dimanche 31 mars 2019

Mars 2019











D'UN RELAIS & CHÂTEAUX L'AUTRE









Vendredi 1er

Dix heures du matin. – Le généreux et compatissant Anastase Sarkoff inaugure ce mois en s'avouant mortellement inquiet et profondément dégoûté. La raison de ces spasmes d'angoisse et de ces nauséeuses convulsions ? Le tsunami pédophilique qui, d'après lui, submerge littéralement l'Église – Église catholique, il va de soi. Je me pose une question sans doute idiote : qu'est-ce qu'il peut bien en avoir à foutre, lui dont les enfants n'ont probablement jamais mis les pieds à la messe, et encore moins, supposé-je, au catéchisme ? (En passant : je suis toujours gêné que cathédrale réclame une H tandis que catéchisme la refuse…). En revanche, en bon vertueux de gauche qu'il est, il a forcément mis les dits enfants à l'école publique dès leur premier âge, où ils ont été en contact avec toute une faune de surveillants frôleurs et de professeurs de gymnastique (oui : ce matin, je “cause suranné” ; ça gêne ?) mateurs de séances de douche. Mais, ça ne semble pas du tout être un problème. Il est vrai que, face aux tripoteurs de têtes blondes (synecdoque) qu'elle nourrit en son sein, l'Éduc' nat' est beaucoup plus discrète que l'Église apostolique et romaine avec les siens. Ce qui lui est rendu facile par le fait que personne n'aurait l'audace ni le mauvais goût de suspecter nos braves instituteurs et nos héroïques professeurs de menées aussi perverses. Même les moniteurs de colonies de vacances sont tous impeccablement vertueux, dès lors qu'ils sont employés par la CGT ou par le Comité d'entreprise d'EDF. En revanche, chez les scouts, je ne vous dis pas l'orgie perpétuelle…

– Commencé ce matin Le Moulin de la Sourdine : c'est toujours un plaisir, de retrouver Marcel Aymé, qui a le pouvoir de laver les cerveaux de toutes les affligeantes conneries (voir ci-dessus) qui ont tendance à s'y déposer. Comme il pleut et vente, pas très fort mais suffisamment pour constituer une excuse valable, je pense qu'il va m'accompagner une bonne partie de la journée, y compris pendant l'heure que j'aurais normalement dû consacrer à mes déambulations transcampagnardes.


Samedi 2

Dix heures. – Je pleurnichais, le mois dernier (voir le jour exact dans le journal de février), après le journal 2018 de Renaud Camus, dont je trouvais qu'il tardait à paraître : un commentateur du blog me signale ce matin qu'il est bel et bien disponible. Ce qui est curieux – et c'est pour cela que je ne le savais pas –, c'est qu'on le trouve chez l'Amazone, mais pas dans la propre librairie en ligne de l'auteur ; or, c'est là, et là seulement, que j'étais allé fureter dans les rayonnages virtuels. Enfin, le volume est commandé : livraison le 5 mars, soit mardi (si la Poste daigne…). Mardi qui sera également le jour de mon dernier scanner de contrôle annuel. si bien que si je reviens de la clinique Pasteur avec un superbe crabe, le journal de Camus risque de passer peu ou prou au second plan. On verra bien.

– Sinon, je dois dire que je ne partage qu'à moitié (et encore : au tiers serait plus exact) l'enthousiasme de Michel Desgranges pour Le Moulin de la Sourdine, qui, bien qu'agréable à lire comme l'est toujours Marcel Aymé, ne m'a pas paru un chef-d'œuvre ; j'y ai même réprimé deux ou trois bâillements dans son dernier tiers.

Deux heures. – Le journal 2017 de Camus, repris tout à l'heure, est idéal pour mes débuts d'après-midi somnolents (en général, ça s'arrangerait plutôt, entre quatre et cinq…), dans la mesure où il s'agit moins d'une lecture que d'une révision. Sans compter le fait que, de toute manière, il ne s'agit pas d'une lecture réclamant un suivi rigoureux.


Lundi 4

Dix heures et demie. – Parce qu'elle venait de relire le Jésus de Jean-Christian Petitfils, et qu'elle se trouvait plongée dans Le Royaume d'Emmanuel Carrère, livre “double-centré” sur saint Paul et saint Luc, Catherine a émis le souhait de voir le film intitulé Paul, apôtre du Christ, dont elle avait lu maint compliment. Comme de bien entendu, la dite œuvre n'était pas sur Netflix (les films que l'on aurait naturellement envie de voir ne sont jamais disponibles sur cette plateforme-là) ; qu'à cela ne tienne, les désirs de l'épouse sont des ordres : j'ai sans barguigner cassé le petit cochon rose et dépensé vingt euros pour en acheter le blu-ray, lequel est arrivé dès le lendemain, soit samedi. Le soir-même, nous nous sommes assis devant lui, avec la perspective d'une bonne soirée. Cruelle désillusion : il nous a fallu moins d'une demi-heure pour admettre que nous venions de jeter vingt euros par la fenêtre grand ouverte, le film étant à la fois sottement bavard et d'une ridicule kitscherie, laquelle se traduisait principalement par un abus des ralentis inutiles et une musique péniblement grandiloquente. Au moins, pensions-nous avant de commencer, allons-nous pouvoir nous mettre sous l'œil de beaux paysages méditerranéens ou d'Asie mineure… Là aussi, déception : cette triste daube a été réalisée “à l'économie”, tournée dans je ne sais quel sous-sol hollywoodien, et de paysages, durant l'heure où nous nous accrochâmes au navet, il ne fut point question. Je pense que le blu-ray va partir directement à la poubelle, c'est vraiment tout ce qu'il mérite. Il va être désormais difficile de nous décantonner de Netflix : au moins, là, si nous tombons sur un film ou une série nuls et non avenus, nous n'avons pas l'impression d'avoir gaspillé un argent qui aurait pu être reconverti en livres, puisque la modique somme que nous payons mensuellement (7, 90 €) nous donne un accès illimité à tous les non-chefs-d'œuvre qui pullulent en ce hangar à images animées.


Mardi 5

Neuf heures et demie. – Peu avant neuf heures, le téléphone sonne. Catherine et moi lisions au salon, je lui dis : « Pour une fois, je vais aller répondre (l'appareil était resté dans le salon télé où se trouve sa “borne”) ; au cas où ce serait la clinique… » Car j'avais rendez-vous, ce matin, dix heures moins le quart, à Pasteur, pour un dernier scanner de contrôle. Or, désormais, surtout lorsque le téléphone n'est pas à immédiate portée de main, nous laissons sonner dans le vide, sachant qu'il y a neuf “chances” sur dix pour qu'il s'agisse d'une publicité. Bien m'en a pris car ce n'en était pas une : « Monsieur Goux ? Ici le scanner de la clinique Pasteur… » [C'était la première fois qu'un scanner m'appelait au téléphone : j'étais un peu ému, forcément.] C'était pour me dire que la machine en question étant en panne, il n'allait pas être possible de, etc. Le scanner parlant a commencé par m'assurer que je pouvais me rendre à la clinique Bergouignan, où je serais “pris en charge” à l'heure prévue de mon rendez-vous à Pasteur : je n'en ai évidemment pas cru un mot, prévoyant que l'imprévu – si je puis dire – allait totalement désorganiser les services de la clinique de remplacement. J'ai donc opté pour la seconde branche de l'alternative, qui consistait à prendre un nouveau rendez-vous à Pasteur, lequel a été fixé au 30 avril prochain. Et, après ça, il va encore se trouver des grincheux pour prétendre qu"'il ne se passe rien dans ma vie : qu'est-ce qu'il leur faut de plus ? L'amusant est que, raccrochant le téléphone, j'ai éprouvé durant quelques minutes une délicieuse sensation de vacances imméritées.

– Le journal 2018 de Renaud Camus est arrivé ce matin, par porteur spécial. Je trouve son titre moins bon (mais il faudra voir à la lecture) que celui du précédent : L'Étai contre Juste avant après en 2017. D'un autre côté, il permet davantage d'astuces idiotes : L'étai meurtrier, l'étai en pente douce, souviens-toi l'étai dernier, etc.

Trois heures. – Je viens de lire une centaine de pages de ce journal 2018. Ce qui était déjà nettement sensible dans celui de l'année dernière (et peut-être aussi celle d'avant, mais je ne suis pas remonté si loin), se confirme : alors qu'avant Camus abordait de nombreux sujets à parts à peu près égales, désormais tout ces centres d'intérêt, artistiques ou autres, ont été presque exclusivement remplacés par le Grand Remplacement, si je puis ainsi m'exprimer. C'est-à-dire que, tout comme le peuple français dans sa vision des choses, ces sujets anciens n'ont pas été totalement éliminés de son journal (il continue d'aller dans les musées, de courir les châteaux et d'arpenter les chemins), mais ils ne subsistent plus qu'à titre résiduel, dans les marges, plus ou moins écrasés par le mastodonte qui a tout envahi, tout colonisé. Il y a là quelque chose de très perturbant pour le lecteur, pour peu que ce lecteur soit moi. Car d'un côté il se trouve d'accord sur le fond des choses, sur les dégâts profonds – et sans doute, de l'avis de ce lecteur, d'ores et déjà irréversibles – causés par l'invasion arabo-africaine, ou l'ayant favorisée, mais par ailleurs, il ne peut se résoudre à croire que cette “clé” soit devenue capable d'ouvrir absolument toutes les portes, se soit transformée en une sorte de sésame de la compréhension universelle, l'alpha et l'oméga de l'ensemble du monde occidental.

(Catherine me fait signe, de la maison, que l'heure de la promenade est venue : je tâcherai de revenir plus tard sur mon sujet du jour ; peut-être seulement lorsque le volume aura été entièrement lu.)


Mercredi 6

Dix heures. – En tournant, tout à l'heure, la dernière page du journal 2018 de Camus, je me suis dit que ce serait sans doute le dernier volume que je lirais (ce qui ne m'empêchera pas, à l'occasion, de reprendre tel ou tel des anciens “opus”), tant l'obsession grand-remplaciste a presque tout envahi. Et puis, je me suis rappelé m'être dit exactement la même chose l'année dernière, après lecture de la cuvée 2017. Comme quoi, il n'est pas si facile de se désintoxiquer d'une drogue, qu'elle soit littéraire ou banalement chimique. D'autant que, malgré ce cancer grand-remplaciste, abondamment métastasé, il reste encore, pour éveiller l'esprit, de nombreux paragraphes, parfois des pages entières, qui, à eux seuls, se dit-on, méritaient d'être lus et, donc, achetés. Sinon, sur un plan tout à fait anecdotique, les amours (métaphoriques…) entre Camus et Jérôme Vallet semblent avoir été au beau fixe durant toute l'année écoulée ; ce qui ne laisse pas de me faire sourire, lorsque je me souviens de ce que le premier disait, il y a quelques années, de l'horripilation que provoquait chez lui le second. C'est un peu comme dans les séries télévisées américaines : on sait dès le début que ces deux personnages amis (ou alliés ou complices, etc.) vont finir par s'entretuer ; mais sera-ce dès le troisième épisode ou seulement à la fin de la saison ? Et qui des deux prendra l'initiative ? C'est tout l'enjeu du suspense. La seule chose qui ne soit l'occasion d'aucun suspense, c'est la tuerie elle-même. Cela dit, je ne souhaite nullement que  brouille et fâcherie il y ait effectivement. À vrai dire, je m'en fiche un peu. (Mais alors, pourquoi en parles-tu, bougre d'âne ?)

Deux heures. – Le lundi 26 novembre, Camus commence ainsi son entrée du jour : « Je serais curieux des mécanismes cérébraux qui engendrent la faute de frappe. Par exemple, je suis incapable d'écrire correctement, du premier coup, novembre […] j'écris chaque fois novemebre. Le e superfétatoire est un peu baladeur, quelquefois c'est novembere, novembree, mais presque toujours c'est novemebre. Pourquoi ? » Dans le paragraphe suivant, Camus dit qu'il y a d'autres mots encore, sur lesquels il bute de la même façon. Et il en vient à citer résultat : « Pourquoi tapé-je, une fois sur deux, trois fois sur quatre, résulat, ou réstulat, ou réslutat ? » Je suis moi-même (mais peut-être est-ce tout le monde ?) affligé d'un certain nombre de ces “mots butoirs”. Et, parmi eux, j'ai en commun avec Camus ce damné résultat. Sauf que, chez moi, il ne prend qu'une seule forme fautive, toujours la même : résultata. Et cela, en effet, entre une fois sur deux et deux fois sur trois.

Dans ce domaine – tout à fait anecdotique, certes –, le plus étrange qu'il me soit arrivé remonte à une cinquantaine d'années, lorsque j'étais en classe de quatrième, ou à la rigueur de troisième. À cette époque – je ne sais ce qu'il en est aujourd'hui –, les élèves étaient astreints à des travaux écrits, que l'on appelait des “devoirs” ; devoirs exécutés à la maison ou bien “sur table”, c'est-à-dire en classe, sous la surveillance plus ou moins vigilante du professeur. Il était de règle, d'écrire son nom et son prénom, dans cet ordre, en haut et à gauche des copies que l'on noircissait tant mal que bien. Or, à un moment, du jour au lendemain, je me suis mis à écrire là : Goux Dididier au lieu de Goux Didier. Et ce, au moins trois fois sur quatre. Cette incongruité a duré plusieurs semaines, avant de disparaître aussi brusquement qu'elle était advenue, et n'est plus jamais revenue depuis.

En tout cas, je fus bien aise de constater que Camus pouvait être en butte aux même aberrations dysgraphiques que moi : on se sent partiellement excusé de ce voisinage. Et je note aussi qu'il a su résister à la tentation d'attribuer cette bizarrerie au remplacisme global, ce couteau suisse de la pensée.

Trois heures. – Autre chose qui finit par devenir cocasse, dans le journal de Camus, par prendre des allures de running gag, c'est son ébahissement lorsque l'un de ses touittes suscite chez nombre de ses lecteurs des protestations indignées, voire des tombereaux d'insultes se déversant sur sa tête, simplement parce que ceux-ci ont compris tout de travers ce qu'il venait de dire, voire franchement son exact contraire. De démontrer alors à son journal que sa phrase était parfaitement claire pour qui sait lire le français, qu'aucune ambiguïté n'était même envisageable, etc. Et, bien entendu, dans pratiquement tous les cas qu'il cite il a entièrement raison. On a simplement envie de lui rappeler une chose essentielle : Monsieur Camus, vous êtes sur Twitter. C'est-à-dire dans une sorte de cloaque à ciel internétique ouvert, en lequel au moins 80 % de la faune qui s'y ébat sont de pitoyables pantins sinon tout à fait anencéphales, du moins gravement dyslexiques, bien incapables en effet de comprendre la plus innocente de vos subtilités de langage, quel que soit l'effort que vous pensez faire pour vous mettre à leur portée. (Je sais de quoi t'est-ce que j'cause : j'ai pu observer assez longuement quatre ou cinq spécimens de ce genre d'humanoïde lorsque je lisais scrupuleusement tous les commentaires flasques et vitreux dont ils se soulagent du matin au soir dans la fosse d'épandage d'Anastase Sarkoff.) On a l'impression de se trouver devant un homme (je suis revenu à Camus) qui, après avoir passé la journée à patauger dans une mare de ferme, serait stupéfait, rentrant chez lui le soir, de découvrir quelques traces de boue sur ses richelieus. Tout cela posé, il reste que, pour ce que j'en ai lu, et pas seulement dans ce journal-ci, les touittes de Renaud Camus valent très souvent la peine d'être découverts et savourés. Mais bon : margaritas ante porcos et toutes ces sortes de choses, quoi.


