jeudi 30 juin 2022

Juin 2022

 

 

 

 

 

DOUBLE TESS

 

 

 

 

Mercredi 1er

Neuf heures. – On commence le mois par une journée agitée. Ce matin, d'ici une heure, les vidangeurs vont se pointer avec leur camion pompe-à-mouscaille, afin de vider nos deux fosses septiques. L'entreprise qui se charge de ce travail s'appelle : Les vidanges de la vallée. Ce qui, depuis ce matin, me fait irrésistiblement penser à Piaf et aux Compagnons de la chanson, et me pousse à fredonner en moi-même : 

Vidaaanges ! au fond de la vallée

Comme égarées presque ignorées…

Juste après déjeuner, on filera faire les quelques achats indispensables à notre survie, sans oublier de passer chez Ford pour y récupérer le recueil de poèmes “bachiques” de Raoul Ponchon qui m'y attend depuis hier. Enfin, Catherine reprendra la route pour emmener Golo à la clinique vétérinaire de Saint-Aquilin ; lequel Golo est d'ores et déjà consigné à la maison, ce qui ne lui plaît pas du tout et nous oblige à prendre des précautions de Sioux chaque fois que nous voulons sortir de la maison ou y rentrer.

Si j'ai le temps, au milieu de tout cela, de lire une douzaine de pages du Maire de Casterbridge, ce sera bien le bout du monde.

– L'information qui me laisse perplexe : « La Suisse refuse que le Danemark envoie des blindés suisses en Ukraine. »

Deux heures. – Le vidage de nos deux fosses s'est effectué sans la moindre surprise désagréable. Pendant que le jeune homme manieur de tuyaux officiait, Catherine me dit : « Quand il sort le samedi soir et qu'il commence à draguer une fille, il lui répond quoi si elle lui demande ce qu'il fait dans la vie ? » Après courte réflexion, je me suis et lui ai dit que les vidangeurs devaient avoir à leur disposition une série d'euphémismes afin de ne pas dire ce qu'ils font “dans la vie”. Du genre : « Je m'occupe de l'entretien de propriétés. » Ou encore : « Je bosse dans le sanitaire immobilier. »

À côté de ça, j'ai noté une fois de plus que, chez les vidangeurs – comme chez les éboueurs, les mineurs de fond ou encore les cantonniers –, l'égalité sexuelle était scandaleusement foulée aux pieds et que ces professions restaient encore le cynique apanage des mâles de l'espèce. Je me demande ce qu'attendent nos petites sœurs de parité pour revendiquer hautement et fièrement leur droit à un épandage dégenré.

Quatre heures. – Il arrive assez souvent à Léon Daudet de se saouler lui-même de sa propre verve. Dans ces cas-là, il amoindrit ses effets en poussant trop loin sa phrase. Par exemple, ce portrait d'Helleu (c'est moi qui souligne) : « Moralement, c'est le père Cancan-Cyanure, bavard comme s'il animait toujours une séance de pose, médisant comme s'il travaillait dans la céruse ou un autre oxyde de plomb, avec une imagination tragico-burlesque de couturière échauffée. La dernière section de la phrase est forcée et, du coup, donne une impression d'essoufflement, presque d'exténuation. En revanche, dès la phrase suivante, il met de nouveau dans le cœur de sa cible : « Je m'attends toujours à apprendre qu'Helleu s'est empoisonné en avalant par mégarde sa salive […]. »


Jeudi 2

Trois heures. – En tout début d'après-midi, j'ai dégringolé de trois ou quatre barreaux d'un coup sur l'échelle de ma propre estime, échelle sur laquelle je n'étais déjà pas à des hauteurs vertigineuses. Tout cela parce que Catherine et moi sommes allés ensemble à Évreux, chez Décathlon, pour y acheter… un vélo d'appartement ! Et je précise, afin que mon humiliation soit totale, que  Catherine n'a exercé sur moi aucune pression, pas le moindre chantage, rien : j'étais entièrement volontaire.

Ce hangar-à-sportifs présentait aux amateurs quatre appareils en exposition, entre 150 et 450 €. Il va presque de soi qu'après les avoir tous quatre consciencieusement essayés nous avons finalement, et comme par distraction, opté pour le plus coûteux.

Il reste maintenant à le monter, cet engin… puis à s'en servir.

– Le quartier de la Madeleine, où se situe cette préfiguration de l'enfer que l'on nomme couramment une “zone commerciale”, était assez animé, les piétons riverains allaient et venaient sur les trottoirs, en cette belle journée de printemps. Et l'on pouvait facilement vérifier que l'on se trouvait bien en France et en 2022 puisque, d'aventure, si l'on avisait une personne qui n'était pas noire, c'est simplement parce qu'elle était maghrébine. Les ceusses qui applaudissent à la diversité ethnique et au brassage culturel devraient bien commencer à envisager la réimplantation de quelques Normands dans ces parages-là.


Vendredi 3

Deux heures. – Et le miracle s'est bel et bien produit : ce matin, entre dix et onze heures approximativement, les Bidochon du Plessis-Hébert ont réussi à assembler leur vélo d'appartement (qu'on appellera ici : vélo de Case) sans faire la moindre erreur ni rencontrer de problème insoluble. Inutile de dire que cette réussite est entièrement due à Catherine, mon cerveau ayant toujours eu une nette tendance au blocage complet dès que mes yeux se posent sur un quelconque schéma de montage. Disons que j'ai eu mon utilité quand il s'est agi de soulever des trucs lourds ou de serrer des vis bien à fond : un travail de brute épaisse, donc.

Six heures. – À vingt ans, on s'imagine que la vie est une sorte d'arène au centre de laquelle – toujours au centre, bien sûr –, on est appelé à livrer de périlleux mais glorieux combats. Il faut des années, plusieurs dizaines, pour s'apercevoir que ce n'était qu'un décor de théâtre sous lequel on n'a fait que gesticuler mollement – et devant une salle quasiment déserte.

– Terminé il y a un instant Le Maire de Casterbridge de Thomas Hardy – ce qui pourrait expliquer en partie la joyeuseté de la note précédente… Pas dégoûté, je compte enchaîner avec Tess d'Urberville. (Et, du coup, par association d'idées littéraro-cinématographique, je me demande ce qu'a pu devenir la charmante Nastassja Kinski.)


Samedi 4

Midi. – Plutôt folklorique, ce duel qui, en décembre 1904, opposa Paul Déroulède à Jean Jaurès. D'abord par son motif : Déroulède avait envoyé à Jaurès une lettre d'injures, parce qu'il avait trouvé l'un de ses articles de L'Humanité attentatoire à la mémoire… de Jeanne d'Arc. Le leader socialiste avait alors demandé réparation par les armes, contre l'avis de ses amis, qui trouvaient sans doute tout cela un peu “léger”.

Ce n'est pas tout : comme Déroulède se trouvait alors exilé en Espagne, la rencontre eut lieu à Hendaye, chacun de ces deux zozos se tenant de son côté de la frontière. Les quelques balles échangées n'eurent aucun effet.

Il est d'ailleurs étonnant d'observer que, sur l'invraisemblable quantité de duels qui eurent lieu à cette époque – fin du XIXe, début du XXe –, un très grand nombre se terminèrent sur le même résultat “nul”, c'est-à-dire que les deux adversaires quittèrent le pré aussi indemnes de blessure qu'ils y étaient entrés.

Relatant l'anecdote à Catherine, nous nous demandions quand et pourquoi cette manie du duel s'était aussi brusquement et aussi complètement éteinte. J'ai émis l'hypothèse que la guerre de 14 avait pu jouer là un rôle déterminant, mais il faudrait vérifier…

… Renseignement pris, il semblerait en effet que ce soit les grandes tueries de 14 qui aient en quelque sorte “vacciné” tout le monde contre la tentation des tueries individuelles. C'est en tout cas l'avis de Jean-Noël Jeanneney, dont j'apprends chez Dame Ternette qu'il a justement écrit un livre sur l'histoire du duel.

Deux heures. – Oublié de noter que, ce matin, Catherine et moi avons, chacun à son tour, étrenné le vélocipède statufié. Histoire de ne pas s'en dégoûter dès le premier contact, nous avons commencé modestement : un quart d'heure de pédalage chacun (pour ma part, en écoutant Gundula Janowitz chanter Schubert). D'après l'appareil lui-même, j'ai, durant ces quinze minutes, parcouru cinq kilomètres virtuels et brûlé quatre-vingt-dix kilocalories tout ce qu'il y a de plus réels : à moi les cochonnailles et les fromages gras !

– L'information dont tout le monde se fout (en tout cas je l'espère) : « Plus de 2000 motos-taxis détruites par les autorités à Lagos (Nigeria). » N'ont qu'à se mettre au Vélib.

Six heures. – Puisque j'ai commencé à relire le roman de Thomas Hardy, je viens de commander le Tess de Roman Polanski.


Lundi 6

Neuf heures et demie. – Finalement, s'offrir une balade à vélo sans avoir à sortir de la Case est une idée qui ne manque pas d'une certaine séduction paradoxale. Pour l'instant, je me limite à un petit circuit de cinq kilomètres ; histoire de toujours apercevoir le toit de notre chaumine : je me sentirais fort humilié d'avoir à demander mon chemin pour rentrer…


Mardi 7

Dix heures. – Terminé hier soir Tess d'Urberville, commencé ce matin Jude l'obscur : Hardy, petit !

Deux heures. – Peu avant midi, par la malle-poste, m'est arrivé Jules Vallès, coquettement déguisé en bourgeois dans son élégant costume pléiadiforme. Il attendra que j'en aie fini avec Thomas Hardy : Messieurs les Anglais, tirez les premiers…


Jeudi 9

Dix heures. – Qu'est-ce que Jude l'obscur ? Qui est Jude Fawley ? Un homme à qui, sa vie durant, il n'arrive que des choses fausses ; et à qui s'applique mieux qu'à tout autre la palindromatique sentence latine : in girum imus nocte et consumimur igni.

– Apollinaire rêvait de parcourir le monde à la suite de Don Pedro d’Alfaroubeira, s'il avait la chance d'avoir, comme lui, quatre dromadaires…

Moi, si j'avais quatre dromadaires, je commencerais par les baptiser Tramart, Nivin, Urdru et Pollop. Ils deviendraient ainsi mes quatre palindromadaires.

Six heures. – Lu les cinquante premières pages de L'Enfant de Jules Vallès : muy bien. Il y a un ton. Une voix. Vallès est capable de se remettre dans l'esprit de l'enfant qu'il fut et de regarder à nouveau le monde – c'est-à-dire sa maison et trois pauvres tronçons de rues – par ses yeux. Ce n'est pas un don si fréquent : c'est un exercice que Sartre, par exemple, à complètement raté dans Les Mots.


Samedi 11

Trois heures. – Ce matin, sept kilomètres virtuels sur le vélo immobile ; et cent vingt calories perdues, ce qui doit me permettre d'avaler au moins deux Carambars sans danger pour ma sveltesse. Passé de cinq à sept kilomètres en une semaine : à ce rythme, le temps n'est pas loin où l'on me verra grimper le Ventoux.

Cette extraordinaire performance, fruit d'une volonté aussi férocement bandée qu'un plein bateau de clandestins, ne m'a pas empêché, il y a moins d'une heure, d'aller faire le tour du village avec Sa Majesté Charlus II : désormais, plus rien ne pourra m'abattre.

