vendredi 30 avril 2021

Avril 2021

 

 

 

 

 

 DU CÔTÉ DE CHEZ JOYCE

 

 

 

 

Jeudi 1er

Onze heures. – Apparemment, si j'en crois ce que me dit Catherine, on inaugure ce nouveau mois par un second claquemurage généralisé. Ce qui ne changera sans doute rien pour nous qui l'étions déjà, claquemurés, et volontairement. De toute façon, je m'en contrefous de plus en plus. Seule question ayant réussi à me faire soulever une paupière : est-ce que la toiletteuse de Charlus aura le droit de maintenir ouverte son échoppe, et donc d'honorer le rendez-vous que nous avons avec elle la semaine prochaine ? 

Sur ce, je retourne à Graham Greene : La Puissance et la Gloire, c'est-à-dire tout ce qui nous fait désormais défaut, et probablement sans retour à espérer… ou à craindre.

– Je reviens à Tom Sharpe et à son roman La Grande Poursuite. J'ai écrit le mois dernier – c'est-à-dire hier… – que je trouvais son humour languissant. Le terme n'est pas juste. Attendu serait sans doute meilleur. La technique de Sharpe consiste à créer pour ses personnages des situations cocasses – ce pour quoi il a un réel don, convenons-en – et à les empiler suivant un rythme de plus en plus rapide. Et c'est cet empilement même qui leur fait assez vite perdre leur pouvoir comique : à chaque nouvelle péripétie, le lecteur sait qu'une autre l'attend déjà à la page suivante, puis à celle qui suit, etc. Résultat, au bout d'une trentaine de pages l'effet de surprise commence déjà à s'émousser, et l'ennui, ou du moins l'indifférence, arrive peu après. Voilà.

Midi. – Retour de promenade charlusienne. Il fait un temps à mettre tous les claquemurés dehors. Pas de bol : même le so-called dérèglement climatique joue contre nous. Comme le soleil et le petit Chinois semblent mesurer leurs forces respectives, on pourrait dire que nous vivons un temps primaviral.

Trois heures. –  Je viens d'aller chercher au garage Ford le livre que Jean-Pierre Ohl a consacré à la famille Brontë. En revenant ici avec lui, je me suis soudain senti un peu ridicule de vouloir m'intéresser à des gens dont je n'ai pas été fichu de lire les œuvres… D'un autre côté, on peut très bien lire une biographie de de Gaulle sans jamais avoir ouvert les Mémoires de guerre. On doit pouvoir trouver quantité d'autres exemples du même tonneau.


Vendredi 2

Dix heures. – J'inaugure, ce jour, un nouveau protocole nutritionnel (grâce à mes cours intensifs, je parle désormais le sabir post-moderne presque couramment, comme on peut voir). Il consiste simplement à supprimer le petit-déjeuner. Ce qui revient à adopter ce que les charlatans sus-évoqués nomment le “jeûne 16/8”, lequel consiste à se nourrir normalement durant huit heures, puis à ne plus rien avaler fors l'eau et le café sans sucre durant les seize heures suivantes, nuit comprise. Dans la mesure où nous dînons habituellement à huit heures et déjeunons entre midi et une heure, il se déroule donc bien seize à dix-sept heures entre ces deux repas successifs. Pourquoi faire cela ? Pour plusieurs raisons.

D'abord parce que, comme je le disais le mois dernier, la décrépitude de mon âge fait que, désormais, la digestion me plonge immanquablement et invinciblement dans le sommeil, ou au moins dans une épaisse somnolence. Le phénomène ne me gêne pas trop l'après-midi – la sieste d'après-déjeuner est en quelque sorte un “classique” –, mais je le suis beaucoup plus, gêné, et même agacé, quand je me vois m'endormir vers neuf ou dix heures du matin, alors que j'ai quitté mon lit moins de trois heures plus tôt. Donc : pas de petit-déjeuner = pas de digestion = esprit à peu près clair.

D'autre part, j'ai pu constater l'autre jour un phénomène que je connaissais déjà mais que j'avais plus ou moins oublié. Mon arrachage de dent, il y a dix jours, a eu lieu à une heure de l'après-midi, c'est-à-dire avant le déjeuner. Or, du fait de l'anesthésie, plus moyen de manger quoi que ce soit avant au moins six ou sept heures du soir, sous peine, dans le cas contraire, de se massacrer la langue ou l'intérieur de la joue sans même m'en apercevoir. Et j'ai pu noter alors que la faim, bien réelle jusqu'à deux ou trois heures, refluait ensuite, pour faire place à autre chose, un “autre chose” qu'il est difficile de définir, n'étant ni la faim ni bien entendu la satiété, mais qui, tout compte fait, n'était nullement désagréable – et, en tout cas, pas du tout léthargique. Il s'est produit la même chose ce matin : j'ai ressenti la faim en gros entre sept heures et demie et huit heures et demie, puis la sensation s'est estompée. En ce moment même, je sens bien que mon estomac est vide, mais je n'éprouve pas l'envie d'aller combler ce vide. Et l'évocation d'une nourriture quelconque ne me fait nullement saliver telle une hyène enragée.

Enfin, hésitant à me lancer dans cette innovation, je me suis souvenu hier soir que, durant l'essentiel de ma vie d'adulte, tout comme Monsieur Jourdain avec sa prose, j'avais sans y penser pratiqué ce fameux jeûne 16/8, dans la mesure où je partais pour Levallois et France Dimanche sans avoir avalé quoi que soit, hors café, et que, souvent, je n'allais pas déjeuner avant deux heures de l'après-midi, les restaurants alentour étant un peu trop encombrés avant ce moment. Par conséquent, mon “innovation” n'est guère qu'un retour au statu quo ante. Reste à savoir combien de temps je vais m'y tenir…   

Quant aux supposés bienfaits du dit régime, que l'on trouve sur n'importe quel site de charlatanerie pseudo-médicale, je m'en contrefous absolument et ai déjà oublié ce qu'ils pouvaient bien être.

Midi. –Je viens de recevoir La Recluse de Wildfell Hall, le roman de la troisième sœur Brontë. J'espère sincèrement avoir plus de bonheur avec elle qu'avec ses deux aînées… Le pire est que, lisant la biographie “familiale” que Jean-Pierre Ohl a consacrée aux Brontë, je commence à me sentir plus ou moins coupable du dédain dont j'ai récemment fait preuve envers Charlotte et Emily : on n'est pas plus bête. D'ici à ce que, après le livre d'Anne, je replonge dans ceux de ses sœurs, il n'y a pas des kilomètres…

– Phénomène étrange : j'ai assez nettement moins faim que les jours avec petit-déjeuner à la même heure.

Quatre heures. – La capitalissime question du jour : « Les télétravailleurs ont-ils droit aux tickets restaurants ? » Personnellement, j'en poserais bien une autre, qui me semble plus urgente : quand va-t-on enfin mettre en circulation des télétickets pour les télétravailleurs ? Question subsidiaire : ces télétickets seront-ils acceptés dans tous les télérestaurants ?

Six heures. – Fini de lire le livre “brontesque” de M. Ohl : mon sentiment de culpabilité envers Charlotte et Emily s'accroît d'heure en heure…

– Dans sa bavure du jour, le guignolesque Gauche de Combat écrit ceci : « si vous voulez des nazis, vous n’avez qu’à les héberger chez vous. Moi, j’en veux pas chez moi. » Si vous reprenez sa phrase en remplaçant simplement “nazis” par “Africains” ou par “migrants” ou, à la vérité, par n'importe quoi d'autre, ce brave décervelé vous traitera aussitôt de… nazi. D'un autre côté, il ne prend pas grand risque en adoptant cette bouffonne posture martiale, puisque ces nazis qu'il voit partout ne sont en réalité nulle part. C'est un peu comme si j'affirmais haut et fort que je refuse catégoriquement de voir pénétrer chez moi les femmes à deux têtes ou les voitures roulant à l'eau de mer.


Samedi 3

Dix heures. – J'en appelais, il y a quelques jours, au retour rapide du “printemps normand”, c'est-à-dire froid et venteux (pluie en option) : j'ai été entendu en haut lieu, il est bel et bien là. Il y aurait comme une “pause” dans le réchauffement climatique que je ne serais pas plus surpris que ça.


Dimanche 4 (Pâques)

Six heures et demie. – En guise de lecture “sérieuse” (id est non romanesque), j'ai ressorti le volume “Bouquins” contenant les œuvres de Joseph de Maistre ; ou plus exactement des œuvres de Joseph de Maistre. Les deux plats de résistance figurant au menu sont les Considérations sur la France ainsi, bien entendu, que les Soirées de Saint-Pétersbourg. Mais, pour l'instant, en guise de hors-d'œuvre si l'on veut, je me contente de grignoter les Six Paradoxes, lesquels prouvent que, contrairement à l'image qu'on a souvent de lui, M. de Maistre était capable d'humour et même de fantaisie.


Mardi 6

Deux heures. – Eh bien, il faut se rendre à l'évidence : après un peu moins de deux cents pages, il m'a fallu constater que la petite Brontë m'ennuyait autant que ses deux aînées, même si dans un genre différent. Je quitte donc la famille, sans doute définitivement mais non sans regret, pourtant. L'impression d'être passé à côté de quelque chose qui méritait qu'on s'y arrêtât ; ou, pour le dire autrement, que l'échec de nos relations quadripartites m'est presque entièrement imputable.

– Suite à mon billet d'hier, dans lequel je me montrais assez lourdement ironique à l'endroit de M. Pierre Glaudes, Michel Desgranges me signale ce matin que ce même Glaudes a publié, voilà trois ou quatre ans, un livre aux Belles Lettres qui a été, selon l'expression consacrée, “encensé par la presse”. Il me paraît difficile de croire que l'auteur des pitoyables fadaises freudoïdes dont je parlais hier ait pu, en même temps ou presque, produire un livre intelligent et normalement écrit. Ou alors ils sont deux à loger sous le même crâne, tel Jekyll et Hyde.

– Il tombe depuis une heures d'infinitésimaux flocons de neige. (En écrivant “flocons de neige”, j'ai d'abord eu l'impression de produire un splendide pléonasme ; je me suis rasséréné en me disant que, après tout, il pourrait aussi tomber des flocons d'avoine, même si c'est nettement plus rare.)

Une demi-heure plus tard, rectification : il neige dru et à gros flocons (de neige)…

– Demain, à l'heure où blanchit la campagne, ou peu s'en faut, Charlus ira se faire raser la couenne à Pacy. Par chance pour nous, au sein de l'aréopage de guignols qui font mine de nous gouverner, il s'en est trouvé un pour estimer que les salons de toilettage pour chiens devaient être considérés comme des commerces “de première nécessité”.

J'ai écrit : “… toilettage pour chiens”, mais au fond qu'en sais-je ? Il y a peut-être des maîtres de chats qui emmènent là leurs félidés. Et qui me dit que les amoureux des hamsters ne vont pas, de temps en temps,  en ces lieux faire donner un coup de peigne à leur mascotte ? Ou que les fanas du bocal n'y conduisent pas leurs poissons rouges afin qu'on leur y lustre les écailles ? Il se passe, dans le monde, tellement de choses que nous ne soupçonnons pas…

– Ressorti de son rayon le volumineux Middlemarch de George Eliot.


Mercredi 7

Neuf heures. – Deux informations qui viennent de me mettre en joie, l'une par sa totale vacuité, l'autre par sa bêtise incantatoire. La première : « Brune Poirson (LREM) abandonne son mandat de député et la politique. » Je propose trois jours de deuil national assortis de grandes déplorations publiques, afin de marquer à jamais le jour noir de cette irréparable perte. La seconde information : « Le député Matthieu Orphelin propose d'instaurer une journée en hommage aux victimes de la Covid-19 tous les 17 mars. » Et personne ne lui a éclaté de rire au nez, à ce vertueux inconnu ? Évidemment non : on ne plaisante pas avec le petit Chinois ! Peut-être pourrait-on instaurer une sorte de “tir groupé” et décréter que le 17 mars servira également à commémorer la terrible désertion de Mme Poirson ?

