vendredi 1 octobre 2021

Septembre 2021

 

 

 

 

 

 

 Y A PAS MÈCHE

 

 

 

 

 

Mercredi 1er

Dix heures. – Me voici semi-vacciné depuis exactement une heure : je me sens euphorique comme un futur drogué ayant pris sa première dose. Catherine m'avait dit : « Tu verras, c'est très bien organisé. » J'avoue que je ne la croyais qu'à moitié… Eh bien, elle avait raison, et il me faut rendre un vibrant hommage à ces gens de Saint-André-de-l'Eure qui, les malheureux, doivent vacciner des troupeaux entiers de muselés, du matin au soir. Cela dit, j'ai eu de la chance d'arriver très en avance – presque une demi-heure  : j'étais le second à attendre l'ouverture des portes à neuf heures, mais il y avait déjà entre vingt et trente personnes qui faisaient le poireau dans mon dos, lorsque les opérations ont commencé. Si je ne suis pas mort d'ici là, je compte m'octroyer la même avance pour la seconde dose du 23 septembre : à tant faire que d'attendre, je préfère que ce soit dehors et au calme, plutôt que sur une chaise en plastique dans une salle sinistre.

– Je lisais, hier soir, le chapitre que, dans ses mémoires, Marmontel consacre au salon de Mme Geoffrin, dont il fut l'un des habitués. À tout seigneur, tout honneur, il commence par un assez long portrait de l'hôtesse elle-même. À mesure que je lisais, me venait un étrange sentiment de familiarité, comme si j'avais déjà lu, non ce texte même, mais un autre lui ressemblant, écrit par quelqu'un d'autre et portant sur le même modèle. Et, soudain, je compris : avec évidemment bien des différences, Mme Geoffrin était  une sorte de “copie anticipative” de Mme Verdurin, et ses habitués formaient le fameux “petit clan”. Il advint même que, par un genre de contagion, ou de capillarité, d'Alembert se mit soudain à prendre des allures de docteur Cottard. Il reste que Marmontel n'était pas Proust, ni même sans doute un demi-Proust, et que sa peinture est nettement moins acide que celle de son successeur es lettres.


Jeudi 2

Deux heures. – Reçu au courrier une biographie de Marie de Régnier – née Heredia –, tombée de la plume d'un certain M. Robert Fleury. Ce n'est pas que je me sois jamais beaucoup intéressé à la belle Marie, et même à peu près pas du tout. Mais je savais bien que, dans ce livre, j'allais voir resurgir le tout-Paris littéraire de cette époque que j'aime entre toutes, les années 1880 – 1914, avec son étonnante floraison d'écrivains que j'ai pratiquement tous fréquentés, défréquentés et refréquentés ces quarante dernières années. Et, de fait, les soixante premières pages lues, je ne suis pas déçu de ce point de vue : l'impression, un peu étrange tout de même, de me retrouver chez moi ; ou plutôt en famille.

– Catherine et Adrien sont partis pour Chartres en milieu de matinée. Ce qui ne m'empêche pas d'être consigné ici, dans la Case, la femme de ménage étant venue à son heure prendre autoritairement possession de la maison.

– Le truc que l'on m'a injecté hier n'a produit chez moi, pour l'instant, aucun effet fâcheux, si ce n'est une petite zone légèrement sensible autour du point d'impact. C'est encore heureux : déjà que ce vaccin semble ne servir à peu près à rien, il ferait beau voir qu'en plus il fît du mal.


Vendredi 3

Deux heures et demie. – En revenant de Vernon, où j'ai déposé Adrien à la gare, je suis passé au garage Ford pour récupérer les deux biographies qui m'attendaient là, l'une de Louise Brooks, l'autre de Mme de Maintenon. Rentrant ici, j'avais, à propos du second livre, l'impression d'entendre Michel Desgranges grommeler que je ferais bien mieux de lire la correspondance de la Maintenon en question plutôt qu'une quelconque biographie moderne ; en quoi il aurait sûrement raison. Mais j'aime bien les biographies…


Samedi 4

Dix heures. – L'information cocasse de ce jour – et pour une fois, elle m'est fournie par un titre du Monde, torche-fondement que je fréquente le moins possible, c'est-à-dire à peu près jamais, sauf si, comme c'est le cas ce matin, on me met le nez dedans. Donc voici : 

« Des personnes noires confondues avec des singes par un algorithme de Facebook. » 

Si même les algorithmes basculent dans l'extrême droite la plus méphitique, c'est pour le coup que nous sommes foutus. On notera au passage qu'au journal de déférence, on n'ose même plus parler simplement des noirs, ou des noires. Mais se rendent-ils compte qu'en se croyant obligés de préciser qu'il s'agit de “personnes”, ils sous-entendent insidieusement qu'on pourrait s'imaginer qu'ils n'en fussent point ? Sont pas nets, au Monde, pas nets du tout…

– Une autre nouvelle, qui fait rire un peu jaune, celle-là : la banque Nomura (japonaise) interdit désormais à ses salariés de fumer durant leurs heures de bureau… y compris à ceux qui pratiquent le télétravail à leur domicile.


Dimanche 5

Dix heures. – Dans son excellent et volumineux livre consacré à Louise Brooks, Barry Paris fait une remarque qui, à la première lecture semble très étrange, et qui, dès qu'on y réfléchit un peu, devient tout à fait logique. Parlant des bouleversements entraînés par l'apparition du cinéma parlant – et par la rapidité avec laquelle il a conquis une hégémonie absolue sur le muet –, il dit que, au début, les spectateurs ressentaient comme une incongruité, une bizarrerie presque choquante, le fait que les  voix des personnages leur parvenaient toujours avec la même intensité, qu'ils soient présents à l'écran en gros plan, c'est-à-dire “près” d'eux, ou en plan général, c'est-à-dire nettement plus “loin”. Cela leur semblait en contradiction radicale avec la réalité.  De fait, ça l'est ; mais nous sommes tellement habitués à cette “bizarrerie” que, personnellement, elle ne m'avait jamais effleuré l'esprit, en tout cas pas en tant que bizarrerie. Mais on comprend fort bien que les premiers spectateurs des films parlants en aient été frappés. Les choses vont même désormais plus loin, en ce domaine : plus personne n'est choqué d'entendre le dialogue de deux personnages se trouvant dans leur salon, alors que la caméra en est encore à filmer la plage ou le stade de football où se déroulait la scène immédiatement précédente. Ce qui est pourtant “dans la vie” une radicale impossibilité.

Six heures. – J'écoute en ce moment un long entretien donné par Montherlant à France-Culture en 1952. Je suis surpris que l'écrivain prononce le mot “août” a-ou-te. En revanche, je ne suis pas du tout surpris de l'entendre s'exprimer en un français, certes un peu solennel à nos oreilles modernes, mais néanmoins d'une grande beauté et d'une correction parfaite. Je l'ai déjà été un peu plus, surpris, d'entendre son interlocuteur, Pierre Siriot (qui apparemment, fut son éditeur dans la Pléiade), manier l'imparfait du subjonctif avec autant d'aisance et de naturel que s'il était tombé dedans étant enfant : ce qui fut probablement son cas.


Lundi 6

Dix heures. – Me suis mis, hier en fin d'après-midi, à relire Le Choc des civilisations de Huntington. Pourquoi une envie aussi subite que saugrenue ? Encore plus saugrenuement, l'envie m'en a été donnée par la biographie de Louise Brooks ; mais j'ai déjà oublié par quels méandres. Cela dit, malgré ses vingt-cinq ans de cave, c'est, me semble-t-il, un livre qui a beaucoup de choses à nous apprendre – en tout cas à moi, qui ne sais à peu près rien.

Et, pendant ce temps que je joue au géopoliticien chevronné, Mmes de Maintenon et de Lenclos font, si je puis dire, le pied de grue sur la table du salon…

(Et, juste après avoir écrit les lignes qu'on vient de lire, je découvre sur le site de Causeur un article intitulé : « Samuel Huntington, reviens ! » Inutile qu'il revienne, messieurs : il est déjà là !)

(Du coup, je me demande s'il ne s'est pas produit un effroyable pataquès dans ma misérable cervelle, si ce ne serait pas plutôt cet article, découvert hier et aussitôt oublié, qui m'aurait incité à la relecture du Choc, plutôt que cette pauvre Brooksie qui semble ne vraiment avoir rien de commun avec le digne professeur de Harvard. Bref, rien ne s'arrange.)

– Vu la facilité avec laquelle on nous a tous (presque tous…) persuadés que se promener avec une muselière empêchait les méchants microbes d'entrer en nous, on devrait essayer de répandre le bruit selon lequel se balader le cul à l'air faciliterait l'expulsion des susdits. J'en connais qui, dès demain matin, descendraient chercher le pain et les croissants avec le pantalon sur les chevilles.

Six heures. – J'ai traversé la vie sans me mouiller, en sautant de livre en livre.

– Juan Carlos Onetti a dit que si on mettait À la recherche du temps perdu dans un plateau de balance et toute la littérature latino-américaine dans l'autre, le fléau pencherait encore du côté de Proust.

– Belmondo est mort : Delon vainqueur aux points.


Mardi 7

Dix heures. – Titre d'un article du très pénible Thomas Moralès, sur le site de Causeur : « On a tous quelque chose de Belmondo. » J'espère fermement que non.

– Après avoir passé tout l'après-midi d'hier en compagnie de Ramon Chao et de Juan Carlos Onetti, le premier ayant consacré un livre au second, je suis revenu ce matin au Choc de Huntington, panaché avec la biographie de Françoise d'Aubigné, dont je pressens qu'elle ne devrait plus tarder à devenir Mme Scarron… et plus si affinités.

Deux heures. –Tout le monde savait déjà que le bien oublié Gilles Ménage avait été méchamment portraituré par Molière, qui en avait fait le Vadius de ses Femmes savantes. En revanche, j'ignorais la plaisante remarque faite par la reine Christine de Suède, à propos de ce passionné de langue française, d'étymologie et de dictionnaires : « Non seulement Monsieur Ménage veut savoir d'où vient un mot, mais il veut aussi savoir où il va. »


Mercredi 8

Dix heures. – Au départ, il y eut les asiles de vieillards. Ça disait fort bien ce que ça voulait dire : qu'il s'agissait d'une sorte de refuge (les deux mots sont à peu près synonymes) où l'on recueillait les personnes trop âgées pour continuer à se suffire à elles-mêmes – ou dont leurs enfants, plus “modernes”, voulaient se débarrasser, vu qu'ils faisaient des saletés partout, pire que le chien. 

Un jour,on a recrépi l'asile de neuf, on a mis des rideaux aux fenêtres et disposé des pots de géraniums un peu partout. Cela méritait bien un second baptême : ainsi sont nées les maisons de retraite. Elles disaient déjà moins bien, car ce n'est nullement le fait d'être en retraite qui conduit les vieux (les personnes en situation de grand âge…) en ces endroits, mais bien le fait qu'ils perdent le contrôle de leur propre existence.

Un autre jour encore, un crâne d'œuf administratif, probablement fêlé, s'est avisé qu'il serait bon de s'affranchir une fois pour toutes et totalement de la réalité. Et les maisons, ex-asiles, sont enfin, pour le plus grand bonheur de tous, devenus des Ehpad, création acronymoïdale qui, pour bien revendiquer le fait qu'elle n'a plus rien à voir avec les anciens mots, ceux qui avaient encore l'impudence de signifier quelque chose, refuse de prendre la marque du pluriel, même quand il est légion. On imagine déjà très bien quel pourrait être demain, voire ce soir même, le slogan publicitaire de ces antichambres de l'enfer :

Grâce à mon e-Pad, je reste connecté dans mon Ehpad !

Et nous aurons enfin une vieillesse heureuse.

– Toutes ces hautes considérations ne m'ont nullement empêché de ramasser les merdes du chien, puis de tondre le jardin : parfaite alliance du manuel et de l'intellectuel… Une douche rapide par là-dessus : le bonhomme est comme neuf. (Il est neuf au sens où l'est une masure branlante dont on vient de recrépir vaguement les quatre murs extérieurs.)


