samedi 1 février 2020

Janvier 2020









PETITE CRISE DE MUTISME








Mercredi 1er

Midi. – Parce que Kundera s'était mis à en parler d'une façon qui m'intéressait, dans ses Testaments trahis, j'ai ressorti le volume de Nietzsche que je possède et j'ai commencé, plein d'ardeur et de volonté bonne, à lire Humains, trop humains. J'ai refermé le livre au bout de dix pages, avec l'impression un peu déprimante de me trouver face à des textes non traduits. Marco Polo ne va pas être fier de moi.


Jeudi 2

Une heure et demie. – Téléphoné tout à l'heure à ma mère pour son anniversaire (87) comme je le fais chaque année depuis des temps immémoriaux – mis à part les quelques années où, écœuré des réveillons “festifs” parisiens, j'avais recommencé à passer le Nouvel An à la maison avec eux ; c'était à la fin des années quatre-vingt. Ce coup de téléphone m'a fait pensé que, 2019 étant mort, j'allais devoir transporter mon journal de cette année dans un nouveau livre Blurb, afin de lui offrir quand nous nous verrons. J'y songe avec un peu d'accablement car cet exercice m'est toujours assez pénible en ses débuts, dans la mesure où, d'une année sur l'autre, j'oublie totalement comment fonctionne le logiciel blurbien, et qu'il me faut donc tout réapprendre en tâtonnant. Par chance, ça revient tout de même assez vite… sauf lorsqu'ils ont tout changé depuis ma visite précédente.

– Il y a deux jours, Catherine s'est avisée que, cette année, en octobre, cela fera trente ans que nous vivons ensemble. et elle a décrété unilatéralement que je devais absolument “trouver quelque chose” pour célébrer dignement cet anniversaire. Je n'avais évidemment envie de rien moins. Je m'imaginais déjà, avec horreur et accablement, obligé de prendre l'avion pour aller feindre de m'extasier sur je ne sais quelle ville étrangère, du genre Venise, Rome ou Amsterdam, si ce n'est pire. Finalement, histoire de limiter les dégâts, je lui ai proposé un séjour de deux nuits dans un hôtel de luxe du Lubéron, avec escale à l'aller en Auvergne – dans un bon hôtel également – et en Bourgogne au retour. Et, finalement, l'idée s'est mise à me plaire à moi aussi, de cette petite (et coûteuse certes…) escapade. Ne serait-ce que parce qu'elle devrait nous permettre d'inviter les Moulier à dîner, pour peu que l'escale à Saint-Flour soit retenue, puis les Pluton une fois que nous serons provençaux, c'est-à-dire presque voisins d'eux. Mais on a le temps de penser à tout ça (et de changer d'avis…) vu que les réjouissances sont envisagées pour le début d'octobre.


Vendredi 3

Dix heures. – Parmi les âneries que mâchouillent constamment nos amis révolutionnaires, mon slogan préféré est sans conteste : « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ! » D'abord parce qu'il a l'ancienneté pour lui : on imagine que c'est ce qu'a dû grommeler le premier homme qui, ramassant un gros os d'animal, a eu l'idée de s'en servir comme gourdin pour intimer le silence à son voisin de grotte. Mais c'est surtout son côté aporétique qui me réjouit. Parce qu'enfin…Si l'on proclame que les ennemis de la liberté doivent être privés de liberté, cela signifie que l'on devient soi-même, à l'instant de la proclamation, un ennemi de la liberté. Donc, en tant que tel, on devrait, quasi simultanément, être soi-même privé de sa liberté d'expression. Mais alors, il n'y a plus personne pour réclamer la suppression de liberté pour les ennemis de la liberté. Si bien que le bâillon que l'on vient tout juste de nouer tombe de lui-même, et que notre réduit-au-silence peut de nouveau réclamer la suppression de liberté pour les ennemis de la liberté, etc. : le serpent croyait mordre à pleins crochets sur le réel, il a juste attrapé le bout de sa queue. S'il pouvait se la bouffer et s'auto-empoisonner, ça ne ferait de peine à personne.

– Je suis presque décidé à n'envoyer plus aucun texte à Causeur. À cause de cette pénible impression que j'ai, chaque fois, d'avoir régressé en âge au point de devoir me soumettre à un ridicule examen (un peu comme le personnage principal du Ferdydurke de Gombrowicz). Et aussi parce que le niveau de bêtise de la plupart des commentaires que provoque le moindre article a tendance à m'énerver dans un premier temps et à me déprimer vaguement dans un second. Tout cela, en outre, pour finir par être publié gratuitement. Il y a des limites à tout, y compris à ma sottise et à mon masochisme.


Dimanche 5

Onze heures. – Soirée très agréable, hier, avec Adrien. On s'est alcoolisé plutôt gentiment, ce qui, en ce qui me concerne, n'était pas arrivé depuis cinq ou six semaines. Vu le bordel dans les transports, nous le raccompagnerons tout à l'heure à Clichy, où une chambre d'hôtel l'attend, à deux pas du siège de L'Oréal où il doit travailler toute la semaine prochaine, avant de repartir pour Tokyo. De chez sa mère, qui vit entre Dole et Besançon, il nous a apporté un beau morceau de comté fort goûteux, ainsi qu'une saucisse de Morteau dont nous ferons nos délices d'ici quelques jours, je gage.

Sept heures. – L'aller-retour à Clichy s'est effectué du mieux possible, dans une circulation aussi fluide que nous pouvions la rêver. Il est vrai qu'en partant à une heure, nous avions mis toutes chances de notre côté. En tout cas, j'étais de retour à la maison dès trois heures. Un peu fatigué, certes (les soirées alcoolisées, même pas déraisonnables, se font de plus en plus sentir : mes “lendemains de la veille” s'alourdissent avec l'âge), mais content. Je sens que, d'ici une dizaine de minutes, je vais choisir notre film du soir aussi court que possible.


Mercredi 8

Une heure. – Commencé ce matin L'Œuvre au noir de Marguerite Yourcenar. J'en ai lu une centaine de pages et, d'enthousiasme, je viens de commander le volume de Pléiade contenant l'ensemble de ses œuvres romanesques. Même si cette pauvre Marguerite n'a aucune existence en tant qu'écrivain dans les différents dictionnaires du pitre Dantzig : j'assume. Du reste, elle n'en a pas davantage dans Une histoire de la littérature française de Kléber Haedens, relue ces jours derniers : je re-assume.

– Comme annoncé quelque part plus haut, j'ai voulu m'atteler à la confection de mon “journal papier” 2019. Je n'ai même pas réussi à me connecter convenablement à BookMachin. J'ai donc, très logiquement, renoncé à cette entreprise, au moins momentanément : il n'est pas impossible que, d'ici quelques semaines ou mois, je fasse appel à Catherine (que ses filles ont surnommée Mom Geek…) pour qu'elle enfonce à ma place ce maudit portail d'entrée.

– Après quelques jours d'hésitation, je m'étais finalement décidé, hier, à tirer un trait définitif sur ma collaboration bénévole à Causeur. Et c'est le moment qu'on choisi les autorités du site pour me relancer, en termes tout à fait aimables. Si bien que me voici de nouveau hésitant (mais tout de même penchant vers mon retrait), et, donc, agacé de l'être.

Sept heures. – Je ne me souvenais pas à quel point, dans ses articles de journaux, Barbey d'Aurevilly pouvait être verbeux. Quel que soit le sujet qu'il prétend traiter, il lui faut chaque fois trois ou quatre feuillets d'échauffement avant d'y entrer vraiment. Et, ensuite, on n'est jamais à l'abri d'une digression plus ou moins oiseuse. C'est à un point, parfois, que l'on a presque l'impression de lire un Juan Asensio qui serait enfin parvenu à apprendre le français. Et, comme de bien entendu, comme la plupart des critiques “de droite”, Barbey devient littéralement stupide dès qu'il se met à parler de Zola. Son éreintement de L'Assommoir est, de ce point de vue, un grand moment de comique. Il en bégaie de fureur, en postillonne d'indignation. Tout cela avec des airs de chochotte prenant des mines dégoûtées qu'elle pense être grand genre.


Vendredi 10

Trois heures. – Terminé hier soir le roman de Yourcenar : très impressionné. Séduit, même. J'ai hâte que n'arrive le volume Pléiade. En attendant, je relis Les Étonnements de Guillaume Francœur, de Fraigneau. Très bien aussi, mais forcément plus “daté”.


Samedi 11

Deux heures. – Un certain Denis Szalkowski, trouvé dans la blogoliste de Nicolas, fait ce matin un billet qu'il consacre au couple formé par le prince Henry de Sussex (vulgairement surnommé “prince Harry”) et sa starlette d'épouse. C'est bien entendu pour s'indigner, ou feindre de s'indigner, que l'on puisse, dans les différents organes de presse, consacrer du temps aux non-agissements de ces deux marionnettes britanniques. Dans son dernier paragraphe, sa péroraison, son envolée, il atteint à un irrésistible comique involontaire.  Il écrit :

« Je vous avoue avoir un peu de mal à comprendre comment une émission de télé française comme C à vous puisse consacrer autant d’énergie à nous vendre du temps de cerveau disponible. Ce jour-là, il n’y avait sans doute aucune information d’importance à traiter dans l’actualité, comme la disparition de l’espadon chinois, les feux australiens, la semaine des 4 jours en Finlande, les records de Wall Street, la pénurie de cannabis dans l’Illinois, l’hommage aux victimes de l’Hyper-Cacher, la nouvelle journée de mobilisation contre la réforme des retraites, le vote du Brexit et les manquements à la sécurité autour du site de Lubrizol. »

Je ne m'attarderai pas sur le subjonctif très hasardeux du verbe “pouvoir” de la première phrase. La première remarque que l'on peut faire est que notre valeureux pourfendeur ne semble pas avoir très bien compris le sens de l'expression “temps de cerveau disponible”. Mon petit Denis, il ne s'agit pas, pour la télévision de nous vendre du temps de cerveau disponible, mais bien de vendre notre temps de cerveau disponible à ses annonceurs.

Mais c'est bien entendu l'énumération des sujets “importants” auxquels aurait dû se consacrer l'émission qu'il cloue au pilori qui a provoqué mon éclat de rire. Durant une seconde ou deux, j'ai même failli croire que, malicieux comme un Polonais, l'ami Denis faisait de l'humour. Parce qu'enfin, qui peut bien en avoir quoi que ce soit à foutre de l'espadon chinois, de la semaine de quatre jours en Finlande, du site de Lubrizol (c'est où, ça, Lubrizol ?) ou de l'hommage aux victimes de l'Hyper-Casher ? Et je ne parle même pas de ce spectre effrayant qu'est celui de la pénurie de Cannabis en Illinois. Finalement, me rendre compte que certaines personnes pouvaient écrire très sérieusement de tels inventaires, devant quoi même un Prévert sous acide aurait reculé, a stoppé net mon ricanement, remplacé par une sorte de frayeur respectueuse.


Dimanche 12

Onze heures. – Avant-hier, j'avais fait entrer dans ma blogoliste visible le blog de Guillaume Cingal, Touraine sereine, parce que, apparemment, il venait de le transformer en journal. J'ai connu Guillaume Cingal en 2007, par l'intermédiaire de la SLRC, la Société des lecteurs de Renaud Camus, dont je découvrais alors l'œuvre. C'est d'ailleurs à une réunion camusienne, dans l'appartement parisien de Jean-Paul Marcheschi, qu'a eu lieu notre première et dernière rencontre. Durant quelques années, j'ai lu son blog quotidiennement et, je crois, si j'en juge par les commentaires qu'il y laissait régulièrement, lui le mien. Puis j'ai cessé, n'y revenant faire un tour que de loin en loin, sachant toujours le trouver en lien chez Valérie Scigala, alias Madame de Véhesse. Mais comme ses tentatives d'exercices littéraires devenaient, me semblait-il, de plus en plus stériles et absconses, j'y venais de moins en moins souvent. Bref, comme Guillaume Cingal semblait inaugurer l'année par une formule toute nouvelle, je le mis donc en lien… lien que je viens de supprimer en hâte lorsque je me suis aperçu avec une sorte de consternation incrédule que ce brillant normalien avait, le plus sérieusement du monde, adopté l'écriture dite “inclusive”. Et, non content de se soumettre à cette pure ânerie, il n'est même pas foutu de l'utiliser “correctement”, puisqu'il parle de ses “étudiant.es”, alors que, si j'ai bien compris le fonctionnement de ce truc, il devrait écrire : “étudiant.e.s”. Ce pauvre Guillaume se rend donc doublement ridicule. Décidément, il y a des gens à qui vieillir ne réussit pas. Mais je suppose qu'il en aurait autant à mon service si, par quelque hasard, il en venait à se souvenir de mon existence.

