samedi 1 janvier 2022

Décembre 2021

 

 

 

 

 

 

BALZAC AU BALCON

QUÉBEC AU TISON

 

 

 

 

 

Mercredi 1er

Dix heures. – J'apprends seulement ce matin que Mario Vargas Llosa, écrivain péruvien naturalisé espagnol, et ayant écrit toute son œuvre en castillan, a été élu la semaine dernière à l'Académie française. Je suppose que les décervelés post-modernes doivent s'en réjouir hautement. Ce qui m'attriste, moi, est que l'écrivain se soit prêté à cette pantalonnade. Maintenant que la brèche est ouverte, on ne devrait pas tarder à voir un notaire sacré meilleur boulanger de France, ou un commis charcutier moustachu remporter le César du meilleur espoir féminin.

– Autre information : une certaine Margaux Pinot, championne olympique de judo, porte plainte contre son compagnon pour “violences conjugales”. Après des années d'entraînement que l'on imagine intensif, elle n'a même pas été fichue de l'envoyer au tapis, son violeur conjugal ? C'est vraiment une arnaque, le judo…

– Les deux mots que l'on pourrait appliquer à Balzac, et plus spécifiquement à son génie romanesque : Accélération et compression. Ainsi dans les Illusions perdues. Entre le moment où Lucien de Rubempré quitte Angoulême dans la voiture de Louise de Bargeton (née Nègrepelisse…) et celui où il revient, presque à l'état de clodo, dans cette même ville, Balzac nous dit que dix-huit mois se sont écoulés. Donc, en un an et demi, ce pauvre Lucien aurait réussi, ne connaissant personne à son arrivée à Paris, à se hisser au sommet du journalisme “libéral”, puis à passer avec armes et bagages dans le camp royaliste, avant de subir une chute vertigineuse le ramenant plus bas que son point de départ : c'est évidemment impossible, même en tenant compte du fait que son époque (les années 1820) était différente de la nôtre. Mais cette compression irréaliste du temps et cette prodigieuse accélération des événements, c'est précisément ce qui fait que le roman est encore palpitant de vie, près de deux siècles après avoir été écrit.

Cela étant, des romans comme Madame Bovary ou L'Éducation sentimentale sont eux aussi tout ce qu'il y a de plus vivants. Or, au contraire de Balzac, Flaubert aurait plutôt tendance à procéder par dilution des événements, par étalement du temps, sauf en de brefs et clairsemés moments de convulsion. Mais on n'a jamais, chez le Normand, cette impression de puissance, de fleuve en crue emportant tout, que l'on a presque toujours avec le Tourangeau.

– Depuis hier, Éric Zemmour est officiellement candidat à l'élection présidentielle de l'année prochaine (enfin, officiellement, non : il reste la question des parrainages). Je m'en fous à un point qui me surprend moi-même, alors que, si on me contraignait à aller voter en avril prochain, c'est évidemment sur lui que se porterait mon suffrage.

Deux heures. – Grâce à Fredi Maque, moins nul que moi sur ces questions (ce qui n'est pas placer la barre très haut), je suis de nouveau capable d'ajouter des liens dans ma blogoliste ou d'en retrancher. Si bien que, depuis une poignée de minutes, Jérôme Vallet y figure de nouveau en excellente place. Ce que je peux être gamin, tout de même…

Six heures. – Assez logiquement, je suis passé des Illusions aux Splendeurs et misères. Et, une fois de plus, je suis horripilé par l'imbitable jargon dont Balzac s'est cru obligé d'affubler le baron de Nucingen. C'était doublement stupide de sa part, déférence gardée. D'abord parce que le lecteur – en tout cas s'il est moi – en arrive très rapidement à sauter systématiquement toutes les répliques de l'infortuné (!) banquier (ce qui, heureusement, n'entrave pas la compréhension générale de l'action), mais en outre parce que ce salmigondis orthographique ne correspond à rien : je mets qui que ce soit au défi de me trouver un Allemand ou un Alsacien s'exprimant de la sorte, même s'il maîtrise mal le français. Alors qu'il aurait été si simple de nous exposer ce volapük lors des deux premières répliques du baron, en nous disant qu'elles étaient là à titre d'exemple, d'illustration, puis de reprendre une langue normale. Mais j't'en foutrais… 


Jeudi 2

Deux heures. – Ces derniers soirs, en attendant que nous parvienne la troisième saison du Bureau des légendes (Catherine l'a récupérée ce matin chez Ford), nous avons repris À la Maison blanche (en v.o. : The West Wing). J'ai déjà dit tout le bien que je pensais de cette série et je ne m'en dédis point. Il s'y passe cependant un phénomène plutôt étrange : il arrive régulièrement que, d'une saison à l'autre, certains personnages disparaissent, alors qu'ils étaient précédemment au premier plan. Et ce, sans jamais que nous soit fourni la moindre explication de leur éviction. 

Il serait pourtant très facile de le faire, un simple et rapide échange de répliques entre deux “survivants” pour nous dire que le disparu a quitté la Maison blanche pour un job dans le privé, par exemple. Ou que le président l'a nommé ambassadeur à Oulan-Bator, ou qu'il a touché un héritage et qu'il est parti cultiver ses choux dans son nouveau ranch de l'Arizona, que sais-je ? Mais là, non : rien du tout. Comme si les scénaristes s'imaginaient que nous, pauvres téléspectateurs hébétés, allions totalement oublier l'existence de leur personnage d'une saison à l'autre. Je sais bien que nous avons une nette tendance à l'alzheimerisme, mais tout de même !

– Pour ce qui est de la pauvre judoka martyre que j'évoquais brièvement hier, il paraîtrait que, finalement, elle soit tout autant agresseur qu'agressée puisque, à l'issue de leur “discussion”, son partenaire viril aurait, lui, écopé de quatre jours d'arrêt de travail pour blessures et contusions diverses. Bref : l'honneur du judo est sauf jusqu'à nouvel ordre.


Vendredi 3

Dix heures. – Vautrin est-il homosexuel ? C'est une chose qui passe pour un fait acquis et ne souffrant aucune discussion auprès de nos critiques modernes. Or, terminant Splendeurs et misères des courtisanes, l'affaire m'apparaît moins tranchée que ce qu'on veut bien dire. Il me semble que les rapports de Jacques Collin/Vautrin avec Rastignac d'abord – dans Le Père Goriot – puis avec Rubempré peuvent être regardés comme ceux d'une sorte de démiurge maléfique avec la créature qu'il a l'ambition de façonner, dans le but de triompher par procuration de cette société au ban de laquelle il s'est trouvé mis ; ambition qui se trouverait rapidement doublée d'une sorte de passion paternelle. Jamais Balzac ne nous permet de nous aventurer plus loin que cela… même s'il ne nous l'interdit pas non plus !

C'est seulement dans la dernière partie de Splendeurs et misères que l'explication homosexuelle semble “sortir du bois” (ou du placard…), lorsque Balzac, très brièvement, nous rappelle que, au bagne, Colin/Vautrin s'était déjà lié de la même façon puissante à l'un de ses co-détenus, un très jeune assassin multi-récidiviste nommé Théodore Calvi. Or, celui-ci, il ne pouvait en aucun cas espérer le transformer en phare de la haute société aristocratique, il faut donc bien qu'il y ait eu entre eux autre chose

La piste homosexuelle paraît se confirmer quelques pages plus loin lorsque, voyant Colin crier sa douleur sur le corps de Lucien fraîchement dépendu, le médecin qui se trouve là murmure : « C'était bien son fils ! » À quoi le magistrat qui l'accompagne répond, d'un ton équivoque : « En êtes-vous bien sûr ? » Et c'est tout : Balzac n'en dira pas davantage, lui pourtant si naturellement prolixe et “explicatif”. 

Si bien que, oui – et c'est la grande habileté de l'écrivain –, il est possible de conserver un doute, si l'on est un lecteur attentif, ou de passer totalement à côté, si l'on est un lecteur un peu plus distrait. 

Sur ce, m'en vais m'intéresser à ce pauvre César Birotteau. Avec la reposante certitude que lui, au moins, est parfaitement straight – mais pas plus heureux pour autant. Comme quoi…

Midi. – Voilà ce qu'il en coûte, de tirer des conclusions avant que l'histoire ne soit finie ! À peine avais-je écrit ce qui précède que, dix pages plus avant dans Splendeurs et misères, Balzac rendait enfin l'homosexualité colino-vautrinessque parfaitement explicite : à la Conciergerie, l'un des ex-compagnons de chaîne  de Vautrin le reconnaît et suggère à ses deux acolytes qu'il a dû se laisser enfermer à seule fin de revoir sa tante, c'est-à-dire le jeune Théodore Calvi, nommément désigné. Et, pour être bien sûr que le message est passé, Balzac nous explique alors que ce mot, tante, désigne “le troisième sexe”.