Jeudi 9

Midi. – Dans la série “l'hôpital se fout de la charité”, je viens de tomber sur un touite de Guillaume Cingal, par lequel il épingle ainsi l'une de ses collègues professeurs : « Être prof et ne pas savoir faire des guillemets, écrire correctement avec des espaces ou écrire un nom propre avec des majuscules en début de mot, ça non plus, ça n'est pas grave. » Il est exact que la phrase écrite par la greluche visée aurait, en des époques antérieures, fait honte à n'importe quel élève moyen de CM 1. Seulement, la leçon est donnée par un homme, lui-même professeur donc (pardon : prof…), qui s'applique à utiliser systématiquement l'écriture dite “inclusive”…

Deux heures. – Catherine a reçu aujourd'hui un paquet par la poste. C'était un cadeau de sa fille pour son anniversaire, lequel tombe le 29 juillet. De fait, Adeline a expédié le dit paquet de Québec le 21 juillet. Il serait sans doute arrivé ici beaucoup plus vite à l'époque des malles-postes et de la marine à voile.


Vendredi 10

Midi. – Du plus abruti des blogueurs oméga jusqu'au chef de l'État, tout le monde y va depuis plusieurs jours de son “hommage” à Jean-Paul Belmondo, suivant des modes qui vont du nostalgique sanglotant au pompier tricolorisé. J'ai mis le mot hommage entre guillemets car, avec la meilleure volonté du monde, une bénévolence maximale, je ne vois pas du tout pourquoi on devrait lui en rendre le moindre, individuellement ou collectivement. Cela ne tient même pas à ce que je pense personnellement de lui – acteur peu convaincant, souvent franchement mauvais ; n'ayant, sauf exceptions fort rares, tourné que dans des films juste assez bons pour agrémenter un samedi soir de bidasses en permission de minuit –, mais à ces génuflexions dévotes devant un type sans doute brave, sympathique (et encore : qu'en sait-on ?), s'efforçant à ce que jamais sa tête ne dépasse d'un centimètre celles des anonymes qui le faisaient vivre, affichant une robuste médiocrité bravache, afin qu'on le confondît plus facilement avec les héros de carton pâte, copies à peu près conformes les uns des autres, qu'il s'était fait une spécialité d'incarner à gros traits. Et notre président de la République évoque sans rougir ni éclater de rire ce “trésor national”, nous faisant ensuite cette stupéfiante révélation : si on aimait le mort, c'est “parce qu'il nous ressemblait”. Pompe niaise, bien propre à déclencher l'enthousiasme du troupeau massé autour du cercueil : « Bêêêbel ! Bêêêbel ! » Parle pour toi, Manu, parle pour toi ! Pour ce qui me concerne, je préfère continuer à aimer et à honorer les hommes qui ne me ressemblent pas. Et que personne n'a jamais eu l'envie, ni même l'idée, d'affubler d'un surnom infantile.

C'est qu'on en arriverait, avec leurs pitoyables conneries, à regretter le bon temps où les comédiens étaient interdits de sépulture chrétienne !

Six heures. – J'ai oublié de noter qu'il m'arrive une chose étonnante, et même un peu plus que cela. Je n'irai pas jusqu'à “traumatisante”, mais disons… perturbante. 

Il y a déjà quelque temps (six mois ? un an ? davantage ? je ne saurais dire), j'ai constaté que ma vision “de loin” avait changé – changé en moins bien, il va de soi. Je m'en suis d'abord aperçu les quelques fois où il m'arrivait d'emprunter une autoroute : pour parvenir à lire les panneaux lumineux accrochés au-dessus des voies de circulation, il me fallait être beaucoup plus près d'eux qu'auparavant.

Plus récemment, quand je regardais un film ou une série en version originale – c'est-à-dire chaque soir ou presque –, il m'a bien fallu admettre que j'avais plus de difficultés qu'avant à lire les sous-titres. Plus exactement, je les lisais très bien, mais était apparu une sorte de tremblé autour des lettres. Enfin, il y a une semaine ou deux, ce sont les images elles-mêmes qui ont commencé à se flouter de manière à peine perceptible.

Jusque-là, rien que de très normal : je vieillissais, ma vue baissais, tout était dans l'ordre. Je m'en faisais d'autant moins que j'avais déjà un rendez-vous prévu avec l'oculiste, vers le 20 septembre. Et alors, l'autre soir…

Alors, il y a trois jours, assis devant la télé, je ne sais quelle idée m'a pris : j'ai enlevé mes lunettes et j'ai de nouveau regardé l'écran. Je n'en ai, si je puis dire, pas cru mes yeux : image et sous-titres, tout était redevenu parfaitement net – ou, en tout cas, beaucoup plus net que par le truchement de mes verres censés être “correcteurs” !

Cela fait presque soixante ans que je porte des lunettes du matin au soir (on m'a affublé de ma première paire, juste après ma première visite médicale scolaire). Cela doit en faire cinquante que je regarde des films sous-titrés, au cinéma dans ma jeunesse, à la télévision maintenant : jamais il ne m'est arrivé de les voir et de les lire sans lunettes, à plus forte raison mieux qu'avec. C'est le côté “perturbant” dont je parlais il y a un instant : que m'arrive-t-il ? Qu'est-ce que c'est que ces yeux qui, soudain, semblent se réparer d'eux-mêmes, spontanément ? Qu'est-ce que ça cache ? 

Il me tarde de me retrouver, mardi en huit, dans le cabinet de l'œillologue.


Samedi 11

Une heure. – Commencé ce matin, presque au réveil, à lire La Loi, le roman de Roger Vailland qui lui a valu le Goncourt dans les années cinquante, je ne sais plus la date exacte. J'ai fait d'ailleurs plus que le commencer puisque j'approche de la moitié. Il démarrait plutôt très bien, mais l'histoire s'est mise à patiner aux alentours de la centième page, si bien que me voilà nettement moins bien disposé à son égard. Cela dit, c'est bien agréable de renouer avec le roman, et avec le roman français. Même si, français, il l'est surtout par son auteur, l'histoire se déroulant entièrement dans l'Italie du sud de l'après-guerre.  Non, pas seulement par la nationalité de l'auteur : l'un des personnages, le juge Alessandro, emploie une partie de son temps libre à s'occuper de ce qu'il nomme son “dictionnaire de l'imbécilité”. Immédiatement, bien sûr, c'est l'image de Flaubert qui surgit. C'est du reste la seule occasion qu'il a de le faire car, pour le reste, ce pauvre Vailland me paraît fort loin du maître de Croisset. Dès que j'en aurai fini avec lui – ce soir probablement, je traverserai l'Atlantique pour cingler droit vers le Rio de la Plata, l'Uruguayen Onetti venant tout juste d'arriver au courrier de ce jour.

– Vive satisfaction mêlée de soulagement, chaque matin, puis trois ou quatre fois dans le cours de la journée, de constater que ma boitamel est parfaitement vide de tout message nouveau. Quand il s'en trouve un, agréable soulagement mêlé de satisfaction s'il s'agit d'une publicité, que l'on va pouvoir disperser façon puzzle dans l'enfer à spams sans avoir à y répondre. Il faudrait avoir le courage, la force d'âme suffisante pour décider qu'on ne répondra plus à personne. Ce serait si simple, si tranquille ensuite ! Seulement, il y a ce reste de “bonne éducation” à l'ancienne, qui refuse de mourir…

Six heures. – Quand on se décide finalement à lire Roger Vailland, on comprend mieux pourquoi on ne le lisait pas.


Mardi 14

Neuf heures. – Journée en grande partie “desgrangienne”. Naturellement, comme je dois prendre la route, il pleut…

Huit heures du soir. – Dans l'entrée d'aujourd'hui de son journal, Renaud Camus se plaint qu'après avoir envoyé quatre volumes de ses œuvres à Alain Finkielkraut, il n'ait reçu de lui aucun remerciement, aucun message, aucun signe, rien : j'en ai tout autant à son service. Je sais bien que je ne suis ni Finkielkraut ni Camus, mais enfin, le principe me semble pourtant à peu près le même. Il y a, chez Camus, une sorte de candeur dans la mauvaise foi qui m'épatera toujours ; et qui en arrive à m'amuser, tant elle incline à devenir caricaturale. 


Mercredi 15

Dix heures. – L'importance de l'ordre des mots dans la phrase. Dans le dernier numéro de L'Incorrect, gracieusement offert hier par Michel (lorsque j'arrive chez eux, l'une des premières choses que je repère ce sont les quelques journaux qui m'attendent sur le coin de la table basse du salon ; quelquefois, dans les mois fastes, deux ou trois livres viennent grossir la pile), je tombe sur ceci (c'est un journaliste anglais, ex-BBC, qui est interrogé) :

« J'ai alors renoncé au journaliste et fondé une œuvre caritative contre la faim à Oxford […] »

Et c'est comme ça que le lecteur français apprend, au détour d'une phrase mal emmanchée, que la malnutrition fait désormais des ravages dans l'une des plus prestigieuses universités du Royaume-Uni. Du coup, il aimerait en savoir plus, le lecteur : et à Cambridge, on est nourri correctement au moins ? On se goberge à Eton ou pas ? Etc.

– À l'instigation du même personnage évoqué plus haut, je viens de commander un film, Marie-Martine (1942), dont Jean Tulard et Michel Desgranges sont d'accord pour déclarer qu'il s'agit de l'un des grands chefs-d'œuvre du cinéma français. Le fait qu'on y croise Jules Berry n'a pas été pour rien dans ma décision de l'acheter.

J'ai aussi commandé un volume contenant quatre ou cinq romans de Dorothy Sayers, auteur de romans policiers dont je n'avais jamais entendu prononcer le nom. Il est vrai que, de la part de quelqu'un qui n'a jamais lu une ligne d'Agatha Christie (la contemporaine de Dorothy Sayers), une telle ignorance ne devrait surprendre personne.


Vendredi 17

Trois heures. – C'est curieux, ces choses qu'on nous affirme et que, parce qu'elles se présentent le plus souvent sous les apparences de vérités scientifiques avérées, indiscutables, nous gobons sans la moindre hésitation, le plus léger doute… sauf si on se mêle d'y réfléchir un tant soit peu.

Par exemple, hier, je ne sais plus où, je lisais un petit article destiné à nous expliquer que les roux ressentaient la douleur différemment des autres personnes. Premier réflexe, celui de se dire : « Ah ! tiens, je l'ignorais ! C'est intéressant. » Intéressant peut-être… mais qu'en sait-on ? Quel moyen avons-nous de savoir précisément selon quel mode les roux ressentent les douleurs auxquelles ils sont soumis ? Et même, allons un peu plus loin : quel moyen avons-nous de savoir comment notre mère, notre fils, notre voisin ressentent la douleur, quelle que soit la couleur de leur poil ? Suivant quel barème certifié pouvons-nous l'évaluer ? Existe-t-il, pour l'ensemble de l'espèce humaine, une sorte de “cartographie des douleurs” à laquelle se référer à coup sûr ?

C'est comme la plaisanterie des flocons de neiges. Depuis mon enfance, parce qu'on me l'avait affirmé puis répété, j'ai longtemps admis comme vérité d'évangile le fait que chaque flocon de neige était unique, qu'il ne pouvait s'en rencontrer deux exactement semblables. Ben voyons…

Là encore, une question simple : comment peut-on en être sûr ? Déjà qu'il est impossible de comparer l'ensemble des flocons chutant jusqu'à nous à un instant T, comment peut-on dire qu'il ne s'en est jamais trouvé deux rigoureusement semblables depuis la nuit des temps ou, au moins, depuis que la neige existe et qu'elle tombe ? Du reste, on peut même aller plus avant dans cette révocation en doute, grâce à la loi des très grands nombres.