Cinq heures. – En ayant terminé avec Fraigneau, je me suis replongé dans la lecture du Grevisse. La grammaire, finalement, y a qu'ça d'vrai.

(Et je me souviens de la stupéfaction d'Adrien – le neveu “japonais” de Catherine –, découvrant, il y a une dizaine d'années, que certaines personnes pouvaient lire une grammaire avec la même gourmandise que d'autres des romans policiers…)


Lundi 13

Une heure. – J'ai mon programme de lecture pour les jours et même les semaines à venir. Le matin au réveil : le Décaméron de Boccace, dont j'ai lu tout à l'heure l'étonnante introduction, c'est-à-dire les pages où il évoque Florence en proie à la peste, avant le départ de ses dix personnages. Je vais donc, chaque matin, lire entre trois et cinq (“selon grosseur”, comme indiquent les restaurateurs italiens quand ils vous proposent des steaks) nouvelles. Ensuite, l'une ou l'autre des Œuvres romanesques de Marguerite Yourcenar, laquelle est arrivée par le courrier de ce matin, dans son petit costume Pléiade. Tout cela entrelardé par quelques pages du Grevisse, au gré de l'humeur du moment.

 – Pas trace dans Causeur de l'article que je leur ai envoyé il y a quatre ou cinq jours. Et silence complet de la part des décideurs. Donc, point final unilatéralement mis à cette fugitive collaboration.


Mardi 14

Midi. – Grevisse fait remarquer qu'il n'y a guère de raison de suivre la règle anglaise et d'écrire New York sans trait d'union ; d'autant moins que l'on écrit new-yorkais avec. Il préconise donc : New-York, puisque aussi bien les noms de villes, en français, réclament le trait d'union. Fort bien. Dans un premier temps, je me suis trouvé entièrement d'accord avec lui. Et puis, seconde suivante, je me suis avisé que la cohérence nous conduirait à parler de Des-Moines et, pis encore, de Rio-de-Janeiro ou de Mar-del-Plata, ce qui m'a paru bien discutable. Du coup, je ne sais plus comment j'écrirai New(-)York la prochaine fois que j'aurai à le faire. C'est malin. On ne se rend pas toujours compte d'à quel point il peut être perturbant de mettre sans précaution le nez dans une grammaire.

– Commencé Le Coup de grâce de Yourcenar. Hier, j'ai lu Alexis, qui m'a plutôt ennuyé. Mais Marguerite ne se débarrassera pas de moi aussi facilement qu'elle semble le croire.

– Dans son bafouillis du jour, consacré au crucial problème des retraites et de leur réforme, le grand révolutionnaire Sarkofrance, dans un admirable souci d'établir partout une stricte égalité, a décidé d'enlever au mode conditionnel les signes supplémentaires qui le distinguaient de son frère en conjugaison, l'indicatif. Ce qui le fait écrire :

« Un ami m’a demandé pourquoi j’accepterai que les cheminots auraient un régime spécial de retraite. J’aurai du lui répondre qu’il faudrait comparer toutes les vies. J’aurai du lui répondre que les cheminots sont divers: certains conduisent des trains, n’importe quand dans l’année. Ils sont plus divorcés que la moyenne. D’autres travaillent uniquement de nuit. J’aurai du lui dire que j’aimerai connaitre les avantages qu’il a lui et que d’autres n’ont pas. »

On notera au passage que cette même pulsion égalitaire lui a fait supprimer l'accent circonflexe qui chapeautait le participe passé du verbe “devoir”, créant ainsi une scandaleuse discrimination avec cette pauvre préposition “du”. Un peu avant, parlant des “foyers aisés” qui, d'après lui, ont tous des “revenus financiers” (j'ai longtemps été un “foyer aisé” et n'ai jamais eu le moindre revenu financier : ce preux révolutionnaire prend pour générale sa propre pulsion thésaurisatrice), il ne laisse pas passer l'occasion de signaler, entre parenthèses, qu'il en fait bel et bien partie. On prône la révolution, mais on garde un œil sur ses valeurs boursières.

Guignol, va !

Trois heures. – D'un guignol à l'autre, revenons une seconde sur le cas de Guillaume Cingal. Il y a deux jours, j'avais laissé sur son blog le commentaire suivant :

« Ce que je trouve vertigineux, moi, c'est de vous voir essayer (et en plus sans y parvenir…) cette bouffonnerie qu'est l'écriture dite “inclusive“.

C'est de l'humour au huitième degré ou bien ? »

Aujourd'hui, il me répond ceci :

« Si c'est pour écrire ça que vous vous rappelez mon existence, oubliez-moi de nouveau. Je pratique l'écriture inclusive depuis plusieurs années et c'est tout sauf une bouffonnerie. On écrit de fait "les étudiant-es", pas "les étudiant-e-s".

Evidemment, un gros vieux beauf sexiste qui ne s'est jamais intéressé à des points de vue autres que celui de son milieu ne peut pas le comprendre. »

Son cas semble donc plus grave que de prime abord. Intéressant en tout cas. Mais pas assez tout de même pour que j'ai envie de creuser davantage.

Trois heures et demie. – À l'instant, himmel de Guillaume Cingal, assez bizarre :

« Allez, vous serez content : je vous laisse le dernier mot.

Et dégagez désormais, thanks a lot.
Vous irez dégoiser sur mon compte dans votre journal, si le coeur vous en dit ; vous ne serez ni le premier ni le dernier.

Si vous m'avez un peu lu, vous devez savoir que je n'en ai plus pour très longtemps, ce qui est très libérateur, en un sens.

Voir resurgir un spectre dans votre genre, no thanks.

GC »

Je l'ai en effet “un peu lu”, mais je ne comprends rien à l'allusion qui suit, en soi assez inquiétante. Finalement, c'est peut-être lui qui a raison : je ne m'intéresse à rien et, donc, ne comprends rien non plus. Tout cela devient tout de même très étrange.


Mercredi 15

Midi et demie. – Ce matin, dans son infinie bonté, le fisc a versé sur mon compte bancaire 669 €, qu'il avait, j'imagine, perçu en trop. J'aime beaucoup le principe du prélèvement dit “à la source”, qui permet ce genre d'heureuse surprise. Je sais bien qu'il ne s'agit pas du tout d'un cadeau que me ferait l'administration fiscale, je ne suis pas idiot à ce point, même si je m'en approche souvent. Cependant, j'ai toujours considéré que l'argent qui sortait de ma poche était comme n'ayant jamais existé, ce qui fait que, malgré tous les raisonnements que l'on m'opposera, et que je puis très bien m'opposer moi-même, je ne peux pas m'empêcher de percevoir (!) de tel versements inopinés comme des sortes de dons immérités qu'une puissance inconnue, mais bienveillante, me ferait. On s'ensoleille la journée de la façon qu'on peut.

– Commencé à lire Denier du rêve, de Yourcenar, livre qui, pour l'instant, me plaît bien davantage qu'Alexis ou même que Le coup de grâce, lu entre les deux.

– Un himmel écrit hier soir par quelqu'un qui connaît mieux Guillaume Cingal que moi (que moi je le connais…) me dit qu'il s'est transformé en une sorte de mélenchoniste enragé et sectaire, ne tolérant plus la moindre contradiction (un mélenchoniste, quoi…). L'auteur de ce message me précise qu'il ressemble de plus en plus à Juan Asensio, ce qui est doublement amusant. D'abord parce que, voilà une douzaine d'années, Cingal et Asensio s'écharpaient littéralement, par commentaires de blog interposés, aussi nombreux que virulents. Les contraires apparents auraient donc fini par se rejoindre et se fondre. Ensuite parce que, hier, avant d'avoir eu connaissance de ce rapprochement, j'ai dit à Cingal, en réponse à son himmel, que j'aimais bien quand il me traitait de vieux beauf sexiste car cela me rajeunissait, en me rappelant la belle époque de… Juan Asensio.  Comme quoi, qu'on les juge grands ou petits, il arrive bel et bien que les esprits se rencontrent.

– Demain, journée Desgranges.


Vendredi 17

Onze heures. – Rien de particulier à noter à propos de la journée d'hier, qui fut semblable à ses nombreuses sœurs aînées, c'est-à-dire parfaite. Ah, si, tout de même, un petit changement dans les habitudes : la galette des rois ! Et c'est moi qui ai eu la fève. Il est vrai que c'est également moi qui en ai mangé le plus.

Michel a toujours en réserve de savoureuses anecdotes concernant les ravages de la post-modernité dans laquelle nous sommes envasés. Hier, par exemple, nous en sommes venus à évoquer (mais par quel tortueux chemin, grands dieux ?) les lois qui, surtout en Amérique du Nord et en Europe, interdisent le commerce de l'ivoire, évidemment dans le but avoué et vertueux de protéger les éléphants du massacre. (Au passage, on aimerait savoir quel impact véritable ont ces lois sur les braconniers africains ou les trafiquants d'ivoire chinois. Bref…) Donc, non seulement le commerce de l'ivoire est interdit, mais son transport l'est aussi. Si bien que si, par hasard, vous venez d'acheter, lors d'une vente aux enchère viennoise, un clavecin du XVIIIe siècle, vous n'aurez aucun moyen, hors fraude, de le ramener chez vous… à cause de ses touches en ivoire. Et Michel me citait le cas de ce virtuose du violon qui, arrivant aux États-Unis pour y donner une série de concerts, s'était vu, à la douane, confisquer son archet, au prétexte qu'il comportait, à son extrémité, une petite pièce en ivoire. Pendant ce temps, les chasseurs savanicoles continuaient de s'expliquer avec les éléphants à grandes rafales de kalachnikovs. Qu'est-ce qu'on rigole, dans l'asile planétaire.


Samedi 18

Dix heures. – Au fil des pages, j'en arrive à me demander si, l'abordant avec la sienne, Mme Yourcenar n'aurait pas tendance à prêter à Hadrien plus d'intelligence qu'il n'en eut en réalité (même si je sais, comme tout le monde, qu'il fut loin d'être le plus bête et le moins cultivé de la troupe des César), et en particulier d'intelligence prospective. Évidemment, je ne puis rien affirmer, n'ayant pas eu l'honneur de connaître personnellement cet empereur. Mais tout de même. Je voulais ici donner un exemple précis, mais j'ai laissé le volume de Pléiade à la maison : ce sera pour plus tard.

Deux heures. – Sur un blog inconnu, où un malencontreux concours de circonstances vient de me faire atterrir, je lis que Jean Ferrat était un poète. Certes, l'affirmation est tant soit peu minorée puisqu'il est qualifié en réalité de poète “de la chanson”, ce qui est d'autant plus prudent que ça ne veut rien dire. Et me reviennent, Dieu sait pourquoi, deux vers d'une chanson des années soixante-dix (c'est moi qui souligne) : « J'entends résonner sur les dalles / Les bidons tristes du laitier ». Un bidon pourrait donc être saisi par la tristesse ? Et, son cas s'aggravant, se transformera-t-il en bidon cafardeux ? Dépressif ? Spleenétique ? À l'inverse, à quoi peut bien ressembler un bidon gai ? Joyeux ? Réjoui ? Hilare ? Facétieux ? Espiègle ? À moins que, écrivant cette ânerie, ce bon Ferrat n'ait été trahi par son inconscient, et poussé par là à avouer sa tristesse de n'être qu'un poète bidon ? Vertige, vertige…


Dimanche 19

Dix heures et demie. – Hier soir, parce que je ne l'avais jamais vu et qu'il se trouvait disponible sur Netflix, j'ai souhaité que nous regardassions Jurassik Park. Quelle funeste idée ! Nous avons tenu une heure, soit la moitié seulement de cet incomparable navet. Bien sûr, je ne m'attendais pas à des miracles, sachant depuis belle lurette que les films de Spielberg ne peuvent être pleinement appréciés que si l'on dispose d'un âge mental inférieur ou à la rigueur égal à 12 ans. Néanmoins, je me souvenais de m'être bien diverti des Aventuriers de l'arche perdue, vu au cinéma à sa sortie. Il aurait donc pu en aller de même avec le film dinosaurien d'hier…

Or, donc, point du tout. Personnages de carton pâte, action presque inexistante durant les trois premiers quarts d'heure, insupportable ton didactique donnant l'impression de regarder un documentaire conçu pour être diffusé dans les écoles primaires, niaiserie fondamentale des dialogues, insigne pauvreté des tentatives d'humour. Et quand enfin les grosses bestioles se réveillent (on espère, vainement hélas, qu'un tyranosaurus rex ou un vélociraptor va rapidement bouffer l'insupportable petit garçon qui nous casse les couilles depuis le début du film), rien ne s'arrange pour autant, tout reste languissant, prévisible, puéril, idiot. Il était temps alors de mettre fin à cette languissante expérience pour se rabattre sur la septième saison de The Big Bang Theory.