Donc, toutes mes arguties précédentes tombent à terre et s'écrasent comme de grosses et molles bouses. (M'en fous : ça m'aura toujours fait une entrée de journal de plus…) Du reste, le côté démiurge de Colin/Vautrin reste valable : il suffit de le replacer sur son socle homosexuel – même si placer un côté sur un socle est une opération plus délicate qu'elle n'en a l'air.


Lundi 6

Dix heures et demie. – À peine César Birotteau était-il enterré que je tournais le dos à son cimetière parisien pour mettre le cap sur Sancerre, afin d'y retrouver La Muse du département. Le volume se trouvant à portée de mon autre main – oui, je suis littérairement ambidextre –, j'ai aussi rapporté au salon le Balzac et son monde de Félicien Marceau. En “lecture d'accompagnement”, si je puis dire.


Mardi 7

Deux heures. – Je n'avais jamais réalisé que Michel Houellebecq était venu au monde quatre jours après que Paul Léautaud l'eut quitté. – Oui… et alors ? – Alors, rien. Mais tout de même, dans ce “rien”, je ne puis m'empêcher de déceler un petit quelque chose, que je serais bien en peine de définir, ni même de cerner vaguement. D'autant que le lien entre les deux écrivains ne m'apparaît nullement ; sans doute parce qu'il n'y en a pas, en tout cas dans leurs œuvres respectives. Physiquement, en revanche, les années s'entassant font que le cadet tend à ressembler de plus en plus à son aîné.

– Toujours Balzac : La Muse du département, qui me ramène à Sancerre, c'est-à-dire à quelques dizaines de kilomètres de Beaulieu-sur-Loire, où nous avons vécu de 1992 à 1996. Je me souviens que Sancerre fut le but de l'une de ces courtes excursions que nous faisions à moto dans ces années-là, soit en une seule journée, comme ici, soit en deux jours, comme lorsque nous avions, en suivant le courant de Loire, poussé jusqu'à Amboise, afin d'y rendre un hommage bref et un peu distrait à Léonard.

Six heures. – Il est prévu que, Catherine absente, je me rende chez ma sœur le 2 janvier prochain, avec un double motif : voir ma nièce/filleule Clémence, lyonnaise d'adoption et de passage en Normandie, avec son homme que je ne connais pas encore et leur fils tout juste sorti d'usine que je connais encore moins ; la deuxième raison est que, ce même jour, ma mère soufflera ses 89 bougies (je n'aimerais pas être à sa place quand il faudra souffler) et que, bien sûr, elle sera présente aux agapes.

Les agapes en question auront lieu à midi et j'ai prévu, le soir, plutôt que de me retaper la route de nuit, d'aller bivouaquer à cet hôtel de Veules-les-Roses ; hôtel qui, pour l'instant, ne répond pas au téléphone, ce qui augure assez mal de mon expédition. Mais enfin, je dispose encore de quatre semaines pour m'y dégoter une chambre ; et je doute que les hôtels de la côte normande soient pris d'assaut le dimanche suivant le nouvel an…


Mercredi 8

Neuf heures et demie. – Je ne sais pas trop si la nuit porte conseil ou non. Toujours est-il que je me suis levé ce matin en ne trouvant plus du tout bonne mon idée de bivouaquer à Veules-les-Roses le jour où j'irai chez Isabelle et Olivier pour l'anniversaire de ma mère. À chaque fois que nous allons  déjeuner soit à Ermenouville, soit à Fontaine-le-Dun, nous rentrons toujours le jour même, et c'est toujours moi qui conduis lors des deux trajets. Je ne vois donc pas pourquoi il devrait en aller différemment cette fois-ci que je serai seul dans la voiture avec Charlus. J'en serai quitte pour me limiter à un verre ou deux de vin blanc à l'apéritif, puis à repasser en mode abstinent durant le déjeuner, comme je le fais toujours. Quitte aussi à ne pas repartir plus tard que quatre heures, de façon à faire de jour le trajet me conduisant jusqu'à Rouen, c'est-à-dire à l'autoroute : après, il n'y a plus qu'à se laisser glisser… Enfin, second argument : “zapper” Veules et son hôtel me fera économiser en gros une paire de centaines d'euros, ce qui représente au bas mots quatre voire cinq volumes de la Pléiade (d'occasion…), ou une bonne quinzaine de livres de salaud-de-pauvre. Bref : la décision est prise.

Six heures. – Mallarmé : « On n'écrit pas avec des idées, on écrit avec des mots. » Le problème est qu'avec de tels principes, on n'aboutit qu'à du Mallarmé. Affirmation péremptoire qui aurait fait violemment sursauter Balzac, sans doute presque autant Dostoïevski, pour ne rien dire de Molière et même, en poussant un peu, de Cervantès. À ce compte-là, on pourrait aussi affirmer qu'on ne bâtit pas des maisons, des cathédrales ou des châteaux avec des idées mais avec des moellons.


Jeudi 9

Deux heures. – Il arrive à tout le monde d'avoir ses moments de distraction ; y compris les écrivains, même pris parmi les meilleurs. Dans Balzac et son monde, je tombe sur cette phrase : 

« Dans L'Envers de l'histoire contemporaine, nous verrons un procès retentissant où les condamnations pleuvent comme des petits pains. »

Félicien Marceau est donc, à ma connaissance, le seul homme à avoir déjà vu pleuvoir des petits pains et à pouvoir en attester. Du coup, on se dit que le miracle de la multiplication des pains, dont on fait ordinairement crédit au Christ, n'en était peut-être pas un : en familier des choses du ciel qu'il était, Jésus a peut-être vu s'approcher un gros nuage panifère et roublardement attendu qu'il éclate au-dessus des têtes. 

Pour ce qui concerne le livre de Marceau, il m'en reste environ trois cents pages à lire. Donc, je ne désespère pas de le voir bientôt évoquer un écrivain dont les livres se vendent comme à Gravelotte, ou telles des trombes d'eau.


Vendredi 10

Dix heures. – Sans vouloir paraître plus blasphémateur que je ne le suis, il me semble que, parfois, Dieu a tendance à gérer son business un peu en dépit du bon sens. Il est possible qu'il ne dispose que d'une quantité globale d'existence humaine – une sorte de contrainte “oulipienne” qu'il se serait imposée par jeu, attrait de la difficulté, goût du défi… –, mais enfin, il devrait mieux en soigner la répartition. Par exemple, s'il avait décidé de faire mourir Victor Hugo en 1875 au lieu de dix ans plus tard, l'œuvre du prophète laïque n'en aurait quasiment pas souffert, ni lui ni nous n'y aurions perdu grand-chose. En revanche, si cette petite “pelote” de dix années, il l'avait attribuée à Balzac en supplément de programme, celui-ci aurait eu largement le temps de boucler sa Comédie humaine, de finir Les Petits-Bourgeois, Le Député d'Arcis et trois ou quatre autres romans laissés inachevés pour notre plus haute frustration, mais aussi d'écrire ces œuvres qui ne nous sont parvenues que sous forme de vagues et embryonnaires projets. 

Et puis, qu'est-ce que c'est que cette manie de faire mourir les grands écrivains à 51 ans ? Balzac, Proust… On m'objectera que le second a eu, lui, le temps de terminer sa Recherche. Je répondrai : oui et non. Certes, il a bel et bien mis le mot fin au bas du Temps retrouvé ; mais enfin, les deux derniers volumes, La Fugitive et ce même Temps retrouvé, ont été publiés après sa mort, sans qu'il ait eu le loisir de les relire, de les corriger et, surtout, de leur insuffler ce supplément de vie et de mouvement, ce surcroît de “chair” qu'il avait donnés aux précédents volumes, ainsi qu'en font foi ses différents manuscrits, épreuves et textes finalement publiés.

Là encore, qu'en aurait-il coûté au Tout-Puissant de le faire mourir en 1927 plutôt qu'en 1922 ? Il suffisait de prendre ces cinq années, par exemple, à ce pauvre Paul Bourget qui, mort octogénaire en 1935, l'était déjà depuis des années, littérairement parlant.

