jeudi 1 juillet 2021

Juin 2021

 

 

 

 

 

 

CÉLIBAT INTÉRIMAIRE

 

 

 

 

 

Mardi 1er

Dix heures et demie. – On commence le mois par une courte visite médicale de contrôle : tutto va bene, en tout cas en apparence. Et, en plus, c'était l'un des rarissimes matins où le Dr D. a daigné commencer ses visites à l'heure dite.

– Himmel de Rémi Usseil, hier, pour demander s'il pouvait envisager de nous faire une petite visite dominicale durant ce mois qui s'ouvre : Catherine étant vaccinée, et se pensant donc à l'abri des visées sino-virales, il pourra. Il m'apprend incidemment qu'il a, depuis un peu plus d'un an – soit depuis le premier confinement – perdu quarante kilos. J'ai l'air de quoi, moi, maintenant, avec mes vingt petits kilos en moins ? Cela dit, il faudrait bien qu'il se calme sur la fonte des graisses ; sinon, il va bientôt pouvoir faire figurant dans des docu-fictions sur la Shoah… On tâchera de le remplumer un peu le dimanche 27, jour prévu pour sa venue.

–Un nouveau roman de JCO vient de m'arriver par voie postale : Corky (en v.o. : What I Lived For). Encore un pavé de près de huit cents pages : cette dame souffre, ou souffrait, manifestement d'intempérance littéraire aiguë – mais ce n'est pas moi qui viendrai m'en plaindre.

– Du pénible phraseur du forum de l'In-nocence, de l'amphigourique en chef, du verbeux majuscule, de Francis Marche enfin, ceci : « Les oiseaux […] sont les seules créatures capables (hors notre espèce), dans leur langage, d'une exploitation sociale du rapport signifiant-signifié. » Nous voilà tous grandement soulagés de l'apprendre, il y a trop longtemps que régnait une douloureuse incertitude à propos des relations entretenues par la gent ailée avec ce foutu rapport signifiant-signifié.

– Et une information comique (infocomic ?) pour bien commencé le mois : « Covid-19 : l'OMS rebaptise les variants avec des lettres grecques pour ne pas stigmatiser les pays où ils sont apparus. » Mais pourquoi, grands dieux, des lettres grecques ? On n'imagine donc pas, à l'OMS, le désespoir de ces pauvres Hellènes, qui risquent fort de se sentir stigmatisés quelle que soit l'origine des variants ?

Et, en guise de bonus, cette autre infocomic : « Elisabeth Guigou sera chargée d'une mission sur la présomption d'innocence. » Qui aurait pu se douter que Mme Guigou était toujours de ce monde ? Et, surtout, encore capable d'endosser une mission sur la présomption d'innocence, tâche lourde et aux conséquences innombrables s'il en est.

Trois heures. – À propos de mon journal du mois dernier, Jean-François Brunet – souvent fort critique à mon égard, mais ce n'est nullement un reproche – me fait une objection qui ne manque pas de pertinence, qui en tout cas me fait réfléchir. Voici les “pièces du dossier”. Il y a quelques jours, j'avais noté ceci :

« À propos de Marc Fumaroli, je reste un peu abasourdi de constater que même lui semble ne pas savoir manier correctement le verbe départir, qu'il conjugue fautivement comme répartir et non comme partir, ainsi qu'il se doit. Et, quelques pages plus avant, il écrit sans broncher que tels personnages sont partis “chacun de leur côté”, bourde grammaticale qu'on ne s'étonne nullement de voir suinter quotidiennement des claviers journalistiques, mais dont on souffre qu'elle ait pu sortir de cette plume-là. »

Voici maintenant le commentaire laissé par M. Brunet :

« Quand je lis qu’une formulation qui me viendrait naturellement est une faute grossière, qui va sans dire et me renvoie au statut d’égoutier suintant, mon sang fouetté ne fait qu’un tour et je sors mon Grevisse (le plus probable restant que je sois un égoutier suintant). En l’occurrence, Fumaroli, avec son "partis chacun de leur côté", semble rester dans les règles, et dans l'excellente compagnie de Chateaubriand, Zola, Larbaud, Bernanos et beaucoup d'autres, même si l’unipossessif (son, sa) est l’usage « semble-t-il le plus suivi et le plus recommandable » du moment que le pronom représenté est à la 3ème personne. Mais même avec l’aide de Grevisse je comprends mal que le passage de la deuxième à la troisième personne fasse basculer de l’ordinaire « nous nous faisions vis à vis, avec chacun notre lampe » (Barrès) (et non « sa lampe »), voire de l’obligatoire « nous suivions chacun notre chemin » (Lamartine), au recommandable « ils partirent chacun de son côté » (plutôt que « de leur côté »). Notons enfin qu’une simple virgule, fort facultative, fait passer du seul possible « Nous suivions chacun notre chemin » à l’acceptable et même fréquent « Nous sommes partis, chacun de son côté » (Duhamel). Ça donne le tournis. Des lumières ? »

Et, pour finir, les deux commentaires de commentaire que je lui ai à mon tour laissés (je les regroupe ici en un seul) :

« Je reconnais que la question est plus épineuse (et plus floue) que ce que j'ai un peu brutalement exposé ! L'exemple tiré de Lamartine montre qu'en effet, quand le sujet est à la première personne, aucune solution n'est pleinement et à elle seule satisfaisante : il faut alors privilégier soit la grammaire, soit le sens.

« Toutes proportions gardées, c'est un peu la même chose qu'avec les expressions du type "la plupart de" ou "la majorité de", dont on ne sait jamais s'il faut les faire suivre d'un pluriel (le sens) ou d'un singulier (la grammaire).

« Bref, grâce à vous et à votre M. Grevisse, j'ai l'impression d'avoir pris dix ans d'un coup : je ne vous en remercie ni l'un ni l'autre !

« Cela étant, il me semble que, dans l'exemple pris chez Fumaroli, il n'y avait nullement à hésiter et que "son côté" aurait dû s'imposer sans hésitation.

Mais bon : c'était lui l'Académicien français, et non moi… »

Six heures. – Rémi m'avait dit être libre les dimanches 6 et 27 juin, pour venir ici. J'avais donc choisi le 27, Catherine s'en allant pour huit jours après-demain. Et puis, brusquement, tout à l'heure, je me suis dit que je pouvais tout aussi bien l'inviter dimanche prochain et l'emmener déjeuner au Bel Ami, restaurant pacéen disposant d'une agréable terrasse en bord d'Eure.

En allant sur le site du dit restaurant, je découvre que la bâtisse qui l'abrite a d'abord été la résidence campagnarde du critique gastronomique Henri Gault. Je me souviens d'avoir connu sa fille (dont le prénom m'échappe…), il y a fort longtemps ; elle était une amie de mon ami Jef Loiseau. Je suis même allé un soir à une “fête” qu'elle avait organisée dans la maison familiale, sise quelque part en banlieue sud, du genre Bourg-la-Reine ou Fontenay ou L'Haÿ. J'avais été impressionné, dans cette maison, par les œuvres complètes de Bossuet dont les nombreux volumes (mais de quelle époque étaient-ils ?) occupaient toute la cloison du palier coupant le grand escalier. Sinon, je me souviens aussi de diverses salades de pâtes proposées à notre appétit et à peine mangeables. Heureusement, nous étions à un âge où la voracité permet de passer outre à la délicatesse gastronomique.

(Vérification faite, Henri Gault est à Pacy-sur-Eure. Il s'agissait donc de la maison familiale et non d'une villégiature de vacances ou de week-ends.)


Mercredi 2

Dix heures. – Depuis environ deux mois, peut-être trois, ce ne sont pas moins de quinze livres de JCO qui ont fait leur entrée ici. Il a bien fallu leur ménager une place dans la partie de bibliothèque réservée aux Américains. Ce qui m'a conduit à en prendre certains pour les descendre d'un étage, afin que Joyce trônât à la place d'honneur que j'estimais lui revenir. Certains n'ont rien dit, mais quelques-uns, je le sens bien, tirent un peu la gueule depuis. Et je ne serais pas plus surpris que cela si, m'avisant un jour de les relire, ces mauvais coucheurs ne décident de me fermer à double tour la porte d'accès à leurs romans.

– Dernière journée en couple : demain, Catherine part pour la Franche-Comté, d'où elle ne reviendra que jeudi de la semaine prochaine : je vais pouvoir de nouveau pleurnicher ici tout à mon aise (j'm'ennuiiiie !), chose qui, en cette ère sino-virale, ne m'est pas arrivé depuis un bail.

– L'infocomic du jour : « Une star-up brestoise recycle les filets de pêche en plastique pour en faire des montures de lunettes. » Et je me demande si, à l'inverse, il ne serait pas envisageable de récupérer les montures de lunettes cassées pour en faire des filets de pêche flambant neufs. Idée à creuser… il y a sûrement du pognon à se faire…


Jeudi 3

Neuf heures et demie. – Dernière matinée “de couple” : le train de Catherine partira de Vernon à une heure moins quelques minutes (si tout se passe normalement…). Ensuite, retour ici, après passage au Carrefour “Market” de Pacy pour quelques courses indispensables à ma survie. Ensuite, ce sera parti pour sept jours de solitude, rompu dimanche par la récréation usseillienne, fort bienvenue ma foi.

– Ce que c'est que le hasard : s'il avait voulu me faire découvrir JCO par son roman intitulé Corky, il est certain que j'en serais resté là avec elle, le roman en question ayant, hier, filé directement vers la poubelle jaune, sans même avoir été terminé, tant je l'ai trouvé ennuyeux et vain. C'est le deuxième d'elle qui subit un tel sort (l'autre étant Maudits) sur une quinzaine, ce qui n'est pas un si mauvais ratio. Mais, encore une fois, il est certain que si j'avais abordé par là le continent carolo-joycien, je ne serais pas allé plus avant ; un peu comme un touriste qui, voulant découvrir les mille et une merveilles de la France, aurait la malchance de commencer sa visite par la Seine-Saint-Denis…

Deux heures. – Déposé Catherine à l'heure voulue à la gare de Vernon. Et, miracle, le train qu'elle avait prévu de prendre n'était pas annulé. Au retour, comme si Herr Momox avait prévu que j'allais avoir, ces huit jours qui viennent, beaucoup de temps libre (comme si tu n'en avais pas quand Catherine est là, rigolo !), il m'avait fait parvenir deux gros livres et un film : Blonde de JCO, Mme Du Deffand et son monde de Benedetta Craveri et, pour l'écran, La Chute de l'empire américain de Denys Arcand. Mais, pour le film, j'attendrai le retour de la patronne…


Vendredi 4

Dix heures. – L'âge venant, les ivrognes flamboyants ne sont plus ce qu'ils étaient ; ou disons qu'ils flamboient moins, nettement moins. Hier soir, profitant du beau temps, je me suis installé après le repas de Charlus (sept heures) sur la terrasse, avec un verre de Ricard, prudemment dosé. J'en ai pris ensuite un second… et c'est tout. À huit heures on pouvait déjà me trouver dans la cuisine à mastiquer un vague sandwich, puis devant la télévision qui m'a dispensé trois épisodes de Person of interest (saisons 4 : très bien, malgré les souvenirs contraires que Catherine et moi en gardions). À dix heures et demie j'étais au lit, c'est-à-dire à la même heure que d'habitude. Et, bien entendu, pas la moindre trace de gueule de bois ce matin : c'est à désespérer de tout…

– Commencé Blonde, de JCO, un énorme roman (mille pages dans l'édition Stock originale), dont le personnage central est Norma Jeane Baker, alias Marilyn Monroe, mais qui est tout de même un roman et non une biographie. Enfin, disons que c'est une chose flottant entre les deux : assez bizarre.

– Journée bien occupée : en début d'après-midi, je dois aller à Vernon récupérer mon jean tout neuf et mis à ma taille par les petites mains industrieuses de la boutique. Quand Catherine n'est pas là, les journées se remplissent d'un rien. Quand elle est là aussi, d'ailleurs. En principe, j'aurais dû également penser à arroser les trois ou quatre plantations qu'elle a achetées quelques jours avant de partir ; mais comme il a plu dru une partie de la nuit et jusqu'à il y a une heure, m'en voilà dispensé.

Trois heures. – Mon équipée sauvage à Vernon s'est déroulée au mieux : les Indiens en révolte sont demeurés invisibles et les outlaws n'ont pas attaqué la diligence, ni à l'aller ni au retour. Et, en plus, mon futal était fin prêt. Je puis retourner à JCO sans remords d'aucune sorte.


Samedi 5

Midi et demie. – La température extérieure peine à atteindre les quinze degrés piteusement celsius et il vente à tous les diables. Du coup, je suis saisi d'une vague inquiétude quand je songe que, demain midi, Rémi et moi devons déjeuner au Bel Ami de Pacy… sur la terrasse.

– Hier soir, j'ai commis l'erreur de boire trois verres de Ricard au lieu de deux seulement comme la veille. Résultat, le dernier m'a scié net l'appétit et j'ai “zappé” le dîner. J'ai ensuite tenté de regarder Army of the Dead, film zombiesque de Zack Snyder, qui réalisa il y a vingt ans un remake réussi du second film de George Romero, celui qui se passe principalement dans un centre commercial assiégé par les morts-vivants. Mauvaise pioche : cette Army-là ne mérite qu'une chose, la réforme collective et définitive. J'ai abandonné après une demi-heure de profond ennui… et suis allé cuver dans mon lit.