Le hasard a voulu que nous ne fussions pas débarrassés pour autant du pénible Spielberg. En effet, dans l'un des deux épisodes regardés, un personnage semait le trouble chez tous les autres en leur affirmant que, dans Les Aventuriers de l'arche perdue, Indiana Jones ne servait rigoureusement à rien et que, si on le retirait du film, tout se déroulerait exactement de la même façon et aboutirait au même résultat. En y réfléchissant, il avait parfaitement raison. Du reste, cette série comique continue à ne pas nous décevoir ; ce qui, après six saisons de 24 épisodes chacune, est tout de même une sorte d'exploit.

– Continuation des Mémoires d'Hadrien, commencé hier. Pour ce qui est du Décaméron, en revanche, je commence, après une double centaine de pages, à ressentir une certaine lassitude ; il est peu probable que j'aille au bout des cent nouvelles… Ce qui ne m'empêche pas d'avoir envie des Contes de Canterbury.

Une heure et demie. – Eh bien voilà : les Contes en question sont commandés. 6,68 € port inclus : fou qui voudrait s'en priver.

Cinq heures. – Étonnante faute de langue chez Marguerite Yourcenar Elle écrit (c'est moi qui souligne) : « Cette belle surface incorruptible […] elle giserait à jamais, etc. » Or, le verbe “gésir” est inconjugable au conditionnel, de même d'ailleurs qu'au futur simple. Et, de toute façon, si jamais il l'était, ces deux temps se formeraient à partir de l'infinitif (donnant quelque chose comme il gésira, il gésirait) et ne pourraient en aucun cas ressembler à ce petit monstre créé par Yourcenar. À moins qu'il s'agisse d'un belgicisme ? J'en serais quand même très surpris…


Lundi 20

Deux heures. – Terminé il y a quelques minutes les Mémoires d'Hadrien : tout aussi remarquable que dans mon souvenir, alors que la première lecture que j'en ai fait doit remonter au moins à trente ans. Vient ensuite, dans la Pléiade : Anna, soror… (les points de suspension font partie du titre). Avant cela, je vais reprendre le volume que Lucien Jerphagnon a consacré à l'histoire de Rome, pour voir ce qu'il dit d'Hadrien.

Quatre heures. – Finalement, je vais m'octroyer une pause dans mes lectures yourcenariennes et la meubler avec L'Amant de Lady Chatterley, arrivé au courrier d'aujourd'hui. J'ai un peu peur que le dénivelé soit violent…

Sept heures. – Eh bien ! après une soixantaine de pages lues, je crois pouvoir affirmer que Mr Lawrence et moi-même n'allons pas nous fréquenter très longtemps ! Je ne suis même pas sûr de tenir jusqu'au moment où Constance Chatterley va enfin rencontrer son étalon, c'est dire. Ce roman est incroyablement pataud, emprunté, tourneur-en-rond. Les dialogues sont artificiels et faux, qu'on en est presque gêné pour les personnages qui les tiennent. En outre, Mr Lawrence est du genre rabâcheur (ou alzheimer, au choix) : cela ne le gêne nullement de répéter deux, trois, cinq fois la même chose à quelques pages d'intervalle. Non pas pour apporter une nuance, ou pour créer un effet particulier, comme pouvait le faire un Péguy (qui était déjà bien pénible, mais c'est un autre sujet). Non, non, pas du tout. Il répète simplement les choses, comme s'il avait oublié les avoir dites cinq minutes plus tôt, et comme s'il ne s'était jamais relu avant d'envoyer son bloody manuscrit à son fucking éditeur. Je vais encore en lire quelques dizaines de pages demain. Mais si ça ne s'améliore pas très vite, et beaucoup, Lady Chatterley ira calmer ses ardeurs utérines dans la poubelle jaune.


Mardi 21

Onze heures. – Comme prévisible, et malgré le “sursis” accordé ce matin d'une cinquantaine de pages supplémentaires, Lady Chatterley est allée promener ses appas dans la poubelle jaune. Je crois avoir rarement lu un début de roman aussi verbeux et artificiel (je veux dire : parmi les romans bénéficiant d'une certaine et flatteuse réputation). C'est avec gratitude que j'ai retrouvé Dame Marguerite et sa soror Anna.


Mercredi 22

Onze heures. – Temps superbe ce matin, ciel d'azur pâle, pas le moindre souffle de vent. Comme il a gelé à moins quatre ou moins cinq cette nuit, de boueux les chemins sont redevenus solides, ce qui nous a permis, à Catherine, Charlus et moi, de renouer avec nos promenades de naguère, c'est-à-dire d'aller jusqu'à la voie romaine. Au retour, séance de rasage pour Charlus, qui commençait de nouveau à ressembler à Chewbaca, ses poils, autour du museau, des yeux, et sous le menton, ayant tendance à pousser dans un certain désordre.

– Je m'aperçois, notamment au peu de temps que j'y passe désormais, que je ne lis presque plus rien sur internet : plus de blogs à part deux ou trois, et presque aucun article sur les quelques sites d'information que je conserve en mémoire¿ En fait que ce soit chez Atlantico ou chez Causeur, je ne fais guère plus que parcourir les titres proposés, c'est-à-dire vérifier que leur sujet ne m'intéresse pas suffisamment pour aller en explorer le contenu. À propos de Causeur, ma très brève collaboration est désormais derrière moi : l'ermite est rentré dans sa grotte.

Quatre heures. – Je viens de passer près de deux heures à passer en revue les premières années (2010 – 2012) de mon blog “chez les modernœuds”,  celui où je consignais les phrases les plus délirantes qui me passaient sous les yeux. C'est peut-être du gâtisme précoce, mais j'ai bien ri.


Jeudi 23

Onze heures. – Rapide aller-retour à Vernon : il s'agissait d'aller, au magasin “chasse et pêche”, faire l'emplette d'un pantalon de velours pour moi, celui dans lequel je suis présentement étant usé jusqu'à la trame, voire un peu au-delà. La logique aurait bien sûr voulu que nous fissions cet achat dès le début de l'hiver, ou au moins aux premiers froids. Mais Catherine a suggéré que nous attendissions les soldes de janvier, ce qui fut fait et nous ouvrit droit à une remise de 50 % sur le dit velours : nous commençons à acquérir de très sains réflexes de salauds de pauvres. Je suis ressorti de la boutique avec la puérile fierté d'avoir réaliser une excellente affaire.

– Je continue, le matin au réveil, à consacrer environ une heure au Décaméron : c'est une lecture charmante, vive, gaillarde même par moment, mais dont il ne faudrait pas dépasser la dose homéopathique, sous peine de tomber rapidement dans l'ennui, toutes ces nouvelles étant plus ou moins bâties sur le même patron. Ou, si l'on préfère, selon quatre ou cinq patrons types revenant régulièrement. Cela ne m'a pas empêcher, hier ou avant-hier, je ne sais plus, de commander les Contes de Canterbury, ainsi que je l'ai peut-être noté plus haut (je viens de vérifier : c'est en effet noté). “Côté Marguerite”, j'en suis arrivé aux Nouvelles orientales, qui concluent le volume Pléiade.


Vendredi 24

Onze heures et demie. – Petit accès d'hilarité incontrôlée, il y a quelques minutes, en découvrant que la mairie de Paris s'enorgueillit d'un “adjoint à la vie nocturne”, un certain Frédéric Hocquard, qui semble être une sorte de parasite professionnel, socialiste bien entendu, ayant creusé sa petite niche dans le gras et goûteux fromage culturel. À quand un délégué aux après-midis vivifiants ? Un secrétaire aux matinées calmes ? Un chargé de pauses déjeuner babillardes ? Voilà le genre de nouvelles qui me met d'humeur enjouée au moins jusqu'à l'heure du mien, de déjeuner.

Une heure. – En ayant terminé, juste avant midi, avec les écrits de Dame Marguerite, j'ai ressorti de son rayon le volume contenant cinq romans de Sándor Márai, écrivain hongrois contemporain – mais mort. Je l'ai lus, au moins deux ou trois d'entre eux, il y a trois ou quatre ans, et n'en conserve rigoureusement aucun souvenir. C'est l'un des avantages d'Alzheimer, comme je pense l'avoir déjà noté : il permet de réaliser de substantielles économies, en nous faisant relire “à neuf” les livres que l'on possède déjà plutôt que d'en acheter sans cesse de nouveaux.


Samedi 25

Dix heures et demie. – Hier après-midi, donc, comme annoncé juste au-dessus, je me suis installé dans mon complaisant fauteuil avec le volume de Sándor Márai. J'ai commencé par relire la préface de M. Frédéric Vitoux (Vitoux, vite lu…), puis la “chronologie” de l'auteur, histoire de me remettre un peu dans l'ambiance. Comme un baigneur qui, pour s'acclimater à la température de l'eau se contente d'abord d'y tremper le pied. J'allais attaquer le roman intitulé Les Braises lorsqu'une sorte d'impératif catégorique – au sens “café du commerce” de l'expression, que M. Marco Polo veuille bien me pardonner cette grossière intrusion sur ses plates-bandes : il me fallait absolument, et toutes lectures cessantes, relire les sept courts romans qui composent le cycle de Maqroll le Gabier, personnage central de l'œuvre romanesque du Colombien Álvaro Mutis. J'ai donc mis mon Hongrois de côté (mais pas rangé : il ne perd rien pour attendre, le Magyar !) et je suis venu ici presque en trottinant d'allégresse, chercher les sept minces volumes édités par Grasset dans ses Cahiers rouges. J'ai aussitôt commencé à lire le premier de la série, La Neige de l'Amiral (qui se trouve être le nom d'un refuge-relai-taverne-restaurant-bistrot situé sur le plateau andin : les voyageurs y font une dernière halte avant de descendre vers le fleuve qui, si Dieu le veut bien, les emmènera jusqu'au pied de la Cordillère). L'envoûtement que j'avais subi lors de ma première lecture, pas si éloignée : je dirais deux ou trois ans, l'envoûtement m'a instantanément repris. Et c'est alors que l'idée m'est venue.

L'essentiel de ce premier volume (100 pages sur 140) étant pris par le journal de Maqroll, alors qu'il remonte le fleuve en direction de chimériques scieries pour y acheter du bois, et chaque “entrée” de ce journal comptant entre trois et cinq pages, pourquoi est-ce que je n'en recopierais pas une chaque jour, sur le blog mère, jusqu'à épuisement du livre, de façon à ce que mes douze fidèles puissent le lire ? Cela, dans mon esprit, ne pourrait que leur donner le brûlant désir de se ruer sur leur compte Amazonien (tout à fait de circonstance ici) pour y commander illico les six autres volumes. En dix secondes la décision était prise, et même officiellement communiquée à Catherine.

Finalement, cette nuit, à la faveur d'une brève insomnie, j'ai renoncé à ce projet, après m'être posé deux questions – et y avoir répondu sans faiblesse. Première question : si, sur l'un des rares blogs que je m'obstine à fréquenter, le maître de céans venait à me débiter ainsi un roman en tranches quotidiennes, le lirais-je ? Ma réponse fut : sans doute que non. Deuxième question : dans le cas où M. et Mme Grasset viendraient à connaître cette publication sauvage, leur prendrait-il l'envie de me chercher des poux dans la calvitie ? Ma réponse fut : sans doute que oui. D'où mon immédiat repli en rase campagne sur des bases préparées à l'avance. Mais je reste un peu mélancolique en pensant à ces foules innombrables qui, à cause de ma couardise éditoriale, vont rester dans l'ignorance où ils sont de l'un des plus grands écrivains latino-américains qu'il m'ait été donné de lire – et donc de relire. Espérons que ces trois paragraphes leur donneront tout de même envie d'y aller voir.