Jeudi 7

Trois heures. – Commencé à lire Pirandello (théâtre), ce que je n'avais encore jamais fait, Dieu sait pourquoi. Je vais probablement, un de ces jours, commander le volume contenant la totalité de ses nouvelles : on verra ça quand le nouveau “mois carte dorée” aura commencé. J'ai parallèlement repris Après l'histoire de Philippe Muray : c'est un excellent antidote au journal de Camus, dans la mesure où, retrouvant notre monde tel que décrit et disséqué par le premier, on se sent passer très vite l'envie de gémir sur sa perte avec le second. Mais, évidemment, ils ont en réalité raison tous les deux : question de point de vue, de placement de la caméra.

– Voilà bien une semaine maintenant que le vent qui souffle avec force et constance nous empêche, Catherine et moi, de partir marcher dans la campagne, hors, un jour sur deux, un rapide aller-retour jusqu'au terrain de football afin que Charlus puisse désankyloser un tant soit peu.

Cinq heures. – Au bout du compte, après avoir lu, à la suite l'un de l'autre, Camus et Muray (un prophète de synthèse : Camuray…), on en arrive à se dire que la seule alternative qui demeure, concernant notre avenir proche, est la suivante : La fête va-t-elle se dissoudre dans l'islam ou l'islam dans la fête ? Dans les deux cas, il convient de se dépêcher de mourir.


Vendredi 8

Trois heures. – Catherine m'apprend à l'instant la mort de l'un de nos cousins communs, Alain Alphonzair : cancer, évidemment. Il devait avoir un an ou deux de moins que moi, si je me souviens bien. Il était le benjamin de son père, Pierre, lequel était lui-même le demi-frère aîné de nos pères respectifs, à Catherine et à moi, Serge et Daniel Goux. Du reste, bien que l'aîné (il était, je crois, de 1923), c'est lui qui, des trois frères, est mort le dernier, à plus de 90 ans, toujours si j'ai bonne mémoire. Il y avait belle lurette que je n'avais vu aucun membre de cette branche-là de la famille. Je crois bien que, la dernière fois, c'était à l'enterrement de la mère de Catherine, c'est-à-dire à la toute fin des années 90.

Sept heures. – J'ai commis une erreur tout à l'heure, Alain n'était pas le benjamin de la fratrie : une Sylvie est arrivée un an ou un an et demi après lui. Et, tandis que Catherine était occupée à parler de cela avec ma mère, au téléphone, je me suis avisé que, de toute ma flopée de cousins et cousines, aussi bien paternels que maternels, il était le premier à mourir, si l'on excepte Gérard, le frère puiné de Catherine, mort dans sa prime enfance, c'est-à-dire voilà plus de soixante ans.


Dimanche 10

Neuf heures du matin. – Nous attendons Rémi Usseil pour le déjeuner. Afin d'éviter la presse des acheteurs de croissants et de petits-gâteaux-du-dimanche, je suis descendu chercher du pain dès sept heures. J'ai bien fait : dans Pacy désert, je me faisais l'effet d'être l'unique survivant d'une catastrophe, virale ou nucléaire, survenue pendant la nuit. Enfin, l'un des deux survivants, l'autre étant la jeune boulangère qui m'a servi.

– Hier, deuxième tontine de la saison, effectuée en prévision de la pluvieuse semaine qui semble s'annoncer.


Mardi 12

Midi. – Les projets d'excursion ont brusquement changé hier : plus question d'aller bivouaquer à Salers vers la fin de mai, mais plutôt, à la même époque, du côté de Nyons. Pourquoi Nyons ? Je ne sais pas trop, en réalité. Mais pourquoi pas, au fond ? Pour ce que j'en ai à faire… L'avantage est que nous serions vraiment voisins des Pluton et qu'organiser une rencontre serait alors très facile ; l'inconvénient est que nous ne verrions pas Pascale et Pierre, nos Sanflorains d'élection. L'autre inconvénient est que je ne me sens plus capable d'abattre en une seule fois les quelque 750 kilomètres nous séparant de cette sûrement charmante petite bourgade ; du coup, il faut prévoir deux escales hôtelières, à peu près à mi-chemin, une à l'aller, l'autre au retour. Ce devrait être Moulins dans un sens et Semur-en-Auxois dans l'autre. Donc : quatre “nuitées” pour à peine deux jours sur place. Cela dit, on n'y est pas encore…


Mercredi 13

Onze heures. – Parce qu'il est prévu que, descendant vers le Sud, nous fassions une escale dans l'Allier (oui, oui, la menace se précise…), j'ai, par association d'idées, par “sentiment géographique”, ressorti le volume de la Pléiade consacré à Valery Larbaud. J'y ai relu, hier, une partie de Barnabooth (poésies et journal intime) et, ce matin, Beauté, mon beau souci, dont je n'avais aucun souvenir ; tellement aucun, même, que je me demande si je l'avais jamais lu. Bien bel écrivain, en tout cas, que ce Larbaud (et j'ai l'air de l'innocent qui, levant les yeux, s'avise soudain de l'existence de la lune…).


Vendredi 15

Dix heures. – « Aujourd'hui, dans le monde entier, les étudiants sont en grève pour le climat. – Oui, et ? – Et rien. Mais je trouve que Muray nous manque beaucoup. – En tout cas, lui, il manque beaucoup de choses amusantes. »

– Sinon, ce matin, chez mes amis progressistes, on tente d'ironiser sur les démêlés d'un certain Castaner (j'ai cru comprendre qu'il était ministre de quelque chose), que mes ex-confrères de la presse dite people auraient surpris dans une discothèque en compagnie d'une femme qui n'est pas la sienne et qui a l'âge d'être sa fille. Pour l'impeccable Anastase Sarkoff, c'est un juste retour de bâton, dans la mesure où ce même Castaner semble n'avoir jamais hésité à parler de sa vie privée, familiale, etc. dans Paris-Match. Donc, d'après le vertueux Anastase, si l'on accepte ne serait-ce qu'une fois de parler à un journaliste, on n'aura plus le droit, ensuite, de protester si une douzaine d'autres vient fouiller vos tiroirs et vos corbeilles à papier. Mais le plus comique est la réaction d'une de ses fidèles commentatrices, qui signe Sylvie 75 et qui œuvre, le plus souvent, dans la déploration niaise :

« En agissant ainsi dans un lieu où un ministre de l’intérieur ne peut ignorer les risques d’être pris en photo et les répercussions , il a méprisé sa famille.
En faisant ce genre d article la presse people a également méprisé non pas Castaner mais sa famille. Ce genre de presse fait beaucoup de victimes silencieuses…un reflet de la société actuelle!
Meme indignité … »

Cet attachement sanglotant à la pauvre famille du monstre qui l'a bafouée (et sûrement en émettant un rire sardonique), on le dirait venu d'une bigote du XIXe siècle, qui aurait troqué la place de l'Église contre celle du Colonel-Fabien. Car, bien entendu, notre chaisière post-moderne, notre punaise de cellule rouge, cette brave Sylvie se réclame bruyamment du communisme, cet humanisme qui a largement fait ses preuves, comme on sait.

Cinq heures. – Eh bien voilà, les dés ont roulé, les jeux sont faits : je viens de passer une heure à faire des réservations d'hôtels tous azimuts ; plus exactement dans trois azimuts bien précis : Moulins (ici), Nyons () et Semur-en-Auxois (relà). Et je dois dire que, finalement, l"idée de ces micro-vacances commence à me plaire assez ; d'autant plus qu'elles nous donneront l'occasion d'un dîner avec les Pluton. Tout cela se déroulera entre les 23 (Saint-Didier, mais c'est un hasard…) et 27 mai.


Samedi 16

Dix heures. – Ils s'y sont mis à deux, pour me marabouter. Michel Desgranges, d'abord, qui, le mois dernier, lors de notre déjeuner chez lui, me disait avoir plus ou moins envie de rouvrir Céline, lu intégralement en sa jeunesse et plus repris depuis lors ; Philippe Muray ensuite, qui lui consacre plusieurs des textes de ses Mutins de Panurge, deuxième volume de ses Exorcismes spirituels (édités par Michel Desgranges, en plus…), que j'ai entrepris de reparcourir, assez paresseusement je dois le dire. Bref, j'ai soudain décidé, tout à l'heure, entre réveil et petit-déjeuner, de retenter l'ascension du massif formé par les trois derniers romans dudit Céline, à savoir D'un château l'autre, Nord et Rigodon. Je dis “retenter” car, la dernière fois, qui remonte à quelques années – mais pas tant que ça – je me souviens très bien d'avoir renoncé à peu près à mi-pente, c'est-à-dire vers le milieu de Nord. On verra bien ce qu'il en est cette fois-ci. Du reste, je ne dois pas être un très bon lecteur célinien, car je suis à peu près sûr de n'être pas venu non plus à bout des deux volumes de Guignol's band.

– Ce dont je suis venu à bout, en revanche, hier, et avec bien de la peine et de l'ennui, c'est de mon second train de “signes lucratifs” du mois : voilà un an que cela dure et, de plus en plus, je dois me cramponner comme un désespéré à la perspective du “lucratif” pour parvenir à produire les “signes”. Mais enfin, il faut bien financer nos dispendieuses escapades…


Dimanche 17

Midi vingt. – Je me suis donc, dès avant l'aurore, et si je puis dire, lancé dans Céline. Mais comme, décidément, il s'agit plutôt d'une boisson d'homme, j'ai décidé d'y aller par petites gorgées : pas plus de cinquante pages chaque matin, ai-je prudemment déterminé. Avec peut-être, on verra, une petite rincette l'après-midi, si j'ai bien supporté le dosage matutinal. Entre temps, on lira des choses moins violemment capiteuses, histoire de se désenfiévrer la cervelle.

(Depuis ce matin, les giboulées de pluie ne cessent que pour laisser la place à leurs cousines grêleuses. Ce n'est pas encore aujourd'hui qu'on ira endommager les chemins de nos coups de talons.)


Lundi 18

Onze heures. – Ce matin, temps calme et ciel azuroïde : aucune excuse pour ne pas se remettre à la marche quotidienne, abandonnée depuis plus de deux semaines ; ce que fis donc. Bien entendu, je n'avais pas fait cinq cents mètres en direction de la Ferme de l'Hôpital que les nuages arrivaient, poussés par un vent gaillard et transperçant sans la moindre difficulté le mouton que j'avais jeté sur mon dos. Mais enfin, “un coup parti”, comme dirait Catherine…

– À propos de Catherine, elle a décidé d'annuler sa petite équipée espagnole en solitaire ; d'une part parce qu'elle aurait été trop rapprochée à son goût de notre petite virée dans le Midi plutonesque, et aussi parce, pour des raisons purement administratives, son frère ne pourrait pas aller la chercher en voiture à Perpignan. C'est alors que je me suis entendu, à ma propre consternation, lui proposer de remettre le périple catalan à l'automne et que nous y allions ensemble en voiture, ce à quoi elle ne songeait nullement. C'est ce qui s'appelle : mettre de soi-même la tête sur le billot. Évidemment, elle a sauté à pieds joints sur l'occasion, tout juste si elle n'a pas battu des mains ni sauté en l'air ; bref, j'étais fait comme un rat.  Il fallait, en plus, prévoir deux étapes, comme pour le Midi, vu qu'il n'est pas question que je rallie la Catalogne d'une seule traite. Et, donc, m'appuyant sur le mauvais et très hypocrite prétexte que nous serons, sur place, hébergés gratuitement par Christian et Roselyne, j'ai décidé de soigner les étapes en question. La première, à l'aller, aura lieu à Saint-Flour, sans doute ici, ce qui nous permettra de convier Pascale et Pierre à dîner, transformant ainsi l'obligation en plaisir. Au retour, la halte se fera aux environs de Clermond-Ferrand, probablement . Et toutes ces réjouissances auront lieu entre la dernière semaine de septembre et la première d'octobre, histoire de profiter des premières teintes automnales. Il est vrai que, d'ici là, il peut se produire une quantité de choses qui rendraient caduc ce petit  projet.

– Incité par Muray, j'ai ressorti de son rayon le volume des œuvres complètes de Flannery O'Connor, livre qui nous avait été offert par le Père B., que nous ne connaissions pas du tout alors, à l'occasion de notre mariage religieux, en octobre 2010… si ma mémoire ne me défaille pas trop. Le programme pour les jours à venir est donc celui-ci : deux heures de Céline le matin au saut du lit, puis l'Américaine.


Mardi 19

Deux heures. – 63 ans dans cinq heures. Forte incrédulité face à une aussi incroyable bouffonnerie. Mais il faut bien, tout de même, faire comme si c'était vrai, afin de ne pas trop inquiéter les populations alentour. Donc, imperturbablement, jouer à l'homme, et même au vieux monsieur. S'entraîner sans mollir ; répéter le rôle en silence ; penser à se tenir voûté et à trembler légèrement des mains. D'autres choses encore, nombreuses, mais que par chance on oublie vite, vu que l'on travaille dur son alzheimer.

Sept heures vingt. – Rapide conversation avec ma mère, il y a une demi-heure. Elle me dit d'abord qu'elle se souvient mieux de ma naissance que de celles de mon frère et de ma sœur (“Peut-être parce que tu étais le premier »…), elle me cite le nom de la clinique, de la rue où elle était et du médecin qui l'a accouchée – et que j'ai le regret consterné d'avoir déjà oubliés : il aurait fallu que je galope à ce clavier. Mais surtout, elle me dit qu'elle va “se prendre un petit apéro, pour célébrer l'événement” (elle ne dit pas “célébrer”, c'est un mot à moi, pas à elle). Et, aussitôt, je l'imagine (non : je la vois), dans son salon de cette maison à quoi rien ne la rattache, devant son verre de porto ou de suze, dans un silence qui m'effraie, convoquant ses ombres personnelles, et la première de toutes : mon père (j'entends le silence qui doit bourdonner à ses oreilles, je l'entends), si jeune, si beau, si loin, si présent. C'est ma naissance, à quoi je ne puis rien, qui, en ce moment même, la plonge dans des abîmes de mémoire qui peuvent être aussi bien miraculeux qu'insupportables. Je n'ai pas le courage de l'imaginer plus que cela. D'une certaine manière, je m'en veux de lui infliger cette soirée : je l'y vois très bien et ne pourrai jamais l'y rejoindre.


Mercredi 20

Cinq heures. – Troisième tontine de la saison. – Et à part ça ? – À part ça, rien.