– Si l'on excepte ses premiers films, où elle ne faisait que de la figuration, ou à peine plus, la carrière de Marilyn Monroe aura duré dix ans, ce qui n'est pas grand-chose. Mais, durant ces dix années, elle aura tourné avec Joseph Mankiewicz, Howard Hawks, Fritz Lang, Henry Hattaway, Otto Preminger, Billy Wilder, George Cukor et John Huston, ce qui est prodigieux.


Dimanche 6

Neuf heures et demie. – Pour l'instant le soleil brille et le vent ne la ramène pas trop : notre déjeuner en terrasse, à Rémi et moi, semble donc, pour le moment, jouable

(À peine la phrase précédente est-elle écrite que je vois s'avancer les nuages. Évidemment.)


Lundi 7

Neuf heures. – Hier, à midi pile, j'ai vu se présenter au portail un svelte jeune homme : c'était Rémi Usseil, délesté de quarante kilos superflus ! Impressionnant. La journée fut parfaite, au moins de mon point de vue. Le temps était idéal, on nous avait, au Bel Ami de Pacy, réservé une table au bord de l'Eure, la nourriture était correct, le chablis excellent. Il n'y a même pas manqué l'indispensable petite pointe d'absurde : lorsque nous sommes arrivés, on nous a enjoints de nous muselièriser avant de traverser la terrasse… laquelle était remplie de gens qui, évidemment, puisqu'ils étaient à table, avaient tous “tombé la muselière”.

Rémy m'a quitté vers six heures et… je me suis aussitôt endormi, d'abord dans mon fauteuil, puis, à partir de sept heures, dans mon lit, où je suis resté jusqu'à six heures ce matin. 

Avant cela, remontant de Pacy sur les coups de quatre heures, nous avions eu la surprise de voir Claude D., notre voisin d'en face, agenouillé au pied de notre lilas, occupé à farfouiller dans le bas du grillage. L'explication nous fut aussitôt donné : cet animal de Charlus, à qui j'avais laissé la libre jouissance du jardin en notre absence, avait réussi à agrandir un trou du dit grillage, en creusant, et s'était retrouvé dans la rue. Ce que voyant, nos serviables voisins l'ont non seulement fait rentrer, mais monsieur a aussitôt entrepris de boucher le trou avec du fil de fer rapporté de chez lui. Double action humanitaire dont ils ont été bien entendu chaleureusement remerciés.


Mardi 8

Dix heures. – Ma journée d'hier a été d'un calme frisant l'atonie baudelairienne. Par comparaison, celle d'aujourd'hui va me sembler emplie de bruit et de fureur. Rien que de penser qu'à dix heures du matin je suis déjà allé deux fois à Pacy, ça me colle une sorte de vertige. La première fut à sept heures pour acheter du pain, et la seconde il y a une grosse demi-heure afin de récupérer un livre de JCO au garage Ford. Et ce n'est pas fini : cet après-midi, je dois ramasser les merdes de Charlus dans le jardin, puis passer la tondeuse. Ce n'est pas ce soir que j'aurai volé mon apéritif…

– Parce que c'est un livre que je croyais mystérieusement évaporé, et que Rémi me l'a rapporté dimanche, je relis Notre existence a-t-elle un sens ?, le gros ouvrage de vulgarisation scientifique de Jean Staune. Il va de soi que si, lecture terminée, l'existence s'avérait en avoir effectivement un, de sens, mes bienheureux lecteurs en seraient les premiers informés.

Deux heures et demie. – Eh bien voilà : tonte promise, chose faite ! comme il est coutume de le dire chez les horticulteurs. Et, comme le soleil s'est tout de même mis à taper gentiment, je me suis, sitôt après, octroyé une petite douche réparatrice et désodoriférante. (Sursaut de stupeur indignée dans les tréfonds de la conscience : « Comment ça, une douche en milieu d'après-midi ??? Mais enfin, depuis la plus haute antiquité, la douche c'est le matin ! » Réponse du cortex : « Je sais, je sais : mon côté rebelle… ») En tout cas, quand je contemple le jardin tonsuré de frais, je me dis que j'ai trouvé un sens, sinon à mon existence, du moins à ma journée – et n'en déplaise à Jean Staune.


Mercredi 9

Neuf heures. – Commencé tout à l'heure un nouveau roman de JCO, Johnny Blues. Dès la première phrase, un sujet d'agacement, concernant le traducteur… ou la traductrice, car cette personne porte un prénom épicène (c'est moi qui souligne) : « Il fut un temps où, à Willowsville, village de 5640 habitants de l'État de New York, etc. »

Un village de 5640 habitants ? Et pourquoi pas un hameau, pendant qu'on y est ? C'est plus que la population de Pacy-sur-Eure qui est, très manifestement, une ville ; une petite ville, certes, mais certainement pas un village, ni même un bourg. L'aberration est d'autant moins pardonnable que, dans les premières dizaines de pages de son roman, JCO, à son habitude, plante soigneusement son décor avec force détails. Si bien que le lecteur est parfaitement renseigné sur la quantité et la qualité des nombreux commerces, il sait que Willowsville comporte un lycée accueillant près de cinq cents élèves, de nombreuses infrastructures administratives ou autres, et même un assez mystérieux (pour moi…) Metropolitan Life Building. Il y a aussi un quartier résidentiel, dont on sait qu'il se trouve “à moins de trois kilomètres de Main Street” , et des genres de faubourgs. Bref, ce que JCO prend la peine de nous décrire est sans conteste possible une ville – ce qui n'empêche nullement notre traducteur de continuer, au fil des pages et des chapitres, de continuer à parler imperturbablement du village.

(C'est un phénomène curieux et, pour moi, inexplicable : chaque fois que j'ai à utiliser l'adverbe imperturbablement, je suis obligé de m'y reprendre à deux fois ; une première fois pour l'écrire et, juste après, une seconde pour y ajouter le “r” après le “u”, que mes doigts refusent obstinément, et systématiquement, de frapper à sa place du premier coup. Il y a deux ou trois autres mots qui se comportent avec moi de la même manière, mais il ne me revient pas à l'esprit lesquels pour le moment.)

Avec tout ça, c'est aujourd'hui ma dernière journée de célibat intérimaire. Enfin, ma dernière journée complète de célibat, puisque, demain, je ne devrais pas récupérer Catherine avant cinq ou six heures de l'après-midi. 


Jeudi 10

Dix heures. – La signification d'un acte, son sens profond, dépend en grande partie du regard que l'on porte sur lui. Je pensais à cela il y a quelques minutes, en regardant passer les éboueurs.L'ensemble est composé d'un camion-benne, d'un conducteur et d'un second homme chargé de transvaser le contenu des poubelles dans la benne : rien que du classique, en somme. À la ferme qui est derrière chez nous, et que l'on voit fort bien de notre terrasse, il y a toujours beaucoup de poubelles, plus des cartons et emballages divers. Arrivé là, et contrairement à ce qui se passe devant les simples maisons d'habitation à une ou deux poubelles, le conducteur du camion descend afin d'aller prêter main forte à son coéquipier. « Altruisme ! Solidarité ! Sens de l'entraide ! » s'exclameront, ravis, les progressistes.  « Calcul purement égoïste ! grommelleront les pessimistes de la nature humaine : en aidant son acolyte, le conducteur du camion permet à la tournée de durer moins longtemps et sera donc, ainsi, rentré plus vite chez lui. » Il est probable que les deux auront raison, il resterait à déterminer dans quelle proportion, la part exacte de l'altruisme et celle de l'intérêt personnel. Une tâche d'autant plus délicate que cette proportion doit varier assez fortement selon que le camion est ce jour-là conduit par Marcel, “qui a le cœur sur la main”, ou par Jean-Paul, “qui n'en a rien à foutre des autres”…

Midi. – Finalement, comme il arrive régulièrement depuis quelque temps, je me suis avisé que le paragraphe ci-dessus constituerait un billet de blog tout à fait acceptable. Et c'est comme ça que l'asticot est devenu mouche.

– Pas d'appel téléphonique de Catherine jusqu'à présent ; ce qui doit signifier que, toujours jusqu'à présent, son retour se déroule suivant ce qui était prévu. Elle doit normalement m'appeler de la gare Saint-Lazare, une fois qu'elle aura repéré quel train elle compte prendre, afin de m'indiquer : 1) son heure d'arrivée, 2) sa gare d'arrivée, à savoir Vernon ou Évreux. Je pense que j'irai la chercher en compagnie de Charlus, à qui ça fera une petite sortie imprévue (imprévue uniquement par lui, donc).

Six heures. – Catherine envolée ! Catherine évaporée ! Catherine volatilisée ! Mais Catherine… li-bé-rée ! Catherine retrouvée ! Catherine récupérée ! (à scander avec l'accent gaullien, of course) Nous étions bien aises de la voir de retour, le chien et moi.

Ne reste plus qu'à attendre l'heure de l'ultime apéro, assorti des divers charcuteries et fromages  franc-comtois qu'elle vient de rapporter. Je n'ai pas trop hâte de grimper sur le pèse-personne demain matin…


Vendredi 11

Dix heures. – Depuis deux ou trois semaines, une habitante du Plessis que l'on voyait régulièrement passer dans notre rue avec son petit chien se promène désormais seule. Comme elle passait ce matin alors que Catherine ouvrait le portail, la conversation s'est engagée, tout naturellement en demandant des nouvelles du chien. « Je l'ai perdu… » répond la dame. Réaction normale de Catherine : « Mais vous l'avez perdu où ? » En fait, l'animal était mort des suites d'une opération. 

Je trouve déjà fort agaçant l'emploi de “perdu” en place de “mort” quand il s'agit des humains, mais au moins, dans ce cas,  on comprend tout de suite ce que l'on veut nous signifier, vu qu'il est tout de même fort rare que l'on égare une personne de son entourage ; mais dans le cas d'un animal, qui peut en effet très bien être réellement perdu, égaré, introuvable, bref : parti voir ailleurs, la substitution devient vraiment absurde, et néfaste à une bonne et immédiate compréhension.


Mardi 15

Une heure. – Trois jours consécutifs sans rien écrire ici… et ce n'est sûrement pas aujourd'hui que la chose va s'arranger !

Des raisons à ce mutisme ? Non, pas la moindre.

Trois heures. – De Franche-Comté, Catherine a rapporté un livre de cuisine palestinienne (je sais, je sais…). Je l'ai feuilleté tout à l'heure : il est plein de recettes qui donnent envie de passer à table illico, entrelardées d'une assez discrète propagande anti-israélienne. Mais je suppose que ce “panachage” était à peu près inévitable. L'exemple le plus comique : à la fin du livre sont plusieurs pages au cours desquelles sont expliqués les mots ou expressions utilisés au fil des recettes. Tous ces mots, bien entendu, sont étroitement liés à la cuisine. Et, au milieu d'eux, à la lettre M, une petite notice, sans doute jugée indispensable par les auteurs, sur le “mur de séparation”.

Six heures. – À propos d'une algarade violente à laquelle il a été mêlé (lui parle d'une “agression”, ce qui est possible, mais il ne m'appartient pas d'en juger, ignorant tout de l'incident et n'ayant que sa version pour en juger), un blogueur écrit ceci :

« On m’a souvent demandé si je pardonnais : je ne pratique pas le pardon qui est une notion trop connotée, trop chrétienne. Elle doit aussi s’accompagner de repentance. Et je ne souhaite pas voir de la repentance. Notion là encore trop religieuse. »

Donc, d'après ce garçon, la notion de pardon serait apparue avec Jésus. On n'en trouverait nulle trace ailleurs et avant, ni chez les Grecs, ni chez les Romains, ni chez les Juifs, ni même dans les paroles du Bouddha ou de Confucius. C'est curieux, j'ai un peu du mal à y croire. Même chose pour le repentir, toujours si l'on en croit notre blogueur, qui semble très confortablement installé dans les lieux communs de son époque : avant les Évangiles et les Pères de l'Église, nul ne se repentait jamais de rien, le remords était un sentiment totalement inconnu des hommes. Enfin, je ne suis pas du tout certain que le pardon soit obligatoirement conditionné par le repentir de la “partie adverse” : on doit pouvoir pardonner à quelqu'un qui ne regrette rien (« Pardonnez-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font. », non ?), c'est même sans doute la forme de pardon la plus haute. Cela dit, je ne suis pas philosophe, et il se peut donc que je raconte n'importe quoi : ce ne serait pas la première fois. Tout de même, une dernière chose : en admettant même que le pardon pût être une vertu exclusivement chrétienne, ce qui est absurde : serait-ce une raison pour le rejeter avec une telle désinvolture ? Il a peur de quoi, notre cher esprit fort ? Que ça tache ?

