jeudi 1 avril 2021

Mars 2021

 

 

 

 

 

VIDER L'ABCÈS

 

 

 

 

Lundi 1er

Onze heures. – L' épopée dentaire (voir le mois dernier) continue. J'ai donc vu, hier, une dentiste de Pacy que je ne connaissais point. Après radiographie, elle a trouvé que je n'avais pas un simple abcès à la gencive, mais une dent déjà “couronnée” qui branlait sérieusement dans le manche. Elle m'a donné un traitement antibiotique de cinq jours, en me disant qu'il faudrait ensuite se lancer dans un traitement de fond, ne me cachant pas qu'elle ne donnait pas bien cher de la survie de la dite dent. Quand je lui ai dit que j'avais justement un rendez-vous avec un de ses confrères le 16 mars (elle-même n'accepte plus de nouveaux patients), elle m'a répondu quelque chose comme : « Oui, je pense que ça devrait tenir jusque là. » Bref, pas très enthousiaste, la praticienne masquée ! Du coup, Catherine a appelé la clinique dentaire d'Évreux ce matin, pour voir si on ne pouvait pas avancer mon rendez-vous du 16. On pouvait tellement que je suis attendu aujourd'hui même à quatre heures et demie, mais avec un autre arracheur de dents que celui initialement prévu – ce dont je me fous, n'en connaissant aucun des deux. Bref, on n'est pas sorti du bois, comme dirait un Québécois.

– Comme Catherine venait d'en terminer la lecture, j'ai repris Le Royaume d'Emmanuel Carrère. J'aime décidément bien cet écrivain, quel que soit le sujet de ses livres. C'est d'ailleurs à ça que l'on reconnaît aimer un écrivain. Et puis, phonétiquement, Carrère n'est pas bien loin de carie, ce qui fait qu'il ne sera pas dépaysé en se retrouvant tout à l'heure à la clinique dentaire d'Évreux.


Mardi 2

Midi. – L'avantage de l'alzheimer light qui nous frappe tous les deux, Catherine et moi,  c'est que nous ne sommes plus obligés de dépenser des fortunes à acquérir de nouvelles séries télévisées afin de meubler nos soirées devant l'écran : il nous suffit désormais d'aller faire un petit tour au sous-sol, où sont entreposés nos DVD et blu-ray, et d'en remonter avec deux ou trois séries anciennes dont nous avons – l'expérience le prouve – quasiment tout oublié. C'est ainsi qu'hier, nous avons exhumé The Americans, par quoi nous avons commencé, The Shield ainsi que Persons of interest. Soit, dans l'ordre, une série “paranoïaque”, une série policière et une série fantastique, toutes trois excellentes (dans notre brumeux souvenir…).

Cela dit, comme notre alzheimer n'est pas total, revoir une série n'équivaut pas complètement à la découvrir. D'abord parce que des “flashs” surviennent de temps à autre, au fil des épisodes, pour nous signaler que nous sommes dans le déjà-vu. Et ensuite parce que, de façon inexplicable, apparemment aléatoire, il peut arriver que, dès le début du re-visionnage, on comprenne que non, avec celle-là, ça ne fonctionnera pas. C'est ce qui nous est arrivé il y a peu avec 24 Heures Chrono, série que nous avions énormément aimée et que nous avons tenté de revoir, sous prétexte qu'elle venait de devenir netflicarde. Qu'est-ce qui fait qu'une excellente série peut être revue avec plaisir et une autre, tout aussi excellente, non ? Mystère.


Mercredi 3

Quatre heures. – Anniversaire de mon frère, 61 ans.

– Pour une fois que le consternant Renépol parle d'autre chose que de son cher virus, il fait preuve d'encore plus de bêtise conformiste que d'ordinaire. Voici par quoi commence son billet du jour : 

« Toute la bonne vieille droite franchouillarde est braquée contre le jugement qui condamne Nicolas Sarkozy à trois ans de prison.  Je veux bien croire avec eux que tout cela est injuste, mais les juges ont quand même expliqué leur démarche dans 254 pages, ce qui représente des heures de travail et de réflexion et s'ils ont émis ce jugement, c'est qu'il y avait de bonnes raisons de le donner... »

Ah, très bien, très bien ! Si le rapport des juges compte 254 pages, en effet, il n'y a plus qu'à se taire. De même qu'il serait stupide de contester en quoi que ce soit la validité et le bien fondé des procès qui eurent lieu à Moscou dans les belles années 1936-37, vu que les rapports sur lesquels ils se fondaient devaient avoir encore bien plus de pages que cela. Et puis, n'est-ce pas : si les juges communistes de l'époque ont émis de tels jugements, “c'est qu'il y avait de bonnes raisons de les donner”. En effet, ils en avaient au moins une, excellente : ils essayaient de sauver leur propre tête. Je ne sais si Nicolas Sarkozy mérite ou non sa condamnation, et je dois dire que je m'en moque royalement. En revanche je sais bien ce que mériterait Renépol : le goudron et les plumes.

– Information réjouissante, pêchée sur le site de Causeur (mais on la trouve ailleurs) : aux Pays-Bas, une femme écrivain a dû renoncer à traduire le livre d'une poétesse noire, parce qu'elle-même a été jugée “trop blanche” pour prétendre à cet honneur. C'est parfait, c'est juste, c'est le bon sens même. Un bon sens qu'il convient d'étendre et même de généraliser. Ainsi, il est inadmissible qu'un écrivain maigrichon puisse être traduit par un interprète grassouillet ; ou que la prose d'un rouquin soit  salie, défigurée par un blondinet ; ad lib. Et il va devenir urgent d'organiser un gigantesque auto-da-fé de toutes les traductions existantes de L'Iliade et de L'Odyssée : il ferait beau voir qu'on nous donnât à lire les œuvres d'un aveugle traduites par des voyants !

Et il ne saurait désormais être question que les œuvres de Beethoven pussent être dirigées en concert par autre chose que des chefs dûment certifiés sourdingues. Quant aux pianistes qui prétendront jouer, devant un public ou le microphone d'un studio, les pièces de Michel Petrucciani, il leur faudra d'abord passer sous la toise. Et qu'il sachent bien que pas un centimètre excédentaire ne sera toléré !


Vendredi 5

Midi. – Le feuilleton dentaire continue, et il ne va pas en s'arrangeant, loin de là. Mais ça m'ennuie autant d'en décrire ici les péripéties que le résultat serait ennuyeux à lire. Donc…

Je crois que je vais aller me reprendre un p'tit tramadol, moi ! Ou deux dafalgan à la codéine ? J'hésite, j'hésite…

Six heures. – L'embellie ! J'étais à peine sorti de chez Dame Dubruel, mon médecin traitant (ou ma médecine traitante, pour complaire à Élodie J.), nanti d'un nouveau traitement antibiotique d'une semaine, que mon encombrant abcès buccal (je suis, depuis maintenant une grosse semaine, un véritable agité du buccal) a eu l'extrême obligeance de percer de lui-même, sans la moindre sollicitation extérieure. Il en est résulté une chute soudaine et vertigineuse de la douleur. Bien entendu, je vais tout de même suivre scrupuleusement le traitement prescrit par Dame D. Avant un nouveau rendez-vous, le 23 de ce mois, chez un dentiste encore inconnu de moi, sis à Vernon, pour statuer avec lui de l'avenir de la dent concernée.

Ce que je retire des diverses péripéties de mon aventure gengivo-dentaire, celles que j'ai décidé d'épargner à mes lecteurs, c'est que dans notre France désormais solidement tiers-mondialisée, il est préférable de n'avoir aux dents que des maux qui préviennent de leur survenue deux ou trois mois à l'avance.


Samedi 6

Onze heures. – Pourquoi, hier, me suis-je soudain mis à relire Philippe Muray ? La question est toute rhétorique, car je sais parfaitement pourquoi. J'avais décidé, hier matin donc, de tenter ma chance auprès des urgences de l'hôpital d'Évreux, sentant bien que je ne pourrais pas “tenir” deux semaines dans l'état où je me trouvais. Je me disais naïvement, qu'il allait tout de suite, en ces murs presque neufs, se trouver un stomatologue désœuvré qui se ferait un plaisir de faire sauter la molaire rebelle. Bien entendu, ce fut un échec sur toute la ligne, mais là n'est pas la question.

Je suis payé pour savoir qu'une visite à l'hôpital dans ces conditions, c'est avant tout des heures à attendre. Dire que je devais partir là-bas avec un livre tombe évidemment sous le sens. Seulement, je sais aussi que dans ces lieux malcommodes, l'œil et l'ouïe sont constamment et désagréablement sollicités, si bien qu'il ne faut pas prévoir n'importe quelle lecture. Par exemple, le gros roman d'Israël Joshua Singer que j'avais commencé la veille n'était pas du tout adapté. L'idéal était un livre composé de textes courts et déjà lu une fois ou deux, de façon à ne pas risquer de s'y noyer malgré les interruptions fréquentes (et l'abcès purulent qui continue de se rappeler à votre bon souvenir…).

C'est ainsi que le nom de Muray est sorti du chapeau, et que je suis parti avec, sous le bras (c'est une image) le quatrième et dernier volume de ses Exorcismes spirituels, celui qui s'intitule Moderne contre moderne. Comme je me suis fait expulser (aimablement) de la maladrerie ébroïcienne aussi vite que j'y étais entré, je n'ai même pas eu le temps de lire le premier paragraphe de la préface. Mais, une fois rentré à la maison, puisque le livre était là et que j'avais indûment réveillé son auteur, n'est-ce pas…

Six heures. – L'information cocasse du jour : en Israël vient d'avoir lieu le premier concert réservé aux vaccinés.


Lundi 8

Dix heures et demie. – Il y a quelque temps, quatre ou cinq films de Bertrand Tavernier ont fait leur entrée chez Netflisque. Je n'ai guère d'attirance pour ce cinéaste, en raison de son côté “vaillant petit soldat de la gauche de progrès”. Il m'a toujours fait un peu l'effet d'une sorte de Jean Delannoy post-moderne, aussi déférent que lui envers les “valeurs” dominantes, même si ces valeurs ont changé. Bref…

J'étais tout de même curieux de revoir Coup de torchon, film librement adapté du Pottsville, 1280 habitants (ancienne et bizarre traduction : 1275 âmes : qu'est-ce que le premier traducteur avait bien pu foutre des cinq âmes manquantes ?). C'est ce que nous avons fait avant-hier, et nous ne fûmes pas déçus : c'est un bon film, les acteurs y sont excellents, même Noiret qui, pour une fois, ne cabotine pas trop, et même pas du tout. 

Du coup, emportés par l'enthousiasme, nous avons, hier, décidé de regarder Que la fête commence. Patatras ! Nous avons abandonné le film peu après sa moitié. D'abord parce qu'il est plutôt ennuyeux, mais surtout parce qu'il est faux à hurler. Qu'est-ce qui est faux ? Tout. La France de la Régence est fausse, la façon de parler des gens – nobles ou “vilains” – est fausse, le Régent lui-même et l'abbé Dubois sont de pitoyables caricatures n'ayant jamais eu la moindre existence réelle. En fait, ce qu'on nous montre, c'est un tableau de l'ancien régime tel que se le représentent depuis deux siècles les plus bornés des républicains, c'est-à-dire une tyrannie insupportable, un champ de ruines et de désolation où règne constamment l'arbitraire le plus débridé. Du coup, n'ayant à dire que des choses fausses dans des situations fausses, les acteurs deviennent médiocres, y compris ceux – Noiret, Marielle – qui étaient parfaitement justes la veille au soir dans le film précédent.

Bref, nous avons dégringolés en vingt-quatre heures d'un Coup de torchon à un film méchamment torchonné.


Mardi 9

Dix heures. – Alors que venait d'y arriver le cinquième chapitre du pitoyable “roman” qui s'y étale depuis des semaines, je viens de supprimer le Cultural Gang Bang de ma blogoliste. C'est peut-être un peu stupide, ou niais, mais je me sens en quelque sorte responsable des lectures que j'incite, par cette liste, mes visiteurs à aller faire ailleurs que chez moi. Et il ne pouvait être question plus longtemps de les envoyer perdre leur temps à lire ce fatras.

– C'est curieux comme les écrivains, même les meilleurs, se laissent parfois aller à écrire n'importe quoi, je veux dire : des choses manifestement fausses, ou impossibles. Ainsi Israël Joshua Singer dans sa Famille Karnovski (Folio, p. 508) : « Quand l'oncle Harry pénétra dans le quartier juif, Jegor se mit à faire ouvertement la grimace, à éternuer et à tousser sans aucune nécessité. » J'en suis désolé pour M. Singer, mais si tout un chacun peut en effet tousser “sans aucune nécessité”, c'est-à-dire se forcer à le faire, la chose est en revanche rigoureusement impossible en ce qui concerne l'éternuement.

(En écrivant ce qui précède, j'ai soudain eu la quasi certitude d'avoir noté exactement la même chose la première fois que j'ai lu ce roman. Mais qu'on me cite un diariste qui ne radote jamais ; juste pour voir…)

– L'ami Yann Savidan vient de passer une journée attablé au Super U de son coin de Bretagne, pour y dédicacer son dernier roman. Il se déclare enchanté de ce qui, pour moi, serait un véritable cauchemar (cauchemar évidemment aggravé par le port obligatoire de la muselière à élastiques auriculaires), mais il faut bien que tous les goûts soient dans la nature, et même dans les Super U. Non, ce qui m'a arrêté, c'est ce paragraphe :

« À neuf heures sonnantes mon petit stand de présentation était prêt à accueillir les premiers lecteurs. Derrière moi, Guillaume Musso, sur ma gauche Hervé Le Tellier, Camille Kouchner, Vanessa Spingora, Florence Aubenas, Philippe Delerm et tant d’autres… J’étais ému et impressionné d’être là parmi tous ces géants de la littérature. »

Des géants de la littérature ? Je me raccroche à l'espoir que Yann aura voulu, là, glisser une pointe d'humour. Dans le cas contraire, ce serait vertigineux, ou pas loin. Non, non, il faut que ce soit de l'humour. Il le faut absolument.


Mercredi 10

Dix heures. – Ayant ce matin tourné la dernière page de La Famille Karnovitz de Singer l'aîné, et ne me trouvant pas encore tout à fait assez enjuivé, j'ai ressorti le volume “Bouquins” intitulé Royaumes juifs et sous-titré Trésors de la littérature yiddish. Il contient des œuvres de six écrivains, dont la moitié écrivait au tournant du XXe siècle. Je n'en suis, pour l'instant qu'à la copieuse et fort intéressante introduction de Rachel Ertel, maître d'œuvre de l'ouvrage. Tout cela n'empêchera pas les cons et les mal-comprenant de continuer à me taxer d'antisémitisme. D'un autre côté, il est en effet sûrement possible d'être à la fois antisémite et intéressé par la littérature juive : on a vu des choses plus bizarres. Bref, que je n'espère surtout pas m'en tirer à si bon compte : les “matons de Panurge” de Muray veillent au grain !