C'est un peu comme l'histoire des singes et de L'Odyssée : mettez mille milliards de singes devant mille milliards d'ordinateurs et laissez-les taper au hasard sur les claviers durant mille milliards de siècles : il s'en trouvera automatiquement un, un jour, que la loi des probabilités conduira à taper le texte intégral de L'Iliade à la lettre près. (Comme disait l'autre, ce qui serait franchement déraisonnable serait de laisser ce singe-là devant son clavier, avec l'espoir de le voir ensuite taper L'Odyssée…)

Les flocons de neige, c'est pareil, me semble-t-il : même si les formes que peuvent prendre ces cristaux sont en nombres incroyablement élevés, il semble impossible que ceux-ci approchent le nombre de flocons tombés sur la Terre depuis des millions d'années. Donc, il se trouve forcément, ou il s'est trouvé, des flocons parfaits sosies les uns des autres. Donc, on nous raconte des conneries.

–Lu L'Attrape-Cœurs de Salinger. Puis, commandé ses nouvelles.

– Les tailleurs de haies ont passé la matinée avec nous, au grand déplaisir des poules. Depuis leur départ, notre modeste jardin paraît avoir doublé sa superficie. Sans que, pour autant, il y ait davantage d'herbe à tondre : tout bénef.


Samedi 18

Six heures. – Une bien triste nouvelle pour tous les démocrates sincères : « l'ancien président algérien Abdelaziz Bouteflika est mort », heureusement contrebalancée par une autre, qui fait vraiment chaud au cœur : « Olivier Faure largement réélu à la tête du parti socialiste ». Même à ceux, tel moi, qui ignoraient que le dit parti eût encore une tête, cela fait bien plaisir.


Dimanche 19

Dix heures. – Et voici la nouvelle la plus consternante de l'année, peut-être même de la décennie , celle dont la France risque de ne jamais se relever : le flamboyant camarade Gauche de combat annonce ce matin… qu'il cesse le combat (on suppose qu'il reste de gauche, ce serait trop horrible sinon) ! Il ferme son blog de délation et arrête de traquer les hordes nazies, lesquelles vont donc s'en donner à cœur joie, sans doute dès demain, et déferler sur tout le pays pour y égorger nos filles et nos compagnes.

Et que compte-t-il faire, ce brave Adolfo Ramirez, de tout le temps que cette reddition sans condition va lui laisser libre ? De la poésie. Oui, Madame, si Monsieur : de la po-é-sie ! Si on ne me croit pas, qu'on aille voir par là.

Tout ce bouleversement parce que, si j'ai bien compris ses minauderies entortillées, ce quasi sexagénaire est tombé, dans une arrière-salle de bistrot, sur une greluche qui a su lui court-circuiter convenablement les gonades. Est-ce bien raisonnable ? De la po-é-sie, tout de même… Alors que les crânes rasés se multiplient plus vite que des racisés en rut et que le pas de l'oie est déjà dans toutes nos rues…

En tout cas, merci à lui : ce dimanche grisâtrement humide m'avait mis dès le lever d'humeur chiffonne ; grâce à lui, on peut désormais me voir tout guilleret, probablement jusqu'à ce soir.

Six heures. – Je suis replongé depuis ce matin dans le gros volume des nouvelles complètes de Somerset Maugham – et m'en trouve fort bien. Il me semble évident qu'il a dû lire et relire Proust. D'abord parce qu'il était cultivé, francophile et parfaitement bilingue ; ensuite parce que certaines de ses nouvelles, ou plutôt de leurs personnages principaux, semblent être  des “hommages en action” à l'auteur de La Recherche. Ainsi, dans Le Pain de l'exil (The Alien Corn), le personnage de Ferdy Rabenstein fait irrésistiblement penser à Charles Swann, même si, bien sûr, il existe de nombreuses différences entre eux. Et dans L'Élan créateur (The Creative Impulse), le couple formé par Mr & Mrs Albert Forrester évoque immédiatement, et de manière fort drôle, celui formé par M. et Mme Verdurin.

J'ai voulu savoir qui était exactement ce Pascal Praud, journaliste dont, assez bizarrement, Causeur a fait la couverture de son dernier ou avant-dernier numéro. J'ai donc tenté, il y a un quart d'heure d'écouter sur ToiTube la vidéo de l'une de ses récentes émissions, celle où il recevait Éric Zemmour : ce type a une façon d'interrompre continuellement son invité pour dire – longuement… – ce que lui pense de tel ou tel sujet qui le rend parfaitement odieux ; en tout cas insupportable à mes yeux et mes oreilles.

Six heures et demie. – Eh bien, je viens de “tester” le dénommé Bourdin sur BFM – toujours avec Zemmour comme interlocuteur : il est tout aussi ramenard, tout aussi “moi je”, donc tout aussi insupportable que son confrère Praud. Est-ce qu'il existe encore des journalistes, des animateurs d'émissions de ce type qui, une fois leur question posée, laissent répondre leur invité ?


Lundi 20

Dix heures. – J'ai passé environ deux heures, hier après-midi, à relire un certain nombre de mes anciens billets de blog, ainsi que les commentaires qui s'y trouvent attachés. Et voilà que je viens de recommencer ce matin. Je crois que ce genre de chose porte un nom : le gâtisme.

– Demain, journée pénible, en raison d'un double rendez-vous, pour Catherine et moi, chez notre oculiste neuilléen. D'un autre côté, ce bon docteur de B. va peut-être se montrer capable de m'expliquer pourquoi, depuis quelque temps, je vois mieux sans mes lunettes qu'avec – en tout cas pour la vision lointaine.


Mardi 21

Neuf heures. – Je m'apprête, demain matin, à recevoir ma seconde dose de vaccin anti-chinois. Dans le même temps, sera très probablement supprimée l'obligation de l'ausweis sanitaire dans toute la Normandie, unique raison pour laquelle j'avais finalement consenti à me faire vacciner. Qu'est-ce qu'on s'amuse…

– Sinon, l'idée de me taper tout à l'heure un aller-retour à Neuilly ne me séduit pas plus qu'hier. Plutôt même un peu moins. Je sens que ça va encore être la croix et la bannière (qui utilise encore cette expression ?) pour trouver un endroit où parquer Soraya.

Quatre heures. – Voyage sans le moindre pépin : trois heures et demie tout compris. Comme je m'en doutais un peu, ma vision de loin s'est en effet améliorée. Mais c'est, si je puis dire, une amélioration en trompe-l'œil, puisque je me dirige droit vers la cataracte (je m'imagine très bien, pagayant sur les remous dans mon kayak, avec la chute vertigineuse et bouillonnante en vue). Enfin, pour l'instant, rien de préoccupant, au dire du mirettologue.

– J'apprends le suicide, hier, de Roland Jaccard. Lequel ne surprendra que les gens qui ne savent ou ne veulent pas lire.


Mercredi 22

Onze heures. – Je suis de plus en plus exaspéré par tous ces sigles qui envahissent le discours, principalement journalistique, et qui rendent la moindre phrase incompréhensible à la plupart des gens, j'en suis bien persuadé. À l'instant, je tombe sur ce “chapeau”, sur le site Contrepoints : « Les ARS vont chercher à affirmer leur rôle d’adjudant-chef des troupes de la santé et la profession sous tutelle étatique connaîtra le déclassement. » 

Qui ou que sont ces mystérieux ARS ? Je n'en ai aucune idée, et je ne dois pas être le seul. Du coup, c'est toute la phrase qui s'écroule. Degré d'information : zéro.

– Propagande bancaire. Sur la page d'accueil de ma banque dont je tairai le nom (ça commence par “Crédit” et ça finit par “mutuel”…), deux publicités, l'une pour une protection supplémentaire contre les fraudes en ligne, l'autre pour je ne sais quelle aide proposée aux jeunes. Les deux sont illustrées par la photo d'un jeune couple béatement souriant. Premier couple : un blanc et une noire ; second couple : un noir et une blanche. C'est ce qui s'appelle, je suppose, respecter la parité ethnique.


Jeudi 23

Dix heures. – Seconde dose de vaccin anti-chinois. Mon rendez-vous était à neuf heures, à neuf heures vingt j'étais dehors, dûment protégé contre le virus satanique. Il est vrai que j'étais arrivé une bonne vingtaine de minutes avant l'ouverture des portes, de façon à être le premier à passer sous les fourches caudines. Il faisait très beau et Salinger me tenait compagnie : tout allait bien.


Vendredi 24

Trois heures. – Moi qui ne lis que rarement – et assez peu volontiers finalement – des nouvelles, le hasard fait que je n'ai pas moins, ces jours-ci, de trois recueils “en route” : de Maugham, Salinger et Inoué. Un Anglais, un Américain, un Japonais : on ne pourra pas m'accuser d'être un Franchouillard-replié-sur-lui-même. Enfin, si, je suppose qu'on pourra toujours, les contempteurs de la franchouillardise ne s'embarrassant généralement pas de cohérence ni de vraisemblance.

En fait, je triche un peu, le recueil de nouvelles d'Inoué n'étant pour l'instant que commandé. Mais la tricherie est diminuée par le fait que je lis effectivement Inoué, son roman intitulé Le Loup bleu, dont la figure centrale est Gengis Khan : vachement dépaysant… Déjà, rien que pour retenir, même vaguement, les noms de ces putains de Mongols, je voudrais vous y voir…


Samedi 25

Six heures. – Alléché par les lauriers que lui tissait devant moi Michel Desgranges, j'ai dernièrement fait l'emplette d'un volume du Masque contenant cinq romans de Dorothy Sayers, dont j'ignorais tout jusque-là (refrain connu, hélas). Ces cinq romans, du genre “policier”, font partie d'un même cycle, dit “de lord Peter”. Le moins que je puisse dire est que mon enthousiasme est loin d'être à la hauteur de celui de Michel : j'ai lu le premier avec un certain ennui, et abandonné le second dans son premier tiers. Ayant, de son côté, sur sa “tablette”, entrepris la même lecture, Catherine a lâché prise dès le premier volume. Je crois que le roman policier “à l'anglaise” n'est décidément pas ma tasse de thé, si je puis dire. Le roman policier dans son ensemble non plus, d'ailleurs, même s'il m'est tout de même arrivé d'en lire de fort bons – mais fort bons “dans leur genre”, justement ; et, à mon sens, jamais au-delà.

Pour ne pas quitter l'Angleterre et ses Anglais trop brutalement, je suis revenu à Somerset Maugham (Le Fil du rasoir).


Lundi 27

Dix heures et demie. – J'ai rouvert ce matin le volume contenant six romans d'Édith Wharton et commencé à relire Chez les heureux du monde. Pourquoi ? Parce que, hier en fin d'après-midi, j'ai lu son sujet un article tout à fait louangeur ; article qui se trouvait… dans mon propre blog. C'est ce qu'on pourrait appeler : la culture en auto-suffisance. Laquelle, somme toute, est préférable à la suffisance qu'entraîne souvent l'inculture.


Mardi 28

Cinq heures. – Comme, au réveil, je ne savais pas trop comment occuper ma journée, j'ai brusquement décidé de me rendre aux urgences de l'hôpital d'Évreux. Le calcul n'était pas mauvais : j'y suis resté un peu plus de cinq heures (pour un banal abcès dorsal, à ouvrir et vider sous anesthésie locale…). Tout avait pourtant bien commencé : en quarante minutes, j'avais franchi les trois premiers obstacles, les papiers étaient remplis, la doctoresse – une grosse noire joviale et sympathique en diable – avait statué sur mon cas, il ne restait plus qu'à…

Et c'est là que le grain de sable s'est malicieusement introduit dans le mécanisme : il manquait ici, aux urgences, le type de “mèches” sans quoi on ne pouvait rien faire. « Il faut en demander en chirurgie », entendis-je ma doctoresse racisée dire à son infirmière. Fort bien, me disais-je, c'est un coup de deux étages à monter puis à redescendre : dans une demi-heure je suis dehors, trois quarts d'heures tout au plus. Les mèches ont mis trois heures à arriver jusqu'au bureau des urgences.