– Charlus est chez sa coiffeuse canine. On devrait le récupérer vers midi, transformé en rat. Pas de chance : il va se retrouver à poil – ou plutôt : sans – au moment où il fait le plus froid, le réchauffement climatique étant manifestement occupé ailleurs depuis quelques jours.

– Très content d'avoir rouvert George Eliot (si je  puis dire…), qui me console de la triple déconvenue essuyée auprès des sœurs Brontë. 

Dix heures et demie. – Je découvre que la dame Poirson évoquée plus haut a été “secrétaire d'État à la Transition écologique”. Et si elle a voulu abandonner la politique c'est, affirme-t-elle, pour se consacrer davantage à… la transition écologique. On sent déjà la brillante carrière qui va se terminer en queue de Poirson.


Vendredi 9

Dix heures. – J'ai repris hier le Journal de Léon Bloy, publié en “Bouquins”. En réalité, je voulais surtout feuilleter l'introduction due, comme celle de de Maistre, à mon cher Pierre Glaudes, afin de voir s'il avait fait preuve de la même épaisse cuistrerie là qu'ici. Non, celle de Bloy est nettement plus lisible, même si, dès la deuxième page, il convoque toute la cohorte des pénibles, de Blanchot à Barthes en passant par deux ou trois autres que j'ai le bonheur de ne pas connaître. Néanmoins, je trouve qu'occuper 120 pages du volumes pour y étaler son savoir, c'est un peu trop prendre ses aises.

Ce qui, pour moi, reste toujours autant illisible, c'est bien Bloy lui-même. Décidément, lui et moi n'avons vraiment rien à faire ensemble – ce qui doit lui faire une belle jambe. Ayant rangé ce volume-ci, j'ai tout de même repris celui des Essais et Pamphlets, afin d'y relire son Salut par les Juifs – enfin : d'essayer de le relire…

– Il y a quelque temps, j'ai commandé, et reçu, la première saison d'une série dont je n'avais jamais entendu parler : Brothers and Sisters. Je m'étais laissé tenté par le fait que je connaissais, et appréciais, certains des comédiens y officiant, notamment Matthew Rhys, le “héros” de The Americans. Recevant la chose il y a deux jours, je craignais que, contrairement à ce qu'assurait l'annonce du vendeur, il n'y ait pas de sous-titres français disponibles, tout étant, sur et dans le coffret, rédigé uniquement en anglais. Je viens de tester le premier disque : la question des sous-titres s'est résolue d'elle-même puisque, stupidement, j'ai acheté une série de DVD destinés à la “zone 1”, c'est-à-dire illisibles sur mon appareil. Comme le coffret m'a été vendu 0,90 €, mes regrets demeurent fort modérés.

– Nouvelles de ma sœur il y a deux jours, d'elle et de sa santé : elles sont nettement mauvaises, et elle-même semble se faire aussi peu d'illusions que possible sur son avenir, d'après l'échange de SMS entre elle et Catherine. Les recevant, ces nouvelles, je me suis aperçu aussitôt que je n'avais aucune envie de m'y attarder dans ce journal – sans doute parce que je le publie régulièrement, mais pas uniquement. Disons que, à compter de maintenant, il comportera en son centre une sorte de “trou noir”, comme une anticipation d'absence.

– Et je reçois, à l'instant même, un himmel d'Afrique du Sud. Il émane d'une certaine Vivi qui, dans les années quatre-vingt, a été un temps serveuse au Big Buddah, le restaurant où je tenais mes assises vespérales et nocturnes, rue Hérold, à côté du siège du Matin de Paris (où Vivi croit se souvenir, à tort, que je travaillais). Himmel fort bref, puisqu'elle voulait avant tout savoir si j'étais bien LE Didier Goux dont, bizarrement, elle ne semble pas avoir perdu tout souvenir. Je lui ai tout de suite répondu. Apparemment, d'après son adresse électronique, elle vit toujours dans son pays natal, à Johannesburg pour être précis. À la louche, je dirais qu'elle doit avoir quelque chose comme sept ou huit ans de moins que moi. Mais c'est vraiment à la louche.

– Mort du prince Philippe d'Édimbourg, à 99 ans et 10 mois : encore un qui a trouvé le moyen de rater son centenaire. Et de ne même pas devoir son trépas au petit Chinois qui fait fureur en ce moment. Parfois, on en arrive à se demander s'ils ne le font pas un peu exprès.


Samedi 10

Dix heures. – Non, non et trois fois non ! On ne pourra pas m'accuser d'avoir expédié Léon Bloy sans lui avoir donné une nouvelle chance, et même plusieurs : depuis hier je m'escrime à tenter de le lire, et encore toute la matinée aujourd'hui, passant d'un livre à l'autre, pour voir si, par hasard, dans celui-ci… ou dans celui-là…

Et non. Rétif en bloc j'étais, suis et probablement demeurerai. C'est une question de style, je crois. De boursouflure dans l'invective. De prolifération métastasique de l'image et de la métaphore. Un exemple ? D'accord. Dans Belluaires et Porchers, Bloy commence par cette phrase l'article qu'il consacre à Lautréamont : « Les imaginations mélancoliques ont toujours adoré les ruines. » Très bien, rien à redire. Ce n'est pas d'une grande originalité, mais c'est au moins compréhensible. Seulement, après une seconde phrase que j'omets, arrive celle-ci, directement reliée à celle que je viens de citer :

« C'est là, surtout, qu'en des songes de suie ou de lumière, leur viennent les péremptoires suggestions d'un Infini persistant, quoique mal famé, dans l'auberge de l'existence où l'on s'accoutume, de plus en plus, à bafouer les éternités. » 

À ce stade, le lecteur hébertot-plessien se sent déjà une vague envie de refermer le livre… ce qu'il fera en effet vingt ou trente métaphores plus loin – c'est-à-dire trois paragraphes au maximum, tant elles tombent dru.

Cela dit, il arrive tout de même à cet intempérant de produire une image à la fois frappante et juste. Ainsi, dans le texte qu'il consacre à Alphonse Daudet (évidemment pour le massacrer…), il l'accuse “de posséder ce style visqueux et blanchâtre que les romanciers pour dames se font passer, – comme un morceau de savon dans un lavoir de pauvresses, – depuis Saintine jusqu'à Paul Bourget.” Ils sont plutôt bienvenus, ce savon, ce lavoir et ces pauvresses ! Le problème est qu'il faut tomber dessus au milieu d'un amas d'enflures métaphoriques, qui s'annulent les unes les autres par l'excès même de leur accumulation et indépendamment de ce qu'elles pourraient valoir si elles se présentaient isolées, si elles se faisaient aussi rares que les perles dont c'est la vertu première.

Donc : adieu, Bloy. Ou plutôt, comme il l'écrirait sans doute lui-même : À Dieu. 

(Je dis ça, mais je vais tout de même continuer à circuler entre ses Belluaires et ses Porchers, au moins jusqu'à l'heure de mon déjeuner. En espérant que cette prose bourrative, enfournée à la louche, ne m'aura pas trop coupé l'appétit.)

– L'information du jour, que je trouve d'une cocasserie irrésistible, je ne sais trop pourquoi : « La réunion des dirigeants de gauche pour la campagne présidentielle de 2022 devrait être organisée le 17 avril prochain. » La France retient son souffle, et moi-même j'ai bien hâte d'y être.

Midi. – Je crois que je viens de comprendre à quel tour de passe-passe alchimique s'est livré le Grand Démiurge. Il a pris Léon Bloy, l'a soigneusement et longuement concassé dans son mortier. Puis, il a amalgame le produit obtenu avec beaucoup d'eau tiède et vaguement croupie, avant de redonner à son mélange une approximative forme humaine. Et c'est ainsi qu'est né Juan Asensio. 

On ne me croit pas ? On pense que j'exagère ? que je fais le malin ? Eh bien, tentons-en l'expérience concrète. Partons du paragraphe suivant de Bloy :

« Tous ces journalistes ou romanciers, tous ces gens qui braillent dans les assemblées ou qui font brûler leurs cornes dans les prostibules avachis de Thalie ou de Melpomène pour empuantir la littérature ; tous les squales au dos verdâtre, accompagnateurs acharnés du petit navire comblé de charognes où l'esprit humain sans boussole navigue lamentablement vers les tourbillons ; – toute cette abondante et plantureuse racaille a dû recevoir, dans son avril, je me plais du moins à l'imaginer, quelques prénotions infantiles et rudimentaires. »

Maintenant, après une relecture aussi posée que possible, broyons ces phrases filamenteuses au mortier, ajoutons-y deux ou trois litres d'eau saumâtre et pétrissons le tout : est-ce qu'on n'obtient pas une grosse louchée de ce rata que le dit Juan Asensio déverse régulièrement dans son Stalker ? Il faudrait être d'une infinie mauvaise foi pour ne pas en convenir !


Dimanche 11

Six heures. – Relisant le livre de Taleb qui s'intitule Jouer sa peau (Skin in the Game), je tombe sur un tronçon de phrase – Belles Lettres, p. 111 – qui me fait sursauter quelque peu. Parlant du français, qu'il parle couramment, Taleb le qualifie de “langue latine, plus ou moins belle et dotée d'une orthographe logique”. Une orthographe logique, le français ? J'ai immédiatement deux douzaines d'illogismes patentés qui me viennent à l'esprit, sans même avoir à les chercher. Il est vrai que, quelques dizaines de pages devant, Taleb avait allègrement attribué à Alexandre Dumas une armée de 45 nègres ayant écrit ses romans à sa place, ce qui est retentissante sottise.

– Catherine ayant brusquement eu envie de nous mitonner un osso bucco, et ne sachant plus où elle en avait consigné la recette, elle est partie fureter sur les blogs et sites de cuisine que propose Dame Ternette. Beaucoup d'entre eux suggèrent de servir le plat avec des pâtes. C'est évidemment un contresens total : l'osso bucco est un plat italien et, en Italie, les pâtes se dégustent avant le plat de viande et non avec. Cela dit, la plupart des restaurants prétendument italiens de France proposent toujours en effet une garniture de pâtes avec leurs escalopes milanaises et autres saltimboccas. Mais ce n'est pas une raison !


Lundi 12

Dix heures. – Grâce à mes analphabètes de référence, j'apprends que le petit Chinois et le télétravail pourraient “avoir des conséquences sur le long terme”. Du coup, évidemment, je suis saisi d'inquiétudes pour cet infortuné long terme. Que va-t-il lui arriver ? Quelles sont ces conséquences qu'il va devoir subir ? Va-t-il se voir réduit à un moyen terme ? Voire – humiliation suprême – à un court terme ? Ou bien s'il va cesser tout bonnement d'être le terme de quoi que ce soit ? C'est terriblement angoissant. J'essaie bien de me tranquilliser en me disant que mes chers Atlantistes du septième jour ont sans doute voulu parler de conséquences “à” long terme, mais je sens bien que ça ne marche pas tout à fait… 

Trois heures. – Réponse de Vivi, en direct de Johannesburg. Elle m'apprend qu'elle a deux fils, de 27 et 22 ans. 22 ans, c'est à peu près l'âge qu'elle devait avoir quand elle me servait mes (nombreux) pastis, rue Hérold. Elle semble diriger une école d'apprentissage de l'anglais pour “expats” et envisage d'aller en installer une seconde dans sa ville natale du Cap. Pour ceux qui voudraient savoir à quoi elle ressemble, c'est la “blonde au chat” que l'on peut découvrir sur son site professionnel.