Catherine, à qui je relatais ce qu'on vient de lire, me dit que, sur ce sujet, elle aimerait bien avoir l'avis hautement autorisé de notre ami le Père B. Il faudra que je songe à expédier un petit himmel…

– Le titre qui fait ma joie (chez Causeur) : « Il frappe un policier pour protester contre le “favoritisme” handicapé. » Il est tout à fait vrai que la scandaleuse discrimination dont, sur les parkings, sont victimes les conducteurs en bon état de marche ne saurait être toléré plus longtemps. Il faut dire “non” à l'ingambophobie !


Mercredi 16

Neuf heures. – L'inaltérable élégance stylistique et grammaticale de mes amis atlanticoïdaux : « Près d'un Américain sur quatre a des problèmes de santé qu'il n'avait pas connu auparavant après avoir été touché par le Covid-19. » Moi aussi, souvent, je me sens plus moins en forme avant après. Et parfois c'est le contraire inverse.

– Je relis depuis hier La Structure des révolutions scientifiques de Kuhn : lecture plutôt aride, ou escarpée, pour quelqu'un qui n'a aucune formation scientifique et nulle connaissance particulière – ni même générale sans doute – en ces domaines. Mais, en s'accrochant un peu, il y a moyen d'en tirer tout de même quelque miel…

Deux heures. – Reçu au courrier et commencé à lire Le Cantique des quantiques, d'Ortoli et Pharabod, dont je n'ai pas besoin – j'espère… – de préciser quel est le sujet. L'un des chapitres, celui auquel je me suis arrêté, s'intitule : Le monde existe-t-il ? Il y a quelques jours, je lisais un autre livre dont le titre était : Notre existence a-t-elle un sens ? Du coup, je me demande si je n'ai pas un peu mis la charrue avant les bœufs : si mes joyeux duettistes quantiques en viennent à donner une réponse négative à leur question, j'aurai un peu l'impression d'avoir perdu mon temps à examiner l'autre, devenue par là-même sans objet.


Jeudi 17

Neuf heures et demie. – Je croyais savoir, jusqu'à ce matin, que les théories scientifiques (ou les “paradigmes”, pour reprendre le mot de Thomas Kuhn, lequel, d'ailleurs, ne recouvre pas exactement le terme de “théorie”), je croyais, donc, qu'elles se remplaçaient les unes les autres selon deux modes différents. Soit le nouveau paradigme détruisait l'ancien, comme celui de Copernic avec celui de Ptolémée, soit le nouveau se contentait d'englober l'ancien, ce qui permettait par exemple de dire qu'Einstein avait “avalé Newton vivant” : le mot important était pour moi ce “vivant”, qui semblait signifier que les théories de Newton continuaient d'être vraies, même si on ne pouvait plus les appliquer à toute chose existante.

Thomas Kuhn paraît être d'un avis différent. Pour lui, si je l'ai bien compris, le paradigme newtonien a été tout autant détruit, tué par celui d'Einstein que celui de Ptolémée par celui de Copernic et Galilée. On peut mieux comprendre son point de vue par une analogie prise dans notre monde sublunaire (analogie qui est de moi et non de Kuhn).  Admettons une balance, étalonnée de 0 à 100 kg, qui sous-pèserait de 0 à 15 kg, pèserait parfaitement juste – à quelques négligeables milligrammes près – entre 15 et 70 kg, puis se mettrait à sur-peser entre 70 et 100 kg. Évidemment, tout le monde dirait spontanément que cette balance est fausse ; même si cela n'empêcherait nullement de l'utiliser les gens qui n'ont jamais à connaître que le poids de choses dont ils savent qu'il est toujours compris, mettons, entre 30 et 60 kg. Si l'on pousse cela à l'absurde, on débouche sur la fameuse horloge arrêtée qui continue néanmoins de donner l'heure exacte deux fois par jour : un homme qui, chaque jour, ne s'informerait de l'heure qu'il est qu'à 8h12 et à 20h12 pourrait parfaitement continuer à se satisfaire de sa pendule arrêtée.

Kuhn dit – toujours si j'ai bien compris ce que je lisais – que si on n'utilise une théorie que dans les domaines où on est certain qu'elle fonctionne, sans jamais s'aventurer en deçà ou au-delà, on ne pourra jamais prouver l'invalidité d'aucune.

– À part ces considérations sans doute plus ou moins fumeuses, il a été décidé en conseil des ministres exceptionnel que nous ferions de nouveau appel à une technicienne de surface dûment rétribuée pour accomplir ici les tâches que nous sommes trop négligents (fainéants ?) pour exécuter nous-mêmes aussi scrupuleusement qu'il le faudrait : elle sera là dès cet après-midi. De même, nous attendons, la semaine prochaine, la visite de notre jardinier à qui nous demanderons de bien vouloir nous débarrasser de la végétation envahissante, contre rémunération sonnante et trébuchante – chose que la plupart des gens “de la campagne” accomplissent évidemment eux-mêmes, et gratuitement. Pour l'instant, je consens encore à tondre les pelouses moi-même…

Les pelouses, mais pas Charlus, qui a rendez-vous chez sa toiletteuse attitrée demain matin.

Six heures. – Parlant de Cocteau et de son goût immodéré pour la publicité et le tintamarre journalistique, Antoine Blondin le rebaptise Jean de la Une.


Vendredi 18 

Neuf heures. – Un blogueur qui s'apprête – comme tout le monde – à publier un livre “auto-édité” écrit ceci sur son blog (c'est moi qui souligne) : « Au risque de paraître prétentieux, je crois posséder désormais « un style », une manière d’écrire. Mais je devais corriger ma structuration narrative. » Il est vrai que les structurations narratives ont souvent tendance à en prendre un peu trop à leur aise, et qu'une bonne correction, de temps à autre, ne peut leur faire que du bien. Sur ce, je retourne à Antoine Blondin, structureur de première bourre.

Six heures. – Reçu et commencé à lire La Magie du cosmos, gros livre écrit par Brian Greene, professeur de mathématiques et de physique à Columbia, spécialiste de la fameuse (fumeuse ?) “théorie des cordes”. Et j'apprends par sa fiche Oui, qui ? qu'il est apparu, jouant son propre rôle, dans un épisode de The Big Bang Theory – intervention dont je ne conserve évidemment aucun souvenir. Cela dit, j'ai une excuse : je n'avais jamais entendu parler de lui à l'époque où nous étions plongé dans les aventures et mésaventures de Sheldon Cooper.

– Ce soir, pour le dîner, Catherine tente pour la première fois l'une des recettes de son livre de cuisine palestinienne : j'espère que mon assiette ne va pas m'exploser à la figure en raison de mes positions nettement pro-israéliennes…


Samedi 19

Six heures. – L'été est terminé depuis ce matin : de nouveau, au menu, fraîcheur (relative tout de même) et pluie vigoureuse. J'ai beau faire les efforts convenus, je ne parviens pas à m'en plaindre.

– Antoine Blondin, parlant des féministes des années soixante-dix : Les Précieuses radicales. Quant aux pseudo-mâles qui feignaient de les approuver et filaient doux devant elles : les falots-crates. S'il avait pu,  le pauvre, entrevoir la tronche qu'auraient les modèles encore à venir…

– Reçu à midi un livre consacré au temps, à Einstein et à Poincaré (le savant, pas le politicard, on l'aura compris).


Dimanche 20

Dix heures. – Dans ses romans, Antoine Blondin semble en état presque constant d'ébriété. Je ne parle pas de celle que lui procurait l'alcool, mais d'une autre que je qualifierais de calembourienne (ou calembourgeoise, si je veux à mon tour m'y risquer une seconde). Voilà un homme qui ne sait pas s'arrêter à temps, lorsque les mots lui viennent sous forme de jeux. Prenons deux exemples tirés du début de la deuxième partie de L'Europe buissonnière – mais le phénomène pullule partout.

Parlant de l'exode français et de l'invasion allemande de mai 1940, Blondin écrit : « L'horloge s'arrêtait, le marguillier déménageait à la cloche de bois, le sous-préfet prenait du champ, le général couchait à la belle étoile. » C'est amusant, c'est léger, le lecteur sourit puis passe : effet pleinement réussi. 

Seulement, vingt lignes plus bas, il y revient et, du coup, devient insistant, presque lourd : « Le marguillier qui avait déménagé à la cloche de bois se tapait la cloche, le sous-préfet qui avait pris du champ faisait des vers, le général qui couchait à la belle étoile comptait les siennes. » C'est trop. Le lecteur ne sourit plus, ou jaune, et se surprend à soupirer en direction de l'auteur quelque chose comme : « OK, mon vieux, on avait compris du premier coup… »

Même chose, plus avant de quelques lignes. Blondin commence ainsi une phrase : « Lorsqu'on apprit que le front se dégarnissait près d'Étampes… » Clin d'œil, sourire du lecteur, là encore, objectif atteint. Sauf que Blondin l'intempérant se croit tenu d'ajouter aussitôt, entre tirets : « une histoire à se faire des cheveux ». C'est le verre de trop, celui qui vous brouille la vue et vous fait tituber – surtout si, comme c'est le cas, ce genre de “trop plein” se rencontre à tous les coins de page. 

Si bien que, devenu raisonnable dans son vieil âge, le lecteur barbouillé décide de se faire abstème et se résout à remiser Antoine Blondin au-dessus du comptoir, avec toutes ses bouteilles à peine entamées.

(Réflexions “comme ça”, illico transformées en billet pour le blog : navré pour le doublon…)

Trois heures. – Les deux derniers commentaires de Mildred, sur le blog mère, ont pris la forme de deux gouttes d'eau qui ont fait déborder son vase, plein à ras bord depuis déjà un petit moment. Donc : poubelle jaune virtuelle. C'est ainsi que les deux derniers commentaires de cette dame ont cessé d'être ses derniers, puisqu'ils n'existent plus. On dira ce qu'on voudra : c'est tout de même bien pratique, cette “modération”.


Lundi 21

Onze heures. – Comme tous leurs confrères, mes analphabètes atlanticoïdaux tirent une leçon de ce premier tour d'élection. La voici : « Aucun parti ne tire véritablement son épine du pied. » Sans doute, mais ça vaut toujours mieux que de se tirer une balle dans le jeu.

– Comme de juste, ces assemblées de nuisibles que l'on nomme couramment “syndicats” ont choisi, pour décréter une grève dans les transports, le jour où Catherine et moi devons nous rendre à Levallois-Plage (rendez-vous ORL pour elle).  À l'origine, j'avais couplé cela avec un rendez-vous pour moi chez mon cardiologue neuilléen, mais je l'ai finalement annulé : trop compliqué, trop fatigant, trop tout un tas de choses. Après tout, claquemurages obligent, voilà à peu près un an et demi que je ne l'ai pas vu, ou plutôt que lui ne m'a pas vu. Par conséquent, on est fondé à penser que notre rencontre pourra aussi bien attendre août (s'il est là) ou septembre. Reste à savoir si mon muscle cardiaque aura l'extrême obligeance de bien vouloir battre jusque-là.

Cinq heures. – Retour de Levallois. Les deux trajets se sont déroulés à merveille, je veux dire : sans encombrement d'aucune sorte. Du coup, nous sommes arrivés place Pompidou avec une grosse demi-heure d'avance. Heureusement, sur cette place, ce ne sont pas les terrasses qui manquent, il n'y a même à peu près que ça. Premier petit coup de blues (ou “de vieux”), en constatant que les enseignes que j'ai connues et fréquentées avaient toutes disparu pour céder la place à d'autres. 

La brasserie des Fontaines ? Remplacée par une autre. Le Bistrot romain qui était mon lieu de rendez-vous habituel avec Bernard Touchais, mon boss des Brigade mondaine ? Remplacé par un débiteur de sushis. Le restaurant chinois où nous allions déjeuner, du temps d'Yves Josso, lorsque les hasards du calendrier nous faisaient travailler à FD un jour férié ? Remplacé par une espèce de crêperie. L'Ambiance d'à côté où j'ai pris maint déjeuner (et vidé force flacons de sauvignon…) avec Brice ? Disparue elle aussi.

Pour renforcer ce commencement de bourdon, j'avais oublié que nous étions le 21 juin, jour de vacarme obligé (parfois appelé aussi : fête de la musique) : trois ou quatre misérables pékins ayant presque mon âge répétaient à coups d'amplis et de guitares électrifiées une sorte de mélasse tenant à la fois de la variété guy-luxienne et du ringard-pop le plus éculé. Heureusement, tandis que Catherine m'avait abandonné pour aller se faire sonder les esgourdes, ces prochains vieillards se sont (et m'ont par la même occasion bénie) octroyés une très longue pause.

Durant ce temps, dûment enlaissé,  Charlus se montrait fort excité par toutes les fragrances inconnues qui venaient lui lécher la truffe.

Mais enfin, je ne ferais pas (plus) ça tous les jours, oh non.


Mardi 22

Dix heures. – Grâce à une phrase incidente dans le dernier billet de Nicolas, je découvre avec une certaine jubilation que la Mairie de Paris s'enorgueillit d'un adjoint à l'agriculture. En l'occurrence, la titulaire de ce poste clé est Mme Audrey Pulvar, ex-bouffonne télévisuelle chez Laurent Ruquier. Il paraît qu'elle n'a pas rencontré, lors de ce premier tour d'élections fantômes de tout le succès qu'elle était en droit d'espérer. C'est sans doute parce que, dans sa campagne, elle n'aura pas suffisamment labourer le terrain. 