– Pendant ce temps, la lutte de Moderne contre Moderne continue de faire rage. Cette fois, ce sont des féministes qui couinent parce qu'elles commencent à trouver que les braillements des travelos (on dit “trans” désormais, je crois bien) ont de plus en tendance à couvrir les leurs, et qu'en outre ces fausses femmes ont une fâcheuse tendance, avec leurs maquillages de pute, leurs bas résille et leurs talons hauts, à réintroduire dans le circuit une image caricaturale des vraies femmes. Tout cela se complique d'une rivalité de manifs entre féministes et “antifas”, à l'occasion de la réjouissante pantalonnade du 8 mars. Même ce brave niais de Gauche de Combat, ce matin, semble avoir du mal à s'y retrouver. On n'a pas fini de rigoler.

– Sinon, j'ai emmené ce matin Soraya chez son esthéticienne – encore appelée : garage Renault – pour sa petite cure annuelle. Depuis, je roule dans une bagnole de salaud de pauvre (mais “de courtoisie” tout de même !) à nom de muse. Quand je dis que je roule c'est manière de parler : je suis simplement revenu du garage et le “suppositoire à camion” – mon père dixit – ne bougera plus d'ici jusqu'à ce qu'il soit l'heure d'aller récupérer ma princesse pomponnée de frais.

Deux heures. – Une information amusante, trouvée chez Dame Ternette : « Marine Le Pen veut être crédible sur l'écologie. » Pourquoi ne pas essayer d'être crédible-tout-court ? Une fois en route, n'est-ce pas…


Jeudi 11

Dix heures. – Lisant ce matin quelques fables d'Ésope – que les Belles Lettres ont réunies dans leur édition du centenaire –, j'en arrive à celle du Pêcheur et le Picarel. On connaît l'histoire : un homme prend dans son filet un petit poisson, lequel le supplie de le remettre à l'eau, en arguant du fait qu'il aura bien plus de profit à le reprendre plus tard, lorsqu'il aura eu le temps de grossir. Mais le pêcheur refuse de lâcher la proie pour l'ombre. Bien. Voici la morale qui est donnée (c'est moi qui souligne) : « Cette fable montre que ce serait folie de lâcher, sans espoir d'un profit plus grand, le profit qu'on a dans la main, sous prétexte qu'il est petit. » Ça ne va pas : il est bien évident que, privé de tout espoir, personne ne songerait à abandonner son profit actuel, si minime fût-il. Il me semble qu'il faudrait lire : dans l'espoir, à la place de “sans”.

À part ça, et si l'on en croit Dame Wiki, le picarel, encore appelé jarret, serait un poisson de la famille des sparidés – ce qui ne m'étonne pas de lui –, très commune en Méditerranée. Une recherche un peu plus poussée, et à orientation gastronomique, m'apprend que le picarel est excellent frit, en remplacement des crevettes, ou encore cuisiné au piment, mais aussi préparé au sel et mariné dans un mélange d'huile et de vinaigre. Ce qui nous fait une belle jambe, à nous autres Normands.

Enfin, pour être tout à fait complet sur la question, signalons qu'il existe, à Marcilhac-sur-Cèlé, un “Mas de Picarel” qui propose des chambres d'hôtes.


Vendredi 12

Trois heures. – Un titre pondu par les analphabètes atlanticoïdaux : « L'Angleterre revient sur un projet de nouvelle mine de charbon qui fait tache juste avant la conférence de l'ONU sur le climat qui va se dérouler dans ce pays. » Je la trouve charmante, moi, presque primesautière même, cette “mine qui fait tache”. Bien que, tout de même, ce soit une drôle d'idée de sa part que de faire tache juste avant une conférence de l'ONU : elle aurait pu aller faire ça plus loin, il me semble.


Samedi 13

Deux heures. – Ce matin, la cabane à graines étant vide, ou peu s'en fallait, nous étions décidés à la décrocher du cerisier et à la remiser jusqu'à l'entrée de l'hiver prochain. Il s'est alors produit deux choses. D'abord, Catherine a vu que le temps, nettement radouci ces derniers jours, allait de nouveau se mettre au froid : était-il bien aimable pour ces pauvres oiseaux, de les priver brusquement de nourriture au moment où ils allaient de nouveau en avoir un besoin vital ? La seconde chose est que, une heure plus tard à peu près, c'est plus d'une vingtaine de chardonnerets que nous avons découverts aux abords de cette même mangeoire, soit perchés sur ses deux barreaux, soit par terre à l'aplomb d'elle. Jamais nous n'en avions vu autant en même temps, depuis 2002 que nous vivons ici. Ce n'était pas le moment de les décourager en fermant le restaurant…


Lundi 15

Dix heures. – J'ai beau me triturer la cervelle en tous sens, je ne trouve rigoureusement rien à noter ici. Sinon que j'ai remis sur l'établi le roman de Cynthia Ozick intitulé Un monde vacillant, ce dont le parterre et les loges se fichent éperdument, et moi le premier.

– Si, tout de même : les deux filles de Catherine ont commencé à lui “mettre la pression” pour qu'elle aille passer quelques semaines à Québec en juillet, chose dont elle n'a aucune envie. C'est-à-dire qu'elle aurait bien envie de voir ses filles et ses petits-enfants, mais pas du tout celle de prendre l'avion ni d'affronter les tests anti-Chinois qu'un tel voyage impliquera sans doute encore cet été. Évidemment, vu de l'extérieur, il lui suffirait de dire tout simplement “non” et l'affaire serait réglée. Seulement, elle culpabilise de le faire et, du coup, ne cesse d'osciller entre un j'y-vas-t-y qui la rebute et un j'y-vas-t-y-pas qui fait bourgeonner le remords.  Avec moi aux premières loges, qui tente de donner des conseils, lesquels se révèlent bien entendu tout à fait inutiles, puisque émanant de quelqu'un qui n'est concerné en rien, en tout cas fort peu.

– Je repense à cette Madame Foldingue anglaise, une “baronne de gauche” est-il burlesquement précisé dans la presse, qui a proposé d'imposer un couvre-feu à tous les hommes afin de rendre les rues plus sûres aux femmes. Pourquoi ne pas faire l'inverse ? Il me semble que les rues seraient encore plus sûres pour les femmes, si c'étaient elles qui étaient l'objet du dit couvre-feu et se retrouvaient confinées chez elles dès six heures du soir. Cela aurait en outre l'avantage de leur donner un avant-goût de ce qui les attend de toute façon, dès qu'un Premier ministre musulman régnera sur Downing Street. Comme c'est déjà le cas pour le maire de Londres, si je me souviens bien, l'étape suivante ne devrait pas trop se faire attendre. Patience, Ladies, patience : la sécurité, c'est pour bientôt.

Eh bien, finalement, j'ai tout de même réussi à y noter quelque chose, dans ce putain de journal !

Deux heures. – Je me plaignais de n'avoir rien de nouveau à noter ici… Nous venons d'apprendre, coup sur coup, que ma sœur s'était vu découvrir une assez grosse tumeur cancéreuse dans un poumon, et que sa fille Clémence, ma filleule, était enceinte. Pour ce qui est d'Isabelle, elle dit que, concernant sa tumeur, on devrait en savoir plus vendredi, en fonction de certains résultats d'examens qui sont attendus ce jour-là.

Six heures. – Produit par les insubmersibles analphabètes atlanticoïdaux, ce titre : « Soupçonné de produire des effets secondaires, la France suit l'Allemagne et suspend à son tour le vaccin AstraZeneca. » Non seulement j'ignorais que la France pût avoir des effets secondaires, mais à présent j'aimerais bien qu'on me dise lesquels. En outre, je trouve très discourtois pour cette pauvre France de se retrouver ainsi brutalement masculinisée. Je suppose que la rédactrice de ce titre doit s'appeler quelque chose comme Anna Coluthe.

– Et maintenant, une information rigolote : dans le cadre de cette bouffonnerie juridique que l'on appelle le “harcèlement sexuel”, l'ancien secrétaire d'État à je ne sais quoi, Jean-Vincent Placé, vient d'être condamné à une amende de cinq mille euros. Il est évident qu'à ce prix-là il eût mieux faire de faire appel à une pute de luxe : au moins, il aurait été certain de conclure. Placé mais pas gagnant, donc.

– Sans supplément de prix, une autre information cocasse : Jean-Luc Mélenchon, ce grand épidémiologiste que le monde entier nous envie, Jean-Luc Mélenchon, donc, préconise de faire venir en France des vaccins russes, chinois et cubains. Ben… et les vaccins nord-coréens alors ? Ils sentent le pâté, les vaccins nord-coréens ?


Mardi 16

Deux heures. – Encore deux incongruités informatives à consigner ici, pour l'édification de l'humanité future, s'il en subsiste une. La première : « Le pape s'inquiète d'une éventuelle victoire de Marine Le Pen à la présidentielle de 2022. » De quoi il se mêle, le jésuite tiaré ?

La seconde est encore plus ébouriffante, et directement connectée au Philippe Muray d'Après l'histoire que je relis en ce moment : « 58 000 Belges font un procès à l'État et aux Régions qu'ils accusent d'inaction face au gaz à effet de serre. » Ça me rappelle irrésistiblement Francis Blanche, qui se disait déterminé à porter plainte contre José Maria de Heredia pour “vol de gerfaut hors du charnier natal”.


Jeudi 18

Quatre heures. – Depuis environ une semaine, je navigue dans mes lectures de Cynthia Ozick à Elizabeth Gaskell, en passant par Alison Lurie. C'est-à-dire qu'après une longue série de mâles juifs, me voici embarqué dans une série de femelles anglo-saxonnes. Au moins, les sœurs de parité ne pourront pas m'accuser de piétiner leur sacro-saint dogme. Du reste, parmi mes mâles juifs certains étaient également anglo-saxons : c'est ce qu'on pourrait appeler des écrivains transgenres. Ou des travelittérateurs.


Vendredi 19 – 65 ans

Dix heures. – Je ne pouvais pas rêver plus réjouissant cadeau d'anniversaire que cette reprise des pantalonnades claquemurales à compter d'aujourd'hui ! Seule petite déception, dont j'espère qu'il ne s'agit que d'un oubli momentané, d'une distraction en voie d'être corrigée : d'après ce qu'a pu lire Catherine chez Dame Ternette, il ne semble pas être question de rétablir les hilarantes “auto-autorisations de sortie”, sans lesquelles évidemment un claquemurage ne saurait être pleinement satisfaisant.

– Ah ! ouf ! Après vérification rapide, l'auto-autorisation redevient bel et bien obligatoire. Mais on ne la trouve encore nulle part, apparemment. J'ai failli être déçu.


Samedi 20

Dix heures. – Je viens d'imprimer la nouvelle auto-autorisation de sortie : on bat des records dans la connerie – alors que la barre était pourtant déjà fort haute. Ainsi, Catherine et moi avons droit d'aller gambader dans un rayon de dix kilomètres autour de notre maison d'arrêt… mais Charlus, lui, n'a droit qu'à un seul petit kilomètre, et donc nous avec si jamais il nous prend la fantaisie de l'accompagner dans sa promenade. Je suppose que, entre 1 et 10 kilomètres, les quadrupèdes deviennent horriblement contagieux.

Six heures. – Finalement, notre gouvernement de mickeys a reculé devant l'avalanche de quolibets et a précipitamment retiré de la circulation la calamiteuse auto-autorisation dont je parlais ce matin. On se demande d'ailleurs pourquoi ils ont reculé là alors que, d'ordinaire, ils assument très bien les multiples ridicules dont ils dégoulinent littéralement. Mais je suppose que plusieurs cerveaux en ébullition doivent déjà être occupés à concocter un nouveau formulaire…

– Ces deux phrases composant un “chapeau” de Causeur : « Philippe Sollers sort un roman et une autobiographie. Qu’on l’adore ou qu’on le déteste, il est de toute évidence un des grands écrivains de l’époque... » Grand écrivain, cette baudruche obséquieuse ? Et “de toute évidence” en plus ? Devant une si plate révérence, il est piquant de se souvenir de la manière réjouissante dont le même Sollers était exécuté dans Festivus festivus, le livre de conversations entre Philippe Muray et Élisabeth Lévy… aujourd'hui patronne de Causeur.


Dimanche 21

Dix heures. – Le titre amusant du jour : « La Turquie décide de quitter la Convention d'Istanbul réprimant les violences contre les femmes. » Comment un pays peut-il quitter sa capitale, ou même simplement une “convention” s'y déroulant ? Et comment une convention peut-elle réprimer quoi que ce soit, à part l'envie de bâiller de ses participants ? Mystère. Cela dit, sur le fond, on ne peut qu'approuver la dite Turquie de ne pas participer plus avant à cette pantalonnade post-moderne.


Lundi 22

Trois heures. – Pour évoquer un concert proposé par l'orchestre philharmonique de Radio-France, un blogueur parle du Philar'. Lequel Philar', nous apprend-il, a donné pour l'occasion des symphonies de Schubert et de Beethoven. Et pourquoi pas de Schub' et de Beeth' ? Ce serait tout de même plus sympa

Six heures. – En début d'après-midi, je suis allé à la pharmacie. En soi, l'information n'a rien de bouleversant, mais l'étrange est que j'ai trouvé la principale rue de Pacy (Isambard, pour les intimes) plutôt plus animée que lors de lundis ordinaires. C'est sûrement parce que, contrairement aux lundis ordinaires, la plupart des boutiques étaient ouvertes. Donc, à moins que quelque chose m'ait échappé : le confinement c'est quand il y a plus de monde dehors que d'habitude, parce qu'on peut faire ses courses plus facilement que d'habitude.  Si demain on passe au confinement total, ça va grouiller littéralement.


Mardi 23

Deux heures. – Aller-retour au cabinet dentaire de Vernon. C'était en quelque sorte une séance inaugurale puisque ni Catherine ni moi n'avions jamais mis les pieds là.  Je n'ai eu qu'à m'en féliciter : le dentiste qui m'était échu (ils sont six à officier ici) est venu me chercher dans la salle d'attente à une heure moins le quart, ce qui était précisément  l'heure de mon rendez-vous. Et, à une heure pile je quittais le cabinet, dent arrachée et abcès nettoyé. Cet efficace praticien se nomme le Dr Balouka (si jamais vous passez par Vernon avec une rage de dent, n'hésitez pas à y aller de ma part…). C'est facile à mémoriser : Balou, Kaa. Cet homme, c'est la moitié du Livre de la jungle à lui tout seul.


Mercredi 24

Dix heures. – Nuit paisible et dormeuse : l'épisode “abcès dentaire” semble donc derrière nous ; enfin : essentiellement derrière moi. Revu hier la première moitié (le film dure trois heures et demie…) de The Irishman, le dernier film de Scorsese, sorti directement sur Netflisque. Un Scorsese de bonne cuvée – un bon cru bourgeois, dirons-nous –, même si, dans le rôle de Jimmy Hoffa, Pacino a tendance à en faire un peu trop. Mais, après tout, je ne sais pas comment se comportait en public ni en privé le véritable Hoffa : c'était peut-être lui qui “en faisait trop”.