– Depuis hier, en lecture d'après-midi, Léon Daudet a cédé la place à Maurice Barrès. Voilà qui ne devrait guère, je le crains, redorer mon image de marque auprès des cohortes bienpensantes, même en arguant du fait que, suivant de près mon déjeuner, ni Léon ni Maurice ne sont de taille à résister bien longtemps à l'invincible léthargie post-prandiale qu'implique mon grand âge…

D'un autre côté, pour tenter d'apaiser l'ire de ces ravagés de la modernité, je pourrais arguer du fait que mes matinées sont tout entières vouées à Jules Vallès, impénitent gauchiste et communard inflexible. Du coup, L'Insurgé pourrait rétablir l'équilibre du balancier, mis à mal par Le Culte du moi. Les deux me feraient en quelque sorte une double cuirasse : 

Si, vers le milieu de la matinée, les hordes progressistes débarquent ici pour me pendre à un réverbère au nom de la Tolérance et du Progrès, je leur brandirai Vallès sous le nez ; et, avec un peu de chance, ils m'acclameront comme un des leurs.

Et quand, juste après la sieste, les grandes compagnies nauséabondes envahiront mon maigre jardin dans le but de me faire subir un sort analogue, au nom cette fois des Valeurs chrétiennes et de l'éternelle Patrie, il me suffira de m'abriter derrière le grand Lorrain pour qu'ils m'enrôlent sous leurs bannières et que nous partions tous ensemble gravir la première Colline inspirée qui se présentera, en chantant des hymnes à Jeanne d'Arc.

Père, gardez-vous à droite… Père, gardez-vous à gauche…

Il n'est malheureusement pas exclu qu'un de ces jours, les premiers étant partis trop tôt et les seconds ayant traîné en chemin, mes post- et mes anti-modernes ne se trouvent arriver ensemble chez moi, se réconcilient sur mon dos de bouc émissaire et décident de me pendre doublement. Le fait que Vallès et Barrès riment ensemble devrait d'ailleurs faciliter cette trêve, très fâcheuse pour mes cervicales.

C'est ce qui risque toujours d'arriver, quand on se mêle de lire autre chose que des mangas ou des romans de filles. On serait mal inspiré, ensuite, de venir se plaindre. 

– Par himmel, Nicolas m'envoie ce titre de presse : « "Un risque majeur" : variole du singe et gay pride, les autorités marchent sur un fil ». C'est dramatique, en effet : cet amusant virus touchant essentiellement “ces messieurs de la bagouse”, comment les prévenir qu'ils devraient éviter de s'enfiler en couronne derrière leurs chars fleuris, sans pour autant se montrer vilainement “homophobe” ? Voilà un fil sur lequel je suis bien content de ne pas être !

Cette fameuse “variole du singe” est un beau symptôme de plus de la démence dans laquelle nous nous enfonçons. Voilà donc une maladie qui ne touche – au moins pour l'instant – à peu près personne et qui, en outre, a la correction de disparaître toute seule des personnes qu'elle a d'abord infectées. Autant dire qu'elle n'est rien, ce qui n'empêche pas les journaux de tartiner sur elle aussi abondamment que s'il s'agissait d'une nouvelle peste noire racisée. Pourtant, d'après les autorités de l'ONU, ce virus comporte potentiellement deux terribles dangers, deux effets secondaires qui font frémir d'épouvante : l'homophobie et le racisme, évidemment.

Cela dit, sans vouloir être ni spécialement homophobe, ni particulièrement raciste, il me semble que si les Africains arrêtaient d'enculer des singes et les Chinois de bouffer du pangolin saignant, ils arrangeraient bien tout le monde.

Six heures. – Grande indignation d'une certaine Claire Nouvian : aucun candidat macronolâtre à la députation n'a accepté de signer la “Charte pour l'océan” que l'association de branquignols dont elle est la fondatrice a concoctée. Qu'en conclut-elle ? Eh bien tout naturellement que “ la majorité présidentielle assume donc publiquement son engagement pour la destruction de l'océan et de la biodiversité”.

Dialectique de cour de récré, et encore : dans une école d'enfants “à problèmes” (ou d'enfants à soucis ?). Tiens, demain, je vais rédiger une charte “pour la sauvegarde de la boulange en milieu rural”. Et si aucun candidat ne me la retourne dûment signée, j'en déduirai que la majorité présidentielle vient de se prononcer publiquement pour le génocide de tous les boulangers de campagne. La République va trembler sur ses bases…

– Sur le site de Causeur, le souvent ennuyeux Jean-Paul Brighelli fait la critique de Jurassic World. Il dit que c'est un “film raté, contrairement au premier film de Spielberg”. Ce “contrairement” me paraît tout à fait incongru, dans la mesure où Jurassic Park était déjà une fort ennuyeuse bouse. 

 

Dimanche 12

Dix heures. – Vallès, un révolutionnaire ? C'est indubitable. Néanmoins… Son lecteur – celui du Bachelier en tout cas – en arrive rapidement à se dire que si la Commune avait triomphé, le petit Jules se serait sans doute retrouvé assez vite, au nom de l'avenir radieux, dans une quelconque geôle, voire adossé à un mur avec cinq ou six gueules de fusil devant lui. Car enfin, qu'est-ce que c'est que ce “déviant” qui ose traiter Jean-Jacques Rousseau de “pisse-froid” et pousse même l'outrecuidance jusqu'à lui préférer Voltaire ? Et attention, pas n'importe quel Voltaire : celui des contes ! Le Voltaire ironique, léger, gai, un brin désabusé. Or, s'il est une chose que les révolutionnaires ne pourront jamais pardonner ni admettre, c'est bien la gaîté. Transposez Vallès dans la Russie de 1937 : Kolyma direct.

En tout cas, je suis bien heureux de cette lecture. Ayant découvert Vallès vers 18 ou 19 ans (grâce à Carlos ou à son père, je ne sais plus), et ne l'ayant jamais relu depuis lors, je craignais un genre bien connu de désillusion cruelle, comme il m'en est tombé dessus cent fois dans le même type d'expérience. Eh bien pas du tout : la trilogie de ce brave voltairien de Vallès mérite largement cette seconde visite… que, du coup, je regrette un peu de n'avoir pas faite bien plus tôt dans ma vie.

Onze heures. – Tiens ! qu'est-ce que je disais ? Voici ce que Vallès lui-même écrit, quelques pages plus loin :

« Nous avons dix-huit ans, nous sommes un siècle à nous cinq ; nous voulons sauver le monde, mourir pour la patrie. En attendant,, nous nous amusons comme une école de gamins. Robespierre, s'il apparaissait soudain – ainsi qu'on le voit dans les bons articles – Robespierre trouverait que nous n'avons rien des Spartiates et nous ferait sans doute guillotiner. »

Une heure. – En revanche, Barrès n'a fait au salon qu'une apparition très fugitive. Je me suis aperçu, après quelques pages, que je n'avais aucune envie de me retaper Le Culte du moi, et que ce qui m'attirait plutôt c'était les trois volumes du Roman de l'énergie nationale. Oui mais… pouvais-je lire un romancier le matin et un autre l'après-midi, au risque de faire faire des nœuds aux quelques neurones qui me demeurent en état de marche ? Évidemment non. J'ai donc remis Barrès à plus tard et l'ai remplacé par les Réflexions sur la littérature d'Albert Thibaudet, histoire de ne pas changer d'époque. Avec ça j'ai le temps de “voir venir”, le volume Quarto-Gallimard comptant plus de 1700 pages (pas mal moins cependant, si l'on enlève les préfaces inutiles, les introductions redondantes et les notes superfétatoires).

– Je me demandais, hier, si l'ami Polo Marco savait que Barrès, tout Lorrain qu'il fût et se revendiquât, était issu d'une famille originaire de Saint-Flour, ou de ses environs très immédiats. C'est le grand-père de Maurice (ou l'arrière, je ne sais plus) qui, en son temps, a quitté le Cantal pour les Vosges.


Lundi 13

Dix heures. – J'ai mis en ligne tout à l'heure, sur le blog-mère, un billet expliquant qu'hier je m'étais finalement rendu à la mairie du Plessis pour y voter, mais que, là, après avoir raflé tous les bulletins, j'en avais pioché un au hasard et l'avais glissé dans l'enveloppe en fermant les yeux, afin de ne même pas savoir pour qui je votais.

Je n'ai évidemment rien fait de semblable, me contentant de rester tranquillement chez moi et laissant s'agiter ceux qui croient encore à ces singeries démocratoïdes. En fait, l'idée du billet m'est venue au lendemain de la présidentielle et je l'ai alors écrit immédiatement. Ensuite, il ne me restait plus qu'à attendre l'occasion propice pour le publier.

– Ce matin, dix kilomètres virtuels, parcourus en une demi-heure de vélo virtuel. Si je continue de progresser au même rythme, ce ne sera pas long que je passerai toute la journée en selle. Catherine m'apportera un sandouiche à midi, que j'avalerai en pédalant. Je serai enfin parvenu à mener une existence de parfait abruti. Du coup, je retournerai peut-être voter à chaque fois qu'il plaira aux puissances sublunaires de me convoquer pour ce faire.

Trois heures. – SMS des Fernique (nos amis “historiques” de Strasbourg) pour nous dire que, au retour de Bretagne où séjourne leur deuxième fille (ma filleule, Sarah), ils passeront trois jours dans leur maison de Cabourg, et pour nous demander si cela nous tenterait de venir y dîner avec eux. Catherine a tout de suite répondu par l'affirmative, cependant que je me ruais sur cet ordinateur afin de nous réserver une chambre “deluxe” (vue sur la mer et balcon…) au Grand Hôtel. Bien sûr, nous embarquerons le chien avec nous : ce n'est pas tous les jours qu'on peut emmener Charlus à Balbec…


Mardi 14

Onze heures. – Si l'on tape dans Goux Gueule le nom de Roger Bellet, qui fut professeur à l'université Lumière-Lyon II, on tombe sur un genre d'hommage qui lui a été rendu après sa mort, survenue en 1998, dans lequel il est dit que “son nom restera indéfectiblement attaché à celui de Jules Vallès”. 

Indéfectible voulant dire en gros “qui durera toujours”, l'assertion me paraît pour le moins hasardeuse : je suis à peu près sûr que même des doigts gourds parviendraient sans trop de peine à dénouer ce lien-là. À moins qu'on ne choisisse de le faire disparaître façon nœud gordien. 

Mais ils sont comme ça, ces universitaires, qui s'imaginent toujours avoir une quelconque importance. Ils doivent s'imaginer plus ou moins qu'après leur mort ils seront accueillis en paradis par les sanglots de reconnaissance et les tremblements de gratitude de tous les écrivains sur lesquels ils auront tristement grouillé leur vie durant, tels des bataillons de larves sur une charogne baudelairienne.

Pour en revenir à notre Bellet, j'aurais bien aimé que l'on tranchât les fils dont il avait embobiné Jules Vallès – Lilliputien diplômé d'un Gulliver créateur – avant qu'il n'envahisse de sa présence et n'inonde de ses commentaires les deux volumes de la Pléiade consacrés au glorieux communard. Car tout de même : sur un livre de deux mille pages, en annexer à soi seul six cents uniquement pour y répandre ses petites notes et notices, n'est-ce pas faire preuve d'un cruel manque de savoir-vivre – et je m'efforce là de rester poli ?