– La traductrice de Nassim Taleb – Mme Christine Rimoldy – m'énerve, avec ses “au final” en rafale, ses “éponymes” toujours employés à contresens et ses enfants “malnutris” !


Mardi 13

Dix heures. – De Muray, dans son journal (1989) : « Depuis quarante ans, je vois venir les derniers jours d'août comme j'ai vu venir la fin des corvées les plus atroces, ou comme un détenu doit voir venir la fin de son incarcération, ou comme un soldat sa libération. »

Pas mieux ! Jusqu'aux “quarante ans” qui me correspondent exactement.

Deux heures. – Ce matin, Catherine : « Ce serait bien qu'on fasse un peu de ménage… mais aujourd'hui je n'ai vraiment pas le courage ! »

Une heure plus tard, alors qu'elle se trouve occupée à dessiner dans la Case, je passe l'aspirateur dans toute la maison.

Elle revient, et ne s'aperçoit de rien.

Ce qui prouve que “faire le ménage” était totalement superflu. Ou, au moins, aurait pu faire l'objet d'une rigoureuse procrastination.

Deux heures et demie. – Elle vient de s'en apercevoir… au moment de passer le balai !


Mercredi 14

Deux heures. – Voilà près d'une semaine qu'il gèle toutes les nuits et que la température “en journée” peine à atteindre les 10° malicieusement celsius. Heureusement encore que le réchauffement climatique est là. Sans lui et sa puissante action, les cités balnéaires seraient obligées, l'été venu, d'embaucher des équipes de chômeurs longue durée pour, chaque matin, débarrasser leurs plages du givre nocturne.

– Dans les années 1990 – 1991, celles couvertes par le troisième tome de son journal, à chaque fois que Muray publie un livre, il le tient pour un chef-d'œuvre et le dit. Du coup, comme les journaux, magazines et revues ne s'empressent pas de lui consacrer des dossiers spéciaux, ni les lecteurs de déferler sur les librairies, il s'estime chaque fois victime d'une “conspiration”, notamment de la part de ses deux bêtes noires (modèles obstacles dirait sans doute René Girard), Philippe Sollers et Bernard-Henri Lévy. Qu'il accuse, assez puérilement je crois, de l'étouffer par peur qu'il ne leur fasse trop d'ombre, voire les déboulonne de leurs socles respectifs par la seule puissance de son génie. Il y a là quelque chose d'un peu triste.

Six heures. – Un certain Gabriel Attal – j'ignore absolument de qui il peut bien s'agir, un mickey de gouvernement sans doute – vient d'annoncer qu'un “hommage” sera rendu aux victimes du petit Chinois. Bouffonnerie pure, évidemment. Mais, bouffonnerie pour bouffonnerie, autant la pousser à fond. J'incite donc les familles de morts du cancer, de la grippe, de la sclérose en plaque, des glissades sur verglas, etc., je les incite ardemment à se liguer en autant d'associations et à porter plainte massivement pour discrimination, pour cancerophobie, grippophobie, sclérophobie, glissadophobie, and so on. Sans parler de ceux qui ont attrapé le Chinois et en ont guéri : on ne voit pas pourquoi ils n'auraient pas droit, eux aussi, à un hommage. Donc, allez hop ! une autre association et une plainte collective pour guérisophobie.


Jeudi 15

Midi. – Fait ce matin, “en ligne”, ma déclaration pour les impôts de l'année dernière. À la fin des opérations, le petit homme qui est tapi dans l'ordinateur m'annonce qu'il me doit 2100 € et qu'il va me les rembourser cet été. C'est bien aimable à lui, je trouve.

– Le journal de Muray pour l'année 1986 est une sorte de longue litanie de “il faut que” et de “je dois”, concernant son roman en cours d'écriture (Postérité, qui paraître au début de 1988). Il emplit ainsi des pages et des pages pour dire tout ce qu'il faut mettre dans le roman, comment il va s'y prendre pour l'y mettre, ce qu'il doit éviter d'y mettre, ce qu'il lui faut enlever, etc. Tout cela finit par prendre une tonalité un peu lugubre pour le lecteur de ce même journal, dans la mesure où il sait, lui, ce qui va finalement sortir de ces interminables auto-admonestations : une sorte d'énorme gâteau d'anniversaire américain, pâteux à l'intérieur et noyé sous la crème. Pénible à manger, impossible à digérer.


Vendredi 16

Neuf heures. – Mon mini-cycle “romancières anglaises du XIXe” s'est terminé par l'abandon, après 600 pages tout de même, du Middlemarch de Mrs Eliot. Pour le clore en quelque sorte officiellement, il m'a semblé bien de faire appel à un écrivain femelle du début du XXe, et c'est pourquoi j'ai réveillé Virginia Woolf (avec beaucoup de précautions : on sait qu'elle a le psychisme fragile). Son Journal en lecture matinale et Mrs Dalloway pour l'après-midi. Je sens qu'on ne va pas rigoler tous les jours…

– Pendant ce temps, et depuis des semaines maintenant, chez les In-nocents on ne s'occupe plus que d'une chose : le pavé de petit Chinois et sa farandole de vaccins de saison. Avec, comme il se doit, Francis Marche dans le rôle de Monsieur Je-sais-tout-et-je-t'explique. Et le Grand Remplacement alors ? C'est moi qu'il faut que j'm'en occupe, du Grand Remplacement ? Pas sérieux, tout ça…

Six heures. – Chère Mrs Woolf, je vais sans doute vous paraître mal élevé, brutal même, mais il faut que je vous le dise : vous m'em-mer-dez ! Enfin, pour être plus exact, votre Mrs Dalloway m'emmerde : j'ai cru périr d'ennui aux alentours de la cinquantième page, c'est vous dire. (En revanche, votre journal : très bien.) C'est un phénomène assez curieux parce que, tout de même, je les ai lus, vos romans, il y a quinze ou vingt ans ; j'en ai lu plusieurs, et d'un bout à l'autre encore. Alors ? Étais-je alors plus ouvert ? Ou plus endurant ? Plus réceptif à votre talent ou mieux cuirassé contre l'ennui ? Je crois qu'on n'en saura jamais rien. Et qu'en plus on s'en fout un peu.


Samedi 17

Onze heures. – Après avoir quitté mes vieilles Anglaises, souhaitant me retremper dans une  atmosphère plus virile, j'ai sollicité Graham Greene. Un Américain bien tranquille m'a expédié aussi sec dans l'Indochine du début des années cinquante, et notamment à Saïgon. Si bien que, sans s'annoncer, l'image de mon père a surgi, lui qui se trouvait là-bas au même moment. Et, depuis hier, je suis titillé désagréablement par le regret de ne jamais lui avoir donné ce roman à lire, qui aurait ravivé des souvenirs qui ne l'ont jamais quitté de tout le restant de sa vie. D'un autre côté, je me dis que jouer ainsi avec l'espèce de nostalgie qui était la sienne n'aurait pas forcément été une bonne idée. Mais c'est une consolation qui ne fonctionne qu'à moitié.


Dimanche 18

Onze heures. – Une publicité prise au vol sur Toitube, pour je ne sais quelle marque de pâtée pour nourrissons. Elle se termine par l'exaltant programme suivant : « Ensemble, recultivons le futur de nos bébés. » Rien à ajouter. Si ce n'est que, après tout, parler de nourriture pour enfants en bas âge au moyen de bouillie verbale n'est pas tout à fait dénué de cohérence.


Lundi 19

Midi. – L'information du jour : « Vaccination : vers un accès prioritaire pour les éboueurs, les conducteurs de bus et les assistantes maternelles. » Et les ratons laveurs, alors ? Ils sentent le gaz, les ratons laveurs ?

Et une seconde en prime : « Le covid-19 génère un boom de la chirurgie esthétique. »

Allez, tiens, une troisième : «  Les Maldives vont offrir des vaccins aux vacanciers pour relancer le tourisme. » Le même projet serait à l'étude dans les bordels de Pattaya. Ainsi, bien entendu, que dans les divers parcs Disney de la planète.

Est-ce que je suis le seul à qui ce genre d'annonces donne l'impression de vivre désormais dans un gigantesque asile psychiatrique à ciel ouvert (enfin : ouvert à certaines heures…) ?

– Puisque nous sommes dans des histoires de Chinois et de vaccin, Catherine a reçu sa première injection tout à l'heure, à Saint-André. Elle en est très contente. Quant à moi, qui n'ai reçu aucun vaccin d'aucune sorte, eh bien je suis très content aussi.

– Le Journal intégral de Virginia Woolf. Il s'agit de l'édition proposée par Stock, laquelle reprend l'édition anglais y compris les notes de bas de page. Et, miracle, joie et bénédiction, celles-ci sont courtes, précises, strictement informatives et toujours judicieuses. Comme si les universitaires anglais n'avaient pas eu la possibilité d'exercer sur la littérature les ravages que les nôtres commettent en toute impunité depuis au moins un demi-siècle. 

(Vérification faite, l'édition anglaise en question a été faite par Quentin Bell, le neveu de l'écrivain, fils de sa sœur Vanessa. Et, donc, pas du tout par un fruit sec cambridgien ou oxfordoïde.)


Mardi 20

Deux heures. – Je lis depuis hier les deux romans de Percival Everett, écrivain noir américain dont le nom ne me disait rien du tout, pas plus que les dits romans qui, ni l'un ni l'autre, ne m'ont laissé le moindre souvenir (j'en ai même fait un billet ce matin sur le blog-mère). Le premier, Effacement, a des qualités, mais il est gâché par les affèteries post-modernes auxquelles l'auteur, professeur de littérature dans une université californienne, se croient obligé de se soumettre. Le second, Blessés, est totalement débarrassé des gamineries en question, il est du coup nettement meilleur. Mais enfin, pas de quoi crier au génie (cryogénie ?) non plus. 

Après ça, je crois que je vais retenter ma chance auprès de Thomas Wolfe, dont j'avais le roman Aux sources du fleuve après cent ou cent cinquante pages. (On prendra garde de ne point confondre ce Wolfe-là avec cet autre Wolfe…) 

Six heures et demie. – Je parle d'alzheimer par manière de plaisanterie, mais visiblement j'ai tort de plaisanter. Un mien lecteur me signale que j'ai déjà, en 2009, écrit au moins trois billets de blog consacrés à Percival Everett ! Je viens d'aller les relire; : dans l'un d'eux, j'explique que c'est France-Hélène qui me les a apportés en cadeau lorsqu'elle est venue nous visiter à Plieux, au mois d'août de cette même année 2009, lorsque nous faisions châtelains intérimaires au châtiau.  Amusant aussi, le fait que, dans ces billets, je fasse plusieurs remarques qui me sont spontanément revenues à l'esprit à la relecture des romans. Mais, si France-Hélène m'avait offert trois livres, il n'en subsiste plus ici que deux : Désert américain a disparu. Il va de soi que je ne prendrai même pas la peine de me demander comment ni pourquoi, au point où j'en suis.

– Je ne sais plus si j'ai noté ici que, depuis une ou deux semaines, je ne parviens plus à “importer” aucune photographie chez Blogger quand je veux illustrer l'un ou l'autre de mes billets. Comme je pleurnichais une fois de plus d'impuissance, Nicolas m'a, entre autres, suggéré d'essayer de changer de “navigateur”. Je suis donc passé de Firefox à Safari : ç'a fort bien fonctionné. C'est tout de même bien, d'avoir un gros geek frisé dans ses relations.