– Elizabeth Gaskell, au moins celle de Femmes et Filles, fait souvent penser à Jane Austen, mais en plus acide, avec une ironie dans les portraits un peu plus appuyée, me semble-t-il.  Celui de la femme qui, au début du roman, s'appelle Clare, par exemple, est très convenablement et très subtilement vitriolé. Mrs Gaskell est également plus ouverte que son aînée à ce qu'on appellera par facilité de vocabulaire la “politique”. C'est une Jane Austen qui lorgnerait vers Trollope.

– M'apprêtant à relire Les Hauts de Hurlevent ainsi que Jane Eyre, je me suis avisé que je n'avais jamais rien lu de la troisième frangine Brontë. Je viens donc de commander son roman intitulé La Recluse de Wildfell Hall. Je sais très bien pourquoi j'ai si longtemps dédaigné Anne la benjamine : c'est que j'ai toujours été persuadé qu'elle n'avait rien écrit d'autre que des poèmes, et que je ne lis jamais de poésie traduite. Comment m'étais-je mis une telle idée fausse dans la cervelle ? Allez savoir…

Six heures. – L'information désopilante du jour, trouvée chez mes analphabètes habituels : « La pollution entraînerait une réduction progressive de la taille du pénis. » Évidemment, tel que rédigé, ce titre ne nous dit pas si la pollution diminuerait la longueur moyenne des appendices en question, ou bien si chaque homme exposé aux miasme verrait, en quelque sorte, sa propre bite revenir à l'état d'enfance. La dernière option ferait évidemment fort bien l'affaire de nos onirico-féministes, puisque, à terme, tous les violeurs putatifs que nous sommes se trouveraient dans l'incapacité de se livrer à leurs activités coutumières. D'un autre côté, cette innocence retrouvée priverait ces harpies pénalophiles d'un monstre commode, d'un épouvantail toujours prêt à l'emploi, et elles se trouveraient contraintes de se trouver d'autres figurines sur lesquelles passer leurs frustrations rageuses. Heureusement, il resterait encore les hommes des campagnes non polluées, toujours prêts, eux, à violer “par les champs et par les grèves”.


Jeudi 25

Dix heures. – Mais qu'est-ce qui m'a pris, de rouvrir les Exorcismes spirituels de Muray ? Je savais bien, pourtant, que ce n'était pas un geste anodin, qu'il pouvait y avoir des “effets induits”. Et voici que, à cause de lui et de ce qu'il dit de ces livres, je grille d'envie de relire les Illusions perdues balzaciennes, ainsi que quelques romans de Céline – les deux volumes du Guignol's Band ou la trilogie “nordique” –, que je connais pourtant déjà, surtout le Balzac, de fond en comble. Et cela, au moment où je suis aux prises avec mes femelles britanniques ! Tout ça n'est pas raisonnable…


Vendredi 26

Dix heures. – Descendant à Pacy, tôt ce matin, pour en rapporter du pain, je me suis arrêté à la station service du Super U de Saint-Aquilin, afin d'y emplir le bidon qui me sert à alimenter la tondeuse à gazon. Car, oui, il est temps de se remettre à cette mini-corvée…

– Bouclé tout à l'heure mon “cycle Muray”. Pour le remplacer, j'ai brutalement réveillé Cioran.


Samedi 27

Dix heures. – Dans ses mémoires – dont le titre m'échappe, et j'ai la flemme de me lever de ce fauteuil –, Jim Harrison dit qu'il en est arrivé, l'âge venu, à faire trois siestes par jour, une après chaque repas : j'y suis presque…

– Dans Écartèlement, de Cioran : « Quand les Romains – ou ce qui en restait – voulurent se reposer, les Barbares s'ébranlèrent en masse. On lit dans tel manuel sur les invasions que les Germains qui servaient dans l'armée et dans l'administration de l'Empire prenaient jusqu'au milieu du Ve siècle des noms latins. À partir de ce moment, le nom germanique devint de rigueur. Les seigneurs exténués, en recul dans tous les secteurs, n'étaient plus redoutés ni respectés. À quoi bon s'appeler comme eux ? » À transmettre d'urgence à Éric Zemmour, qui feint encore de s'étonner que “nos” Arabes puissent préférer prénommer leurs rejetons Mohammed et Aïcha plutôt que Blandine et Marc-Édouard. D'un autre côté, si par extraordinaire ces braves allogènes décidaient brusquement de revenir aux noms du terroir, ils opteraient probablement pour Brandon et Priscilla…

– L'un des acteurs jouant dans la série The Americans (hautement recommandable, soit dit en passant) s'appelle Kelly AuCoin, ainsi orthographié. En voilà un qui a de la chance de n'être pas français : on imagine ce qu'aurait été sa scolarité primaire.


Dimanche 28

Onze heures (heure d'été…). – De ma lecture cioranesque de ce matin – le texte consacré à Joseph de Maistre dans les Exercices d'admiration –, j'extrais le paragraphe suivant : « Une loi inexorable frappe et dirige sociétés et civilisations. Quand, faute de vitalité, le passé fait faillite, s'y cramponner ne sert à rien. Et pourtant, c'est cet attachement à des formes de vie désuètes, à des causes perdues ou mauvaises, qui rend pathétiques les anathèmes d'un Maistre et d'un Bonald. – Tout semble admirable et tout est faux dans la vision utopique ; tout est exécrable, et tout à l'air vrai, dans les constatations des réactionnaires. » J'aurais d'ailleurs pu choisir main autre passage de ces pages remarquables, y compris, parfois, pour signaler mon désaccord avec certains – notamment dès que Cioran parle des Jésuites ou du jansénisme.  Mais celui-là suffira pour aujourd'hui.

Et, puisque je suis dans Cioran jusqu'aux lobes, je viens de lui emprunter une sentence pour en faire l'en-tête du blog-mère : « La tolérance n'est, en dernier ressort, qu'une coquetterie d'agonisants. » Avec le léger désagrément de ne pouvoir, chez Blogger, mettre d'italique à cet endroit de la page.

– Passant, comme tout le monde qui n'en peut mais, à l'heure dite d'été, nous avons décidé, Catherine et moi, de nous maintenir à l'ancienne heure – que nous nommerons : l'heure de raison – pour ce qui est de nos repas. C'est-à-dire que, à compter d'aujourd'hui, nous déjeunerons à une heure au lieu de midi et dînerons à huit heures plutôt qu'à sept. Si bien que l'extinction des feux interviendra désormais entre onze heures et onze heures et demie – ce qui va, au moins les premiers soirs, nous donner l'impression de “faire réveillon” ; mais sans alcool ni cotillons.

 

Lundi 29

Dix heures. – Trouvé chez Cioran, tout à l'heure (dans La Tentation d'exister) une explication qui m'a fait sourire. Elle est due à un Juif que Cioran ne nomme pas et dit à peu près ceci (je n'ai pas la phrase exacte sous les yeux) : « L'animosité des autres peuples contre les Juifs doit être du même ordre que celle de la farine contre le levain qui l'empêche de reposer. »

Il y a aussi, un peu plus loin dans le même livre, une quinzaine de lignes consacrées à Voltaire que je voulais recopier à l'intention particulière de Michel Desgranges. Mais, comme j'ai laissé le livre à la maison, ce sera pour plus tard – peut-être… 

– Soleil hégémonique, pas un souffle de vent et vingt degrés plaisamment celsius annoncés pour cet après-midi. en conséquence de quoi, Catherine vient de prévoir une assez longue marche, avec descentes et montées, dont j'ai à peu près autant envie que d'une pendaison immédiate et létale. Mais bon : un coup partis, comme elle dirait…

– Je crois n'avoir pas noté ici que Catherine s'était mise au régime, un truc compliqué – du genre : #surveilletonpoids.com – où chaque aliment est affecté d'un certain nombre de points qu'il faut additionner tout au long des différents repas, pour voir si l'on n'outrepasse pas les limites fixées par je ne sais quels escrocs, nutritionnistes et, circonstance aggravante, probablement américains. Naturellement, j'ai suivi le mouvement (mais sans comptage d'aucune sorte : on a sa fierté virile, merde !) ; le résultat est que j'ai allègrement repassé la barre des 90 kg, et dans le bon sens : me voici à 89, comme l'Yonne et la Révolution. Cela, sans le moindre effort de ma part, ce qui est légèrement immoral, j'en conviens.

Trois heures. – Non mais, vraiment, quelle impitoyable phraseuse, que cette Jane Eyre ! Et comme, en plus, son Rochester est affligé du même mal qu'elle, leurs dialogues s'étirent sur d'interminables pages, fort éprouvantes pour le lecteur en raison de leur horripilante façon de tourner sans fin autour de leur maigre petit pot. Le dit lecteur, s'il est “classique”, brûle de leur crier : « De grâce, au fait ! ». S'il est plus contemporain, il leur intimera plutôt un : « Accouche, bordel ! » Et, s'il est québécois : « Envoye, câlisse ! » Si l'on ajoute à cela que les dialogues en question, ampoulés, sonnent faux au possible, on comprendra que je tourne de plus en plus vite les pages du roman de Miss Brontë l'aînée. J'espère que ma déconvenue sera moins grande avec ses deux cadettes, d'ici quelques jours.

– De Cioran, toujours dans La Tentation d'exister (c'est moi qui souligne) : « Parler de décadence dans l'absolu ne signifie rien ; liée à une littérature et à une langue, elle ne concerne que celui qui se sent attaché à l'une et à l'autre. Le français se détériore-t-il ? Seul s'en alarme celui qui y voit un instrument unique et irremplaçable. Peut lui chaut qu'à l'avenir on en trouve un autre plus maniable, moins exigeant. Quand on aime une langue, c'est un déshonneur de lui survivre. »

J'aime bien quand Cioran parle de moi… même si c'est pour signaler mon rédhibitoire déshonneur.


Mardi 30

Dix heures. – J'ai finalement abandonné cette pauvre Jane Eyre à deux cents pages de la fin : je suis trop vieux pour supporter encore les emmerdeuses. Congédiant Charlotte, j'ai appelé auprès de moi Emily et ses Hauts de Hurle-Vent. Il ne s'agirait pas que mon désamour de l'aînée retombât indûment sur les cadettes. [Ajout du lendemain : j'ai également abandonné Emily au bout d'une centaine de page…]

– Sinon, l'excellente nouvelle du jour : « Covid 19 : la production cinématographique française a fortement baissé en 2020. » Comme, d'une façon ou d'une autre, ces pitoyables daubes sont financées par nous qu'on le veuille ou non, il est à souhaiter que la dite “production” disparaisse totalement et définitivement dès 2021.

– Pendant ce temps, la chasse aux monstres continue, y compris aux monstres morts : d'après le délateur de compétition, le mouchardocrate Guy Sorman, Michel Foucault aurait violé des enfants tunisiens à la fin des années soixante. Il ne semble d'ailleurs pas très fixé dans ses accusations, notre cafardoïde philosophe puisqu'il affirme aussi que Foucault “leur jetait de l'argent” avant de leur fixer rendez-vous un peu plus tard dans un endroit discret. C'est tout de même curieux, en tout cas original, un violeur qui ne viole que sur rendez-vous et qui, en outre, rémunère ses victimes. Trop forts, ces pédophiles morts… 

Le lugubre Sorman dit encore regretter beaucoup de n'avoir pas, à l'époque, dénoncé à la police les actes “ignobles” et “moralement hideux” commis d'après lui par Foucault. On le comprend : envoyer en taule l'auteur de Surveiller et punir, voilà qui aurait eu un autre panache que de venir postillonner sur sa tombe près de 40 ans après sa mort. Enfin, un petit crachat post-mortem c'est toujours mieux que rien, n'est-ce pas ?


Mercredi 31

Dix heures. – Pour montrer sa soumission au calendrier humain, Mars se donne des airs printaniers au moment d'entrer en agonie, la végétation est en émoi, les mésanges ont commencé les nids, les moineaux draguent et baisent à tout va. On passe les après-midi (avec ou sans s à  midi ? Je ne saurai donc jamais ?) avec la porte extérieure grand ouverte, et même le vent a décidé de se calmer. Le principal dégât collatéral de tout cela est que nous n'avons plus la moindre excuse pour renoncer à la marche quotidienne. Vive la pluie, à moi les bourrasques, et rendez-nous nos printemps normands, bon sang !
 
Quatre heures. – Je ne sais plus pourquoi j'ai acheté ces jours derniers un roman de l'Anglais Tom Sharpe, La Grande Poursuite. À cause du bien qu'en disait Muray peut-être bien. C'est censé être, d'après la quatrième de couverture, l'un des romans anglais les plus drôles jamais publiés. Cela ne m'a pas empêché de m'y ennuyer tout au long des cent cinquante premières pages et, conséquemment, de l'abandonner là. Il n'est pas impossible que je sois réfractaire à l'humour anglais, après tout. À celui de Mr Sharpe, prévisible et languissant, en tout cas c'est certain. Comme je ne voulais pas quitter la Grande-Bretagne sur cette impression, et que la troisième frangine Brontë n'est toujours pas arrivée à bon port, j'ai ressorti le volume “Bouquins” consacré à Graham Greene : là, au moins, je suis en terrain sûr.

– Comme nous manquions cruellement d'excuse (voir deux paragraphes supra) pour nous soustraire à la marche quotidienne, Catherine s'en est finalement bricolé une : il fallait à tout prix qu'elle lave les carreaux des fenêtres, ça ne pouvait plus attendre. On me dira que l'excuse était strictement nominale et que j'aurais fort bien pu aller promener Charlus tout seul. Mais ce qu'on me dit et rien, n'est-ce pas…

Six heures. – Et puisqu'on a ouvert ce mois avec des histoires gengivo-dentaires, terminons-le dans la même tonalité. Il n'y a guère que de ce matin que toutes douleur et gêne ont complètement disparu et que je puis de nouveau mâcher de façon normale. Théoriquement. Car, depuis, tout se passe comme si mon cerveau reptilien – si c'est bien ce bougre-là qui est en cause dans la mastication – n'avait pas été averti de ce que tout était rentré dans l'ordre. En conséquence de quoi, lorsque j'enfourne un aliment quelconque, il se refuse absolument à l'envoyer se faire broyer du côté gauche de la bouche. Pour qu'il y consente, il faut que mon cerveau limbique – si c'est bien lui, etc. – lui en envoie l'ordre clair et net, presque comminatoire. Et je sens bien, alors, qu'il ne se résout au transfert qu'avec une réelle mauvaise grâce. Bref, mes mâchoire, asteure, ne sont plus du tout paritaires, et il va falloir que ça change !

lundi 1 mars 2021

Février 2021

 

 

 

 

 

 

ISRAËL VAINCRA

 

 

 

 

Lundi 1er

Dix heures. – Notation curieuse, dans les premières pages du Don d'Asher Lev, de Chaïm Potok. Soit les deux phrases suivantes : « Au mur, on pouvait voir deux agrandissements de gravures minuscules à l'origine, les textes étaient constitués de lettres hébraïques toutes petites. Les deux illustrations venaient d'un Pentateuque imprimé en Allemagne au XIIIe siècle. » Un livre imprimé au XIIIe siècle, vraiment ? Et qui est responsable de cette “distraction”, de l'auteur ou de son traducteur ? Allez savoir…

Cela étant, M. Jacques Barret, le traducteur en question, n'est pas exempt de tout reproche, même si la bourde précédente ne lui était pas imputable. Ainsi, quelques pages avant celle-là, il fait dire à Asher Lev : « Je ne me souviens pas avoir pleuré. » Or, le verbe étant toujours intransitif, il aurait fallu : « Je ne me souviens pas d'avoir pleuré. » Un détail ? Sans doute, sans doute. Mais un gravier dans la chaussure est aussi un détail ; il n'empêche qu'il peut vous gâcher toute la promenade.