Bien entendu,  ce qui s'étale dans ces notes, c'est le cocktail hélas habituel désormais : un dé d'information intéressante dilué dans deux grands verres de cuistrerie absconse, les deux imàeccablement mélangés au shaker. Je ne donnerai qu'un minuscule et anodin exemple. Dans le chapitre XXVI de son Bachelier, Vallès parle à un moment “des gymnases antiques, des jeunes Grecs, de la robe prétexte”. Là, appel de note. Mi-résigné, mi-agacé, le lecteur saute à la fin du volume. Il tombe sur une note composée de deux phrases. La première :

« La robe ou plutôt la toge prétexte est la toge blanche, bordée de rouge,que portaient à Rome les jeunes patriciens jusqu'à la puberté. »

Voilà notre lecteur tout prêt déjà à absoudre M. Bellet des péchés dont il l'avait chargé. Car le rappel lui semble utile et sobre, tout le monde ne se souvient pas forcément de ce qu'était la robe prétexte… Malheureusement, enivré par sa propre acuité intellectuelle, Bellet y va d'une seconde phrase :

« Mais Vallès joue aussi sur le mot : tout se passe comme si un pré-texte grec s'imposait comme écriture moderne. »

Et c'est à ce moment que le lecteur, dents grinçantes, se prend à regretter que M. Bellet ne soit plus de ce monde ; tant il se sent l'envie de lui envoyer une salade de phalanges en travers du museau, avant de le pendre haut et court au moyen de son lien indéfectible.

Une heure. – L'information “kiravi” du jour : « L'auteur de Comment assassiner votre mari condamnée pour le meurtre de son mari. » Qu'est-ce qu'on ne ferait pas pour doper les ventes…

Six heures. – Elles se parcourent finalement assez vite, les mille cinq cents pages de Réflexions sur la littérature du camarade Thibaudet. D'abord parce que nombre de ses articles de la NRF sont consacrés au décorticage de romans écrits par des gens que l'on n'a jamais lus et qu'on ne lira vraisemblablement jamais (en quoi on a peut-être tort). Donc, on passe à toute allure sur ceux-là : qui a envie de se taper un article de quinze pages sur le dernier chez-d'œuvre de M. Estaunié, par exemple ?

Et cela m'amène à la seconde raison, laquelle procède d'un certain agacement : Thibaudet a le chic, justement, pour étaler sur quinze pages ce qui aurait facilement tenu en cinq, et encore : sans que les phrases se gênent les unes les autres. Bien souvent, avant d'entrer dans le vif de son sujet – qui peut d'ailleurs être passionnant –, il sinue à n'en plus pouvoir, méandre à perte de vue, ramifie comme une bête ; on dirait la Seine aux environs de Rouen, qui parcourt trente kilomètres pour, finalement, ne se rapprocher du Havre que de trois. Dans les cas les plus extrêmes de ce vagabondage, Thibaudet prendrait presque les allures d'un Juan Asensio qui pourrait s'appuyer sur une culture vaste et solide et qui, de surcroit, aurait appris à écrire en français. Mais même nanti de ces qualités, il finit par devenir légèrement irritant. On a envie de lui crier, comme le ferait un Québécois : Envoye, câlisse !


Mercredi 15

Neuf heures. – Pêché cette phrase sur un blog : « Puisqu’on est entre nous, je vous confirme que la vie n’est qu’un cycle. » En effet, l'information est inédite et précieuse, mais il faudrait voir à creuser un peu, à se montrer more specific, comme disent nos amis d'outre-mer et océan : quel genre de cycle ? VTT ? Cycle d'appartement ? Cycle de compétition ? On ne peut pas nous laisser dans une telle incertitude, bon sang de bois !

Le même, décidément en grande forme langagière, un paragraphe plus loin : « Cette année aura été une anus horribilis. » Là encore, on aimerait des précisions : fistules ? Hémorroïdes ? Papillomes ? Diarrhées vertes ?

– Pendant ce temps, les Philippulus de la météorologie nous annonce pour les prochains jours une “plume caniculaire”. Ils savent où ils peuvent se la ficher, leur plume ?


Jeudi 16

Dix heures. – Il est tout de même incroyable, ce Roger Bellet que j'étrillais plus ou moins avant-hier. Dans les début de L'Insurgé, Vallès fait soudain surgir le nom de Girardin, lors de sa première rencontre avec le personnage. Là, appel de note. Le lecteur, naïf incorrigible et tout imbu d'un espoir fou, se dit que la note va être pour lui rappeler, en trois ou quatre lignes, qui fut Émile de Girardin… Trop facile ! La dite note lui propose simplement de courir in petto chez son libraire afin d'y acheter je ne sais quel opuscule consacré à la presse du XIXe siècle ; opuscule signé… Roger Bellet, évidemment !

Roger Bellet, le type qui prenait la Pléiade pour un foirail, une halle, un parc d'exposition, et qui n'a rien de plus pressé à faire que d'y déplier son étal pour tâcher de refourguer sa petite marchandise au chaland gogo. 

Une heure. – Bien qu'ils aient, à plusieurs reprises, exprimé tout le mépris, ou au moins le désintérêt profond, que leur inspirait l'Académie française, Edmond de Goncourt et Alphonse Daudet ont fortement poussé Pierre Loti à y présenter sa candidature (ce qu'il fit avec succès). Ils avaient un amusant motif pour cela : il leur plaisait d'imaginer les grands dîners où, en sa qualité d'académicien, leur ami, simple lieutenant de vaisseau, aurait droit à la place d'honneur, tandis que son amiral, pour peu qu'il fût invité,  se trouverait relégué à la gauche de la maîtresse de maison…

– Abandonné Vallès au premier tiers de son Insurgé, qui m'a paru nettement moins enthousiasmant que L'Enfant et que Le Bachelier. Histoire de respecter une certaine parité, je l'ai remplacé par un roman de sa contemporaine d'Outre-Manche George Eliot : Adam Bède.

Six heures. – Une chose frappante dans les Réflexions sur la littérature de Thibaudet – mais qu'on retrouve dans la plupart des écrits, journaux, mémoires, etc., qui prennent pour objet le milieu littéraire : on se trouve d'abord plongé dans un monde qui semble en proie à la plus vive animation, on s'y rencontre, aime, déteste, combat, on écrit, on se répond, on se contredit, on ourdit des pièges, on y tombe ou non, c'est la cohue, on s'y vole, on s'y tue, on s'y prend aux cheveux. Mais à mesure qu'il tourne les pages, rencontre les uns, croise les autres puis les quitte, le lecteur prend de plus en plus de hauteur, ou de recul, par rapport à ce petit univers à l'activité si intense. Et, bientôt, l'impression qui s'installe, domine et annule toutes les autres qui l'ont précédée, c'est le sempiternel et tout puissant ashes to ashes, dust to dust. À l'exception des quatre ou cinq génies qu'engendre chaque époque, tous les autres sont rentrés dans le néant, dont on ne parvient même plus à croire véritablement qu'ils en sont sortis un jour, pour le court moment durant lequel ils ont fait tant de bruit. Pour tous ceux-là, et pour nous-mêmes avec eux, la conclusion s'impose telle une évidence : rien n'a la moindre importance, de ce que nous pouvons faire et dire, ou ne pas faire et ne pas dire.


Vendredi 17

Neuf heures et demie. – J'avais oublié à quel point le style de George Eliot sait, quand cela s'avère nécessaire, se montrer “cinématographique”, faute d'un terme plus adéquat (que tu trouverais sans doute, si tu te cassais un peu le tronc !). C'est particulièrement sensible lorsqu'elle entreprend de nous faire découvrir un nouvel endroit, par exemple la “ferme du manoir”, il y a un instant : le lecteur a réellement l'impression de découvrir les lieux en même temps que l'auteur ; mieux : d'être en quelque sorte la caméra qu'elle tient sur son épaule, et qu'elle promène de droite et de gauche, “zoomant” sur tel ou tel détail, visuel ou auditif, que nous autres, toujours un peu distraits, n'aurions peut-être pas remarqué sans elle. (Il reste à savoir comment une caméra pourrait enregistrer un “détail auditif” ! c'est ce qui s'appelle : s'empêtrer dans ses métaphores.)

Midi. – Je viens de m'aviser, grâce aux bons services de Dame Ternette, qu'Eugène Nicole avait, en 2017, publié un nouveau livre – ou plutôt un nouveau fragment de son livre majeur, L'Œuvre des mers – ayant échappé à ma sagacité pourtant légendaire. Il s'intitule Retour d'Ulysse à Saint-Pierre, je viens d'en passer la commande. Vu le jeu entre le romain et l'italique dans ce titre, je suppose qu'Ulysse doit être ici le nom d'un bateau, mais rien n'est moins certain. D'ailleurs, écrit-on les noms de bateau en italique ?… Bref : on attendra d'avoir reçu le volume pour en savoir davantage. 

Six heures. – Il existe évidemment de nombreuses et grandes différences entre Jane Austen et George Eliot. Pourtant, malgré elles et le demi-siècle (à peu près…) qui séparent les deux écrivains, il doit être possible de les relier, d'établir des ponts entre elles. Je le sens, j'en suis sûr… mais je ne vois ni lesquels, ni comment les construire. Après ça, il va encore se trouver quelques gogos pour me croire intelligent et culturé


Samedi 18

Dix heures. – Une information pêchée chez mes analphabètes d'élection : « RMC et BFMTV cessent toute collaboration avec le journaliste Jean-Jacques Bourdin accusé d'agression sexuelles » Je ne connais pas ce Bourdin, ne l'ai jamais entendu ni lu. Mais je trouve fort attristant, pour dire le moins, que désormais, en France, il ne soit même plus besoin d'être condamné pour être traité en paria : une simple accusation y suffit. Et personne, apparemment, pour se scandaliser d'une aussi formidable régression ; personne qui soit audible, en tout cas. Il est vrai que la vérité, qui sortait autrefois de la bouche des enfants (ce qui était déjà d'une épaisse sottise), est à présent l'apanage quasi exclusif de toute femme ayant été plus ou moins tripotée par un mâle de l'espèce (par un mâle blanc, bien entendu ; sinon, c'est “culturel” et donc tout à fait excusable).

Quant aux semi-mongoliens atlanticoïdaux, ne sachant pas trop si le sieur Bourdin s'était livré à une ou à plusieurs voies de fait, ils ont choisi de ne pas choisir et se sont donc résolus à parler d'agression sexuelleS, faisant du pluriel un usage tout à fait singulier.

Trois heures. – Par ces journées de grosse chaleur, il doit y avoir des gens – des électeurs responsables, citoyens, durables, élevés sous la mère – pour penser que s'ils votent demain en faveur des guignols mélenchonesques, les températures baisseront dès lundi. Le pis est que, les dites températures devant effectivement baisser, ils se trouveront confortés dans leur bêtise si jamais les nupistes parviennent à obtenir une quelconque majorité.

De toute façon, que l'on puisse croire qu'un Mélenchon se préoccupe réellement du temps qu'il fait et fera, voilà qui plaide déjà sérieusement contre le principe démocratique.