Six heures. – Redonné une chance à Blondin en ouvrant Monsieur Jadis : décidément, non. Et, de nouveau, la même question : qu'est-ce qui fait que j'ai lu et aimé tous ses romans il y a trente ans et qu'ils me font aujourd'hui bâiller après quelques dizaines de pages ? Qui a changé : eux ou moi ? Et changé en bien ou changé en mal ? Approfondissement du goût ou bien sa dégénérescence ?

Pour ne pas me dé-hussardiser trop brutalement, repris Les Corps tranquilles de Jacques Laurent : pour l'instant, ça se passe bien.


Mercredi 23

Six heures. – Double aller-retour à la déchetterie de Saint-Aquilin ce matin. Jusqu'à présent, pour pouvoir bénéficier des commodités de l'endroit, nous disposions – nous comme tous les autres habitants des villes et villages concernés – d'une carte de plastique, format carte de crédit, pour prouver que nous n'étions pas là afin de déverser dans les bacs des ordures n'ayant pas le droit d'y séjourner. Ce matin, l'un des employés m'a signifié que ce système était désormais périmé, qu'il me fallait acquérir une “vignette”, sans laquelle je serais désormais impitoyablement refoulé. Évidemment, pour l'obtenir – nous sommes en France –, il m'a fallu remplir dûment le formulaire idoine, revenir à la maison pour y photocopier ma carte grise ainsi qu'une attestation de mon domicile. Demain, je reporterai le tout à la déchetterie, où l'on me délivrera, m'a-t-on expliqué, une sorte de reçu qui me servira de “passe” en attendant de recevoir la miraculeuse vignette, laquelle me sera livrée dans un délai… de deux à quatre mois !

En même temps que le questionnaire, on m'a remis un prospectus chargé de me faire miroiter les avantages de la vignette. Le principal est de rendre l'accès à la déchetterie plus “fluide”, puisque les employés n'auront plus à demander la carte à l'automobiliste se présentant. Sauf que ça ne rendra rien du tout plus “fluide” dans la mesure où 1) je n'ai jamais vu plus trois ou quatre voitures présentes en même temps dans la déchetterie, 2) les employés ne demandent jamais à voir les cartes que nous sommes censés leur présenter.

Enfin, quelques questions plus “basiques” : à quoi servent ces cartes et ces vignettes ? Est-il besoin de prouver que je viens à cette déchetterie particulière de plein droit ? Y a-t-il souvent des cas de fraude caractérisée, des habitants de Montauban, de Strasbourg ou d'Hénin-Liétard qui, par vice, traversent la moitié de la France pour venir déposer leurs encombrantes ordures à la déchetterie de Saint-Aquilin, alors qu'ils en ont forcément une à trois rues de leur gourbi ? Et enfin, dernière question, la plus fondamentale de toute : quelle sorte de plaisir les fonctionnaires et assimilés éprouvent-ils à nous faire chier de la sorte ?


Vendredi 25

Dix heures. – Les hiérarchies animalières. Il y a donc, dans cette maison, trois habitants non humains (je compte pour rien les mouches, acariens, etc.), un chien et deux chats. Leurs rapports sont régis par des règles peu compréhensibles par nous mais semblant très strictes. Précisons d'abord que les trois s'entendent tout à fait bien entre eux, se côtoient sans le moindre problème, jouent ensemble quand l'envie les en prend, etc. Néanmoins, une série d'interdits est toujours à l'œuvre. Entre les deux chats : le matin, s'ils rentrent en même temps, c'est pour se précipiter vers la gamelle de croquettes, vu qu'ils n'ont rien mangé depuis la veille au soir. Golo se met aussitôt “à table”, cependant que Cosmos, s'il s'approche aussi près que possible de la gamelle, n'osera jamais y prélever la moindre croquette tant que l'autre – qui fait mine de ne même pas s'aviser de sa présence – n'aura pas fini de manger.

Les rapports avec Charlus semblent plus tortueux. Si Golo a en gros tous les droits aux yeux du chien, il est hors de question que Cosmos puisse prétendre s'installer sur l'un des deux canapés quand Catherine s'y trouve, ou encore sur mes propres genoux quand je suis dans l'un de mes deux fauteuils. S'il fait mine de transgresser, le chat se fait immédiatement chasser. Il le sait d'ailleurs si bien que, quel que soit l'endroit de la maison où il se trouve, dès que Charlus sort, Cosmos vient sauter sur mes genoux. Genoux qu'il quitte précipitamment lorsqu'il entend le chien revenir de dehors. Tout cela ne l'empêchera pas, cinq minutes plus tard, de provoquer Charlus au jeu ou de venir se frotter langoureusement contre lui. Mais le canapé, non, c'est plus que ce que le chien ne saurait tolérer.

Par contre, les deux fauteuils du salon où Catherine ni moi ne nous asseyons jamais, ceux-là sont le terrain d'une stricte neutralité animalière. Et même d'une certaine urbanité fortement teintée de bénévolence. Des deux, il en est un qui est nettement le préféré de Charlus, qui vient s'y recoucher tous les matin après que je lui ai fait l'offrande de son petit-déjeuner. Eh bien, s'il se trouve que ce fauteuil-là est occupé par l'un des deux chats, il s'installe sur l'autre sans faire preuve de la moindre contrariété.

Il est possible, et même probable, que ces différences de “statuts” trouvent leur origine dans l'ancienneté.  Lorsque Charlus, jeune chiot, est arrivé ici, Golo, chat adulte, y était déjà installé. Le chien a donc dû se faire tolérer puis accepter par le chat, et cette infériorité primordiale n'a ensuite jamais été remise en cause. À l'inverse, nous n'avons récupéré le chat d'Élodie, Cosmos, qu'environ un an plus tard, c'est-à-dire à une époque où Charlus devait se considérer lui-même comme “sous-maître” des lieux, position qu'il entend conserver en imposant sa loi au dernier venu. Lequel dernier venu, je le précise, la respecte scrupuleusement, mais avec une telle nonchalance, presque de la condescendance, qu'on a la nette impression qu'il s'en moque éperdument dans sa cervelle de chat et que les petits “règlements” de Charlus lui inspirent plus de pitié que de crainte.


Samedi 26

Onze heures. – En début d'après-midi, expédition aux confins de l'Eure et des Yvelines, dans une ferme sise en un lieu dit Les Vieilles Maisons, pour y acheter de l'agneau, directement sur son lieu de naissance, de vie et de mort – adresse dégotée par Catherine, il va sans dire. Achat inhabituel entraîné par l'arrivée de plus en plus prochaine de mon frère, sa femme et leur fille, qui sont pour l'instant chez ma mère, à Fontaine-le-Dun. Nous devrions – en principe – voir le trio arriver mardi, et en camping-car…


Dimanche 27

Dix heures. – Les jours où je n'ai rien à noter dans ce journal, où la seule idée d'y venir m'accable plus ou moins – et m'accablerait pour de bon si j'y étais contraint –, je pense avec sympathie à Renaud Camus qui, lui, est bel et bien soumis à cette contrainte quotidienne (ce qui se sent parfois…). Eh oui : dans la mesure où il se trouve quelques centaines de personnes – dont moi – pour avoir payé afin qu'on leur fournisse leur dose journalière, il aurait tôt fait de se produire spontanément des genres de jacqueries, si Camus s'avisait de “sauter des jours”. Envie ou pas envie, il faut se mettre à l'établi…

Alors que mes douze lecteurs n'ont rien à dire en cas de manquement de ma part, pour la simple et bonne raison qu'il consultent ce journal librement et gratuitement ! En outre, comme ils le lisent – ou le survolent… – une fois par mois seulement, il y a gros à parier qu'ils ne s'aperçoivent même pas que certains jours manquent. Et même s'ils s'en apercevait, ils se garderaient de renauder : quand le repas est gratuit, tu “manges ce qu'on te sert” sans faire d'histoire : c'est toute la différence entre Lucas Carton (Camus) et les Restos du Cœur (moi). Non, c'est l'une des deux différences : l'autre est que la nourriture est nettement plus soignée et goûteuse chez chez le premier.

– Dans un entretien accordé à François Bott (je ne sais pas en quelle année), et qui est repris en postface à l'édition que j'ai des Corps tranquilles, Jacques Laurent affirme que la plupart des noms de personnages de ce roman profus ont été tirés par lui d'une liste de prisonniers de la Bastille ; y compris ce Toussaint Rose, dont le nom n'a cessé de me réjouir tout au long de ma lecture.

Pas encore rassasié, je viens de décider unilatéralement de rester dans la compagnie de Laurent. J'ai donc ressorti Les Bêtises, son prix Goncourt, ainsi que le premier volume de L'Esprit des Lettres, recueil de ses articles de journaux et revues, publié par Bernard de Fallois en 1999, c'est-à-dire du vivant de l'auteur (mais de peu…).

Toujours à propos de Jacques Laurent, il y a ici un ou deux livres de lui dont je ne conserve pas le moindre lambeau de souvenir, bien que les ayant forcément lu. Par contre, j'en conserve quelques-uns à propos d'un ou deux autres (Notamment Roman du roman mais aussi le Stendhal contre Stendhal) qui, eux, ont mystérieusement disparu de cette bibliothèque probablement maraboutée.


Lundi 28

Onze heures. – Il y a moins d'une demi-heure, j'ai lavé les deux carreaux de la fenêtre de la cuisine (parce que je suis suffisamment grand pour le faire sans équilibrisme dangereux…) : c'est ce genre de détail qui fait toucher du doigt l'imminence de la visite. Ça, et aussi le fait de voir notre frigo rempli du haut en bas de victuailles diverses en prévision de l'assaut.


Mardi 29

Midi. – Catherine m'a traîné ce matin (façon de parler : c'est moi qui conduisais…) dans un magasin relativement nouveau, situé dans la “zone commerciale” d'Évreux, et dont le nom est Grand Frais, sans doute parce qu'il s'agit d'un grand entrepôt et qu'on y vend des produits frais. Je me suis tout de même étonné que ces commerçants  poussent ainsi leurs clients à dire qu'ils ont “fait leurs courses à Grand Frais”, ce qui semble contraire à leur intérêt financier, voire parfaitement dissuasif.

Je n'ai évidemment pas mis les pieds en cet antre, préférant nettement attendre Catherine sur le parking en compagnie de Jacques Laurent. Entre deux articles de L'Esprit des lettres, j'ai pu aussi jeter un coup d'œil à mes contemporains. M'a surpris le nombre de vieillards entrant et sortant de cette usine à denrées en short et tee-shirts, exhibant sans une once de vergogne leurs pitoyables souvenirs de chair. Ma surprise de leurs tenues était d'autant plus grande que le thermomètre de la voiture marquait 14° et que tombaient de fines cordes serrées d'un ciel aussi bas et plombé qu'un couvercle baudelairien. Et puis, j'ai compris ou cru comprendre : le 21 juin était passé, nous étions donc en été, ce qui conférait aux populations ce droit-de-l'homme inaliénable : s'habiller “en été”. Vu l'aspect loqueteux de leurs vêtures, j'emploie le verbe “s'habiller” par facilité de langage. Il faudrait en inventer un autre plus précis et mieux imagé. Par exemple : s'oripeller, dérivé d'oripeau. Ou encore se hâillonner. Voire se hardifier. Les femmes m'ont semblé, sur ce chapitre, sinon plus dignes en tout cas moins agressivement ridicules Ce fut néanmoins une expérience un peu éprouvante.

– Parce que le DVD m'en avait été offert,  nous avons regardé hier soir un film intitulé Pleins feux sur l'assassin. L'affiche était séduisante : Georges Franju à la réalisation, Boileau-Narcejac en duo de scénaristes et surtout – pour moi qui l'aime plus que beaucoup, Pierre Brasseur. De plus, le film date de 1961, époque où le cinéma français était encore doté de qualités qu'il s'est empressé de perdre depuis. Nous sommes donc tombés d'assez haut.

La première désillusion est provoquée par une énorme entourloupe. Si Pierre Brasseur apparaît bien en tête du générique et occupe seul la première scène, il ne dira que deux phrases – et en voix off encore – avant de disparaître au bout de deux ou trois minutes, et ce jusqu'à la fin du film. Ensuite, le spectateur devra subir une intrigue totalement invraisemblable, des scènes incongrues, des dialogues artificiels, des situations qui ne le sont pas moins, l'ensemble atteignant, peu avant la fin, de tels sommets d'absurdité que le dit spectateur se résoudra à prendre le film pour ce qu'il est, une œuvre loufoque, et, donc, à s'en amuser franchement. Tout en gardant un chien de sa chienne à l'âme de Franju pour l'avoir appâté avec un Pierre Brasseur, visible durant les 2 premières minutes d'un film qui en dure 88 (mais qui paraît notablement plus long).