Évidemment, j'avais un livre. Mais tout de même. J'ai par ailleurs pu faire quelques observations amusantes. D'abord – mais ça je le savais déjà – qu'il est très difficile de lire quand on s'attend à être interrompu à chaque minute – et même qu'on espère l'être. Ensuite ceci : si, au début, on attend quelque chose, en l'occurrence les fucking mèches, au bout d'un moment, le “quelque chose” tend à disparaître : on ne fait plus qu'attendre, sans complément d'objet. Encore un peu plus tard, on devient soi-même cette attente ; on se mue en pur concept. Et non seulement toute impatience disparaît, mais on ne voit plus aucune raison pour que ce nouvel état prenne fin : on ne le souhaite même plus si fort que cela. Si quelqu'un du personnel venait, à ce moment-là, vous demander  ce que vous attendez, il n'est même pas sûr que vous seriez capable de lui répondre… et vous passeriez pour vaguement dérangé. Quand enfin les fameuses mèches arrivent et que la manieuse de bistouri vous invite à la suivre dans l'intimité du petit box, vous obéissez, bien sûr ; mais sans trop savoir pourquoi vous êtes censé lui emboîter le pas. Heureusement, la piqûre anesthésique vous le rappelle assez vite, et sans la moindre ambiguïté. 


Mercredi 29

Une heure. – Pour mon premier changement de pansement et de “mèche”, notre infirmière habituelle devait passer “entre neuf heures et midi” : à une heure, toujours personne. Du coup, je me demande si je vais me retrouver éméché… à moins que ce ne soit elle qui le soit.

Deux heures et demie. – Eh bien, comme si cette rouée n'attendait que le paragraphe précédent dans le seul plaisir de le rendre obsolète, l'infirmière est arrivée alors que l'encre n'en était pas encore sèche (c'est une image…). Et c'est elle qui a apporté une conclusion bouffonne à mon épopée hospitalière d'hier.  À savoir que ces fameuses mèches que l'on m'a fait attendre durant un peu plus de trois heures, en réalité… elles ne sont jamais arrivées. C'est en tout cas la déduction qu'elle et moi avons tiré du fait qu'elle n'en a nullement trouvé trace dans la plaie dont mon dos est orné. Je suppose que, les urgences se remplissant soudain d'agonisants plus ou moins avancés, le personnel a trouvé commode de se débarrasser de moi, mèche ou pas mèche. Mais, évidemment, m'avouer qu'on allait s'en passer après me les avoir fait miroiter aussi longtemps, on a dû craindre l'explosion de ma part, et on a jugé meilleur de faire comme si, la chose étant rendue aisée par le fait que, le théâtre des opérations étant dorsal, je ne voyais rien de ce qui pouvait s'y tramer. Tout cela m'a plutôt fait rire.

– La factrice a déposé tout à l'heure dans la boîte idoine un recueil de nouvelles de Yasushi Inoué ; ce qui m'a donné brusquement envie, lisant la préface de René de Cecatty, de m'intéresser de plus près à la littérature japonaise, dont je ne connais guère – et encore : très superficiellement – que Tanizaki, Kawabata, Mishima et, donc, Inoué, depuis que j'ai lu son Loup bleu dernièrement. Cecatty m'a fourni trois ou quatre noms supplémentaires, et je vais aller voir ce que je peux trouver de leurs écrits.


Jeudi 30

Quatre heures. – Bribe de conversation saisie au vol à la caisse du Super U. Deux femmes, l'une à la trentaine fatiguée, l'autre un peu plus jeune (ou moins fatiguée). La première raconte d'abord à sa comparse qu'elle vient d'être obligée, le matin même – je n'ai pas bien compris le motif –, de débourser la somme de quatre-vingts heuros. Sur quoi l'autre révèle que, la veille, elle s'est offert “une petite fantaisie” à vingt zeuros. J'ai failli, posté que j'étais derrière elles, leur suggérer d'échanger leurs liaisons, mais j'ai finalement jugé plus sage de fermer mon clapet. Il n'empêche : il est vraiment temps que l'on nous rende le franc.

mercredi 1 septembre 2021

Août 2021

 

 

 

 

 

 

 COMME EN 14

 

 

 

 

Dimanche 1er

Neuf heures. – Hier, en fin d'après-midi, on pouvait lire sur Causeur un article consacré à Julio Cortazar. Par trois fois, dans le titre, en légende de la photo d'illustration puis dans le corps même du texte, on nous précise, rappelle, souligne, qu'il s'agit d'un écrivain argentin. Or, Cortazar a été dûment naturalisé français en 1981 (avec Milan Kundera, l'une des deux seules nationalisations réussies du régime socialiste, ont pu dire les mauvaises langues de l'époque…) À l'heure où on nous somme de considérer comme français jusqu'aux moelles n'importe quelle racaille maghrébine ultra-violente ou le dernier en date des footballeurs africains hâtivement munis de papiers d'identité français, ce pauvre Cortazar, lui, près de 40 ans après sa mort, reste confiné dans sa nationalité d'origine. Y aurait-y pas comme deux poids et deux mesures, là ? Ou bien ce serait ça, la véritable immigration “choisie” : on adopte les pouilleux avec force embrassades mais on cantonne sévèrement les écrivains ? Ils devraient réfléchir un peu plus à ce qu'ils écrivent, chez Causeur

– Lisant mon journal du mois dernier, et arrivée au passage (journée du 3) où j'évoque Meung-sur-Loire et les personnages, réels ou fictifs, liés à cette petite ville du Loiret, Catherine m'a fait remarqué que j'avais oublié le commissaire Maigret et sa femme, qui y ont en effet une maison, achetée en vue de leur retraite. Je me suis aussitôt précipité sur ce clavier pour réparer cet impardonnable oubli. Ce faisant, je me suis souvenu que c'était également à Meung-sur-Loire qu'avait pris la sienne Alain Dubois, ce commandant de police dont j'avais écrit le livre, il y a 22 ou 23 ans, consacré au service des Disparitions – les “Dispas” –, service qu'il avait longtemps dirigé et qu'il venait de quitter, pour cause de retraite justement.

Six heures. – Les journalistes écrivent volontiers n'importe quoi, ce n'est un secret pour personne. Mais je crois tout de même que les critiques littéraires emportent la palme en ce domaine (même si les responsables des pages économiques leur font une sévère concurrence). La quatrième de couverture (éditions Rivages poche) d'Un tout petit monde de David Lodge comporte quatre lignes extraites d'une critique publiée par Le Monde et signée d'un certain Patrick Raynal, dont le nom me dit vaguement quelque chose mais sans plus. Les voici :

« Irrésistible de drôlerie, réaliste jusqu'à la crudité, le livre de David Lodge est surtout délicieusement mais parfaitement méchant comme savent l'être les œuvres des grands moralistes… »

Reprenons tout cela en détail, donc. “Irrésistible de drôlerie” n'est rien de plus qu'une appréciation personnelle sur laquelle il n'y a rien à dire (sinon que, moi, je le trouve assez facilement résistible de drôlerie, ce roman…). Passons à “réaliste jusqu'à la crudité”. D'abord, l'accumulation des coïncidences fait que le roman est tout ce qu'on veut sauf réaliste, en tout cas dans son déroulement : il peut l'être dans les détails de la vie des universitaires en congrès et colloques, mais c'est tout. D'autre part, M. Raynal est-il réellement certain que la crudité soit forcément l'aboutissement du réalisme ? Et, si oui, peut-il le prouver ou au moins tenter de le démontrer ?

Abordons à présent le “délicieusement mais parfaitement méchant”. Que vient foutre ici ce mais ? Veut-il dire que, d'ordinaire, pour être considéré comme délicieux un roman ne doit être qu'imparfaitement méchant ? Médiocrement méchant ? Et que, si par malheur il atteint à la perfection dans la méchanceté, il devient soudain moins agréable à lire ? Plus fade ? Que veut dire exactement M. Raynal ici ? On ne sait pas trop, et sans doute lui non plus.

Enfin, il nous reste les derniers mots de la citation. Est-on bien certain que les “grands moralistes” soient méchants ? Leurs œuvres le sont-elles forcément ?  Et surtout : quel genre de substance interdite avait fumée M. Raynal pour ranger sans sourciller ce pauvre David Loge parmi les “grands moralistes”, lui qui n'est qu'un romancier un peu trop malin et néanmoins assez agréable sur le moment ? Si je ne savais pas les journalistes français incorruptibles, surtout en dessous d'une certaine somme plancher, je dirais que M. Raynal a reçu une petite enveloppe, soit venant de l'éditeur du livre, soit émanant du G.M. (Grand Moraliste) lui-même. L'idée est délicieusement mais parfaitement plausible, non ?

– L'information du jour : « Thaïlande : des groupes de centaines de macaques se battent en pleine rue. »

Ça m'évoque quelque chose de vaguement familier, et plus proche, mais quoi ? C'est pénible, cette mémoire qui fout le camp, alors…


Lundi 2

Dix heures. – Commencé dès potron-minet Jeu de société : David Lodge est décidément un romancier bien surfait, de moins en moins drôle et de plus en plus prévisible. Je ne sais même pas si j'irai au bout de ce livre-là.

– La “retraite des cadres” qui est normalement versée le premier de chaque mois ne l'est toujours pas alors que nous sommes le 2. Je ne vois que deux explications possibles : soit l'AGIRC (ou ce qui en tient lieu désormais) s'est déclarée en faillite et personne n'a pris la peine de m'en informer, soit je suis personnellement puni pour n'être ni vacciné contre le petit Chinois, ni pass-sanitarisé.


Mardi 3

Neuf heures et demie. – Journée ennuyeuse, puisque je vais devoir me rendre à Neuilly afin d'y consulter le Dr Jobbé-Duval au sujet de ma pompe à raisiné. Ce n'est pas la visite en elle-même qui m'ennuie, le cardiologue en question étant un homme hautement fréquentable, mais tout ce qu'il y a autour : les deux trajets, trouver une place de stationnement pas trop loin du cabinet, ce genre de choses. J'ai cependant l'espoir que, vu la date à laquelle nous sommes parvenus (non sans mal), tous les Neuilléens riches seront en villégiature dans leurs nombreuses résidences d'été, et toutes leurs bonniches “diverses” reparties au bled pour y être mariées de force. Mais on n'est jamais sûr de rien…

– J'en ai fini avec les trois romans de David Lodge qui, décidément, vaut nettement moins que sa réputation, si j'en crois mon propre avis. Cela dit, il reste agréable à lire. Mais c'est un peu à la façon d'un verre d'eau fraîche : bienvenu quand on a soif et oublié sitôt après. Je l'ai remplacé par John Irving et son Monde selon Garp.

– L'information dont tout le monde se fout (du moins je l'espère) : « Paris : les espions de la DGSE vont déménager, passant du boulevard Mortier (20e) au Fort Neuf de Vincennes (12e) en 2028. » Et en 2072, ils feront quoi, les espions de la DGSE ? On aimerait tout de même le savoir rapidement, pour avoir le temps de se préparer psychologiquement… 

Six heures. – Parti peu après midi, j'étais de retour à la maison avant quatre heures : c'est dire que les deux trajets se sont déroulés sans encombre, malgré quelques “travaux d'été” épars sur mes diverses autoroutes. Le Dr Jobbé-Duval m'a trouvé un truc nouveau au cœur. Je n'ai évidemment rien retenu de ses explications techniques, sauf ceci : c'est une chose assez courante chez les hommes de mon âge, il faut surveiller, le plus souvent ça ne s'aggrave pas, ou pas trop, et dans un cas sur cinquante il faut en venir au pacemaker. L'affaire ne m'a fait ni chaud ni froid – et je ne dis pas du tout cela pour faire le malin !

Le même praticien m'a aussi tanné pour que je me fasse vacciner, comme le fait déjà le Dr Dubruel à chaque fois que je la vois. Si bien que, rien que pour qu'on me fiche la paix, j'ai décidé, durant le trajet de retour, d'aller me faire piquouzer une bonne fois pour toutes (ou plutôt deux fois, si j'ai bien compris) : ce sera forcément moins pénible de subir le vaccin que d'avoir à en discuter. J'ai remis le dossier entre les mains de Catherine qui, en deux claviotages et trois clics m'a pris rendez-vous pour les 1er et 23 septembre. Elle était aiguillonnée par le fait que, moi aussi vacciné qu'elle l'est déjà elle-même, rien ne nous empêchera plus d'aller passer deux ou trois jours dans le Relais & Châteaux breton que je lui ai imprudemment fait miroiter voilà quelques semaines. Sauf si le vaccin me tue, ce qui serait encore le moyen le plus sûr et le plus radical pour me garer du petit Chinois.