Six heures. – Je tombe sur un slogan destiné à nous inciter à aller demain “bien” voter : « En 2050 tous nos étés et printemps seront caniculaires. Pour essayer de changer ça, #dimanchejevote. » Ne serait-ce pas un poil contre-productif, comme on dit maintenant ? Car enfin, je connais beaucoup de gens qui seraient ravis d'avoir plusieurs printemps et plusieurs étés dans la seule année 2050. Et même avant, sans doute.


Dimanche 19

Neuf heures et demie. – Vingt minutes de vélo immobile, en écoutant le Shine on you crazy diamond des Pink Floyd, trouvé par hasard chez Toitube ; ce qui m'a considérablement rajeuni (ou vieilli, selon le point de vue que l'on adopte).

– Hier soir, la température a dû chuter d'environ dix degrés en à peine plus d'une heure. C'est qu'un fort vent s'était brusquement levé, emportant au loin la plume caniculaire tel un vulgaire duvet de pigeon.

– Comme je venir de finir la relecture du roman de Thomas Hardy, nous avons, il y a deux soir, revu le film que Polanski a tiré de Tess D'Urberville : excellent film, évidemment moins riche que le roman, mais fidèle autant que possible à son esprit, son atmosphère et son déroulement. Et puis, quant on voit la Nastassja Kinski de cette époque, on se dit que ce bon Roman avait bien raison de préférer les adolescentes aux féministes sèches de son âge.

Quoi qu'il en soit, je me trouve fort bien de ce “double Tess”, qui ne fut nullement, et c'est heureux, pratiqué en aveugle.

Deux heures. – Décidément très enthousiaste de ma relecture d'Adam Bède, j'ai décidé de relire ensuite, in the foulée, les deux autres romans de Miss Eliot que je possède, savoir : Le Moulin sur la Floss et Middlemarch. Me souvenant que ces deux livres, comptant respectivement sept cents et mille pages, étaient fort mal commodes à lire en format “poche”, j'ai voulu voir si je pouvais les trouver, au moins l'un des deux, dans une édition normale et point trop chère. Sur quoi tombé-je alors ? Sur un volume de la Pléiade contenant précisément ces deux romans. « Au diable les varices ! », me suis-je dit in petto… et j'ai passé commande.. Après tout, quand on a survécu à une plume caniculaire, on peut bien s'offrir ce genre de petits plaisirs à 63,90 €, port inclus…

Six heures. – Terminé le pavé thibaudesque, que j'ai d'ailleurs picoré plutôt que lu. (Peut-on réellement picorer un pavé ? C'est un coup à s'y casser le bec !) Simplement parce qu'il était rangé à sa droite, j'ai repris, pour le remplacer, les Choses vues. Car on ne le répétera jamais assez : à condition que l'on évite soigneusement son théâtre, ses poésies et ses romans, il convient de revenir régulièrement à Hugo.


Lundi 20

Onze heures. – Reçu le livre d'Eugène Nicole, Retour d'Ulysse à Saint-Pierre, dont je parlais vendredi, et à propos duquel je me demandais ce qui justifiait le fait que “Ulysse” apparaisse dans le titre en italique. Renseignement pris sur la quatrième de couverture, l'Ulysse en question n'est pas un bateau comme je l'avais gratuitement supposé, ni un avion, ni même un pédalo, mais simplement le roman de Joyce.

– Ce matin à vélo immobile : dix kilomètres (virtuels) en exactement trente-et-une minutes (bien réelles).


Mardi 21

Dix heures. – L'instinct des animaux… je t'en ficherais ! Voilà au moins quatre jours qu'un couple de tourterelles a décidé de bâtir son nid sur la descente de gouttière de la maison, juste sous le toit. Vu la configuration générale de l'endroit, c'est rigoureusement impossible. Cela ne les empêche nullement de passer l'essentiel de leurs journées à récupérer des brindilles, à les apporter sur ce tuyau métallique et arrondi, de constater que leur matériau retombe aussitôt sur l'herbe… puis de recommencer.

– Si l'on pouvait donner une représentation graphique d'un roman, Adam Bède prendrait la forme, plus ou moins, de ce qu'on appelle je crois une “courbe en cloche” : le sommet de la cloche en question serait le dernier chapitre de la troisième partie (sur six), et interviendrait donc à l'exact milieu du livre, avant la redescente assez brutale.

Une autre image pour définir le roman de Miss Eliot serait celle d'un pare-brise de voiture qui vient de subir, en roulant, le choc d'un caillou. D'abord, on n'y voit qu'un simple éclat dans le verre, si petit que personne n'y prête attention. Puis, le voyage se poursuivant, une première fêlure, fort courte, apparaît, puis une seconde, encore une autre… chacune, insensiblement a tendance à s'allonger, à se propager au reste de la surface vitrée, la fragilisant dans toute son épaisseur (et c'est l'un des grands talents de George Eliot, que de nous faire sentir cette progression pour ainsi dire “souterraine”, alors même que, dans son récit, tout semble aller de mieux en mieux pour les nombreux personnages qu'elle met en scène). Enfin, à un certain moment, et tout d'un coup, notre pare-brise s'étoile entièrement avant de voler en éclats et de retomber en pluie de verre sur les genoux du conducteur-lecteur, lequel se retrouve, sans avoir compris exactement pourquoi ni comment, avec les doigts dégoulinants de son propre sang.

Trois heures. – Évidemment, j'aurais dû m'en douter… Alors que j'ai attendu trois jours pour me foutre du bec de mes tourterelles, elles ont, elles, attendu que j'ai écrit mes cinq lignes ironiques de ce matin pour enfin réussir à bâtir un semblant de nid sur la descente de gouttière. Cela dit, je n'aimerais pas être le ou les oisillons qui vont naître et devoir vivre leurs premières semaines sur ce vague entrelacs de brindilles, très masureux d'apparence et, surtout, d'un équilibre plus que précaire. Même un clandestin malien refuserait d'habiter là-dessus, ne serait-ce que quarante-huit heures. Et un réfugié ukrainien à qui on proposerait un taudis pareil ferait illico ses paquets pour retourner dans son Donbass natal.


Mercredi 22

Neuf heures et demie. – Comme il était à craindre (mais prévisible), ce matin le nid des tourterelles est par terre…

– Demain, nous mettrons le cap sur Cabourg entre dix heures et dix heures et demie, de façon à arriver peu avant midi au pied-à-terre (pied-à-mer ?) d'André et Béa, qui nous attendent pour déjeuner. Le soir, c'est nous qui les “traiterons” dans un restaurant local, le Baligan. Le lendemain, vendredi, retour par des chemins plus musardeux que l'autoroute A13 empruntée à l'aller. Avec, peut-être, une escale à Orbec pour y déjeuner, mais rien n'est moins sûr car, le plus souvent, nous avons plutôt hâte d'être revenus à la maison et d'en avoir fini avec nos errances, même aussi brèves que celle-ci.

– Commencé et terminé le Retour d'Ulysse à Saint-Pierre d'Eugène Nicole, dont j'ai tiré ensuite un vague billet pour le blog-mère.


Jeudi 23

Neuf heures. – Je suis toujours un peu surpris lorsque, comme tout à l'heure dans les Choses vues d'Hugo, je tombe sur ce type de phrase : « Il avait 45 ans mais n'en paraissait pas plus que 36. » 36 vraiment ? Vous êtes sûr ? Ce ne serait pas plutôt 35 ? Ou 37 ? Regardez mieux, réfléchissez bien, recomptez soigneusement les rides…

– Dans une petite heure, départ pour Cabourg.


Vendredi 24

Deux heures. – Notre journée cabourgeaise (même si j'aurais préféré cabourgeoise…) s'est fort bien passée, sous un ciel inespérément bleu. À la fin de notre déjeuner dans la maison d'André et Béa, nous avons eu, et eux aussi, la surprise de voir débarquer leur fille aînée, Elsa, qui arrivait tout droit de Grenoble où elle gîte, nantie de son fils d'un an et demi et du père de celui-ci. Si bien que, le soir, nous fûmes six au lieu de quatre au restaurant Baligan, qui m'a semblé très bien (un peu moins à Catherine, cependant). J'ai évidemment beaucoup trop bu, si bien que, ce matin, au lieu de revenir en flânant çà et là comme il était prévu, nous sommes rentrés directement par l'autoroute et, à onze heures nous étions à la maison.

La chambre du Grand Hôtel était parfaite. J'ai fait remarquer à Catherine que Proust avait dû faire une drôle de tête, y entrant pour la première fois, en découvrant la taille gigantesque de l'écran plat qui faisait vis-à-vis au lit. Nous y attendait, en guise de cadeau de bienvenue, un sachet de petites madeleines, ce qui est absurde puisque cette pâtisserie est liée à Combray (Illiers) et pas du tout à Balbec (Cabourg).


Samedi 25

Dix heures. – Je tombe à l'instant sur ce titre : « Avortement aux États-Unis : Emmanuel Macron déplore la “remise en cause” des libertés des femmes par la Cour suprême. » La première question, toute simple, qui me vient : de quoi se mêle-t-il ? D'autre part, il s'occupe des affaires qui ne le concerne pas en aggravant son cas puisqu'il dit une sottise : la Cour suprême n'a nullement remis en cause je ne sais quelles “libertés” des femmes ; elle a simplement rendu aux États qui composent l'Union leur souveraineté législative sur cette question. Du coup, quelques États se sont empressés de rendre l'avortement illégal sur leurs territoires respectifs : on peut le déplorer, en gémir, s'en indigner, il reste que c'est tout à fait leur droit.

– Une autre information, légèrement teintée de surréalisme, elle aussi puisée chez mes analphabètes d'élection : « Chine : deux personnes sont mortes à bord d'une voiture électrique Nio ETS lors d'un accident au siège social de la compagnie à Shanghai. » Là encore, une question simple et courte : qu'est-ce qu'on en a à foutre ? En quoi ces deux malheureux accidentés, traversant deux continents de bout en bout, méritaient-ils de se frayer un chemin jusqu'à la presse française ? Bientôt, on nous pondra des articles pour nous apprendre qu'un enfant bengali s'est tordu la cheville dans un trou de trottoir à Calcutta, ou qu'une vieille dame s'est fait voler son porte-monnaie au marché de Caracas.

– Commencé Le Moulin sur la Floss, George Eliot étant arrivée hier dans son petit costume pléiadisé. Arrivée fort opportune puisque, de la veille, je n'avais plus de roman à lire. (C'est le “syndrome blonde” : « Ouiiin !!! j'ai p'us rien à m'mettre ! »)

– Comme j'ai commandé il y a quelques jours la troisième saison de cette excellente série HBO qui s'appelle Succession, nous avons commencé hier soir à regarder les deux premières. Car, vu l'état pitoyable de nos mémoires, il ne fallait pas espérer comprendre sans cette révision quoi que ce soit à la troisième ; qui, viens-je de découvrir, sera suivie l'année prochaine d'une quatrième… qui nous obligera sans doute à revoir les trois premières. Mais bon, comme disait l'autre : pendant c'temps-là, i' sont pas dans les bistrots…


Dimanche 26

Dix heures. – Durant des siècles, on a sommé les homosexuels d'avoir honte de leur penchant particulier, de ce qu'ils étaient. C'était évidemment absurde, dans la mesure où on ne peut – éventuellement – ressentir de honte que de ce que l'on fait ou dit : pas de ce que l'on est sans y être pour rien. De nos jours, ces mêmes homosexuels ont décidé de devenir fiers de leur particularisme ; sans se rendre compte, apparemment, que c'est exactement la même chose, puisqu'on ne peut davantage être fier d'un état de fait qu'on ne peut en avoir honte : un bossu ou une rousse n'ont pas à avoir honte de leur gibbosité et de leur crinière, mais ils n'ont pas plus de raison d'en être fiers. C'est la vieille histoire du balancier qui, étant allé trop loin à droite, repart trop loin à gauche. Mais c'est toujours le même balancier, animé d'un seul et même mouvement.

