Mardi 18

Deux heures. – Je suis presque certain de n'avoir jamais rouvert L'Œuvre depuis sa première lecture, faite au début des années quatre-vingt, lorsque j'ai entrepris de me faire tous les Rougon dans l'ordre de leur parution, en commençant par La Fortune des Rougon pour aboutir au Docteur Pascal. Je ne sais pourquoi : peut-être m'avait-il ennuyé la première fois ? Si c'est le cas, j'avais eu grand tort : c'est sans doute l'un des meilleurs panneaux de la fresque. Certainement l'un des plus personnels, aussi, puisque, outre le personnage principal (Claude Lantier) inspiré de Paul Cézanne, l'ami d'adolescence et de jeunesse, on y croise Zola lui-même, vaguement camouflé sous le nom de Sandoz. Quant au reproche que l'on peut parfois faire à l'auteur – celui de se laisser un peu trop envahir par sa “doc” –, il tombe de lui-même ici, dans la mesure où, pour une des rares fois, Zola n'a eu besoin d'aucune recherche préalable : ce monde des peintres débutants et novateurs, des aspirants écrivains, des futurs sculpteurs ou architectes, il le connaissait intimement pour en avoir fait partie, dans les années 1860. Mais ce que je trouve de plus personnel et de plus réussi (peut-être parce que le sujet me touche particulièrement), ce sont ces quelques réunions des amis qui ponctuent le roman, et où l'on voit se déliter implacablement leur amitié, leur enthousiasme, leur foi en le groupe, leur sentiment de liens éternels, sous l'effet naturel du vieillissement et celui, plus corrosif et triste, du désir de réussite individuelle et de la jalousie qu'il fait naître entre eux. Comme dirait l'autre : on sent le vécu, Coco.

L'Œuvre terminé, et ce pauvre Lantier dûment pendu près de son grand tableau inachevé et inachevable, j'ai repris Pot-Bouille, qui a toujours été l'un de mes préférés de la série : on verra ce qu'il en est cette fois-ci. Parallèlement, je continue de lire la biographie de Lanoux, assez distraitement, en sautant plus ou moins les passages qui m'ennuient (son double ménage, l'affaire Dreyfus…). Mais, même comme ça, ce n'est pas bien passionnant. Cela étant, parlant des Rougon-Macquart, Lanoux évoque ces “vingt romans dont dix chefs-d'œuvres” : c'est la proportion à laquelle j'étais arrivé moi-même, avant de la trouver chez lui. Ce qui, du reste, ne prouve nullement qu'elle soit la bonne.

Cinq heures. – Non, réflexion faite et livre entamé, je vais laisser tomber Pot-Bouille (momentanément au moins), que je me rappelle trop bien, pour prendre à la place La Joie de vivre, roman qui ne m'a laissé aucun souvenir, hormis celui-ci, allez donc savoir, que l'un des personnages est littéralement torturé par les atroces crises de goutte qui lui brisent les articulations.


Jeudi 20

Dix heures du matin. – Roman plutôt sinistre que La Joie de vivre (en dehors même de l'ironie cruelle du titre, mais qui n'est pas qu'ironie), mais vraiment réussi – contrairement au vague souvenir que j'en avais gardé –, même s'il tranche sur la plupart des Rougon-Macquart par son côté intimiste, presque “huis clos”. Et qui, à part Zola, pourrait tenir le lecteur en haleine durant douze à quinze pages avec la description… d'un accouchement ? Évidemment, tout va mal, l'enfant se présente par l'épaule (image saisissante, qui réussit à n'être pas grand-guignolesque, du petit bras de l'enfant (prématuré, en plus !) sortant seul du sexe de la mère, à demi-noirâtre, avec les petits doigts qui s'ouvrent et se ferment convulsivement), on pressent le carnage… Pourtant, non, je puis rassurer tout le monde :  au prix de maint effort et moult souffrances, nous avons réussi à sauver et la mère et l'enfant.

Finalement, j'ai tout de même repris Pot-Bouille, un instant abandonné, le temps de cette rapide excursion du côté d'Arromanches. J'enchaînerai avec Au bonheur des dames, avant de finir sur Le Docteur Pascal – dont je ne garde pas un souvenir flamboyant, mais enfin il n'est pas idiot de clore cette plongée dans Zola par le volume qui termine la série. À moins que, entretemps, il me soit poussé des désirs de Germinal ou de Bête humaine

– Pour ceux de mes douze lecteurs que l'affaire intéresserait, Ninon semble pour l'instant indemne de tout coryza. Mais l'incubation, d'après ce que j'ai lu, pouvant aller de trois à huit jours, nous ne sommes pas encore tirés d'incertitude.