Mercredi 30

Onze heures. – Philippe, Dominique et Gabrielle sont arrivés hier en milieu d'après-midi, comme annoncé. Cela faisait trois ans que nous ne nous étions vus et j'ai eu la surprise de découvrir mon frère avec les cheveux (gris…) jusqu'aux épaules et le visage à demi mangé par une barbe (blanche…) tolstoïenne en diable. À part ça, nous avons fait, le soir, un peu trop honneur au chablis, ce qui justifie le fait que cette dernière “entrée” du mois soit aussi courte.

mardi 1 juin 2021

Mai 2021

 

 

 

 

 

 

 COSMOLOGIE

 

 

 

 

Samedi 1er

Dix heures. – Rien de particulier à noter ici ce matin… mais cette page blanche m'agaçait par trop ! J'ai terminé avril avec Joyce Carol Oates, je commence mai en la même compagnie (lecture de Eux, roman de jeunesse) ; et, pour l'instant, nulle brouille ou fâcherie ne semble menacer notre bonne entente.

Onze heures. – Depuis quelque temps – depuis que l'un d'eux a compissé le patchwork de Catherine… –, les chats passent la nuit dehors (en réalité, on suppose fortement qu'ils la passent dans les paniers qu'on leur a disposés au sous-sol). Naturellement, quand je me lève au matin, ils sont tous les deux à la porte, impatients de retrouver leur gamelle de croquettes. Or, ce jour, pas de Cosmos. Et, à l'heure qu'il est, il n'a toujours pas réapparu, ce qui devient un peu inquiétant. Il ne s'est pas attardé au sous-sol, j'ai vérifié soigneusement. Je suis aussi allé voir si, par malheur, il ne s'était pas fait écraser dans la rue : non. Il ne reste qu'à attendre, de toute façon nous ne pouvons à peu près rien faire d'autre, n'ayant aucune idée des endroits où les chats peuvent bien aller lorsqu'ils disparaissent à notre vue.

Quatre heures. – Toujours pas de Cosmos, ce qui amenuise sérieusement les chances de le revoir jamais. Hypothèse optimiste : il s'est fait enfermer quelque part dans le voisinage (garage, resserre, appentis…) et réapparaîtra lorsque le propriétaire des lieux en rouvrira la porte. Hypothèse pessimiste : il s'est battu avec un autre animal, a eu le dessous et est en train d'agoniser quelque part, peut-être même tout près de la maison mais invisible à nos yeux. Car les chats, contrairement à nous, n'appellent pas au secours lorsqu'ils sont en grande difficulté. Il y a sans doute encore deux ou trois autres hypothèses, mais à quoi bon les dérouler ?

Six heures. – Olivier, le mari de ma sœur, est assistant en radiologie (ce n'est peut-être pas le titre exact…) dans un hôpital de la côte normande. Cette nuit, vers trois heures, on lui adresse une femme de 90 ans pour un scanner, suite à un accident de la route qu'elle venait d'avoir. En fait, cette dame était seule dans la voiture, que donc elle conduisait… avec trois grammes d'alcool dans le sang.  Tant qu'on a la santé, n'est-ce pas…


Dimanche 2

Neuf heures. – Bien entendu, sitôt sorti du lit, je me suis précipité vers la porte d'entrée, pour voir si, par chance, Cosmos ne serait pas à attendre qu'on la lui ouvre. La chance ni le chat n'était au rendez-vous, ainsi qu'il fallait s'y attendre. Je suis le dernier à avoir vu Cosmos, avant-hier soir, vers onze heures, lorsque je l'ai pris sur son coussin pour le déposer sur la galerie, dehors, ainsi que je le fais tous les soirs pour les deux chats (quand ils ne sont pas déjà sortis d'eux-mêmes) depuis quelques semaines. Et je ne cesse, depuis, de me dire que si je l'avais laissé là, sur son coussin du salon de télévision, il serait encore parmi nous en ce moment ; que je l'ai donc, d'une certaine façon, tué. Une moitié de mon cerveau repousse cette idée comme stupide, et même tente d'ironiser à l'encontre de l'autre moitié qui s'obstine à l'accréditer et à y revenir sans cesse. Pour l'instant, c'est la seconde moitié qui semble la plus forte.

– Ce matin, après cette déception prévisible et attendue, j'ai ouvert Bellefleur, de Joyce Carol Oates. Et par quoi commence ce volumineux roman ? Par l'arrivée au château des Bellefleur, une violente nuit d'orage, d'un chat étrange et inconnu…

– Commandé deux autres romans de Mrs Oates : La Légende de Bloodsmoor, roman de sa veine “gothique” comme l'est Bellefleur, ainsi que Le Goût de l'Amérique. J'ai mis dans mon petit panier Rakuten le journal d'Anaïs Nin, jamais lu, mais j'ai sagement remis la commande à plus tard. 


Lundi 3

Midi. – Apparemment, le cancer analphabétique qui ravage Atlantico a commencé à pousser de sournoises métastases du côté de chez Causeur. Voici ce qu'on peut y lire ce matin, sous la plume d'un certain Vincent Lamkin, qui se présente comme “associé-fondateur chez Comfluence, président d'Opinion Valley” (j'ignore évidemment ce peuvent bien être ces deux officines, dont le nom même m'inciterait à me tenir prudemment à l'écart). Donc, voici : « Laissons le mot de la fin au sage Jean-François Revel, qui fut aussi le mari d’une de nos grandes femmes de lettres, Nathalie Sarraute » D'abord, Nathalie Sarraute n'était pas une ridicule “femme de lettres” (contrairement à Mme de Sévigné…), mais un écrivain. Ensuite, c'est sa fille, Claude, que Revel avait épousée. Tout cela n'empêche nullement M. Lamkin de ratiociner à propos des ravages que l'on inflige à la langue française – et bien entendu, il a entièrement raison sur le fond.

– Cosmos n'est pas revenu.

– Parlé avec ma mère hier, au téléphone (parce que, durant ma courte sieste post-prandiale, je venais de rêver qu'elle me téléphonait…). Comme je m'y attendais plus ou moins, elle ne semble nullement consciente de la gravité de la maladie qui frappe Isabelle. C'est sans doute aussi bien ainsi.

– À mesure que je m'y enfonce, Bellefleur me semble de plus en plus avoir certaines accointances avec ce qu'on a pu appeler le “réalisme magique” de tel ou tel romancier sud-américain. Je pense évidemment au très surfait Gabriel Garcia Marquez, mais aussi au somptueux Alejo Carpentier, ainsi qu'à deux ou trois autres.

Deux heures. – L'information la plus terrible de ce jour, et de loin, dont on n'a pas fini de mesurer les terribles conséquences : « Pénurie de chlore pour désinfecter l'eau des piscines aux États-Unis. » N'ont plus qu'à aller barboter au Canada ou au Mexique.

Seconde information intéressante : « États-Unis : à la veille des vacances, le prix des voitures de location atteint des sommets. » Quoi de plus normal ? Tout le monde cherche à fuir le pays en direction du Canada ou du Mexique, pour aller faire trempette.

Six heures. – Terminé le journal de Joyce Carol Oates, et repris aussitôt, quasiment “dans la foulée” celui de Virginia Woolf. Ce qui a, durant la première dizaine de pages, nécessité une curieuse remise à la bonne distance, comme s'il était nécessaire que j'accommodasse ma vision pour bien me persuader que j'avais bel et bien changé de diariste. (Et j'ai la pénible impression que ce qui précède est du pur charabia.)


Mardi 4

Dix heures. – Hier soir, alors que nous dînions – un osso bucco digne des plus vifs éloges –, Catherine a soudain vu Charlus, dehors, à demi enfoncé dans la haie nous séparant du verger voisin, furieusement agité de l'appendice caudal. « C'est sûrement Cosmos, je vais voir ! », fut son immédiate réaction. Effectivement, c'était lui (ou plutôt “elle” puisqu'il s'agit d'une femelle…). Le problème est que ce foutu animal n'entendait pas se laisser attraper par nous (j'étais promptement arrivé en renfort) et que, après être sorti brièvement de la haie, il s'y est aussitôt renfoncé et, profitant d'un trou dans le grillage, a proprement disparu chez les voisins, dont le terrain est fort grand et les haies innombrables. Depuis, nous ne l'avons plus revu, alors que cet idiot, depuis presque quatre jours qu'il a quitté la maison, doit crever de faim. Lorsqu'il est sorti brièvement de la haie, nous avons eu le temps de voir, à sa façon de se mouvoir, qu'il avait l'arrière-train endommagé. Depuis, nous scrutons, scrutons, scrutons… pour l'instant sans résultat. L'alternative est malheureusement assez simple : la faim va-t-elle le pousser à revenir vers la maison ou bien continuera-t-il à se terrer hors de notre portée afin de mourir seul et “tranquille”, comme on dit souvent que l'instinct des chats les pousse à faire ?

Onze heures. – Nous venons de faire le tour de la rue pour aller sonner chez les propriétaires du verger où Cosmos est censé être tapi : aucune réponse. On retentera notre chance en fin de journée. 

Midi et demie. – Sans doute aiguillonné par la faim, Cosmos vient de réapparaître dans notre jardin ! Avec un peu de mal, j'ai réussi à l'attraper, nous l'avons enfermé dans la salle de bain, où il est allé droit à l'assiette de croquettes, ce qui est plutôt bon signe. Il a, très visiblement, un problème au train arrière, on suppose qu'il a dû se faire heurter par une voiture en traversant notre rue de nuit. Cela dit, lorsque Catherine l'a pris dans ses bras pour le ramener à la maison, il n'a émis aucun cri, ce qui semblerait dire qu'il n'est pas recru de souffrance. Il n'y a plus qu'à attendre deux heures, la réouverture du cabinet vétérinaire…

Trois heures moins le quart. – Retour de Saint-Aquilin. Cosmos doit être en train de se faire radiographier la patte arrière droite, celle qui semble “causer souci”. Verdict téléphonique dès que tomberont les résultats.

J'ai tout de même eu le temps, avec tout ça, de passer chez Ford pour y récupérer trois nouveaux livres (nouveaux chez moi, pas dans l'absolu…) : Lewis Carroll, Iris Murdoch et Joyce Carol Oates. Deux femmes et un seul homme : les petites sœurs de parité risquent fort de me tomber méchamment sur le poil…


Mercredi 5

Dix heures. – Suite des mésaventures cosmologiques (je sens qu'Élie Arié et Marco Polo vont grogner, devant ce journal presque exclusivement animalier…). Les radios ont indiqué qu'aucun os n'était fracturé, aucune articulation brisée, etc. Du coup, le jeune vétérinaire qui a pris Cosmos en charge ne semble pas comprendre très bien pourquoi le chat traîne après lui une patte inerte. Inerte mais indolore puisqu'à aucun moment Cosmos n'a protesté lorsqu'il était manipulé. Il fallait donc attendre le retour, ce matin, du Dr Le Thomas – le vétérinaire in chief de la clinique – pour prendre son avis et, si nécessaire, refaire des radios plus précises et détaillées, cette fois-ci sous légère anesthésie. Nous serons tenus au courant téléphoniquement dans le courant de la matinée – c'est-à-dire, en gros, maintenant.

– Commencé à lire Alice au pays des merveilles, en “lecture de réveil”.


Jeudi 6

Neuf heures. – Catherine a récupéré Cosmos hier en fin de matinée. Les vétérinaires de Saint-Aquilin, réunis en congrès extraordinaire pour l'occasion, restent dubitatifs, malgré le supplément de radiographies effectuées. Le chat ne présentant ni blessure ni fracture, ils oscillent entre une inflammation ou une atteinte de la moelle épinière. Dans le premier cas, le traitement actuel à la cortisone devrait amener une amélioration de son état, dans le second cas tout devrait continuer à se dégrader et il faudra en venir rapidement à la piqûre terminale.  Pour le moment, même s'il se traîne lamentablement, Cosmos ne souffre pas, mange, pisse et chie normalement. Nous venons de l'installer dans la Case, au moins pour le préserver des manifestations d'enthousiasme toujours un peu fougueuses de Charlus.

– Et une information amusante : « Un agriculteur belge modifie le tracé de la frontière entre la France et la Belgique. » Ce monsieur Chopin (en plus…) a en effet déplacé une borne afin de faire passer plus aisément son tracteur. La France a donc raccourci de 2,20 mètres. Par rapport à ce qu'elle subit sans broncher par ailleurs, c'est évidemment de la petite bière… trappiste.

Trois heures. – Une vidéo toitubarde, un extrait de On n'est pas couché de 2008. Ruquier reçoit Yves Rénier. Zemmour attaque en disant que, pour lui, Yves Rénier ce n'est pas le commissaire Moulin mais… le Lucien de Rubempré d'Illusions perdues, vu à la télévision quand il était enfant et qui fut son initiation à Balzac. C'est-à-dire ce que j'écrivais ici au moment de la mort de l'acteur, presque mot pour mot.

Six heures. – Un blogueur méridional, dont je tairai le nom par une commisération envers sa famille et ses proches, sentiment qui ne me ressemble pourtant guère, ce blogueur, donc, commence son billet du jour par cette affirmation aussi désopilante que péremptoire : « Pour moi, Napoléon c'est Serge Lama. » À ceux qui pourraient s'ahurir d'une aussi tartignolesque sentence, il convient de signaler que, plus bas dans son texte, l'auteur fournit de lui-même cette clé essentielle : « Je me suis senti con. » Mais non, mais non ! « N'avouez jamais ! », comme disait mon cher Yves Josso. Et puis, il me semble que “niais” serait davantage adapté au personnage. Car, contrairement à ce qu'un vain peuple pense, con et niais ne sont pas synonymes. Tout en étant éventuellement cumulatifs.