Du reste, on peut aller un peu plus loin, me semble-t-il : à partir du moment où des homosexuels se déclarent fiers de l'être, ils légitiment d'une certaine façon, par “effet miroir”, l'opinion de ceux qui continuent à penser qu'ils devraient s'en sentir honteux, ou coupables ; ils la rendent recevable.

Et je me demande bien pourquoi je me suis mis à penser à ça, qui ne m'intéresse nullement. En fait, si je devais reprocher quelque chose à la fierté par rapport à la honte ancienne, ce serait le bruit et le mauvais goût qu'elle produit et étale lorsqu'elle choisit de se manifester dans les rues. Mais je n'aurais rien contre une fierté homosexuelle que chacun, à date fixe éventuellement, pour solennelliser l'affaire,  exprimerait chez soi et à voix basse, comme on fait sa prière du soir…

Deux heures. – Rangé Victor Hugo, réveillé Jules Renard.


Lundi 27

Quatre heures. – Touite de Guillaume Cingal : « Voiture SNCF. Nous sommes une quarantaine de personnes. Je suis le seul à porter le masque. Les gens sont fous. » C'est l'exemple typique du raisonnement de dément : je suis le seul à me comporter de telle ou telle manière, donc tous les autres sont à enfermer, qui ne le font pas. Guillaume Cinglé…


Mardi 28

Neuf heures et demie. – Une journée qui commence bien. Ce matin, peu avant huit heures, en sortant pour aller chercher le pain, j'ai éraflé tout le côté gauche de Soraya contre le pilier qui tient le portail. J'ai bien dû effectuer cette manœuvre fort simple un millier de fois sans la moindre anicroche et… et voilà. Un peu plus tard, y entrant pour récupérer la troisième saison de Succession (excellente série, du reste), j'ai appris qu'à compter du premier août le garage Ford cesserait d'être un “point Mondial Relai”, ce qui va m'obliger à pousser jusqu'au Bricomarché, autre “point” existant à Pacy.

On notera que ce journal devient de plus en plus passionnant, atteignant presque la frontière du palpitant.

Six heures. – Du Journal de Jules Renard : « Le jour très prochain où les cerfs-volants serviront à la photographie. » Et c'est ainsi que, dès 1890, on se mêle d'inventer le drone.


Mercredi 29

Dix heures. – M'avisant que ma journée de demain serait essentiellement desgrangienne, je me suis dit qu'il serait convenable de procéder dès aujourd'hui à la relecture de ce journal de juin – ce que je viens de faire – et d'en préparer la publication. Mais, du coup, comme tout est prêt pour le lancement, je crois que je je vais programmer la mise à feu pour demain matin, sans attendre le premier juillet ainsi que je devrais. J'ai conscience que cela risque de perturber gravement M. Arié, mais bon : on ne fait d'omelette, etc.

mercredi 1 juin 2022

Mai 2022

 

 

 

 

 

 DU MITARD À L'HOSTO

 

 

 

 

 Dimanche 1er

Dix heures. – Voici un mois qui commence par une bien triste et pénible nouvelle : « Céline Dion reporte sa tournée européenne pour des raisons de santé. » Moi qui me faisais une telle joie…

– Dans son billet d'hier, Jacques Étienne dit redécouvrir les livres de Romain Gary, écrivain qu'il semble placer très haut, beaucoup trop si je me fie à mon propre jugement, qui ne vaut que ce qu'il vaut. J'ai bien dû en lire une douzaine, de ses romans, voilà une vingtaine d'années, mais je n'ai aucune envie d'y revenir : pour une fois assez net, mon souvenir d'eux me dit que ce serait vraiment du temps gaspillé. Ça tombe bien car, lors de mon dernier holocauste livresque, tous sont partis à la déchetterie.

– Repris Marcel Aymé : Travelingue, pour commencer. Ensuite, sans doute, les nouvelles, lecture facile à interrompre lorsque, dans quatre ou cinq jours, je recevrai le Céline “inédit” (je mets les guillemets parce que, si je le reçois, c'est bien qu'il ne l'est plus, inédit).

Et, comme chaque fois que je reviens à Aymé, je me demande pourquoi il continue à être si mésestimé, alors que sa place devrait être parmi les tout premiers écrivains du vingtième siècle. Pourquoi, durant des décennies, lui a-t-on préféré les pâteuses tartines sartriennes et la grisaille ennuyeuse des romans de Camus ? Je sais bien qu'Aymé n'avait pas la carte, qu'il n'était pas assez résistant, pas assez communisto-compatible, pas assez professoral, etc. ; mais tout de même.


Lundi 2

Trois heures. – Courte visite médicale de routine ce matin ; courte parce que – apparemment – tout va bien, que mes analyses sanguines d'il y a trois jours sont nickel, et que, donc, la précieuse doctoresse Ana D. ne s'est guère attardée sur ma personne. Comme, en plus, et contrairement à sa sale habitude, elle ne m'a quasiment pas fait attendre, ce pauvre Marcel Aymé a fait un aller-retour Pacy à peu près pour rien ; il en semblait d'ailleurs quelque peu froissé. Mais, qu'on se rassure, nous nous sommes réconciliés depuis. 

Six heures. – Je tombe, chez mes analphabètes atlanticoïdaux, sur un titre curieux : « Indignation d'Israël face aux propos de Sergueï Lavrov expliquant qu'Hitler était en partie juif. » Il n'y a pas là de motif à indignation. Tout ce que l'on peut faire, c'est réfuter l'affirmation, si on le peut et si elle est fausse. Et, si elle est avérée, eh bien, il reste à “faire avec”. Accessoirement, on voit mal comment un pays pourrait s'indigner, au contraire de ses habitants qui, eux, en ont effectivement le pouvoir.


Mardi 3

Onze heures. – Généralement, le cancer pâtit auprès des gens d'une réputation détestable – sauf peut-être chez les oncologues dont il assure la pitance. C'est pourtant un compagnon d'une exemplaire fidélité, qui vous prend par la main dès votre jeunesse et ne vous l'abandonne qu'en dernière extrémité. Il y a d'abord le cancer des autres, généralement plus âgés que soi mais pas toujours, sans doute pour nous habituer à sa présence avec le moins de brutalité possible ; puis arrive le sien propre, voire les siens. On connaît des amis moins constants que celui-là.

– Sinon, j'ai accompagné Catherine lors de sa tournée de courses diverses : une grande première dont je sens qu'elle menace de devenir une “tradition”…

Trois heures. – Marcel Aymé, toujours. Mais j'ai provisoirement laissé les nouvelles pour suivre La Vouivre à la trace, dans les sentiers du Haut-Jura. Dans un tout autre genre, je viens de tirer de son étagère, et n'en déplaise à Michel Desgranges qui n'aime pas ce livre, l'Auto-da-fé d'Élias Canetti, parce que Claudio Magris, dans les derniers kilomètres de son Danube, m'a incité à sa relecture : on verra ce qu'elle donne, trente ans après sa découverte…

 

Jeudi 5

Onze heures. – Revu avec grand plaisir hier soir Tampopo, film japonais des années quatre-vingt, à base de nouilles et de bouillon. J'en ai même fait un billet assez approximatif sur le blog-mère, lequel est désormais en mode semi-léthargique.

– D'autre part, je poursuis ma relecture d'Auto-da-fé, l'unique roman (à ma connaissance) de Canetti, dont je ne parviens pas à déterminer avec certitude, après deux cents pages, s'il s'agit d'un chef-d'œuvre ou d'un pur foutage de gueule. C'est en tout cas un livre qui ne ressemble à aucun autre, ce qui est déjà quelque chose.

Ce que je vois mal, c'est le pourquoi de ce titre français, l'original allemand étant Die Blendung, c'est-à-dire L'Éblouissement ou encore Le Reflet. Du coup, le lecteur soupçonneux se met à nourrir quelque inquiétude en ce qui concerne la fidélité de la traductrice à son texte de base…

Six heures. – La palme d'or du titre-qui-donne-envie-de-lire-l'article revient aujourd'hui au site de Causeur,  grâce à celui-ci : « La Guerre d'Ukraine : le choc des eschatologies politiques et le nouveau nomos de la terre. » À part peut-être l'ami Marco Polo, je ne vois pas à qui ça va donner envie d'en savoir plus. Et puis, qu'est-ce que c'est que cette majuscule initiale au mot “guerre” ? Jusqu'à une date récente, on écrivait pourtant en français, chez Causeur. Ils seraient en voie d'atlanticoïdisation, vous croyez ?


Vendredi 6

Deux heures. – Michel Desgranges, qui, contrairement à moi, continue de lire son journal chaque jour, m'apprend que Renaud Camus vient de signer une “promesse” pour la vente de Plieux. Ce qui me ramène d'un bond à l'année 2009, lorsque Catherine et moi fûmes adoubés “châtelains furtifs” durant tout le mois d'août, en ce même Plieux. Et c'est aussi à cette occasion que j'ai commencé à tenir ce journal, lequel continue vaille que vaille, treize ans plus tard.


Samedi 7

Six heures. – Depuis ce matin, lu presque entièrement – il s'en faut de quelques dizaines de pages – le Cinoche d'Alphonse Boudard, simplement parce que mes yeux sont tombés sur lui en rangeant La Jument verte de Marcel Aymé, son presque voisin de rayonnage (ils ne sont séparés que par Barbey d'Aurevilly, Beaumarchais et Jacques-Émile Blanche).

Roman réjouissant, et hautement, que ce Cinoche. De par la langue bien épicée de Boudard, bien sûr, mais aussi par les portraits qu'il trace au moyen d'elle. Notamment celui du couple central, les Galano. 

Lui est un cinéaste raté – ou aux trois quarts raté, si on veut absolument être gentil –, elle est une vedette de l'écran, mais déjà bien engagée sur la pente abrupte du déclin. Le lecteur, même pas spécialement perspicace, ne met pas très longtemps à identifier Marc Simenon et Mylène Demongeot. 

S'il avait encore quelque doute à ce sujet, ceux-ci voleraient en éclat aux deux tiers du roman, lorsque la fine équipe de branquignols, dont Boudard lui-même, va passer un mois chez le père de Luc Galano, Ralf Galano, “peintre mondialement célèbre et richissime”, dans lequel il est très facile de reconnaître Georges Simenon lui-même, dont l'auteur donne un portrait peut-être poussé à la caricature mais ce n'est même pas certain. 

En tout cas, la minutieuse description qu'il donne de la demeure du peintre (faisant penser aussi bien à une clinique psychiatrique qu'à une laiterie ultra-moderne…) correspond très fidèlement à la maison d'Épalinges, avant-dernière villégiature de Simenon. 