Jeudi 21

Midi. – Depuis hier, “ça cause religion” chez notre consternant ami Anastase. C'est évidemment l'occasion d'une déferlante de stupidités sans nom, comme seule la religion, justement, est capable d'en susciter chez ses opposants rabiques. Je conseille vivement la lecture des commentaires (le billet lui-même ne dit rien et flotte dans les limbes de l'incompréhensible) : c'est quelque chose, dans le genre abruti trépignant ; même Élie Arié en devient idiot (moins que les autres, évidemment, mais ce n'est pas mettre la barre bien haut), sans doute par capillarité (il faut maintenir le cap hilarité…). C'est quand je vois, entends, lis, ce genre de pitoyables et répulsifs guignols que j'ai honte d'être incroyant, c'est-à-dire, d'une certaine façon, comme eux.


Dimanche 24

Dix heures. – Le programme de lecture “tripartite” auquel je me tiens depuis plusieurs jours me convient parfaitement, en ce que je le trouve très équilibré. Trois phases, donc : 1) Le matin au réveil, Céline – en ce moment Nord ; J'en lis entre cinquante et cent pages, puis je le referme, de peur que l'espèce d'ébriété que fait naître le fleuve en crue de son style ne me rende totalement inapte à tout autre genre d'activités. 2) Pour dessaouler, je me réfugie alors dans les Origines de la France contemporaine de Taine, lequel, par son écriture classique, me remet tant soit peu les pieds sur terre et la tête à l'endroit. 3) Enfin, l'après-midi, c'est Flannery O'Connor qui prend le relai, car il est temps, alors, pour le lecteur, de se soucier un peu des problèmes de son âme, de la grâce et de la damnation. Lorsque j'en aurai fini avec Miss O' je passerai sans doute à Édith Wharton, dont je viens de recevoir un volume contenant quatre ou cinq de ses romans.

– Sinon, Rémi Usseil et son illustrateur, Nicolas Doucet, ont lancé leur campagne de crowdfunding, puisque l'on dit parait-il ainsi, afin de financer l'édition de leur ouvrage commun, Le Chevalier au Cygne. Il y en a vraiment pour toutes les bourses, puisque les “packs” s'échelonnent de 12 à 350 €. Impériaux, Catherine et moi avons souscrit pour celui à 250, moitié par amitié, moitié parce que Catherine voulait absolument avoir un dessin à l'encre sépia, lequel n'est proposé que dans les packs-de-riches.

– Le forum de l'in-nocence semble être en état de mort clinique : pas de nouveau “fil” depuis près de deux mois, et tarissement de toutes les discussions en cours. Même le logorrhéique Francis Marche reste muet, ce qui est tout à fait inquiétant. Enfin : inquiétant pour eux. Face aux événements de Christchurch, et au fait que le tueur ait invoqué le Grand Remplacement, je m'attendais tout de même à quelques réactions de ce côté-là… et rien. Découragement ? Effet de sidération ? Grand embarras ? Tactique ? Simple prudence ? Je trouve ce silence difficilement compréhensible. D'un autre côté, je n'y pense pas du matin au soir non plus…


Lundi 25

Dix heures et demie. – Le Père Ubu règne en maître sur l'administration française : c'est une chose de le savoir, une autre de le toucher du doigt. Ce matin, j'ai fait l'ouverture de la mairie de Pacy-sur-Eure, pour qu'y soit renouvelée ma carte d'identité – 12 ans d'âge, comme un single malt. J'étais muni de tout ce qu'il fallait comme documents et formulaire dûment renseigné. Première aberration : toutes les cartes d'identité françaises ont vu leur durée de vie prolongée de 10 à 15, sans avoir besoin d'être changées (pourquoi, d'abord ?)… mais ça ne vaut pas pour les pays étrangers, y compris ceux faisant partie de leur stupide Union européenne. Il aurait été si difficile, pour l'administration française, d'avertir ses homologues unionées que, désormais, etc. ? Il faut croire, puisque cela n'a pas été fait. Seconde aberration : si l'on veut se faire établir une nouvelle carte alors que l'actuelle a moins de quinze ans, il est obligatoire de justifier d'un voyage à l'étranger (là, ça tourne à l'Union non plus européenne mais soviétique). Moi, à la dame de l'accueil : « Mais je ne peux rien justifier, je vais voir la famille… » Elle : « Dans ce cas, il faut rédiger une attestation sur l'honneur, comme quoi vous devez vous rendre en Espagne… sinon, la préfecture vous la refusera. » Moi (ayant commencé à me parjurer par écrit) : « Indiquer le mois est suffisant ? – Ah, non, Monsieur, il faut des dates précises ! » J'ai donc été contraint  de m'inventer un voyage destiné à rester fictif, du tant au tant de juin prochain, alors que je ne compte me rendre en Espagne qu'en septembre ou octobre. Ma nouvelle carte d'identité – si tout se passe bien – devrait être prête dans cinq à six semaines, ce qui, compte tenu de tout le reste, m'a paru un délai presque raisonnable. Je continue cependant à me poser cette question aussi simple qu'insoluble : comment en est-on arrivé là ?


Mardi 26

Midi. – Il y a un moment, terminant ma marche, je croise “Madame Husky”, bien sûr accompagnée de l'animal d'où elle tire auprès de nous son nom. Elle, après les salutations d'usage : « Il ne fait pas chaud, dès que le soleil se cache ! » En effet, il se trouvait alors, cet astre, derrière un modeste nuage blanc. Moi : « Oui, on sent bien qu'on n'est encore qu'en mars… » Puis, me trouvant un peu sec : « Déjà, on n'a plus le vent d'hier… » Elle : « Ah, oui ! hier, je me suis dit que ça allait recommencer. Qu'est-ce qu'ils nous agacent, alors ! » Je n'ai pas su qui pouvaient bien être ces “ils” qui avaient fait exprès de réactiver le vent à seule fin d'agacer Madame Husky. La Sainte Trinité ? Les divinités de l'Olympe ? Les adjoints d'Éole ? Les gens de Météo France ? Puis, je me suis avisé que, où j'avais entendu “ils”, elle avait peut-être dit simplement “il”. Ce qui n'arrangeait rien : qui était ce “il” solitaire ? Dieu en personne, mais réduit cette fois à une seule ? Emmanuel Macron ?  Un quelconque ministre des Intempéries dont on m'aurait caché la nomination ? Le réchauffement climatique ? Le trou dans la couche d'ozone ? Le grand capital mondialisé ? Le complot américano-sioniste ? À ce stade de dérive cérébrale, j'ai préféré m'arrêter de penser.

Sept heures. – Finalement Céline, c'est comme toutes les drogues : si on veut que l'effet perdure, l'accoutumance venant, il faut augmenter les doses. Aujourd'hui, j'ai lu quasiment d'une traite les 350 dernières pages de Nord… et j'ai bien hâte d'être à demain matin pour me lancer dans Rigodon. J'en suis tout épaté moi-même.


Mercredi 27

Midi. –  Intense rigolade, ce matin, en découvrant les aveux de Cesare Battisti, concernant les quatre meurtres pour lesquels il a été condamné en Italie, mais dont les grandes âmes de par chez nous ne voulaient pas entendre parler, chacun se prenant pour le Zola de ce nouveau Dreyfus, à commencer par la pitoyable Fred Vargas, qui s'est même fendue d'un opuscule afin de démontrer la parfaite innocence de son assassin chéri. Bien entendu, on attend d'une minute à l'autre les plates excuses de tout un tas de vertueux indignés, du sénile Guy Bedos au non moins sénile Philippe Sollers, en passant par la consternante Anne Hidalgo, le nullissime Dan Franck, la pauvre Miou-Miou et quelques autres de même importance qui, tous, ont fait partie de son comité de soutien. Leur amour de la vérité et leur sens de l'honneur sont tels qu'on voit mal comment ces consciences inaltérables pourraient ne pas se livrer à un retentissant mea culpa. Si besoin est, on leur fournira la cendre et la robe de bure.


Jeudi 28

Deux heures. – Invasion double, aujourd'hui : pendant que la femme de ménage occupe la maison, les plombiers squattent le sous-sol (un problème de fuite à la chaudière, entièrement de leur fait puisque datant de leur récente “révision”). Autant dire que, confinés dans la Case, nous n'en menons pas large et avons bien à cœur de nous faire oublier autant que possible.

– Notre cerisier est en train de se transformer en véritable HLM – ou en camp de réfugiés, si on a la tripe misérabiliste. En plus du couple de mésanges charbonnières qui s'est installé dans le nichoir accroché au tronc, deux tourterelles font leur nid plus haut, à l'une des fourches de branches, tandis que, sur la gauche de l'arbre, c'est une paire de pigeons qui est occupée à faire la même chose. Tout cela en plus des mésanges bleues qui bâtissent dans le nichoir du petit volet, et des charbonnières qui les imitent dans celui du grand volet. Pour l'instant, le nichoir du grenier semble encore inoccupé.

– Lectures inchangées : Céline le matin (Rigodon) et Miss O'Connor l'après-midi (Et ce sont les violents qui l'emportent + la correspondance)

Cinq heures. – Appel téléphonique du Père B., pour nous informer de sa nouvelle affectation au sein de l'Église, mais aussi pour nous dire qu'il allait sans doute se retrouver maître d'un petit bouvier bernois et, donc, nous demander quelques renseignements sur cette race de chiens que nous sommes censés bien connaître. La coïncidence est frappante, dans la mesure où le Père B. et nous nous téléphonons très rarement, et qu'il le fait précisément lorsque je suis replongé dans le volume de Flannery O'Connor, offert par lui à l'occasion de notre mariage religieux, alors que nous ne nous connaissions nullement. Je lui ai fait promettre de nous rappeler dès qu'il aurait pris possession de l'animal : nous organiserons alors une petite équipée dans le Cher, afin de les voir tous les deux, le prêtre et le chien. « Vous viendrez le baptiser au sancerre ! », a conclu le premier en parlant du second. Nous n'y manquerons pas.


Vendredi 29

Quatre heures. – Je comptais fermement, hier, ou à défaut ce matin,  recevoir la juste rétribution de mes petits écrits lucratifs rédigés et rendus en février : nib de braise, comme aurait dit Aristide Bruant. J'ai aussitôt expédié un himmel à mes puissances tutélaires pour m'inquiéter de cette absence de bon argent : nib de réponse. J'avais signé mon appel au secours : Didier G., futur clochard. C'est évidemment très exagéré, mais enfin, je trouve cette absence de paiement un peu irritante, surtout de la part de gens qui, depuis plus d'un an que nous travaillons l'un pour les autres, se sont toujours montrés fort scrupuleux en ce domaine, ce qui est rien moins que courant dans la presse. Nous relancerons ce petit monde lundi, si aucune pluie d'or ne s'est déversée sur ma tête d'ici là.

– Je continue à lire les nouvelles de Miss O'Connor avec un grand plaisir, même si certaines d'entre elles me demeurent assez énigmatique. Mais sans doute cette énigme elle-même fait-elle plus ou moins partie du plaisir.

– Mort d'Agnès Varda : ni chaud, ni froid.


Samedi 30

Onze heures. – Grand chamboulement dans nos projets d'escapades furtives. Plutôt que septembre, il est maintenant question que nous nous rendions en Catalogne, chez Christian et Roselyne, dès le mois de juin. Mais, du coup, voilà qui m'oblige à annuler (c'est fait) toutes les réservations laborieusement mises en place par le gars moi-même, en vue de l'expédition à Nyons, avec étape à Moulins, puis à Semur-en-Auxois au retour ; et aussi, malheureusement, à nous priver du dîner prévu avec les Pluton. En revanche, il se dessinerait, pour septembre, un projet de séjour en Bretagne, à Loudéac puis dans le Morbihan, dans les fiefs familiaux de Nicolas et de sa sœur Hélène, laquelle a noué des liens artistiques (elles dessinent toutes les deux) avec Catherine. Bref, tout cela devient fort compliqué. Mais, heureusement, ce n'est pas moi qui suis chargé de démêler les fils de la pelote : tout ce qu'on me demande c'est, une fois les décisions prises, de réserver les hôtels et, éventuellement, les restaurants.

– Terminé Rigodon – qui m'a semblé moins réussi que Nord, moins “épique” – ce matin ; demain dès avant l'aube (on passe à l'heure dite “d'été”), j'attaquerai Guignol's Band.


Dimanche 31

Dix heures, heure “d'été”. – Conclusion, sans doute provisoire, de nos pérégrinations oniriques : nous devrions être en Catalogne espingote entre le 7 et le 9 juin prochain. Avec escale à Saint-Flour le 6 (sans doute ici) et autre escale aux alentours de Clermont le 10, lundi de Pentecôte (probablement ). Avec l'espoir que, lors de notre étape sanflorine, Pascale et Pierre, nos Auvergnats de référence, seront libres d'être nos hôtes le temps du dîner. Mais, évidemment, comme neuf semaines nous séparent encore de cette joyeuse épopée, le programme a le temps de changer vingt fois. Vraiment, même sans bouger d'un orteil, on ne peut pas dire qu'on s'ennuie ici.

vendredi 1 mars 2019

Février 2019










À L'AFFICHE DES TROIS DAUDET








Vendredi 1er

Quatre heures. – Catherine vient de partir rechercher Sa Majesté Charlus chez la toiletteuse de Pacy. Dans une dizaine de minutes, je devrais voir arriver un chien méconnaissable car réduit d'un bon tiers par la perte de sa toison proliférante.

– La neige fond rapidement, et ce n'est certainement pas moi qui le lui reprocherai.

– Je ne crois pas avoir dit que nous avions plus ou moins renoncé à notre projet initial, celui de louer un gîte pour une semaine entière à Salers. À  la place, nous songeons plutôt à n'y aller passer que deux jours (deux jours “pleins”, ce qui veut dire trois soirées), mais  à l'hôtel. Pour le moment, deux établissement tiennent la corde : celui-ci et celui-là. Personnellement, j'aurais comme une petite préférence pour le second. Il faudrait, si tout cela se réalise, que nous soyons là-bas le vendredi et le samedi, de façon à ce que Pascale et Pierre aient le loisir de venir de Saint-Flour passer une des deux journées avec nous, afin de nous offrir la visite guidée que l'impéritie de la DDE locale a rendue impossible lors de notre précédent séjour cantalien. Il faudrait voir aussi avec les Pluton s'ils pourraient être de la partie et nous rejoindre au même hôtel, ainsi que nous l'avions fait à Nohant, voilà un an ou deux (au moins deux, maintenant que j'y songe : Bergotte était encore avec nous). Ce serait bien car j'aimerais beaucoup faire le go between entre ces deux couples-là. On verra ça quand Dominique Pluton, plus occupé qu'un ministre, aura un emploi du temps à nous proposer.