Jeudi 22

Neuf heures. – Après une courte visite à Nathanaël West (L'Incendie de Los Angeles), je suis remonté un peu plus au nord des États-Unis pour rejoindre Joyce Carol Oates (Nous étions les Mulvaney). Du coup, je suis en train de me dire que lire les romans d'un écrivain, tout en continuant de lire le journal d'une autre, Virginia Woolf en l'occurrence n'avait pas grand sens, et d'autant moins que je possède également le journal de Mrs Oates. Je vais donc, au moins provisoirement, remiser celui-là au profit de celui-ci.

À noter que l'un des personnages du roman de West sus-évoqué se nomme Homer Simpson.

Également oublié de relever que, exactement comme lors de ma première tentative, il y a un an ou deux, j'ai abandonné Thomas Wolfe au seuil de la deuxième partie de son épais roman, soit après cent cinquante pages environ. 


Vendredi 23

Neuf heures et demie. – L'information qui fait sourire, moi en tout cas, trouvée à l'instant sur le site de Causeur : « En France, la voix de l'Azerbaïdjan n'est pas entendue. » Ben merde alors…

– Jeune, Joyce Carol Oates semblait être, de traits, une sorte de mix étrange de Virginia Woolf et de Joan Baez. Mélange plutôt réussi d'ailleurs, non dépourvu de charme, loin de là. Mais elle a viré très vite – je parle toujours de son visage – à la “féministe foldingue”, ce que pourtant elle n'est pas du tout, ou ne semble pas être pour le peu que je connais d'elle.

Dix heures et demie. – En fait, il suffit de lire Nous étions les Mulvaney pour se rendre compte que Mrs Oates n'a en effet rien d'une “féministe foldingue”. Ou plutôt, si éventuellement elle l'est dans sa “vie réelle”, féministe, ce serait un peu à la manière dont Balzac prétendait défendre “le trône et l'autel”, alors que toute son œuvre montre inlassablement l'irrémédiabilité de leur écroulement conjoint. De même Joyce Carol Oates lorsqu'elle fait vivre Corinne, la mère de cette famille Mulvaney. C'est une femme constamment agitée mais qui, en réalité, ne fait à peu près rien, créant autour d'elle un climat artificiel de joie et de vitalité, dont le flot de paroles n'est là que pour maintenir le silence, pour verrouiller les non-dits, et qui, sous les apparences qu'elle se donne, d'une mère dévouée, d'une épouse aimante, d'une “bonne fée du logis”, etc., est en fait d'un égoïsme assez monstrueux. Par moment, elle me fait penser à la redoutable Virginie B. de Nicolas, en nettement moins bête tout de même. Bref, pas vraiment le genre de femme que l'on s'attendrait à trouver épinglée par une féministe militante.


Samedi 24

Midi. – Une information ébouriffante (une infofolle…) ? D'accord, voici : « Jean Castex aurait envisagé de proposer à Sheila de se faire vacciner pour redorer l'image du vaccin AstraZeneca. » Je suppose que tout commentaire serait superflu, car forcément redondant.

– Deux questions posées par Oates dans son journal (28 mars 1976) : « “Lisons”-nous jamais deux fois le même livre ? “Lisons”-nous le même livre que celui que lisent les autres ? » Je répondrais volontiers “non” aux deux. À la seconde, assez intuitivement, sans trop de possibilités de l'étayer sérieusement. Pour la première, j'en fais l'expérience très concrète depuis que je me suis mis à relire de manière presque systématique, c'est-à-dire, en gros, depuis quatre ans que je suis à la retraite (j'ai toujours une infime hésitation  à écrire cette formule, “à la retraite”, quand il s'agit de me l'appliquer à moi-même…). Certains livres – toujours des romans – que j'ai énormément aimés dans le passé m'ont paru à la relecture fort décevants, voire tout à fait dénués d'intérêt, au point, parfois, de les abandonner avant même d'en être à la moitié (Cent ans de solitude est l'exemple le plus flagrant). Mais on pourrait formuler différemment la question posée par Oates : « Est-ce la même personne qui relit un même livre ? » Du reste, je m'aperçois qu'il en va à peu près de même pour les films.

– Par ailleurs, histoire de changer un peu d'écrivain, je fais entièrement mien ce “touite” de Renaud Camus : « J'aurais trouvé poli, de la part du monde, de tenir jusqu'à mon départ. »


Dimanche 25

Neuf heures et demie. – Mort d'Yves Rénier, 78 ans. J'ai toujours conservé un réel attachement à ce comédien, bien qu'ignorant à peu près tout de ce qu'a pu être sa carrière. C'est qu'il fut l'agent actif de mon tout premier contact avec Balzac : au milieu des années soixante, il incarna Lucien de Rubempré à la télévision, dans ce qu'on ne nommait pas encore une “mini-série” consacrée aux Illusions perdues. Pour une raison qui a tendance à m'échapper, mes parents m'avaient autorisé à veiller pour regarder cela avec eux, et j'avais été littéralement passionné par ce qui se déroulait là, en noir et blanc. Je me souviens avec une grande netteté de François Chaumette en M. du Châtelet, d'Anne Vernon en Mme de Bargeton, de  Denis Manuel en Daniel d'Arthez. Et je crois que Lousteau était interprété par… et voilà que son nom m'échappe… celui qui fut le premier Vidocq de la télévision… Maudit alzheimer, tiens ! Je vais retrouver… Ah ! voilà : Bernard Noël !

En fait, je me rappelle pourquoi une telle entorse avait été faite au principe qui voulait que les enfants ne regardassent pas la télévision le soir : lors du premier épisode (ou des deux premiers ?), mes parents étaient absents – ce qui n'arrivait à peu près jamais – et j'étais resté sous la garde de ma grand-mère (j'ignore absolument où pouvaient bien être Philippe et Isabelle). Je suppose que c'est cette situation exceptionnelle qui avait motivé une dérogation tout aussi exceptionnelle. Du reste, il y en eut une autre, à peu près à la même époque, à l'occasion d'un Palmarès des chansons, l'émission de Guy Lux, consacré entièrement à Jacques Brel, chanteur que je me piquait d'adorer, par simple imitation de mes parents je suppose, et dont je connaissais un certain nombre de chansons par cœur. Je les chantais surtout quand nous partions en voiture et débitais mes couplets sans toujours les comprendre. Par exemple, quand j'entonnais Au suivant, mon père tentait toujours de m'arrêter lorsque j'en arrivais à ce vers : Au bordel ambulant d'une armée en campagne… Je ne comprenais pas pourquoi je devais toujours “sauter” ce passage. Je le comprenais d'autant moins que si mes parents entendaient bel et bien Au bordel ambulant, ils ne pouvaient pas se rendre compte que, moi, je chantais en toute innocence : On portait l'ambulant, ce qui d'ailleurs n'avait pas plus de signification à mes oreilles de neuf ou dix ans, mais ça ne me gênait en rien.

Et nous voilà bien loin de ce pauvre Yves Rénier, que je revois, dans la dernière image des Illusions (la troisième partie du roman avait été purement et simplement oubliée) repartir à pied vers sa province, s'éloigner lentement, de dos, sur une route déserte, dans un petit matin grisâtre, tel un étrange Charlot angoumoisin.

Six heures et demie. – N'ayant jamais lu une ligne de Lewis Carroll, je viens de commander un volume intitulé Tout Alice : il n'est jamais trop tard pour s'instructionner et se culturer. C'est à cause de Joyce Carol Oates, qui revient sur Alice à plusieurs reprises dans son journal. Et c'est encore elle qui a fait naître en moi ce début d'envie de relire l'Ulysse de Joyce. Je me suis également empressé de commander un recueil de nouvelles de Bernard Malamud (un écrivain juif qui avait jusque-là échappé à ma vigilance…), parce que Joyce et son mari viennent tout juste de dîner chez eux. Je me demande si je ne serais pas un peu trop influençable, com' gars.

(C'est amusant – et vaguement camusien –, ces correspondances : Joyce Carol qui m'envoie à Lewis Carroll et à James Joyce. En revanche, pour Malamud, rien à faire.)


Mardi 27

Dix heures. – Reçu hier vers midi, le roman de Martin Amis, Money, money (titre français ridicule, puisque l'original est : Money), a rejoint la poubelle jaune dès ce matin : il ne m'a pas fallu plus d'une vingtaine de pages pour comprendre que lui et moi n'avions rien à faire ensemble. Même pas envie d'essayer d'expliquer pourquoi. Toc, clinquant, m'as-tu-vuïsme… peu importe. Je vais revenir à Joyce Carol Oates, après un petit détour par l'Irlande avec Iris Murdoch. Si ça continue, je vais finir par ne plus lire que des romans de bonnes femmes (si elles m'entendaient…).

J'ai l'air de plaisanter, avec mes “bonnes femmes”, mais c'est une chose assez frappante : ces romancières que je lis ont au moins un point commun, c'est qu'elles n'ont pas du tout envie qu'on les voie comme des “femmes écrivains”, encore moins comme des écrivaines bien entendu, mais seulement comme des écrivains. Ce qui me paraît tout à fait normal : on écrit pour affirmer sa singularité, pour ne pas dire sa supériorité, la poser face au monde, la rendre indubitable. Ce n'est donc pas pour se laisser enfermer dans un petit troupeau artificiel avec l'étiquette dûment collée au front : littérature féminine, romanciers régionalistes, écrivains de l'absurde, poètes minimalistes, etc. 


Mercredi 28

Dix heures et demie. – J'ai failli commander un livre d'Eudora Welty, romancière sudiste dont le nom me disait quelque chose mais dont aucun livre n'est présent dans cette bibliothèque. J'avais trouvé un “Mille et une pages” de Flammarion, le volume était dans le panier, mon index gauche sur la souris pour le clic fatidique et dépensier… quand je me suis avisé d'aller d'abord taper son nom dans le petit moteur de recherche attaché à mon journal, afin de voir si, par hasard, la dame ne s'y trouvait pas mentionnée. Elle l'était en effet, lapidairement : « Lu ce matin trois nouvelles d'Eudora Welty, suffisamment emmerdantes pour que nous en restions là. » J'en ai déduit que le livre s'était fait aussitôt poubelle-jaunir. C'est ainsi que l'on économise 12,38 € comme en se jouant…

En revanche, hier, plus que content du Dilemme de Jackson, le roman d'Iris Murdoch que je relisais (il ne m'avait, rengaine désormais connue, laissé que de bien ténus lambeaux de souvenirs), je me suis empressé d'en commander un autre… dont j'ai déjà parfaitement oublié le titre : ce sera la surprise quand il entrera au garage Ford.

Midi. – Et, à propos de garage Ford, je viens d'y aller récupérer le Cahier de l'Herne consacré à cette chère Joyce. Je dois être un peu masochiste, pour avoir acheté ça, sachant très bien qu'il doit contenir un certain nombre d'articles abscons et prétentieux, écrits par des universitaires prétentieux et abscons. D'un autre côté, comme Mrs Oates a passé presque toute sa vie à enseigner à l'université, elle n'aura que ce qu'elle mérite. Et puis, on n'est jamais tout à fait à l'abri d'une bonne surprise.

Trois heures. – Dans son journal, Joyce Carol Oates parle assez souvent de l'un de ses amis, Donald Barthelme. Lequel est bien sûr, suivant la pénible manie anglo-saxonne du diminutif systématique, abrégé en Don Barthelme. Et chaque fois que je vois ce nom écrit sous cette forme, j'ai l'impression de voir surgir, de manière tout à fait saugrenue, un personnage d'une farce de Molière ou d'un opéra de Rossini. Il serait sans doute assez ridicule, bourgeois sentencieux plus de première jeunesse, choisi comme futur gendre par le père de la jeune héroïne, laquelle n'aurait de cesse de le rouler dans la farine et, bien entendu, ne l'épouserait nullement. Chez Rossini, il serait baryton-basse.