On croise aussi des producteurs en pleine banqueroute, des scénaristes fiotards prétentieux (et vaguement pédophiles), des soixante-huitards fumeux (le roman date de 1974), ainsi qu'une lionne, un python et un mainate, qui, à eux trois, ravagent de fond en comble la suite nuptiale d'un grand hôtel genevois. Bref, on s'amuse beaucoup et on ne voit pas le temps passer. D'ailleurs, peut-être ne passe-t-il pas réellement, comment savoir ?


Dimanche 8

Onze heures. – Presque terminé Guerre, le Céline retrouvé, commencé ce matin au saut du lit (pas de mérite : le roman ne comprend que cent cinquante pages, bien “aérées”). Pas vraiment convainquant, pas mauvais non plus (si on aime Céline). On dirait d'une pâte de boulanger qui a bien été pétrie mais à laquelle on n'a pas laissé le temps de lever. Bref, il manque sans doute à ce livre, pour en être vraiment un, deux ou trois “couches d'écriture”, comme dirait l'autre. 


Lundi 9

Six heures. – Catherine soudainement ressaisie par un prurit vacancier. Pour l'instant, c'est la Bretagne qui tient la corde, mais l'Auvergne n'a pas dit son dernier mot…


Mardi 10

Dix heures. – Hier, la douceur du temps semblant revenue, Catherine a fait appel à mon aide pour réinstaller la moustiquaire à la porte d'entrée de la maison. (Nous nous en sommes tirés avec les honneurs.) Ce matin, tout à l'heure, je me suis rencontré avec une mouche. Elle était à l'intérieur de la salle à manger et, désireuse de repartir vers les grands espaces naturels, s'en trouvait empêchée par notre moustiquaire frais posée.

– Marcel Aymé présente cette particularité, que son nom et son prénom semblent indétachables l'un de l'autre. Pour n'évoquer que des écrivains qui lui sont à peu près contemporains, on parlera facilement de Sartre et de Camus, de Mauriac et de Bernanos, de Nimier et de Blondin, de Gide et de Montherlant, de Drieu et de Léautaud, mais jamais personne ne vous dire : « La semaine dernière, j'ai relu quelques nouvelles d'Aymé. » Prudent, voire frileux, Aymé ne sort jamais sans son Marcel.

En y réfléchissant mieux, je me demande si cela ne tient pas au fait que son patronyme sonne lui-même comme un prénom. La preuve de cela serait qu'on ne dit jamais non plus Benoit, Jacob, Philippe ou Laurent, quand on veut évoquer Pierre Benoit, Max Jacob, Charles-Louis Philippe ou Jacques Laurent. Marcel Aymé rentrerait donc dans ce sous-ensemble-là.

Contre-exemple : Céline. Mais il est vrai que c'est un prénom féminin.


Mercredi 11

Dix heures. – Après-midi pas très drôle en perspective. Rendez-vous à trois heures chez le dentiste, pour qu'il me pose la couronne molaire sur laquelle il a travaillé voilà une dizaine de jours. Catherine m'accompagne, désirant aller s'acheter une paire de chaussures. Ensuite, étant là, je ne couperai pas à la (longue…) séance d'achats alimentaires en ce hangar-à-bouffe (angarabouf ?) ébroïcien dont Catherine s'est entichée il y a déjà quelque temps et où je n'ai encore jamais mis les pieds : il s'appelle “Grand Frais”, car il est grand et spécialisé dans les produits frais. Et, oui, bien que modestes retraités, nous continuons à faire nos courses à Grand Frais : question de standing et d'estime de soi. Bref, un après-midi perdu pour la lecture.

– À propos (de lecture), je m'apprête à regagner le salon avec, sous le bras (c'est une image), Poussières de Paris, recueil de chroniques de Jean Lorrain. Qu'est-ce qui m'a incité à tirer de son alignement ce volume-là plutôt qu'un autre ? La tête sur le billot, je resterais incapable de le dire.

Ce qui ne m'a pas empêché, à l'instant et sans savoir davantage pourquoi, de commander, du même Lorrain, Monsieur de Phocas, roman “qui passe pour son chef-d'œuvre”, au dire du Dupont qui a “introduit” Poussières de Paris.

Onze heures. – Je viens de parcourir, à très grands pas, les vingt pages (douze de trop, au moins), de l'introduction évoquée plus haut : son auteur, Jacques Dupont, est un cuistre de la plus belle eau, écrivant en tortillons pour tenter de masquer le fait qu'il n'a rien à dire sur Jean Lorrain et ses écrits, hors quelques lieux communs. Un exemple ? D'accord :

« Les rubriques un temps envisagées par Lorrain nous éclairent sur le sens, somme toute ambigu et incomplet, qu'il donnait à son titre. “Poussières” suggère une discontinuité, comme des confetti de la durée, un émiettement aléatoire et pulvérulent du temps sitôt que le jour – systématiquement marqué par une date, ou plutôt par une date comme signe ostensible et dérisoire du quotidien dans son apparition/disparition, et donc comme pseudo-référence “vérifiable”, et d'autant moins vérifiable que ces dates sont souvent inexactes, ce que prouve l'examen des pré-originales… »

On pourrait gloser durant six pages sur ces six lignes, non ? S'extasier d'apprendre, grâce à M. Dupont que le mot “poussières” puisse suggérer une discontinuité, par exemple. S'ébahir de ce qu'un jour puisse être marqué par une date “ou plutôt par une date” ; et que cette date – c'est inouï – soit le signe du quotidien, lequel a en outre l'extraordinaire capacité d'apparaître puis de disparaître. Et pas n'importe quel signe encore : un signe “ostensible et dérisoire” : voilà deux adjectifs qui vous posent leur signe un peu là ! Hélas, c'est pour apprendre, juste après, que ce signe, tout ostensible et tout dérisoire qu'il soit, ne sera jamais qu'une pseudo-référence, laquelle, comme beaucoup de pseudo-références, est non seulement vérifiable-entre-guillemets, mais en outre “d'autant moins vérifiable”. 

Enfin, comme M. Dupont est un grand coquet, il prend bien garde de ne pas affubler d'un s final ses confetti, pour bien montrer qu'il connaît l'origine italienne du mot. On suppose que lorsqu'il en trouve un seul au revers de sa veste, il parle alors d'un confetto. Et aussi d'un spaghetto, s'il est à table et qu'il en a oublié un au fond de son assiette.

Quels que soient les défauts que l'on pourra trouver à Jean Lorrain, je ne crois pas qu'il ait mérité d'être attelé avec ce Dupont-aux-ânes.

Une heure. – Reçu au courrier le volume “Omnibus” contenant cinq romans d'Alphonse Boudard. Aussitôt commencé Les Combattants du petit bonheur. (J'ai aussi transformé ma diatribe dupontophobe en billet sur le blog-mère.)

Quatre heures. – Partis à deux heures, nous voilà déjà de retour au nidouilley ; Catherine chaussée, et moi couronné.

Six heures. – Je croyais ce matin – ça n'aurait rien eu d'étonnant – avoir perdu Les Morot-Chandonneur, le livre de pastiches de Philippe Jullian et Bernard Minoret. Joie, bonheur et félicité : je viens de le retrouver ! Il était simplement rangé dans une bibliothèque quand je l'avais cherché dans une autre. Du coup, je crois que je vais remiser Lorrain : c'était bien la peine de m'énerver comme je l'ai fait, après son introducteur…


Jeudi 12

Trois heures. – Lecture de Boudard, Les Combattants du petit bonheur, depuis ce matin : grand bonheur…

– On dirait bien que je n'arrive plus à laisser le moindre commentaire sur les blogs Blogger. Ce n'est sans doute pas plus mal : cela m'évite d'écrire des conneries à la suite des conneries laissées par d'autres imbéciles, plus rapides que moi.

– C'est quand on lit un recueil de pastiches – Les Morot-Candonneur par exemple – que l'on s'aperçoit (mais en fait on le savait déjà) que notre prétendue culture est tellement pleine de trous qu'elle ressemble  assez fâcheusement à un filet de pêche : beaucoup plus de vide que de matière solide. Cela se produit au moment où l'on referme le livre, forcé de constater que la moitié des cinquante textes qu'on vient de lire nous sont passés largement au-dessus de la tête, faute d'une relation suffisamment intime avec les auteurs qui y étaient pastichés.

Pas rancunier, je viens tout de même de ressortir de son rayon le Journal 1940 – 1950 de Philippe Jullian.


Vendredi 13

Onze heures. – C'est une expérience intéressante que de lire “en panaché” Les Combattants du petit bonheur de Boudard et le Journal de Jullian. Les deux se déroulent, pour partie, à Paris et durant l'Occupation. Or, le contraste est si violent entre les deux qu'on a bien du mal à se persuader que ces deux jeunes gens (ils sont presque du même âge) ont effectivement vécu dans une même ville et en ce même moment de l'histoire ; comme si l'un passait son temps dans les caves et les arrière-cours obscures, cependant que l'autre prenait un interminable thé dans le salon illuminé, deux ou trois étages au-dessus.

Six heures. – Deux informations capitales qui, il n'en faut point douter, seront dès demain reprises par l'ensemble de la presse nationale, voire internationale :

1) Valérie Pécresse s'exprime pour la première fois depuis le 10 avril. 

 2) Francis Lalanne fait condamner Fort Boyard.


Samedi 14

Midi. – Chez les gauchistes cingalo-décérébrés, on s'indigne ce matin de ce qu'une femme (j'ai déjà oublié son nom) ayant été mise en examen pourrait avoir été pressentie pour aller jouer au Premier ministre dans le bac à sable de Matignon. Car, bien entendu, pour ces mini-Fouquier-Tinville, mise en examen égale condamnation. La tache indélébile, le péché originel ad vitam. Sinistres guignols…

Six heures. – La question qui me taraude depuis ce matin : pourquoi dit-on “le héros” en aspirant l'h, alors que l'héroïne est privée de cette même aspiration ? Il y aurait là comme une volonté sournoise d'abaisser les femmes que je n'en serais pas étonné. M'en vas mettre la petite Jauneau sur le coup…

– Je viens de commander les Nouvelles asiatiques de Gobineau, ainsi que Les Pléiades du même, cependant que je passais prudemment au large de son Essai sur l'inégalité des races humaines : ma réputation est déjà assez calamiteuse sans ça.

– Depuis une dizaine de jours, les divers coucous qui peuplent notre environnement immédiat ne cessent de coucouter, à en devenir irritants. Le plus étrange est que, non contents de pousser leur cri monotone du matin au soir, ils donnent également de la voix par la nuit noire : ils font les trois-huit ou bien ?


Dimanche 15

Dix heures. – Lu hier Bleubite, roman de Boudard, assez nettement moins bon que Les Combattants du petit bonheur, dont il est la suite immédiate dans l'ordre du récit mais qui a été écrit une douzaine d'années plus tôt. Commencé ce matin Le Corbillard de Jules, sorte d'équipée comico-macabre à travers le nord-est de la France durant les derniers mois de 1944 : l'ambiance est résolument célinienne, mais privée des gouffres que Céline est capable d'ouvrir brusquement sous les pieds de son lecteur et des vertiges qui s'ensuivent chez celui-ci.

Pendant ce temps, dans le Journal de Philippe Jullian, la guerre et l'Occupation réussissent à peine à fournir un pâle arrière-plan, qui pourrait tout aussi bien se résorber, se dissoudre, s'évanouir sans que personne ne s'en aperçoive vraiment.