Mercredi 4

Onze heures. – Ce matin, afin de lutter plus efficacement contre le réchauffement climatique, j'ai remis le chauffage en marche : il me semblait absurde de me contenter des 18° pathétiquement celsius que me consentait le thermomètre intérieur. Depuis, il pleut sans discontinuer.

– La chaleur ambiante ne s'est nullement communiqué à la lecture que je faisais du Monde selon Garp : le volume a rejoint la poubelle jaune aux alentours de la 250ème page. N'ayant finalement pas grand-chose à dire, John Irving tente de nous la faire “à l'épate”, empilant les épisodes saugrenus sans qu'on en sente jamais la nécessité, ni même, à vrai dire, l'intérêt. Il ne parvient jamais à être aussi surprenant qu'il croit sans doute l'être, ni aussi iconoclaste qu'il aimerait. Dans un premier temps, le lecteur héberto-plessien se demande par quel miracle ce roman a pu avoir un tel succès international malgré tous ces handicaps qu'il a cru y déceler. Puis, il comprend que le succès en question est probablement venu en raison de ces handicaps.

– Reçu tout à l'heure les Mémoires d'un rat de Pierre Chaine, dont un commentateur avait parlé sur le blog-mère et dont j'avais ensuite découvert que Jean Norton Cru en disait grand bien. Toutefois, je vais lasser passer un peu de temps avant de l'ouvrir : le lisant juste après l'extraordinaire Ceux de 14 de Genevoix (presque terminé), j'aurais peur qu'une trop grande proximité ne fît injustement du tort au nouvel arrivant.

Une heure. – Lorsqu'on lit un livre – peu importe le genre : roman, essai, théâtre, pamphlet, etc. (mais ça ne vaut pas pour les journaux ou correspondances) –, il y a une chose au moins dont on est certain, c'est que, quel que soit l'endroit où on en est arrivé, l'auteur en sait toujours plus que vous ; vous ignorez ce qui va advenir, lui le sait très bien. Ce qui est profondément troublant, et même assez angoissant, avec Ceux de 14, c'est que le rapport s'inverse : à chaque moment du récit, Genevoix est dans l'ignorance complète de ce qui va se passer (et pour cause…) tandis que le lecteur, lui, le sait déjà, l'attend, le redoute, mais à la façon d'une fatalité à laquelle il sait ne pas pouvoir échapper. Ainsi, le chapitre des Éparges (dernier volet de la tétralogie) au seuil duquel je viens de m'arrêter pour “souffler” un moment couvre la période du 17 au 21 février 1915. Les hommes du 106ème RI se préparent à attaquer les positions allemandes. On voit vivre de leur existence quotidienne, presque routinière, les Rabaud, Rebière, Thellier, et surtout Porchon, l'ami si cher de Genevoix. Ils vaquent à leurs occupations, les mêmes que d'habitude, mangent, plaisantent, s'interpellent, se serrent la main au moment de se quitter pour le bivouac de la nuit. Bien que conscients de l'épreuve qui les attend dès le lendemain, ils ignorent tout de ce que ce terriblement proche avenir leur réserve. Le lecteur, lui, parce qu'il a consulté leurs “CV” en fin de volume, sait déjà qu'entre le 18 et le 20 février, ces quatre-là seront tous tués. Et cette connaissance qu'il ne devrait pas, qu'il ne voudrait pas avoir, crée chez lui un sentiment de gêne, presque de honte d'être là, et de ne rien pouvoir faire.

Cinq heures et demie. – Je termine Ceux de 14 à l'instant, ou peu s'en faut : je sors de là comme sonné, un peu hébété même. En réalité, j'ai plutôt l'impression de ne pas pouvoir en sortir, d'avoir à mon tour les deux jambes engluées dans la boue des Éparges, et de devoir, sans savoir comment ni pourquoi, porter le deuil de tous ces hommes que j'ai vu mourir depuis un certain nombre de jours (je ne sais plus trop quand j'ai commencé le livre, mais il me semble avoir passé des mois dans ce coin des Hauts de Meuse), dont la plupart avaient l'âge d'être mes petits-enfants, tout en ayant celui d'être mes arrière-grands-parents. Sensations violentes et contradictoires, que j'aurais tout intérêt, je crois, à laisser reposer. En tout cas, il y avait longtemps qu'un livre ne m'avait pas remué, ébranlé à ce point – si longtemps que je ne sais même plus de quel livre il pouvait bien s'agir.


Jeudi 5

Onze heures. – Commandé à l'instant les Études sur le combat de Charles Ardant du Picq (1821 – 1870) : je crois que je suis en train de devenir fou. Folie heureusement compensée par le modique prix de l'ouvrage, mais tout de même…

Trois heures. – Les analphabètes atlanticoïdaux nous font cette annonce : « Le sud de l'Europe ravagée par les incendies. » Déjà, je doute un peu que tout le sud de l'Europe soit ravagé par les dits incendies, mais enfin soit. Ce qui m'a fait sursauter quelque peu est le fait qu'ils classent leur article – que je n'ai pas lu – sous la rubrique générale : “Réchauffement climatique”. Car chacun sait bien qu'avant le fameux réchauffement, jamais le moindre coin de pinède méditerranéenne ne brûlait l'été. Il faisait tellement froid, alors, en juillet et en août, que même si vous jetiez votre mégot allumé par la fenêtre de votre voiture, il gelait avant d'avoir eu le temps d'atteindre le tapis d'aiguilles séchées. C'était le bon temps.

Six heures. – Jusqu'au cou dans les tranchées, puisque me voilà plongé dans Témoins de Jean-Norton Cru. Livre très dangereux : je n'en suis qu'à la moitié et j'ai déjà, depuis le début, commandé cinq autres livres – rien que des témoignages de combattants de la Grande Guerre. J'espère que Catherine n'en saura rien… Pour ne pas que ce journal se transforme en catalogue, j'en donnerai les titres et les auteurs à mesure qu'ils arriveront. En les attendant, je vais relire Clavel soldat de Léon Werth. Cela dit, le livre de Cru est tout simplement remarquable, si tant est que j'aie les moyens d'en juger. Disons donc qu'il me semble remarquable.


Vendredi 6

Dix heures. – Virulent et surprenant accès de niaise sottise de la part de Fredi Maque, qui grave dans le blogomarbre ces deux fortes pensées : « De toute façon c'est la femme qui décide. Quand elle vous dit fais-moi un bébé, vous vous exécutez sans trop réfléchir. Un homme un vrai doit assumer son moment d'égarement, et considérer sa chance qu'une femme l'a voulu pour père de ses enfants. »

Cette poussée de fièvre paternolâtre fait suite à un billet de Messire Étienne, lequel s'appuie lui-même sur un extrait de mon journal du mois dernier, celui où je rapporte le court échange entre Philippe Muray et Milan Kundera à propos de la bénédiction que représente la non-reproduction. Jacques Étienne, lui, se lance alors dans une ode à la paternité, à commencer par la sienne. Comme semble le vouloir ce sujet, il sombre assez nettement dans la guimauve, ce qui est fort inhabituel chez lui. Et, comme de juste, il en vient rapidement à inverser les termes de la question, c'est-à-dire que c'est lui qui se met à plaindre les malheureux qui n'ont pas voulu d'enfant, en s'attristant de tout ce qui leur manque. Le tout en usant de termes si généraux, si “éthérés” qu'ils préviennent d'avance toute possibilité de contestation ou d'objection.

Du reste, qui songerait à contester ou à objecter ? Les “non reproduits” dont je fais partie ne cherchent que fort rarement à convaincre les “cousus d'enfant” (expression gombrowiczienne) qu'ils ont eu tort d'engendrer. Pour la bonne raison qu'ils s'en foutent, du moment qu'on ne les oblige pas à faire pareil. Mais c'est précisément ce qui, presque toujours, froisse les cousus d'enfant : que l'on puisse ne pas jouer le jeu, s'abstraire de la règle, se dispenser de la corvée, ou de ce qu'on regarde comme une corvée. On dirait presque qu'ils vivent cela comme une insulte. Ou une provocation.

C'est tout de même curieux, quand on est submergé, des décennies durant, par un tel flots de joies, de bonheurs, de liesses, quand on est à ce point comblé par la contemplation de sa progéniture, de continuer à s'irriter de la petite bande de ceux qui ont voulu rester à l'écart du grand troupeau, en ne demandant qu'à pouvoir brouter à leur guise sans avoir à surveiller leur progéniture absente…

Deux heures. – Si on demande aux gens, aux gens qui savent ce qu'est un livre, de citer des œuvres ayant été inspirées par la guerre de 14, ils n'en connaissent généralement que deux, des romans l'un et l'autre : Le Feu et Les Croix de bois. Il est amusant de constater que, en cinq ou six pages pour chacun, Jean Norton Cru réduit Henri Barbusse et Roland Dorgelès à l'état de petit bois, voire de sciure, tant il ne laisse rien debout de ces deux romans, les deux best-sellers du genre, rappelons-le, dont le premier a obtenu le Goncourt en 1916, tandis que le second se le faisait rafler de justesse en 1919 par Marcel Proust (en partie grâce à l'énergique campagne de Léon Daudet). Si l'on en croit Cru – et il donne des dizaines d'exemples très concrets de ce qu'il affirme –, Barbusse et Dorgelès ne seraient rien d'autre que des truqueurs, le second encore davantage que le premier, véhiculant au sujet des tranchées, des poilus, des combats, etc., les clichés les plus absurdes – lesquels clichés étaient déjà tournés souvent en ridicule à l'époque, et par les combattants eux-mêmes.

Cela dit, notamment en ce qui concerne les romans, justement, il ne faudrait pas prendre le Témoins de Cru pour une sorte de bible. Car il s'attache avant tout, et même presque exclusivement, à la véracité des récits qu'il examine, à leur authenticité, et beaucoup moins, voire pas du tout à leur valeur proprement littéraire. Du reste, il a l'honnêteté de le préciser lui-même. C'est ce regard particulier qui le conduit à déprécier par trop le Clavel soldat de Léon Werth que, le relisant en ce moment même, je persiste, moi, à trouver un livre remarquable.

Six heures. – Franc sursaut en lisant ceci chez Léon Werth (p.76 de l'édition de Viviane Hamy) : « On marche jusqu'à trois heures du matin. On arrive à Nancy. Des masses d'arbres avancent sur la Meuse en proue de navire. » Pauvres Nancéens ! Ils étaient déjà traversés par la Meurthe et bordés par la Moselle, voilà qu'ils doivent en plus se taper la Meuse ! Je n'aimerais pas être à leur place en cas d'inondation. D'autant que, désormais, les inondations quasiment mensuelles à cause du réchauffement climatique… ou du Covid… ou du racisme endémique… j'avoue que je m'y perds un peu…

Blague à part, je suis tout de même étonné que personne, au fil des éditions successives de Clavel soldat, n'ait jamais repéré et rectifié cette bourde. Et dire que, le mois dernier, on avait déjà dû subir, du fait de Michel Déon, le détournement du Tage de Tolède vers Madrid : où s'arrêtera-t-on ? Verra-t-on demain la Garonne arroser Périgueux ? La Seine passer à Évreux ? La Loire traverser Châteauroux ? Et pourquoi pas l'Atlantique baigner Cherbourg ? Voire Calais ?


Samedi 7

Neuf heures et demie. – Je ne suis pas météorologue, mais j'ai la nette impression que novembre est parti pour durer jusqu'à la fin août. Au moins.

– En principe, nous devrions être, depuis hier, dans un hôtel de Veules-les-Roses et passer aujourd'hui la journée chez ma sœur, avec piscine et barbecue au programme – barbecue pour tout le monde mais piscine seulement pour les autres, en ce qui me concerne. Nous avons tout annulé il y a déjà deux semaines, pour cause d'excessives guignolades sanitaires ; vu le temps, on ne peut que s'en féliciter – et d'ailleurs c'est ce qu'on fait : on s'en félicite.