Jeudi 29

Quatre heures. – Dans son journal, Joyce Carol Oates évoque à plusieurs reprises ses rencontres avec Nancy Huston et ses lectures de Nadine Gordimer, deux romancières dont je n'ai jamais lu une ligne. Je me disais qu'il serait peut-être bon d'aller y jeter un coup d'œil, lorsque j'ai eu l'idée d'aller consulter les fiches Wiki de la Canadienne puis de la Sud-Africaine, lesquelles fiches m'ont instantanément ôté toute velléité d'ouvrir leurs livres respectifs. Toujours ça d'économisé, en temps et en argent. Du coup, très content de moi-même et de la tournure des événements, je suis allé promener la tondeuse dans le jardin.


Vendredi 30

Onze heures. – Il semble fonctionner très bien, ce “jeûne 16/8” que je pratique depuis maintenant près de deux mois : parti de 91 kg, me voilà rendu à 87. Comme je suis un petit vieillard d'1,87 mètre – et non plus un fringant jeune homme d'1,89 mètre comme je le fus jadis et même naguère –, cela veut dire que je suis désormais doté d'un IMC parfaitement orthodoxe, ce dont par ailleurs je me moque éperdument (tu t'en moques, mais tu prends tout de même le soin de le consigner ici : guignol, va !). Ce qui signifie que, depuis 2017, j'ai perdu en gros une vingtaine de kilos.

– J'éprouve de plus en plus une sorte de fascination pour la personne et l'œuvre (monumentale, presque “monstrueuse”) de Joyce Carol Oates. J'ai noté les titre de six ou sept de ses romans, que je vais probablement acheter – mais pas d'un seul coup car je suis devenu un homme fort raisonnable.

– Le déclaquemurage étant en vue, je pense que je vais bientôt pouvoir faire une petite visite aux Desgranges. Il y aura quatre mois dans quelques jours que j'y suis allé pour la dernière fois, et j'aspire à une bonne causerie historico-littéraire autour d'une table abondamment garnie, comme il est de rigueur en ces parages…
 

jeudi 1 avril 2021

Mars 2021

 

 

 

 

 

VIDER L'ABCÈS

 

 

 

 

Lundi 1er

Onze heures. – L' épopée dentaire (voir le mois dernier) continue. J'ai donc vu, hier, une dentiste de Pacy que je ne connaissais point. Après radiographie, elle a trouvé que je n'avais pas un simple abcès à la gencive, mais une dent déjà “couronnée” qui branlait sérieusement dans le manche. Elle m'a donné un traitement antibiotique de cinq jours, en me disant qu'il faudrait ensuite se lancer dans un traitement de fond, ne me cachant pas qu'elle ne donnait pas bien cher de la survie de la dite dent. Quand je lui ai dit que j'avais justement un rendez-vous avec un de ses confrères le 16 mars (elle-même n'accepte plus de nouveaux patients), elle m'a répondu quelque chose comme : « Oui, je pense que ça devrait tenir jusque là. » Bref, pas très enthousiaste, la praticienne masquée ! Du coup, Catherine a appelé la clinique dentaire d'Évreux ce matin, pour voir si on ne pouvait pas avancer mon rendez-vous du 16. On pouvait tellement que je suis attendu aujourd'hui même à quatre heures et demie, mais avec un autre arracheur de dents que celui initialement prévu – ce dont je me fous, n'en connaissant aucun des deux. Bref, on n'est pas sorti du bois, comme dirait un Québécois.

– Comme Catherine venait d'en terminer la lecture, j'ai repris Le Royaume d'Emmanuel Carrère. J'aime décidément bien cet écrivain, quel que soit le sujet de ses livres. C'est d'ailleurs à ça que l'on reconnaît aimer un écrivain. Et puis, phonétiquement, Carrère n'est pas bien loin de carie, ce qui fait qu'il ne sera pas dépaysé en se retrouvant tout à l'heure à la clinique dentaire d'Évreux.


Mardi 2

Midi. – L'avantage de l'alzheimer light qui nous frappe tous les deux, Catherine et moi,  c'est que nous ne sommes plus obligés de dépenser des fortunes à acquérir de nouvelles séries télévisées afin de meubler nos soirées devant l'écran : il nous suffit désormais d'aller faire un petit tour au sous-sol, où sont entreposés nos DVD et blu-ray, et d'en remonter avec deux ou trois séries anciennes dont nous avons – l'expérience le prouve – quasiment tout oublié. C'est ainsi qu'hier, nous avons exhumé The Americans, par quoi nous avons commencé, The Shield ainsi que Persons of interest. Soit, dans l'ordre, une série “paranoïaque”, une série policière et une série fantastique, toutes trois excellentes (dans notre brumeux souvenir…).

Cela dit, comme notre alzheimer n'est pas total, revoir une série n'équivaut pas complètement à la découvrir. D'abord parce que des “flashs” surviennent de temps à autre, au fil des épisodes, pour nous signaler que nous sommes dans le déjà-vu. Et ensuite parce que, de façon inexplicable, apparemment aléatoire, il peut arriver que, dès le début du re-visionnage, on comprenne que non, avec celle-là, ça ne fonctionnera pas. C'est ce qui nous est arrivé il y a peu avec 24 Heures Chrono, série que nous avions énormément aimée et que nous avons tenté de revoir, sous prétexte qu'elle venait de devenir netflicarde. Qu'est-ce qui fait qu'une excellente série peut être revue avec plaisir et une autre, tout aussi excellente, non ? Mystère.


Mercredi 3

Quatre heures. – Anniversaire de mon frère, 61 ans.

– Pour une fois que le consternant Renépol parle d'autre chose que de son cher virus, il fait preuve d'encore plus de bêtise conformiste que d'ordinaire. Voici par quoi commence son billet du jour : 

« Toute la bonne vieille droite franchouillarde est braquée contre le jugement qui condamne Nicolas Sarkozy à trois ans de prison.  Je veux bien croire avec eux que tout cela est injuste, mais les juges ont quand même expliqué leur démarche dans 254 pages, ce qui représente des heures de travail et de réflexion et s'ils ont émis ce jugement, c'est qu'il y avait de bonnes raisons de le donner... »

Ah, très bien, très bien ! Si le rapport des juges compte 254 pages, en effet, il n'y a plus qu'à se taire. De même qu'il serait stupide de contester en quoi que ce soit la validité et le bien fondé des procès qui eurent lieu à Moscou dans les belles années 1936-37, vu que les rapports sur lesquels ils se fondaient devaient avoir encore bien plus de pages que cela. Et puis, n'est-ce pas : si les juges communistes de l'époque ont émis de tels jugements, “c'est qu'il y avait de bonnes raisons de les donner”. En effet, ils en avaient au moins une, excellente : ils essayaient de sauver leur propre tête. Je ne sais si Nicolas Sarkozy mérite ou non sa condamnation, et je dois dire que je m'en moque royalement. En revanche je sais bien ce que mériterait Renépol : le goudron et les plumes.

– Information réjouissante, pêchée sur le site de Causeur (mais on la trouve ailleurs) : aux Pays-Bas, une femme écrivain a dû renoncer à traduire le livre d'une poétesse noire, parce qu'elle-même a été jugée “trop blanche” pour prétendre à cet honneur. C'est parfait, c'est juste, c'est le bon sens même. Un bon sens qu'il convient d'étendre et même de généraliser. Ainsi, il est inadmissible qu'un écrivain maigrichon puisse être traduit par un interprète grassouillet ; ou que la prose d'un rouquin soit  salie, défigurée par un blondinet ; ad lib. Et il va devenir urgent d'organiser un gigantesque auto-da-fé de toutes les traductions existantes de L'Iliade et de L'Odyssée : il ferait beau voir qu'on nous donnât à lire les œuvres d'un aveugle traduites par des voyants !

Et il ne saurait désormais être question que les œuvres de Beethoven pussent être dirigées en concert par autre chose que des chefs dûment certifiés sourdingues. Quant aux pianistes qui prétendront jouer, devant un public ou le microphone d'un studio, les pièces de Michel Petrucciani, il leur faudra d'abord passer sous la toise. Et qu'il sachent bien que pas un centimètre excédentaire ne sera toléré !


Vendredi 5

Midi. – Le feuilleton dentaire continue, et il ne va pas en s'arrangeant, loin de là. Mais ça m'ennuie autant d'en décrire ici les péripéties que le résultat serait ennuyeux à lire. Donc…

Je crois que je vais aller me reprendre un p'tit tramadol, moi ! Ou deux dafalgan à la codéine ? J'hésite, j'hésite…

Six heures. – L'embellie ! J'étais à peine sorti de chez Dame Dubruel, mon médecin traitant (ou ma médecine traitante, pour complaire à Élodie J.), nanti d'un nouveau traitement antibiotique d'une semaine, que mon encombrant abcès buccal (je suis, depuis maintenant une grosse semaine, un véritable agité du buccal) a eu l'extrême obligeance de percer de lui-même, sans la moindre sollicitation extérieure. Il en est résulté une chute soudaine et vertigineuse de la douleur. Bien entendu, je vais tout de même suivre scrupuleusement le traitement prescrit par Dame D. Avant un nouveau rendez-vous, le 23 de ce mois, chez un dentiste encore inconnu de moi, sis à Vernon, pour statuer avec lui de l'avenir de la dent concernée.

Ce que je retire des diverses péripéties de mon aventure gengivo-dentaire, celles que j'ai décidé d'épargner à mes lecteurs, c'est que dans notre France désormais solidement tiers-mondialisée, il est préférable de n'avoir aux dents que des maux qui préviennent de leur survenue deux ou trois mois à l'avance.


Samedi 6

Onze heures. – Pourquoi, hier, me suis-je soudain mis à relire Philippe Muray ? La question est toute rhétorique, car je sais parfaitement pourquoi. J'avais décidé, hier matin donc, de tenter ma chance auprès des urgences de l'hôpital d'Évreux, sentant bien que je ne pourrais pas “tenir” deux semaines dans l'état où je me trouvais. Je me disais naïvement, qu'il allait tout de suite, en ces murs presque neufs, se trouver un stomatologue désœuvré qui se ferait un plaisir de faire sauter la molaire rebelle. Bien entendu, ce fut un échec sur toute la ligne, mais là n'est pas la question.

Je suis payé pour savoir qu'une visite à l'hôpital dans ces conditions, c'est avant tout des heures à attendre. Dire que je devais partir là-bas avec un livre tombe évidemment sous le sens. Seulement, je sais aussi que dans ces lieux malcommodes, l'œil et l'ouïe sont constamment et désagréablement sollicités, si bien qu'il ne faut pas prévoir n'importe quelle lecture. Par exemple, le gros roman d'Israël Joshua Singer que j'avais commencé la veille n'était pas du tout adapté. L'idéal était un livre composé de textes courts et déjà lu une fois ou deux, de façon à ne pas risquer de s'y noyer malgré les interruptions fréquentes (et l'abcès purulent qui continue de se rappeler à votre bon souvenir…).

C'est ainsi que le nom de Muray est sorti du chapeau, et que je suis parti avec, sous le bras (c'est une image) le quatrième et dernier volume de ses Exorcismes spirituels, celui qui s'intitule Moderne contre moderne. Comme je me suis fait expulser (aimablement) de la maladrerie ébroïcienne aussi vite que j'y étais entré, je n'ai même pas eu le temps de lire le premier paragraphe de la préface. Mais, une fois rentré à la maison, puisque le livre était là et que j'avais indûment réveillé son auteur, n'est-ce pas…

Six heures. – L'information cocasse du jour : en Israël vient d'avoir lieu le premier concert réservé aux vaccinés.