– Qui donc vient de remporter cette exhibition pitoyable qu'est l'Eurovision ? L'Ukraine. Alors, ça, pour une surprise…

– Depuis trois ou quatre jours, je regarde (j'écoute, surtout) sur Toitube un certain nombre de conférences d'Étienne Klein. J'ai l'impression, sans doute fausse, d'y comprendre quelque chose.


Mardi 17

Deux heures. – Guillaume Cingal est indigné, et ô combien à juste titre : cette grande et belle conscience avait dûment signalé au comité de censure touitteresque un compte où il avait débusqué des “saloperies homophobes”. Or, honte et damnation, il vient de constater que le dit compte hors-la-loi était toujours en activité ! C'est donc très logiquement qu'il nous invite de manière pressante à réclamer à notre tour la réduction au silence (si possible définitif, j'imagine) de la hyène homophobique qui l'empêche de woker et de canceller en parfaite bonne conscience. Car non seulement le gauchiste universitaire est toujours prêt à se transformer en délateur puis en flic, mais il exige de n'être point seul à le faire et qu'on lui fournisse des escouades de supplétifs, un bonne petite troupe d'Adolfo Ramirez, sans pitié aucune pour les déviants de la modernité.

Je me félicite un peu plus chaque matin de n'avoir jamais ouvert de compte touittiforme, quand je vois la quantité de vers blancs qui grouillent dans les entrailles de ce grand cadavre en putréfaction.

– Dans les années 1895, si l'on en croit ses Poussières de Paris, Jean Lorrain remonte régulièrement la rue Pierre-Charron, jusqu'à l'immeuble où vivait alors la Belle Otero, cette superbe horizontale d'époque. Et le lecteur se prend à imaginer que, ressortant de chez elle et reprenant la même rue dans l'autre sens, il lui arrive de croiser, sans lui prêter la moindre attention, un garçonnet de sept ans, sans doute accompagné de sa bonne, et que ce petit garçon serait Paul Morand, dont Pierre-Charron était également la rue.

– Une phrase de Samuel Beckett, piquée au vol dans une conférence d'Étienne Klein : « On est peut-être cons, mais pas au point de voyager pour le plaisir. » Évidemment, hors de tout contexte (la phrase est simplement inscrite en exergue sur l'écran lumineux situé derrière le conférencier), je ne puis dire si la phrase est dite par Beckett lui-même ou par l'un de ses personnages, ce qui ne serait pas la même chose.

Six heures. – Je viens de virer Cingal de mes liens (ce qui lui fera une belle jambe…). On a beau se dire que rester au bord de la fosse à purin est fort différent de s'y ébattre en brasse coulée, il arrive un moment où les effluves qui en émanent vous retournent quelque peu l'estomac. Dans ce cas, une seule solution : demi-tour droite et adieu aux barboteurs de la méphitique mare !


Mercredi 18

Midi. – Catherine vient de me rapporter du garage Ford un deuxième volume Omnibus (quoi de plus logique, finalement, que de trouver des Omnibus dans un garage ?) contenant quatre livres de Boudard : La Métamorphose des cloportes, La Cerise et deux autres. Il tombe à pic, puisque je suis occupé à lire le dernier titre du volume précédent, L'Éducation d'Alphonse.

– On ne trouve plus ni huile (sauf d'olive) ni moutarde dans les rayons des hangars à bouffe de par ici. Et on ne peut même pas s'en énerver, puisque nous n'avons plus rien pour nous monter au nez.


Jeudi 19

Neuf heures et demie. – Tout à l'heure, déjeuner chez les Desgranges.


Vendredi 20

Dix heures. – Le titre qui m'amuse ce matin : « Les pesticides s'invitent aux législatives. » J'espère au moins qu'ils entreront masqués et après s'être essuyé les semelles sur le paillasson.

– Passé au garage Ford (sous la pluie), y récupérer Les Pléiades de M. de Gobineau. Je sens que, après Boudard, le contraste va être vif…

– J'ai dit plusieurs fois, ici où là, que, la machine à remonter le temps existant, j'aimerais beaucoup aller vivre au XIXe siècle. Cela reste vrai, mais j'introduis une restriction importante : à condition de pouvoir conserver la dite machine et en user à ma guise pour de rapides aller-retour au XXIe. Notamment chaque fois que j'aurai besoin de consulter un dentiste.

Six heures. – Ayant achevé L'Éducation d'Alphonse en milieu d'après-midi, j'ai, provisoirement, abandonné Boudard au profit de Courteline et de ses Ronds-de-cuir.


Samedi 21

Dix heures. – Les jeunes mésanges sont, en ce moment même, en train de quitter leur nichoir natal. Nous en avons vu quatre et, pour l'instant, aucune perte n'est à déplorer. Il en reste encore à l'intérieur de la petite cabane mais, évidemment, nous ignorons combien.

Six heures. – Fort étrangement, huit heures après les premiers envols, il reste une ou deux mésanges dans le nichoir, qui refusent obstinément de le quitter. Heureusement pour elle(s), les parents continuent de passer de temps en temps afin de les nourrir. Mais continueront-ils à le faire demain, alors qu'ils ont tout le reste de leur nichée – les déjà envolées – à s'occuper encore activement ? Rien n'est moins sûr. Dans le cas d'une amnésie parentale entraînée par la nuit passée, je ne donnerai pas cher de la survie de la timorée…


Dimanche 22

Dix heures. – Elles n'étaient ni une ni deux, nos mésanges retardataires, mais bel et bien trois ! Qui, plus ou moins pressées par leurs parents qui venaient régulièrement aux nouvelles, ont fini par se décider à quitter enfin le nid, entre six heures et demie et sept heures du soir. 

– Ni Catherine ni moi ne nous souvenions à quel point la huitième et dernière saison de Dexter pouvait être péniblement bavarde. Et on se demande ce que Charlotte Rampling est venue faire dans cette galère, pour y interpréter un personnage parfaitement artificiel, pour ne pas dire ridicule. Elle fait ce qu'elle peut pour le sauver, mais c'était perdu d'avance. Voilà qui ne me donne guère envie d'acheter la saison supplémentaire, qui a été tournée l'année dernière (je crois), c'est-à-dire, en gros, dix ans après la saison “finale”. D'autant moins que Michel me disait, il y a deux jours, l'avoir trouvée… bavarde.


Lundi 23 (Saint-Didier)

Dix heures. – Cet après-midi, Catherine a rendez-vous chez l'ostéopathe de Saint-André-de-l'Eure : suite à un genre de “tour de reins” qu'elle s'est fait, elle marche depuis quelques jours un peu comme une centenaire en petite forme. C'est pourquoi, avec la générosité de cœur qu'on me connaît, je me suis (et lui ai) proposé de faire le chauffeur.

Elle : « Mon pauvre ! tu risque d'attendre un moment ! Pense à emporter un livre

Moi, aussi sec : « La recommandation est à peu près aussi superflue que si tu me disais : “n'oublie pas de mettre un pantalon.” »

À la réflexion, elle l'est même peut-être davantage : quand il prendra à Herr Alzheimer la fantaisie de me ravager les connexions cérébrales, je suis persuadé que je sortirai me promener cul nu avant de partir sans un livre sous le bras. 

Mais enfin, il ne faut jurer de rien…

Onze heures. – Je viens de transformer les quelques lignes qui précèdent en un mini-billet ; histoire de faire croire aux âmes naïves que le blog-mère est toujours vivant.

– Mes lectures boudardiennes m'ont poussé, il y a quelques minutes, à commander un livre d'Albert Simonin, que je n'ai jamais lu. Très classiquement, j'ai choisi un volume contenant la trilogie dite “du grisbi”. Que bien sûr, comme tout un chacun, je connais déjà plus ou moins par les films qu'en ont tirés Jacques Becker (Touchez pas au grisbi), Gilles Grangier (Le Cave se rebiffe) et Georges Lautner (Les Tontons flingueurs). Pour les deux derniers, il va être intéressant – du moins l'espéré-je – de voir ce que donnent ces histoires, une fois débarrassées du “filtre” d'Audiard.


Mardi 24

Dix heures. – Il m'aura donc fallu atteindre l'âge passablement déprimant de 66 ans pour apprendre qu'il a existé un homme politique français nommé Jean Bon (1872 – 1944). Lequel avait suffisamment le sens de l'humour – ou de la profonde adéquation de sa personne à son nom – pour s'en aller mourir à Bayonne. Il eût d'ailleurs été plus satisfaisant qu'il y fût né, à Bayonne. Comme on dit : la perfection n'est pas de ce monde…

Trois heures. – Je lisais tout à l'heure quelques titres de presse concernant le Papet, notre nouveau ministre de la Garderie nationale. Par association d'idées (et de couleur…), je me suis mis à penser à tous ces meeerveilleux écrivains issus des savanes africaines et des arrière-bidonvilles du Proche-Orient, dont mon ami Guillaume Cingal, du haut de sa chaire, découvre trois ou quatre nouveaux exemplaires par semaine et qu'il nous enjoint de lire toutes affaires cessantes et, si possible, pieusement agenouillés sur un prie-Dieu. Et je me suis dit qu'il serait fort intéressant de savoir de quelle façon tous ces génies sont lus dans leurs respectives contrées d'origine, et même s'ils le sont. Car, pour tout dire, j'ai l'intuition (évidemment nauséabondamment méphitique) qu'ils sont, pour l'essentiel, uniquement destinés à l'exportation vers l'Occident honteux et repentant. En gros : des petits malins – et, parmi eux, pas mal de petites malignes – qui ont bien compris qu'il y avait de l'argent à se faire en venant flatter notre mauvaise conscience, l'entretenir à coups de romans et d'essais insidieusement ou franchement “décoloniaux”, leur assurant de belles vitrines dans les librairies moderno-gauchisteuses et l'énamouré respect des étudiants en lettres, qu'ils soient de Tours ou d'ailleurs. Il resterait ensuite à savoir si ces génuflexions qu'on leur accorde si volontiers se traduisent effectivement par de gros tirages et des ventes juteuses ; rien n'est moins sûr : il est à craindre qu'à l'instar du crime le décolonialisme ne paie pas.

Du reste, il est tout à fait possible, voire probable, que parmi eux se rencontrent en effet deux ou trois écrivains véritables, et même, pourquoi pas ?, de haute valeur. Auquel cas, ils doivent se sentir fort marris de leur compagnonnage, délicates serviettes fondues, amalgamées, perdues dans cet énorme monceau de torchons.

(L'évocation de M. Ndiaye a provoqué chez moi des songeries encore plus fétides que celle sus-évoquée, puisque m'est revenue à la mémoire la vieille blague qu'affectionnait mon père : « On ne doit plus dire : Montenegro, mais : Prenez l'ascenseur, M. le ministre. »)


Mercredi 25

Six heures. – Si j'évoque un écrivain russe du XIXe siècle dont le prénom et le patronyme sont Fedor Mikhailovitch, tout le monde va aussitôt penser que je veux parler de Dostoïevski. Or, non. En tout cas, pas cette fois-ci. C'est en reprenant le gros volume des Écrivains et Artistes de Léon Daudet que j'ai découvert l'existence d'un second Fedor Mikhailovitch, dont le nom est : Rechetnikov. Je n'en avais jamais entendu parler. (Enfin, si, au moins une fois, lors de ma première lecture de l'article de Daudet ; disons que je devais être, ce jour-là, un peu endormi…)

Étant mort à trente ans, d'alcoolisme aggravé de tuberculose, ou l'inverse, ce malheureux Fedor n'a évidemment pas eu le temps d'écrire grand-chose. Son premier roman, qui semble être également son plus connu, s'intitule Ceux de Podlipnaïa. Je viens de le commander. J'en suis comme tout excité : ce n'est quand même pas tous les jours qu'on découvre un nouveau Russe garanti d'époque. Merci au gros Léon pour ça.