– L'information décoiffante du jour se présente en fait sous la forme d'un diptyque, dont le premier panneau aurait été dévoilé hier et le second ce matin. Voici ce que ça donne chez mes analphabètes d'élection :

Panneau 1 : « En Espagne, un Français qui a jeté son mégot par la fenêtre de sa voiture recherché par la police. »

Panneau 2 : « Espagne : les Français recherchés après avoir jeté un mégot se sont rendus. »

Je regrette beaucoup que ces foies jaunes entarlouzés se soient rendus : j'aurais trouvé nettement plus beau qu'ils fussent abattus par la vaillante guardia civil au terme d'une course poursuite effrénée. D'autre part, nul ne nous a pour l'instant expliqué comment le Français d'hier avait fait pour ce multiplier spontanément en moins de vingt-quatre heures, et sans sortir de sa voiture.  

Six heures. – En ayant fini avec Werth et son Clavel, et en attendant la “relève” que devrait m'apporter le vaguemestre dans les prochains jours (en espérant qu'il ne soit pas bloqué par un feu de salve dans la tristement célèbre “Côte de la déchetterie”), j'ai repris les Mémoires d'un Parisien de mon cher Galtier-Boissière, avec l'intention de ne lire que les trois parties qui concernent “sa” guerre de 14. Mais je me et je le connais : si les troupes fraîches n'arrivent pas très vite, j'aurai sans doute du mal à le quitter, même après armistice signé.


Dimanche 8

Deux heures. – Sans doute emportée par son bon cœur – ou parce qu'elle a le “spécial copinage” chevillé au corps –, Élodie Jauneau se fend d'une critique dithyrambique à propos du roman publié en auto-édition par un autre blogueur (celui qui s'interrogeait à propos de sa “structuration narrative”…). Elle s'y montre, dans cette critique, particulièrement admirative de ce qu'elle appelle le “sens de la métaphore” de l'ami en question. Le malheur est que, ivre d'enthousiasme, elle se croit obligée de donner un exemple de ce don merveilleux de l'auteur. Et voilà ce que ça donne : « Il entonne ça juste à côté de Gégé, qui le regarde avec la tendresse d’un quartier de viande accroché à un croc de boucher. » Et voilà comment une ligne malencontreuse peut suffire à foutre par terre une page et demie de louanges.

– Je disais tout à l'heure à Catherine à quel point je bénissais, en notre époque, le développement du marché du livre d'occasion et la si facile accession que l'on y a, sans avoir à sortir de chez soi. Je revenais de ce clavier (?) grâce auquel je venais de commander deux livres de près de 700 pages chacun, en format “non poche” pour exactement dix euros, livraison comprise.

À l'exception peut-être de la masturbation, je crois qu'il n'existe plus, désormais, de passion moins coûteuse que la lecture – laquelle, en plus, ne rend pas sourd (mais miraud ou aveugle, c'est bien possible).


Lundi 9

Dix heures. – Dans ses Mémoires d'un Parisien, Galtier-Boissière consacre tout un chapitre, fort réjouissant, à certaines personnalités de l'époque connues pour leurs “mots”. C'est par exemple le peintre Forain disant d'une dame juive, convertie de très fraîche date au catholicisme : « Il y a à peine huit jours qu'elle connaît la Vierge et elle l'appelle déjà Marie… » C'est Léon Daudet rebaptisant Abel Hermant, homosexuel notoire, “l'Abel au bois d'Hermant”. De Degas, on connaît le sobriquet dont il avait affublé le peintre Helleu : “le Watteau à vapeur”. On sait moins qu'il avait surnommé tel autre peintre (j'ai déjà oublié son nom) prénommé Léonard : “Léonard de vingt sous”. Et l'anecdote elle aussi bien connue : Jean-Louis Forain recevant Edgar Degas, et très fier de s'être fait installer le téléphone à domicile, chose encore rare à l'époque, demande à un ami de l'appeler pendant que son hôte sera chez lui, espérant l'épater. Mais, après l'appel en question, Degas : « Donc, si je comprends bien, on vous sonne et vous y allez… » On peut essayer d'imaginer, l'espace d'un instant, ce que les deux peintres penseraient de nos zombis post-modernes, vissés à leurs téléphones portatifs comme le galérien à sa rame.  

Onze heures. – Apportés à l'instant par le facteur : les Études sur le combat d'Ardant du Picq ainsi que les Mémoires d'un rat de Pierre Chaine. Je vais donc pouvoir abandonner Galtier-Boissière à ses Années Folles et retourner de ce pas dans l'enfer des tranchées…

– Et l'information asilaire du jour : « Des blogueurs culinaires veulent que le mot “curry” ne soit plus employé à propos de la cuisine indienne car il serait lié aux Blancs. » Il n'y pas que ça, ne soyez pas timorés, les gars : un Européen préparant un curry d'agneau ou se mitonnant un poulet massala ne se rendrait-il pas coupable d'une infâme “appropriation culturelle” ? Sans même parler, à l'inverse, de tous ces Africains et ces Asiatiques qui s'envoient des Big Mac sans penser à mal, les innocents ! Et, pendant que nous y sommes, ça me fait penser qu'il serait grand temps de trouver un autre nom, moins stigmatisant, pour le blanc d'œuf. De même conviendrait-il, la nuit étant tombée, de ne plus dire “il fait noir”, mais plutôt “il fait divers” ou encore “il fait racisé”.


Mardi 10

Dix heures. – Dans les pages que Galtier-Boissière consacre aux deux ou trois années qui suivirent la Libération, le pseudonommé Aragon apparaît pleinement pour ce qu'il fut : une basse et répugnante crapule. Évidemment, il y en eut bien d'autres, notamment dans les rangs du parti communiste, à commencer par la Triolet qui était à bonne école ; mais enfin, lui, comme aurait dit Audiard, “c'est une synthèse”.

Midi. – Je fais absolument miens, et d'enthousiasme, ces deux quatrains de Raoul Ponchon (1848 – 1937), délicieux poète dipsomane :

Oh ! n'avoir jamais dans le dos

Un laquais m'offrant du bordeaux,

Surtout, je l'avoue sans vergogne,

Que je préfère le bourgogne.


Je veux la bouteille de vin

Toujours à portée de ma main. 

C'est moi seul qui dois être juge

Du rouge-bord que je m'adjuge.

C'était, hors la commande, la première volonté que j'exprimais au sommelier, à l'époque où Catherine et moi accordions notre pratique à certains restaurants hautement fréquentables : j'indiquais, assez fermement pour être obéi sans discussion, que je voulais à portée de main gauche le seau où fraîchissait le chablis ou le montrachet que nous avions choisi, en précisant que j'entendais opérer moi-même le transvasement du  liquide doré de son flacon jusque dans mon verre, sans devoir attendre qu'un quelconque loufiat daignât venir le faire. C'était là une condition indispensable à un repas réussi. Et onc ne bûmes de bordeaux lors de ces soirées-là.

– Reçu au courrier : Orages d'acier de Jünger et Nous autres à Vauquois d'André Pézard. Comme je viens tout juste d'en finir avec Galtier-Boissière, ma remontée vers le front et les premières lignes est imminente.

Six heures. – Mes Atlanticoïdaux, qui en plus d'être analphabètes sont de bouillants “réchauffistes” nous avertissent aujourd'hui d'une chose à la fois grave et très rassurante. Voici :

« La réduction des émissions de carbone est un objectif atteignable mais il est loin d’être évident que la planète y parvienne. »

Ce qui est grave, bien sûr, c'est que nous continuions à produire des émissions de carbone, alors qu'il serait plus sage de se contenter de nos bonnes vieilles émissions de télévision. Ce qui est rassurant, en revanche, c'est que, si on relit bien la phrase, ou ce qui s'y apparente vaguement, on constate que, désormais, c'est la Terre elle-même qui doit faire des efforts pour arranger les bidons climatiques. Mais alors, si c'est la planète qui “fait le job”, qu'est-ce qu'ils ont nous casser les couilles comme ils le font ?

– Bon, en arrivant devant ce clavier, je voulais dire deux ou trois chose à propos des Orages d'acier (encore un coup du réchauffement climatique, je gage). Mais, du coup, étant parti sur autre chose, je n'ai plus guère envie de me “remettre à l'établi” : on verra demain.

– Allez, tout de même, une dernière tite info : « Covid 19 : le “plan blanc” déclenché en Nouvelle-Aquitaine. » Un plan blanc, vraiment ? J'attends avec impatience et gourmandise la réaction des nègres aquitains z'et associatifs…


Mercredi 11

Dix heures. – Revenons donc à ces Orages d'acier. Le tout frais lecteur de Ceux de 14 ouvre ce livre, précisément ce livre-là, pour avoir en quelque sorte un autre “son de cloche”, pour voir la guerre sous un angle qui, pense-t-il sans doute très naïvement, sera différent. Et c'est l'étrangeté qui lui saute aux yeux dès les premières pages : l'expérience de l'Allemand et celle du Français sont exactement semblables. Ils vivent dans les mêmes conditions, ressentent les mêmes choses – mais pas forcément de manière simultanée –, se plaignent pareillement de la pluie qui s'insinue partout, des lacs de boue dans quoi l'on patauge constamment, sont confrontés aux mêmes pénibles spectacles, etc. L'étrangeté devient vraiment troublante lorsque le soldat Jünger, après un bref “stage” en Belgique, revient au front avec le grade de sous-lieutenant. C'est vers la fin de février 1915 et il se retrouve aux Éparges, c'est-à-dire à l'endroit exact dont, quelques jours plus tôt, après avoir pris trois balles dans le corps, le sous-lieutenant  Maurice Genevoix a été évacué. Si bien que le lecteur doit lutter contre lui-même pour ne pas accepter l'idée que, sur décision d'un quelconque sous-fifre d'état-major, le jeune officier français a été simplement remplacé par un autre sous-officier qui, par hasard, se trouverait être allemand, mais qui, hormis ce “détail”, serait en tout point identique à lui et voué au même avenir précaire.

Cela étant, j'ai pour l'instant l'impression que le livre de Jünger reste plutôt inférieur à celui de Genevoix. Il est vrai que je n'en ai guère lu plus du quart. 

– L'information rassurante de ce jour : « La rémunération des patrons du CAC 40 va rebondir en 2021. » Justement, on était de plus en plus nombreux à s'inquiéter pour eux. Cela dit, il reste au moins une question en suspens dans cette affaire : contre quoi cette rémunération va-t-elle pouvoir rebondir ? Car, bien sur, le verbe “augmenter” paraît beaucoup trop chiche, trop pauvre, trop galvaudé, quand on œuvre chez les ignares rebondissants d'Atlantico. Analphabète un jour, analphabète toujours.

Six heures. – J'apprends (avec un petit ricanement à peine perceptible par une ouïe humaine) que, parmi les nouvelles mesures gouvernementales destinées à freiner l'épidémie de petit Chinois, figure en bonne place… la fin de la gratuité des tests. C'est logique.


Jeudi 12

Dix heures. – J'ai abandonné Orages d'acier juste avant la bataille de la Somme ; non par crainte du feu, mais parce que Herr Jünger m'ennuyait. J'aurais pu le prévoir d'ailleurs : j'ai dû tenter, au fil des années, de lire trois ou quatre livres de lui (Les Falaises de marbre et son journal d'occupation, entre autres), et je n'ai jamais été fichu d'en terminer aucun, pour la même raison. Pour le remplacer, j'ai ouvert les cahiers de Louis Barthas, tonnelier socialiste de l'Aude et, bien entendu, ancien combattant de la Grande Guerre. Restons entre Français, merde !


Vendredi 13

Dix heures. – Quand on lit les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier de son métier et nanti de son seul certificat d'études, on se demande combien de nos bacheliers contemporains seraient capables d'écrire un français aussi élégant – même si pas toujours exempt de certaines lourdeurs, lesquelles ne gênent en rien la lecture. Au “doigt mouillé”, je dirais : pas plus d'un sur cent (et pourtant ils exiiistent ! s'époumonait Léo Ferré…). On m'objectera que, parmi les tonneliers certifiés du début du XXe siècle, la proportion n'atteignait peut-être même pas un sur mille. C'est possible en effet. Mais savoir écrire, rendre compte, s'exprimer, etc. ne faisait nullement partie des choses que l'on attendait de ces hommes-là. Alors que, à une date somme toute encore récente, c'est bien ce qu'on était en droit d'exiger d'un bachelier.