Dimanche 3

Deux heures. – Terminé ce matin, juste avant l'aube, Le Cénotaphe de Newton ; roman qui m'a semblé en tous points remarquable et dont j'ai tenté tout à l'heure de parler dans un court billet de blog. J'ai aussitôt enchaîné avec Le Royaume d'Emmanuel Carrère, dont je viens à l'instant de commander deux autres livres, dont celui qui tourne autour de Philip K. Dick – je me demande d'ailleurs bien pourquoi, dans la mesure où Dick ne m'a jamais soulevé d'enthousiasme.  Mais enfin, après tout, je n'ai pas non plus été emballé par Limonov, ce qui ne m'a pas empêché d'aimer le Limonov du même Carrère.


Lundi 4

Trois heures. – Parce que Carrère m'en a donné le goût, hier, j'ai commandé l'Histoire des origines du christianisme de ce bon monsieur Renan. L'ouvrage s'étale sur deux volumes de la collection Bouquins : faisant preuve d'une prudence dont je ne suis pas très coutumier, je n'ai acheté que le premier. Il y a des jours où je m'épate tout seul.

– Reprise des écrits lucratifs : deux commandes coup sur coup. J'ai attaqué la première avant-hier et y travaille à très petites journées, puisque, des quinze mille signes demandés, il m'en reste encore deux ou trois mille à écrire, que je me garde pour demain matin, prenant ainsi le risque que la pige correspondante soit repoussée de fin février à fin mars. Ce qui n'a pas la moindre importance, puisqu'il s'agit d'un argent que nous ne sommes pas censés dépenser.

– Voici ce que j'écrivais ici même il y a quelques jours, c'est-à-dire le mois dernier pour l'éventuel lecteur :

« Petites nouvelles du front alzheimérien : hier, Catherine et moi sommes arrivés à la conclusion d'un court échange ménager entre nous que, la semaine prochaine, il lui faudrait aller faire ses courses hebdomadaires dès lundi, et non mardi comme elle est accoutumée de le faire. Ce matin, elle : « Tu te souviens pourquoi je dois aller faire les courses lundi au lieu de mardi ? » Moi : « … » Et, depuis, ni elle ni moi n'avons pu retrouver cette raison : nous ne devons aller nulle part, nous n'attendons personne, n'avons aucune obligation particulière mardi prochain, le mystère reste entier, inaltérable, vaguement inquiétant. Dans le pot au noir où nous sommes, j'ai conseillé à Catherine d'aller quand même faire ses courses le lundi, au cas où. Et puis, quoi : nous avons encore quatre jours pleins pour tenter de reconnecter deux ou trois paires de neurones afin que le souvenir nous revienne, hypothèse qui n'est pas totalement à écarter. »

Eh bien, finalement, s'appuyant sur le fait que la raison de cet empêchement mystérieux ne nous était point revenue, Catherine n'a pas bougé de la maison aujourd'hui, fermement décidée à n'aller pousser le caddie que demain matin, comme le veut la loi non écrite. On verra bien si, demain, un obstacle se dresse, naturel ou surnaturel, pour l'empêcher d'y aller. Auquel cas nous mangerons des pâtes et du pain hâtivement décongelé au lieu des bons produits frais qu'elle aurait dû rapporter du Carrefour d'Évreux.


Mardi 5

Une heure. – Eh bien, il nous aura finalement fallu attendre ce matin pour savoir pourquoi Catherine aurait dû aller faire ses courses hier plutôt qu'aujourd'hui : à cause de la grève dite générale ! Cela étant, elle y est tout de même allée, et sans la moindre anicroche… mais en réduisant tout de même la voilure, c'est-à-dire en se contentant du Super U de Saint-Aquilin au lieu du Carrefour d'Évreux. (Ce journal atteint, dans le palpitant, des sommets insoupçonnés.)

– Terminé tout à l'heure Le Royaume de Carrère (excellent livre) et vais commencer le livre que le même écrivain a consacré à Philip K. Dick – je me demande d'ailleurs bien pourquoi, vu que Dick ne m'a jamais beaucoup intéressé. Mais Carrère, lui, m'intéresse beaucoup.


Vendredi 8

Midi. –  Je n'ai appris qu'hier, au hasard d'un rebond internétique, la mort d'Emmanuel Ratier, survenue par le truchement d'une crise cardiaque à l'été 2015. Emmanuel faisait partie de ma “promo” du CFJ, ce qui fait que nous nous sommes côtoyés durant deux années scolaires, de 1977 à 1979 ; je crois bien ne l'avoir jamais revu depuis lors. Côtoyer est même déjà un verbe excessif car, s'il était d'un abord tout à fait agréable, Emmanuel ne s'est jamais agrégé à aucun des petits noyaux verdurinesques qui s'étaient inévitablement formés au sein des 45 apprentis journalistes que nous étions. Il avait du reste une particularité, celle de n'avoir pas de chambre en ville : il arrivait de Rouen tous les matins et y repartait chaque soir après les cours ; je suppose qu'il vivait chez ses parents. Sa deuxième particularité est qu'il était en quelque sorte notre fasciste de référence, notre nazi étalon, puisqu'il avait adhéré très jeune à je ne sais plus quel groupe d'extrême droite qui existait alors. Il est resté fidèle à lui-même puisque, si j'en crois ce que je viens de lire sur lui, il a fait toute sa carrière au sein de journaux d'extrême droite, voire de bulletins fondés par lui-même, dont la constante semble avoir été l'antisémitisme. Il y a quelques années, il avait signé un livre sur Manuel Valls, alors Premier ministre, qui avait fait quelque bruit. Ce positionnement assez original le faisait regarder comme une sorte de monstre de foire par un certain nombre d'entre nous, nombre dont je ne faisais nullement partie : bien qu'officiellement gauchiste alors, je crois que je me moquais déjà presque complètement des opinions politiques que les gens autour de moi pouvaient bien afficher – du reste, Emmanuel n'affichait nullement les siennes, mais peut-être était-ce de sa part simple prudence : il devait être bien placé pour savoir que la tolérance et l'humanisme des jeunes gens de gauche ont des limites très faciles à atteindre.

Nous n'avons jamais beaucoup parlé, Emmanuel et moi, et jamais rien de plus que de rapides “propos de couloir”. Pourtant, je me souviens fort bien que la première fois que nous avons brièvement pris langue, c'était lors des épreuves définitives du concours d'entrée au CFJ. Après les épreuves éliminatoires, nous restions environ 80 en lice (sur 3 ou 400 au départ), et nous savions qu'un sur deux d'entre nous allait encore devoir poser sa tête sur le billot. C'était juste avant l'entretien individuel qui nous devions avoir avec les hautes instances de l'école, et qui était la toute dernière épreuve de ce marathon (le concours durait cinq jours au total). Emmanuel m'avait fait part – sans doute parce que je me trouvais assis à son côté – de la hantise qui le tenaillait : celle d'être interrogé à propos de musique, domaine où, disait-il, il était un ignare complet. La chose ne m'avait pas paru devoir être rédhibitoire et j'avais dû lui balancer quelques phrases bateau se voulant apaisantes, qui, pour autant que je m'en souvienne, n'avaient rien apaisé du tout chez lui. Malgré nos rapports quasi squelettiques et cet espace de presque quarante ans où nous nous sommes complètement perdus de vue, je ne cesse de penser à lui depuis hier : mon côté gros veau sentimental, probablement.


Samedi 9 février

Onze heures. – Fini de lire – sur “tapuscrit” – le dernier roman de X. : il est tout à fait dans la lignée du précédent, mais en plus concentré m'a-t-il semblé, ce qui lui donne un côté rabelaisien plus affirmé. Il y a aussi du Flaubert là-dedans, celui de Bouvard et Pécuchet. Avec, en plus, des aspects qui bloquent soudain le rire : lorsque le lecteur s'avise que telle ou telle bouffonnerie, sortie d'une imagination qui semble en perpétuelle éruption, risque fort d'être demain matin une réalité envisagée avec le plus grand sérieux par toutes sortes de personnages auto-assermentés.

Cinq heures. – Du changement dans mes lectures. Changement d'auteurs et d'œuvres, bien entendu, mais surtout changement d'organisation. Jusqu'à présent, je réservais mes matinées, ou au moins la première partie d'icelles, aux lectures légères, ne réclamant pas d'être très suivies, pouvant s'interrompre à peu près n'importe où, etc. Le type en étant les mémoires de Casanova (ou de Da Ponte ou de Goldoni) ; et le reste de la journée était dévolu à des choses réclamant d'être lues de manière plus soutenue, qu'il s'agisse de romans, d'essais ou d'autres choses encore. J'ai décidé d'inverser radicalement cette découpe (sans être bien sûr que l'on puisse inverser une découpe, mais bon…). La raison en est que je dois me faire une raison : j'ai et j'aurai désormais des après-midis somnolents, lesquels ne s'accommodent pas du tout de lectures un tant soit peu denses ; alors que – je touche du bois – mes matinées sont encore à peu près éveillées. C'est pourquoi, à partir de demain, Ernest Renan et son Histoire des origines du christianisme devront s'éveiller avant l'aube pour me tenir compagnie, cependant que les Écrivains et artistes de Léon Daudet, repris aujourd'hui dans le gros volume des éditions Séguier, pourront paresser jusqu'à l'heure du déjeuner. Et je ne tolérerai aucun grognement dans les rangs !

Sept heures. – Lire Daudet est un exercice qui n'est pas de tout repos, quand on est moi. S'avise-t-il de mettre en regard Flaubert et Barbey d'Aurevilly ? Nous voilà brouillés à mort, prêts à nous envoyer nos témoins, sous prétexte qu'il rabaisse honteusement le premier au profit du second, pendant que je fais l'exact inverse. Cinq pages plus loin, le voilà qui se met à parler d'Hugo, et c'est la grande réconciliation fraternelle sur le dos du barbu socialisant de Guernesey et autres lieux. Mais c'est pour mieux se refâcher dix pages plus avant,  parce que l'irritant Léon a eu le front, assez ridicule, de mettre Mistral sur le même pied que Shakespeare ou d'englober dans une même louange le Tristan de Wagner et le Roi d'Ys de Lalo. Et ainsi de suite : on s'y détraquerait les nerfs à moins. Et malgré le risque de crise diplomatique et la perspective possible d'un conflit armé, on continue de lire, parce que telle page sur Baudelaire (admirative et lucide tout à la fois) ou telle autre sur Sainte-Beuve (critique et lucide tout à la fois) fait, ou font, qu'il est impossible de lâcher le volume. Jusqu'à ce que Catherine n'annonce qu'il est l'heure de passer à table, parce qu'il y a tout de même des priorités dans la vie.


Dimanche 10

Dix heures. – Temps de chien (pardon Charlus…), pluie et vent, les deux en rafales : ce n'est pas aujourd'hui que je vais user les chaussures de marche.

– J'avais déjà noté, ici ou dans un billet sur le blog, que Daudet m'agaçait un peu par sa manière de nous refourguer constamment les poèmes de Mistral et les livres de papa, comme ça, l'air de n'y pas toucher, de préférence au milieu d'une liste d'écrivains les dépassant de cent coudées. J'avais oublié qu'il poussait même la piété familiale jusqu'à faire la même chose avec le petit frère, ce pauvre Lucien dont plus personne ne garderait le souvenir s'il n'avait pas couchaillé vaguement avec Proust dans son extrême jeunesse et si, plus tard, vieillissant et désabusé (car sans doute assez lucide pour jauger ses fort modestes talents artistiques), il ne s'était retrouvé entre les pages des journaux de quelques autres homosexuels des générations suivantes. Je ne sais plus quel livre de lui j'avais tenté de lire : à peine ouvert, il m'était tombé en poussière entre les mains.

Mais je reviens à Daudet : agaçante aussi (non, même pas vraiment agaçante : plutôt génératrice d'une légère ironie), sa façon de  nous refiler comme de meeerveilleux écrivains tous (non, pas tous quand même…) ses confrères de l'Académie Goncourt : il a, envers les Hennique, les Céard et autres Rosny Aîné, une admiration tonitruante qui sonne un peu le creux. Évidemment, ces petits travers, assez amusants finalement, sont amplement rachetés par les pages qu'il consacre à Proust, Barrès, Stevenson, Thomas Hardy, Shakespeare, Cervantès, etc.


Lundi 11

Dix heures et demie. – Je poursuis ma lecture matinale de Renan. Lorsque je l'ai quitté, tout à l'heure, Jésus s'apprêtait à rejoindre Jérusalem pour y célébrer la Pâque : à mon avis, il ferait mieux de s'en abstenir, mais c'est lui qui voit. Pour la suite de la journée, je reste fidèle à Daudet fils : après ses portraits d'écrivains, je vais probablement relire son Stupide XIXe siècle ; j'ai en tout cas ressorti le gros volume “Bouquins” qui le contient. À moins que notre distinguée facteure ne dépose tout à l'heure, dans la boîte qui lui est réservée, l'un des deux livres que j'attends encore : un Carrère (D'autres vies que la mienne) et les épîtres d'Horace.

Cinq heures. – À propos d'Horace et de ses épitres, j'ai oublié de noter une chose. Le livre a été commandé le 21 janvier dernier, à un libraire parisien par le truchement d'Amazon. S'il a mis trois semaines à arriver, c'est qu'un premier envoi s'est littéralement volatilisé dans les méandres postaux et que le dit libraire, dans sa grande bonté (c'était sa parole contre la mienne…) a dû m'en envoyer un second exemplaire, celui qui est arrivé à midi. Depuis des années que je commande entre cinq et dix livres par mois, il ne m'est arrivé que deux fois qu'ils se perdent à tout jamais ; et, les deux fois, il s'agissait d'un volume édité par les Belles Lettres : on deviendrait paranoïaque à moins.


Mardi 12

Quatre heures et demie. – Est arrivé tout à l'heure, au courrier, D'autres vies que la mienne d'Emmanuel Carrère : je l'ai ouvert aussitôt, bien qu'ayant déjà trois livres “en route” , et ne l'ai plus quitté depuis. C'est un livre à la fois tragique et revigorant, tantôt davantage l'un que l'autre, puis cela s'inverse, suivant la façon dont l'esprit du lecteur est coloré au moment où il lit : c'est une alchimie bizarre, assez difficile à cerner (pour moi). Première conséquence imprévue : l'envie de relire le Mars de Fritz Zorn, que je viens de tirer de son étagère germano-suisse (où, bizarrement, il se trouvait en effet). Relire des livres que l'on possède déjà, ou encore, c'est excellent pour l'économie domestique.

– Demain, déjeuner à Fontaine-le-Dun, chez ma mère.


Jeudi 14

Deux heures. – Hier, donc, journée chez ma mère. Journée est du reste un terme très abusif puisque, arrivés chez elle peu avant midi, nous en sommes repartis vers quatre heures ; disons donc que nous sommes allés déjeuner chez ma mère, et brisons là : on ne va pas passer l'après-midi là-dessus non plus. Elle, ma mère, nous a paru très en forme, à Catherine comme à moi (Charlus a préféré réserver son opinion), très “parlante”, en tout cas davantage que les dernières fois. Il faut dire aussi que, ces fois-là, nous l'avions vue chez ma sœur ; or, il est désormais évident que sa surdité étant en nette progrès, elle n'est plus capable de suivre une conversation à plusieurs voix, surtout si, dans le tas, il se trouve une ou deux personnes parlant naturellement à voix assez basse, ce qui est le cas d'Olivier par exemple. Du reste, sa perte auditive doit être vraiment très sensible puisqu'elle en a convenu elle-même et qu'elle paraît décidée à “s'appareiller”, ainsi que l'on dit. Évidemment, entre la décision et le moment où elle poussera réellement la porte d'une boutique Amplifon, il risque de se passer encore un peu de temps, ma mère ne dérogeant jamais à ce principe étrange qui veut que l'on n'entreprenne jamais rien en hiver.