Mardi 2

Onze heures. – Je me dis, depuis hier, que je devrais bien essayer d'écrire un texte à propos des romans de Chaïm Potok, qui m'occupent presque tout entier depuis quelque temps. Le problème est que je ne vois pas du tout comment faire, mes lambeaux d'idées s'évanouissant comme des fumées dès que j'essaie de les saisir (je ne parle même pas de les ordonner). Heureusement, que j'y parvienne ou non n'a strictement aucune importance. Tout de même, j'aimerais bien…

– Titre d'Atlantico : « Les arrêts de travail déclenchés par leurs bénéficiaires sans passer par un médecin ont atteint leur objectif. » J'ignorais ces deux choses, évidemment capitales : 1) qu'un arrêt de travail pouvait être déclenché, 2) et surtout qu'il était capable d'avoir un objectif. Que deviendrait-on sans Atlantico ?

Une heure. – Entre onze heures et midi, la boitamel Orange est tout soudainement tombée en quenouille : les himmels entrent normalement, mais si je clique sur l'un ou l'autre pour les lire, nib ! c'est une page blanche qui s'affiche. Contacté par téléphone, Abdel – c'est le prénom qu'il m'a donné pour sien – a fait ce qu'il a pu, mais il n'a rien pu. Quelqu'un d'un service plus hautement spécialisé doit m'appeler demain entre quatre et cinq heures. La tension est à son comble…


Mercredi 3

Dix heures. – Ce matin, il est tombé ici des trombes d'eau, entre sept heures et sept heures et demie : pas une goutte avant, plus une goutte après. Et quel moment ai-je choisi pour descendre à Pacy et en rapporter le pain de la semaine ? Gagné : la demi-heure qui sépare sept heures de sept heures et demie.

– Réactivant ensuite cet ordinateur, j'ai eu l'idée d'aller vérifier que ma boitamel était toujours hors service : elle fonctionne de nouveau impeccablement. Je vais avoir l'air malin, cet après-midi, lorsque Dame Orange va me téléphoner pour m'aider à résoudre (ou solutionner, je ne sais pas trop) mon problème (ou mon souci, je ne sais pas davantage). À moins que, sachant la chose résolue, la dite personne de couleur (de couleur orange : qu'on ne se méprenne pas) choisisse de ne point m'appeler du tout. Ce qui me condamnera à passer tout de même une heure devant cet écran, téléphone muet à la main, en attendant l'appel promis hier. Pourquoi la vie est-elle toujours si compliquée ?


Vendredi 5

Dix heures. – La France est sauvée, le futur est de nouveau pétillant d'avenir : Emmanuel Macron a un “plan cancer”.

– La dame qui a traduit La Promesse de Chaïm Potok pour les éditions Buchet-Chastel n'a qu'une connaissance incertaine du français. Comme de juste, elle ignore que le verbe “se départir” appartient au troisième groupe et non au deuxième ; et elle fait imperturbablement suivre la locution “après que” d'un verbe conjugué au subjonctif. Ce serait sans importance si elle avait décidé d'embrasser la carrière de médecin ou si elle avait ouvert une boutique de fruits et légumes. Mais comme elle a choisi de se faire traductrice, c'est un peu ennuyeux. Sa traduction a été reprise telle quelle par les Belles Lettres, alors qu'une relecture attentive n'aurait pas été superflue. J'dis ça, j'dis rien, comme le serinent les blogueurs idiots.

– Commencé hier soir à regarder une série HBO récente (elle est même “en cours de production”) intitulée Succession. Il me semble bien que Michel Desgranges m'en avait déjà parlé il y a quelque temps, mais je ne jurerai de rien. Il s'agit, comme le dit le titre, d'une histoire de succession, celle du patron d'un immense groupe de presse – et pas seulement de presse – présent sur les cinq continents. Cet homme est vieux et n'a pas une santé bien vaillante (il nous fait une hémorragie cérébrale dès la fin du premier épisode). Autour, les membres de la famille commencent à s'agiter et à grenouiller. On sent qu'il va y avoir du sang sur les murs de la salle de rédac'. Au vu des deux premiers épisodes, ça s'annonce excellent.

Deux heures. – J'ai découvert tout à l'heure, par hasard, que Renaud Camus s'était enfin décidé à publier son journal de 2019 (en même temps que moi le mien, donc). Il s'appelle La Ligne claire. Et, depuis, je me demande si je vais l'acheter, ainsi que j'en ai un peu l'envie, ou non, comme je m'y étais plus ou moins engagé après avoir lu celui de 2018. J'hésite, je balance, je me tâte…


Samedi 6

Dix heures. – Cette idiote de Joséphine nous fait de nouveau, depuis ce matin, une crise de couvoïte aiguë, s'imaginant sans doute que si elle reste couchée sur son dernier œuf il va en sortir un poussin. Peut-être cette étrange maladie qui la prend de temps à autre est-il dû à un virus, que, pour rester dans l'air du temps, nous baptiserons la couvoïd-19.


Dimanche 7

Cinq heures. – Depuis ce matin, il neige sur la Normandie. Le verbe “neiger” est, pour l'heure, d'un emploi abusif, car il tombe des flocons minuscules et ridiculement espacés. Bien entendu, pas le moindre ne tient au sol. De toute façon je m'en fous : j'ai pour ma part passé l'essentiel de l'après-midi à Vienne, Autriche, pour y assister au Congrès de 1814 dans l'ombre de M. de Talleyrand. Lequel était vraiment un homme hors du commun, dans tous les sens du terme.

– Aux environs de midi, j'ai changé de Juif. En ayant terminé –  provisoirement – avec l'Américain Potok, je suis passé à l'Israélien nobélisé Agnon.


Lundi 8

Onze heures. – Le mot d'ordre des antisémites old fashion : « Juif, retourne en Palestine ! » Le slogan des antisémites new style, ripolinés en “antisionistes” : «  Juif, hors de Palestine ! »

À propos de Juifs, j'ai laissé tomber Agnon ce matin : bien que fort court, son roman intitulé À la fleur de l'âge, le seul qui se trouvait ici, prêt à être relu, m'a paru bien ennuyeux ; tellement même que je ne suis pas allé au bout de ses 110 pages. À la place, histoire de ne pas quitter Israël sur cette déception, j'ai repris Une histoire d'amour et de ténèbres d'Amos Oz, nettement plus volumineux : 850 pages. Si, après cela, persiste l'envie de m'attarder entre Jérusalem et Tel-Aviv, il me restera toujours Aaron Appelfeld ; lequel, par parenthèse, est mort la même année qu'Amos Oz, 2018. Bref : d'une manière ou d'une autre, Israël vaincra !


Mardi 9

Onze heures. – Si, en quittant S.J. Agnon pour se tourner vers Amos Oz, on aborde celui-ci par son livre autobiographique, Une histoire d'amour et de ténèbres, il se produit un phénomène curieux : c'est que le premier personnage connu que l'on croise en ces pages, c'est… Agnon lui-même ! Lequel, à la fin des années quarante et au-delà, vivait dans un quartier de Jérusalem où sa maison faisait face à celle de Joseph Klausner, grand intellectuel juif et grand-oncle d'Amos Oz (dont Klausner est le véritable nom). Les deux hommes, Agnon et Klausner s'appréciaient peu, tout en se respectant, et c'est très discrètement que, sortant de chez l'oncle Yosef, le tout jeune Amos et ses parents allaient faire une rapide visite au futur prix Nobel de littérature ; lequel patronnera un peu plus tard les débuts littéraire d'Amos Oz. Du coup, j'éprouve quelque remords d'avoir abandonné avant la fin le court roman d'Agnon À la fleur de l'âge. Je me sens un peu comme un déserteur. Pas au point, toutefois, de réintégrer la troupe…

– Des poètes de Météo France ce matin : « Le froid prend racine. » On a le sens de la métaphore juste, chez les grenouilles de thermomètre.


Mercredi 10

Dix heures. – Ciel pur et sol tout blanc. Catherine est tout de même partie, il y a un instant, faire à Pacy les courses qu'elle avait prévu d'y faire. En espérant pouvoir remonter la côte de la déchetterie et non pas rester coincée en bas, comme il lui est déjà arrivé une fois, il y a quelques années. À tout hasard, elle a tout de même chaussé ses bottes fourrées plutôt que ses escarpins vernis…

– La traductrice d'Amos Oz écrit un français agréable et globalement correct. Il le serait même totalement si quelqu'un avait pris la peine, avant parution, de lui signaler quelques aberrations syntactiques difficilement pardonnables – par moi en tout cas. Ainsi la phrase : « En dehors de ça, il ne faisait pratiquement rien d'autre de ses journées. » Ça ne va pas, il y a redondance. Il aurait fallu : « En dehors de ça, il ne faisait pratiquement rien de ses journées », ou bien : « Il ne faisait pratiquement rien d'autre de ses journées. » Deux pages plus avant, ce début de phrase : « En fait, depuis toutes petites, les trois sœurs Mussman, etc. » Depuis toutes petites ? Qu'est-ce que c'est que cette construction injustifiable grammaticalement ? Ce n'est même plus une construction, c'est un simple empilement de mots ! On m'objectera que “ça se dit couramment”. En réponse, deux choses : 1) ce n'est pas parce que “ça se dit” que ça doit s'écrire, et 2) ça ne devrait même pas se dire.

Cinq heures. – Ayant tué et enterré M. de Talleyrand sur les coups de trois heures, j'ai repris, comme lecture vespérale, le Journal de guerre de Paul Morand, que j'avais plus ou moins abandonné, ou au moins mis de côté. Il faut dire que, dans ses premières pages, il est d'une lecture fort décevante : entre septembre 39 et juin 40, Morand est en poste à Londres et ses lettre à sa femme, la princesse Soutzo, sont un enfilage de potins sans grand intérêt, de remarques antisémites idiotes et de prédictions historico-politique souvent fumeuses. Bref : on s'y ennuie ferme. Si je l'ai repris c'est d'abord parce qu'il se trouvait là, à portée de main, et aussi avec le vague et ténu espoir que les choses s'animent un peu à partir de l'effondrement de juin 40. Comme je suis arrivé à la fin de mars, je ne devrais plus avoir à attendre trop longtemps. Et si Vichy ne réussit pas plus que Londres à Morand, c'est sans regret que je l'abandonnerai de nouveau, cette fois définitivement.


Jeudi 11

Dix heures. – Dans Une histoire d'amour et de ténèbres, Amos Oz fait revivre un grand nombre de personnages, la plupart membres de ses deux familles, paternelle et maternelle, sur plusieurs générations. Par la façon qu'a l'auteur de passer de l'un à l'autre, de les abandonner, d'y revenir, de raconter les mêmes petits faits mais selon un autre éclairage, tous ces disparus ressuscités en arrivent rapidement à former une sorte de galaxie, dont le centre est un trou noir qu'il convient absolument d'éviter sous peine de s'y engloutir : le suicide de la mère, lorsque son fils unique avait 12 ans. (Mais, d'un autre côté, sans ce trou noir, pas de galaxie…) De fait, cet acte inexplicable, et qui restera inexpliqué, ne survient, pour le lecteur, qu'après trois cents pages de roman – à la page 299 de l'édition Folio, très précisément –, et encore n'est-ce qu'une fugitive incidence, tout au bout d'un paragraphe : dès le suivant, on se dépêche de parler d'autre chose, comme si la révélation avait échappé à l'écrivain, s'était écrite toute seule et malgré lui. Mais le ver est désormais dans le fruit. 


Samedi 13

Dix heures. – Dans les Entretiens de Confucius, je tombe sur cette sentence : « Qui ne connaît le sens des mots ne saurait juger les hommes. » Voilà qui rejoint tout à fait ce que je disais ici il y a quelques semaines, à propos de l'affaire Duhamel où tout le monde brandissait les mots “inceste” et “pédophilie”, là où, manifestement, il n'était question ni de l'un ni de l'autre.

– Dans son roman, Amos Oz signale que, dès le milieu du XVIIIe siècle, la population de Jérusalem était très majoritairement juive. C'est une chose que j'ignorais – une parmi des monceaux d'autres…

– Michel Desgranges a, comme lecture “du soir”, adopté récemment Léo Malet, dont je n'ai jamais lu une ligne, je crois bien. J'ai envie d'y aller voir… mais par quoi commencer ? J'ai demandé à l'instant conseil au dit Michel, on va voir vers quoi il m'aiguille.


Lundi 15

Deux heures. – Le mois dernier, j'avais imprudemment claironné que j'allais me lancer dans l'étude exhaustive de l'Ancien Testament. Ces lectures vétéro-testamentaires ont fait long feu, puisque, à ma grande et courte honte, je ne suis même pas arrivé au bout de la Genèse. Apprenant ce naufrage lors d'une récente conversation téléphonique, le Père B. m'a proposé de m'envoyer le petit opuscule qu'il avait produit et qui est, si j'ai bien compris, une sorte de “Bible pour les nuls” – ce qui tombait à pic. Ce manuel vient d'arriver au courrier d'aujourd'hui, et va donc constituer ma lecture de réveil à compter de demain : on verra ensuite si, ainsi équipé de cette sorte de bouée, je puis à nouveau me risquer dans le grand bain. 


Mardi 16

Midi. – Trois ou quatre films de Claude Chabrol ayant atterri sans crier gare sur le tarmac de Netflix, nous avons décidé, hier soir, d'en regarder un. Chabrol n'a jamais été très haut dans mon estime cinéphilique, il est ressorti de l'expérience d'hier au plus bas. Le film s'appelle Rien ne va plus ; et, en effet, rien ne va. Pourtant, Michel Serrault et Isabelle Huppert en petits escrocs assez minables, c'était un duo plutôt alléchant. Las ! Le scénario est bâclé, les dialogues faux et interminables, le rythme languissant. Et, le plus étonnant : tous les acteurs sont mauvais, y compris les deux que je viens de citer. Parvenir à rendre Serrault mauvais – ou disons : approximatif, si l'on veut être gentil ; en tout cas très en dessous de lui-même –, voilà bien une chose dont je n'aurais jamais cru qu'elle fût possible. Eh bien si : on n'en rêvait pas, Chabrol l'a fait quand même. Seule consolation : la confirmation que j'avais bien raison de tenir Chabrol pour un cinéaste médiocre. Même si je reconnais qu'il a réalisé des films moins mauvais que celui-là.