Vendredi 21

Deux heures. – Avalanche de bonnes nouvelles (enfin : avalanche de deux bonnes nouvelles…). D'abord, celle d'hier : alors que nous avions fait une croix sur eux, après plus d'un mois de silence, mes petites écritures lucratives ont réapparu en début d'après-midi et semblent vouloir ensuite continuer à affluer. Raisonnables comme pas un (raisonnables en paroles, pour l'instant…), Catherine et moi avons décidé de nous tenir tout de même au budget que j'avais établi, en prévision de notre entrée dans le monde gris et lépreux des salauds de pauvres : on verra ce qu'il en est dans la pratique.

La seconde bonne nouvelle est que, ce matin, il n'a pas fallu une heure à notre électricien pour rétablir le contact entre la livebox et le téléviseur, de façon à nous rendre Netflix. Il a commencé par procéder ainsi que je l'avais fait moi-même, à savoir transporter la dite livebox de la Case au salon télé : tout comme moi, il a d'abord essuyé un échec, bien qu'ayant vérifié la viabilité de la prise téléphonique. C'est alors que, presque par hasard, il s'est rendu compte que c'était justement l'un de nos deux téléphones fixes, celui du bureau, la “base”, qui semait la perturbation. Il a en effet suffit d'intervertir les deux, celui de la Case et celui de la maison, pour que Netflix arrive docilement jusqu'au téléviseur. Et tout cela sans perdre la connexion internet dans la Case, ce qui était la condition sine qua non, vu que c'est là que je travaille. Bref, nous nageons dans la félicité la plus complète.

Et comme si de tels bonheurs ne suffisaient pas, Catherine a décidé d'aller à la messe ce soir plutôt que demain matin (non : après-demain matin…), ce qui va me conduire à m'autoriser un petit apéritif musical en solitaire. D'ici là, j'aurai terminé Pot-Bouille.


Dimanche 23

Une heures vingt. – Eh bien, finalement (mille pardons : au final…), lorsque j'aurai terminé Germinal, que je lis en ce moment, puis Le Docteur Pascal pour clore la série, ce seront quinze des vingt Rougon-Macquart que j'aurai enchaînés les uns à la suite des autres, sans la moindre pause ni distraction. Et je m'en trouve fort bien.

Au bonheur des dames, achevé ce matin, réussit à être à la fois passionnant et ennuyeux ; passionnant en raison de tout ce que Zola saisit de l'avenir du commerce, ainsi que la façon qu'il a souvent d'anthropomorphiser les choses dont il parle, et notamment les machines (ici : le grand magasin ; dans Germinal, le puits de la mine ; dans L'Assommoir, l'alambic ; dans Le Ventre de Paris, les Halles, etc.). Mais ennuyeux à cause de l'abus des descriptions : trois grandes scènes de plusieurs dizaines de pages chacune, pour montrer l'activité du magasin et la fièvre acheteuse des clientes, c'est tout de même trop. Et puis, il faut bien dire que les deux principaux protagonistes, Octave Mouret et la jeune Denise, ne sont pas ce que Zola a fait de plus “en relief” comme personnages. Dans le cas de Mouret (c'est évidemment lui le “lien Rougon-Macquart”), ce n'était pas très gênant dans Pot-Bouille, dans la mesure où son relatif effacement était largement compensé par les autres habitants de l'immeuble. Tandis que, là, il n'y a personne pour combler le vide, les autres protagonistes n'étant qu'esquissés, tellement Zola s'est focalisé sur son magasin. Du reste, ces longues descriptions dont je semble me plaindre sont en elles-mêmes tout à fait remarquables ; dommage qu'il ait voulu un peu trop en faire.

Cela dit, au lieu de jouer les petits juges, je ferais mieux de m'attaquer à mes travaux lucratifs, ceux qui sont arrivés hier par voie postale : vu l'heure, ça me paraît bien compromis pour aujourd'hui. De toute façon, mes amis de gauche sont violemment contre le travail dominical, alors…


Mardi 25

Cinq heures. – Bien sûr que Germinal est un grand livre, un roman intense et magnifique : on se sent un peu stupide de le dire, comme un qui viendrait de découvrir la lune au ciel. Néanmoins, venant de le refermer, j'ai l'impression que j'oublie, au moins partiellement, d'une lecture à l'autre ; si bien que, cette fois encore, je l'ai pris en pleine face, avec autant de force que si je le découvrais à mesure. Il n'est pas douteux, à mes yeux, que c'est là le sommet absolu des vingt Rougon-Macquart, et je me demande si je n'aurais pas dû lire avant La Bête humaine, que je vais ouvrir maintenant et qui risque fort de pâtir de la succession. Parce que, évidemment, ayant relu quinze volumes, je me suis demandé tout à l'heure pour quelle raison j'allais ostraciser celui-là. Donc, je suis venu le tirer de son sommeil il n'y a pas une heure, tandis que Lantier et Catherine Maheu luttaient pour leur survie, au fond de la fosse.