– Cet après-midi, aller-retour à Évreux pour consultation d'un gastro-entérologue, que je ne connais pas encore mais que Catherine a déjà vu. Il s'agit d'une visite “de contrôle”. Subissant – avec succès – une coloscopie aux alentours de 2016 (on fête comme on peut son entrée dans la retraite…), le praticien d'alors (le moniteur de la colo…) m'avait renvoyé dans mes foyers en me disant : « Je vous revois dans cinq ans, n'est-ce pas ? », ou quelque chose d'approchant. Comme je suis un homme essentiellement conformiste et obéissant, le quinquennat étant écoulé, je retourne docilement me présenter chez un homme de science qui, pour n'être pas le même que le précédent, va probablement lui aussi m'infliger dans les semaines à venir une trouducuscopie, que l'on pourrait également appelé un gastrorama. Bref, je présage qu'il va faire jouer à plein sa mentalité néo-côlonialiste. 

En réalité, la chose que j'espère fermement de lui est qu'il ressortisse à l'espèce des médecins “toujours à l'heure” et non à l'abominable race contraire. On verra ça aux environs de quatre heures moins le quart, heure de mon rendez-vous.


Samedi 14

Dix heures. – J'arrive par hasard sur un blog dont j'ignorais tout il y a encore une vingtaine de minutes. Le dernier billet publié, il y a trois jours, commence ainsi :

« Je me rends compte que je ne sais plus écrire. Que les phrases ne viennent plus. Que les idées meurent dans mes doigts et s'évanouissent à la surface des touches. Je ne sais plus coucher sur les pixels ce que je ressens vraiment, cette foultitude de choses que j'aimerais pouvoir exprimer et que je mets un temps infini à analyser, comprendre, déconstruire. Tout ce qui, avant, me permettait de rédiger des billets denses et introspectifs. »

Des billets denses et introspectifs ? Fichtre ! Et les chevilles, ça va ? Cela dit, voilà ce qui arrive, à force de trop coucher sur les pixels : on finit par s'y assoupir. Le billet s'intitule : Je ne sais plus écrire. Ce que, en effet, les quelques lignes qui suivent semblent confirmer. Mais j'ai un léger doute à propos du “plus”…

(Un peu plus tard : je viens de lire – assez rapidement, avouons-le – les cinq ou six derniers billets du blog en question : beaucoup d'auto-apitoiement ; trop pour ma capacité d'absorption en tout cas. Par contre, j'ai été assez surpris de me rencontrer dans sa blogoliste.)


Lundi 16

Neuf heures. – Depuis maintenant quatre cents pages que je sillonne l'Artois et les Hauts de Meuse sur les pas de Louis Barthas, j'ai découvert, en ces contrées que je connais fort mal, des villages aux noms dont l'originalité me ravit. Il y a les inséparables jumeaux : Trouan-le-Grand et Trouan-le-Petit, dont on se demande si le second ne devrait pas porter plainte pour discrimination, stigmatisation ou encore petitophobie. Je suis également passé par Tilloy-les-Conti, qui vous a des allures de prince du sang ; ou encore Sailly-Saillissel, dont on plaint sincèrement ceux de ses habitants qui seraient affligé de zézaiement. Parfois, l'originalité atteint au saugrenu. Dans ce domaine, mon préféré est, et restera sans doute, situé entre Nœux-les-Mines et Loos-en-Gohelle : Mazingarbe-les-Brebis. 

Bon, en réalité, cette petite ville, qui comptait 8035 habitants en 2018, s'appelle simplement Mazingarbe. Mais l'un de ses quartiers est effectivement celui des Brebis, et c'est bien ainsi qu'à plusieurs reprises Barthas nomme l'endroit où il échoue : Mazingarbe-les-Brebis. Je ne m'en lasse pas.

À propos de Barthas, je me suis rendu compte seulement hier qu'il était né en 1879, c'est-à-dire qu'il fut l'exact contemporain de mon arrière-grand-père Charles, que j'ai bien connu puisqu'il n'est mort qu'en 1968. Barthas, lui, a eu moins de chance, sa propre mort étant survenue en 1952. Cela dit, pour ce qui fut de la chance il n'eut pas trop à se plaindre, ayant survécu sans blessure importante à plus de quatre ans de guerre, passés presque toujours en première ligne. 

La chance de mon aïeul, du strict point de vue de la guerre, était survenue plus tôt dans sa vie : rendu borgne à la suite d'un accident de chasse, il n'avait bien entendu pas été mobilisé en août 14.

Quant à Louis Barthas, je l'ai abandonné tout à l'heure au tout début de novembre 1916, “dans la boue sanglante de la Somme”, où je vais aller le retrouver de ce pas : je ne tiens pas à risquer le conseil de guerre pour désertion…

Six heures. – À l'heure où le terrible petit Chinois ravage la planète (et la cervelle de ses occupants), la Côte d'Ivoire lance sa campagne de vaccination. Contre le virus Ebola. Sont cons, ces racisés, j'te jure…


Mardi 17

Dix heures. – Commencé, hier en fin de journée, à lire Nous autres à Vauquois, extraordinaire récit de guerre dû à André Pézard qui, des années plus tard, deviendra le titulaire de la chaire de littérature et de civilisation italiennes au Collège de France, puis, le traducteur et éditeur de Dante pour la Pléiade. Il est très difficile, quand on lit ces pages, de se persuader que l'homme qui, chaque jour, prenait ces notes étonnantes de maturité avait à peine 21 ans, c'est-à-dire était sorti tout juste de l'adolescence. Il y a là quelque chose de prodigieux, presque effrayant. 


Mercredi 18

Neuf heures. – Bernard de Chartres a dit, on le sait, que les hommes de son époque étaient des nains juchés sur des épaules de géants. Cela, c'était au XIIe siècle, d'autres ensuite ont perpétué cette vision des choses, qu'on pourrait qualifier d'orgueilleuse humilité. Notre époque a décidé que cela suffisait. Abandonnant l'orgueil pour la vanité et jugeant l'humilité indigne de leurs précieuses personnes, ils ont sauté des épaules jusques à terre. Puis, s'avisant de la disproportion croissante entre leur micro-taille et celle des géants dont ils venaient tout juste de se déjucher, ils ont commencé, bruyants et fiévreux, à en abattre une à une les statues.

– C'est un petit malin celui qui, un beau matin, saisi par une inspiration subite, a décidé qu'il fallait dare-dare remplacer l'expression  “réchauffement climatique” par son variant : “dérèglement climatique”. Ainsi, les ex-réchauffistes sont couverts de tous côtés. Car si vous vous risquez à ironiser – comme il m'arrive de le faire… – sur le fait que vous avez été contraint de remettre le chauffage en marche au beau milieu d'août, rien de plus facile désormais que de vous clouer le bec avec un péremptoire : « Tout à fait logique : c'est le dérèglement climatique ! » Et ça fonctionne tout aussi bien pour ceux, à mille kilomètres d'ici, qui crèvent de chaleur. Père, gardez-vous à droite ! père, gardez-vous à gauche…


Jeudi 19

Midi. – Michel Desgranges, qui prise autant que moi les informations asilaires, m'informe de celle-ci, qui vaut son pesant de mégots : le grand patron de Philip Morris, plus gros producteur mondial de cigarettes, vient de demander que l'on interdise la vente de cigarettes en Grande-Bretagne. Je viens de lui répondre ceci : « En effet, la frontière entre la réalité et la cocasserie pure devient de plus en plus poreuse ! Ce ne sera plus très long que l'on verra se regrouper en ligues les prostituées éparses, afin de prôner plus efficacement abstinence et chasteté… »

– André et Béa, nos amis alsaciens, doivent nous arriver dans le courant de l'après-midi : champagne et chablis sont déjà au frigo, profitant de la place libérée par les fromages normands au lait cru. Et la carbonnade flamande mitonnée dès hier par Catherine n'attend que notre bon vouloir et nos appétits.


Vendredi 20

Midi. – Soirée fort agréable, hier, avec André et Béa. La chose n'est pas surprenante : je crois bien n'avoir jamais, ces quarante dernières années, passé avec eux une soirée qui ne le fût point. Comme de juste, les deux femmes se sont  montrées raisonnables, cependant qu'André et moi faisions honneur aux deux bouteilles de chablis 1er cru dont j'avais fait emplette et aux deux d'excellent riesling apportées par nos hôtes. Si bien que j'étais, ce matin, encore vaguement comateux. André, lui, s'est courageusement installé au volant de leur voiture, direction Cabourg ; exploit dont j'aurais été pour ma part bien incapable.

– J'aime bien l'assimilation – trouvée dans les Mémoires d'un rat de Pierre Chaine – des officiers supérieurs à des porcelaines : richement décorés, mais n'allant pas au feu…

– Parlant de la guerre de 14 et de ces soldats tués que je ne cesse de rencontrer puis de perdre depuis quelques semaines, André et moi nous sommes avisés que, par leurs dates de naissance, ils seraient nos arrière-grands-pères, tout en étant plutôt, par l'âge où la mort les a fixés à jamais, plutôt nos fils voire nos petits-fils. [Note du 31 août : me relisant, je m'aperçois que j'avais déjà fait, et tout seul, ce rapprochement quelques jours plus tôt.]


Samedi 21

Dix heures. – Reçu hier un himmel semblant émaner d'une personne des Belles Lettres – personne réellement existante –, me demandant l'envoi d'un RIB, afin de me verser je ne sais quel reliquat de droits d'auteur. Message a priori suspect car, étant donné les mirifiques sommets atteints par mes ventes de livres, j'imagine mal comme les Belles Lettres pourraient me devoir de l'argent ! Consulté aussitôt, Michel Desgranges a trouvé lui aussi cette demande comme fort douteuse : il doit se renseigner et me tenir au courant. De toute façon, jamais je n'aurais envoyé de RIB sans avoir procédé, au moins, à une vérification téléphonique. 

(D'un autre côté, je me dis à l'instant que, s'il s'agissait d'une arnaque, elle serait bien stupide et parfaitement inopérante, puisqu'il m'est demandé d'envoyer ce RIB à une authentique employée des Belles Lettres et à l'adresse réelle de cette personne. Bizarre…)

– Suite à une rupture de flux dans les arrivages “Grande Guerre”, j'ai réveillé Fustel de Coulanges et sa Cité antique.


Dimanche 22

Dix heures. – Achevant presque le livre de Fustel de Coulanges dont je parlais hier, je me sens taraudé de l'envie – et ce n'est pas la première fois… – de lire son autre grand ouvrage en six volumes : Histoire des institutions politiques de l'ancienne France. Malheureusement, il n'existe aucune édition récente (en tout cas je n'en trouve pas trace) et la seule offre que j'ai trouvé de l'ensemble, en édition ancienne, est proposée à trois cents euros, ce qui est déraisonnable pour ma bourse. Je vais donc devoir y renoncer, ce qui a tendance à m'irriter un peu.

– Repris Madame du Deffand et son monde, de Benedetta Caveri, dont je suppose qu'elle a été ainsi prénommée en l'honneur de son grand-père, Benedetto Croce. J'en avais précédemment (c'est de plus un “précédemment” qui remonte assez loin) tellement peu lu que j'ai jugé bon de de reprendre sa lecture da capo. Je me trouve plutôt mieux dans le monde de Mme du Deffand que dans le mien, décidément.