Au retour, comme le veut la tradition, j'ai débouché un flacon de chablis, cependant que Catherine se rabattait sur le porto, en écoutant le quintette avec clarinette de Mozart. Tout cela (pas Mozart…) nous a envoyés assez promptement au lit, moi sans même passer par la case dîner. Le temps a été très beau toute la journée (après dissipation des brumes matinales…), exactement comme aujourd'hui. Si bien que, ce matin, je n'ai pu trouver aucune excuse valable pour rester dans mon fauteuil en compagnie de Fritz Zorn plutôt que d'aller qarpenter les voies et les chemins ; j'y suis donc allé.

Sept heures. – Terminé, juste avant le dîner, le Mars de Fritz Zorn : livre-cri, véritable bloc de souffrance (ici-bas chu d'un désastre obscur) zébré d'imprécations et veiné d'ironie. J'avais oublié (j'ai déjà lu ce livre, il y a sans doute assez longtemps) que ce pseudonyme, Zorn, signifie “colère” en allemand ; et que le véritable nom de l'auteur, mort du cancer à 32 ans, en 1976, était Angst, ce qui, toujours en allemand, veut dire “angoisse”. Je note aussi que, des trois parties qui composent le livre, la deuxième a pour titre Ultima necat, qui est aussi celui du journal de Philippe Muray ; dont on se demande, d'ailleurs, ce qu'attendent les Belles Lettres pour nous en donner le troisième volume : nous sommes quelques-uns à être impatients de sa parution.

Et puisque j'en suis aux récriminations de lecteur frustré, j'aimerais bien aussi que Renaud Camus, entre deux créations de partis politiques, nous donne l'édition imprimée de son journal 2018, histoire que je puisse prendre un peu de ses nouvelles.


Vendredi 15

Sept heures. – Il est amusant, Léon Daudet : parfois, on a l'impression qu'il s'étourdit de sa propre verve, qu'il se retrouve alors dans un état de semi-ébriété langagière qui le pousse à forger des images absurdes, mais qui n'en sont pas moins cocasses ; et qui, même, arrivent à sembler justes. Ainsi, alors qu'il s'apprête à exécuter de copieuse façon un certain Ernest Judet, il commence par nous indiquer qu'il “a deux mètres de haut et il est large à proportion”. Puis, après avoir dit un mot de son habillement, il enchaîne : « Sa tête est petite, tenant de la fouine géante et du Scandinave d'eau douce, etc. » Je donnerais cher pour savoir à quoi ressemble le Scandinave d'eau douce, et même, à tant faire, son cousin le Scandinave de mer. Il n'empêche que, tout incongrue qu'elle soit, l'image obtient son effet comique.


Samedi 16

Dix heures du matin. –  Il y a quelque chose de touchant, presque magique, qui se produit lorsqu'on lit les souvenirs de Daudet, qu'émaillent tant de portraits, de gens célèbres, vaguement connus ou tout à fait ignorés. Cela arrive surtout dans le cas de ces derniers. Soudain, à l'amorce d'une phrase, un individu se matérialise, remonte en flèche du royaume des ombres ; un homme ou une femme dont on n'avait jamais entendu seulement prononcer le nom, dont l'humanité entière ignorait qu'il eût existé, à un moment donné, sauf peut-être quelque arrière-petit-fils, confit en dévotion familial ou généalogiste en herbe. Et maintenant il est là, indubitable en son apparence physique, attendrissant avec ses innocentes manies et ses faiblesses. Il fait trois petits tours, comme sur le parquet d'un salon, puis se dissout à nouveau à l'issue du troisième paragraphe que Daudet lui consacre. La page suivante, le lecteur a déjà oublié sa très fugace renaissance et son être même ; il n'empêche que, le temps de cette douzaine de phrases, il a bel et bien resurgi d'entre les morts, s'est extrait de l'énorme gangue des oubliés définitifs durant une étincelle d'éternité.


Dimanche 17

Midi. – Mon carquois d'Amazone contient actuellement dix-neuf livres (je viens d'aller compter). Évidemment, il ne saurait être question, dès que le nouveau “mois carte dorée” aura commencé, dans trois jours, de commander tout cela, sous peine de pulvériser mon budget, telle la première Anne Hidalgo venue ; il va donc falloir faire des coupes claires là-dedans, et garder le reliquat pour le mois suivant (sachant fort bien que, dans l'intervalle, j'aurai ajouté d'autres munitions dans ce foutu carquois). Je crois que je vais tenter d'équilibrer un peu mes achats, en privilégiant un ou deux livres français (par exemple un de Carrère et le dernier roman de François Taillandier, qui semble plutôt être une sorte d'autobiographie), un ou deux auteurs étrangers : je pense à Edmund Wilson et à Jean Rhys que je n'ai jamais lus ni l'un ni l'autre, et enfin un volume “classique”, qui sera sans doute Les Vies parallèles de Plutarque, que Gallimard propose en un volume de sa collection Quarto ; en traduction moderne et non dans celle d'Amyot, ce qui va probablement faire hurler Michel Desgranges quand il lira cela. Heureusement, je suis censé aller déjeuner chez lui avant la mise en ligne du journal de février, ce qui m'évitera de me faire dauber en direct live

Sept heures dix. – Il est bien gentil, le gros Léon, et on est prêt à lui pardonner beaucoup de choses ; mais s'il avait pu éviter de nous resservir les mêmes anecdotes et les mêmes personnages de livre en livre, voilà qui ne nous aurait nullement chagriné. C'est un truc de journaliste, ça : répéter dix fois les mêmes choses, en pensant que le lecteur aura oublié d'une fois sur l'autre. Évidemment, ce brave Daudet ne pouvait sans doute pas s'imaginer que, cent ans après leur parution, des fondus dans mon genre s'amuseraient à relire tous ses livres à la queue-leu-leu. Du reste, il en aurait peut-être été fort satisfait.


Lundi 18

Deux heures. – Désopilant exercice de “pensée magique” chez Anastase Sarkofrance, qui, en ces phrases à la fois péremptoires et grisâtres dont il n'a hélas pas l'apanage, prétend nous persuader que notre vote aux prochaines élections (européennes, à ce qu'il semble) ne doit être subordonné qu'à une seule préoccupation : le climat. On ne sait pas, pour en arriver à cette ébouriffante directive, combien de fois il a fait tourner le pendule qui occupe sa tête démeublée, mais sa conclusion est d'autant plus sans appel que, désormais, notre mage post-moderne voit le climat changer à vue d'œil. Par exemple, il trouve “les inondations plus fréquentes”. Dans sa salle de bain ? Personne ne lui a jamais montré, à ce brave garçon crédule, des photographies de Paris en 1910, ou en d'autres années certes un peu moins impressionnantes mais bien humides tout de même ? Quelqu'un a songé à lui demander depuis combien de décennies il pointait sérieusement toutes les inondations ayant lieu ici ou là ? J'ai noté, moi, que l'Eure qui sortait régulièrement de son lit au moins une fois par saison, ne l'a pas fait depuis plusieurs années, ou en tout cas en des proportions nettement moindres qu'il y a dix ou quinze ans. Mais c'est sans doute mon mauvais esprit qui l'a partiellement asséchée. Autre signe qui conforte notre décrypteur de marc de café : “un mois de février étonnamment doux”. Ah, ces hommes de progrès ! qu'il en faut peu pour les étonner ! C'est l'ennui, avec les gens toujours tournés vers l'avenir : ils oublient qu'il gelait encore la semaine dernière. Ils oublient aussi que, des mois de février aussi “étonnamment doux”, on pourrait leur aligner deux douzaines depuis le début du XXe siècle, simplement en ayant la curiosité élémentaire de consulter les archives idoines. Mais il est vrai que, désormais, Anastase ne travaille plus qu'à vue d'œil. Donc, foin des archives et documents divers. Autre raison de bien voter dans quelques semaines : “la disparition progressive des insectes”. On touche là à la fantasmagorie pure, bien entendu : j'en veux pour preuve que, l'été dernier, on ne pouvait pas, ici, dans l'Eure, rencontrer une personne sans qu'elle se plaigne de la prolifération des mouches ou de la surabondance des moucherons. Pour ne rien dire des guêpes, bourdons, papillons, etc., qui étaient fidèles au rendez-vous annuel dans tous les jardins alentours. Il n'empêche qu'Anastase, lui, a constaté leur “disparition progressive” dans son arrondissement de bobo parisien : trop fort. Il y a aussi, pour guider notre main vers l'urne prochaine, “les orages soudain et plus violents”. Car chacun sait que, jusqu'à ces dernières années, les orages avaient toujours été l'exemple même du phénomène lent et progressif – ce qui les rapproche, on le notera, de la disparition des insectes. Quand à leur violence, je ne puis rien dire : je crois bien que, l'été dernier, nous n'en avons pas vu passer plus d'un ou deux : trop peu pour me livrer à de savantes études comparatives. Heureusement, Anastase n'est pas sevré de tout espoir puisque la jeunesse, ferment d'avenir comme chacun sait, a pris fermement les choses en main. D'abord en créant une association à but non lucratif (il faudrait voir…), Youth for climate, ensuite en décrétant, le 15 mars prochain, une grève mondiale pour le futur. Les vieux ronchonneurs grommèleront qu'ils auraient au moins pu, ces jeunes décérébrés, déclencher leur grève pour l'avenir, plutôt que pour le futur, ce qui est s'exprimer en petit-lyonnais. À ceux-là, Anastase et moi répondrons d'une même voix vibrante qu'on ne peut pas batailler sur tous les fronts, sauver en même temps le climat et la syntaxe. Et que le principal est de voter en faveur des partis “les plus radicaux pour lutter contre le réchauffement climatique”, ainsi Anastase l'affirme, dans sa langue qui, elle aussi, semble avoir pris un coup de chaleur. En clair : votez pour un parti climatisé, voire réfrigéré.


Mardi 19

Deux heures. – J'en ai terminé avec Daudet : suis revenu à Renan et son Histoire des origines du christianisme. Le volume concernant les apôtres me semble, pour l'instant, assez nettement plus intéressant que sa Vie de Jésus proprement dite. Je vais tout de même attendre d'avoir fini le premier tome (il y a encore, après les apôtres, saint Paul qui m'attend…) avant de commander le second, des fois que je serais soudain envahi par une certaine lassitude néo-testamentaire.


Vendredi 22

Quatre heures. –  Hier, demi-journée chez les Desgranges. Michel est plongé, entre autres lectures, dans le théâtre d'Anouilh, qu'il prétend fort jouissif (ce n'est pas son mot, seulement le mien…) et qu'il m'a vivement encouragé à découvrir – car, bien entendu, j'en ignore tout, si ce n'est le très vague souvenir d'avoir vu, il y a bien quarante ans, une ou deux adaptations télévisées de ses pièces. J'ai donc commandé les Pièces grinçantes et les Nouvelles Pièces grinçantes, Anouilh ayant regroupé, pour leur publication, ses pièces par genres qu'il nomme : Pièces noires, Pièces roses, Pièces malicieuses, etc. Tout cela – heureuse fut ma surprise – est disponible à la Table ronde, dans leur collection de poche qui s'appelle La Petite Vermillon ; pour des sommes modiques, par conséquent. J'ai aussi, toujours suite aux conseils de Michel, commandé une pièce de théâtre de Marcel Aymé, La Tête des autres, ainsi que l'un de ses romans que je n'ai jamais lu, Le Moulin de la Sourdine.

En attendant tout cela,  j'ai lu aujourd'hui le tout dernier livre de François Taillandier, arrivé hier, qui s'intitule François, roman : grave déception. Il s'agit d'une sorte d'autobiographie, centrée sur son enfance, puis son adolescence et le début de son âge adulte. Mais à aucune moment on ne parvient à discerner ce qu'il a bien pu vouloir faire de ce matériau qu'il semble nous proposer en vrac, faute d'avoir pu, su, voulu, lui donner une forme – ou alors il s'agit d'une forme trop subtile pour mon entendement, ce qui n'est pas totalement à exclure. Tout cela, les événements qu'il expose mais aussi, plus grave, les leçons qu'il tente d'en tirer, tout cela est d'une grande banalité, et d'une banalité trop appliquée. Bref, la valeur Taillandier est ce soir, à ma petite bourse personnelle, en nette baisse.

– Demain, reprise des petits écrits lucratifs, en m'appuyant sur la documentation arrivée hier, tandis que j'étais au milieu de mes agapes desgrangiennes.

– Rien de plus réjouissant, ces jours derniers, que l'affaire de la “ligue du lol”, dans laquelle on voit de parfaits jeunes gens modernes, journalistes de gauche, sociétaux à donf, qui se sont livrés, voilà quelques années, à des plaisanteries de potache ciblées sur un certain nombre de jeunes femmes, entre autres, et qui se retrouvent aujourd'hui, bien entendu, accusés de “harcèlement”, quand ce n'est pas de torture morale ou de sadisme féminophobique. Il est tout de même du plus haut comique de voir que ces mauvaises blagues émanent toutes de gens qui, par ailleurs, passaient leur temps à donner à la terre entière des leçons de morale progressiste, de féminisme, de vivre-ensemble, etc. Muray serait aux anges : c'est vraiment, comme il l'avait vu avant tout le monde, “Moderne contre moderne”. Bien entendu, depuis que l'on a découvert les traits grimaçants de la bête immonde derrière le masque de l'ange, c'est la panique dans la basse-cour progressiste, et l'on peut voir tous les specimens de volaille de concours, les Sarkofrance, les Birenbaum et  autres gallinacés de haute blogure, se bousculer pour être le premier à se désolidariser de leurs anciens petits camarades, au besoin en leur renfonçant sous l'eau la tête qu'ils parviennent déjà si peu et si mal à ressortir. Et pendant que les poules progressistes s'écharpent du bec dans leur élevage en batterie, les fiers coqs réactionnaires de plein air se contentent, dans leur pré verdoyant, de ricaner avec indulgence.


Dimanche 24

Cinq heures. – En lisant Hurluberlu ou le réactionnaire amoureux, tout de suite après cette extraordinaire pièce qu'est La Grotte, je me demandais par quelle espèce de malédiction nos professeurs de français, au lycée, nous avaient gavés avec le théâtre de Sartre, de Camus ou, pire encore, de Beckett, quand ce n'est pas celui de Marguerite Duras, alors qu'ils auraient pu nous faire découvrir celui d'Anouilh ; ou de Marcel Aymé dont je viens tout juste d'achever La Tête des autres, cet irrésistible jeu de massacre. Ils auraient eu pour mission de nous dégoûter à tout jamais du théâtre qu'ils n'auraient pas pu mieux s'y prendre. Je serais curieux de savoir ce que, en matière de théâtre du XXe siècle, les professeurs – pardon : les enseignants – d'aujourd'hui proposent à l'incuriosité de leurs élèves. À part les “incontournables” Monologues du vagin, veux-je dire. Dans ma jeunesse, un monologue du vagin, cela s'appelait une branlette ; ou, si on était porté sur un vocabulaire plus argotiquement fleuri, un “solo de mandoline”.