Jeudi 18

Deux heures. – Après un assez long séjour en Israël (mais il comprenait quelques incursions en Europe orientale…), effectué en compagnie d'Agnon, Oz et Appelfeld, me voici de retour en Amérique diasporeuse, grâce à Saul Bellow. Bellow dont la quatrième de couverture de son roman Herzog m'apprend qu'il est né au Québec, dans la banlieue de Montréal, et que son père y était bootlegger.

Il n'y a pas besoin de lire beaucoup de pages de Bellow pour comprendre d'où est sorti Philip Roth.

Quatre heures. – Dans le roman de Bellow (Gallimard, p. 45), je tombe sur ceci : « Pour moi, l'argent ne constitue pas un moyen. C'est moi qui suis le moyen de l'argent. » Je ne m'étais jamais formulé les choses aussi nettement, mais c'est très proche de ce que je crois avoir toujours ressenti : l'impression d'être une sorte de sas pour l'argent, entrant par une poche, sortant par l'autre, lui se servant de moi comme d'une sorte de démultiplicateur, de dispatcheur. L'argent arrive en un flot unique (FD) ou bien double (FD + BM), stationne en moi durant un temps généralement fort court, avant de ressortir en de multiples petits ruisseaux vivaces, sans que j'ai l'impression d'y être pour rien. Cette impression de n'être qu'une sorte de vecteur passif est évidemment facilitée par le fait que je n'ai jamais pu (vu que je n'ai jamais vraiment essayé) établir un lien direct, un rapport solide, entre ce qu'il faut bien appeler mon travail et l'argent qui m'était versé chaque mois. Sans doute parce que le dit travail ne me donnait aucune peine, ni n'exigeait le moindre “investissement” de ma part. Je me rendais à France Dimanche comme d'autres vont pêcher à la ligne, jouer au golf ou arpenter les champs de course : parce qu'il faut bien que la journée se passe, et que cette façon de la passer me paraissait en valoir d'autres. Le rapport entre chaque volume de Brigade mondaine et le chèque qui arrivait un voire deux mois plus tard ne m'était pas beaucoup plus apparent, sans doute en raison du délai qui séparait l'un de l'autre. Bref : il était nécessaire que l'argent arrive pour pouvoir repartir de plus belle. Je n'étais, au fond, qu'une sorte d'accélérateur de particules.

Six heures. – Après 650 pages, je ne parviens toujours pas à décider si le Journal de guerre de Morand est plus ignoble que stupide ou l'inverse. Ce qui est sûr, c'est qu'il est les deux. Ignoble par l'antisémitisme froid qui s'y étale, à chaque page ou presque. (Je le qualifie de “froid” par contraste avec celui, écumant, de son cher ami Darquier de Pellepoix…) Stupide aussi parce que Morand ne fait que consigner des ragots dénués de toute pertinence, se livrer à des “prédictions” politico-stratégiques que les événements contredisent dès la semaine suivante, ajouter fois à des choses totalement absurdes. Telle celle-ci, prise au hasard entre deux cents autres (Gallimard, p. 632) :

«  Deux inspecteurs français ont arrêté un déserteur allemand terroriste. ils lui ont passé les menottes. Malgré les liens, le soldat a tiré à travers sa poche et tué les deux inspecteurs. »

À qui Morand veut-il fait croire qu'on puisse, menotté, introduire ses mains liées dans l'une de ses propres poches, s'y saisir d'un pistolet et tuer les deux hommes qui vous encadrent ? Un enfant de douze ans hausserait les épaules ! Et le lecteur, qui se remémore le Journal inutile ainsi que la correspondance avec Chardonne ne parvient pas tout à fait à se persuader que c'est bien le même homme qui, 15 à 20 ans plus tôt, avait produit cet affligeant ramassis. Encore que, en y réfléchissant mieux, le dit lecteur se souvient que, dans les deux ouvrages cités, il avait déjà été fort diverti par la facilité de Morand à raconter n'importe quoi dès lors qu'il se livrait à des prédictions politico-historiques. 


Samedi 20

Dix heures. – Confucius m'emmerde. Je l'avais adopté en lecture matutinale, mais rien à faire : il m'emmerde. J'ai du mal à comprendre comment les Chinois peuvent en faire leur miel depuis une paire de millénaires : les Chinois, c'est pas des gens comme nous. D'ailleurs, il suffit d'aller s'attabler dans leurs restaurants pour le constater. Pour le remplacer, j'ai accueilli Érasme et ses Adages : lecture très plaisante ; et qui doit même être instructive pour qui n'a pas la mémoire en lambeaux.

Pendant ce temps, sur les réseaux asociaux, on discute à perte de souffle à propos de l'islamogauchisme : y en a-t-y ou y en a-t-y pas ? Y en a-t-y trop ou y en a-t-y juste ce qu'il faut ? C'est-y une notion pertinente ou c'est-y pas ? On s'occupe comme on peut. 

Midi. – Pas réussi à lire le Herzog de Saul Bellow, abandonné au quart, c'est-à-dire après cent pages. En revanche, son Ravelstein me ravit (qu'on me pardonne ce ra-ra…). J'y trouve ceci, à la page 70 de l'édition Folio :

« Autrefois, il y avait encore une considérable communauté de lettrés dans notre pays, et la médecine et le droit n'avaient pas encore divorcé d'avec les humanités, mais dans une ville américaine d'aujourd'hui vous ne pouvez plus compter sur les médecins, les avocats, les hommes d'affaires, les journalistes, les hommes politiques, les architectes ou les négociants pour discuter des romans de Stendhal ou des poèmes de Thomas Hardy. »

Si on enlève “américaine” de la phrase que je viens de citer, celle-ci s'applique parfaitement à la France d'aujourd'hui. 


Dimanche 21

Dix heures. – Le Ravelstein de Bellow me donne plus ou moins envie de lire Allan Bloom (portraituré en Ravelstein par son ami romancier), en particulier son livre le plus connu, L'Âme désarmée, réédité en version intégrale par les Belles Lettres. Raisonnable en diable, je vais laisser passer quelques jours avant de l'acheter, histoire de voir si le désir subsiste.

– Tombé il y a quelques jours, chez Toitube, sur un montage d'une douzaine de minutes, de scènes parisiennes filmées en 1920. Scènes de vie quotidienne, beaucoup de gens partout, animation, va-et-vient. Et, comme chaque fois, très vite, au bout d'une ou deux minutes, l'évidence brutale qui saute à l'esprit et l'envahit (en tout cas, il envahit le mien) : tous ces gens qui arpentent les rues, ces hommes et ces femmes de tous âges que l'on voit vaquer, affairés ou musant, tous ces gens sont morts. Et l'on se dit que le cinéma a bien quelque chose de diabolique, a partie étroitement liée avec le blasphème. Car chacun sent confusément qu'il ne devrait pas être possible – et durant la majeure partie de l'histoire humaine il ne l'a pas été en effet –, il devrait même être hautement interdit de voir les morts marcher, sourire, parler, descendre dans le métro, acheter un journal, s'asseoir à la terrasse du Café de la Paix, etc. Et le spectateur a l'impression pénible d'être soudainement investi d'une puissance démoniaque lui permettant de contraindre toutes ces âmes à réintégrer de force leurs corps depuis longtemps dissouts, dans une parodie de résurrection en noir et blanc. 


Lundi 22

Dix heures. – J'aime assez bien, et depuis longtemps, le blog collectif qui s'appelle Cultural Gang Bang. Les divers tenanciers ont malheureusement élargi leur cercle, récemment, en accueillant parmi eux un nouveau contributeur qui signe Kevin Torquemada (déjà, rien que ce pseudonyme, n'est-ce pas…). Il se caractérisait, ce Kevin, par des billets d'assez peu d'intérêt et des commentaires où il montrait qu'il ne souffre aucune contradiction, ni même légère restriction à propos de son talent, contradictions et restrictions le rendant immédiatement ordurier. Or, voici qu'il se mêle désormais de publier, en feuilleton, ce qu'il pense être un roman et qui fait plutôt penser à ces giclées acnéiques qui jaillissent parfois des figures adolescentes. Les premiers commentaires dont il a écopé n'étaient rien moins qu'admiratifs et louangeurs – le contraire eût été un peu inquiétant –, du coup il s'est empressé de les supprimer et d'interdire les suivants. Vu le niveau de sa prose, c'est sans doute sagesse, ou au moins prudence, de sa part. Sinon, Torquemada aurait fini à poil.

Six heures. – Léger sursaut en tombant sur cette phrase de Morand, dans son Journal de guerre : « La preuve que la radio est nuisible, c'est que les mensonges du Président [Laval] sont, pendant les trente-six heures qui suivent, écoutés en silence et commentés sans aigreur. » La reprenant, je m'aperçois que j'ai lu “mensonges” où était écrit “messages”. Selon l'expression consacrée, “le lecteur avait rectifié de lui-même”…


Mardi 23

Onze heures. – L'un des habitants du Plessis possède un hôtel à Cabourg. Nous le connaissons un peu car sa femme et lui font partie, tout comme nous, de la race des promeneurs de chien. Comme nous le croisions hier, Catherine lui demande comment ça se passe avec son hôtel, toute prête déjà à compatir aux revers financiers sévères qu'elle tenaient pour certains. Or, pas du tout : « L'hôtel est plein à craquer, nous apprit notre déambuleur canin, et ça fait des mois que c'est comme ça ! »  Nous nous en réjouîmes pour lui, évidemment, tout en lui faisant mutuellement part de notre étonnement commun, ni Catherine ni moi ne voyant trop comment ces vacanciers faisaient pour se nourrir, les restaurants et les bars étant fermés. Réponse : « Ils commandent leurs repas par téléphone et se les font livrer à l'hôtel. Les gens prennent de nouvelles habitudes… » Certes, certes. Néanmoins, ni Catherine ni moi n'avons été capables de saisir l'intérêt d'aller s'enfermer dans un hôtel avec couvre-feu à six heures et pizzas en carton comme seule perspective de réjouissance. D'autant moins qu'il leur faut également penser à se nourrir à midi. Est-ce que ces gens ne seraient pas mieux chez eux ? L'humanité est parfois fort déconcertante.

– Terminé hier les Adages d'Érasme, en lecture d'éveil. Ce matin, risqué un œil du côté des Argonautiques d'Apollonios de Rhodes : je ne suis pas sûr que notre compagnonnage tienne très longtemps…


Mercredi 24

Trois heures. – La journée a très mal commencé. Je suis descendu à Pacy dans le but d'en remonter mon pain de la semaine : ce fut pour me casser le nez sur une boulangerie implacablement close, les tenanciers ayant eu l'idée stupide de prendre une semaine de vacances, on se demande bien pourquoi. Forcé de me rabattre sur une autre échoppe, dont j'ai rapporté une boule de merde blanchâtre, abusivement vendue sous le noble nom de “pain”. Et il va falloir tenir jusqu'à mardi prochain, jour de réouverture de la vraie boulangerie…

– Je ne sais ce qui m'a poussé, hier, à tirer d'une somnolence de plus de vingt ans De chair et de sang, roman de l'Américain Michael Cunningham. C'est à la fin des années quatre-vingt-dix que cet auteur m'avait été signalé par Bernard Pascuito, qui était alors le patron de France Dimanche et qui est ensuite devenu éditeur – je suppose qu'il l'est toujours, bien que n'en sachant absolument rien. À l'époque, j'avais suffisamment aimé ce roman pour en acheter trois autres du même auteur, et notamment celui qui s'intitule Les Heures, et qui est une sorte de série de variations autour du Mrs Dalloway de Virginia Woolf ; on en a, je crois bien, tiré un film. Bref, je viens de relire De chair et de sang : c'est sans intérêt, et même assez irritant. L'auteur passe son temps à “faire le malin”, à épater le gogo en truffant son récit de phrases ne voulant rien dire de précis mais pouvant passer pour intelligentes, profondes, aux yeux des critiques du New York Times Book Review. Si on les ôte, toutes ces phrases, que reste-t-il ? Le scénario d'une série télé médiocre s'étirant sur cinq ou six saisons : poubelle jaune.

Le roman date de 1995 et, l'auteur étant pédé, le sida y occupe une place à laquelle il fallait évidemment s'attendre. J'ai été très frappé de voir à quel point ce qui devait être à l'époque un “facteur de modernité”, une garantie de réel, une estampille contemporaine, contribue, 25 ans plus tard, à donner au contraire au livre un côté vieillot, désuet, suranné, le sida jouant désormais le même rôle que la tuberculose dans un roman du XIXe voire la peste dans un du XVIIe. 

– Depuis ce matin, les papillons sont de retour ; enfin, deux d'entre eux en tout cas : saloperie de réchauffage climateux, tiens ! On notera par ailleurs que l'expression “les papillons sont de retour” est fausse, puisque aucun lépidoptère ne peut franchir le cap de l'hiver. Donc, ceux de l'année dernière n'étant pas partis mais simplement morts, il ne saurait, pour eux, être question de retour. Sauf, bien entendu, s'il existe quelque part au fin fond des Amériques, une secte de doux illuminés issue du protestantisme, dont l'article de foi principal est de croire en la résurrection des papillons. Ce qui, après tout, ne causerait de tort à personne.


Samedi 27

Onze heures. – Je suis, depuis quelques jours, encombré d'un abcès à la gencive (en haut à gauche de la porte d'entrée…). Il n'a pas très douloureux, mais enfin, il a tendance à grossir, ce qui est sa façon, j'imagine, de me faire comprendre qu'il ne s'en ira pas de lui-même. Donc, ce matin, poussé et aidé par Catherine, je me suis résolu à composer un ou deux numéros de téléphone rangés sous la rubrique “urgences dentaires”. J'ai fait chou blanc : les dits centres ne sont opérationnels que les dimanches et jours fériés. Sachant que les dentistes “normaux” travaillent, eux, du lundi au vendredi, il apparaît que le samedi constitue un véritable “trou noir dentaire” – autrement dit : une carie.

Quand je dis que je suis dérangé par un “abcès”, j'emploie évidemment ce mot au hasard, ne sachant nullement si cette bosse logée entre joue et mâchoire en est réellement un. Il pourrait tout aussi bien s'agir d'un micro-vaisseau intergalactique d'avant-garde, venu se tapir là en attendant les renforts interstellaires qui rendront possible l'invasion de notre planète. 

– Je me suis soudain mis à relire les livre de Taleb (Le Cygne Noir d'abord, puis, en ce moment, Le Hasard sauvage), je me demande bien pourquoi.

Six heures. – Pourquoi tant de gens sont effrayés par la mort, alors que tout le monde sait fort bien qu'elle n'arrivera qu'à la fin ?