Lundi 8

Dix heures et demie. – Il y a quelque temps, quatre ou cinq films de Bertrand Tavernier ont fait leur entrée chez Netflisque. Je n'ai guère d'attirance pour ce cinéaste, en raison de son côté “vaillant petit soldat de la gauche de progrès”. Il m'a toujours fait un peu l'effet d'une sorte de Jean Delannoy post-moderne, aussi déférent que lui envers les “valeurs” dominantes, même si ces valeurs ont changé. Bref…

J'étais tout de même curieux de revoir Coup de torchon, film librement adapté du Pottsville, 1280 habitants (ancienne et bizarre traduction : 1275 âmes : qu'est-ce que le premier traducteur avait bien pu foutre des cinq âmes manquantes ?). C'est ce que nous avons fait avant-hier, et nous ne fûmes pas déçus : c'est un bon film, les acteurs y sont excellents, même Noiret qui, pour une fois, ne cabotine pas trop, et même pas du tout. 

Du coup, emportés par l'enthousiasme, nous avons, hier, décidé de regarder Que la fête commence. Patatras ! Nous avons abandonné le film peu après sa moitié. D'abord parce qu'il est plutôt ennuyeux, mais surtout parce qu'il est faux à hurler. Qu'est-ce qui est faux ? Tout. La France de la Régence est fausse, la façon de parler des gens – nobles ou “vilains” – est fausse, le Régent lui-même et l'abbé Dubois sont de pitoyables caricatures n'ayant jamais eu la moindre existence réelle. En fait, ce qu'on nous montre, c'est un tableau de l'ancien régime tel que se le représentent depuis deux siècles les plus bornés des républicains, c'est-à-dire une tyrannie insupportable, un champ de ruines et de désolation où règne constamment l'arbitraire le plus débridé. Du coup, n'ayant à dire que des choses fausses dans des situations fausses, les acteurs deviennent médiocres, y compris ceux – Noiret, Marielle – qui étaient parfaitement justes la veille au soir dans le film précédent.

Bref, nous avons dégringolés en vingt-quatre heures d'un Coup de torchon à un film méchamment torchonné.


Mardi 9

Dix heures. – Alors que venait d'y arriver le cinquième chapitre du pitoyable “roman” qui s'y étale depuis des semaines, je viens de supprimer le Cultural Gang Bang de ma blogoliste. C'est peut-être un peu stupide, ou niais, mais je me sens en quelque sorte responsable des lectures que j'incite, par cette liste, mes visiteurs à aller faire ailleurs que chez moi. Et il ne pouvait être question plus longtemps de les envoyer perdre leur temps à lire ce fatras.

– C'est curieux comme les écrivains, même les meilleurs, se laissent parfois aller à écrire n'importe quoi, je veux dire : des choses manifestement fausses, ou impossibles. Ainsi Israël Joshua Singer dans sa Famille Karnovski (Folio, p. 508) : « Quand l'oncle Harry pénétra dans le quartier juif, Jegor se mit à faire ouvertement la grimace, à éternuer et à tousser sans aucune nécessité. » J'en suis désolé pour M. Singer, mais si tout un chacun peut en effet tousser “sans aucune nécessité”, c'est-à-dire se forcer à le faire, la chose est en revanche rigoureusement impossible en ce qui concerne l'éternuement.

(En écrivant ce qui précède, j'ai soudain eu la quasi certitude d'avoir noté exactement la même chose la première fois que j'ai lu ce roman. Mais qu'on me cite un diariste qui ne radote jamais ; juste pour voir…)

– L'ami Yann Savidan vient de passer une journée attablé au Super U de son coin de Bretagne, pour y dédicacer son dernier roman. Il se déclare enchanté de ce qui, pour moi, serait un véritable cauchemar (cauchemar évidemment aggravé par le port obligatoire de la muselière à élastiques auriculaires), mais il faut bien que tous les goûts soient dans la nature, et même dans les Super U. Non, ce qui m'a arrêté, c'est ce paragraphe :

« À neuf heures sonnantes mon petit stand de présentation était prêt à accueillir les premiers lecteurs. Derrière moi, Guillaume Musso, sur ma gauche Hervé Le Tellier, Camille Kouchner, Vanessa Spingora, Florence Aubenas, Philippe Delerm et tant d’autres… J’étais ému et impressionné d’être là parmi tous ces géants de la littérature. »

Des géants de la littérature ? Je me raccroche à l'espoir que Yann aura voulu, là, glisser une pointe d'humour. Dans le cas contraire, ce serait vertigineux, ou pas loin. Non, non, il faut que ce soit de l'humour. Il le faut absolument.


Mercredi 10

Dix heures. – Ayant ce matin tourné la dernière page de La Famille Karnovitz de Singer l'aîné, et ne me trouvant pas encore tout à fait assez enjuivé, j'ai ressorti le volume “Bouquins” intitulé Royaumes juifs et sous-titré Trésors de la littérature yiddish. Il contient des œuvres de six écrivains, dont la moitié écrivait au tournant du XXe siècle. Je n'en suis, pour l'instant qu'à la copieuse et fort intéressante introduction de Rachel Ertel, maître d'œuvre de l'ouvrage. Tout cela n'empêchera pas les cons et les mal-comprenant de continuer à me taxer d'antisémitisme. D'un autre côté, il est en effet sûrement possible d'être à la fois antisémite et intéressé par la littérature juive : on a vu des choses plus bizarres. Bref, que je n'espère surtout pas m'en tirer à si bon compte : les “matons de Panurge” de Muray veillent au grain !

– Pendant ce temps, la lutte de Moderne contre Moderne continue de faire rage. Cette fois, ce sont des féministes qui couinent parce qu'elles commencent à trouver que les braillements des travelos (on dit “trans” désormais, je crois bien) ont de plus en tendance à couvrir les leurs, et qu'en outre ces fausses femmes ont une fâcheuse tendance, avec leurs maquillages de pute, leurs bas résille et leurs talons hauts, à réintroduire dans le circuit une image caricaturale des vraies femmes. Tout cela se complique d'une rivalité de manifs entre féministes et “antifas”, à l'occasion de la réjouissante pantalonnade du 8 mars. Même ce brave niais de Gauche de Combat, ce matin, semble avoir du mal à s'y retrouver. On n'a pas fini de rigoler.

– Sinon, j'ai emmené ce matin Soraya chez son esthéticienne – encore appelée : garage Renault – pour sa petite cure annuelle. Depuis, je roule dans une bagnole de salaud de pauvre (mais “de courtoisie” tout de même !) à nom de muse. Quand je dis que je roule c'est manière de parler : je suis simplement revenu du garage et le “suppositoire à camion” – mon père dixit – ne bougera plus d'ici jusqu'à ce qu'il soit l'heure d'aller récupérer ma princesse pomponnée de frais.

Deux heures. – Une information amusante, trouvée chez Dame Ternette : « Marine Le Pen veut être crédible sur l'écologie. » Pourquoi ne pas essayer d'être crédible-tout-court ? Une fois en route, n'est-ce pas…


Jeudi 11

Dix heures. – Lisant ce matin quelques fables d'Ésope – que les Belles Lettres ont réunies dans leur édition du centenaire –, j'en arrive à celle du Pêcheur et le Picarel. On connaît l'histoire : un homme prend dans son filet un petit poisson, lequel le supplie de le remettre à l'eau, en arguant du fait qu'il aura bien plus de profit à le reprendre plus tard, lorsqu'il aura eu le temps de grossir. Mais le pêcheur refuse de lâcher la proie pour l'ombre. Bien. Voici la morale qui est donnée (c'est moi qui souligne) : « Cette fable montre que ce serait folie de lâcher, sans espoir d'un profit plus grand, le profit qu'on a dans la main, sous prétexte qu'il est petit. » Ça ne va pas : il est bien évident que, privé de tout espoir, personne ne songerait à abandonner son profit actuel, si minime fût-il. Il me semble qu'il faudrait lire : dans l'espoir, à la place de “sans”.

À part ça, et si l'on en croit Dame Wiki, le picarel, encore appelé jarret, serait un poisson de la famille des sparidés – ce qui ne m'étonne pas de lui –, très commune en Méditerranée. Une recherche un peu plus poussée, et à orientation gastronomique, m'apprend que le picarel est excellent frit, en remplacement des crevettes, ou encore cuisiné au piment, mais aussi préparé au sel et mariné dans un mélange d'huile et de vinaigre. Ce qui nous fait une belle jambe, à nous autres Normands.

Enfin, pour être tout à fait complet sur la question, signalons qu'il existe, à Marcilhac-sur-Cèlé, un “Mas de Picarel” qui propose des chambres d'hôtes.


Vendredi 12

Trois heures. – Un titre pondu par les analphabètes atlanticoïdaux : « L'Angleterre revient sur un projet de nouvelle mine de charbon qui fait tache juste avant la conférence de l'ONU sur le climat qui va se dérouler dans ce pays. » Je la trouve charmante, moi, presque primesautière même, cette “mine qui fait tache”. Bien que, tout de même, ce soit une drôle d'idée de sa part que de faire tache juste avant une conférence de l'ONU : elle aurait pu aller faire ça plus loin, il me semble.


Samedi 13

Deux heures. – Ce matin, la cabane à graines étant vide, ou peu s'en fallait, nous étions décidés à la décrocher du cerisier et à la remiser jusqu'à l'entrée de l'hiver prochain. Il s'est alors produit deux choses. D'abord, Catherine a vu que le temps, nettement radouci ces derniers jours, allait de nouveau se mettre au froid : était-il bien aimable pour ces pauvres oiseaux, de les priver brusquement de nourriture au moment où ils allaient de nouveau en avoir un besoin vital ? La seconde chose est que, une heure plus tard à peu près, c'est plus d'une vingtaine de chardonnerets que nous avons découverts aux abords de cette même mangeoire, soit perchés sur ses deux barreaux, soit par terre à l'aplomb d'elle. Jamais nous n'en avions vu autant en même temps, depuis 2002 que nous vivons ici. Ce n'était pas le moment de les décourager en fermant le restaurant…


Lundi 15

Dix heures. – J'ai beau me triturer la cervelle en tous sens, je ne trouve rigoureusement rien à noter ici. Sinon que j'ai remis sur l'établi le roman de Cynthia Ozick intitulé Un monde vacillant, ce dont le parterre et les loges se fichent éperdument, et moi le premier.

– Si, tout de même : les deux filles de Catherine ont commencé à lui “mettre la pression” pour qu'elle aille passer quelques semaines à Québec en juillet, chose dont elle n'a aucune envie. C'est-à-dire qu'elle aurait bien envie de voir ses filles et ses petits-enfants, mais pas du tout celle de prendre l'avion ni d'affronter les tests anti-Chinois qu'un tel voyage impliquera sans doute encore cet été. Évidemment, vu de l'extérieur, il lui suffirait de dire tout simplement “non” et l'affaire serait réglée. Seulement, elle culpabilise de le faire et, du coup, ne cesse d'osciller entre un j'y-vas-t-y qui la rebute et un j'y-vas-t-y-pas qui fait bourgeonner le remords.  Avec moi aux premières loges, qui tente de donner des conseils, lesquels se révèlent bien entendu tout à fait inutiles, puisque émanant de quelqu'un qui n'est concerné en rien, en tout cas fort peu.

– Je repense à cette Madame Foldingue anglaise, une “baronne de gauche” est-il burlesquement précisé dans la presse, qui a proposé d'imposer un couvre-feu à tous les hommes afin de rendre les rues plus sûres aux femmes. Pourquoi ne pas faire l'inverse ? Il me semble que les rues seraient encore plus sûres pour les femmes, si c'étaient elles qui étaient l'objet du dit couvre-feu et se retrouvaient confinées chez elles dès six heures du soir. Cela aurait en outre l'avantage de leur donner un avant-goût de ce qui les attend de toute façon, dès qu'un Premier ministre musulman régnera sur Downing Street. Comme c'est déjà le cas pour le maire de Londres, si je me souviens bien, l'étape suivante ne devrait pas trop se faire attendre. Patience, Ladies, patience : la sécurité, c'est pour bientôt.