– Avec tout ça, comme dirait Didier G., j'ai avancé mes petits travaux lucratifs : plus qu'il n'était à craindre, vu mon absence totale d'envie de m'y consacrer, mais moins qu'il n'aurait fallu. C'est d'ailleurs à peine croyable, le poids de plus en plus grand que pèsent sur ma cervelle ces articles qui, pourtant, ne présentent à peu près aucune difficulté.


Lundi 25

Cinq heures. – Relu le court et admirable roman d'Édith Wharton, Ethan Frome : une tragédie à la fois minuscule et implacable, écrite avec une sorte de détachement (désenchantement serait peut-être plus juste, je ne sais pas) qui la rend plus puissante encore. L'histoire en elle-même est d'une simplicité absolue – comme c'est le cas pour la plupart des tragédies, du reste. (Et pendant que je lis des livres anciens – je veux dire : déjà lus –, les nouveaux continuent d'arriver par wagons postaux entiers…)

– Péniblement avancé dans mon pensum lucratif : il devrait être bouclé (voire crépu…) demain midi. À moins qu'un gros coup de flemme, entre aurore et marche à pied…


Mardi 26

Deux heures. – Commentaire d'Élie Arié, il y a environ une heure, sur le blog : « Avez-vous une idée de mail que je pourrais vous envoyer pour figurer dans votre journal de février ? Il ne reste plus beaucoup de temps... » Je lui ai répondu qu'il n'avait qu'à se creuser un peu la tête : pour l'instant, il semble être resté sec. Mais, dans ma grande bonté, je viens de reproduire son commentaire pour que, de toute manière, il figure dans ce journal de février, puisque tel était son désir exprimé. Après cela, on ira prétendre que je ne fais pas tout ce qui est humainement possible pour satisfaire la pratique… (Paragraphe écrit en écoutant un vieux Répliques de Finkielkraut, émission dans laquelle il recevait Philippe Muray et Philippe Meyer. D'ailleurs, je me demande soudain pourquoi je n'ai jamais eu l'idée d'envoyer mes livres à ce dernier, dans la mesure où j'ai un peu connu Meyer et que je crois qu'il m'aimait plutôt bien. Je suis décidément un vendeur au-dessous de tout.)

Cinq heures et quart. – Je m'en retournais à la maison, pressé de reprendre la lecture du Cavalier suédois de Léo Perutz, commencé en début d'après-midi, lorsque, horreur : Catherine était en conversation sur ouate sape avec sa fille. Or, il se trouve qu'une particularité de mon oreille, ou de mon cerveau, fait que les voix métalliques et criardes que délivre toujours cette invention démoniaque me sont absolument insupportables – en tout cas fort pénibles. Je me suis donc réfugié ici derechef, afin de pouvoir y pleurnicher tout à mon aise, dans un bienfaisant silence.


Mercredi 27

Trois heures. – Je viens d'effectuer ma première tontine de la saison. Depuis ma plus haute Antiquité personnelle, je crois bien que c'est la première fois que pareille chose se produit en février. Je suppose que ce doit être la faute du méchant réchauffement climatique, celui-là même qui chiffonne, racornit, recroqueville, rabougrise tant et tant la grande et belle âme écolo-durable de ce cher Anastase Sarkoff. De même, je n'ai pas souvenir que l'on ait déjà passé un après-midi de février avec la porte de la maison grand ouverte. Cela dit,  les services météorologiques annoncent le retour de la pluie pour demain, et il semble qu'elle soit décidée à bivouaquer ici un certain nombre de jours.

– Terminé Le Cavalier suédois, qui est un bien étonnant roman : paru en 1936, on le croirait tout droit arrivé du XVIIIe siècle ; par moment, il me faisait penser au Manuscrit trouvé à Saragosse de Potocki. Je pense que, pour me réacclimater gentiment au XXe siècle (que, décidément, je ne vois vraiment pas l'intérêt de quitter, surtout si c'est pour faire semblant de vivre au XXIe), je vais maintenant m'offrir une petite pièce “grinçante” d'Anouilh.

Cinq heures. – Cette micro-polémique autour du “hijab” mis en vente par un fabricant d'articles de sport m'amuse beaucoup : c'est une sorte de pet furtif, silencieux et inodore, un minuscule souffle de rien, mais qui permet aux troupes constituées de rejouer avec un enthousiasme rajeuni leurs vieilles scènes de prédilection, pourtant usées jusqu'à la trame : les cohortes de l'ancienne France hurlent à l'invasion mahométane-qui-a-encore-fait-un-pas-de-plus, pendant que, dans le théâtre d'en face, les bataillons du monde d'après braille au fascisme et à l'islamophobie-qui-rappelle-les-heures-etc. Tout le monde salue, le rideau tombe, puis se relève, mais personne n'applaudit car les deux salles sont vides. Les deux directeurs se hâtent de retirer leurs affiches et se mettent fiévreusement en quête du prochain “scandale” qui leur permettra de ressortir leurs quatrains fourbus.


Jeudi 28

Midi. –  Reçu à l'instant un volume Gallimard contenant quatre pièces de Pirandello, dont Six personnages en quête d'auteur, ainsi qu'un roman de Marcel Aymé en livre de poche, Le Moulin de la Sourdine, chaudement recommandé par Michel Desgranges, la semaine dernière, entre pâté en croûte et tartelettes aux framboises. On verra à s'occuper d'eux quand j'en aurai – provisoirement – fini avec Anouilh.

– À propos de ce que j'écrivais hier concernant “l'affaire” du hijab décathlonien (paragraphe finalement transformé en billet de blog), un commentateur s'étonne de me trouver aussi “relativiste” et affirme hautement préférer la France ancienne à celle qui exhibe de plus en plus ouvertement son mufle. Mais moi aussi ! Seulement, ce n'était pas vraiment mon sujet du jour. Je voulais simplement dire que, à mes yeux, le fait de vendre aux “bonnes” musulmanes un voile sportif pour remplacer quand elles courent leur voile ordinaire me paraissait être un non-événement, uniquement fabriqué pour permettre à chacun, selon son bords, d'entonner son petit couplet bien huilé. Nous terminerons donc le mois sur ce petit malentendu.

vendredi 1 février 2019

Janvier 2019










BLURBERIE HILL








Mardi 1er

Trois heures. – J'ai inauguré l'année (dès six heures ce matin : c'est l'avantage des réveillons tôtifs et arrosés à l'eau de source) en rouvrant le gros volume de David S. Landes intitulé Richesse et pauvreté des nations, titre évidemment choisi en référence à l'opus magnum d'Adam Smith. C'est un livre foisonnant, d'une étonnante érudition, qui touche à des domaines variés (histoire, économie, géographie, anthropologie même, etc.), tout en restant d'une lecture parfaitement limpide. Il tente de répondre, en évitant les pièges idéologiques et le bourbier du politiquement correct, à une question simple en apparence : pourquoi y a-t-il des pays riches et des pays pauvres ? Voilà un ouvrage que je recommanderais chaudement à toute personne qui aurait l'étrange idée de me demander mon avis à son sujet. David Landes a aussi écrit, traduit en français, un livre à peine moins volumineux sur l'histoire des montres et du temps, lequel m'avait été signalé par Michel Desgranges : je le relirai peut-être dans la foulée.

– Demain, bref séjour levalloisien : devant conduire Catherine qui a un rendez-vous médical place Pompidou, j'ai eu l'idée d'aller saluer Philippe B., toujours patron de France Dimanche. Depuis mon départ à la retraite, fidèle à la promesse que je m'étais faite, je n'ai pas une seule fois remis les pieds à la rédaction, étant pourtant allé à Levallois de nombreuses fois. Mais, là, je me suis dit qu'au bout de deux ans, je pouvais, sans faire figure de parjure, me considérer comme délié de mon serment d'absence. C'est tout à fait par acquit de conscience que j'ai demandé à Brice, hier, si le groupe Lagardère était toujours au 149 d'Anatole-France (le changement de tous les numéros de téléphone m'avait sans doute inconsciemment alerté). Eh bien non, il n'y est plus ! toutes les rédactions se sont transportées avenue André-Malraux, à deux ou trois ilots de là. J'aurais eu bonne mine, me pointant au 149, de trouver le bâtiment entièrement vidé de ses journalistes…


Mercredi 2

Deux heures. – Voilà une année qui débute sous les meilleurs auspices : ce matin, me rendant sur le site de ma banque, pour voir de combien était amputée ma retraite complémentaire (AGIRC / ARRCO), du fait du prélèvement de l'impôt “à la source”, j'ai eu la surprise de constater que les caisses en question… ne m'avait rien viré du tout. En fouillant un peu sur internet, j'ai appris que les deux caisses avaient officiellement fusionné hier ; bien entendu, comme toujours dans cet ubuesque pays, “afin de simplifier les procédures”. Ce qui fait, sans doute, que je n'ai pas touché le moindre centimes et que les divers sites AGIRC sont parfaitement inatteignables. Je viens de réussir à avoir une personne au téléphone… qui n'était au courant de rien, ne pouvait donc pas me renseigner et s'est gentiment débarrassée de moi en me disant de m'adresser à Audiens, dont dépend ma retraite (du diable si je comprends quoi que ce soit à ces méandres kafkaïens !). Bref, heureusement que je n'attends pas après eux pour déjeuner et dîner.

– Ma mère a 86 aujourd'hui : je vais l'appeler tout à l'heure, comme je le fais chaque année depuis des décennies.

– Faisant, à France Dimanche, la visite éclair que j'avais prévue, j'ai trouvé là plusieurs personnes pour s'extasier sur ma sveltesse ; et j'ai eu la faiblesse d'en être flatté.


Jeudi 3

Neuf heures et demie du matin. – La retraite (complémentaire) est finalement arrivée ce matin sur mon compte ; amputée de 116 €, ce qui, à première vue, semble conforme à ce que j'étais en droit d'attendre, compte tenu de ce que j'ai payé comme impôt sur le revenu l'année dernière. Il reste à voir combien “on” va me retirer sur la retraite de base : on le saura le 9.

Midi. – J'ai commencé à blurbifier mon journal 2018 : pour l'instant tout se passe sans anicroche, janvier est déjà “en boîte”. Comme c'est désormais la coutume, je ne le mettrai pas en vente publique et n'en imprimerai que deux exemplaires, un pour ma mère, un pour nous.

Trois heures. – J'ai parlé trop vite et, comme j'aurais dû m'y attendre, la sanction n'a pas tardé à tomber : dès que je suis passé au mois de février de l'ex-futur livre, tout s'est bloqué, plus moyen de rentrer le texte dans les cadres ; impossibilité assortie d'une explication parfaitement incompréhensible et d'aucun conseil pratique pour tourner la difficulté. N'ayant pas envie de vieillir prématurément à cause de ce foutu bouquin, j'ai immédiatement pris le parti d'abandonner. Il faudra que ma mère se passe de mon journal 2018 : je pense qu'elle n'en fera pas un drame.


Samedi 5

Dix heures du matin. – Étonnamment, le Houellebecq nouveau est arrivé ici hier midi, c'est-à-dire le jour de sa sortie officielle : la Poste a dû avoir un dysfonctionnement inversé, ce n'est pas possible autrement. J'en ai achevé la lecture il y a moins d'une demi-heure, ayant bien entendu, dès hier, laissé tout mon petit monde en plan pour me précipiter sur lui. Le lisant, je repensais à la pièce de Beckett qui s'intitule Fin de partie (je pensais au titre et non à la pièce elle-même, que je crois bien n'avoir jamais lue), et je me disais que Sérotonine aurait aussi bien pu s'appeler Fin de partie. Puis, je me suis avisé que, finalement, tous les romans de Houellebecq auraient pu porter ce titre.

Cela étant, je n'ai rien de particulier à en dire, il ne m'a pas semblé que ce nouveau livre ajoutait beaucoup aux précédents, ni encore moins qu'il marquait une bifurcation, une embardée au sein de l'œuvre. Tous les ingrédients houellebecquiens y sont, et je n'ai pas très envie d'y revenir ; sinon pour insister sur cette espèce de “sismographe social” (ou culturel ? anthropologique ? Je ne sais trop…) dont Houellebecq est doté et qui le conduit à toujours attirer l'attention sur ce qui a tout juste commencé à se produire. Par exemple, ici, on note dans la seconde moitié du roman, une certaine “ambiance gilets jaunes”, alors même que le roman a été achevé avant le début de cette explosion de la France agonisante, qui pourrait bien être la dernière avant la submersion conjointe par la dépression chronique et les hordes migrateuses.

D'un point de vue tout à fait anecdotique, on relèvera, au début du livre, un vibrant éloge du général Franco, comiquement exalté en tant que promoteur visionnaire, à la fois de l'hôtellerie dite “de charme” (développement, sous son règne, des paradores) et du tourisme de masse : il y a là de quoi faire tourner les moulins des critiques obtus (mais vigilants, il va sans dire) de Libération et du Nouvel Observateur – qui, je crois, ne s'appelle plus comme ça, mais tout le monde s'en fout.

Il reste que je me suis fait, cette fois encore, la réflexion que Houellebecq ne maîtrisait qu'imparfaitement la langue française, ce qui ne l'empêchait aucunement d'être un grand romancier. Il est la preuve parfaite que, contrairement à ce qu'un vain peuple pense (tu es idiot, mon pauvre ami : le peuple, vain ou non, ne pense rien de semblable : il se contente de s'en foutre royalement), savoir écrire une langue sans tache et être écrivain sont deux choses qui ne se recoupent que très partiellement. Il n'empêche que je sursaute chaque fois que Houellebecq produit l'une des fausses notes dont il est coutumier. Par exemple :

– Employer ceci dit au lieu de cela dit,
– Donner au verbe initier le sens de commencer, comme n'importe quel chef de service d'agence de com',
– Utiliser achalandé à la place d'approvisionné (mais enfin, celle-là, même Proust la fait dans sa Recherche ; donc : te absolvo pour cette fois),
– Écrire chacun de leur côté (et, plus loin, chacun de notre côté) au lieu de chacun de son côté,
plus deux ou trois autres bévues de ce genre qui, faute de les avoir notées (je ne suis pas “pion” à ce point…) ne me reviennent pas.
 
Je pense que, tout comme je l'ai fait pour les précédents, je relirai ce roman d'ici quelques mois.