– Presque terminé Bellefleur, roman très étonnant à de multiples égards. Presque aussi imposant et grandiose que du Serge Lama, c'est assez dire.


Vendredi 7

Dix heures. – Un mieux assez net chez Cosmos : la patte arrière qui, hier encore, paraissait tout à fait morte, semble de nouveau en activité, notamment lorsque le chat se mêle de marcher. L'espoir renaît (et luit comme un brin de paille dans l'étable, par la même occasion…).

– Fini Bellefleur ce matin. Un autre gros roman de Joyce Carol Oates m'est arrivé il y a deux ou trois jours, mais je crois que je vais marquer une courte pause ; laquelle sera occupée soit par Bernard Malamud, soit par Iris Murdoch. Juif new-yorkais contre Irlandaise pur jus : ça va saigner.


Samedi 8

Dix heures. – Je suis furieux après ces idiotes de mésanges charbonnières qui, hier, sans le moindre signe avant-coureur, ont trouvé le moyen de toutes quitter le nichoir du cerisier sans que ni Catherine ni moi ne nous en apercevions. Ce n'est qu'en voyant Golo et Charlus s'intéresser de très près à l'une d'elles, qui, incapable de voler, était tombée au pied de l'arbre, que j'ai pris conscience de ce que l'affaire était faite… et manquée en ce qui nous concerne. Du coup, je surveille la nichée de petites bleues – nichoir dit “du petit volet” – comme le lait sur le feu.

– Dans le match évoqué hier, c'est finalement l'Irlande qui l'a emporté : je lis Le Château de sable d'Iris Murdoch. Bien, mais pas transcendant. En fait, je crois que j'éprouve une certaine hâte à revenir à Joyce Carol Oates, dont deux gros romans n'attendent que mon bon vouloir. Oates qui est en train de vampiriser toute la maison puisque, aussitôt après avoir terminé Nous étions les Mulvaney, Catherine s'est, si je puis dire, précipitée vers Les Chutes.

– Oublié de noter que je suis attendu samedi prochain chez les Desgranges. Si notre syndic de faillite ne nous reclaquemure pas d'ici là.

Six heures. – Finalement, après en avoir tourné l'ultime page, je révise mon jugement à propos du roman de Mrs Murdoch, que je vais sous vos yeux rétrograder de “bien” à “vaguement emmerdant”. Et c'est avec plaisir que j'ai aussitôt après retrouvé JCO : Le Goût de l'Amérique.

– L'information amusante, quoique pas le moins du monde surprenante : « Covid-19 : la France va classer les pays en trois couleurs pour les voyages. » Nous voilà donc sauvés, un peuple entier respire. 


Dimanche 9

Trois heures. – La température s'étant faite brusquement estivale, j'avais, peu avant midi, ouvert grand l'une des fenêtres de la Case, bien certain que cet estropié de Cosmos serait incapable d'y accéder. Eh bien, il a ! On l'a retrouvé dans le jardin environ une heure plus tard. Du coup, nous avons décidé de le rapatrier à la maison ; où, en effet, il s'est avéré tout à fait capable, bien qu'avec effort, de monter sur le canapé du salon télé et, de là, sur le petit meuble où il dispose d'un coussin.

– Reçu tout à l'heure un commentaire sous le billet que j'avais consacré à ce “haut lieu de la vie nocturne parisienne” (syntagme figé) que fut le Néo-Japonesque de la rue Montorgueil. Le billet date de 2008. Et, depuis cette époque, assez régulièrement, tous les deux ou trois ans, je vois arriver là un “ancien du Néo” qui vient y égrener ses souvenirs, en général similaires aux miens. Tout simplement parce qu'il a inscrit “Néo-Japonesque” chez Dame Google. 

(Je viens de vérifier : en effet, c'est bien mon modeste billet qui arrive en tête chez Dame Google si l'on y recherche “Néo-Japonesque”.)

Cinq heures.Le Goût de l'Amérique : malgré de nombreuses et évidentes différences, je suis frappé par les ressemblances qui existent entre les romans de Joyce Carol Oates et ceux de Simenon, tout particulièrement dans celui-là. Chez l'un comme chez l'autre, on se trouve plongé dans un milieu qui, vu de l'extérieur, semble d'abord solide, stable, gentiment ronronnant, à la limite du léthargique, presque enviable, etc. Puis, rapidement, survient l'événement, parfois minuscule, qui va suffire à révéler les faux semblants, la fragilité, tout le factice de ce “petit paradis”, et qui va ronger tel un acide les liens que l'on croyait indéfectibles, les convictions, les certitudes, la bonne conscience. Du reste, dans ce Goût de l'Amérique, le personnage central évoque à un moment, face à ce qui lui arrive, le “passage de la ligne” ; et l'un des romans de Simenon s'intitule précisément Le Passage de la ligne, l'expression étant prise par lui exactement dans le même sens que chez Oates (ou plutôt l'inverse, si l'on tient à respecter la chronologie).


Lundi 10

Dix heures et demie. – On a parfois (assez souvent, même, hélas) l'impression que certains traducteurs demeurent partiellement sourds à leur propre langue – malentendants, si l'on veut. On va dire que je m'acharne sur eux, mais enfin, le fait est que plus je lis de romans étrangers et plus ce phénomène m'apparaît fréquent. Allez, un exemple.

Dans les premières pages de La Légende de Bloodsmoor (de JCO), Mme Anne Rabinovitch écrit d'un château qu'il est situé “à plusieurs heures de voiture à peine”. Non, non et non ! On ne peut pas écrire cela, si l'on entend sa langue. Ce “plusieurs” et cet “à peine” s'entrechoquent douloureusement, produisent un couac strident. De deux choses l'une : soit l'auteur a voulu montrer que le château était vraiment éloigné, auquel cas il aurait fallu : “ à plusieurs heures de voiture”, soit il a voulu dire que, finalement, il était assez proche, et alors on aurait écrit : “à quelques heures de voiture à peine”. Le résultat de la malencontreuse phrase de Mme Rabinovitch est que son lecteur francophone se retrouve dans l'incapacité de savoir comment JCO juge la distance qui sépare les deux châteaux. Le plus ennuyeux, évidemment, c'est que cette maladresse à peine compréhensible jette, sinon le discrédit, du moins un voile épais de doute sur l'ensemble de la traduction. Le lecteur, confiant au départ, entre brusquement dans l'ère du soupçon, comme dirait Nathalie Sarraute, ex-femme de Jean-François Revel comme croient le savoir les infortunés lecteurs de Causeur.

Deux heures. – Un autre exemple, si minime que je ne l'aurais peut-être pas relevé (mais j'en doute !) sans ce soupçon dont je parlais tout à l'heure. Quelques pages plus loin, Mme Rabinovitch écrit (c'est moi qui souligne) : «… se concentrait sur les différents commentaires de ses sœurs sur l'incident ; ». Je ne suis pas docteur en traductologie, mais enfin, était-ce si difficile de préférer : à propos de l'incident ? Ou : concernant l'incident ? Ou encore : relatifs à l'incident ?


Mercredi 12

Dix heures. – Je m'aperçois que je n'ai pas donné de nouvelles de Cosmos depuis un petit moment, ce qui doit engendrer de vraies frustrations chez les Arié et les Polo de tous pelages. Il va mieux, bien que toujours consigné dans la Case, essentiellement pour des raisons de commodité (un médicament à lui faire avaler chaque matin). Disons qu'il est passé de l'état de chat malade à celui de chat boiteux, ce que, à mon avis, il est destiné à demeurer. Il est question de le laisser de nouveau sortir à son gré d'ici deux jours, c'est-à-dire quand on en aura fini avec le traitement à la cortisone.

Et puisqu'on en est aux nouvelles animalières, la couvée de mésanges bleues “du petit volet” et toujours au nichoir, mais l'envol ne devrait plus se faire attendre très longtemps (avec ma chance, ces idiotes vont choisir de quitter le nid samedi en fin de matinée… quand je serai parti pour mon déjeuner desgrangien). D'autre part, cette idiote de Joséphine, hier, a recommencé à se prendre pour une poule couveuse : obligés nous fûmes de la foutre dehors du poulailler et de boucler celui-ci jusqu'à ce matin – il n'est d'ailleurs pas certain que cela suffise : on verra d'ici ce soir.

Six heures. – Terminé il y a dix minutes La Légende de Bloodsmoor. Étonnant roman que celui-là ; mais j'ai l'impression d'écrire ça à chaque fois que je finis un livre de JCO. Encore l'histoire d'une famille, comme souvent chez elle, mais traitée de manière très originale, notamment en raison de sa narratrice, qui n'est pas du tout l'auteur. L'histoire se déroule dans un milieu riche de Pennsylvanie, entre l'automne 1879 et le 31 décembre 1899. Au centre du roman, un couple et ses cinq filles (dont une, la benjamine, adoptée : c'est important), toutes “à marier” évidemment. On se croirait presque chez Jane Austen, avec un peu des épices d'Elizabeth Gaskell. Puis, assez vite, JCO va nous saupoudrer tout cela d'une pincée de Lovecraft. Le mélange peut sembler bizarre, à première vue, il fonctionne pourtant parfaitement. Mais je reviens à la narratrice, qui est une sorte de vieille fille bigote, pucelle jusqu'au bout de l'ombrelle, étroitement attachée aux valeurs traditionnelles, se scandalisant facilement des “libertés” que s'octroient les jeunes filles de cette fin de siècle. Le tour de force réalisé par JCO est de nous faire parvenir des informations “scabreuses” (naissance adultérine de tel enfant, lesbianisme et même transgenrisme de tel personnage, etc.) par le récit de sa narratrice, mais sans que celle-ci comprenne ni même ait conscience des réalités qu'elle nous dévoile, simplement parce qu'elles lui sont, à la lettre, incompréhensibles, inimaginables.  Et tout cela sans jamais se permettre la moindre caricature facile de la narratrice en question – dont, par ailleurs, le lecteur ignore absolument tout. On ajoutera à cela la richesse d'imagination, l'invention perpétuelle des scènes inattendues, la profusion des détails, la multiplication des personnages qui sont la marque de tous les romans de JCO (je veux dire : des quelques romans d'elle que j'ai lus…). On pourrait dire que Joyce Carol Oates est implacablement romancière. Bref, ce n'est pas encore demain qu'elle va se débarrasser de moi. M'attendent pour demain matin : Les Mystères de Winterthurn.


Jeudi 13

Neuf heures. – Voilà des jours et des jours que la température matinale se situe autour de cinq degrés frileusement celsius et ne s'élève pas à plus de quatorze ou quinze dans la journée ; et on ne nous annonce aucun changement pour au moins les huit jours qui viennent. Évidemment, il serait tentant d'ironiser à propos de ce satané réchauffement climatique, même pas foutu de faire correctement son boulot : c'est une tentation trop facile pour que nous y succombions. Car enfin, il ne peut pas être partout, ce malheureux réchauffement. Songeons qu'il est déjà fort occupé à dessécher l'Afrique subsaharienne, à faire fondre la glace des pôles, à déclencher des raz-de-marée en Asie du Sud-Est, à juguler l'impétuosité du Gulf Stream, à rayer de la carte des centaines d'atolls du Pacifique Sud, plus deux ou trois autres tâches urgentes qui ne me viennent pas à l'esprit pour le quart d'heure, on ne pourra guère, sans une mauvaise foi insigne, lui reprocher de ne pas être tout à fait au taquet pour ce qui concerne nos canicules à nous autres. Il est bien normal, et facilement compréhensible, que, comme chacun de nous, le réchauffement ait ses priorités, son cahier des charges. À titre d'encouragement, de solidarité climatique, je pense que je vais aller un peu faire tourner le diesel, moi…

Onze heures. – En guise de lecture “complémentaire” – on ne peut pas passer toute sa journée avec Joyce Carol Oates, aussi captivante soit-elle –, j'ai ressorti le Journal 1939 – 1945 de Maurice Garçon, publié conjointement par Fayard et Les Belles Lettres. En guise de hors-d'œuvre, je viens d'en relire l'introduction. Je ne sais pas qui sont Pascal Fouché et Pascale Froment, mais grâce leur soit rendue : ils ont donné un texte concis (pas plus de huit pages, certes “grand format”), mais tout de même empli d'informations intéressantes, parfaitement clair, et même élégant, aux antipodes du prétentieux et bourratif rata universitaire que l'on nous sers trop souvent. Le livre date de 2015. Et, comme six ans ont passé depuis, je crains bien que ni Fayard ni Les Belles Lettres n'envisage de publier le reste de ce journal tout à fait remarquable, que l'avocat a tenu de 1912 à sa mort survenue à la toute fin de 1967. C'est bien regrettable.

Cinq heures.Les Mystères de Winterthurn est un roman composé de trois énigmes fantastico-policières, se déroulant chacune douze années après la précédente. Le personnage servant de fil conducteur à l'ensemble est Xavier Kilgarvan, membre de la “branche pauvre” de cette famille importante dans sa région. Au début, il a 16 ans et joue les apprentis détectives, car telle est la vocation qu'il pense avoir. Il m'a aussitôt fait penser, bien que très différent de lui, à Jules Meyer, le petit détective alsacien, héros des romans de mon ami André (que l'on pourra trouver ici). Il faudrait que je pense à aiguiller André vers JCO, en tout cas au moins vers ce roman-ci.