Eh bien, finalement, j'ai tout de même réussi à y noter quelque chose, dans ce putain de journal !

Deux heures. – Je me plaignais de n'avoir rien de nouveau à noter ici… Nous venons d'apprendre, coup sur coup, que ma sœur s'était vu découvrir une assez grosse tumeur cancéreuse dans un poumon, et que sa fille Clémence, ma filleule, était enceinte. Pour ce qui est d'Isabelle, elle dit que, concernant sa tumeur, on devrait en savoir plus vendredi, en fonction de certains résultats d'examens qui sont attendus ce jour-là.

Six heures. – Produit par les insubmersibles analphabètes atlanticoïdaux, ce titre : « Soupçonné de produire des effets secondaires, la France suit l'Allemagne et suspend à son tour le vaccin AstraZeneca. » Non seulement j'ignorais que la France pût avoir des effets secondaires, mais à présent j'aimerais bien qu'on me dise lesquels. En outre, je trouve très discourtois pour cette pauvre France de se retrouver ainsi brutalement masculinisée. Je suppose que la rédactrice de ce titre doit s'appeler quelque chose comme Anna Coluthe.

– Et maintenant, une information rigolote : dans le cadre de cette bouffonnerie juridique que l'on appelle le “harcèlement sexuel”, l'ancien secrétaire d'État à je ne sais quoi, Jean-Vincent Placé, vient d'être condamné à une amende de cinq mille euros. Il est évident qu'à ce prix-là il eût mieux faire de faire appel à une pute de luxe : au moins, il aurait été certain de conclure. Placé mais pas gagnant, donc.

– Sans supplément de prix, une autre information cocasse : Jean-Luc Mélenchon, ce grand épidémiologiste que le monde entier nous envie, Jean-Luc Mélenchon, donc, préconise de faire venir en France des vaccins russes, chinois et cubains. Ben… et les vaccins nord-coréens alors ? Ils sentent le pâté, les vaccins nord-coréens ?


Mardi 16

Deux heures. – Encore deux incongruités informatives à consigner ici, pour l'édification de l'humanité future, s'il en subsiste une. La première : « Le pape s'inquiète d'une éventuelle victoire de Marine Le Pen à la présidentielle de 2022. » De quoi il se mêle, le jésuite tiaré ?

La seconde est encore plus ébouriffante, et directement connectée au Philippe Muray d'Après l'histoire que je relis en ce moment : « 58 000 Belges font un procès à l'État et aux Régions qu'ils accusent d'inaction face au gaz à effet de serre. » Ça me rappelle irrésistiblement Francis Blanche, qui se disait déterminé à porter plainte contre José Maria de Heredia pour “vol de gerfaut hors du charnier natal”.


Jeudi 18

Quatre heures. – Depuis environ une semaine, je navigue dans mes lectures de Cynthia Ozick à Elizabeth Gaskell, en passant par Alison Lurie. C'est-à-dire qu'après une longue série de mâles juifs, me voici embarqué dans une série de femelles anglo-saxonnes. Au moins, les sœurs de parité ne pourront pas m'accuser de piétiner leur sacro-saint dogme. Du reste, parmi mes mâles juifs certains étaient également anglo-saxons : c'est ce qu'on pourrait appeler des écrivains transgenres. Ou des travelittérateurs.


Vendredi 19 – 65 ans

Dix heures. – Je ne pouvais pas rêver plus réjouissant cadeau d'anniversaire que cette reprise des pantalonnades claquemurales à compter d'aujourd'hui ! Seule petite déception, dont j'espère qu'il ne s'agit que d'un oubli momentané, d'une distraction en voie d'être corrigée : d'après ce qu'a pu lire Catherine chez Dame Ternette, il ne semble pas être question de rétablir les hilarantes “auto-autorisations de sortie”, sans lesquelles évidemment un claquemurage ne saurait être pleinement satisfaisant.

– Ah ! ouf ! Après vérification rapide, l'auto-autorisation redevient bel et bien obligatoire. Mais on ne la trouve encore nulle part, apparemment. J'ai failli être déçu.


Samedi 20

Dix heures. – Je viens d'imprimer la nouvelle auto-autorisation de sortie : on bat des records dans la connerie – alors que la barre était pourtant déjà fort haute. Ainsi, Catherine et moi avons droit d'aller gambader dans un rayon de dix kilomètres autour de notre maison d'arrêt… mais Charlus, lui, n'a droit qu'à un seul petit kilomètre, et donc nous avec si jamais il nous prend la fantaisie de l'accompagner dans sa promenade. Je suppose que, entre 1 et 10 kilomètres, les quadrupèdes deviennent horriblement contagieux.

Six heures. – Finalement, notre gouvernement de mickeys a reculé devant l'avalanche de quolibets et a précipitamment retiré de la circulation la calamiteuse auto-autorisation dont je parlais ce matin. On se demande d'ailleurs pourquoi ils ont reculé là alors que, d'ordinaire, ils assument très bien les multiples ridicules dont ils dégoulinent littéralement. Mais je suppose que plusieurs cerveaux en ébullition doivent déjà être occupés à concocter un nouveau formulaire…

– Ces deux phrases composant un “chapeau” de Causeur : « Philippe Sollers sort un roman et une autobiographie. Qu’on l’adore ou qu’on le déteste, il est de toute évidence un des grands écrivains de l’époque... » Grand écrivain, cette baudruche obséquieuse ? Et “de toute évidence” en plus ? Devant une si plate révérence, il est piquant de se souvenir de la manière réjouissante dont le même Sollers était exécuté dans Festivus festivus, le livre de conversations entre Philippe Muray et Élisabeth Lévy… aujourd'hui patronne de Causeur.


Dimanche 21

Dix heures. – Le titre amusant du jour : « La Turquie décide de quitter la Convention d'Istanbul réprimant les violences contre les femmes. » Comment un pays peut-il quitter sa capitale, ou même simplement une “convention” s'y déroulant ? Et comment une convention peut-elle réprimer quoi que ce soit, à part l'envie de bâiller de ses participants ? Mystère. Cela dit, sur le fond, on ne peut qu'approuver la dite Turquie de ne pas participer plus avant à cette pantalonnade post-moderne.


Lundi 22

Trois heures. – Pour évoquer un concert proposé par l'orchestre philharmonique de Radio-France, un blogueur parle du Philar'. Lequel Philar', nous apprend-il, a donné pour l'occasion des symphonies de Schubert et de Beethoven. Et pourquoi pas de Schub' et de Beeth' ? Ce serait tout de même plus sympa

Six heures. – En début d'après-midi, je suis allé à la pharmacie. En soi, l'information n'a rien de bouleversant, mais l'étrange est que j'ai trouvé la principale rue de Pacy (Isambard, pour les intimes) plutôt plus animée que lors de lundis ordinaires. C'est sûrement parce que, contrairement aux lundis ordinaires, la plupart des boutiques étaient ouvertes. Donc, à moins que quelque chose m'ait échappé : le confinement c'est quand il y a plus de monde dehors que d'habitude, parce qu'on peut faire ses courses plus facilement que d'habitude.  Si demain on passe au confinement total, ça va grouiller littéralement.


Mardi 23

Deux heures. – Aller-retour au cabinet dentaire de Vernon. C'était en quelque sorte une séance inaugurale puisque ni Catherine ni moi n'avions jamais mis les pieds là.  Je n'ai eu qu'à m'en féliciter : le dentiste qui m'était échu (ils sont six à officier ici) est venu me chercher dans la salle d'attente à une heure moins le quart, ce qui était précisément  l'heure de mon rendez-vous. Et, à une heure pile je quittais le cabinet, dent arrachée et abcès nettoyé. Cet efficace praticien se nomme le Dr Balouka (si jamais vous passez par Vernon avec une rage de dent, n'hésitez pas à y aller de ma part…). C'est facile à mémoriser : Balou, Kaa. Cet homme, c'est la moitié du Livre de la jungle à lui tout seul.


Mercredi 24

Dix heures. – Nuit paisible et dormeuse : l'épisode “abcès dentaire” semble donc derrière nous ; enfin : essentiellement derrière moi. Revu hier la première moitié (le film dure trois heures et demie…) de The Irishman, le dernier film de Scorsese, sorti directement sur Netflisque. Un Scorsese de bonne cuvée – un bon cru bourgeois, dirons-nous –, même si, dans le rôle de Jimmy Hoffa, Pacino a tendance à en faire un peu trop. Mais, après tout, je ne sais pas comment se comportait en public ni en privé le véritable Hoffa : c'était peut-être lui qui “en faisait trop”.

– Elizabeth Gaskell, au moins celle de Femmes et Filles, fait souvent penser à Jane Austen, mais en plus acide, avec une ironie dans les portraits un peu plus appuyée, me semble-t-il.  Celui de la femme qui, au début du roman, s'appelle Clare, par exemple, est très convenablement et très subtilement vitriolé. Mrs Gaskell est également plus ouverte que son aînée à ce qu'on appellera par facilité de vocabulaire la “politique”. C'est une Jane Austen qui lorgnerait vers Trollope.

– M'apprêtant à relire Les Hauts de Hurlevent ainsi que Jane Eyre, je me suis avisé que je n'avais jamais rien lu de la troisième frangine Brontë. Je viens donc de commander son roman intitulé La Recluse de Wildfell Hall. Je sais très bien pourquoi j'ai si longtemps dédaigné Anne la benjamine : c'est que j'ai toujours été persuadé qu'elle n'avait rien écrit d'autre que des poèmes, et que je ne lis jamais de poésie traduite. Comment m'étais-je mis une telle idée fausse dans la cervelle ? Allez savoir…

Six heures. – L'information désopilante du jour, trouvée chez mes analphabètes habituels : « La pollution entraînerait une réduction progressive de la taille du pénis. » Évidemment, tel que rédigé, ce titre ne nous dit pas si la pollution diminuerait la longueur moyenne des appendices en question, ou bien si chaque homme exposé aux miasme verrait, en quelque sorte, sa propre bite revenir à l'état d'enfance. La dernière option ferait évidemment fort bien l'affaire de nos onirico-féministes, puisque, à terme, tous les violeurs putatifs que nous sommes se trouveraient dans l'incapacité de se livrer à leurs activités coutumières. D'un autre côté, cette innocence retrouvée priverait ces harpies pénalophiles d'un monstre commode, d'un épouvantail toujours prêt à l'emploi, et elles se trouveraient contraintes de se trouver d'autres figurines sur lesquelles passer leurs frustrations rageuses. Heureusement, il resterait encore les hommes des campagnes non polluées, toujours prêts, eux, à violer “par les champs et par les grèves”.


Jeudi 25

Dix heures. – Mais qu'est-ce qui m'a pris, de rouvrir les Exorcismes spirituels de Muray ? Je savais bien, pourtant, que ce n'était pas un geste anodin, qu'il pouvait y avoir des “effets induits”. Et voici que, à cause de lui et de ce qu'il dit de ces livres, je grille d'envie de relire les Illusions perdues balzaciennes, ainsi que quelques romans de Céline – les deux volumes du Guignol's Band ou la trilogie “nordique” –, que je connais pourtant déjà, surtout le Balzac, de fond en comble. Et cela, au moment où je suis aux prises avec mes femelles britanniques ! Tout ça n'est pas raisonnable…


Vendredi 26

Dix heures. – Descendant à Pacy, tôt ce matin, pour en rapporter du pain, je me suis arrêté à la station service du Super U de Saint-Aquilin, afin d'y emplir le bidon qui me sert à alimenter la tondeuse à gazon. Car, oui, il est temps de se remettre à cette mini-corvée…

– Bouclé tout à l'heure mon “cycle Muray”. Pour le remplacer, j'ai brutalement réveillé Cioran.