Dimanche 6

Trois heures. – J'ai parcouru plus que lu le livre réunissant un certain nombre de critiques littéraires que Soljénitsyne a fait paraître en Russie tout au long des années quatre-vingt-dix et deux mille : elles concernent uniquement les écrivains russes, du XIXe et du XXe siècles. Ce qui m'a donné deux envies. La première est de reprendre Boulgakov, en commençant par La Garde blanche que je n'ai jamais lu, ou peut-être commencé et abandonné (après, on verra…). Ensuite, de relire certaines nouvelles de Tchékhov, en prenant Soljénitsyne comme guide, puisque dans le long texte qu'il lui consacre, il donne son avis sur un certain nombre d'entre elles, à mesure de ses relectures. L'idée est donc de les lire dans le même ordre qu'il les examine, puis, lecture faite, d'aller voir ce qu'il en dit. Un truc un peu scolaire, quoi.


Mardi 8

Quatre heures. –  Décidément, La Garde blanche n'est pas un roman pour moi : dès les premières pages, il m'est revenu que j'en avais déjà tenté la lecture voilà quelques années et que je l'avais rapidement abandonné : même chose cette fois-ci. Le plus agaçant est que je ne parviens même pas à dégager un début de raison à cet abandon ; et d'autant moins que les autres livres de Boulgakov, eux, m'enthousiasment vraiment, tels La Vie de Monsieur de Molière, que je vais achever avant qu'il fasse nuit, ou bien sûr Le Maître et Marguerite, relu il y a un an ou deux.

– Après-demain, déjeuner chez Agnès et Michel Desgranges, ce qui n'est pas arrivé depuis de nombreux mois (il faudrait vérifier dans ce journal quand c'était, mais je n'en ai pas assez envie pour en avoir la patience).

Cinq heures. – Parce que cela m'ennuyait tout de même de rester sur un échec aussi piteux, j'ai brusquement décidé, pour ce qui concerne la “mise en livre” de mon journal 2018, de tout reprendre à zéro, sans m'énerver. Me voici donc reparti dans une nouvelle blurberie (Oh ! Blurberie Hill !) : je suis rendu au 17 janvier et, jusqu'ici tout va bien (comme dit le gars en train de tomber du cinquantième étage et passant devant le trentième).


Mercredi 9

Quatre heures. – J'ai poursuivi la mise en place du livre Blurb : rendu au premier juin, et aucun incident à signaler (comme dit le gars qui, etc.). Je pense que ce journal va s'intituler Fastes et richesses du Monde adoré, et qu'il sera dédié à Pascale et Pierre M., nos Auvergnats de référence ; ce qui fait que je vais finalement faire imprimer trois exemplaires et non deux, car ça n'aurait pas grand sens de dédier un livre à des gens qui seraient dans l'impossibilité de se le procurer.

– Les retraites “normales” sont bien arrivées sur le compte ce matin, ce qui m'a permis de juger des conséquences du prélèvement dit “à la source”. Le résultat est le suivant : Catherine (hors sa micro-retraite canadienne) et moi touchons désormais 2678 € au lieu de 2910. Comme j'ai, l'année dernière, versé 2300 € au  fisc, au titre de l'impôt sur le revenu, il semble que nous sommes à peu près dans les clous. Il reste une inconnue cependant : combien vont désormais me rapporter mes écritures lucratives ? Si la baisse est significative, cela voudra dire qu'on me ponctionne nettement plus désormais que ce que j'ai payé l'année dernière. Mais l'affaire se complique, dans la mesure où, en 2017, les revenus annexes étaient d'une autre nature… et que c'était Catherine qui les encaissait ! De toute façon, à moins que les choses ne deviennent franchement et clairement déraisonnables, je suis résolu à laisser courir : je préfère perdre de l'argent que de me lancer dans d'épuisantes et déprimantes discussions avec les agents du Trésor.


Vendredi 11

Onze heures et demie du matin. – Je me demande pourquoi, en datant la première entrée du jour de ce journal, je persiste à préciser “du matin”, vu qu'à onze heures et demie du soir il y a charmante lurette que je suis au lit ; surtout hier, d'ailleurs : rentrant de chez les Desgranges vers six heures (juste à temps pour nourrir Charlus…), j'ai débouché la traditionnelle bouteille de chablis… laquelle m'a expédié entre les draps dès huit heures et demie : les ivrognes ne sont plus ce qu'ils furent. Auparavant, la journée s'était déroulée comme se déroulent toutes les journées chez Agnès et Michel (je dis “la journée” par facilité : en réalité, je suis arrivé à midi et suis reparti peu avant quatre heures et demie, afin d'éviter de rouler de nuit) : agapes et conversations à teinte essentiellement littéraire, mais aussi musicale et cinématographique. Toujours comme d'habitude, je suis reparti de là avec la certitude (qui ne m'atteint même plus) d'être un âne totalement inculte, et me demandant quel plaisir ou intérêt Michel pouvait bien prendre à ma compagnie quasi muette. Parfois, je me fais l'effet d'être une sorte de mur de squash, dont il a besoin pour qu'il lui renvoie ses balles rhétoriques. Heureusement, je suis un mur qui a des oreilles (à défaut de mémoire, hélas…). Du reste, à propos de mémoire, celle de Michel m'agace, tant elle est incommensurable avec la mienne : je pourrais bien lire autant et les mêmes choses que lui, je ne retiendrais pas le quart de ce qu'il lui en reste dans l'esprit, et dont il est capable de parler avec clarté, précision, et même brio. Bref, mes visites auprès de lui sont une sorte de leçon de modestie qu'il me donne gracieusement (en plus du couvert).

– J'ai repris ce matin la confection du livre Blurb : j'en suis rendu au premier août et tout continue de fonctionner parfaitement : c'est limite fout-la-trouille, dans le genre “calme avant la tempête”..


Samedi 12

Six heures. – J'en ai fini tout à l'heure avec la partie “mécanique” de ma blurberie : importation des douze mois du journal, changement de police, “justification” des paragraphes, etc. Il me reste à relire l'ensemble de ces 350 pages afin, si possible, d'en corriger les dernières fautes, d'en éliminer les ultimes lourdeurs. Tout, finalement, s'est fort bien passé (je ne devrais peut-être pas parler si vite : tant qu'on n'a pas le volume en main, n'est-ce pas…) ; j'avais juste un petit tracas avec la couverture, mais, telle une bonne fée geek, Catherine est arrivée et a réglé le problème. Pour l'instant, le volume s'intitule Fastes et richesses du monde adoré – lequel monde adoré est un peu moins fastueux chaque jour et ne me dispense plus ses richesses qu'au compte-gouttes.

– Reçu ce matin, au courrier, les mémoires de Lorenzo Da Ponte, qui prolongeront fort bien ceux de Casanova comme lecture du matin, quand j'en aurai terminé avec ceux-ci. D'autre part, j'ai abandonné Boulgakov au beau milieu de son Roman théâtral, je ne saurais trop dire pourquoi ; sans raison particulière, en fait : un simple défaut d'appétence. Par ailleurs, m'appuyant sur le fait que notre abonnement à Canal expirait à la fin de ce mois (trente euros d'économie…), je me suis réabonné à L'Incorrect (sept euros par mois) que j'avais quitté sur un mouvement d'humeur peut-être un peu excessif.


Dimanche 13

Midi moins le quart. – Depuis une dizaine de mois (et encore jeudi dernier chez les Desgranges), aux gens qui me demandent pourquoi nous avons changé de voiture, j'explique doctement et en toute bonne foi que Catherine avait depuis longtemps envie d'un véhicule à boîte de vitesses automatique, mais que l'élément déclencheur, décisif, avait été notre dernière équipée strasbourgeoise (alsacienne plutôt, puisque notre campement était à Obernai), et notamment le voyage du retour durant lequel j'avais eu l'impression de ne faire que sautiller d'un rond-point au suivant durant plusieurs centaines de kilomètres, avec ce que cela suppose de changements de vitesses incessants. Or, en relisant, avant impression, mon journal de 2018, je viens de constater avec un certain étonnement que ce voyage en Alsace s'était déroulé deux semaines après que nous avions passé commande de la nouvelle Renault. Ce qui ne m'a pas empêché, dès son acquisition, de forger de toutes pièces la fausse raison que je viens de dire, et d'y croire dur comme fer. Évidemment, mis devant l'évidence de l'erreur, on se dit que, constamment ou presque, nous devons nous forger ce genre de fausses certitudes, sorties d'on ne sait trop où et qui, faute d'un démenti indiscutable, deviennent en quelque sorte des vérités éternelles. Léger vertige.


Mardi 15

Trois heures. – Surprise, ce matin, en allant dire un petit bonjour à mes comptes bancaires : le “courant” affichait une somme supérieure à celle d'hier de près de 500 € ; 478 exactement. La surprise devint stupeur en constatant qu'il s'agissait d'un versement émanant de notre cher Trésor public. Renseignements pris auprès de Ternette, il m'apparut que c'était normal et que, ce jour, nous étions plusieurs millions à avoir reçu une enveloppe d'épaisseur équivalente. Il s'agit, si j'ai bien compris, d'une sorte d'avance sur nos futures réductions d'impôt, ou au moins certaines d'entre elles : emploi à domicile, dons à des associations, etc. (Du coup, je me félicite chaudement d'avoir payé ma cotisation de membre bienfaiteur de l'amicale des anciens nazis, forcément.) Pour l'instant, en ce qui concerne la retenue à la source, j'oserais donc affirmer que tout va pour le mieux (comme disait le gars qui, etc.). Il ne me reste plus qu'à voir, à la fin de ce mois, de combien vont être amputées les piges se rapportant à mes signes lucratifs.

– Commencé hier le roman d'un écrivain russe, Guéorgui Vladimov (1931 – 2003), dont j'ignorais tout, y compris l'existence, jusqu'à ce que Soljénitsyne ne vînt m'en toucher deux mots. Son livre s'intitule Le Général et son armée : il se passe en 1943 et commence plutôt bien. J'attends un autre livre du même, Le Fidèle Rouslan, preuve que je ne me suis toujours pas départi de ma stupide habitude consistant à commander deux livres d'un coup des auteurs dont j'ignore absolument s'ils ont quoi que ce soit pour me plaire.


Mercredi 16

Trois heures et demie. – Je termine à l'instant mes blurbesques travaux : il n'y a plus qu'à expédier par voie internétique le livre chez BookTruc pour qu'ils l'impriment et me l'envoient ; mais, ça, c'est le travail de Catherine.

– Ce matin, je me suis avisé qu'il ne me restait plus guère que quatre cents pages à lire des mémoires de Casanova (sur près de quatre mille) et ça m'a rendu un peu triste : je sens qu'il va me manquer ; même si j'ai, pour pallier son absence, ceux de Lorenzo Da Ponte, recommandés la semaine dernière par Michel Desgranges, et si j'ai commandé tout à l'heure ceux de Carlo Goldoni, afin de disposer d'une sorte de trilogie mémorielle vénitienne.


Vendredi 18

Trois heures. –  C'en est fini de la balade à Blurberie Hill : le livre a été finalisé et commandé tout à l'heure (je m'en suis prudemment remis, pour cette partie technique, au savoir-faire de Catherine), sans le moindre pépin. Comme pour éviter que l'on plastronne un peu trop, l'informatique s'est aussitôt manifesté sur un autre front, histoire de montrer qui, dans cette maison, était le vrai patron : alors que tout fonctionnait normalement hier soir, plus moyen aujourd'hui d'accéder à Netflix ; plus moyen sur l'écran de télévision, car sur mon ordinateur, tout continue à marcher impeccablement. Je ne cherche même pas à comprendre et vais comme d'habitude m'en remettre à notre grand manitou informatique, celui qui tient boutique à Pacy.


Dimanche 20

Onze heures du matin. – Terminé hier Le Général et son armée, le remarquable roman de Vladimov. Je viens d'en faire un court billet sur le blog ; court et franchement paresseux (pour ne pas dire bâclé…) : disons que ce sont plutôt des notes sans trop de suite qu'une véritable critique. Mais c'est évidemment sans la moindre importance. J'ai aussitôt (ce matin) commencé le second roman que j'ai acheté de lui, Le Fidèle Rouslan.

– Pour la deux voire troisième fois, j'ai pris, hier, la décision de ne plus me rendre sur le blog du pseudonommé Sarkofrance (à force de ces résolutions non tenues, je me fais l'impression d'un drogué jurant ses grands dieux qu'il arrête la coke, et qu'on retrouve quarante-huit heures plus tard le nez dans sa poudre).  La raison en est que “la bêtise au front de taureau” qui s'exprime là-bas en long et en large, si elle m'amusait beaucoup jusqu'à récemment, a commencé à me plonger dans une sorte de déprime légère, chaque fois que j'allais m'y rembourber ; et, avec elle, pointait l'envie d'en découdre avec tel ou tel commentateur particulièrement abruti (idéologiquement abruti, et parfois abruti tout court), ce qui serait acceptation de me placer à leur même niveau, à “jouer dans leur cour”, et je ne veux nullement. A aussi achevé de me dégoûter de ces parages-là, l'intervention faite par Bembelly, dit le Lyonnais exotique. Voici le commentaire qu'il a soudain laissé choir, sous un billet vieux déjà de plusieurs jours :

« Cher Juan, il serait temps de virer les fachos de ton fil de commentaires (les #DGoux, les Pro #LePen, etc), faire le ménage pour 2019 si possible, voire bloquer leur id | Simple suggestion mais sans obligation. Quoi? « Liberté d’expression? » Ouais, qu’ils aillent le faire ailleurs, chez leur pote le Breton par exemple, ça va les promener, ils ont des « affinités extrêmes« , que ça à foutre…
| PS: finalement non, les laisser s’exprimer, ils risquent de nous faire un « suicide collectif » cons comme ils sont. »

Ces quelques lignes étaient assorties de “smileys” et de petites phrases badines, bien dans la manière de ce personnage glissant, visqueux, faux jusqu'à l'extrême, qui manie d'une main le couperet tandis que l'autre vous flatte l'encolure. Voilà un homme qui ne rêve que de trancher des têtes, “le bâillon pour la bouche et pour la main le clou”, et qui ne se rend même pas compte (ou peut-être si ? ce qui expliquerait ses perpétuelles frustrations) qu'il ne manie qu'une sarbacane ne tirant rien d'autre que des boulettes de papier mâché, enduites de son aigre salive. Le “Breton” de son commentaire est bien entendu Nicolas, sur qui il ne perd jamais une occasion de postillonner quand il pense qu'il a le dos tourné, car jamais il n'est capable de lui parler en face, sachant qu'il se ferait étriller et qu'il n'a nullement les capacités pour l'affronter. Il fait irrésistiblement penser à ces  seconds couteaux du NKVD soviétique, tels qu'on en rencontre chez les écrivains russes de la période communiste, à commencer par Vladimov que je viens de quitter, avec leur mélange de cordialité fausse et d'ivresse meurtrière, entretenue bien bouillonnante en eux par l'alliance entre un petit pouvoir discrétionnaire et une intelligence au-dessous du médiocre. Pour en finir avec ce Bembelly, voilà un garçon qui, selon l'humeur où on se trouve, ne peut guère inspirer autre chose que de la pitié ou du dégoût, alternativement. Et j'ai parfois l'impression qu'il le sait, ou qu'il l'entrevoit ; ce qui, bien entendu, ne peut avoir pour effet que de le faire plonger encore un peu plus avant dans l'abjection morale où il est déjà engagé plus qu'à mi-corps. C'est assez : ouvrons grand les fenêtres et dissipons ces remugles et ces miasmes.