Quatre heures. – Presque terminé Ilona vient avec la pluie, commencé à midi. Si je conserve le rythme, ce pauvre Mutis ne va pas me durer bien longtemps…


Dimanche 26

Dix heures et demie. – Ce décidément stupide Juan Sarkofrance croit très malin, très fin, et sans doute très “rebelle”, d'appeler Louis XVI “Louis Capet”, ce qui revient à perpétuer une idiotie que plus personne n'osait proférer depuis l'heureuse disparition du dernier sans-culotte. Il va finir par faire pitié.

– Dans le billet de 2017 que je consacrais à Álvaro Mutis, je disais qu'en fait le cycle du Gabier n'était qu'un seul gros roman divisé en sept parties lisibles séparément. Je crois que j'avais tort. D'abord parce qu'il est un peu vain de vouloir lire les parties d'un roman “séparément”. Mais surtout parce que, relisant le tout, je m'aperçois que chaque roman composant le cycle possède sa tonalité propre, son ambiance particulière, ainsi que son mode de narration. Chacun est donc bien une œuvre à part entière, même si, bien sûr, il pousse des pseudopodes en direction de tous les autres.

– Sur le front du tabac, tout va pour le mieux. Depuis trois ou quatre mois, j'ai presque totalement abandonné la cigarette. Pourquoi “presque” ? Parce que j'en reprends un paquet lorsque je vais chez les Desgranges,  ne voulant pas imposer les fumées de ma pipe à autrui ; et parce que je conserve l'habitude idiote d'en griller une dès que je m'installe au volant de la voiture… ce qui ne doit pas m'arriver plus de deux fois par semaine. Pour ce qui est de la pipe, elle m'occupe de moins en moins : j'en suis arrivé à ce que le paquet de quarante grammes d'Amsterdamer me dure dix jours. Comme je le disais hier à Catherine : « Si je continue sur cette lancée, un beau matin je vais constater que je suis devenu non-fumeur sans m'être aperçu de rien. » Enfin, ça m'étonnerait tout de même. Cela dit, d'après mes calculs, par rapport à l'époque où nous fumions tous les deux “plein pot”, nous économisons quelque trois cents euros chaque mois. Ce qui, pour des nouveaux salauds-de-pauvres, est tout à fait appréciable.

Quatre heures. – Cette fois encore, plus peut-être que lors de ma première lecture, même, je suis frappé par le pouvoir que possède Mutis de créer des personnages de femmes extrêmement attachants. Et encore, le mot est trop faible. Par exemple, si je songe à Ilona, qui donne son titre au deuxième roman du cycle (Ilona vient avec la pluie), c'est avec cette tristesse douce-amère que l'on ressent lorsqu'on évoque les femmes d'un passé assez lointain, qu'on aurait pu aimer mais qu'on a laissé passer, et dont on sait qu'on ne les reverra jamais. C'est une sensation étrange, et rare, que d'éprouver des choses de cet ordre à propos d'un être fictif.


Lundi 27

Midi et demie. – Les différents romans de Mutis, que j'enchaîne l'un à l'autre sans solution de continuité depuis quelques jours, ces romans ne sont pas tous traduits par la même personne, ce qui peut donner lieu à certaines dissonances, pour la plupart sans importance. Il en est une, pourtant, que je trouve gênante. Elle est introduite par François Maspéro, traducteur du quatrième volume du cycle. Alors que dans les trois premiers le personnage de Maqroll est surnommé “le Gabier”, Maspéro, dans celui-ci, lui rend son sobriquet espagnol : “el Gaviero”. Cela crée, pour le lecteur assidu, une sorte de décalage agaçant. Le personnage semble y perdre un peu de sa réalité, comme si, subrepticement, on nous l'avait remplacé par son frère jumeau. Ou un hologramme. Pourquoi une telle fantaisie ? Pour se montrer plus fidèle que ses prédécesseurs au texte d'origine ? Peut-être bien. Mais, dans ce cas, pourquoi avoir intitulé Écoute-moi, Amirbar un roman qui, dans sa langue d'origine s'appelait simplement Amirbar ? L'initiative me paraît doublement fâcheuse. D'abord parce qu'Amirbar ne désigne nullement une personne intervenant dans l'histoire ; ensuite parce que cela donne au roman quelque chose de solennel, une sorte de pomposité déclamatoire qui ne ressemble en rien au style de Mutis. Mais enfin, il faut faire avec. Heureusement, la traduction elle-même semble tout à fait à la hauteur des précédentes, pour autant que je puisse en juger sans connaître le texte original.

Pour rester avec Mutis, il m'a joué ce matin un tour sinon pendable du moins très inattendu. Dès la deuxième page de La Dernière Escale du tramp steamer, il écrit ceci, comme en passant : « Mon admiration, ma familiarité avec la musique de Sibelius et quelques pages inoubliables du plus oublié des prix Nobel, Frans Emil Sillanpää, étaient des raisons suffisantes pour alimenter la curiosité que suscitait en moi la Finlande. » J'ai évidemment fait un bond comme ça, en voyant inopinément surgir un écrivain totalement inconnu qui, non content d'être finlandais, ce qui est déjà très incongru, arborait sans la moindre gêne apparente un superbe double A exotiquement trématisé. On comprendra sans peine que je me sois aussitôt rué dans la boutique de Dame Ternette pour commander n'importe lequel de ses livres qui se trouveraient disponibles en français. Celui que j'ai déniché (2,16 €, port en sus) s'intitule Sainte Misère. Je sens qu'on ne va pas y rigoler à toutes les pages…

Ce Finlandais doublement glorieux (Nobel en 1939 : on comprend que ce soit passé un peu inaperçu…) a vécu de 1888 à 1964. Si j'ai écrit “doublement”, c'est qu'il a aussi pu voir de son vivant un astéroïde baptisé en son honneur : 1446 Sillanpää. Voilà qui vous pose un homme.

Bon, je voulais aussi noter ici un certain nombre de remarques très intelligentes et vachement sensibles à propos des personnages féminins des romans de Mutis, mais il commence à faire frisquet dans cette Case. Ce sera donc pour plus tard, ou pour jamais.

Quatre heures. – Parce que je désirais le commander, je me suis aperçu que le premier roman publié par Álvaro Mutis, La Mansión de Araucaíma, n'avait jamais été traduit en français, selon toutes apparences. J'ai aussitôt expédié un himmel à Carlos pour lui demander s'il l'avait lu et, si oui, s'il voyait une raison pour qu'il n'ait pas été traduit. Si jamais ce roman est à la hauteur du cycle de Maqroll, je trouve qu'il serait bien de la tenter, cette traduction. Je nous vois assez bien nous y mettre à deux, Carlos et moi. Évidemment, si la chose s'avérait faisable, il faudrait d'abord se préoccuper d'un éditeur…

– Parce que Maqroll, entre deux explorations d'une mine d'or abandonnée (et farcie de squelettes humains…), lit Les Guerres de Vendée d'Émile Gabory, je viens de commander l'ouvrage en question (Robert-Laffont – Bouquins) : ça devient pitoyable, non ?


Mardi 28

Dix heures. – Décidément, rien ne s'arrange sur le front alzheimerien. À propos de ce que j'écrivais hier après-midi concernant La Mansión de Araucaíma, roman non traduit du Señor Mutis : non seulement il ne s'agit pas d'un roman mais d'une nouvelle, mais en plus elle est bel et bien traduite et se trouve disponible dans le recueil intitulé Le Dernier Visage… recueil qui était à m'attendre sagement sur la table du salon et que, donc, j'ai déjà lu il y a un peu plus de deux ans. J'ai évidemment envoyé un second himmel à Carlos pour lui dire de ne pas tenir compte du premier. Il va probablement penser que je deviens gâteux, ce qui ne sera pas forcément exagéré ; peut-être légèrement anticipateur, sans plus.

Une heure. – Le roman suivant du cycle, Abdul Bashur, le rêveur de navires, est également traduit par François Maspéro. Mais, bizarrement, Maqroll el Gaviero est redevenu Maqroll le Gabier. Tout cela manque un peu de cohérence.


Mercredi 29

Une heure. – Au courrier tout à l'heure : Les Contes de Canterbury. Chaucer devra faire preuve d'un peu de patience – tout comme Boccace d'ailleurs, abandonné depuis environ une semaine  : la lecture intensive de Mutis va donner une grande envie de prolonger mon séjour en Amérique latine. Il me semble que, pour me désaccoutumer de Mutis en douceur, Alejo Carpentier serait le plus indiqué. On verra ça d'ici deux jours.

– Sur l'un des blogs de Guillaume Cingal – celui où il joue à l'écrivain –, je tombe sur ceci :

« Le pays devrait être, avec l’ensemble des autres pays, entièrement tourné vers l’urgence climatique. Il ne devrait y avoir aucune autre priorité, d’autant qu’en essayant de s’attaquer vraiment à cette question – c’est-à-dire en se défaisant des lobbies industriels et en demandant enfin aux grandes fortunes de contribuer au bien collectif – on règlerait la plupart des autres. Le pays devrait se concentrer sur cela, et pas sur grand-chose d’autre. »

Évidemment, après le sérieux imperturbable avec lequel il manie l'écriture dite inclusive, j'aurais bien dû me douter qu'il donnait aussi dans cette farce qu'est “l'urgence climatique”. Comme dirait le grand-père du Narrateur : « C'est tout un ensemble ! » Ce qui m'étonne davantage c'est de le voir le faire avec une soumission aussi totale et parfaite à la pensée magique en vogue : si on s'occupe du climat, et qu'on ne s'occupe que de lui, tous les autres problèmes se régleront comme par enchantement. Et, bien entendu, la clé de tout, c'est de faire rendre gorge aux “grandes fortunes” et aux “lobbies industriels”, qui sont un peu les Satan, petits et grands, de l'époque. L'impression pénible d'assister à une sorte d'effondrement de l'intelligence, de débâcle intellectuelle. Mais, après tout, la débâcle étant la rupture des glaces, c'est sûrement encore un coup du réchauffement climatique, sciemment organisé par les lobbies industriels.


Jeudi 30

Onze heures. – Puisque je vais être coincé durant trois heures ici, dans la Case, pour cause de ménage dans la maison, je vais en profiter pour relire et corriger le journal de ce mois qui s'achève.

– Comme annoncé, j'en ai fini ce matin avec Mutis et suis passé à Carpentier J'ai commencé par Le Partage des eaux, parce que j'y vois des points de ressemblance (et aussi de dissemblance, bien entendu) avec le premier roman du cycle de Maqroll, à savoir La Neige de l'Amiral : dans les deux cas il s'agit de remonter un fleuve plus ou moins amazonien, poussé dans le dos par une quête (on peut être poussé dans le dos par une quête ? On ne se méfie jamais assez, il faudrait avoir des yeux partout…) dont le lecteur comprend dès le début qu'elle sera probablement vaine. Si je n'ai pas changé d'avis d'ici là, j'enchaînerai avec Le Siècle des lumières, puis Le Recours de la méthode.

Une heure. – Misère de moi ! j'avais oublié que je devais aussi, cet après-midi, aller à Vernon pour y récupérer mon p'tit pantalon de velours tout neuf et mis à ma taille par le marchand ! Je n'en reviens pas d'avoir une existence aussi palpitante, fertile en rebondissements de toutes natures.

– Pendant ce temps, Carlos est en route – ou plutôt en vol – pour la Nouvelle-Zélande où il m'annonce que, fort de son statut tout neuf de retraité de la Garderie nationale, il va rester un peu plus de deux mois. Ma première réaction : « Mais qu'est-ce qu'il peut bien aller foutre là-bas ? Il faudrait me payer des fortunes pour que je consentisse à prendre sa place ! » Et puis, juste après, le connaissant, je me suis dit qu'il devait y avoir une bonne femme là-dessous. Ce qui diminue encore mon envie de me retrouver à sa place. D'autant que, hein, la Nouvelle-Zélande… La mer tout autour, des plages partout, des montagnes dans tous les coins, des glaciers idiots, une ou deux villes qui m'ont l'air fortement boboïsées, d'après ce que j'en lis ; et c'est tout. Par-dessus tout ça, une bouffe de merde et l'obligation, si on est un vrai progressiste en acier trempé, de s'intéresser aux coutumes et au folklore des primitifs locaux. Merci bien.

Et je pense qu'on va conclure le mois sur ce petit accès de “scro-gneu-gneu-isme” fort bien venu, ma foi.

Trois heures et demie. – Information capitale relevée sur Atlantico : « Invité de “Vous avez la parole”, François Fillon prendra la parole à nouveau. » Opportuniste, va !