Lundi 23

Neuf heures et demie. – Commencé hier soir à regarder une série dont je n'avais jamais entendu parler (il est vrai que je parle à peu de gens…), The Unit. À l'instar de Vivaldi, elle comprend quatre saisons mais, prudemment, je n'avais acheté que la première. J'y avais été incité par le fait qu'elle est due, cette série, à Shawn Ryan, le créateur de l'une des deux meilleurs séries policières que je connaisse : The Shield (l'autre étant The Wire, en français Sur écoutes). Les trois premiers épisodes se sont montrés suffisamment intéressants pour que je commande dès ce matin la saison suivante. Comme je n'ai pas envie de me fatiguer pour si peu, voici le résumé qu'en donne Dame Wiki :

« Cette série met en scène une unité spéciale de l'armée américaine, la Delta Force, chargée de missions antiterroristes secrètes et dangereuses dans le monde entier. La série suit également le quotidien des épouses, fiancées ou veuves de ces soldats.

« Un des ressorts de l'intrigue tient au caractère ultra-secret de cette unité. Les épouses, ne pouvant se confier à personne, forment une communauté soudée et doivent subir sans broncher les remarques sur leurs "planqués de maris". La couverture de l'unité est en effet une division de logistique (le nom officiel de l'unité est "303rd Logistical Studies Group"), activité éminemment peu dangereuse. L'unité est stationnée sur une base fictive nommée "Fort Griffith" (Belleau Wood). »

Voilà, voilà…

Midi. – Quelques lignes de Mme du Deffand, dans une lettre par elle adressée à Walpole le 23 août 1777 : « Toutes les histoires  universelles et les recherches des causes m'ennuient ; j'ai épuisé tous les romans, les contes, les théâtres ; il n'y a plus que les lettres, les vies particulières, et les mémoires écrits par ceux qui font leur propre histoire, qui m'amusent et m'inspirent quelque curiosité. » J'ai aussitôt pensé à Michel Desgranges qui, me semble-t-il, a suivi et suit encore la même “pente” que la marquise.  


Mardi 24

Neuf heures et demie. – La grande nouvelle du jour n'intéressera personne que moi : “ma” boulangerie est enfin rouverte ! Je n'y fus pas dès l'ouverture, mais pas loin…


Mercredi 25

Dix heures. – Étant depuis plusieurs jours en compagnie de la Craveri (Madame du Deffand et son monde), j'ai décidé d'y rester, en reprenant L'Âge de la conversation, lu une première fois il y a quelques années. L'enchaînement est d'ailleurs assez cohérent, car on retrouve dans ce second ouvrage des thèmes et une “ambiance” qui existaient déjà dans le premier, mais avec une ouverture de compas nettement plus large : si le premier livre nous donnait à voir la France intellectuelle depuis la Régence jusqu'à l'orée des années 1780, le second s'ouvre avec le début du XVIIe siècle et l'hôtel de Rambouillet, pour se terminer avec la grande catastrophe de 1789. Et comme Benedetta Craveri n'est plus liée par un sujet central (Mme du Deffand), son tableau semble plus riche et plus varié.

Quand ce livre-là sera terminé, je ne changerai pas beaucoup d'atmosphère, puisque la marquise de Pompadour est attendue ici d'un jour à l'autre – tout au moins le récit de son existence. Ainsi que les mémoires de Mme de Staal-Delaunay, comme je crois l'avoir déjà dit. 

Trois heures. – Eh bien, le himmel que j'évoquais samedi dernier était finalement tout ce qu'il y a de plus authentique, ainsi que me l'a confirmé Michel ce matin. J'ai donc aussitôt envoyé mon RIB à qui-de-droit, me réjouissant par avance de la pluie d'or qui allait s'abattre sur moi. Et, en effet, qui-de-droit (d'auteur, évidemment) m'a aussitôt averti qu'elle venait de virer à mon compte la somme de 34,19 € net. On va donc remplacer le chablis grand cru par un petit muscadet sans prétention…


Jeudi 26

Dix heures. – M'est venue tout à l'heure, lisant la Craveri, l'idée d'un billet, que j'imagine assez copieux, tournant autour de Madame de Sévigné et de ses petits camarades de jeu de l'époque. Comme nous allons être, cet après-midi, relégués dans la Case par la technicienne de surface, hautement citoyenne et, on l'espère, durable, je profiterai peut-être de cet exil de quelques heures pour l'écrire.  (Et, bien entendu, si finalement je ne le fais pas, il se trouvera des lecteurs de ce journal pour protester contre son absence – je sais même déjà lesquels…)

Quatre heures. – D'après ce que je lis, Jean-Michel Blanquer aurait annoncé que “78% des professeurs ont terminé leur schéma vaccinal” (c'est moi qui souligne). Il paraît que ce monsieur serait ministre de l'Éducation nationale, ce qui éclairerait beaucoup de choses.


Vendredi 27

Neuf heures. – J'apprends que la rentrée scolaire, pour cause de petit Chinois vindicatif, est repoussée au 13 septembre. D'un côté, la nouvelle me rajeunit, puisque c'est toujours dans ces parages-là qu'elle avait lieu lorsqu'elle me concernait. D'un autre côté, je me demande si ce bref report sera suffisant pour que le microbe, vaincu par tant d'opiniâtreté, se résigne à rendre les armes. Mais enfin, n'étant élève, ni parent de, ni professeur, j'ai tendance à m'en ficher un peu. Je suppose que Marco Polo doit se réjouir de ces petites vacances supplémentaires et inespérées qui lui sont offertes, et m'en réjouis donc pour lui.

– L'information capitale de ce jour : « Bruno Retailleau renonce à se présenter à l'élection présidentielle. » Je suis déçu, mais déçu à un point… Parlons d'autre chose, tiens.

– Commencé il y a une heure à lire les Mémoires de Madame de Staal-Delaunay, dame d'honneur durant environ trente ans de la duchesse du Maine, elle-même petite-fille du Grand Condé.

 

Samedi 28

Deux heures. – Adrien, le neveu “japonais” de Catherine, devrait nous arriver mercredi, à peu près à l'heure de l'apéritif (c'est un garçon qui connaît les usages). J'irai le chercher à l'une de nos deux gares, Vernon ou Évreux, j'ai oublié, si tant est que je ne serai pas mort avant dans d'atroces souffrances, devant, le matin même, aller me faire injecter ma première dose de vaccin anti-chinois. À défaut de me tuer, j'espère au moins qu'il ne m'empêchera pas de savourer quelques verres de chablis en compagnie de notre hôte.

Catherine et lui, se mettant d'accord par SMS (ou quelque chose d'approchant : je ne suis pas spécialiste de ces choses), ont décidé d'aller passer à Chartres la journée de jeudi ; je resterai donc seul ici avec Charlus : n'étant pas muni du tout-puissant ausweis sanitaire, je me voyais assez mal mastiquer un triste sandwich dans la voiture pendant qu'ils iraient festoyer dans une auberge locale.


Dimanche 29

Trois heures. – Fatalement, quand on se mêle de se pencher sur la vie de Madame de Pompadour, on est amené à croiser et recroiser Marmontel. C'est la raison pour laquelle je les ai tirés, lui et ses Mémoires, du rayon où, depuis quelques années, ils avaient tendance à s'assoupir.

– À part ça, l'été continue, imperturbable : 19° au plus chaud de l'après-midi, grand vent, nuages plombés, avec quelques petites ondées soudaines pour épicer le tout.

Six heures. – Jean-François Marmontel fut ce que nous appellerions aujourd'hui une “figure incontournable des lettres” dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Écrivain prolixe et à gros tirages, directeur de presse, nanti de charges officielles, familier de la plupart des écrivains mieux doués que lui, membre de l'Académie française dont il deviendra le secrétaire perpétuel… mais dont toute l'œuvre – à l'exception justement de ses Mémoires – est tombée en poussière en même temps que tombait l'ancien régime, et lui ne tardant pas à suivre le même chemin. Au fond, c'était une sorte de Jean d'Ormesson avant la lettre, à cette différence près que d'Ormesson n'a pas écrit les mémoires qui lui auraient laissé une petite chance face à la postérité. Quoique… sait-on jamais ?


Lundi 30

Trois heures. – Reçu ce matin au courrier le Loulou à Hollywood de Louise Brooks, aussitôt commencé malgré les ronchonnements de Marmontel, furieux de se voir délaissé, et qui plus est au profit d'une simple actrice. Mais Louise Brooks est-elle une “simple actrice” ? À l'évidence non. Cela dit, elle est aussi une actrice, et j'ai grande envie de la revoir sur écran – celui de mon téléviseur évidemment. J'ai trouvé un coffret regroupant ses trois films les plus célèbres, mais 80 euros, j'hésite… J'hésite d'autant plus que Catherine ne voudra pas les regarder, tel que je connais son amour des “vieilleries” cinématographiques, notamment lorsqu'elles sont  muettes. Si j'en ai encore l'envie à ce moment-là, je pourrai toujours l'acheter avant qu'elle ne s'envole pour Québec, en décembre prochain ; si tant est qu'un tel envol soit encore possible à ce moment-là.


Mardi 31

Dix heures. – Hier, Élodie Jauneau a publié un billet qui m'a fort intéressé. Elle s'y essaie au portrait, celui d'un clochard qu'elle rencontre à l'occasion de ses œuvres de charité (ça ne doit évidemment plus s'appeler comme ça, ni le clochard, ni les œuvres, mais on m'a compris). Tout naturellement, lui viennent sous la plume les poncifs qui traînent depuis plus d'un siècle dans la littérature médiocre, à propos du misérable hugolien toujours de bonne humeur, philosophe-sans-en-avoir-l'air, fin et cultivé sous des dehors hirsutes, capable de nous donner, à nous autres méchants bourgeois honteux, de superbes leçons-de-vie, etc.

On me dira que je suis mesquin gratuitement et que, peut-être, l'homme dont elle parle est réellement tel qu'elle le décrit, et que ce n'est la faute de personne, ni celle de la belle ni celle de son clochard, s'il se trouve correspondre aux clichés que j'ai dits. C'est vrai. Le problème est qu'Élodie s'est crue tenue de donner des exemples.  Et c'est là que ça se gâte un peu.

Réflexion de son philosophe, lorsqu'elle lui avoue être fatiguée : « Vous verrez, vous allez dormir comme un loir. Et demain, votre journée va être fantastique. » J'en déduis que ma grand-mère était elle aussi philosophe (mais non clocharde), elle qui, dans le même cas de figure, disait déjà : « Allez : une bonne nuit par là-d'sus et il n'y paraîtra plus ! »

L'homme cultivé ensuite : en matière de musique, il demande à écouter quoi ? qui ? Mozart ? Schönberg ? Ellington ? Monteverdi ?  Non : Simply Red, groupe de variété anglaise tiédasse (d'après ce que je viens d'aller écouter sur Toitube : j'en ignorais tout jusqu'à maintenant) et visiblement conçue pour séduire les pucelles de 13 ou 14 ans.

Un peu plus tard, on le rencontre, notre homme de la rue, en train de lire. Un livre ? Montaigne ? Balzac ? Tocqueville ? Non, il lit un magazine. Lequel ? France Dimanche. La contradiction violente entre ce titre et l'homme “surdiplômé, ultra cultivé” dont elle prétendait nous brosser le portrait ne semble nullement frapper la portraitiste, ni même seulement l'effleurer. C'est que le poncif est plus fort que tout. C'est le souverain poncif.

– Deux informations rigoureusement sans intérêt si on les prend séparément :

« Gérard Larcher ne voit pas d'autre solution qu'une primaire pour la droite. »

« Rachida Dati totalement opposée à l'idée d'une primaire à droite. »

Sont bien partis, tous ces pantins. Il est possible, cependant, que ce soit moi qui ne comprenne rien aux finesses de la politique, et qu'il y ait un gouffre entre une primaire pour la droite et une primaire à droite : je n'exclus rien.

– Je n'ai pas encore relu le journal de ce mois qui s'achève, mais j'ai l'impression que je vais le trouver particulièrement pauvre, lui qui n'est de toute façon jamais bien riche. Heureusement, le mois prochain, je pourrai – sauf si j'en suis mort – narrer par le menu mes aventures vaccinales, lesquelles commenceront dès demain matin. On peut s'attendre à de l'épique…

Deux heures. – Non, finalement, relecture achevée, je crois que la cuvée augustinienne ne diffère pas de ses aînées : ni pire, ni hélas meilleure.