Dimanche 28

Dix heures. – Prétendre avoir recours aux services d'urgence dentaire un dimanche, cela revient à sauter d'un répondeur téléphonique à un autre, lequel, éventuellement, vous renvoie au premier, sans jamais tomber sur une personne vivante. Enfin, j'ai fini par être rappelé tout à l'heure par une dentiste de Pacy, laquelle me recevra à une heure à son cabinet pacéen. Déjà, j'évite le transport jusqu'à Évreux. Pour le reste, on verra. J'imagine qu'elle va me mettre aux antibiotiques et que, donc, ensuite, il faudra trouver une pharmacie de garde… tout cela en prenant bien soin d'être rentrés à la maison avant six heures, sous peine de voir Soraya se transformer en citrouille. Vivement le mois de mars, tiens.

lundi 1 février 2021

Janvier 2021

 

 

 

 

 

 

 LES ESSOUFFLEMENTS 

DU BLURBOÏDE

 

 

 

 

Vendredi 1er

Dix heures. – Soirée tout à fait de modèle courant, hier : même pas une larmichette alcoolisée pour “marquer le coup”. Seule différence avec d'habitude : le genre de bûche que Catherine avait confectionnée et ornée de quatre macarons à la framboise, achetés à la pâtisserie de Pacy qui les réussit merveilleusement. J'ai toujours aimé les macarons, ce dès mon plus jeune âge. C'est même un gâteau qui, depuis environ soixante ans, fait partie de plein droit de notre geste familiale. 

Nous vivions alors à Châlons-sur-Marne, où j'ai passé les cinq premières années de ma vie. Mes parents travaillant tous les deux, on me confiait durant la journée aux bons soins d'une personne qui s'appelait Mme Gouget (Goux j'ai…). Je me souviens qu'elle habitait rue des Juifs, et c'est presque la seule chose qui me reste d'elle, à l'exception notable de l'anecdote suivante (mais, elle, c'est parce qu'on me l'a racontée mainte et mainte fois ensuite).

C'est ma mère qui venait me récupérer rue des Juifs, en sortant des Chèques postaux où elle œuvrait, et nous rentrions rue Saint-Éloi sur son vélo, elle sur la selle, moi dans le petit siège derrière. Une fois à la maison, je me mettais à parler, une habitude dont je ne me suis partiellement défait qu'à un âge déjà avancé. Ce jour-là – je devais avoir quatre ans –, il y avait eu la visite d'une femme inconnue de moi chez Mme Gouget, événement que je m'empresse, dès notre arrivée, de relater à ma mère. Et je conclus mon récit par cet aveu d'ignorance : « Mais je ne sais plus si elle s'appelle Madeleine ou Macaron… » Heureusement qu'au moment de se mettre à écrire Proust n'a pas eu la même hésitation : le macaron de Proust, ç'aurait tout de même sonné moins bien.

– Commencé à lire Un Siècle d'Or espagnol de Bartolomé Bennassar. En revanche, j'ai abandonné Le Vicomte de Bragelonne à deux ou trois cents pages de la fin : ça suffisait comme ça, et en plus, je n'avais que modérément envie de revoir mourir les mousquetaires. Mais, dans le “genre mousquetaire”, il me reste Bussy-Rabutin. 

Midi. – Fort surpris, hier après-midi, de découvrir une mouche sur le mur extérieur de la maison. Je viens de la retrouver morte sur la terrasse, le gel de cette nuit ayant dû lui être fatal.

– Élie Arié m'a laissé un commentaire sur le blog, à la suite de la publication de mon journal de décembre, pour me dire qu'il ne lirait pas Bossuet parce que c'était un “homme de droite”, appréciation qui n'a évidement pas le moindre sens. J'espère encore, pour lui, que c'était une tentative d'humour, mais c'est un espoir ténu.

Deux heures. – Début d'année en fanfare, puisque, avec l'aide bénévole de Catherine, je me suis remis à blurber. Ou à blurbifier : j'hésite. J'ai décidé deux choses, pour ma propre sauvegarde psychique : 1) de me contenter de surveiller la mise en page sans relire le contenu, 2) de me limiter à un mois par jour. Si bien que j'y suis pour un moment, dans la mesure où je dois “entrer” dans le même livre 2019 et 2020. 


Samedi 2

Deux heures. – Appelé ma mère peu après midi, pour lui souhaiter, “pack groupé”, une bonne année et un bon anniversaire (88 ans). Notre conversation a été brève, dans la mesure où elle avait déjà son manteau sur le dos et son sac à la main pour s'en aller déjeuner chez Isabelle et Olivier.

– Dès le second jour, j'ai enfreint l'une des deux règles fixées hier, puisque j'ai fait entrer deux mois dans mon Blurbier.  [Note du 31 janvier : j'ai également enfreint la seconde dès le lendemain…]Ce qui m'énerve, c'est que, pas plus que pour les deux éditions précédentes, je ne trouve le moyen d'écrire quelque chose sur le dos du livre, chose qui était toute simple avec le logiciel antérieur.

– Pendant ce temps, chez les In-nocents, les grandes cervelles agissantes du forum (Francis Marche en tête bien entendu) ratiocinent à perte de vue et d'ouïe à propos de virus, de vaccins, de tests, de randomisation, que sais-je encore. Le Grand Remplacement semble avoir cédé la place, dans l'ordre des urgences, à la Grande Contamination.


Dimanche 3

Trois heures. – Ces emmerdeurs de chez Blurb (les Blurb Brothers ?) ayant décidé de limiter leurs livres à 440 pages, je vais dont être obligé de faire deux volumes moyens (je ne parle pas de la qualité…), un par année, plutôt qu'un seul gros couvrant 2019 et 2020 comme je l'avais pensé au départ. Du coup, ayant bouclé juillet il y a quelques minutes, le volume 2019 sera vite terminé. Sauf que, ayant prévu de donner comme titre général aux deux années Le Grand Claquemurage, il va falloir que j'en trouve un autre pour 2019. Je carbure, je carbure… Peut-être : À visage découvert ? Dans ce cas, je pourrais laisser tomber le claquemurage et appeler 2020 L'Année des masques. Ou alors La Nuit des masques ? Non, plutôt “l'année”.

– Repris la lecture du Cénotaphe de Newton, pour les raisons expliquées dans mon billet de ce matin.

Six heures. – Dans la mesure où j'ai inauguré ce mois par la fabrication non pas d'un mais de deux livres Blurb, je me disais que le journal de janvier pourrait s'intituler Oh ! Blurberie Hill, histoire de faire sourire deux ou trois personnes. Et, juste après, m'est venu le soupçon d'avoir déjà utilisé ce calembour, exactement dans les mêmes circonstances. Mais comme je n'ai aucune envie de balayer tout le journal mois pour mois pour tenter de vérifier la chose, je pense que je vais le resservir sans la moindre vergogne.


Lundi 4

Midi. – Toujours ravi par son Cénotaphe de Newton, je viens de commander un autre roman, plus ancien, de Dominique Pagnier, “pour voir”. Voir si celui que je relis était une miraculeuse exception au sein d'une œuvre plus terne, ou si au contraire il serait la confirmation d'un talent jusque-là ignoré de moi. Celui-là s'appelle Les Sœurs Clair de lune, qui est un joli titre. Un bémol tout de même, à propos de ce monsieur Pagnier. Qu'il soit un ami de Christian Bobin, soit. Mais qu'il se proclame en outre admirateur de son œuvre, voilà qui est déjà plus inquiétant. Et ce n'est pas une parole en l'air, plus ou moins dictée par l'amitié, puisqu'il a jugé bon de lui consacrer tout un livre. D'un autre côté, je n'ai lu, çà et là, que des bribes de Bobin, si je puis dire : peut-être vaut-il mieux que l'image que je m'en suis faite ?

Quatre heures. – Je termine à l'instant l'édition blurbienne (blurboïde ?) de mon journal 2019, qui frôle les trois cents pages. Tout s'est parfaitement bien déroulé. Ne subsiste qu'un léger agacement : avec la couverture souple, choisie parce que nettement moins chère que les autres, il semble qu'il n'y ait plus moyen d'écrire quoi que ce soit au dos du livre. Alors qu'on pouvait très bien le faire avec l'ancien logiciel, il y a trois ou quatre ans. Ça n'a pas une grande importance, mais c'est irritant. (Et d'autant plus que, au tréfond de la viande, une petite voix vaguement ironique vous souffle qu'en fait il est sans doute toujours possible d'écrire sur le dos du livre, mais que vous êtes trop bête pour en avoir trouvé le moyen…)


Mardi 5

Six heures. – C'est sans changer de braquet que je suis passé dès ce matin à la blurberie suivante, à savoir la mise en livre de mon journal 2020. Lequel va finalement s'intituler Haut les masques ! Et c'est ce qui explique une entrée aussi maigrichonne dans ce journal-ci.


Mercredi 6 (et puis, Fanny…)

Neuf heures. – Depuis ce matin, une phrase de Voltaire me, si je puis dire, turlupine. On la trouve dans une lettre adressée à Frédéric II de Prusse, en juin 1743. Voltaire, au milieu de ses obséquiosités coutumières, écrit ceci : « Votre Majesté est avec moi une coquette bien séduisante ; elle me donne assez de faveurs pour me faire mourir d'envie d'avoir les dernières. » Il est certes possible que l'expression “obtenir les dernières faveurs de quelqu'un” ait ou ait eu un sens différent de celui auquel je pense, néanmoins voilà qui prête à réflexion ; surtout quant on connaît les mœurs “déviantes” qui sont généralement attribuées à ce cher Frédo.

Onze heures. – Dans mon journal d'avril 2020, je couvre d'éloges un roman tchèque, Le Nuage et la Valse, recommandé à l'époque par Guillaume Cingal sur son blog. Est-il besoin d'ajouter que, si je me souviens de l'avoir effectivement lu, je ne conserve aucun souvenir de son contenu ? Du coup, je l'ai exhumé et compte bien le relire sitôt que je me serai extrait du Cénotaphe de Newton. Où l'on voit qu'Alzheimer se marie très bien avec la pauvreté : au bout d'un mois ou deux, tout livre redevient vierge.

Midi.  – Alzheimer, chapitre II : le mois dernier, tout content de trouver cette petite astuce langagière, je conseillais à Rémi Usseil, pour démultiplier ses ventes, d'écrire désormais des “chansons de geste barrière”. C'était ma trouvaille du jour ; du moins le pensais-je : je viens de m'apercevoir que “Chanson de geste barrière” était déjà le titre de mon journal en mai de l'année dernière… 

Deux heures. – L'ami Pluton vient d'inaugurer en grandes pompes la campagne de vaccination anti-chinoise dans la région marseillaise. Il s'est même trouvé une équipe de télévision pour immortaliser l'événement, comme le prouve cette vidéo de Toitube. On notera, donc, que si les cordonniers sont toujours les plus mal chaussés, les médecins, eux, sont les premiers vaccinés.  Quant à savoir si le vaccin en question n'aura pas pour effet secondaire de transformer les humains en zombis (ce pour quoi ils montrent de nos jours une grande facilité), eh bien le bon Dr Pluton nous servira de patient témoin !

– Plutôt que Haut les masques !, je me demande si je ne vais pas plutôt intituler mon journal 2020 Chronique des temps asilaires.

 

Jeudi 7

Dix heures. – Tout à l'heure, déjeuner chez les Desgranges. Je viens d'aller vérifier auprès des doctes de la météorologie qu'aucun flocon ne menaçait de tomber sur mon trajet.


Vendredi 8

Onze heures. – Le Père Noël, hier, avait pris les apparences d'un gentilhomme campagnard ressemblant trait pour trait à Michel D. : une bonne douzaine de livres m'attendaient sur la coffee table du salon cathédrale, tous des Belles Lettres bien évidemment, et que des auteurs sûrs, allant de Confucius à Ésope, en passant par Hippocrate, Lucien, Ovide, Anne Comnène et quelques autres. Je sens que les semaines à venir vont être foutrement antiques. Sinon, il fut beaucoup question de Voltaire, lors de ce déjeuner, conversation qui m'a conduit, ce matin, à commander la biographie dudit par Jean Orieux, que Michel m'a assuré être exemplaire. Les deux trajets se sont déroulés sans la moindre anicroche, avec Trenet à l'aller et Keith Jarrett au retour. Catherine m'attendait pour notre premier apéritif de l'année, que nous prîmes en écoutant Vinicius de Moraes et ses deux Maria, Creuza d'abord, Bethania ensuite.

Quatre heures. – Depuis le milieu de la matinée, “mise en Blurb” des mois de juillet et d'août de l'année fraîchement décédée. En écoutant Mahler : quatrième symphonie d'abord, Le Chant de la terre en ce moment même.

– Puisant au hasard dans la pile de livres offerts hier par Michel, je tombe sur Les Métamorphoses d'Ovide. Je m'aperçois avec un petit sursaut qu'elles ont été, ces métamorphoses, traduites et présentées par Olivier Sers. Il se trouve que j'ai dîner un soir avec cet avocat, chez son frère, Jean-François Sers, un rewriter de FD que j'aimais beaucoup (mon imparfait n'est pas là pour signaler une rupture dans notre amitié, mais le fait qu'il est mort depuis d'assez nombreuses années déjà). Jean-François avait monté ce dîner lorsqu'il s'était avisé que son frère et moi partagions un même vif intérêt pour la poésie de Gaston Couté.


Samedi 9

Onze heures. – Après m'être assez sévèrement gendarmé en mon for intérieur (dans mon four intime, comme disait drôlement une Portugaise de ma connaissance, il y a bien longtemps), j'ai fait deux piles à gauche de mon fauteuil avec les livres offerts par Michel avant-hier – avec interdiction d'en ouvrir aucun tant que je n'aurais pas terminé les trois lectures que je mène actuellement de front : déjà que je ne retiens plus grand-chose de ce que je puis lire, si en plus je m'éparpille entre six ou sept œuvres différentes, on va sombrer dans le n'importe quoi.

Six heures. – Soudaine et assez incompréhensible envie de rejeter un coup d'œil du côté de Peter Handke et de Thomas Bernhard (peut-être à cause du Cénotaphe de Newton, roman qui se déroule essentiellement entre l'Allemagne de l'Est et l'Autriche), écrivains pas lus depuis au moins 35 ans, et qui, dans mon souvenir, sont plutôt du genre emmerdants. Gallimard a sorti un volume “Quarto” pour chacun des deux : je les ai mis dans mon petit panier Rakuten, mais, prudent, je n'ai encore rien commandé…

– Miss Élodie, elle, publie un billet sur son blog, pour nous inciter à lire le premier roman d'un certain Alex Lutz (sadisme des parents qui ont produit ce nom imprononçable sans postillonner). Puis, elle en propose un extrait d'une vingtaine de lignes : c'est nul, vulgaire, démagogique, répugnant de relâchement, cela tient davantage de la diarrhée que de l'expression. Et, d'un coup, je me sens bêtement triste, de voir une femme ayant les moyens intellectuels de lire de vrais livres se complaire dans une fange pareille. Heureusement, l'instant d'après je me dis que ce ne sont pas mes oignons et que je n'ai qu'à m'occuper de mes livres sans me soucier de ce que lisent les blogueurs. Mais tout de même, ce Lutz, vraiment…


Dimanche 10

Dix heures. – Titre énigmatique, chez les analphabètes d'Atlantico : « Nasa : la première femme qui marchera sur la lune est l'une d'elles. » Parvenu à ce point d'incohérence, il me semble que le phénomène devrait commencer à intéresser les savants, notamment les spécialistes du cerveau et de ses dysfonctionnements.