Si, il y a tout de même eu une nouveauté, dans cette troisième ou quatrième lecture : je me suis aperçu qu'Étienne Lantier, le “lien Rougon” du roman, était rien moins que sympathique. Voilà un garçon qui, en raison de lectures “gauchistes” mal digérées va pousser les mineurs à la grève et à la révolte, les plongeant dans la misère la plus terrible, provoquant un nombre de morts désolant dans son sillage ; et qui, à la fin, lorsque tout a échoué, que ses compagnons, brisés, privés de tout, beaucoup étant en deuil, redescendent au fond dans des conditions pires qu'avant la grève, voilà donc un type qui, presque tranquillement, dit bye bye à tout le monde et part pour Paris, où l'attend une tranquille carrière à vie d'orateur révolutionnaire, qui n'aura jamais à répondre des conséquences de ses flots de paroles généreusement imbéciles. Quelque chose comme un déclencheur de grèves lycéennes, un boutonneux de l'UNEF qui, fort de ses agitations vaines, s'en va ensuite chercher gîte  et couvert trois étoiles au parti socialiste. La seule différence – mais reconnaissons qu'elle est “de taille” si je puis dire – entre Lantier et un quelconque Bruno Julliard ou une pâlichonne Isabelle Thomas (mais qui se souvient encore de cette insipide greluche, à part moi ?), c'est que lui est tout de même descendu au fond de la mine pour y manier le pic, et qu'il a plus ou moins mis sa vie en jeu lorsque les choses se sont gâtées.

Lire Germinal, c'est aussi mieux comprendre pourquoi les critiques d'obédience marxiste ont toujours tordu le nez et affiché des moues mi-pincées, mi-dégoûtées devant les romans de Zola, pourtant réputé de gauche (ou, au moins, revendiqué par la gauche ; ce qui n'est pas forcément la même chose). C'est que, même si l'on sent la sympathie de l'auteur pour le mouvement ouvrier en général, il n'est pas conduit à idéaliser les mineurs particuliers de son roman : tels ils les a vus et compris, tels son honnêteté scrupuleuse le contraint de nous les montrer, avec leurs éclairs de lumière, mais aussi leurs zones de crapulerie morale, mélange qui fait d'eux de véritables êtres de chair et d'esprit, et non ces affichettes soviétiformes que la critique marxiste aime (ou aimait : je ne sais s'il en existe encore, de ces diplodocus-là) à trouver dans les romans, notamment lorsqu'ils se mêlent de montrer des travailleurs. À l'inverse, si Zola a certains traits implacables, d'une ironie acide, vis-à-vis des patrons, des ingénieurs ou de certains actionnaires de la mine, il sait par ailleurs nous montrer par quoi ils sont eux aussi pris dans la même gigantesque machine qui va en broyer certains tandis qu'elle en enrichira d'autres, plus encore qu'ils ne l'étaient avant le conflit (phrase parfaitement bancale…).

Que le dogme communiste rejette les romans de Zola me semble une raison supplémentaire et excellente de les lire.

– Sinon, j'ai fort bien avancé dans mes petits écrits lucratifs.