Vendredi 31

Dix heures. – La traduction pose souvent de minuscules problèmes irritants. Je veux dire qu'elle les pose au lecteur, et non au traducteur (lequel en rencontre évidemment bien d'autres, et de plus grande ampleur). Por ejemplo, le chapitre quatorzième du Partage des eaux commence par cette phrase (c'est moi qui souligne) : « Dans cette vaste demeure munie de huit fenêtres grillagées, la mort poursuivait sa besogne. » D'ordinaire, et notamment dans cette Amérique latine où Alejo Carpentier nous a conduits, les fenêtres sont grillées ; c'est-à-dire qu'elles protégées par des barreaux qui, vus ensemble, prennent les allures d'une grille. Mais on ne voit pour ainsi dire jamais de fenêtres munies d'un grillage, dont on se demande à quoi il pourrait bien servir : maillage trop fragile pour dissuader les cambrioleurs, et trop espacé pour empêcher les insectes. Le premier réflexe consiste donc à accabler ce pauvre traducteur, infoutu de faire la différence entre grillé et grillagé. Et puis, juste aussitôt, le doute point : et si la faute venait de l'auteur lui-même ? Ou si, en espagnol, il n'existait qu'un mot pour les deux choses ? Et même, on se prend à envisager que, justement, les fenêtres de cette maison-là aient pu être grillagées et non grillées. Après tout, qu'est-ce qu'on en sait, n'étant jamais allé sur place ? Et, bien entendu, on est certain qu'aucune réponse ne viendra, d'où l'irritation légère et heureusement fugace.

D'autant qu'on sait ne même pas pouvoir compter sur Carlos, à qui, en temps normal, on aurait pu demander d'aller jeter un coup d'œil à la version originale : occupé à faire le guignol aux antipodes, on doute qu'il se soit envolé pour Auckland ou Wellington avec sa bibliothèque sur le dos. (Mais qu'allait-il faire dans cette galère ? se lamente le Géronte du Plessis, à part soi.)

– À propos du virus chinois – dont je me contrefous par ailleurs –, Catherine m'apprenait ce matin (elle consulte sa tablette en mangeant ses céréales…) que l'OMS avait décrété l'urgence internationale. Je lui ai répondu que j'en étais bien aise ; que, grâce à cette initiative, tout le monde, durant un mois ou deux, allait complètement oublier la terrible “urgence climatique” et que cela allait nous faire comme des vacances. Mais il serait sans doute bon de prévoir une petite cellule de soutien psychologique pour la petite guenon scandinave, qui va se retrouver à piailler dans le désert. À moins qu'elle n'opère une fulgurante reconversion virale : on ne se méfie jamais assez de ces grands benêts de Scandinaves.

Une heure. – Bref mail de Michel, pour me signaler un film vu par eux (par Agnès et lui) hier soir. Au passage il se gausse, à juste titre si je puis dire, de ce que le film en question, qui s'appelle Ready or not en anglais, s'est transformé pour le public français en… Wedding Nightmare ! Allant consulter la fiche Wiki relative à ce chef-d'œuvre, j'ai pu constater que, pour les Québécois, il était devenu Prêt pas prêt. Ils sont comme ça, nos cousins enneigés, et ce n'est pas la première fois que je le relève : pour eux, l'anglais, c'est très mal, c'est vilain, c'est caca boudin, c'est l'horreur absolue. Fort bien. En revanche, ça ne les gêne en rien de traduire tous les titres en mot à mot, quitte à aboutir, comme ici, à une monstruosité à la fois ridicule et dénuée de toute signification. Mais ce n'est pas grave : on a aligné trois mots bien français, on est content avec ça, on a eu l'impression d'entrer en résistance. L'impérialiste yankee ne passera pas par nous autres, esti d'câlisse ! Après ça, glorieux mais affamés, ils filent se faire dorer une tranche de pain de mie dans leur toaster, quand nous nous contentons d'utiliser notre modeste grille-pain.
 
(Ajout d'après relecture. – Catherine et Messire Étienne vont encore faire la tronche : ce journal ne parle presque que de livres…)

mercredi 1 janvier 2020

Décembre 2019














Mourir pour Dantzig ?
Plutôt crever !








Dimanche 1er

Dix heures. – Eh bien voilà : comme je le craignais plus ou moins, cette pauvre Conjuration des imbéciles m'est tombée des mains avant même que je fusse arrivé à la moitié de ses quatre cents pages. Bien sûr, c'est assez drôle, au moins durant les cent premières pages. Mais une fois qu'on a compris que l'on se trouvait à l'intérieur d'un gigantesque asile d'aliénés à la taille de la Nouvelle-Orléans où se passe l'histoire, on comprend que, dès lors, on ne fera plus que tourner en rond. Et l'éditeur français (Robert Laffont) se moque de nous lorsque, sur le rabat de couverture, dans le paragraphe où il est censé nous présenter le roman, il convoque rien de moins que Rabelais, Swift, Cervantès et Dickens ! Pourquoi d'ailleurs s'arrête-t-il en si bon chemin, dans son intempérance ? Pourquoi oublier Dante, Shakespeare, Faulkner, Dostoïevski, Montaigne et Kafka ? Décidément, on a presque toujours tort de relire les livres qu'on a aimés jeune homme. (Je dis ça, en sachant qu'à la prochaine occasion je repiquerai tout de même au truc.)

À part ça, le réchauffement climatique continue d'exercer ses ravages, en faisant grimper le thermomètre jusqu'à la hauteur vertigineuse de trois degrés tropicalement celsius.

Quatre heures et demie. – Nous avons regardé, hier soir, la première partie du dernier film de Scorcese, The Irishman, sorti directement sur Netflix mercredi : c'est un très bon Scorsese, même si, en principe, les films de mafieux ne me séduisent guère. Mais c'est bien agréable de temps en temps, de retrouver un cinéaste sachant filmer, une caméra mobile, sinueuse, qui emmène véritablement le spectateur à l'intérieur du film, et donc de l'histoire. Nous regarderons la fin tout à l'heure (le film dure trois heures et demie…).


Lundi 2

Deux heures et demie. – J'en termine à l'instant avec Molière, ayant bouclé le cycle, comme il se doit, avec Le Malade imaginaire. Pour ne point que nous nous séparions trop brutalement, Poquelin et moi, j'ai ressorti le petit volume de Ramon Fernandez (Grasset, Les Cahiers Rouges) intitulé Molière ou l'essence du génie comique, dont je ne me souvenais même pas de le posséder. À compter de demain : Shakespeare.

Sept heures. – Hier matin, partant promener Charlus, nous trouvons le voisin d'en face parcourant sa pelouse d'un pas lent, les yeux obstinément fixés sur le sol, tournant la tête de droite et de gauche à mesure qu'il progressait. Après salutations réciproques, et question de la part de Catherine, il nous explique que son chien (Félix) a pris l'habitude d'aller voler les œufs frais pondus dans le poulailler puis, très délicatement, sans jamais les casser, d'aller les cacher un peu partout dans la propriété, laquelle n'est pas si petite que la recherche des œufs ne soit ensuite une simple formalité. De fait, ils, les voisins, doivent en perdre un certain nombre. Chez nous c'est plus simple : nos deux poules ont totalement cessé de pondre.


Mardi 3

Dix heures et demie. – Voilà déjà cinq jours que mon article à propos de Muray a été accepté et doit paraître sur le site ternétique de Causeur. Du coup, bien entendu, je vais voir deux fois par jour si, par hasard, il n'y serait point apparu depuis ma dernière visite. En vain. L'affaire tourne au gag, et je me fais l'effet d'être le narrateur d'À la recherche du temps perdu qui, pendant des années, ouvre chaque matin Le Figaro, pour voir si l'article qu'il a envoyé à la rédaction ne s'y trouverait pas. La différence avec moi est que, finalement, après un temps invraisemblablement long, et qui rend toute l'affaire comique, il finit par l'y découvrir. Il est vrai que j'ai encore quelques années devant moi avant de battre son “record de latence”.

– Dans un article paru dans Le Figaro en 1941 – en zone “libre” donc –, André Gide étrille littéralement Jacques Chardonne et son dernier livre paru. Il s'agit pour l'essentiel de chroniques que Chardonne avait auparavant publiées dans la NRF de Drieu La Rochelle. Dans sa note, le responsable de “l'appareil critique” nous dit que, à cette même époque, Drieu avait demandé à Gide d'entrer au comité directeur de cette nouvelle NRF “collaborationniste”, et que celui-ci hésitait beaucoup. C'est le livre de Chardonne qui l'aurait finalement dissuadé de paraître dans la revue, ne voulant pas que son nom soit rapproché du sien (j'ai l'impression, depuis deux ou trois lignes, d'écrire en pur charabia bloguesque !). Au-delà des circonstances particulières de cet éreintement, il m'a fait  plaisir, ayant toujours considéré Chardonne comme un écrivain précieux, vaporeux, tarabiscoté, fumeux ; “inutile et incertain”, comme disait Revel à propos de Descartes. C'est pourquoi je n'ai jamais été étonné de l'admiration professée pour lui par cette byzantine crapule de Mitterrand.

– J'ai ressorti, hier en fin d'après-midi, la cabane à graines. Les mésanges sont arrivées presque immédiatement, comme si l'une d'elles guettait aux avant-postes, chargée d'avertir toute la troupe. Ce matin, les deux premiers chardonnerets étaient là eux aussi.

Cinq heures. – Lu Les Corbeaux, la pièce d'Henry Becque (sa plus connue avec La Parisienne) : nette déception. C'est lent, bavard, les personnages parlent tous du même ton et il ne s'y passe finalement rien. Je veux dire qu'il ne se passe rien sur scène : on ne fait qu'y relater ce qui s'est passé, se passe ou se passera au dehors. Cela dit, j'ai peut-être fait du tort à Becque en le lisant tout de suite après mon “cycle Molière”…


Mercredi 4

Onze heures. – Comme j'en avais déjà eu vaguement l'intention hier, je viens de fermer les commentaires sur le blog. Hier matin, j'ai publié un petit billet “promotionnel” pour le livre de Rémi, Le Chevalier au cygne. Là-dessus, les habituels piliers du bar se mettent à jacter de choses et d'autres, sans que rien, dans leurs propos dénués du plus petit intérêt, ne laisse soupçonner qu'ils avaient lu le texte sous lequel ils “s'exprimaient”. Entre Mildred qui a de plus en plus tendance à se croire chez elle, Élie Arié qui prend mon blog pour une annexe de celui de Sarkofrance dont on lui a confisqué les clés, sans parler de Fredi Maque qui joue volontiers les mouches du coche et deux ou trois autres dont les propos sont généralement incompréhensibles, ça commençait à bien faire. J'ai, toujours hier, lancé une sorte d'avertissement sans frais. Ce matin, j'ai bien dû constater que tout avait imperturbablement continué comme si je n'avais rien dit, comme si je n'étais pas là. J'ai donc effacé tous les commentaires sous mes deux derniers billets (avec toutes mes excuses pour les rares personnes qui avaient écrit des choses intelligentes, voire seulement intelligibles) et muré la porte d'accès. C'est tout de même curieux, et aussi un peu déprimant, ces gens qui vous poussent à jouer, contre votre nature, les adjudants de caserne, et qui ne semblent pleinement contents que lorsque vous les envoyez au trou pour une semaine ou deux. Évidemment, ce sont les mêmes qui, je m'y attends, vont venir pleurnicher par himmel qu'ils ne comprennent pas, que je suis vraiment dur, qu'ils n'ont pas mérité ça, etc. Je ne répondrai évidemment à aucun message de ce type.

– Parution hier d'un article de M. D., le patron en second de Causeur, pour annoncer la parution du mensuel de décembre, avec Muray en couverture et sujet du dossier principal. Du coup, il me paraît tout à fait logique que mon propre petit article sur le même sujet n'ait pas pu être publié avant cette annonce. Ce qui, d'ailleurs, ne veut pas dire qu'il le sera.

Deux heures. – Je viens de commencer mon cycle shakespearien par Roméo et Juliette (simplement parce que c'est par cette pièce que s'ouvre le premier volume de la collection que j'ai). Je crois bien que je ne l'avais jamais lu, et j'ai été stupéfait de découvrir un consternant fatras, un verbiage ampoulé et absurde qui a, plusieurs fois, provoqué chez moi une sorte de spasme ressemblant à un fou rire nerveux – mais il y a-t-il des fous rires qui ne le soient point ? Tous ces implacables phraseurs deviennent à la longue si pénibles que, lorsque le couple vedette périt enfin de mort violente, le lecteur s'en trouve comme soulagé, apaisé. Prochaine lecture : Richard III. On verra ça demain.