D'un autre côté, je m'avise que si on retirait des années de vie à tous les écrivains médiocres ou nuls pour en faire cadeau aux génies, ceux-ci enfonceraient Enoch, Mathusalem et Noé en terme de longévité. La plupart seraient d'ailleurs encore vivants aujourd'hui, et l'on pourrait alors contempler ce spectacle déprimant de voir Voltaire et de Maistre s'écharper au journal de vingt heures, Agrippa d'Aubigné agresser sauvagement Bernanos au Salon du Livre, Chateaubriand blêmir sous les sarcasmes de Léautaud à un cocktail Gallimard, ou encore François Villon, venu chez Ruquier présenter la nouvelle édition de son Testament, obligé de répondre aux questions d'une quelconque Angot et s'en vengeant en pillant son sac à main en coulisse.

Non, finalement, mieux vaut considérer que le Créateur sait ce qu'il fait et, dans ce domaine comme dans les autres, agit avec discernement en son infinie sagesse.

(Mais enfin, tout de même : que Muray soit mort à 60 ans alors que Sollers est toujours vivant à 85, voilà qui risque de peser lourdement dans son dossier, au Créateur…)

Deux heures. – Je viens de transformer ce qui précède en billet sur le blog-mère : toutes mes excuses aux “doublonneurs”…


Samedi 11

Dix heures. – J'ai sans doute dit une sottise, hier, lorsque je supposais que, disposant de dix années de vie supplémentaires, Balzac aurait pu terminer La Comédie humaine. S'il avait vécu jusqu'en 1860, il aurait donc connu la première moitié du Second Empire : il est difficile d'imaginer que ce changement de société, avec ses bouleversements politiques, économiques et sociaux, sans même parler des évolutions mentales, ne lui aurait pas donner le sujet de dix ou vingt romans supplémentaires. Auquel cas, il serait peut-être entré en collision avec le futur Zola…

– L'information du jour (Atlantico) : « Arabie saoudite : des chameaux ayant reçu des injections de Botox exclu (sic) d'un concours de beauté. » S'ils avaient accepté de coucher avec les organisateurs, ils n'en seraient pas là. De plus, je soupçonne ces chameaux d'être en réalité des dromadaires, ce qui ne plaide pas en faveur de leur honnêteté.


Dimanche 12

Neuf heures et demie. – La fièvre monte à El Pao et elle n'est pas provoquée par le petit Chinois – en tout cas, pas de manière directe. Mais enfin, voilà déjà deux bonnes semaines que Catherine vit dans des transes de plus en plus en plus visibles, provoquées par cette unique alternative : partira ou partira pas ? En effet, son séjour au Québec, prévu pour durer de vendredi prochain jusqu'aux alentours du 10 janvier, est suspendu aux décisions que prendront ou ne prendront pas les différents gouvernements concernés, à propos des déplacements, vols, conditions d'entrée dans leurs pays respectifs, etc. 

Or, chaque jour ou presque apporte une nouvelle réglementation, annulant, renforçant ou contredisant les précédentes. La dernière trouvaille des autorités françaises nous fait plonger dans le gouffre sans fond des absurdités administratives, à tendances humiliantes : pour rentrer sur le territoire français, les voyageurs en provenance d'autres pays que ceux de l'Union européenne devront, en plus de leur test PCR (ou autre), fournir une déclaration sur l'honneur affirmant qu'ils ne sont pas infectés par le Chinois maléfique. Voilà qui entraîne quelques questions, pour le moins.

Une déclaration sur l'honneur ? Qu'est-ce que l'honneur a à voir avec un microbe ? Quelle valeur aura cette déclaration, faite par des gens qui, dans leur immense majorité, seront incapables de savoir s'ils ont ou non la maladie en question ?  Et pourquoi iraient-ils dire qu'ils l'ont si, vingt-quatre ou quarante-huit heures plus tôt, le test subi leur a affirmé que, justement, ils sont indemnes de toute contamination ? Cerise sur ce gros gâteau administratif, il va presque de soi que cette déclaration ne pourra pas être griffonnée au stylo sur une quelconque feuille de papier blanc : un document spécial  va être mis en circulation – il l'est peut-être déjà –, qu'il faudra se procurer, remplir, remettre à qui de droit, en plus des douze ou quinze autres qui sont déjà exigés.

On s'attendait à se retrouver dans le dédale de Kafka, c'était encore trop d'optimisme : c'est le royaume du père Ubu qui nous ouvrait tout grand ses portes. J'attends le moment, sans doute assez proche, où  l'on contraindra les non-vaccinés, ou les pas-assez-vaccinés, à ne plus sortir de chez eux qu'en agitant comme des furieux la crécelle des ladres médiévaux.

Ces aberrations nous feraient évidemment bien rire… si Catherine n'était concernée au premier chef par leurs fluctuations démentes.

Deux heures. – Titre (Atlantico) se donnant des airs mais ne voulant strictement rien dire : « Valérie Pécresse remet l'église de la droite au centre du village électoral. » Enfin, non, je me trompe : ce titre veut réellement dire quelque chose ; mais il est des cas où la volonté seule reste impuissante.

Six heures. – Au chapitre des petites nouvelles asilaires, sur le twittodrome de Guillaume Cingal, une certaine Marie Sonnette (!) y va de sa longue plainte : « Vous ne pouvez pas imaginer la douleur des entrailles qui se retournent à la vue de Z qui souille de ses pas le mémorial du génocide de nos grands-parents a Erevan. » Z, on l'aura compris, est l'horrible monstre à svastika entre les dents et prénommé Éric. L'auteur/teure/trice/teresse de cette déploration mémorielle est évidemment sociologue, spécialisée dans, je cite, les “Hip-hop studies” : je n'en attendais pas moins d'elle. Un peu plus bas, on rencontre une autre jeune femme (enfin, jeune : je n'en sais rien…) qui est, elle, “doctorante en théâtre décolonial”.

Et ce sera tout pour ce soir.


Mardi 14

Dix heures. – Dans deux heures, Catherine va subir son test machin-chose afin de savoir si le petit Chinois ne se serait pas subrepticement glissé dans ses poumons ou ailleurs : résultat dans l'après-midi. Si le test est négatif, le principal verrou aura sauté, qui concerne son départ vendredi pour Québec. Inutile de dire que la fièvre dont je parlais il y a quelques jours menace de faire péter le thermomètre…

– De nos jours, un “doctorant en histoire”, ça s'exprime ainsi : «  l'enjeu n'est pas de demander l'impunité de tous les H ms la justice- à redéfinir hors de la segmentation raciale et de classe actuelle- pr toutes les F (dc ni minimisation des violences sexuelles, ni adhésion à leur politisation raciste; le noeud:traduire ça ds les luttes) »


Mercredi 15 

Dix heures et demie. – Test de Catherine négatif ! J'en ai déduit, de façon peut-être hasardeuse, que, par contrecoup, je devais être moi-même vierge de toute sinisation intempestive. De son côté, la future voyageuse transatlantique a téléchargé (à grand-peine) et imprimé les trois kilos d'ausweis dont elle va avoir besoin. Ne lui reste plus qu'à faire ses bagages. Demain en début d'après-midi, j'irai la conduire à Roissy et la déposerai au Sheraton où elle a retenu une chambre, de manière à s'éviter le stress de vendredi matin, des bouchons probables sur l'autoroute, etc. Bref, l'affaire suit son cours – un cours qu'on hésitera toutefois à qualifier de normal.

– Je découvre avec une stupéfaction se mêlant d'amusement que la bonne ville d'Issoudun s'enorgueillit, tous les ans en octobre, d'un festival de… reggae régional ! Du reggae à Issoudun, n'est-ce pas… et régional, en plus ! Du reggae berrichon ?

 

Jeudi 16

Cinq heures. – Catherine bien arrivée à Roissy, et moi bien revenu ici. L'hôtel Sheraton de l'aéroport Charles-de-Gaulle se voit d'assez loin. La difficulté n'est donc pas de le repérer… mais de débusquer, au milieu d'in inextricable lacis, la seule voie goudronnée qui conduit à lui : par deux fois nous nous sommes retrouvés dans un parking souterrain qui n'avait rien à voir avec l'hôtel désiré. Mais enfin, on y est tout de même arrivé.