Jeudi 27

Deux heures. – C'est l'un des titres les plus connus – probablement en raison du film de Renoir –, il n'empêche que La Bête humaine est loin d'être parmi les meilleurs Zola ; en vérité, je ne le classerais même pas dans le top ten. Dès le premier chapitre, j'ai eu l'impression nette que “ça n'allait pas fonctionner”, ce qui n'a fait que se confirmer par la suite. Ce n'est pas parce qu'il manquerait quelque chose, non : il y a l'huile, il y a les œufs, il y a la moutarde et le sel, mais rien à faire : la mayonnaise refuse de prendre. À aucun moment, Zola ne parvient à amalgamer son “fond” (les chemins de fer) avec son intrigue, laquelle pourrait parfaitement se dérouler n'importe où ailleurs que dans le milieu des cheminots. Il en résulte que, si ses descriptions et ses atmosphères sont aussi réussies que dans La Terre ou dans Germinal, elles ont une sorte de gratuité qui les rend beaucoup trop longues, et vite ennuyeuses. Si encore son intrigue juridico-policière “valait le voyage”, comme ont dit au Guide vert… mais point : dans ce domaine, Zola n'est pas Dostoïevski, ni même Simenon. Et on ne croit jamais vraiment à ses personnages, qui ne cessent de faire des embardées tout à fait improbables. À commencer par ce pauvre Jacques Lantier, beaucoup trop poussé au noir pour être intéressant : dès le début – disons : dès le premier tiers –, on sait que l'on a affaire à un fucking psychopathe et, du coup, on a beaucoup de mal à se passionner pour ce qu'il fait ou ne fait pas, pense ou ne pense pas, sachant bien qu'il va inéluctablement se mettre à trucider à tout va dans le dernier quart du roman. Les autres personnages (peu nombreux) ne sont pas beaucoup plus vrais que lui, mais je n'ai pas envie de m'y attarder. Je vais finir le livre tout de même, ne serait-ce que pour vérifier le bien fondé de ce que je viens d'en dire.

– Dominique “Pluton” vient de m'apprendre que, comme je le craignais, Anna et lui ne pourront pas faire de halte dans le Cantal lors de leur bref aller-retour à Paris : une occasion manquée de nous voir, pour nous qui n'en avons pas tant que ça. Mais quelle idée, aussi, d'habiter au sud de la Loire, en en plus à l'est du Rhône ! Ils le font exprès, c'est pas Dieu possible…


Vendredi 28

Cinq heures. – Prise de sang, ce matin, pour analyse trimestrielle (cholestérol, diabète et quelques autres joyeusetés). Le laboratoire ouvrant à sept heures et demie, j'arrive à sept heures vingt-huit, me pensant très malin : huit à dix personnes attendaient devant la porte encore close. Cela dit, Catherine m'avait prévenu, que les gens devaient se ruer à l'ouverture, de façon à se débarrasser de cette corvée médicale avant de partir travailler. Mais c'est que, levé entre cinq heures et demie et six heures, et habitué à déjeuner vers sept heures, je tenais beaucoup à crever de faim le moins longtemps possible ! Bref, je décide d'aller toujours chercher le pain, puis mettre de l'essence dans le réservoir de Liselotte, espérant vaguement que, ensuite, les choses se présenteront mieux au laboratoire. Un quart d'heure plus tard, elles étaient assez nettement pires : il y avait, pour se faire enregistrer, la file jusqu'à dehors, on se serait cru à la boulangerie de la mairie un dimanche matin. Je suis donc revenu à la maison, ai trompé ma fringale en buvant deux ou trois tasses de café (sans sucre…), pour ne revenir au labo qu'à neuf heures et demie et y trouver une audience nettement plus clairsemée. Je viens d'aller voir les résultats sur ternette : nickel, absolument. Un sang de nourrisson dans des artères de vieillard. Ça mériterait presque un petit apéritif…

– Je voulais lire Le Docteur Pascal sous prétexte qu'il était la conclusion générale des Rougon, mais je t'en fiche : c'est aussi ennuyeux que c'est niais ; en particulier l'héroïne, Clotilde, sorte d'oie blanche bigote et gérontophile, tout ce qu'il y a de pénible. Bref, c'en est fini de ce cycle zolien. Mais l'idée de commencer une nouvelle lecture “en cycle” me plaît assez. En attendant de trouver sur quel auteur ça va tomber, je feuillette le Dictionnaire du conservatisme.

– Ce matin, à peine plus d'un millier de signes lucratifs, et encore avec bien de la peine : je suis tombé sur un sujet rétif, comme j'en ai déjà eu quatre ou cinq (sur une petite quarantaine). Je finirai quand même par en venir à bout, évidemment, mais en y allant à très petites journées. Ce qui est rendu possible par le fait que personne ne semble attendre après.


Samedi 29

Trois heures. – Repris Bernanos. Les romans, en commençant par le commencement : Sous le soleil de Satan. Quand on sort tout juste de Zola, il y faut quelques dizaines de pages d'adaptation ; un peu comme on règle un microscope pour ajuster la vision à la nouvelle plaquette que l'on vient de glisser sous l'objectif. 


Dimanche 30

Deux heures et demie. – J'ai enfin réussi à me débarrasser de mes lignes lucratives : j'en suis ravi, bien que n'étant pas particulièrement fier du résultat.

– Nous parlerons de Bernanos le mois prochain (et encore, ce n'est pas sûr).