Samedi 27

Dix heures. – Dans ses mémoires – dont le titre m'échappe, et j'ai la flemme de me lever de ce fauteuil –, Jim Harrison dit qu'il en est arrivé, l'âge venu, à faire trois siestes par jour, une après chaque repas : j'y suis presque…

– Dans Écartèlement, de Cioran : « Quand les Romains – ou ce qui en restait – voulurent se reposer, les Barbares s'ébranlèrent en masse. On lit dans tel manuel sur les invasions que les Germains qui servaient dans l'armée et dans l'administration de l'Empire prenaient jusqu'au milieu du Ve siècle des noms latins. À partir de ce moment, le nom germanique devint de rigueur. Les seigneurs exténués, en recul dans tous les secteurs, n'étaient plus redoutés ni respectés. À quoi bon s'appeler comme eux ? » À transmettre d'urgence à Éric Zemmour, qui feint encore de s'étonner que “nos” Arabes puissent préférer prénommer leurs rejetons Mohammed et Aïcha plutôt que Blandine et Marc-Édouard. D'un autre côté, si par extraordinaire ces braves allogènes décidaient brusquement de revenir aux noms du terroir, ils opteraient probablement pour Brandon et Priscilla…

– L'un des acteurs jouant dans la série The Americans (hautement recommandable, soit dit en passant) s'appelle Kelly AuCoin, ainsi orthographié. En voilà un qui a de la chance de n'être pas français : on imagine ce qu'aurait été sa scolarité primaire.


Dimanche 28

Onze heures (heure d'été…). – De ma lecture cioranesque de ce matin – le texte consacré à Joseph de Maistre dans les Exercices d'admiration –, j'extrais le paragraphe suivant : « Une loi inexorable frappe et dirige sociétés et civilisations. Quand, faute de vitalité, le passé fait faillite, s'y cramponner ne sert à rien. Et pourtant, c'est cet attachement à des formes de vie désuètes, à des causes perdues ou mauvaises, qui rend pathétiques les anathèmes d'un Maistre et d'un Bonald. – Tout semble admirable et tout est faux dans la vision utopique ; tout est exécrable, et tout à l'air vrai, dans les constatations des réactionnaires. » J'aurais d'ailleurs pu choisir main autre passage de ces pages remarquables, y compris, parfois, pour signaler mon désaccord avec certains – notamment dès que Cioran parle des Jésuites ou du jansénisme.  Mais celui-là suffira pour aujourd'hui.

Et, puisque je suis dans Cioran jusqu'aux lobes, je viens de lui emprunter une sentence pour en faire l'en-tête du blog-mère : « La tolérance n'est, en dernier ressort, qu'une coquetterie d'agonisants. » Avec le léger désagrément de ne pouvoir, chez Blogger, mettre d'italique à cet endroit de la page.

– Passant, comme tout le monde qui n'en peut mais, à l'heure dite d'été, nous avons décidé, Catherine et moi, de nous maintenir à l'ancienne heure – que nous nommerons : l'heure de raison – pour ce qui est de nos repas. C'est-à-dire que, à compter d'aujourd'hui, nous déjeunerons à une heure au lieu de midi et dînerons à huit heures plutôt qu'à sept. Si bien que l'extinction des feux interviendra désormais entre onze heures et onze heures et demie – ce qui va, au moins les premiers soirs, nous donner l'impression de “faire réveillon” ; mais sans alcool ni cotillons.

 

Lundi 29

Dix heures. – Trouvé chez Cioran, tout à l'heure (dans La Tentation d'exister) une explication qui m'a fait sourire. Elle est due à un Juif que Cioran ne nomme pas et dit à peu près ceci (je n'ai pas la phrase exacte sous les yeux) : « L'animosité des autres peuples contre les Juifs doit être du même ordre que celle de la farine contre le levain qui l'empêche de reposer. »

Il y a aussi, un peu plus loin dans le même livre, une quinzaine de lignes consacrées à Voltaire que je voulais recopier à l'intention particulière de Michel Desgranges. Mais, comme j'ai laissé le livre à la maison, ce sera pour plus tard – peut-être… 

– Soleil hégémonique, pas un souffle de vent et vingt degrés plaisamment celsius annoncés pour cet après-midi. en conséquence de quoi, Catherine vient de prévoir une assez longue marche, avec descentes et montées, dont j'ai à peu près autant envie que d'une pendaison immédiate et létale. Mais bon : un coup partis, comme elle dirait…

– Je crois n'avoir pas noté ici que Catherine s'était mise au régime, un truc compliqué – du genre : #surveilletonpoids.com – où chaque aliment est affecté d'un certain nombre de points qu'il faut additionner tout au long des différents repas, pour voir si l'on n'outrepasse pas les limites fixées par je ne sais quels escrocs, nutritionnistes et, circonstance aggravante, probablement américains. Naturellement, j'ai suivi le mouvement (mais sans comptage d'aucune sorte : on a sa fierté virile, merde !) ; le résultat est que j'ai allègrement repassé la barre des 90 kg, et dans le bon sens : me voici à 89, comme l'Yonne et la Révolution. Cela, sans le moindre effort de ma part, ce qui est légèrement immoral, j'en conviens.

Trois heures. – Non mais, vraiment, quelle impitoyable phraseuse, que cette Jane Eyre ! Et comme, en plus, son Rochester est affligé du même mal qu'elle, leurs dialogues s'étirent sur d'interminables pages, fort éprouvantes pour le lecteur en raison de leur horripilante façon de tourner sans fin autour de leur maigre petit pot. Le dit lecteur, s'il est “classique”, brûle de leur crier : « De grâce, au fait ! ». S'il est plus contemporain, il leur intimera plutôt un : « Accouche, bordel ! » Et, s'il est québécois : « Envoye, câlisse ! » Si l'on ajoute à cela que les dialogues en question, ampoulés, sonnent faux au possible, on comprendra que je tourne de plus en plus vite les pages du roman de Miss Brontë l'aînée. J'espère que ma déconvenue sera moins grande avec ses deux cadettes, d'ici quelques jours.

– De Cioran, toujours dans La Tentation d'exister (c'est moi qui souligne) : « Parler de décadence dans l'absolu ne signifie rien ; liée à une littérature et à une langue, elle ne concerne que celui qui se sent attaché à l'une et à l'autre. Le français se détériore-t-il ? Seul s'en alarme celui qui y voit un instrument unique et irremplaçable. Peut lui chaut qu'à l'avenir on en trouve un autre plus maniable, moins exigeant. Quand on aime une langue, c'est un déshonneur de lui survivre. »

J'aime bien quand Cioran parle de moi… même si c'est pour signaler mon rédhibitoire déshonneur.


Mardi 30

Dix heures. – J'ai finalement abandonné cette pauvre Jane Eyre à deux cents pages de la fin : je suis trop vieux pour supporter encore les emmerdeuses. Congédiant Charlotte, j'ai appelé auprès de moi Emily et ses Hauts de Hurle-Vent. Il ne s'agirait pas que mon désamour de l'aînée retombât indûment sur les cadettes. [Ajout du lendemain : j'ai également abandonné Emily au bout d'une centaine de page…]

– Sinon, l'excellente nouvelle du jour : « Covid 19 : la production cinématographique française a fortement baissé en 2020. » Comme, d'une façon ou d'une autre, ces pitoyables daubes sont financées par nous qu'on le veuille ou non, il est à souhaiter que la dite “production” disparaisse totalement et définitivement dès 2021.

– Pendant ce temps, la chasse aux monstres continue, y compris aux monstres morts : d'après le délateur de compétition, le mouchardocrate Guy Sorman, Michel Foucault aurait violé des enfants tunisiens à la fin des années soixante. Il ne semble d'ailleurs pas très fixé dans ses accusations, notre cafardoïde philosophe puisqu'il affirme aussi que Foucault “leur jetait de l'argent” avant de leur fixer rendez-vous un peu plus tard dans un endroit discret. C'est tout de même curieux, en tout cas original, un violeur qui ne viole que sur rendez-vous et qui, en outre, rémunère ses victimes. Trop forts, ces pédophiles morts… 

Le lugubre Sorman dit encore regretter beaucoup de n'avoir pas, à l'époque, dénoncé à la police les actes “ignobles” et “moralement hideux” commis d'après lui par Foucault. On le comprend : envoyer en taule l'auteur de Surveiller et punir, voilà qui aurait eu un autre panache que de venir postillonner sur sa tombe près de 40 ans après sa mort. Enfin, un petit crachat post-mortem c'est toujours mieux que rien, n'est-ce pas ?


Mercredi 31

Dix heures. – Pour montrer sa soumission au calendrier humain, Mars se donne des airs printaniers au moment d'entrer en agonie, la végétation est en émoi, les mésanges ont commencé les nids, les moineaux draguent et baisent à tout va. On passe les après-midi (avec ou sans s à  midi ? Je ne saurai donc jamais ?) avec la porte extérieure grand ouverte, et même le vent a décidé de se calmer. Le principal dégât collatéral de tout cela est que nous n'avons plus la moindre excuse pour renoncer à la marche quotidienne. Vive la pluie, à moi les bourrasques, et rendez-nous nos printemps normands, bon sang !
 
Quatre heures. – Je ne sais plus pourquoi j'ai acheté ces jours derniers un roman de l'Anglais Tom Sharpe, La Grande Poursuite. À cause du bien qu'en disait Muray peut-être bien. C'est censé être, d'après la quatrième de couverture, l'un des romans anglais les plus drôles jamais publiés. Cela ne m'a pas empêché de m'y ennuyer tout au long des cent cinquante premières pages et, conséquemment, de l'abandonner là. Il n'est pas impossible que je sois réfractaire à l'humour anglais, après tout. À celui de Mr Sharpe, prévisible et languissant, en tout cas c'est certain. Comme je ne voulais pas quitter la Grande-Bretagne sur cette impression, et que la troisième frangine Brontë n'est toujours pas arrivée à bon port, j'ai ressorti le volume “Bouquins” consacré à Graham Greene : là, au moins, je suis en terrain sûr.

– Comme nous manquions cruellement d'excuse (voir deux paragraphes supra) pour nous soustraire à la marche quotidienne, Catherine s'en est finalement bricolé une : il fallait à tout prix qu'elle lave les carreaux des fenêtres, ça ne pouvait plus attendre. On me dira que l'excuse était strictement nominale et que j'aurais fort bien pu aller promener Charlus tout seul. Mais ce qu'on me dit et rien, n'est-ce pas…

Six heures. – Et puisqu'on a ouvert ce mois avec des histoires gengivo-dentaires, terminons-le dans la même tonalité. Il n'y a guère que de ce matin que toutes douleur et gêne ont complètement disparu et que je puis de nouveau mâcher de façon normale. Théoriquement. Car, depuis, tout se passe comme si mon cerveau reptilien – si c'est bien ce bougre-là qui est en cause dans la mastication – n'avait pas été averti de ce que tout était rentré dans l'ordre. En conséquence de quoi, lorsque j'enfourne un aliment quelconque, il se refuse absolument à l'envoyer se faire broyer du côté gauche de la bouche. Pour qu'il y consente, il faut que mon cerveau limbique – si c'est bien lui, etc. – lui en envoie l'ordre clair et net, presque comminatoire. Et je sens bien, alors, qu'il ne se résout au transfert qu'avec une réelle mauvaise grâce. Bref, mes mâchoire, asteure, ne sont plus du tout paritaires, et il va falloir que ça change !