Au moment de quitter Catherine, je me suis avisé que, depuis trente-et-un ans, c'est la première fois que nous allons être séparés aussi longtemps, puisqu'elle part pour trois semaines et que notre “record” était jusqu'ici de quinze jours. Face à cette étendue de temps qui, soudain, me semblait immense, je n'ai pas pu m'empêcher de me dire que, peut-être… si le destin l'a décidé… Enfin, on me comprendra, je suppose. Naturellement, c'est une pensée que j'ai soigneusement gardée pour moi : Catherine était déjà assez stressée comme ça par le départ, il était inutile d'y ajouter une note funèbre, m'a-t-il semblé.

 

Vendredi 17

Dix heures. – Appel de Catherine à huit heures et quart (il ne s'en est fallu que de ce petit “quart” qu'elle ne me trouvât encore au lit…) : elle venait de subir avec succès toutes les épreuves initiatico-sanitaires préludant à son embarquement ; lequel devrait avoir lieu d'ici une petite demi-heure, si j'ai bien compris. Prochaine nouvelle attendue : un himmel d'Élodie m'informant qu'elle a correctement récupéré sa mère à l'aéroport de Montréal, himmel que je ne lirai que demain matin, compte tenu de mon coucher tôtif, presque gallinacéen, et du décalage horaire.

– Ce matin, Charlus s'était posté au bout de la galerie, attendant le réveil et le lever de sa maîtresse : comme chaque fois, il avait “oublié” qu'elle n'était plus là. Il a fallu que j'aille lui montrer sa chambre et son lit vide ; et encore, même comme cela, rien ne dit qu'il ait vraiment compris de quoi il retournait.

– À propos du petit Chinois, je songeais hier à la profonde déprime qui doit s'abattre sur les machos, les phallocrates et autres toxiques masculinoïdes invétérés : ce doit être très dur de rétrograder du statut enviable de mâle alpha à celui de mâle delta voire omicron…

– La différence, ou l'une des différences, entre Charles de Gaulle et Éric Zemmour est que le premier était général, alors que le second ne sera sans doute jamais qu'aspirant.


Samedi 18

Dix heures. – Catherine est arrivée à bon (aéro)port, comme me l'a appris un coup de téléphone de sa sœur dès huit heures ce matin et comme me l'a confirmé le himmel expédié par Catherine elle-même vers trois heures du matin, heure d'ici.

– J'ai commencé à revoir, avant-hier, la série OZ, déjà vieille de près de 25 ans : elle me semble encore meilleure que lors de sa découverte, il y a trois ou quatre ans. Elle comporte tout de même un élément passablement ridicule et agaçant, mais il n'est pas du ressort des auteurs de la série : chaque fois que le mot nigger est prononcé par l'un des personnages, et il l'est souvent, le sous-titreur français, que l'on imagine être un petit jeune homme impeccablement moderne, et même sur-moderne, frémit d'horreur devant le mot “nègre” qui serait le plus logique, finalement recule devant cette monstruosité et choisit, la sueur aux tempes, de traduire l'infernal vocable par un grotesque et piteux “renoi”…

– La parution du nouveau roman de Houellebecq est annoncé pour le 7 janvier. Son titre : anéantir (avec un a minuscule, précise-t-on…)


Lundi 20

Dix heures. – J'ai dans l'idée que la seconde moitié de ce journal va être maigrichonne, pour ne pas dire squelettique. 

Trois heures. – Aujourd'hui, j'ai fait les courses…


Mercredi 22

Neuf heures et demie. – Hier, journée Desgranges. Le mot “journée” est encore plus exagéré que d'ordinaire, vu que je suis resté chez eux de midi à trois heures vingt très exactement. Lever le camp de bonne heure m'est habituel l'hiver, depuis que j'ai découvert, la décrépitude sénile venant, que je n'aimais plus du tout conduire de nuit (alors que j'ai adoré ça durant plusieurs décennies). Michel m'avait suggéré d'arriver une heure plus tôt afin de compenser ; seulement, il y avait le problème posé par Charlus, que je devais laisser ici, enfermé dans la maison : je ne voulais pas que cette claustration s'éternise, afin d'éviter, si possible, d'avoir toutes sortes de déjections à ramasser et éponger à mon retour.

Alors que je lui avais fait part de mes petits problèmes d'intendance domestique, Catherine m'a fait observer par himmel que Charlus restait enfermé des huit à neuf heures d'affilée toutes les nuits, et que jamais le moindre incident n'était à déplorer. C'était frappé au coin du bon sens, j'aurais pu y penser plus tôt et moi-même ! Mais enfin, comme nous étions déjà mardi matin et que tout était planifié, je n'ai rien voulu changer et suis donc arrivé chez Agnès et Michel à midi juste, as usual

À mon retour, j'ai pu constater avec une satisfaction non feinte que Charlus avait très convenablement maîtrisé vessie et sphincter. Et qu'il n'avait nullement cru bon de dévorer un livre ou deux sous prétexte de je ne sais quelle “angoisse de la séparation”.

Ma prochaine sortie devrait avoir lieu le 2 janvier, pour aller fêter l'anniversaire de ma mère (pas vue depuis deux ans) chez ma sœur à Ermenouville. À moins que de sibériennes chutes de neige ne m'en dissuadent au dernier moment. Et, cette fois, j'emmènerai le chien avec moi.

Deux heures. – Un blogueur qui se présente comme “acteur associatif”, trouvé chez Nicolas comme de juste, commence ainsi son billet du jour : « Cette année, nul doute que la pandémie rend le sens de Noël plus incertain à saisir […] » En dehors du fait qu'apparemment le mode subjonctif ne soit pas encore parvenu jusqu'au milieu des acteurs associatifs, on voit mal comment un microbe, quel qu'il puisse être, pourrait rendre “incertain” le sens de Noël, c'est-à-dire de la Nativité. Je me risquerai même à affirmer que ce même microbe, ou tout autre, sera également impuissant à teinté d'incertitude le sens de Pâques, de l'Ascension ou de la Toussaint – voire du Ramadan ou du Têt.

L'information qui m'a fait pouffer : « Toulouse : déguisé en Père Noël, il fait mine d'aider dans le métro une jeune femme blessée et lui vole sa trottinette. » En lisant l'article – ce que j'ai fait, très exceptionnellement –, on apprend que la “jeune” femme avait tout de même 34 ans et que, si elle s'était décidée à prendre le métro, c'est parce qu'elle venait d'avoir un accident de… eh bien, de trottinette justement. Je n'aurai donc que deux mots : bien fait ! Quant au faux Père Noël, il n'avait, lui, que 31 ans, s'est fait rapidement alpaguer par les flics et a été placé en garde à vue pour vol aggravé. Mais aggravé par quoi ? Pourquoi ? Par rapport à quoi ? Mystère. À part le port d'une fausse barbe en coton hydrophile, je ne vois vraiment pas ce qui peut bien avoir aggravé ce vol. À moins que les policiers aient considéré que le larcin était aggravé par la sottise du malfrat. Car il faut vraiment être con pour voler une trottinette.


Jeudi 23

Une heure. – Le titre du jour le plus énigmatique dans sa brièveté (Atlantico) : « L'armée française renonce à l'idée de paix. »

– À part ça, je m'apprête à sortir pour me livrer à un certain nombre d'obligations ménagères toutes plus inintéressantes les unes que les autres – mais néanmoins indispensables à ma survie.

– Pendant ce temps, Catherine se trouve dans un chalet au fin fond du Canada, avec toute la petite smala d'Adeline. Elle qui se plaint chaque année d'avoir un Noël sans neige, cette fois elle est servie ; au-delà même de ses espérances peut-être.


Samedi 25

Dix heures. – Mon réveillon en solitaire a été réduit à sa plus simple expression : entre six heures et quart et sept heures moins le quart, j'ai bu un Ricard (oui, on a bien lu : un seul et unique ! je me faisais presque pitié…), puis j'ai avalé deux tartines de pain debout dans la cuisine et, à sept heures tapantes, j'étais devant la télévision, où je suis resté jusqu'à dix heures, à regarder une série netflicarde, Narcos, qui, étonnamment, est plutôt pas mal. Ce matin, en m'éveillant, je me suis rétrospectivement trouvé fort satisfait de ma soirée.