Deux heures. – Dans un article qu'il publie le 5 avril 1933, intitulé “Quels alliés contre le fascisme ?”, le journaliste tchèque Ferdinand Peroutka écrit ceci (c'est moi qui souligne) : « L'internationale communiste est responsable de cette idéologie de la guerre civile et de la lutte pour le pouvoir où “tout est permis”. Si cette idéologie n'existait pas, jamais une telle barbarie ne se serait développée, ni un tel désir de se jeter dans la lutte pour le pouvoir total. La psychologie du communisme est la mère de toutes les espèces de fascisme. » Que le communisme ait engendré le nazisme, que Hitler soit sorti tout armé de Lénine, voilà qui, à un esprit lucide, était donc perceptible dès 1933. On trouvera pourtant encore, de nos jours, quelques cervelles primitives pour s'indigner d'un tel rapprochement, voire hurler au blasphème. Peroutka conclut son article en une formule “tranchante” : « Entre le communisme et le fascisme, le seul débat consiste à se demander si la démocratie doit se faire poignarder dans le dos ou dans la poitrine. » Comme la lucidité se paie toujours comptant, les nazis expédieront Peroutka à Buchenwald, après quoi les communistes le contraindront à l'exil pour les trente dernières années de sa vie ; années durant lesquelles il écrira ce superbe roman qu'est Le Nuage et la Valse, que j'ai commencé à relire dès potron-minet.


Lundi 11

Onze heures. – Terminé, hier en milieu d'après-midi, la seconde blurberie, à savoir le journal 2020. Ne reste plus maintenant – mais ça, c'est le travail de Catherine – qu'à “finaliser” les deux volumes et à passer commande de deux exemplaires de chaque, un pour nous, un pour ma mère. Que l'on sera peut-être obligé de lui envoyer par la poste si jamais se poursuivent les palinodies claquemuratoires.

Deux heures. – Didier Goux = gros abruti. C'est uniquement au moment de commander les deux blurberies que, vu leurs prix extraordinairement prohibitifs – près de 150 € l'exemplaire, je me suis dit que quelque chose devait avoir merdé quelque part. Ce n'était pas quelque chose mais quelqu'un, en l'occurrence moi, qui ai choisi (tu parles !) le modèle “album photos” au lieu du livre de base tout pourri et pas cher. Bien sûr, on pouvait transformer l'un en l'autre, ce que Catherine et moi fîmes illico. Mais alors, plus rien n'allait, les  pavés de texte débordaient des cadres, tout se mettait à ficher le camp dans tous les sens. Bref : je n'ai plus qu'à tout reprendre da capo, ce qui ne m'amuse qu'à moitié. D'un autre côté, on me dira que je n'ai rien de plus intelligent à faire…


Mercredi 13

Dix heures. – Charlus est, depuis une heure, entre les mains de sa toiletteuse. Nous irons le récupérer tout à l'heure, un peu avant midi, transformé en rat, mais en rat punk puisque la dite toiletteuse a pour consigne de ne point lui tondre sa crête crânienne (une crête peut-elle être autre chose que crânienne, d'ailleurs ?).

Six heures. – Terminé tout à l'heure le roman de Peroutka, que je me félicite chaudement d'avoir relu, n'ayant rien à retrancher de tout le bien que j'en disais l'année dernière ici même. Comme j'ai, dans cette histoire, croisé beaucoup de Juifs – bien que l'auteur ne le fût point, et qu'on l'ait même accusé, après la guerre, d'antisémitisme –, j'ai rapporté au salon La Famille Moskat d'Isaac Bashevis Singer, volumineux roman qui, dans ses premières pages, m'a transporté sans effort dans la Varsovie du début du siècle – du XXe obviously. Et je ne sais si c'est le fumet pieux montant de ces pages, mais j'ai brusquement décidé que, à compter de demain, l'Ancien Testament me serait une excellente lecture de réveil et je suis aussitôt allé chercher le premier volume de la Pléiade qui le contient et qui, comme tous nos livres “religieux”, se trouve rangé dans la chambre de Catherine.


Jeudi 14

Dix heures. – Terminé le premier livre Blurb, celui du journal 2019. Il est actuellement occupé à se “finaliser”, tout seul comme un grand. Nous sommes revenus à un prix tout à fait raisonnable : cinq euros et des poussières par exemplaire ; plus les frais d'expédition, évidemment. Si c'est possible, je mettrai mes deux exemplaires dans un quelconque panier, et attendrai d'avoir réalisé le volume de 2020 pour passer une commande groupée.

Onze heures. – Tout s'est (semble s'être…) déroulé sans anicroche, et le journal 2019 est lové dans son petit panier, n'attendant plus que le “clic” de la commande. J'attaque donc, sans changer de braquet, le 2020. J'ai un peu l'impression, depuis deux semaines, de m'être transformé en une sorte de machine à blurber, un blurboïde ou quelque chose d'approchant. Mais bon : la piété filiale l'exige, n'est-ce pas ?

Quatre heures. – C'est curieux, cette habitude qu'a Élodie Jauneau, dès lors qu'elle parle d'un livre ayant pour thème ce que j'appellerai un “fait divers d'alcôve” (c'est une pâture dont elle semble fort friande : un psychanalyste trouverait sûrement à broder là-dessus…), cette habitude, donc, d'intimer le silence à toute personne qui ne partagerait pas son enthousiasme pour ce genre de lectures, ou même qui se contenterait d'émettre une ou deux timides restrictions. C'est encore le cas aujourd'hui avec le livre de dénonciation, écrit par je ne sais plus qui, et dont la cible est Olivier Duhamel, personnage dont je ne sais pas grand-chose ; et encore moins de ce qu'on lui reproche dans ces pages, n'ayant rien lu à ce sujet qui ne m'intéresse nullement. Un inintérêt que je me garderai prudemment d'exprimer auprès de miss Jauneau, ayant bien trop peur de m'attirer ses foudres réprobatrices. On a un peu l'impression que, dans son esprit, toute personne qui ne partagerait pas son indignation enthousiaste aurait déjà parcouru la moitié du chemin conduisant au viol, ou au moins à son acceptation.

Six heures. – Passé en début d'après-midi au garage Ford pour y retirer la volumineuse biographie de Voltaire due à Jean Orieux qui m'y attendait. J'ai illico entamé sa lecture, ce qui n'est guère malin, puisque j'ai déjà quelques autres livres en train. Voltaire pour Voltaire, je vais provisoirement suspendre la lecture de sa correspondance pour m'intéresser à sa vie, qui sera ma lecture d'après-midi. Le matin, nous resterons avec M. Singer et sa Famille Moskat et, au réveil, comme annoncé hier, l'Ancien Testament (car il faut bien que Genèse se passe…).

– Je me demandais tout à l'heure : ai-je déjà lu la Bible ? Ma réponse fut : oui et non. Oui, parce que je suis certain d'avoir déjà lu le Pentateuque, probablement même deux fois ; et non, car je suis tout aussi certain de n'avoir jamais dépassé le Deutéronome. Du reste, rien n'assure qu'il n'en ira pas de même cette fois-ci. 


Vendredi 15

Quatre heures. – Le Blurboïde commence à montrer quelques signes d'essoufflement, voire de lassitude. Heureusement, je suis en train d'en terminer avec juillet : le bout du tunnel est proche. Les Essoufflements du Blurboïde pourrait faire un titre amusant pour ce journal.


Samedi 16

Six heures. – Je viens d'entrer dans le livre Blurb, à la page 350, le paragraphe correspondant au 31 décembre 2020. C'est dire que la corvée est terminée (pas si “corvée” que cela, du reste : je le dis pour essayer de me faire un peu plaindre…). Yapuka, demain, mettre la dernière main à ce volume, puis passer commande des deux. En espérant ne pas avoir laissé passer un énorme pataquès dans l'un ou dans l'autre.


Dimanche 17

Onze heures. – Le second livre Blurb est actuellement “en cours de chargement”. Il se charge dans quoi ? Pour aller où ? Mystère… En tout cas, c'est long. 

– À propos de cette “affaire Duhamel”, tout comme les affaires semblables qui l'ont précédée ces derniers temps, au moins une chose me frappe : tous ces gens qui ont écrit des livres “pour briser le tabou du silence”, ces “cris de révolte et de souffrance” sur lesquels les Élodie J. de notre temps se précipitent chaque fois avec une gourmandise qui intéresserait sans doute les psychanalystes, tous ces gens, donc, ont en commun de faire partie d'une sorte de gotha parisien médiatico-artistico-politique, qui fait que, pratiquement de naissance, toutes les portes leur sont ouvertes à double battant, celles de l'édition, celles de la presse, etc.  J'attends de voir ce qui se passerait, et même s'il se passerait quelque chose, si un Kevin Chombier, vendeur au Carrefour de La Roche-sur-Yon, s'avisait de faire tout un foin médiatique, de “libérer sa parole”, pour raconter comment, vingt ans plus tôt, son beau-père, Marcel Boudu, fermier, l'obligeait certains soirs à lui tailler une pipe dans la grange à foin. Quelque chose me dit que son histoire – pardon : son calvaire – intéresserait nettement moins de monde.

Il y aurait encore beaucoup d'observations à faire sur ce climat de délation généralisée, et bien entendu vertueuse, qui règne désormais. Mais à quoi bon ? Que chacun pense ou s'imagine penser ce qui l'arrange : peu me chaut.

Une heure. – Et puis, tout de même : c'est sûrement très beau de “briser le silence”, comme ils disent, mais ça me paraît déjà plus douteux lorsque le silence en question est brisé par une tierce personne et non par la victime présumée elle-même. Dans le cas de l'affaire Duhamel, est-ce qu'on sait si le beau-fils concerné est ravi de la “prise de parole” de sa sœur ?

En plus de cela, il faudrait tout de même éviter de prendre tous ces livres réquisitoires pour des verdicts de procès dûment menés à bien : ce ne sont, au mieux, que des témoignages, qui sont donc à prendre avec les mêmes pincettes dont on se sert pour appréhender n'importe quel témoignage.

Quatre heures. – Il manque encore une couche à cet indigeste gâteau. Car en plus de se féliciter que certains aient “libéré la parole”, les vertueux s'indignent aussi de ce que d'autres n'aient pas jugé bon de le faire. Et l'on va déplorant une “omerta” coupable, une honteuse “conspiration du silence” dont les proches de la famille concernée seraient les sinistres tenants. Mais qu'est-ce qu'ils veulent, ces jansénistes nains ? Admettons que j'aie comme ami un homme qui se serait livré aux mêmes fredaines dont M. Duhamel est accusé : est-ce qu'on s'imagine que, l'apprenant, j'irais aussitôt le jeter en pâture au premier chien de commissaire venu ? Dans quel monde veulent-ils nous faire vivre ces inquisiteurs au petit pied ?

Cinq heures. – J'avais finalement décidé de transformer les considérations éparses que l'on vient de lire en un billet pour le blog. Au moment de le publier, j'ai préféré l'expédier à la poubelle, n'ayant aucune raison de me mêler de ce raz-de-marée nauséeux. Apparemment, ça se déchaîne sur les immondes “réseaux sociaux” : la moitié de la France a été victime d'outrages sexuels dans l'enfance ; et tout le monde s'en souvient miraculeusement aujourd'hui. C'est à pleurer, de rire ou de pitié selon le point de vue d'où l'on considère la chose.


Lundi 18

Dix heures. – Ce matin, afin sans doute d'ensoleiller une journée qui l'était déjà, le Trésor public m'a fait cadeau de 406 euros : qu'il en soit chaudement remercié, ça paiera presque les deux pneus neufs exigés par Soraya.

– Dans le genre “on se risque sur le bizarre”, nous avions décidé, l'autre soir, de tenter notre chance avec une série télévisée française. Je sais, je sais : c'était du téméraire… En l'occurrence, notre témérité ne fut pas récompensée : nous avons tenu un épisode et demi. La série s'appelle Dix pour cent. Elle met un scène une agence de comédiens et ceux qui y travaille. Le principe est que chaque épisode est centré sur un acteur connu qui vient jouer son propre rôle, comme s'il était l'un des clients de l'agence. Il ne nous a pas fallu dix minutes pour comprendre que ce n'était toujours pas cette série-là qui bousculerait un tant soit peu les conformismes ambiants. Sur les trois ou quatre agents d'acteurs que l'on nous présente : une femme lesbienne. Sur les trois assistants qui leur servent de souffre-douleur, un seul jeune homme… évidemment pédé, tendance salon de coiffure pour dames. La fille qui s'occupe de la réception est évidemment noire, quant au seul mâle blanc de plus de 40 ans, c'est un carriériste prêt à tous les coups fourrés, doublé d'un lâche puisqu'il n'assume pas du tout d'avoir une fille majeure et qu'il fait tout pour cacher leur lien de parenté comme un honteux secret. Bref, ça commençait mal, la suite n'a fait que confirmer : dialogues plats et empruntés, intrigues paresseuses et convenues, acteurs le plus souvent médiocres (mais vu les répliques qu'on leur donne à mâchouiller, ce n'est peut-être pas tout à fait de leur faute. Le tout réalisé – le premier épisode en tout cas – par Cédric Klapisch, dont le talent est, à ce jour, encore à démontrer. Nous en sommes restés là, et ce n'est probablement pas demain que nous retenterons notre chance du côté de l'exception française, dont il est en effet à souhaiter qu'elle reste une exception.

– Je trouve tout de même très curieux que, chez Ternette et dans les journaux, à propos de l'affaire Duhamel, on ne cesse de brandir les termes “inceste” et “pédophilie” : si j'ai bien compris, M. Duhamel s'est livré à certains attouchements sur la personne de son beau-fils de 14 ou 15 ans. Donc, sur quelqu'un qui, au sens strict, n'était pas de sa famille, pas de son sang, et qui, en outre, n'était plus un enfant. Donc, ni inceste, ni pédophilie. On n'aboutit jamais à rien de bon ni de juste, quand on commence par nommer de travers les choses. Mais, évidemment inceste + pédophilie, c'est “bon pour l'audience”. Et accessoirement pour les ventes.


Mardi 19

Dix heures. – Dans son dernier billet, la blogueuse pseudonommée Trublyonne écrit : « Je n'avais pas été formatée à la base pour être une rebelle. » Il est curieux que l'on puisse proférer de telles incongruités aporistiques sans éclater soi-même de rire. D'autre part, grave question que je me pose : peut-on être “formaté” autrement qu'à la base ? Formaté à mi-hauteur par exemple ? Je sens que ça va encore me foutre la journée en l'air, tout ça…

– Hier, j'ai soudain eu envie de relire deux ou trois contes de Voltaire. Je me suis donc mis en quête du volume “poche” qui les contient tous… et n'ai jamais été capable de le trouver. Cette disparition m'a fort contrarié, pour ne pas dire attristé. Bien entendu, ce livre ne valait rien en lui-même, et il me sera très facile et peu coûteux de racheter son frère jumeau. Seulement, celui-là, je l'avais acheté dans une librairie de Sedan, Ardennes, juste après notre retour d'Algérie. C'est-à-dire en janvier 1971, je n'avais pas encore 15 ans, il était donc, à coup sûr, le livre le plus anciennement mien de cette bibliothèque, me suivant fidèlement jusqu'ici à travers tous mes déménagements. Car il est bel et bien arrivé au Plessis, ce Voltaire-là : je me souviens très bien d'avoir relu Candide il y a quelques années. Qu'est-ce qui a bien pu lui arriver ? Que lui ai-je donc fait, pour qu'il disparaisse comme ça ?