Quatre heures. – Relisant les Interviews imaginaires de Gide (parus en 1941 et 1942 dans Le Figaro), je suis retombé sur un paragraphe qui m'avait déjà arrêté lors de ma première lecture. Je le copie ici. Gide vient de dire, à son interlocuteur fictif, que, malgré ses efforts répétés, il n'a jamais pu prendre plaisir ni même un vrai intérêt à Guerre et Paix. Que, pourtant, il dit avoir  lu d'un bout à l'autre dans sa jeunesse. Il poursuit alors :

« Je parle à présent de relectures. Tolstoï est un évocateur incomparable ; mais cette succession de dioramas (je ne songe qu'à Guerre et Paix) où tout est également éclairé, sans ombres et, partant, sans reliefs, sans clair-obscur, sans art, me plonge bientôt dans un morne ennui. C'est un aveu que je vous fais là ; un aveu craintif ; mais si je crois bon au temps de la jeunesse de forcer son admiration sans trop écouter son goût propre et d'apprendre à aimer ce qui mérite d'être aimé, et que l'on n'aimerait peut-être pas suivant sa pente, il n'est sans doute pas mauvais, parvenu à mon âge, d'oser avouer, à soi-même et aux autres : non, tout compte fait et refait, décidément je n'aime pas cela. Et de tâcher de s'expliquer pourquoi. »

Outre que je partage l'ennui éprouvé par Gide devant Tolstoï – et que j'étendrais, moi, à Résurrection et même à Anna Karénine –, je suis surtout frappé par ce qu'il dit des relectures “vespérales” et des révisions de jugement qu'elles entraînent, dans la mesure où j'en fais régulièrement l'expérience, dès que je me mêle de relire un roman que j'avais beaucoup aimé, ou cru aimer, trente ou quarante ans plus tôt. Quand à “tâcher de s'expliquer pourquoi”, c'est souvent une autre affaire.


Jeudi 5

Deux heures. – Cette nuit, un hôte aussi imprévu qu'indésirable s'est présenté chez moi. Je serais mieux de dire : en moi. Il s'agit en effet d'un gros bouton joufflu, dont l'amusante particularité est d'être placé juste à la pointe du coccyx ; si bien que, quelle que que soit la position que je tente de prendre, il est toujours là pour se rappeler à mon bon souvenir. Je ne sais quelle est exactement sa nature ; appelons-le “furoncle”, ça lui donnera un petit air de famille. Lui et moi nous fréquentons depuis 1977, première moitié de l'année. Si je puis être aussi précis à plus de 42 ans de distance c'est que, lors de notre première rencontre, après une nuit presque totalement blanche assez longuette, je m'étais résolu à aller demander aide et secours à l'infirmerie des cheminots de la gare d'Austerlitz. Où, en effet, on m'en a débarrassé – temporairement.

Si je m'étais rendu à cet endroit a priori saugrenu plutôt que dans n'importe quel service d'urgences, c'est que j'étais alors moi-même une sorte de cheminot. Je l'ai été d'octobre 1976 à mai de l'année suivante, ce qui me permet de dater avec une relative précision la naissance officielle de mon oncle Fur. Parisien de très fraîche date, afin de payer mon demi-loyer, rue de Patay, et la nourriture riche en graisses animales que j'ingurgitais, j'avais trouvé cet emploi, qui me faisait arriver à la gare souterraine du pont Saint-Michel (aujourd'hui RER) à six heures et demie du matin pour en repartir à neuf heures ; entretemps j'avais récolté les coupons détachables des banlieusards habitués, hormis ceux que l'on m'avait jetés à la figure, dans un accès bien compréhensible de mauvaise humeur matinale.

J'avais obtenu ce poste par un éhonté piston, celui du père de mon ami Alain Chambenoit, un genre de ponte de la SNCF locale. Pour ce qui est du fils, il avait à l'époque commencé des études de médecine, à Tours, qu'il a visiblement menées à bien puisque, si l'on feuillette virtuellement les Pages jaunes, on constatera qu'il a depuis des années le même cabinet (médecine manuelle, ostéopathie, médecine générale), sis à Issoudun, petite ville de l'Indre où je crois bien n'avoir jamais mis les pieds. Alain et moi ne nous sommes pas revus depuis environ 43 ans. Si vous habitez dans le coin, vous pouvez toujours aller lui dire bonjour de ma part – et tenter du même coup, en profitant de son possible attendrissement, de lui arracher une consultation gratuite.

Donc, en cette année scolaire 76 – 77, je passais deux heures et demie de chaque primo-matinée dans les courants d'air de la gare Saint-Michel. Le reste du temps, je ne faisais rien. Je m'étais inscrit en deuxième année de Lettres modernes à Jussieu (Paris VII, je crois bien), cloaque freudo-marxisant où je restai deux heures, le temps du premier cours auquel j'assistai, qui fut donc aussi le dernier. Naturellement, je ne soufflai mot à mes parents de cette désertion en rase campagne. Sorti de ma gare, je passais le reste des journées à somnoler – j'étais debout depuis cinq heures et demie – et à me morfondre, me demandant ce que je fichais là, dans ce deux-pièces peu engageant, mais pas taudis tout de même, alors que je disposais, chez mes parents, d'une grande chambre bien éclairée et de repas équilibrés servis à des heures immuables. Je ne connaissais évidemment personne : bien qu'assez peu élitiste, ou ne sachant pas encore l'être, je m'étais basé sur les conversations de mes camarades  cheminots pour me dissuader de tenter d'établir avec eux des liens plus approfondis. Il y avait bien la présence de Denis Barthès,  mon colocataire, et ami depuis mon arrivée, en novembre 72 au lycée Pothier d'Orléans. Mais lui avait quitté la cité ligérienne une année avant moi, il suivait ses cours plus sérieusement que moi et avait eu le temps de se faire quelques amis tout neufs. D'autre part, il me l'a avoué deux ou trois ans plus tard, la perspective de passer ses soirées avec un gros légume semi-dépressif ne l'enchantait qu'à moitié, malgré la sincérité de son végétarisme. C'est pourquoi, dès l'année suivante, mon entrée au CFJ fut une sorte de bénédiction, même s'il ne me fallut pas plus d'un mois ou deux pour comprendre que le journalisme et moi-même resterions toujours radicalement étrangers l'un à l'autre – mais mon atonie était telle que l'idée d'exercer durant trente ou quarante ans un métier pour lequel je n'avais ni goût ni aptitudes ne me gênait nullement. Faire ça ou autre chose, n'est-ce pas ?

Pour revenir à mon année ferroviaire, il n'est pas exagéré de dire que les deux seuls événements qui la marquèrent un tant soit peu furent, et dans cet ordre, mon dépucelage à l'automne 76 et l'oncle Fur  quelques mois plus tard. Si je n'ai jamais revu la jeune Nadine qui collabora gentiment au premier des deux, l'oncle Fur, lui, n'a jamais cessé ses visites, heureusement de plus en plus espacées à mesure que je prenais de l'âge. Là, par exemple, je crois bien qu'il ne s'était pas présenté depuis une dizaine d'années – si bien que j'aurais pu le croire mort, si j'avais été d'une nature plus optimiste.

Enfin, il est là. Généralement, ses visites ne durent pas plus de deux ou trois jours. Mais Dieu que les heures paraissent longues en sa compagnie ! Comment le temps pourrait-il se montrer léger et bondissant lorsque, pour qualifier la moindre station que l'on fait sur une chaise ou dans un fauteuil, on hésite constamment entre deux adjectifs, assis et empalé ? Il faudrait peut-être voir si, à Évreux, la gare ne possèderait pas, en ses bâtiments, une infirmerie pour très anciens cheminots d'occasion…

Quatre heures. – Dans une étude sur Montaigne datant de 1928, alors qu'il parle de l'amitié avec La Boétie, Gide cite Sainte-Beuve citant une phrase de Pline le Jeune (ami des poupées gigognes, bonjour !). Cette phrase la voici : « J'ai perdu un témoin de ma vie… je crains désormais de vivre plus négligemment. » Je me souviens avoir été frappé par quelque chose de très approchant, au moment de la mort de Bernalin, en novembre 1985. L'impression, non : la certitude qu'une part de moi qu'il était seul à connaître allait descendre avec lui à la tombe, pour parler un peu emphatiquement, et que plus personne ne pourrait désormais la connaître, que moi-même je finirais sans doute par la perdre de vue. Privée de son terreau, ou de son tuteur, ou de son jardinier, elle allait s'atrophier puis disparaître. Et c'est probablement ce qu'elle a fait. Il est possible aussi que cette dimension inconnue qui aurait été la mienne n'ait jamais existé et que je sois seulement en train de me vanter, de me pomponner.

(Sinon, je viens de transformer en billet de blog le texte sur l'oncle Fur écrit juste avant. Je le laisse tout de même ici : ce sera pour ma mère, qui ne lit que ce journal, une fois que je l'ai transformé en livre pour elle.)


Vendredi 6

Trois heures. – Eh bien, gloire à lui, l'oncle indésirable m'a quitté plus tôt que prévu : dès hier soir. Ce qui m'a valu, ensuite, de dormir tel un bébé mes huit heures d'affilée.

– Confiné dans la Case pour cause de tornade blanche dans la maison, hier, je n'ai absolument aucune idée sur ce qui m'a poussé à tirer de son étagère le petit Sur Proust de J.F. Revel, déjà lu au moins deux fois. Je suppose que cela doit être de l'ordre du mouvement réflexe ; presque du tic nerveux. Pour m'en distraire, j'ai reçu en fin de matinée les 1200 pages du Dictionnaire égoïste de la littérature mondiale. À première vue, c'est-à-dire après lecture d'une vingtaine de pages, les défauts de M. Dantzig, déjà notés dans ce journal le mois dernier, semblent avoir eu une fâcheuse tendance à s'aggraver, ces quinze dernières années, en particulier son irrésistible propension à parler de moi-ma vie-mon œuvre à tout propos, et même hors de propos, ainsi que sa tendance à nous asséner des phrases “définitive” destinées à nous intimider et réduire au silence, mais qui, si on prend la peine de les examiner, ne signifient à peu près rien. Ou pourraient tout aussi bien être retournées comme des vêtements réversibles (je comptais donner un ou deux exemples de ces affirmations-massues, mais j'ai oublié le volume à la maison : on verra plus tard… ou jamais).

Entre Proust et Dantzig, j'ai aussi feuilleté le dernier numéro de Causeur, acheté uniquement parce que je savais y trouver l'article fait par Daoud Boughezala sur Michel Desgranges. L'article est bon, le reste du numéro m'a paru sans grand intérêt, malgré le “dossier Muray” qu'il contient, destiné à promouvoir le troisième tome d'Ultima Necat paru il y a un mois ou deux. Mais je suis fondé à penser que cela vient plutôt de moi que du magazine, qui ne m'intéresse plus à grand-chose dès lors que cela ressortit à l'actualité, qu'elle soit “sociale” ou “culturelle”. Culturelle encore moins, d'ailleurs : qu'est-ce que j'en ai à foutre de savoir si le dernier film de cette triste godiche de Karine Viard est simplement médiocre ou carrément à chier (seule alternative crédible pour un film français contemporain) ?

Cinq heures. – Dans ses filets, Dantzig ramène à la surface des poissons dont j'aurais cru l'espèce disparue depuis des siècles. Par exemple Thomas Bernhard. J'ai dû lire six ou sept livres de lui – peut-être moins –, il y a 35 ou 40 ans, à l'instigation de Carlos. Carlos a, ou avait dans notre jeunesse, un radar infaillible pour débusquer les écrivains emmerdants. De fait, je garde de Bernhard le souvenir d'un écrivain emmerdant. Mais presque guilleret si je le place à côté de Peter Handke, autre belle découverte de Carlos. Voilà qui, évidemment, donne très envie de relire et Bernhard et Handke. (« Mais enfin, bougre d'imbécile, tu as écrit, hier ou avant-hier, qu'il fallait se garder de relire les écrivains qu'on avait aimés en sa jeunesse ! – Qu'on a aimés, sans doute ; mais, là, il s'agit d'écrivains emmerdants : ce n'est pas la même chose… »)


Samedi 7

Midi. – Mon article “Muray et moi” est paru ce matin sur le site de Causeur. Ironie de la chose : il est réservé aux abonnés, ce qui fait que je ne puis même pas m'offrir le petit plaisir puéril de le relire, ni par conséquent celui de me désespérer à cause d'une faute d'accord ou de ponctuation que j'aurai évidemment laissé passer lors de mes successives relectures d'avant envoi !