– On ne cesse de nous asséner, pour s'en féliciter ou le regretter, que nous vivons dans une société “de loisirs”. Le loisir, ou les loisirs, voilà bien une chose qui m'a toujours été totalement étrangère. Je n'ai jamais eu de loisirs, si l'on entend par là des activités le plus souvent inutiles destinées simplement à emplir le temps vacant. Je ne suis jamais allé passer une semaine dans une station de sports d'hiver, ni sur une quelconque plage. Il ne m'est jamais venu à l'idée d'explorer les dessous de la mer en faisant de la plongée, ni d'acheter cordes et piolets pour gravir je ne sais quelle montagne. Je n'ai jamais passé mon permis de chasse ni acheté de canne à pêche. Je n'ai jamais sillonné le monde pour voir à quoi il ressemblait, me contentant de quelques très rares échappées dans les pays limitrophes (Espagne, Italie, Belgique) ou quasi limitrophes (Hollande, Portugal) ; et ce n'était jamais à mon initiative. Etc.

C'est là une chose que l'on ne doit ni me reprocher ni porter à mon crédit, dans la mesure où je n'y suis strictement pour rien : comme je viens de le dire, m'adonner à un quelconque loisir est une idée qui ne m'a jamais effleuré l'esprit, qui m'est radicalement étrangère. Je n'ai donc eu ni à la cultiver ni à la combattre. On me dira : et la lecture, alors ? Et la littérature ? Mais la littérature, au moins pour moi, n'est nullement un loisir : c'est sans doute la part la plus essentielle de mon existence, en tout cas celle qui a préexisté à toute autre – et qui dure encore, plus vivace que jamais. 

Deux heures. – Dans l'entrée du jour de son journal, Renaud Camus offre à ses lecteur un développement à propos des différences essentielles existant entre le cafard des villes et le cafard des champs. En effet, elles sont essentielles, ne serait-ce que parce que l'insecte qu'il confond avec le cafard – qu'il soit des villes ou des champs – est en réalité une punaise des bois ; laquelle serait sûrement très vexée si on lui faisait part du rapprochement opéré du côté de Plieux. Il me semble tout de même que le fait que l'un soit un insecte volant et l'autre un “rampant” (au sens militaire du mot) aurait dû lui mettre la puce à l'oreille – laquelle puce n'est nullement un pou des champs, il n'est peut-être pas inutile de le rappeler.


Dimanche 26

Une heure. – Hier, en début d'après-midi, j'en ai soudain eu assez de Balzac ; de façon si soudaine que j'ai abandonné Béatrix aussitôt, à cent pages de la fin, et si inopinée que je n'avais prévu aucune lecture pour lui faire suite, aucun “plan B” comme disent les cons avantageux. Un peu au hasard, mes doigts se sont refermés sur le dernier volume (le dernier paru s'entend) du journal de Muray, que je feuillette plutôt que je ne le relis. Je voulais d'ailleurs en noter un demi-paragraphe ici, et puis, finalement… à quoi bon ?

Cela étant, il faudrait bien que je trouve un plan B à mon plan B… 


Lundi 27

Une heure. – Il y avait un petit moment que le bon Renépol ne m'avait pas fait sourire ; au point que je commençais à m'inquiéter de sa baisse de forme. Heureusement, le voici de retour, tel qu'en lui-même. Son billet du jour commence ainsi :

« Les programmes télé sont tellement indigents que j'ai écouté la 9e symphonie en entier sur Arte ce matin, ce qui m'a fait le plus grand bien. »

La précision “en entier” m'a ravi d'entrée, par la notion d'exploit personnel qu'elle semble sous-entendre. On pourrait aussi faire remarquer à Renépol qu'écouter la Neuvième sur disque plutôt que par le truchement d'une chaîne de télévision aurait sans doute été plus satisfaisant pour l'oreille…

Pour l'oreille mais pas pour sa culture personnelle ! Qu'on en juge : « Les paroles étaient sous-titrées en français. C'est ainsi que j'ai lu cette "ode à la joie" pour la première fois. » Comme le dit l'adage : il n'y a pas d'âge pour apprendre.  Mais le plus beau vient un peu plus bas :

« En 1785 on avait pourtant toutes les raisons d'être mécontent.  Une durée de vie de trente ans en moyenne, les registres paroissiaux archivaient des hécatombes de nourrissons, aucun remède valable,  pas d'hygiène, peu de sources d'énergie, pas d'électricité,  une société épouvantablement inégalitaire, etc, etc... »

C'est sûr, mon René, c'est sûr ! Comment peut-on vivre en ne sachant pas que son espérance de vie à la naissance est de trente ans ? Peut-être se consolaient-ils en se disant que puisque tant de nourrissons faisaient baisser la moyenne en claquant dès le berceau, eux-mêmes avaient de bonnes chances de mourir septuagénaires voire octogénaires. Et tu sais quoi, mon René ? C'est exactement ce qui se passait !

Maintenant, évidemment, il y a cette abomination : vivre sans électricité, c'est-à-dire privé d'une chose dont on n'a même pas l'idée qu'elle pourra un jour exister. Quelle torture ! René, là, me fait penser à ces jeunes crétins d'aujourd'hui qui ne parviennent pas à comprendre comment les gens de mon âge ont pu, jeunes, survivre sans internet et sans téléphones portatifs.

Quant à la société “épouvantablement inégalitaire”, il s'agit d'une simple régurgitation de bon petit républicain n'ayant de l'ancien régime que l'idée caricaturale et sommaire qu'on a bien voulu lui entrer de force dans le crâne à l'école. On pourrait évidemment lui conseiller charitablement quelques lectures historiques qui lui donneraient une vision un peu moins puérile des choses. Mais, dites, voilà un garçon qui, en l'espace d'un peu plus d'une heure, a réussi à écouter la Neuvième en entier ET a découvert ce que disait l'Ode de Schiller : on va lui accorder un peu de temps, histoire de laisser la pression retomber dans la marmite.

Tout de même… la Neuvième en entier… quel grand fou, ce Renépol !


Mardi 28

Une heure. – C'est curieux, il faudrait aller vérifier dans les soutes, mais je crois me souvenir que, les autres fois, les absences de Catherine avaient tendance à profiter à ce journal, qui devenait plus fourni ; alors que, cette fois-ci, il semble bien que c'est l'inverse qui se produit.

– Que lire après Balzac ? Qui aura les épaules assez solides pour lui succéder ? Réponse venant tout naturellement : Proust. Mais comme je n'ai pas trop envie de me lancer une fois de plus à l'assaut de cet Everest qu'est La Recherche, je crois que je vais plutôt rapporter au salon le premier volume de la correspondance générale – premier de ceux que je possède, soit l'année 1913, celle où paraît Du côté de chez Swann. À l'époque où j'ai fait l'acquisition de ces volumes, j'avais reculé devant la somme que représentait l'achat de la totalité de la correspondance : je le regrette bien, aujourd'hui.

– L'hystérie vaccinolâtre donne à beaucoup de gens, malgré les masques qu'ils arborent, l'occasion de montrer des visages de plus en plus répugnants. C'est par exemple cet ignoble blogueur qui, ce matin, se félicite bruyamment de ce qu'on vient de jeter en prison une femme qui utilisait un faux passe sanitaire ; ce sont les crapuleux co-propriétaires de je ne sais plus quelle résidence qui, regroupés en meute bavante, se disent fièrement décidés à expulser de son appartement celui d'entre eux qui refuse d'être vacciné, manu militari si c'est nécessaire. Et toutes ces saloperies se font évidemment au nom du Bien, de la Solidarité,  de l'attention à l'Autre, et j'en passe d'aussi écœurantes : c'est la bassesse et l'ignominie drapées dans les plis de la vertu. Tout cela m'attriste et me révulse simultanément. Je crois que je vais finir – et assez vite encore – par déserter totalement les cloaques d'internet.


Mercredi 29

Onze heures. – Ouf ! quelle matinée !

À sept heures et demie, j'étais à la boulangerie (sous une pluie battante, comme de juste). Ensuite, à pied avec Charlus jusque chez l'esthétichienne, qui me propose de repasser le prendre vers dix heures. Si je me suis résolu à l'amener là c'est que cet animal, voilà quelques jours, a probablement trouvé le moyen, lors de l'une de nos promenades champêtres, de se rouler dans quelque chose de mort. Résultat : il puait comme une famille nombreuse de putois. Or, je dois l'emmener avec moi dimanche chez ma sœur, pour y fêter tout ensemble la nouvelle  année et l'anniversaire de ma mère qui tombe ce jour-là : je ne voulais pas qu'il me colle la honte… Donc : bain et shampoing au programme.