Midi. – Les livres d'Isaac Bashevis Singer que nous lisons – enfin, que moi je lis… – sont des traductions “au carré”, si je puis dire. Leur version originale était en yiddish, ils ont ensuite été traduits en anglais, en anglais d'Amérique (les premiers l'ont été par Saul Bellow), et c'est à partir de cette traduction anglaise, revue, contrôlée et, en quelque sorte “estampillée” par Singer lui-même, qu'a été effectuée la française. Il en va donc un peu de même pour Singer que pour Kundera, dont il est spécifié expressément sur chacun de ses romans écrits en tchèque que la traduction française définitive a la même valeur que le texte d'origine.

Six heures. – J'en faisais l'autre jour la remarque à Michel Desgranges, mais la chose m'apparaît encore plus flagrante depuis que je suis plongé dans la biographie d'Orieux. Je veux parler des ressemblances étonnantes entre Voltaire et Proust ; ressemblances non certes de leurs littératures respectives, mais dans leurs attitudes et réactions face à l'existence elle-même. Le plus frappant, c'est cette façon de se proclamer constamment malade. Chez Voltaire comme chez Proust, on ne compte plus les lettres commençant par une assurance de quasi agonie donnée par l'épistolier. À Potsdam où il séjourne, c'est un Voltaire alité qui reçoit un visiteur fraîchement arrivé de Paris. Comme celui-ci s'en étonne, Voltaire du tac au tac : « Je souffre de quatre maladies mortelles ! » C'est du Proust avec cent cinquante ans d'avance ! Très proches, les deux génies le sont aussi par leurs régimes alimentaires défiant le bon sens ainsi que par les façons aberrantes – et parfois dangereuses – qu'ils ont de se soigner. La principale différence entre eux est que Proust est mort à 51 ans cependant que Voltaire, lui, avait traîné ses “quatre maladies mortelles” jusqu'à 84 ans.


Jeudi 21 (assassinat du roi Louis XVI)

Neuf heures. – Je découvre à l'instant l'existence d'un nouveau concept au service des antiracistes déments, celui de “charge raciale”. Si je comprends bien, il s'agit de la terrible pression que subissent les malheureux “racisés”, simplement parce qu'ils prévoient, anticipent, redoutent, etc. tout ce qui pourrait leur arriver de désagréable de la part des immondes racistes que nous sommes, dès qu'il mettront le pied en dehors de leur appartement. Ce qui revient à dire que tous ces gens sont toujours déjà victimes, même quand personne ne s'occupe d'eux, et encore moins ne les agresse. La dame qui a inventé cette jolie chose se prénomme Maboula, ce qui ne devrait étonner personne.

Midi. – La matinée a été employée à faire chauffer la carte dorée à blanc. Elle en fumait, la bougresse ! Pour commencer, ravitaillement animalier : gros sac de graines variées pour ces dames gallinacées et un autre gros sac, tournesol only, pour les “oiseaux du ciel”, comme on dit dans les zoos. Ensuite, au magasin d'électroménager – qui, bizarrement, vend désormais aussi des sommiers et des matelas –, achat d'une cuisinière électrique pour remplacer l'actuelle, exténuée. Pour finir, halte au cabinet vétérinaire : sac de croquettes et vermifuge pour Sa Majesté Charlus. Depuis ces folles dépenses, on signale une vague de tentatives de suicide au Crédit Mutuel de Pacy.

Six heures. – Et c'est reparti dans le copinage servile (mais pas honteux apparemment) : sur le site de Causeur, une critique très louangeuse du dernier roman de Jérôme Leroy… responsable des pages culturelles de Causeur. Ce qui m'étonne toujours, dans ces cas-là, ce n'est pas que l'intéressé trouve des valets tout disposés à accomplir la basse besogne : c'est qu'eux-mêmes puissent supporter une telle pantalonnade sans en crever de honte, ou au moins de ridicule.


Vendredi 22

Midi. – Catherine a reçu hier un himmel de la Blurb Inc (qui, on s'en doute, ne s'appelle nullement ainsi), l'avertissant que les deux colis contenant mes journaux 2019 et 2020 nous seraient livrés lundi entre dix heures et midi. À chaque fois que je fais un livre chez eux, je suis sidéré de leur efficacité et de leur rapidité. Le fichier de mes deux derniers volumes leur a été expédié par voie internétique dimanche dernier. Fabriquer, expédier et acheminer les quatre exemplaires demandés n'aura donc pris qu'une semaine. C'est-à-dire à peu près le même temps qu'il faut à la Poste – ce modèle de service public que le monde entier nous envie – pour m'apporter une lettre partie de Paris. 

Six heures. – Je lis dans un article du Point consacré à l'affaire Duhamel que l'inceste serait “ un sujet profondément tabou”. Stupidité, ou confusion mentale : c'est l'inceste lui-même qui est tabou, pas son évocation. Les tragédiens grecs étaient déjà là pour le prouver, il y a deux millénaires et demi.


Samedi 23

Onze heures. – Le dernier billet du guignolesque Renépol commence par cette phrase : « Une sorte de quiétude a envahi le monde depuis que Trump n'est plus président. » Si la stupidité protégeait du petit Chinois, il pourrait revendre ses masques dès maintenant, ce pauvre garçon. Comme tout le billet est du plus haut comique – notamment les délirants hommages à Biden et à Macron –, le voici sur un plateau.

– L'information la plus cocasse du jour, pêchée sur Atlantico : « France-Télévisions va lancer une chaîne provisoire pour soutenir la culture. » Nous voilà sauvés, donc.

Et cette autre, pas mal non plus et prise au même endroit : « Il n'y a quasiment aucune chance que Jean-Michel Blanquer soit candidat aux régionales en Île-de-France. » C'est pas beau, de désespérer Billancourt aussi brutalement ! C'est même très vilain. Enfin, on pourra toujours se raccrocher au “quasiment”. Tout n'est pas irrémédiablement foutu…

– Guillaume Cingal, quant à lui, trouve que le On connaît la chanson d'Alain Resnais (écrit par le tandem Bacri-Jaoui) est trop dérivatif. Si c'est lui qui le dit, ce doit être vrai. Pour s'en assurer, il faudrait revoir le film avec un regard dérivant : j'ai grande peur de n'en disposer point.

Cinq heures. – Chronique de la démence virale, suite : Renépol vient de franchir un nouveau palier. Désormais, pour lui, le petit Chinois n'est rien de moins que “satanique”. Je dirais même plus : satanique ta mère.


Dimanche 24

Six heures. – De Voltaire : « Je préfère obéir à un seul tyran qu'à trois cents rats de mon espèce. » Et voilà comment on règle son compte à toutes les démocraties parlementaires qu'on voudra.

– Il a neigé ce matin, suffisamment pour que Catherine, Charlus et moi, allions nous ébattre dans la blancheur, en tout début d'après-midi. Nous avons bien fait de ne pas traîner : à quatre heures, il n'en restait quasiment plus trace.


Lundi 25

Onze heures. – Deux titres trouvés sur Atlantico, et qui, pour renforcer leur effet comique, se suivent immédiatement dans le “déroulé” :

– Sondage : Marine Le Pen devance Emmanuel Macron dans les intentions de vote au 1er tour pour 2022.

– La popularité d'Emmanuel Macron en légère hausse.

Il devrait faire attention, notre syndic de faillite : si sa popularité continue de grimper, il finira par ne même plus accéder au second tour.


Mardi 26

Quatre heures. – J'ai, vendredi, entonné un peu vite le péan de Blurb and Co. Mes deux colis qui, d'abord, devaient arriver hier ont ensuite été repoussés à aujourd'hui. Et, tout à l'heure, Catherine m'a averti que je ne devais pas trop compter sur eux, l'un des deux se trouvant encore en Angleterre ce matin. En revanche, notre livreur de cuisinière était pile à l'heure. Il l'a installée et pris le chemin du retour sans coup férir, ni problème rencontrer.

Six heures. – Pour ce qui concerne mes lectures biographiques, j'en ai terminé avec le remarquable Voltaire de Jean Orieux et j'ai enchaîné aussitôt avec le Hélie de Saint Marc de Laurent Beccaria. Changement aussi dans mes juiveries : j'ai fini Ombres sur l'Hudson d'Isaac Bashevis Singer et, sans quitter New York, j'attaquerai demain L'Élu de Chaïm Potok. C'est-à-dire que je vais remplacer un fils de rabbin  par un rabbin.


Mercredi 27

Dix heures. – L'information stupide du jour (chez Atlantico, comme de juste) : « Les cinéphiles amateurs de films de zombies ont été moins impactés par la pandémie, selon une nouvelle étude. » “Information” de valeur nulle, évidemment (même si je n'ai pas pris la peine de lire l'article lui correspondant), mais titre plein de saveur. D'abord, pourquoi cette féminisation du zombi ? Est-ce que les mateurs de films de zombis mâles seraient moins protégés que ceux ne regardant que des films de zombies femelles ? Ensuite, évidemment, ce verbe impacter qui n'existe pas. Enfin, ce “selon une nouvelle étude” semble induire qu'il en existait déjà une portant sur ce sujet, dont on nous laisse à penser qu'elle serait arrivée à des conclusions différentes. Oui… mais lesquelles ? Sur quelle partie de l'information portait le désaccord ? Sur le sexe des zombis protecteurs ? Sur le côté amateur des cinéphiles concernés ? Sur la protection effective offerte par ce type de films ? C'est à ce moment que le vertige métaphysique apparaît et que le lecteur se dépêche de tourner la page.

– Les dépenses somptuaires continuent : après avoir offert une nouvelle cuisinière à Catherine, j'ai, ce matin, fait cadeau de deux pneus à Soraya. À l'heure où je mets sous presse, on doit être occupé à la chausser de neuf. En attendant de la récupérer, je roule dans un “suppositoire à camion” (dixit mon père), du genre Twingo ou assimilé, rouge vif. Quand je dis “je roule” c'est un abus de langage puisque le dit suppositoire est stationné le long de notre portail et n'en bougera plus jusqu'à l'heure d'aller récupérer Soraya.

– Autre information rigolote : « Affaire Harvey Weinstein : l'ancien producteur obtient un accord financier avec 37 victimes présumées. » Ce qui prouve bien – mais les mauvais esprits dans mon genre s'en doutaient déjà un peu – que les traumatismes sexuels sont facilement soluble dans le dollar. Ce qui, à tout prendre, est une excellente nouvelle.


Jeudi 28

Dix heures. – Mon pauvre Renépol semble parfois friser la maladie mentale, j'en arriverais presque à m'inquiéter pour lui. Voici par quoi commence son billet d'hier : « Ce matin une heure et demie de queue avant d'entrer aux Emmas à 9 heures.  Il s'est mis à neiger, mais ça m'a fait faire  mon sport du jour et mon piétinement m'a valu 1246 pas sur le compteur ad hoc. » Il y a donc des gens qui, d'une part sont capables de se taper une heure et demie de queue, en pleine nuit ou presque, pour tenter d'acheter ce que d'autres ont fichu à la poubelle, mais qui, en plus, pendant ce temps, comptent les pas qu'ils font en piétinant sur place. Comme dirait l'autre, c'est “limite fout-la-trouille”. En tout cas, la sienne fait partie de ces têtes où l'on est bien content de n'habiter pas.


Vendredi 29

Dix heures. – En quarante-huit heures, je suis passé de Jean Orieux à Orieux Jean, soit de sa biographie de Voltaire à celle qu'il a consacrée à Talleyrand ; laquelle, au vu de la cinquantaine de pages lues, s'annonce aussi remarquable que la première. Entre les deux, j'ai eu le temps pour une courte embardée au XXe siècle – le mien… –, grâce à la biographie que Laurent Beccaria a consacré à son oncle, Hélie Denoix de Saint Marc, cet admirable Français, ce perdant magnifique (mais il arrive, comme dans son cas, que les perdants apparents soient en fait gagnants sur l'essentiel). 

Le lien entre Saint Marc et Talleyrand s'est noué de lui-même : dans les premières pages de son livre Orieux passe rapidement en revue la famille des Talleyrand-Périgord, en s'attardant sur l'un des aïeux de Charles-Maurice, qui se prénommait Hélie. Et Orieux note en incise que ce prénom est resté très courant jusqu'au XIXe siècle, dans ce Périgord qui, justement, a vu naître et grandir le futur “patron” du 1er REP.

Côté roman, j'en ai terminé ce matin avec L'Élu de Chaïm Potok et je viens de commander le roman qui fait suite à celui-là : La Promesse, édité il y a quelque temps par les Belles Lettres. En attendant que cette Promesse se concrétise dans la boîte aux lettres, j'ai repris Je m'appelle Asher Lev, du même Potok. Après avoir été journaliste au rabais, me voici retraité au rabbin…


Samedi 30

Onze heures. – Je ne me souviens pas d'avoir été frappé, la première fois que j'ai lu le Je m'appelle Asher Lev de Chaïm Potok, des ressemblances qu'il y a entre ce roman et celui de Simenon qui s'appelle Le Petit Saint. Et pas uniquement parce que tous les deux prennent pour personnage central un enfant se découvrant très tôt un don exceptionnel pour le dessin et la peinture. De plus, les deux romans sont quasiment contemporains, le Simenon ayant paru en 1964 et celui de Potok en 1970. Ressemblances mais aussi différences, évidemment, ne serait-ce que parce qu'il y a loin entre un “titi” de la rue Mouffetard et un Juif orthodoxe de Brooklyn. En outre, Simenon a écrit son roman à la troisième personne, alors que Potok a opté pour la première.

Six heures. – À propos de Potok, le roman de lui que j'ai commandé hier (voir l'entrée précédente) est arrivé dès aujourd'hui, en début d'après-midi. Voilà donc une Promesse qui a été rapidement et excellemment tenue : trop forts, ces Juifs, trop forts…


Dimanche 31

Onze heures. – À propos de l'affaire Olivier Duhamel, Renépol exprime ce matin une opinion très juste, ou qui me semble telle, des observations que je pourrais parfaitement contresigner. Je le note ici dans la mesure où, perdant rarement une occasion de moquer ce brave homme, c'est bien la moindre des choses de souligner qu'il lui arrive aussi de penser sainement.

– Sur ce, je m'en vas relire tout ce fatras de janvier et préparer sa publication de demain matin.
 
Six heures. – Tout bien pesé, hormis leur point de départ – un enfant doué pour le dessin – Je m'appelle Asher Lev n'a que peu à voir avec Le Petit Saint.