Trois heures. – Je viens de proposer à M. P., de Causeur, un article sur le Dictionnaire égoïste de Dantzig, livre dont la lecture commence à m'horripiler au plus haut point. C'est un océan de mélasse bien pensante, un long coming out pédo-progressiste sombrant à chaque page dans l'auto-satisfaction la plus puérile, l'infatuation la plus tranquille. De plus, les quatre cinquièmes du livre parlent de tout et de n'importe quoi, sauf de la “littérature mondiale” que nous promet le titre, hautement mensonger de ce fait. Bref, si M. P. accepte le principe d'un article, c'est un étrillage en règle qu'il va recevoir. À moins que, d'ici lundi, j'ai perdu l'envie de consacrer deux heures à ce pitoyable guignol. Dont je n'arrive pas à comprendre comment il a pu tomber aussi bas, après avoir écrit un premier dictionnaire tout à fait excitant. Je sais bien qu'une douzaine d'années a passé entre les deux, et que la vieillesse est un naufrage, mais enfin, là, tout de même, M. Dantzig abuse du droit de couler à pic.

Six heures. – Ce doit être la première fois que Catherine assiste à une messe vespérale (au Plessis même) sans que je prenne un apéritif en l'attendant. Cette sagesse nouvelle m'effraie.


Dimanche 8

Onze heures. – La lecture du Dantzig m'est de plus en plus pénible, et son auteur de plus en plus antipathique. Depuis hier, je m'efforce de le lire “plume en main”, afin de noter les diverses choses qui pourraient me servir dans l'article que j'ai proposé à Causeur ; article que j'ai de moins en moins envie d'écrire, mon énervement d'hier s'étant transformé en un vague mais persistant dégoût devant tant de fadeur bienpensante. Il paraît que Dantzig ne rêve que d'Académie française. En attendant d'y entrer, si jamais il y entre, il est toujours assuré d'avoir sa place dans l'émission de Ruquier : il a tous ses papiers en règle, tous les visas de bonne conduite, son certif' homosexuel dûment tamponné (?), il sera reçu avec tous les honneurs qu'il mérite. Les deux petits Ruquier-Tinville de service lui feront même la génuflexion. Je sens que tout ça va se terminer prématurément dans la poubelle jaune.

Sept heures. – Comme je me trouve autant de bonnes raisons d'écrire une critique sévère du Dantzig que de raisons, tout aussi bonnes, de m'en abstenir, j'ai décidé… de ne rien décider et de m'en remettre au hasard. Si, demain ou après-demain, monsieur P. de Causeur me relance, je l'écrirai, sinon je m'abstiendrai ; je veux dire par là que je ne me rappellerai pas à son bon souvenir, comme il m'a demandé hier de le faire. C'est ce qui s'appelle, je crois, “prendre ses responsabilités”…


Lundi 9

Midi et demie. – Je me demande quel petit démon obstiné me pousse à persévérer dans ma lecture de l'indigeste pensum du triste pitre Dantzig, alors que je suis presque assuré de ne pas lui consacrer la moindre ligne, même pas sur le blog. Le pis est que, non seulement je continue de le lire, mais je persiste à cocher les phrases qui pourraient me servir si jamais j'écrivais l'article que je n'écrirai pas ! Du masochisme, vous croyez ? Ça se soigne ? Je viens de doubler la neuf-centième page quand même…

– Une chose qui me dissuaderait sans doute d'envoyer encore des textes à Causeur serait de continuer à lire les commentaires, plus ou moins nombreux selon les sujets, que chaque article suscite. Rien que les pseudonymes choisis par la quasi totalité de ces personnes suffiraient à faire fuir n'importe qui d'à peu près sensé. Or, je ne crois pas être fou. La qualité du site, de ce qui s'y publie, n'est pas étroitement liée à ces gens qui s'y retrouvent pour bavasser, c'est entendu. Mais tout de même : les lire, ou simplement savoir qu'ils sont là, devient un frein puissant.

– Voilà  quatre ou cinq jours, à vérifier, que j'ai fermé les commentaires sur mon propre blog : je m'en porte admirablement. Car chez moi aussi, ça prenait des allures de basse-cour (et non de basse cour).


Mardi 10

Dix heures. – Ouf ! j'en ai terminé avec le cuistre bouffi, l'infatué primordial. Il va de soi que son pavé est destiné à la poubelle jaune. Et je me retiens à quatre mains pour ne pas y envoyer à sa suite le premier Dictionnaire égoïste, que j'ai pourtant beaucoup aimé, et encore tout récemment. Mais je sais que je ne le rouvrirai jamais (à moins que si ?), tant la baudruche dantzigienne me sort par tous les pores. Un dernier exemple et j'en aurai terminé avec ce puits de bienpensance. Dans son article consacré à Susan Sonntag (phare de la littérature mondiale qui, c'est évident, méritait largement les six pages qui lui sont consacrées ; de même que Barack Obama, qui a droit à presque autant), Dantzig lui reproche d'avoir écrit que le communisme était “un fascisme à visage humain”. Il a raison : il faut être une oie stupide pour trouver un “visage humain” au communisme, surtout en 1982.  Mais ce n'est pas du tout cela que notre instituteur pour quartiers défavorisés lui reproche, pas du tout. Écoutons-le :

« Le communisme était une brutalité, le communisme était une bêtise, mais le communisme n'était pas un fascisme. S'il anéantissait ses ennemis, il n'avait pas l'admiration de la mort. »

Voilà. Pour M. Dantzig, le communiste aura été une bêtise (pourquoi pas une gaminerie ?) à qui on peut reprocher une certaine brutalité (pourquoi pas un excès de vitalité ? Une fougue mal contrôlée ?), mais c'est bien tout. Et s'il a malheureusement dû se résoudre, à contre-cœur, malgré cette horreur de la mort qui le distingue du méchant fascisme, à éliminer quelques dizaines de millions de personnes, c'est uniquement parce qu'elles étaient ses ennemis. C'était en quelque sorte de la légitime défense. Et Dieu sait s'ils étaient terribles, ces ennemis du communisme ! Trotsky, Zinoviev, Kamenev, le général Toukhatchevski : anti-communistes impénitents ! Varlam Chalamov, envoyé quinze ans en Sibérie pour avoir soutenu qu'Ivan Bounine était un grand écrivain russe : réactionnaire terrifiant ! Et Evguenia Guinzbourg donc ! Et tous les autres ! Tous des ennemis implacables de ces amis de la vie qu'auront été les communistes, c'est Charles Dantzig qui vous l'affirme.

Sale con.

Maintenant, il faut que je me trouve une lecture purgative, voire désodorisante, afin d'éliminer les derniers remugles laissés dans mon salon par cette prétentieuse et snob engeance. Pas facile. Une seule chose m'étonne encore : en 1200 pages, il n'a pas une seule fois flétri Les Le Pen père et fille (mais Marion a droit à une brève mention) : une distraction ? Ce sera, nul doute, pour le prochain volume, les 3582 pages de son Dictionnaire égoïste de la littérature galactique.

Trois heures. – Repris le Bloc-notes de Mauriac. Bouffée d'intelligence bienvenue, après les épaisses ratiocinations du petit marquis progressiste.


Jeudi 12

Deux heures. – Je vais écrire ici une chose que pour rien au monde je n'avouerais en public, bien certain, si je m'y risquais, de passer pour un irrécupérable abruti : Shakespeare m'emmerde. J'ai beau, depuis quelques jours, passer d'une pièce historique (Richard III, Henri IV) à une comédie (Peines d'amour perdues) à une tragédie (Hamlet), rien n'y fait, je m'ennuie toujours autant. Je vais m'obstiner encore un peu, tout de même, mais franchement, à moins d'un miracle…

– Je pense que je vais rouvrir les commentaires sur le blog-mère. Juste pour voir qui va s'en apercevoir d'abord, et au bout de combien de temps…

Sept heures. – Depuis un certain temps, le “compteur de visites” du blog-mère en affiche entre 800 et 1200 (dont je n'ai jamais cru qu'il puisse s'agir de visites réelles, mais c'est une autre histoire). Or, samedi dernier, 7 décembre, je suis brusquement grimpé à 4000. Il m'a fallu plusieurs jours pour comprendre que ce “pic” correspondait à la publication de mon article sur le site de Causeur. Ce qui m'étonne c'est que, sur ce même site, nulle part n'était donné de chemin d'accès à mon blog. Je suppose donc que les lecteurs de Causeur ont tapé mon nom dans leur moteur de recherche favori, ont fatalement atterri sur mon blog… d'où ils se sont empressés de fuir pour n'y plus revenir, si j'en juge d'après le même compteur de visites qui, dès le lendemain, affichait un gentil et pépère 813. Ça faisait du bien de se retrouver entre soi.


Vendredi 13

Midi et demie. – Abandonné Shakespeare, remplacé par Corneille : quand on est parti pour se faire du mal, n'est-ce pas…

Ravi de la belle victoire électorale de Boris Johnson, en Angleterre. Nos éditorialistes patentés vont pouvoir pleurnicher et piailler tout leur saoul, je pense que ça va être plutôt réjouissant de les lire. Ils vont encore se demander pourquoi le réel est toujours aussi méchant avec eux,  alors qu'ils représentent, non : qu'ils sont le Bien. Les peuples sont décidément incorrigibles, c'est à vous dégoûter de la démocratie.

Sept heures. – Tout à l'heure, himmel d'Élodie à sa mère. C'était une simple question, mais qui nous a laissés tous deux mi-hilares, mi-incrédules : « Est-ce que tu te rappelles un Simenon où il y aurait une ambiance de brumes ? » Sans commentaire, évidemment.


Dimanche 15

Trois heures. – Anniversaire de ma sœur : 55 ans, ce qui me paraît totalement irréel.

– Ma collaboration avec Causeur semble s'installer. Ils ont publié hier un texte à propos des Fous du roi de Robert Penn Warren. Pour contrebalancer un peu l'effet fâcheusement “intello” d'icelui, je leur en ai envoyé un autre, tout à l'heure, à propos d'un autre Robert : Rodriguez, l'un de mes cinéastes préférés, à qui nul intellectualisme outrancier ne peut être reproché. Pas de réponse des Puissances tutélaires pour l'instant. Il est vrai qu'on est dimanche, et que ces mêmes Puissances ont bien droit à quelque repos de l'esprit, sinon de l'âme. Si ces seigneurs ne se lassent pas trop vite de ma prose, je compte remanier pour eux un ancien texte concernant mes calamiteux souvenirs de réveillons de la Saint-Sylvestre, texte que je leur enverrai deux ou trois jours avant la date en question.

– Depuis trois jours, mes lectures de l'après-midi sont cornéliennes. Horace avant-hier, Cinna hier et Polyeucte en ce moment même : je me suis interrompu entre les deuxième et troisième actes pour avaler une tasse de café, tirer trois bouffées de pipe et venir noter ce qui précède. On dira ce qu'on voudra de Corneille : c'est quand même très “manche à balai dans le fondement”. Mais pas désagréable pour autant.


Lundi 16

Deux heures. – Je furetais tout à l'heure dans le coin des Pléiade, pour en extraire le volume contenant les Œuvres autobiographiques de Mauriac : disparu. Par une sorte de compensation, ou de consolation, je tombai sur celui qui contient les mémoires de Yourcenar, livre que j'ignorais posséder et que j'ai bien failli racheter voilà quelques mois. Tout content malgré la défection de François, je ramenai Marguerite au salon. Racontant cela à Catherine, elle me suggéra que, peut-être, les Pléiade étant normalement classées chronologiquement, Mauriac avait été rangé par moi “dans un mauvais siècle”. C'était possible en effet, j'y retournai donc voir… pour le trouver bien à sa place,  entre Julien Green et Paul Morand, où il m'avait échappé à l'œil un quart d'heure plus tôt. J'ai illico commencé à relire les Mémoires intérieurs.