Bref, à neuf heures, je re-quitte la maison, direction le Super U de Saint-Aquilin. J'avais peu de choses à acheter et la caissière n'attendait que moi pour mettre fin à sa somnolence matinale : du coup, à neuf heures vingt j'étais ressorti du hangar-à-bouffe. Il pleuvait toujours, bien évidemment. Je me dis : « Parfait, tu dois avoir le temps de passer à la pharmacie faire provision de drogues diverses. »

Je trouve une place de stationnement à un jet de pierre de l'officine, j'entre dans une pharmacie exceptionnellement déserte de clients. Résultat : j'étais dehors à neuf heures et demie ! J'ai donc passé un quart d'heure dans la voiture, à regarder dégouliner la pluie sur le pare-brise…

À dix heures moins le quart, je me dis (c'est fou ce que je peux me parler quand je suis tout seul) : « Fuck ! j'y vais : avec un peu de chances, il sera prêt… » Eh bien, non seulement Charlus était prêt, mais cette brave esthétichienne avait même eu le temps de le raser. Si bien que le voilà tout beau. Mais qu'il ne compte pas aller courir dans les champs d'ici dimanche : je tiens à le garder propre, l'animal !

La conséquence de toute cette agitation est qu'il est à peine midi et que j'ai l'impression d'avoir déjà vécu une journée entière. Au moins. 

– Hier, j'ai commandé les deux volumes “Bouquins”, sous coffret, qui contiennent les lettres de Balzac à Mme Hanska.

Deux heures. – Dans son journal, Renaud Camus conclut son entrée du jour par ceci :

« J’ai du mal  à concevoir la façon dont les hommes hétérosexuels, même séduisants, s’accommodent (psychologiquement— je ne recommande certes pas le viol, ni  le harcèlement !) des “râteaux” qu’ils semblent tous les jours se ramasser, au cours de ces pénibles dragues qu’on observe dans les cafés, dans les trains ou les bals de village. Et en plus on nous explique à présent que non c’est non, que le non de la femme est bel et bien un non, qu’il veut strictement dire non et rien d’autre, et qu’il ne doit sous aucun prétexte être interprété, ni remis en cause à travers le temps. Je ne sais vraiment pas comment vont faire ces pauvres gens.  »

La réponse me semble toute simple (même si souvent très compliquée dans ses mises en application pratique…) : ils ne tiendront aucun compte de ce  mot d'ordre bouffon. À moins d'être un irrémédiable puceau, tout homme sait fort bien que la plupart des femmes veulent être forcées. Je ne dis pas qu'elles veulent l'être physiquement et encore moins par n'importe qui, évidemment. Non, ce qu'elle souhaitent c'est de pouvoir dire et se dire, après, qu'elles n'ont cédé à leur nouveau partenaire qu'en raison des ruses machiavéliques dans lesquelles celui-ci les a entortillées, ou de son insistance, etc. Il y a mieux : si, aux premières objections et refus débités par sa “proie”, l'apprenti conquérant “replie les gaules” et lève le siège sans discuter, il ruine instantanément toutes ses chances d'aboutir ultérieurement à quoi que ce soit avec l'objet de ses désirs, n'ayant, en obéissant à son “non” aussi docilement, fait qu'encourir son indulgent mépris en révélé la tiédeur – j'allais dire : la mollesse – de son propre désir.

Évidemment, il y a des “non” catégoriques et rédhibitoires, ils sont d'ailleurs assez faciles à distinguer des autres, si je me souviens bien. Mais je persiste à dire que, bien souvent, un “non” féminin signifie plutôt quelque chose comme : « Et maintenant, gros malin, voyons comment tu vas t'y prendre pour arriver à tes fins. Montre-moi que tu en as vraiment envie… » Bref, on peut rassurer Renaud Camus sur ce point : il y a gros à parier que les mâles continueront à prendre les “non” que leur opposera la gent féminine comme ils l'ont toujours fait, c'est-à-dire pour de simples préliminaires.


Jeudi 30

Dix heures. – Deux “informations” prises au vol chez les analphabètes d'Atlantico. La première me plonge évidemment, comme soixante millions de Français j'imagine, dans l'affliction la plus totale :

« Les ventes d'albums d'Adele ont baissé de 82 % par rapport à 2015. »

Évidemment, mon chagrin serait plus complet, et partant plus satisfaisant, si quelqu'un pouvait me dire qui est cette infortunée et ce qu'elle fait dans la vie. Je connais bien une Adèle, personnellement, mais je doute que ce soit la même – d'ailleurs, la mienne a un accent grave sur son e.

La deuxième information me laisse perplexe, dubitatif, flottant, presque gazeux :

« États-Unis : La capsule temporelle découverte sous une statue confédérée ne contenait pas la photo d'Abraham Lincoln tant espérée. »

Je suppose que la lecture du texte suivant ce titre doit plus ou moins l'éclairer. Mais c'est une lecture que je me refuse absolument à faire : c'est bien trop beau comme ça.

Deux heures. – Je viens de relire – survoler serait sans doute plus exact – le dernier volume paru du journal de Muray, celui concernant les années 1992 et la suivante. Il m'amuse bien, lorsqu'il peste contre les hordes de touristes en short et à banane subventrale qui envahissent les rues, les restaurants, les cafés, etc. On a envie de lui suggérer de prendre ses vacances ailleurs qu'entre Cannes et Nice, et à un autre moment qu'au mois d'août…

– Je vais donc repiquer à la correspondance de Proust… en attendant celle de Balzac avec sa Polak (qui n'est venue là que pour la rime).

– J'ai noté quelque part plus haut que dans Oz, le sous-titreur français traduisait peureusement le mot nigger par “renoi”, tellement le mot “nègre” devait lui paraître abominable. Eh bien, ce n'était vrai que pour les trois premières saisons : dès le début de la quatrième, regardé hier soir, ce brave “nègre” a reçu son permis de séjour et se pavane désormais insolemment dans le moindre sous-titre.


Vendredi 31

Dix heures et demie. – Un mois commencé avec Balzac et qui se termine en compagnie de Proust ne peut pas être totalement perdu – en tout cas pas perdu pour tout le monde. J'ai donc, comme annoncé, repris la correspondance, au début de l'année 1913, celle qui, en novembre, va voir la parution de Du côté de chez Swann.

Naturellement, ce qui frappe d'entrée dans ces lettres, c'est l'extraordinaire pouvoir qu'a Proust d'embrouiller, de complexifier à l'infini les questions les plus simples, à force de précisions, de retours, de corrections, de repentirs, de nuances, puis de nuances dans les nuances, d'accès de modestie suivis de menaces très bien voilées mais indubitablement réelles, etc. C'est avec un certain sourire un peu apitoyé que l'on imagine la moue stupéfaite et vaguement effrayée de chacun de ces correspondants à qui il demande un conseil ou un service : bien malin celui qui, au bout de ces quatre ou cinq pages de phrases devenues comme folles est capable de comprendre ce qu'il doit finalement faire ou ne pas faire !

Un lecteur pressé, peu attentif, pourrait en déduire que Proust est le genre “qui ne sait pas ce qu'il veut”. Or, ce qui apparaît bientôt, et en particulier dès qu'il s'agit de ce livre gigantesque que, en ces premiers mois de 1913, Proust cherche à faire éditer, ce qui apparaît, disais-je, c'est sa volonté de fer dès qu'il est question de son œuvre, volonté dont l'inflexibilité se fait jour au travers de l'embrouillamini de ses phrases labyrinthiques. Derrière le quadragénaire souffreteux qui semble toujours prêt à se noyer dans un océan de contradictions, d'hésitations, de repentirs, etc. se cache en fait – et ne se cache pas si bien que cela – un écrivain qui sait ce qu'il veut et ce qu'il vaut.