Vendredi 14

Neuf heures et demie. – Revu hier soir le Monsieur Klein de Losey, film produit et superbement interprété par Delon : grand film, effrayant et énigmatique, où l'effrayant jaillit directement de l'énigmatique, bien plus que des circonstances dramatiques extérieures et historiques (statut des Juifs, rafle du Vel' d'Hiv'…). Quant à cet énigmatique lui-même, il vient, m'a-t-il semblé, de ce qu'à aucun moment le spectateur ne parvient à en savoir davantage sur ce qui se passe que Robert Klein lui-même. On erre avec lui dans une sorte de labyrinthe enténébré – In girum imus nocte – et on se rue à sa suite vers la seule lumière que l'on croit apercevoir au bout du tunnel. Évidemment c'est une lumière noire, puisqu'elle nous désigne le wagon à bestiaux qui va nous conduire où l'on sait, et que l'on s'empresse d'y grimper à la suite de M. Klein – qui a enfin, au sens propre et terrible de l'expression, réussi à devenir quelqu'un.

Une heure. – L'information du jour : « Le PS et la France insoumise protestent contre l'interdiction d'une manifestation pro-Palestine demain à Paris. » Continuez comme ça, les gars, vous êtes sur la bonne voie. Apporter bruyamment son soutien à cette instance de paix et d'harmonie qu'est le Hamas, on n'a jamais rien inventé de mieux pour fédérer et souder tout ce que la gauche et l'extrême gauche compte d'antisémites masqués. Le masque se nomme évidemment “antisionisme” ; mais, à force, tout le monde finit par voir au travers et, du coup, il ne masque plus grand-chose.

– De la petite dizaine de romans que j'ai jusqu'à présent lus de JCO, celui dont je parlais hier après-midi, Les Mystères de Winterthurn, m'apparaît pour l'instant (j'en suis à peine à la moitié) comme le moins convaincant. Ou, plutôt, comme l'un des deux moins convaincants, l'autre étant Eux, histoire “familiale” plutôt ennuyeuse.

– À partir des 17 et 18 juin 1940, Maurice Garçon semble céder au prestige du maréchal Pétain. Mais on le voit se reprendre, et assez radicalement, dès la semaine suivante, quand sont connues les conditions de l'armistice. Il se mue alors en un antivichyste intransigeant, sans pour autant, au moins à ce moment-là, donner son adhésion au général de Gaulle, qu'il perçoit comme un ferment de division entre les Français, ce qui n'était pas, alors, une position absurde ni encore moins condamnable. Et lui qui, jusque-là, pouvait se laisser aller à des remarques franchement antisémites se montre dès lors choqué et indigné par les mesures de même ordre qui sont prises par le Maréchal et sa clique. En réalité, durant toutes ces années de guerre, Garçon va demeurer un antisémite “à l'ancienne”, c'est-à-dire qu'il continue de penser que les Juifs, lorsqu'en trop grand nombre, sont néfastes à la bonne santé de la France, mais qu'on le voit profondément révolté et indigné par le sort qu'on leur fait subir. Bernanos a dit quelque part que Hitler avait “déshonoré l'antisémitisme”. Le lecteur d'aujourd'hui a l'impression de voir en Maurice Garçon un antisémite demeuré honorable, ce qui, à l'époque, n'était déjà pas peu.


Samedi 15

Dix heures. – Curieuse, l'évolution des termes “collaboration” et “collaborateurs”, leur changement de tonalité au fil du temps. Aujourd'hui, on ne le sait que trop, traiter un homme de l'époque de collaborateur revient à le frapper d'ignominie pour les siècles des siècles ; dire d'un homme d'aujourd'hui qu'il a un esprit de collaborateur, pis : de collabo, c'est lui faire subir le même sort. Or, au départ, en 1940, le terme de “collaboration” a été mis à l'honneur par les partisans de l'Allemagne nazie pour se définir et se promouvoir eux-mêmes. C'était ce que je serais tenté d'appeler un “mot-vaseline”, destiné à rendre si faire se peut moins douloureuse la réalité que l'on prétendait imposer aux Français avec leur assentiment et, si possible, leur enthousiasme. La couche de sucre enrobant la pastille de cyanure. C'était en somme l'équivalent de ce que sont aujourd'hui nos “vivre ensemble”, nos “quartiers populaires”, nos “jeunes”, etc. On n'est pas obligé d'être dupe, on ne l'était pas toujours à l'époque. Comme le prouve Maurice Garçon qui, dès septembre de cette année 40, note dans son journal que cela revient à évoquer la collaboration entre le cochon et le charcutier. Comparaison qui ne vaut plus de nos jours puisque bientôt, sans doute, ce pauvre cochon sera banni de tous nos étals pour cause d'impureté constitutive. En revanche, on peut toujours espérer que, dans un demi-siècle d'ici, les mots comme “vivre ensemble” susciteront le même dégoût que celui de “collaboration” aujourd'hui. Mais il y faut beaucoup d'optimisme.

– Aujourd'hui, journée Desgranges, la première depuis quatre mois de claquemuration (il faut bien varier son vocabulaire…).


Dimanche 16

Trois heures. – La journée d'hier, chez les Desgranges, s'est fort bien déroulée (c'est le contraire qui eût été surprenant). Parce que Michel est plongé depuis quelque temps dans leur correspondance croisée (quinze volumes tout de même…), il a beaucoup été question de Mme de Graffigny et de son ami Panpan, entre pâtés, jambon et tartelettes diverses. Ce matin, j'avais pris un kilo par rapport à hier : merci, Michel, merci Agnès ! Les deux trajets furent ponctués par le piano : celui de Pollini à l'aller, dans Schubert, et celui de Richter au retour, dans Bach. L'ensemble fut conclu, une fois revenu ici, par un assez généreux apéritif, et c'était les premières gouttes d'alcool que je buvais depuis quatre mois et demi, c'est-à-dire depuis ma dernière visite chez les Desgranges. 


Lundi 17

Dix heures. – Hier soir, seul devant la télévision, Catherine ayant déclaré forfait, j'ai revu Le Septième Sceau de Bergman. On ne rigole pas tous les jours, chez ces Scandinaves. Mais Bibi Andersson – dont je découvre qu'elle est morte en 2019 – était bien jolie, à vingt ans…


Mardi 18

Neuf heures. – Ces deux ou trois jours derniers, nous avons eu à subir, plusieurs fois par jour, des pluies soudaines, très denses mais brèves. Je les ai baptisées “giboulées de mars vendanges tardives”.

– Malgré une légère boiterie, Cosmos a repris une existence à peu près normale. Normale pour un chat, évidemment.

– Dans le roman de Joyce Carol Oates que j'ai reçu et commencé hier, le fort mal nommé Hudson River (voir mon micro-billet sur le blog-mère), le personnage central passe de vie à trépas dès le premier paragraphe du prologue. Et c'est son absence qui va déclencher, provoquer toute la suite (pour autant que je puisse en juger après avoir lu une soixantaine de pages sur cinq cents…)

Pour rester avec Mrs Oates, j'ai commandé trois autres livres d'elle hier : deux romans et le récit plus personnel qu'elle a publié après la mort en 2008 de Raymond Smith, son mari depuis plus de quarante-cinq ans, et qui s'intitule J'ai réussi à rester en vie (A Widow Story, en v.o.). Non seulement à rester en vie, mais même à se remarier, ce qu'elle a fait dès l'année suivant son veuvage, à l'âge déjà respectable de 70 ans. Son second mari a tenu dix ans, avant de replier son parapluie en 2018. Aux dernières nouvelles que j'ai eues d'elle, la double veuve octogénaire n'envisagerait pas de troisièmes noces.

Deux heures. – Je viens de passer une petite demi-heure à lire les derniers touits de Guillaume Cingal. J'en reste assez abasourdi : il est désormais presque impossible de le différencier d'un Gauche de Combat, tant son gauchisme est devenu à la fois obsessionnel et de plus en plus puéril. Il est vrai que la puérilité, lorsqu'on n'a finalement jamais quitté l'école, doit être un risque non négligeable. Mais tout de même : je ne le pensais pas susceptible de descendre aussi bas, de s'enfoncer si profondément dans toutes les sottises asilaires de l'époque. Et, d'après ce que j'ai pu voir, il n'en rate absolument aucune. Ça ne m'empêcherait évidemment pas, le cas échéant, d'échanger avec lui des vues sur tel ou tel livre. Mais, en réalité, le cas n'échoira probablement plus, car il est désormais d'un sectarisme rigoureusement exclusif, contrairement à son écriture qui se veut inclusive, qui lui interdira d'adresser le moindre mot à une crapule fascisante aussi méphitique que moi. Sauf pour lui enjoindre d'aller se faire voir chez Goebbels.  Quand je pense que je l'ai connu lisant le journal de Renaud Camus, j'en éprouve un certain vertige, assaisonné d'un peu d'ébahissement et adouci d'une pointe d'amusement. 


Mercredi 19

Deux heures. – Je tombe, dans le journal de Maurice Garçon, sur deux appréciations très négatives à propos de Louis XI. Cela m'a aussitôt donné envie de reprendre la biographie de ce grand roi par Paul Murray Kendall, livre que je possède depuis un nombre assez coquet de décennies. Et puisque l'envie est là, je vais évidemment le faire.

Voilà qui ne m'empêchera pas de continuer à m'enfoncer dans l'Hudson River de JCO, roman très étonnant. Mais j'ai l'impression que la plupart de ses romans le sont, étonnants – tout comme elle-même d'ailleurs.


Jeudi 20

Deux heures. – Le mystère des mésanges est enfin levé ! Enfin, quand je dis le mystère… M'était venue, il y a quelques jours, la question suivante : les nichées de mésanges (mais ça vaut aussi pour les autres oiseaux, moins prolifiques) comportant généralement dix à douze œufs, comment pouvait-il se faire que tous les petits quittassent le nid en même temps alors que, à l'évidence, la mère n'avait pas pu pondre tous ses œufs le même jour ? À la faveur d'un long moment d'insomnie, Catherine a trouvé cette nuit la réponse, non par divination mais grâce à l'aide de la toujours vaillante Dame Ternette. La mère pond en effet un œuf par jour, généralement le matin. Le secret est qu'elle ne commence à couver qu'une fois le dernier pondu. Durant le temps où elle ne couve pas, ses futurs oisillons attendent sagement dans leur coquille, tels des œufs de supermarchés dans leurs boites de six ou de douze. Et le processus de transformation ne s'enclenche que lorsque la chaleur maternelle se met à agir. C'est tout simple, si simple que j'aurais bien dû y penser tout seul. Reste une question subsidiaire : comment Dame Médange sait-elle que, ce matin, elle a pondu son dernier œuf ?

– Reçu tout à l'heure Maudits, roman “gothico-baroque” de JCO.  Il a été publié en 2013, ce qui veut dire qu'à 75 ans la dame continuait imperturbablement à produire des épopées de 900 pages comme d'autres pondent un sonnet. Ou une mésange son œuf quotidien.


Vendredi 21

Cinq heures. – Croisé dans le journal de Maurice Garçon un député dont le nom était : Guy La Chambre. Ça m'a fait repenser à mon professeur d'histoire de sixième, à Saint-Cyr, qui s'appelait M. Michelet.

– Reçu deux nouveaux romans de JCO. Celui que j'ai commencé s'intitule Confession d'un gang de filles. Ça va saigner, je le sens, connaissant la dame.


Samedi 22

Six heures. – Mon grand ami Guy Birenbaum fait sa coquette. Sur son blog, il pond un court billet pour annoncer à tous vents qu'il vient de mettre le point final à un texte d'une centaine de pages. Puis, il feint de s'interroger : vais-je le publier ou au contraire l'enfermer à tout jamais dans un tiroir ? Évidemment, ce qu'il attend ce sont les ardentes supplications de son fan club : « Oh non, pitié, Maître, pas le tiroir, pas le tiroir ! » Il est un peu comme ces femmes qui, pour céder à l'homme, ont plus ou moins besoin de croire qu'il les y a forcées. On s'en doutait : les suppliques ainsi sollicitées ont déjà commencé à affluer en commentaire. Pour l'instant, à l'heure où etc., il y en a cinq ou six : ce n'est pas encore une déferlante mais c'est tout de même fort prometteur. On va voir combien de temps M. Guy va laisser passer avant de céder à la pression populaire.

– J'ai fini tout à l'heure Confessions d'un gang de filles. De la douzaine de romans carolo-joyciens que j'ai lus jusqu'à présent, c'est d'assez loin le moins bon. Les qualités de JCO sont discernables, bien présentes : subtilité fluide de la construction, richesse des “fonds” qu'ils soient physiques ou humains, géographiques ou sociaux, profusion judicieuse des détails. Mais ses personnages, contrairement à d'habitude, ne parviennent jamais à s'en détacher, de ces fonds, à s'en désengluer. L'ensemble donne l'impression que JCO a bien vu son sujet mais n'a fait que l'effleurer ; qu'elle n'a pas réussi à percer la toile

– Il continue à faire un temps impraticable – impraticable pour qui prétendrait mettre le nez dehors : grand vent continuel et nombreuses giboulées de mars “vendanges tardives”. Sans parler du réchauffement climatique en panne sèche.