– En commentaire chez Sarkofrance, la momie archéo-gauchiste Alain Bobards écrit ceci : « Pour éviter d’être taxé d’antisémitisme, ma conjointe est juive et des membres de sa famille ont été déportés ! » Ce n'est plus Bobards, c'est jobard. Comme si le fait d'avoir épousé une femme juive suffisait pour être à l'abri de toute pulsion antisémite : on dirait de ces racistes à l'ancienne mode qui, croyant se dédouaner à bon compte, vous assuraient qu'ils avaient un excellent ami nègre. Et je ne dis rien de l'obscénité qu'il y a à convoquer une escouade de déportés que l'on n'a pas connus pour s'en confectionner un genre de petite armure idéologique. Et puis, ce vocabulaire : “ma conjointe”… Qui parle de sa “conjointe” ? Qu'est-ce que c'est que ce langage d'employé de mairie ? Enfin, il y a la construction boiteuse de la phrase, qui semble dire que c'est afin de se protéger de l'antisémitisme que sa “conjointe” s'est faite juive et que ses parents ont choisi la déportation. On ne s'ennuie pas toujours, dans la blogoboule…


Mardi 17

Cinq heures. – Je pensais que Milan Kundera était le premier écrivain à avoir exigé que les volumes de Pléiade qui lui sont consacrés restent vierges de tout “appareil critique”, ce dont je lui lui étais, et lui suis encore, fort reconnaissant. Je viens de m'apercevoir que je me trompais, en ressortant de son rayon celui consacré aux essais et mémoires de Marguerite Yourcenar, qui lui est antérieur et n'en comporte pas non plus.

– Je viens de mettre, dans ma liste Netflix des films à voir, les trois Batman tournés par Christopher Nolan : la régression intellectuelle bat son plein.

– Est-ce moi qui ne comprends plus ce que je lis, ou bien si Jérôme Leroy en arrive à écrire n'importe quoi ? Dans son dernier article de Causeur, intitulé Grève : il est plus facile d'être de droite que d'être de gauche, je relève ceci : « Il est plus facile d’être de droite que de gauche parce que naturellement, on n’aime pas que son voisin soit plus riche que soi. On voudrait être comme lui et comme on ne peut pas, on veut qu’il soit comme nous. C’est la passion de l’égalité à l’envers, c’est le désir de nivellement par le bas. » Il me semble, moi, que ces trois phrases définissent parfaitement l'homme de gauche et non l'homme de droite. La passion de l'égalité et la haine du plus riche que soi ne font nullement partie des caractéristiques de l'homme de droite, ou bien j'ai rêvé ?


Mercredi 18

Trois heures. – J'apprends, par l'essai que lui a consacré Marguerite Yourcenar, que Mishima a plus ou moins fait l'écrivain en bâtiment, afin de gagner ses barquettes de sushis – si tant est que les sushis se fussent vendus en barquette de son temps. Voilà qui me le rend un peu sympathique, en tout cas moins antipathique qu'il m'a toujours été, sans que je sois trop capable de démêler le pourquoi de cette distance que je garde avec lui. Peut-être en raison de sa mort excessivement m'as-tu-vu-quand-je-défunte ; laquelle, mutatis mutandis, me fait penser à celle de Dominique Venner, se faisant sauter le caisson devant le maître autel de Notre-Dame. Un peu de discrétion, s'il vous plaît, Messieurs ! Glissez, mortels, n'appuyez pas…


Jeudi 19

Midi et demie. – Conduit ce matin Catherine à la clinique Pasteur, pour un examen routinier. Je la récupère d'ici une heure environ. Quand je l'ai laissée, peu après neuf heures, elle commençait à trouver l'affaire un peu saumâtre, vu qu'elle était à jeun depuis hier midi…


Lundi 23

Neuf heures et demie. – Diable ! trois jours sans venir traîner par ici. Sans regret, puisque je n'avais strictement rien à noter. Ce matin, je voudrais inscrire en ce journal un paragraphe trouvé dans les Archives du Nord de Marguerite Yourcenar, second volet de ses remarquables mémoires, dont le titre général est Le Labyrinthe du monde. Le voici, ce paragraphe (le personnage prénommé Michel est son père, dont elle est occupée à évoquer l'enfance) :

« Plus je vieillis moi-même, plus je constate que l'enfance et la vieillesse, non seulement se rejoignent, mais encore sont les deux états les plus profonds qu'il nous soit donné de vivre. L'essence d'un être s'y révèle, avant ou après les efforts, les aspirations, les ambitions de la vie. Le visage lisse de Michel enfant et le visage buriné du vieux Michel se ressemblent, ce qui n'était pas toujours le cas pour les visages intermédiaires de la jeunesse et de l'âge mûr. Les yeux de l'enfant et ceux du vieillard regardent avec la tranquille candeur de qui n'est pas encore entré dans le bal masqué ou en est déjà sorti. Et tout l'intervalle semble un tumulte vain, une agitation à vide, un chaos inutile par lequel on se demande pourquoi on a dû passer. »

Pas mieux (comme on dit quand on essaie de masquer le fait que l'on n'a rien à dire). Si ce n'est que, même dans “l'entre-deux” dont parle Yourcenar, je n'ai jamais ressenti rien de ce qu'elle appelle “les ambitions de la vie”. J'ai eu tout au plus quelques rêveries. Voire des rêvasseries. Et il me semble m'être agité le moins qu'il était possible.

Trois heures et demie. – Ayant quelques emplettes à effectuer, je m'étais naïvement dit que, les faisant un lundi en début d'après-midi, j'allais ressentir le vertige des grands espaces désolés, quelque chose comme “mon nom de Venise dans Calcutta désert”. Je t'en fiche ! j'avais oublié que nous sommes à deux jours de la grande bouffe universelle. Résultat : tous les commerces ouverts et un monde fou partout… y compris, bizarrement, à la pharmacie. Que tous ces malheureux crétins s'étouffent avec leur foie gras frelaté et leur mousseux tiédasse, et toute leur progéniture derrière eux !


Mercredi 25

Onze heures. – Catherine vient de partir pour la messe de Noël. Il faut bien ça pour que je me souvienne que nous sommes en effet le jour de Noël (il y aurait bien les stupides et excessives illuminations de la maison voisine, mais comme elles sont en place depuis la mi-novembre elles ne signifient évidemment plus rien, si tant est que, etc.). Nous n'avons strictement rien fait que d'habituel hier soir, si l'on excepte les huit bouchées Mon Chéri que nous avalâmes chacun durant le film (fort médiocre). Et, sauf événement imprévisible, il en sera exactement de même la semaine prochaine.

– Mon article consacré à Cortazar (et merde pour l'accent tonique !) ne semble pas avoir eu l'heur de convenir à ces messieurs de Causeur : ils l'ont depuis cinq ou six jours et… rien. Évidemment, il n'avait qu'un rapport très lointain avec le tyrannique “esprit de Noël”. D'ici trois ou quatre jours, je leur enverrai un autre article, consacré au réveillon de la Saint-Sylvestre envisagé comme un pur cauchemar : celui-là au moins sera “dans l'actu”. S'ils le boudent aussi, c'en sera fini de ma très brève participation à leur site, ne tenant pas à me placer dans la position du solliciteur, moi qui ne leur ai jamais rien demandé.

– En ayant fini avec Marguerite Yourcenar, et ne sachant trop quoi lire ensuite, j'ai repris le premier volume Pléiade de Kundera ; ce qui est un peu idiot, vu que j'ai relu l'ensemble de son œuvre il y a à peine deux ans. Mais c'est la principale caractéristique de ses romans – en tout cas auprès de moi : sitôt lus, ils se dissolvent à peu près complètement dans la mémoire. Je veux dire : même à l'époque où j'avais encore ce qui s'appelle une mémoire. Je ne suis pas sûr que cette particularité soit à porter entièrement à leur crédit.


Jeudi 26

Une heure. – L'ultime roman de Kundera a été publié en 2014. Il s'intitule La Fête de l'insignifiance, et c'est un titre parfaitement justifié par l'insignifiance du roman lui-même. En réalité, non, il n'est pas insignifiant : c'est pire. L'impression qui se dégage de ce court texte (moins de cent pages de Pléiade), c'est celle de se trouver face à un jeune homme ayant des velléités de devenir écrivain et qui, ayant beaucoup lu Kundera, s'efforcerait de l'imiter, sans y parvenir bien entendu. Tous les “tics” sont là, mais outrés et tournant à vide. Les personnages sont, comme semble le vouloir le titre, totalement inexistants (il est vrai que les personnages n'existent jamais beaucoup chez Kundera, et c'est sans doute ce qui fait que, après lecture de l'œuvre, tous ses romans se mélangent et s'indifférencient dans la mémoire), il se passe encore “moins rien” que d'habitude, c'est très court et ça paraît bien long. Naturellement – je viens d'aller fouiller les entrailles de Google –, à sa sortie, tous mes ex-confrères de la presse ont mécaniquement enseveli cette pauvre petite chose sous des chapes d'éloges convenus. À moins que je sois le seul à n'avoir rigoureusement rien compris à ce chef-d'œuvre ? C'est toujours possible mais j'en doute fort.

Sept heures. – Ricané gentiment (?) en lisant sur Atlantico le titre suivant : La famille britannique qui s'est noyée dans une piscine “ne savait pas nager”. Je me suis retenu d'aller lire la dépêche lui correspondant, de crainte qu'elle n'en fasse évaporer le pouvoir comique, presque poétique à force de cocasserie.


Samedi 28

Onze heures. – La pantalonnade rebondit. Ce matin, Atlantico publie une nouvelle dépêche intitulée : Noyade en Espagne : les trois victimes savaient nager (famille). On est drôlement soulagé pour elles. Du reste, il est assez fréquent, à ma connaissance, que les gens qui sautent dans une piscine sachent nager. Sauf peut-être dans le petit bain, il faudrait vérifier. Je suppose que deux ou trois des grands reporters d'Atlantico sont déjà sur la brèche.


Dimanche 29

Dix heures et demie. – Assez longue promenade, à l'instant, avec Catherine et Charlus. Assez longue car le gel de la nuit a rendu praticables des chemins qui ne l'étaient plus depuis des semaines. Pas un souffle de vent, ciel élavé où flottaient encore quelques souvenirs légers de la brume nocturne. Catherine avait revêtu sa “doudoune” rouge fluo, crainte que les chasseurs ne la prissent pour une biche en vadrouille ; ce qui, en effet, ne s'est pas produit, ni moi pour un placide sanglier.

– Il faut toujours se méfier des citations que l'on lit ici où là, lesquelles sont, presque par définition, toujours arrachées à leur environnement, au fameux contexte. Par exemple, admettons que je poste sur le blog la première phrase du chapitre 22 de L'Ignorance, le troisième roman de Kundera écrit en français, qui traite de l'émigration, de l'exil, mais surtout du retour “au pays” après des années d'absence. Voici la phrase : Plus vaste est le temps que nous avons laissé derrière nous, plus irrésistible est la voix qui nous incite au retour. Aussitôt, si nous sommes dans un jour où ils sont à peu près réveillés, mes douze lecteurs vont s'en emparer, de cette phrase ; certains pour l'approuver, d'autre pour s'inscrire en faux contre elle, d'autres encore pour la nuancer, émettre des réserves, etc. Mais tous seront d'accord pour penser qu'ils discutent d'une pensée de Milan Kundera. Or,  dans le roman, cette phrase est immédiatement suivie de cette autre : Cette sentence a l'air d'une évidence, et pourtant elle est fausse. Ils auront donc, mes chers douze, discuté d'une pensée qui n'a jamais été celle de Kundera.

C'est souvent bien pire, dans le cas des citations de romans, car on a tendance alors à attribuer à l'auteur des phrases, des affirmations que lui-même a placées dans la bouche de tel ou tel de ses personnages, avec lesquels il peut se trouver, lui, l'écrivain, en complète et radicale opposition. Si celui qui fait la citation ne le précise pas – et il le précise rarement –, le lecteur se retrouve à prendre pour une idée de Marcel Proust telle sentence qui, en réalité, a été proférée par Charles Swann voire par Odette de Crécy – ce qui bien sûr est absurde. Après, une fois que la citation fausse, ou du moins faussement attribuée, est mise en circulation, il est très difficile de revenir en arrière, de redresser le tir.


Lundi 30

Quatre heures et demie. – Je viens de finir de relire La Valse aux adieux : il se confirme que c'est, des romans de Kundera, mon préféré. À la fois virevoltant et mélancolique : si c'est une valse, alors ce doit être une valse lente, dansée dans le crépuscule par des couples qui ne se voient pas les uns les autres, avec un orchestre invisible, lointain.


Mardi 31

Une heure. –Publication tout à l'heure de l'article concernant les réveillons de nouvel an que j'ai envoyé à Causeur voilà deux ou trois jours. Si bien que je termine cette année en pleine gloire. Ou, au moins, sur une trajectoire nettement ascendante. Quo non ascendet ?, comme on disait chez les Fouquet…