C'est particulièrement évident dans la lettre capitale qu'il adresse à René Blum, le frère de la future icône socialiste, vers le 20 février – selon la datation de Philip Kolb. Il le sollicite parce qu'il le sait ami avec Bernard Grasset, chez qui il a décidé (après trois ou quatre échecs cuisants auprès d'autres éditeurs, dont la NRF) de publier son livre à compte d'auteur – ce qui va effectivement avoir lieu, on le sait.  Cette publication à compte d'auteur, plusieurs de ses amis, dont Louis de Robert, la lui ont fortement déconseillée, au prétexte qu'elle le ferait passer pour un auteur négligeable, peu sérieux – ce qui n'est pas faux dans l'absolu. Pour se justifier auprès de Blum, Proust a cette phrase extraordinaire (c'est moi qui souligne) :

« Si M. Grasset édite le livre à ses frais, il va le lire, me faire attendre, me proposera des changements, de faire des petits volumes, etc. Et aura raison au point de vue du succès. »

On découvre donc là un écrivain tellement assuré de la valeur de son livre qu'il considère comme une perte de temps, voire un inconvénient, que son éventuel éditeur puisse avoir l'idée de le lire avant de l'envoyer à l'imprimerie ! Bien mieux : Proust prétend non seulement payer tous les frais, mais en outre accorder à Grasset un pourcentage sur les ventes éventuelles. Il donne, de cette générosité, une raison qui ne manque ni d'orgueil ni de grandeur (c'est toujours moi qui souligne) :

« De cette façon il [Grasset] ne dépensera pas un sou, gagnera peut-être un rien (car je n'espère guère que le livre se vende au moins avant que le public s'y soit peu à peu accoutumé) mais je crois que l'ouvrage, très supérieur à ce que j'ai jamais fait, lui fera un jour honneur. »

Et l'on sent très bien, dans la suite de cette même lettre mais aussi dans d'autres un peu postérieures, que Proust a une idée très arrêtée de ce qu'il veut et ne veut pas pour son livre. Avec toutes les circonvolutions qui lui sont en quelque sorte constitutives, il fait comprendre à chacun de ses interlocuteurs qu'il n'est disposé à céder sur rien de ce qui est à ses yeux essentiel, davantage que sa propre vie même.

Sur ce, refermons à la fois ce mois et l'année hautement déprimante que lui-même conclut.

mercredi 1 décembre 2021

Novembre 2021

 

 

 

 

 

 

 LE GALOP DES HUSSARDS

 

 

 

 

 

Lundi 1er

Dix heures. – Déclaration du consternant évêque de Rome, qui vient d'exhorter les participants à cette bouffonnerie qu'est la COP26 à entendre “le cri de la Terre et le cri des pauvres”. Deux mille ans de christianisme pour en arriver à ce que le chef suprême de l'Église catholique s'effondre spirituellement au point de “penser” qu'une planète, c'est-à-dire un gros caillou, peut crier, et qu'elle crie effectivement (« Ta gueule, la Terre : t'empêche tout le monde de dormir, là ! ») : je crois que, cette fois, notre civilisation est bonne pour le mouroir – et sans même passer par la case “soins palliatifs”.

Fermons les écoutilles et retournons à Henry James.

Six heures. – Renaud Camus consacre son journal du jour – une très longue “entrée” qui plus est – à… Juan Asensio. Bien entendu, je souscris pleinement à tout le mal qu'il en dit, c'est bien le moins. Mais, d'un autre côté, je me demande avec un certain étonnement admiratif où il trouve encore l'énergie pour donner autant de lignes d'écriture à un être aussi médiocre, aussi vil, aussi répugnant. Moi-même, avec ces quatre petites lignes miennes, j'ai déjà comme l'impression d'une salissure, de me retrouver avec les doigts gluants sur le clavier.


Mercredi 3

Dix heures. – Voilà trois soirées consécutives que nous consacrons à Lino Ventura. Avant-avant-hier, Ne nous fâchons pas du tandem Lautner-Audiard. De la trilogie des films “gangstéro-farfelus” qu'ils ont fait ensemble, les deux autres étant bien sûr Les Tontons flingueurs puis Les Barbouzes, celui-ci est sans conteste le moins réussi, le plus approximatif. Néanmoins, il se laisse agréablement (re)voir, comme on dit.

Le lendemain, avant-hier donc, un film “sérieux” pour varier les plaisirs : Le Silencieux de Claude Pinoteau. Catherine l'a trouvé un peu morne par endroits, un peu répétitif, moi non. Ce n'est pas non plus un chef-d'œuvre ; mais je ne crois pas me souvenir que Pinoteau ait jamais tourné de chef-d'œuvre.

Enfin, hier, nous avons revu (pour la six ou septième fois en ce qui me concerne) Un taxi pour Tobrouk de La Patellière. Excellent presque de bout en bout, le “presque” étant constitué par la scène du champ de mines, qui ne tient pas debout. Mais la fin, très abrupte, reste toujours aussi impressionnante. Et Aznavour était vraiment un excellent comédien (j'ai l'air de découvrir la lune…)

Fouillant un peu les entrailles de Dame Ternette, j'ai pu constater que Hardy Krüger était le dernier survivant de cette équipe, réalisateur et assistant (Granier-Deferre) compris. Il a 93 ans. Voilà un homme qui a eu une jeunesse plutôt mouvementée : à 17 ans, en mars 1945, il est enrôlé dans une division SS, qui livre des combats désespérés dans un Reich en phase terminale. Recevant l'ordre d'abattre des prisonniers noirs américains, il refuse et est condamné à mort pour “lâcheté”. Gracié in extremis par un officier, il déserte et est fait prisonnier par les Américains. Après, ça s'arrange nettement…

On retrouve Krüger dans les années soixante, celles de sa plus grande notoriété cinématographique. Il vit alors – quand il ne tourne pas – dans la propriété qu'il a acquise en Tanzanie, au pied du Kilimandjaro. C'est là que Howard Hawks réalisera Hatari !, avec John Wayne… et Hardy Krüger ; lequel est donc, durant le tournage du film, “le régional de l'étape”.

Et je me demande bien pourquoi je note cela ici, alors que tout le monde peut le lire chez Dame Ternette. Je ferais mieux d'aller boucler les cent pages qui me restent à lire du Portrait de femme de Henry James.

Deux heures. – Les lecteurs qui commentent – en s'affublant le plus souvent de pseudonymes ridicules – sur le site de Causeur sont vraiment, dans leur écrasante majorité, des cons. Et je me souviens que c'était déjà, en grande partie, ce qui m'avait dissuadé de continuer à leur envoyer des articles (en dehors du fait, non négligeables, qu'ils n'étaient pas payés…). Tout journaliste un tant soit peu conscient sait, ou devrait savoir, qu'il sera lu principalement par d'incultes crétins. Mais il y a une grosse différence, une différence abyssale, entre le savoir et le toucher du doigt.


Jeudi 4

Dix heures. – L'excellente nouvelle de ce matin : Flammarion annonce la parution d'un nouveau roman de Houellebecq en janvier prochain. Un gros volume de plus de sept cents pages, apparemment. Voilà qui suffira pour colorer ma journée.

Deux heures. – Bougre d'imbécile ! Tout à l'heure, je vois la factrice déposer dans notre boîte un paquet assez volumineux. « Ce doit être le volume Bouquins des Forsythe ! », me dis-je in petto, avec sous-titres français pour avoir une chance de me comprendre moi-même. En effet, c'était bien cela, sauf qu'il s'agissait du tome deux et non du premier. Je commençais tout juste à vouer Herr Momosque aux gémonies, me promettant de faire subir à l'ensemble de la race teutonne un second traité de Versailles auprès duquel le premier passerait pour un miracle d'indulgence diplomatique, lorsque je me suis rendu compte, en consultant mon compte PriceMinister, que la bourde était entièrement de mon fait, que j'avais bel et bien commandé le tome 2 et non le 1, que j'avais donc acheté la charrue sans avoir les bœufs (d'un autre côté, à quoi servirait une paire de bœufs si on n'a pas de charrue ? Ni, encore moins, de terre à labourer ? Bref…).  Pour un garçon qui, quelques jours plus tôt, s'était vanté d'être raisonnable, économe jusqu'à la lésine, prévoyant à s'en pisser parmi, je me retrouvais dans l'obligation de commander immédiatement le premier volume… en priant pour que ces Forsythe sachent me séduire suffisamment pour les supporter durant trois mille pages au lieu de mille cinq cents. Pendant ce temps, Herr Momosque ricane, en se disant qu'il n'est pas étonnant que ces pauvres Français, décervelés comme on les voit, fassent si piètre figure chaque fois qu'une guerre les oppose à ses compatriotes.

Mais au fond, peu me chaut : j'ai Mrs Wharton pour me tenir compagnie.