Dimanche 23 (Saint-Didier)

Neuf heures. – Commencé ce matin à lire Le Sourire de l'ange, roman signé Rosamond Smith. Il s'agit en fait de ma chère Joyce Carol Oates. Car la dame, non contente de publier sous son nom des romans par dizaines, trouve – ou trouvait – encore l'énergie et le temps d'écrire des thrillers sous pseudonymes divers. Pour remplir les temps morts, j'imagine. Ou pour se “changer les idées”. Un peu comme Balzac se détendait de sa Comédie humaine en écrivant les Contes drolatiques.


Lundi 24 (Pentecôte)

Deux heures. – Les voisins de derrière ont d'assez nombreuses poules et, depuis quelque temps, un coq. Celui-ci a dû remplir correctement son office car, depuis son arrivée au sérail, sont nés des poussins. Lesquels passent par les trous du grillage qui nous sépare d'eux et viennent picorer notre herbe, sous l'œil placide, pour ne pas dire indifférent, de Blanche et Joséphine. Tout ce qu'on espère est que ni le chien ni les chats ne s'aviseront de leur incursion, même si je pense que Charlus ne leur ferait pas de mal.

– Depuis trois ou quatre soirs, nous regardons une série policière déjà un peu ancienne (2007) dont je n'avais jamais entendu parler avant d'acquérir le coffret contenant les deux saisons qu'elle comporte : Life. Je l'ai achetée, cette série, pour les acteurs qui l'animent : Damian Lewis, le Brody de Homeland, Sarah Shahi, la Shaw de Person of Interest ainsi que Christina Hendricks, la rousse flamboyante, pulpeuse et drôle de Mad Men, et Robin Weigert, qui fut une irrésistible Calamity Jane dans l'excellente série Deadwood. Sans être bouleversante d'originalité ou d'audace, la série se laisse regarder.


Mardi 25

Onze heures. – J'ai été un peu sévère, hier, avec la série Life : en fait, contrairement à ce qui se passe souvent, elle s'améliore au fil des épisodes et, parvenus hier soir à la fin de la première saison, nous voici décidés à regarder également la seconde… et dernière.

– Commencé Maudits, le dernier en date des romans “gothiques” de JCO. Je ne crois pas avoir noté ma déception à la lecture de son thriller signé Rosamond Smith (Le Sourire de l'ange) : j'en resterai là avec cet avatar de la dame.

Deux heures. – Notation assez drôle de Maurice Garçon, dans son journal, à la date du 8 juin 1944. Il commence par dresser un tableau de la situation, pour le moins chaotique : nouvelles imprécises et contradictoires du débarquement anglo-américain tout récent, bombardements divers, dangereux déchaînement de la milice de Darnand, etc. Et il conclut : Je commence à en avoir assez de vivre des heures historiques. Par ailleurs, bien qu'il ne dispose d'aucune source d'information privilégiée, ses “prédictions” ne sont pas si mauvaises. Ainsi début mai, alors que beaucoup de gens s'attendent à un débarquement allié imminent, il examine comme il peut la situation et, compte tenu des divers éléments qu'il énumère, conclut que, à son avis, un tel débarquement ne pourra guère survenir avant le 10 juin, ce qui est tomber tout près de la cible. De même, le 24 juin, alors que les Américains viennent de se rendre maîtres de Cherbourg, il en tire un certain nombre de conséquences et conclut que Paris pourrait être libéré “d'ici deux mois”.

Sept heures. – Et pendant ce temps, le raz-de-marée ne cesse de s'amplifier chez l'ami Guy Birenbaum : à ce jour et à cette heure, ce sont près d'une dizaine de fans avides qui ont réuni leurs forces pour le supplier de publier le précieux texte qu'il vient d'écrire. On voit mal comment il pourrait ne pas céder à une telle pression populaire. Diva y aller ou diva-t'y pas y aller ? Le monde de l'édition retient son souffle.


Jeudi 27

Onze heures. – Matinée fort agitée (non pas “dans l'absolu” mais seulement par rapport à mes matinées de modèle courant…). J'ai commencé, dès sept, heures, par affronter le brouillard smoguiforme qui noyait Pacy et ses environs immédiats pour aller chercher mon pain des huit prochains jours. À neuf heures, l'estomac parfaitement vide, je suis allé me faire tirer une pinte de bon sang, au laboratoire pacéen ; pour faire bonne mesure, je leur ai également laissé en dépôt un petit flacon d'urine, dont j'espère qu'elle donnera toute satisfaction. Prévoyant l'attente, j'étais évidemment venu là avec un livre (Marc Fumaroli, Partis pris, édition Bouquins). Il ne m'a été d'aucune utilité car, comme j'ai pu le constater avec un certain dépit, mais sans la moindre surprise, les muselières à élastiques n'empêchent nullement les humains de jacter entre eux, si possible pour ne rien dire, quoique à voix suffisamment haute pour empêcher toute lecture un peu sérieuse. Ressorti de là partiellement exsangue, je me suis rendu au Super U de Saint-Aquilin afin de m'y livrer à quelques emplettes, sans intérêt mais indispensables. Bref : la matinée a passé sans m'en apercevoir. Et M. Fumaroli semble bien content de s'être un peu promené.

Deux heures et demie. – Mon maître étalon de la niaiserie blogosphérique publie ce jour une photographie d'un joueur de football racisé (c'est le joueur qui est racisé, pas le football, en tout cas jusqu'à plus ample informé) qui semble bien être Basile Boli. Titre de son billet : Merci mon Basilou. Si vous le connaissez, soyez charitables de le prévenir que, le jour où il s'avise de m'appeler “mon Didounet”, il se prend illico un aller-retour de phalanges dans sa tronche de cake.

– À part ça, je viens de tondre la pelouse, pendant que Catherine est partie faire chauffer la carte dorée chez Décathlon. Je commence à le regretter, moi, le claquemurage strict. Et ça me fait penser qu'il faudrait bien que j'aille à Vernon m'acheter un jean (j'ai pu rien à m'meeeeetre !). Peut-être un noir, pour changer. (Ou doit-on parler de jean racisé, asteure ?)

– La grave question qu'on se pose chez mes analphabètes de presse (en ligne) : « Maires, médecins, enseignants, policiers : que faire face aux agressions au quotidien ? » Mais enfin, tout le monde le sait bien, ce qu'il faut faire, ce ne sont pas les mesures efficaces qui manquent : réfléchir à un nouveau “plan banlieue”, donner davantage de moyens aux associations qui encadrent les jeunes, crucifiés par le racisme ambiant, rendre gratuits les transports en commun, planter des parterres de petites fleurs gaies entre les gourbis, remplacer les commissariats, s'il en reste, par des mosquées, etc., j'en oublie sûrement. On notera par ailleurs que ce qui est vraiment inquiétant, ce sont les agressions au quotidien. Apparemment, les attaques à l'hebdomadaire et les raids au mensuel n'empêchent personne de dormir, ce qui est bien l'essentiel.


Vendredi 28

Midi. – Le recueil d'essais et de critiques de Marc Fumaroli (Partis pris, Bouquins) relève incontestablement de ce que j'appelle les “livres dangereux”, à savoir ceux qui vous donne aussitôt l'envie, les lisant, d'acheter sur l'heure une dizaine d'autres livres, ceux dont on vient de lire l'éloge. C'est ainsi que, depuis trois jours, j'en ai déjà commandé trois : la Vie de Racine de François Mauriac, Le Tombeau de Bossuet de Michel Crépu ainsi qu'une Vie du cardinal de Retz de Simone Bertière, lequel ouvrage, coiffant tout le monde au poteau, vient d'atterrir dans la boite aux lettres.

– Brève expédition à Vernon ce matin, d'abord pour m'acheter un jean neuf : je le voulais noir, je l'ai eu bleu. Ensuite, je suis allé musarder une vingtaine de minutes sur le parking de Picard Surgelés, le temps que Catherine en dévalise les rayons. Ça devrait suffire pour aujourd'hui.

– Nous ignorons où peut bien aller se fourrer Cosmos quand il n'est pas à la maison, mais il ne cesse pratiquement plus de revenir at home avec de nouvelles blessures. Les dernières sont sans gravité – un peu comme un enfant turbulent qui rentrerait de dehors avec les genoux écorchés ou une bosse au front –, néanmoins c'est un peu agaçant.


Samedi 29

Dix heures. – Les onéreux effets secondaires du livre de Fumaroli continuent de s'exercer : je viens de commander Madame du Deffand et son monde, de Benedetta Craveri, auteur dont je possède déjà L'Âge de la conversation, que je devrais bien relire un de ces jours.  Quand je dis “onéreux”, j'exagère : le livre va me coûter 4,50 €, port inclus.

À propos de Marc Fumaroli, je reste un peu abasourdi de constater que même lui semble ne pas savoir manier correctement le verbe départir, qu'il conjugue fautivement comme répartir et non comme partir, ainsi qu'il se doit. Et, quelques pages plus avant, il écrit sans broncher que tels personnages sont partis “chacun de leur côté”, bourde grammaticale qu'on ne s'étonne nullement de voir suinter quotidiennement des claviers journalistiques, mais dont on souffre qu'elle ait pu sortir de cette plume-là.

Pour en revenir à Mme du Deffand, Fumaroli cite (p. 291 de l'édition Bouquins) un extrait de l'une de ses lettres à Voltaire. Celui-ci, précédemment, lui a reproché de lui avoir écrit que “le plus grand des malheurs est d'être né” (c'est du Cioran avant terme…). Mme du Deffand lui répond alors ceci :

« Je suis persuadée de cette vérité, et qu'elle n'est pas particulière à Judas, à Job et à moi, mais à vous, mais à feu Mme de Pompadour, à tout ce qui a été, à tout ce qui est, et à tout ce qui sera. Vivre sans aimer la vie ne fait pas désirer sa fin, et même ne diminue guère la crainte de la perdre. Ceux de qui la vie est heureuse ont un point de vue bien triste : ils ont la certitude qu'elle finira. Tout cela sont des réflexions bien oiseuses, mais il est certain que si nous n'avions pas de plaisir il y a cent ans, nous n'avions ni peines ni chagrins. Et des vingt-quatre heures de la journée, celles où l'on dort me paraissent les plus heureuses. Vous ne savez point, et vous ne pouvez savoir par vous-même, quel est l'état de ceux qui pensent, qui réfléchissent, qui ont quelque activité, et qui sont en même temps sans talent, sans passion, sans occupation, sans dissipation : qui ont eu des amis, qui les ont perdus, sans pouvoir les remplacer ; joignez à cela quelque délicatesse dans le goût, un peu de discernement, beaucoup d'amour pour la vérité : crevez les yeux à ces gens-là, et placez-les au milieu de Paris, de Pékin, enfin où vous voudrez, et je vous soutiendrai qu'il serait heureux pour eux de n'être pas nés. »

Quand elle parle de “crever les yeux”, Mme du Deffand fait sans doute référence à l'Œdipe double de Sophocle, qu'elle et Voltaire connaissaient fort bien, ce dernier ayant même pris Œdipe pour sujet de sa première pièce de théâtre. Mais, bien entendu, elle parle aussi, et peut-être surtout, pour elle-même, aveugle qu'elle était depuis le début des années 1750.


Dimanche 30

Neuf heures.J'ai réussi à rester en vie, livre de Joyce Carol Oates, s'intitule en anglais : A Widow Story. Le titre original dit fort bien, et sobrement, ce qu'est l'ouvrage (alors que celui choisi par les éditeurs français pourrait aussi bien convenir à une femme ayant réchappé à un accident de voiture, à un cancer du sein, à la projection d'un film français contemporain, etc.). Elle l'a publié – mais je crois bien l'avoir déjà noté ici – trois ans après la mort soudaine de Raymond Smith, qui fut son mari durant 47 ans. Car Joyce Carol Oates était Joyce Smith à la ville, et elle explique fort bien les différences qui peuvent exister entre ces deux “personnages”. Le livre raconte ce que furent pour elle les premières semaines qui ont suivi la mort de Ray, la manière dont elle a dû endosser son nouveau costume, celui de veuve, les difficultés à y entrer, les incompréhensions que cette vêture a entraînées. C'est un livre qu'on devrait offrir à toute femme venant de perdre son mari, comme une sorte de vade mecum, ou de Guide du Routard de la veuve. Mais ce serait peut-être mal pris…


Lundi 31

Dix heures. – On a commencé le mois en pleurnichant sur le temps qu'il faisait (ou en feignant de pleurnicher, car en réalité on s'en fout) : on le termine sous un ciel implacablement bleu et par des températures enfin printanières, qui permettent de passer nos après-midi avec la porte d'entrée grande ouverte – et, donc, d'entendre beaucoup mieux les tondeuses et taille-haie de nos différents voisins.

– Autre bonne nouvelle, destinée à conclure ce journal “dans la tonalité” : Cosmos est toujours vivant et, bizarrement, ne s'est infligé aucune nouvelle blessure depuis au moins quatre jours.