Jeudi 26 (Ascension)

Neuf heures et demie. – Curieuse expérience, hier soir. Catherine et moi gardions un excellent souvenir du film The Game, porté par Michael Douglas, vu il y a déjà pas mal d'années. Comme il venait d'atterrir dans la poubelle netflicarde, nous avons donc décidé de nous offrir une seconde séance, bien certains que la soirée serait bonne…

Patatras ! comme on dit dans les livres pour enfants. Dès le début, nous nous sommes aperçus, assez interloqués, que ce que nous avions cru être un excellent film était un machin totalement artificiel, assez prétentieux de surcroît, auquel il était impossible de s'intéresser plus de dix minutes pour peu qu'on ait dépasser les quinze ans d'âge mental. Notre ébahissement ne fit que croître, pour se résoudre en une sorte de rire nerveux face au “bouquet final”, lequel faisait sombrer corps et bien le film dans le ridicule le plus affligeant.

Le générique vint à point pour me rappeler – je l'avais totalement oublié –, que ce machin était dû à David Fincher, cinéaste m'as-tu-vu, n'ayant à peu près enfanté que des daubes aussi boursouflées que creuses, du genre Seven, Fight Club ou encore Zodiac. (Dans ma scrupuleuse honnêteté intellectuelle, je lui accorde toutefois une remise de peine, pour avoir été le créateur de l'excellente série House of Cards.)

Et nous sommes restés, Catherine et moi, aux prises avec la même question sans réponse : comment avons-nous pu aimer, naguère, une bouse de ce calibre ? J'aurais bien mieux fait de passer la soirée avec Boudard ou Léon Daudet…

Onze heures. – Je crois bien avoir déjà noté ce qui va suivre – sans doute lors de ma première lecture –, j'y reviens tout de même. Il est une manie à laquelle, dans ses portraits d'écrivains, Léon Daudet succombe constamment, et qui peut être touchante ou comique ou irritante, selon l'état d'esprit où l'on se trouve. Cette manie consiste, à tout propos et souvent hors de propos, à nous refourguer les membres du Félibrige qui ont bercé son enfance et sa jeunesse, en feignant de tenir les Roumanille, les Aubanel et consorts pour ce que la poésie française, voire mondiale, a produit de plus rare et de plus haut. 

Il atteint lui-même des sommets lorsqu'il évoque (ce qu'il fait presque à chaque page) le plus connu d'entre eux, à savoir Frédéric Mistral. Dans ces moments-là, le bon Léon semble la proie d'une ébriété que rien ne pourra dissiper ; laquelle le pousse, par exemple, à affirmer tranquillement que les deux plus purs joyaux de la poésie française sont Ronsard… et Mistral. Je ne dis rien pour Ronsard, mais enfin : Mistral plus grand que Villon ? Que La Fontaine ? Que Baudelaire ? Que Verlaine ou Hugo ? Qu'Apollinaire, même ? On pourrait encore lui accorder le bénéfice du doute – car, après tout, on n'est pas vraiment un “expert” en poétrie… –, s'il n'avait, çà et là, la malencontreuse idée de citer quelques quatrains mistraliens ; lesquels ne donnent aucune envie, à moi en tout cas, d'aller en lire d'autres.

Il nous replace aussi un peu trop Alphonse Daudet, qu'il n'hésite pas à jucher sur le même podium que Balzac ou Dostoïevski. Mais enfin, là, on dira que la piété filiale excuse tout.

– Affirmation d'une certaine Sonia qui tient un blog qu'elle qualifie un peu hasardeusement de “littéraire” : « Je suis régulièrement avide de romans qui me vident la tête. » À mon humble avis, c'est inutile : le travail est déjà fait, et depuis longtemps. Le dernier roman-videur-de-tête que chronique cette jeune oie s'intitule : Les Tartines sont meilleures quand on les partage à deux. Inutile, je pense, d'en dire plus.


Vendredi 27

Onze heures. – Je reçois à l'instant, via la camionnette de la Poste, le volume contenant les trois romans “Grisbi” d'Albert Simonin : il attendra que j'en ai terminé avec Boudard, ce qui ne devrait plus tarder puisque j'en suis au dernier roman du second volume : Hôpital (récit que l'auteur qualifie d'hostobiographie…). Je suis donc passé du “mitard” à la salle de soins pour tubards, ce qui, à en croire l'auteur, est à peine un progrès.

– Téléphoné tout à l'heure à ma mère, savoir si elle avait des nouvelles de notre frère et fils. Philippe doit, en principe, atterrir de Dubaï demain aux aurores, voire un peu avant, s'installer au volant d'une camionnette, passer chez nous récupérer des affaires entreposées au sous-sol depuis des années, puis filer à Fontaine-le-Dun pour faire la même razzia dans la cave de ma mère, avant de filer vers Meung-sur-Loire où vit l'une des deux sœurs de Dominique (une journée de merde, donc, que je ne lui envie pas). Comme je m'y attendais, connaissant mon frère, il n'a pas plus confirmé son arrivée auprès d'elle qu'auprès de nous. Comme dirait ma mère, justement : on le prendra quand il arrivera. S'il arrive…


Samedi 28

Neuf heures et demie. – Nous avions estimé que Philippe devrait arriver vers neuf heures, l'avion de Dubaï s'étant posé à Roissy à six heures ce matin. Sauf que… Sauf que, le bus qu'il a emprunté pour rejoindre le terminal 1, où il devait récupérer sa camionnette de location, ne s'est pas arrêté au terminal en question, celui-ci étant, pour une cause inconnue, fermé ! Du coup, Philippe – lesté de son bagage ET des boites contenant leurs trois chats… – s'est retrouvé à Paris, place de l'Opéra, où il a dû affréter un taxi… pour retourner à Roissy. Bref, on ne l'attend guère avant dix heures et demie, s'il ne trouve pas le moyen de se tromper de chemin en route.

Six heures. – Philippe nous est tombé peu après dix heures et demie et, trois quarts d'heure plus tard, il nous quittait pour se diriger vers Fontaine-le-Dun, guidé par le GPS dont était heureusement munie sa camionnette louée. Il faut dire que, finalement, il n'avait que fort peu de paquets entreposés dans nos placards, lesquels furent chargés en un clin d'œil. La seule affaire un peu délicate fut de ne pas, en ouvrant les portes de la camionnette, laisser s'échapper les trois chats qui s'y trouvaient en liberté (liberté relative, donc).


Dimanche 29

Onze heures. – Entre hier après-midi et ce matin, lu Touchez pas au grisbi : fort décevant. Au point que j'ai plutôt parcouru que lu les trente ou quarante dernières pages, las de ces allées et venues incessantes de truands falots et de putes qui ne le sont pas moins. Surtout comparé à Boudard, véritable écrivain dont je sortais à l'instant, Simonin m'a semblé tout juste apte à fournir des scénarios pour le cinéma. Le problème de ses romans – en tout cas de celui-ci que je viens d'achever –, c'est qu'il y manque Gabin, Ventura, Frankeur, etc… et les dialogues d'Audiard.

S'ajoute à mon désintérêt le fait que la lecture de Chalamov (Récits de la Kolyma) m'a définitivement guéri, il y a déjà un bon moment, de cette espèce de sotte fascination dont les petits bourgeois de mon espèce sont trop souvent la proie en face de ce qu'on appelle la pègre, ou le “milieu”.

Six heures. – Hier, Catherine m'annonçait que le colis amazonien qu'elle attendait lui serait livré aujourd'hui, dimanche. Je n'en ai évidemment rien cru, pensant à une aberration électronique, un insecte informatique, quelque chose dans ce genre. Eh bien, j'avais tort : sur les coups de quatre heures, effectivement, un couple de jeunes livreurs s'est bien arrêté devant notre portail pour nous remettre le précieux paquet. Déjà que l'Amazone ne jouit pas d'une très bonne réputation auprès des esprits les plus progressistes de notre belle patrie des droits de l'homme, si en plus elle se met à piétiner le repos dominical si cher à nos laïcards de gauche, onémal

– Il semble que je suis entré dans une mauvaise passe, en ce qui concerne mes lectures : après la déception Simonin de ce matin, ce sont successivement Arthur de Gobineau (Les Pléiades) et Jean Lorrain (Monsieur de Phocas) qui sont passés cet après-midi à la trappe – pour des raisons fort différentes, que je n'ai guère l'envie d'exposer ici tout au long. Bref, je me retrouve tout seul avec les souvenirs de Léon Daudet, et plus aucun roman en vue : la dèche.

Cela dit, voilà que, justement, Daudet me ramène Jean Lorrain sur le devant. À ce personnage dont il dit avoir “une horreur insurmontable” (Qu'on imagine le clapotement d'un égout servant de déversoir à un hôpital.), il consacre sur une page et demie un portrait “qui n'est pas dans un pot”, comme dirait Léautaud.


Lundi 30

Dix heures. – Je ne sais pourquoi, j'ai longtemps été persuadé (jusqu'à ce matin, en fait…) que les mots “imberbe” et “glabre” étaient rigoureusement synonymes. En fait, pas du tout : ils ne sont que voisins, si je puis dire. C'est en lisant sous la plume de Daudet que Nadar était “imberbe et moustachu” que m'est venu le soupçon de mon erreur. De fait, après deux brefs conciliabules avec Robert puis Littré, il m'a bien fallu convenir que si “glabre” signifie bien : sans poil aucun, “imberbe” ne veut dire que : sans barbe. Si j'avais été moins bête, j'aurais pu le deviner tout seul rien qu'en observant mieux le mot…

Avec tout ça, je ne sais toujours pas ce que je vais bien pouvoir lire, comme roman. Et pourquoi pas un mini-cycle Thomas Hardy ? Retour au pays natal, par exemple. Ou bien Le Maire de Casterbridge. Pfff !

Deux heures. – Je venais tout juste de commencer le premier des deux romans de Hardy évoqués ci-dessus, lorsque l'ange silencieux de la librairie – la postière dans sa voiture électrique – m'a apporté Ceux de Podlipnaïa, le roman de Fedor – ou Theodor – Rechetnikov (du diable si j'arrive un jour à retenir son nom, à celui-là !) dont je parlais il y a quelques jours. Je vais donc me précipiter sur le Russe, avec la voracité d'un Poutine lorgnant le Donbass.

Six heures. – On reste quand même sidéré – et amusé, aussi – de la somme considérable de délires à haute teneur en sottise que Zola a pu provoquer chez les écrivains et critiques de droite, entre 1880 et 1950 approximativement, la palme en ce domaine revenant, me semble-t-il, à Daudet et à Bloy, les deux Léon ; avec tout de même un bel et mérité accessit à Haedens, Kléber.