Lundi 21

Dix heures du matin. – Je viens de commander les épitres d'Horace (dans l'éditions des Belles Lettres, évidemment) : c'est la faute de Casanova, qui n'arrête pas de les citer. C'est aussi parce que le “mois carte dorée” nouveau commence aujourd'hui et qu'il fallait bien l'étrenner d'une manière ou d'une autre.

– Temps superbe, grand soleil, -4° fichtrement Celsius, pas de vent : aucune excuse pour ne pas aller crapahuter, donc.


Mardi 22

Dix heures. – Suite des palinodies bembello-sarkofrançaises : répondant docilement aux injonctions du Lyonnais exotique (Bembelly, donc), Juan Sarkofrance m'a fort diligemment viré de son blog… où j'avais décidé, la veille ou l'avant-veille, on s'en souvient, de ne plus mettre les pieds : c'est bien aimable à lui d'aider à ma désintoxication. Rigolade mise à part, il est toujours fort jouissif de voir comment ces grands esprits de gauche, tolérants jusqu'au bout de la hampe de leurs multiples drapeaux, comment ils se comportent à la moindre contradiction ou contrariété : ils ne savent rien faire d'autre que manier le sécateur d'Anastasie, qui est leur petite mitraillette morale. La scélératesse intellectuelle poussée à ce degré d'insignifiance confine à la bouffonnerie pure : Nicolas et moi nous en amusons beaucoup depuis hier.

– Cela dit, il neige et je vais aller tout de suite laisser mes empreintes dans ce ridicule matelas blanc (Catherine vient de partir avec Charlus).

Cinq heures. – Reçu au courrier deux livres : un de Limonov : Le Poète russe préfère les grands nègres (titre assez “m'as-tu-vu” mais dont j'ai bien hâte de me resservir…) et l'autre sur Limonov, dû à la plume d'Emmanuel Carrère. J'ai lu une dizaine de pages du premier (avant de m'assoupir comme un vieux débris que je suis désormais) : il semble y avoir quelque chose ; un ton, une voix ; on verra si “ça tient” (contrairement à la neige de ce matin) la distance.


Mercredi 23

Deux heures. – Belle et longue marche (pas si longue que cela, d'ailleurs) dans un sous-bois enneigé, ce matin, jusqu'au débouché, en surplomb de la route menant à la Neuville-les-Vaux. Puis, lecture de Limonov, lequel, m'y enfonçant plus avant (si je puis dire, vu son sujet…), me semble tourner un peu en rond : pas certain d'aller jusqu'au bout de ce livre. Avant cela, au réveil, j'ai commencé les mémoires de mon deuxième Vénitien, Lorenzo Da Ponte, dont j'ignorais jusqu'à ce jour qu'il fût juif d'origine (son père a renié sa religion natale pour pouvoir épouser une jeune catholique, marâtre de notre Lorenzo).

Et, de nouveau, il neige.


Jeudi 24

Dix heures du matin. – La bouffonnerie bembello-sarkofrançaise continue et prend des tournures de plus en plus réjouissantes. Après s'être enquis, hier, si j'avais vraiment été “banni” de son blog par Sarkofrance (comme s'il s'agissait d'une mini-cour de Versailles dont il serait le tout-puissant P'tit Louis), Élie Arié vient d'annoncer solennellement que, dans ces conditions, il ne commenterait plus lui non plus dans ce même blog. Bref, il devient le Zola de cette micro-affaire Dreyfus inversée. Ce qui est drôle, aussi, c'est que, visiblement, un autre commentateur a été “banni” en même temps que moi, un qui signe Lancien et est une sorte de propagandiste de la cause le-péniste ; mais, de lui, personne ne semble se soucier, ce que, à sa place, je trouverais peut-être assez vexant. D'autant que, en réalité, il était bien plus présent que moi à la cour du P'tit Louis et n'hésitait jamais à s'y lancer dans des “débats" en apparence très sérieux, cependant que, de mon côté, je passais mon temps à ironiser sur les uns et les autres de ces clowns révolutionnaires. Du reste, Lancien en question me supportait difficilement, en raison précisément de ce manque de sérieux dont lui même était fort accablé. Comme quoi on peut être banni ensemble et se détester néanmoins : là, on est à mi-chemin entre Coblence et Sigmaringen !

– J'ai oublié de noter que j'avais reçu, hier, de Sa Majesté Blurb 1er, les trois volumes de mon journal 2018, commandés quelques jours plus tôt : je n'ai regardé que la couverture et les premières pages, sans y relever de monstruosités invalidantes. Mais il doit bien se cacher quelques dizaines de bourdes mineures entre ces 350 pages…

– J'ai lu ce matin la deuxième partie des mémoires de Da Ponte, celle couvrant la période allant de 1779 (Da Ponte est né en  1749) à 1792, durant laquelle il a écrit les trois livrets d'opéras qui lui valent d'être encore connu aujourd'hui. Michel Desgranges avait raison, lorsqu'il m'en parlait l'autre semaine : il est très frustrant de voir Mozart traverser furtivement ces cent et quelques pages sans pratiquement s'y arrêter, à peine plus visible qu'un figurant de fond de scène, alors que Da Ponte s'attarde longuement sur Salieri et d'autres. Mais il est vrai qu'il s'agit de personnages qu'il a dû affronter, dont il lui a fallu quelquefois déjouer les intrigues ourdies contre lui (à ce qu'il prétend, évidemment), alors que ses rapports avec Mozart semblent n'avoir fait surgir aucun différend. Peut-être, d'ailleurs, n'ont-ils eu d'autres rapports que purement “professionnels”. Il n'empêche : la frustration et le regret sont bien là.


Samedi 26

Dix heures du matin. – Rendu aux trois quarts de l'autobiographie de Da Ponte (il s'apprête à partir pour les États-Unis), je m'aperçois que je la lis bien distraitement et sans grande passion. Mais je ne dois pas être injuste avec le librettiste : il est fort possible que la lecture de ses mémoires pâtisse de sa trop grande proximité avec celle de ceux de Casanova. (Nom de Dieu, quelle phrase ! On dirait un ver de terre se tortillant sur lui-même… Pourtant, malgré ses airs biscornus et son inélégance, il me semble qu'elle est tout à fait correcte.) À côté des quatre mille pages de ce dernier, les quatre cents de Da Ponte font un peu figures de projet de mémoires, de plan, de synopsis. Et puis, on a beau essayer de n'y pas penser, on continue un peu à lui en vouloir d'expédier Mozart aussi cavalièrement et en si peu de phrases. On a envie de le secouer par les épaules et de lui dire bien en face : « Vous auriez pu faire un effort, tout de même ! Songez donc que, sans ces  trois opéras que vous avez librettés pour lui, absolument personne ne lirait plus vos mémoires, ni même ne connaîtrait votre nom, hormis sans doute les quelques érudits de la période où vous vécûtes… »

– J'ai, en revanche, beaucoup aimé le Limonov d'Emmanuel Carrère, qui est décidément un remarquable écrivain (au moins comparé à la production moyenne) ; bien davantage, d'ailleurs, que Limonov lui-même : j'ai abandonné son Poète russe préfère les grands nègres (titre racoleur inventé pour l'édition française par ce vieil escroc de Jean-Jacques Pauvert) peu après en avoir passé la ligne médiane. Ce n'est sans doute pas complètement à tort que, dès les premières pages, le nom de Charles Bukowski m'est venu à l'esprit, auteur que, à l'époque où il convenait de le célébrer comme un génie, j'avais trouvé sans grand intérêt ; en tout cas “pas pour moi” : il en est allé de même pour le Russe. Mais enfin, Carrère, c'est vraiment très bien ; ce qui fait que j'ai aussitôt commandé deux autres livres de lui : Un roman russe, déjà lu mais, comme l se doit, mystérieusement disparu de ce bureau, et Le Royaume.

– Sinon, je constate que, depuis quatre jours, ce bon Juan Sarkofrance n'a plus publié le moindre billet, ce qui est très inhabituel chez lui. Comme si, emporté par la folie de sa distribution gratuite de muselières, il s'était par mégarde interdit lui-même de séjour sur son propre blog.


Lundi 28

Dix heures. – Passé la journée d'hier à lire les chroniques littéraires qu'Angelo Rinaldi a données (façon de parler : je suppose qu'il était fort bien payé, en tout cas je le lui souhaite) à L'Express durant un peu plus de vingt ans. Le volume s'intitule Service de presse, ce qui est d'une agréable sobriété. C'est d'ailleurs la seule chose sobre que l'on trouvera au long de ces cinq cent et quelques pages : le mot qui me semble le mieux convenir au style de M. Rinaldi est “maniéré”. Ou encore “esbroufeur”, si le terme existait. Ou “m'as-tu-vu-quand-j'écris”. Enfin, on voit le genre. Et sa phrase n'est jamais aussi ampoulée que lorsqu'on sent que, au fond, il n'a pas grand-chose à dire, parce que, somme toute, son sujet du jour ne l'inspire pas plus que cela. Il faut ajouter à cela une irritante habitude de ne jamais entrer de plain pied dans le sujet en question, de faire toujours des mines et des grâces durant un ou deux copieux paragraphes avant de se décider enfin. Si l'on multipliait ce travers par 25 et qu'en plus on boursouflait encore davantage ses phrases, on obtiendrait du Juan Asensio – c'est dire.

Sauf que, à la différence du clown hystérique que je viens d'évoquer par pur masochisme, Rinaldi a une culture littéraire très étendue (au moins par rapport à la mienne, ce qui réduit évidemment la portée de l'appréciation), qu'il sait lire et tirer des livres qu'il lit le suc qui s'y trouve – ou peut-être qu'il y apporte, comme doit le faire tout bon lecteur.  Si bien que, malgré la vague irritation que ses chatteries et ses boursouflures provoquent, on continue à tourner les pages, en se félicitant de le voir dégonfler les baudruches qu'on avait soi-même senties telles (Gabriel Garcia Marquez, Paul Auster, John Updike, Marguerite Duras…) et en sursautant légèrement lorsqu'il se permet de piétiner ce que l'on place à une certaine altitude (Morand, Simenon, Zola). Mais, comme je le disais rapidement dans le billet que j'ai publié hier sur le blog, le plus précieux c'est bien entendu toutes les envies de nouvelles lectures qu'il suscite : mon panier Amazon en déborde déjà.

Quatre heures. – À propos du Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez, Rinaldi écrit : « Cette histoire familiale se déroulant dans un village imaginaire de Colombie ne manquait pas de charme pour les amateurs de lecture rapide, d'images rendues exotiques par cette distance grâce à laquelle se fondent dans une unique figure la Cucaracha du Balajo et la Périchole de Mérimée, aux accents d'une musique de M. Francis Lopez. L'auteur, par son entrain de fabuliste, sa naïveté de conteur, qui ne ménage pas ses effets et travaille “à la grosse”, reposait des romans plus intellectuels qu'intelligents alors en vogue. »


Mercredi 30

Quatre heures. – Beau tapis de neige, ce matin, et épais (épais selon nos critères normands, qui ferait ricaner n'importe quel Québécois ou Moscovite). Nous sommes allés marcher, Catherine, Charlus et moi, le long du chemin qui rejoint le bois surplombant, à son orée opposée, la route de La Neuville ; promenade assez sérieusement écourtée du fait des conditions de progression. Comme l'a dit Catherine :  « J'avais oublié à quel point c'est pénible de marcher dans la neige. » En effet.

– J'ai commencé hier un épais roman intitulé Le Cénotaphe de Newton (Gallimard), dû à la plume d'un monsieur Dominique Pagnier, dont j'avoue n'avoir jamais entendu parler jusqu'à tout récemment, bien qu'il soit loin d'être un oison fraîchement tombé de l'aire natale (il a quatre ou cinq ans de plus que moi). Roman étrange et foisonnant, qui promène incessamment le lecteur à travers toute l'Europe (surtout centrale et de l'Est), à différentes époque, au travers de nombreux personnages dont beaucoup ne sont qu'évoqués, ainsi que les liens qui les attachent entre eux de manière plus ou moins étroite. C'est aussi et surtout une sorte de quête, mais de quoi ou de qui ? Du père d'abord, mais pas seulement : après 150 pages lues (sur près de 600), je ne me risquerai pas plus loin dans ma tentative  de critique. Il me semble que c'est le genre de livre qui peut brusquement me tomber des mains sans prévenir, aussi bien à la page 200 qu'à 50 de la fin. Mais il peut tout aussi bien me plaire de plus en plus et me laisser tout enthousiaste de lui après son point final. En tout cas, ce n'est pas un roman qui sécurise son lecteur, lequel a constamment l'impression qu'il peut sombrer corps et bien d'une page à l'autre : impression nettement moins pénible qu'on pourrait le croire, et même assez agréable. car, au fond, pourquoi lit-on des romans, sinon dans l'espoir informulé de s'y perdre ?

– Petites nouvelles du front alzheimérien : hier, Catherine et moi sommes arrivés à la conclusion d'un court échange ménager entre nous que, la semaine prochaine, il lui faudrait aller faire ses courses hebdomadaires dès lundi, et non mardi comme elle est accoutumée de le faire. Ce matin, elle : « Tu te souviens pourquoi je dois aller faire les courses lundi au lieu de mardi ? » Moi : « … » Et, depuis, ni elle ni moi n'avons pu retrouver cette raison : nous ne devons aller nulle part, nous n'attendons personne, n'avons aucune obligation particulière mardi prochain, le mystère reste entier, inaltérable, vaguement inquiétant. Dans le pot au noir où nous sommes, j'ai conseillé à Catherine d'aller quand même faire ses courses le lundi, au cas où. Et puis, quoi : nous avons encore quatre jours pleins pour tenter de reconnecter deux ou trois paires de neurones afin que le souvenir nous revienne, hypothèse qui n'est pas totalement à écarter. L'espoir luit comme un brin de paille dans l'étable

– Deux écrits lucratifs m'ont été réglés ce matin par virement : retenue à la source aidant, chacun d'eux a été amputé de 50 €, c'est-à-dire en gros d'un douzième. Je suis tout à fait incapable de me rendre compte si c'est juste ou non. En tout cas, si ça ne l'est pas, l'erreur est minime, qu'elle se place dans un sens ou dans l'autre. 


Jeudi 31

Dix heures du matin. – Je termine donc ce mois en compagnie de Carlo Goldoni dévidant ses Mémoires (le matin) et de Dominique Pagnier, que j'évoquais hier (l'après-midi), en ayant l'impression de me tenir de plus en plus à l'écart des bruits et des agitations du monde ; mais c'est peut-être la neige qui assourdit tout de façon naturelle. En tout cas, cela me convient parfaitement. Le monde, notre monde est en train de s'abîmer dans la farce, et il le fait avec un sérieux implacable. Tutto nel mundo è burla.