Vendredi 5

Deux heures. – Régulièrement la question se pose et se repose : est-ce que les gens font semblant de ne pas comprendre, ou bien s'ils sont réellement aussi idiots qu'ils le laissent entrevoir ? Celui qui, aujourd'hui me l'a ramenée à l'esprit, cette question, c'est le toujours tremblotant Renépol. Il commence par citer la déclaration d'Éric Zemmour que voici :

« Il faudrait peut-être, sans doute, supprimer le ministère de la culture et rétablir une espèce de secrétariat d'état au patrimoine. Il faut que toute la politique culturelle de la France soit recentrée autour de cette éducation du beau et à cette éducation à l'histoire du beau, c'est à dire à la transmission de la beauté française, classique, européenne et chrétienne.  C'est avec ça qu'il faut éduquer les petits Français pour refaire des Français. »

On peut, bien évidemment, discuter de l'opportunité de supprimer le ministère de la Culture (personnellement j'y souscrirais avec empressement et enthousiasme, mais ce n'est pas mon propos). Ce n'est pas du tout ce que fait Renépol, qui enchaîne ainsi :

« On est là dans le repli sur soi et en terme de progrès et de libertés, c'est un très mauvais signe. Adieu les séries américaines, le jazz, la peinture cubiste, Klimt et sa peinture japonisante, les œuvres du marquis de Sade pas du tout chrétiennes, etc, etc.... et retour à l'Index. »

Passons rapidement sur le fait que, étant de bout en bout blasphématoires, les livres de Sade sont bien évidemment chrétiens : on ne peut pas tout savoir. Mais c'est tout le reste qui me surprend, même sortant d'une cervelle aussi brouillonne et approximative que celle-là : quel rapport peut-il bien voir, ce bon René, entre le ministère de la Culture et les séries américaines ? Ou le jazz ? Ou la peinture cubiste ? En quoi la suppression de ce ministère empêcherait-elle les producteurs américains de vendre aux télévisions françaises leurs séries ? Ou les musiciens de jazz de se produire sur scène et d'enregistrer des disques ? Les seuls qui auraient à s'inquiéter, il me semble, seraient les cinéastes sans spectateurs, les théâtreux sans public, les radios ou télévisions d'État, etc., bref : tous les parasites vivant non de leur production mais de subventions annuelles indéfiniment renouvelées par pur clientélisme électoral.

Les frayeurs de Renépol sont d'autant plus comiques que presque tous les exemples qu'il cite – jazz, cubisme, Klimt, Sade… – datent d'un temps où il n'existait aucun ministère de la Culture, lequel ne vit le jour que sous la Cinquième République. Mais le plus savoureux du billet renépolien est la phrase qui suit :

« Au moins nous sommes prévenus  et personnellement j'imagine  que quelques-uns de mes tableaux ne seront bons qu'à être détruits car pas du tout chrétiens. »

Penser que quelqu'un pourrait se donner la peine de détruire ses tableaux, en aurait même seulement l'idée, voilà qui me semble être déjà une certaine forme insidieuse de fatuité. Mais soyons indulgent et faisons comme si nous n'avions rien remarqué.

En tout cas, s'il n'a que des adversaires de ce calibre, Zemmour peut y aller tranquille.

– Pendant ce temps, aux États-Unis, un travelo est nommé super-amiral, ou quelque chose d'approchant : tout va comme prévu.


Samedi 6

Neuf heures. – Première gelée de la saison ; ciel d'un bleu très pâle et intensément lumineux ; pas un souffle de vent – bref : un temps idéal pour aller arpenter les voies et les chemins…

Sauf que je suis entré dans la phase préludant à ma rencontre de mardi avec le moniteur de la colo ; ce qui implique que je dois avaler pas moins de quatre sachets de movicol chaque jour. Autant dire qu'il est tout à fait hors de question que je m'aventure à plus de cinquante mètres de la cuvette des WC, en raison du branle-bas prévisible dans mes intérieurs !

– Nouvelles peu encourageantes – c'est un euphémisme – du côté de ma sœur… Cela dit, il y a déjà quelque temps que je ne m'attends plus à aucune nouvelle encourageante, d'où qu'elle puisse venir. Disons que, dans ce cas précis, il s'agit de nouvelles qui me concernent au plus près.


Dimanche 7

Dix heures. – Disons-le tout net : même si les éditions de l'Olivier rééditent en six volumes ses œuvres complètes, je n'ai aucune envie, moi, de tenter la relecture de Roberto Bolaño : son célèbre 2666 m'a suffi.

(D'un autre côté, peut-être faudrait-il, justement, ressayer… pour voir…)

Deux heures. – Je ne me souvenais pas que Scorsese avait, voilà près de trente ans, réalisé une adaptation du roman d'Édith Wharton, Le Temps de l'innocence. Pourtant, au vu de la distribution, il me dit vaguement quelque chose, il est bien possible que je l'aie vu, à l'époque… En tout cas, je viens d'en commander le DVD.


Mardi 9

Onze heures. Clinique Pasteur d'Évreux. – Je me trouve dans mon petit “box ambulatoire”, bien réveillé, nourri (fort chichement…) et rhabillé. Il ne me reste plus qu'à attendre : 1) Le moniteur de la colo qui vient de m'explorer les conduites intérieures et qui va m'annoncer un cancer déjà bien avancé ; 2) Catherine, métamorphosée en chauffeur (chauffeuse ? Chaufferesse ? Chauffeure ?) et chargée de me ramener à la maison. Ni l'un ni l'autre ne devrait être là avant midi et demie, si j'ai bien compris.

Dans l'ensemble, et même dans le détail, tout s'est, jusqu'ici, très bien passé, si j'excepte le double examen lui-même, auquel j'ai pris une part toute passive. Arrivé à sept heures et demie, c'est-à-dire à l'ouverture, j'étais installé sur mon lit à roulettes dès huit heures. Un brancardier (?) muselé est venu me déboxer vers neuf heures moins le quart et, à dix heures, j'étais de retour dans le dit box.

Comme j'en ai assez d'être malconfortable sur ce succédané de plumard, trop court pour ma propre longueur, j'ai replié la couverture afin de la transformer en un coussin fessier que j'ai posé sur l'unique chaise de plastique rouge vinasse. Dans la mesure où J.F. Revel me tient compagnie (Les Plats de saison – Journal de l'année 2000), l'heure qui me reste à passer ici devrait le faire assez vite.

(La perfection ne sachant être de ce monde, il me faut toutefois supporter les dégoulinures sonores de je ne sais quelle radio locale, heureusement réglée au minimum.)

Midi. – Ainsi qu'il est de règle en cas de longue attente, ce sont les dernières poignées de minutes qui sont les plus pénibles, qui s'étirent à plaisir jusqu'à donner l'impression que le temps a brusquement cesser de s'écouler (posez-lui un drain, bon sang !), alors que la ligne d'arrivée était enfin en vue.

Une heure. – Et, comme de juste, ce maudit moniteur, qui devait passer entre midi un quart et midi et demie, n'est toujours pas là ! Du coup, l'énervement gagne, empêchant dès lors toute lecture… ce qui rend chaque minute encore plus longue.

Trois heures. Le moniteur est finalement venu me délivrer vers une heure et quart, alors que je commençais à bouillir et à envisager un départ ressemblant fort à une évasion. Mon cancer du côlon est remis à une date ultérieure et indéterminée, celui de l'estomac itou. Aussitôt, impression stupide d'être venu “pour rien”…


Mercredi 10

Dix heures. – Hier, clinique ; aujourd'hui, repos ; demain, “journée Desgranges”. Il va de soi que je ne mets nullement en parallèle les journées d'hier et de demain. Elles sont même radicalement opposées : la première, toute corvée, la seconde tout plaisir. Seulement, je suis rendu à un tel point d'immobilisme que tout changement de ma routine quotidienne se paie par son lot de fatigue, qu'il s'agisse d'une fatigue pénible et imposée ou d'une fatigue agréable et souhaitée. Quelle belle chose que la vieillesse, non ?

Je viens de parler d'une fatigue “imposée”, à propos de ma journée clinicienne et coloscopale : il faudrait voir. Nuancer. Rectifier. J'ai subi une première coloscopie il y a environ cinq ans. Celle-ci avait bel et bien été sollicitée par moi car je me trouvais depuis plusieurs mois régulièrement constipé et, de plus, la mort de mon père n'était pas si éloignée, due aux suites d'un cancer du côlon. Ce premier examen avait révélé des intestins “nickel” et le moniteur de la colo (différent de celui d'hier) m'avait dit d'un ton assuré et ne souffrant pas la réplique : « Je vous revois dans cinq ans. »

Bête et discipliné – au moins en ce domaine –, j'ai donc déféré à l'injonction qui m'avait été faite. Résultat d'hier : toujours aussi nickel. Et que m'a dit en conclusion le nouveau moniteur ? Ceci : « Nouvel examen de contrôle dans cinq ans. »

Ce n'est que plus tard , dans la soirée, que je me suis avisé que tout cela ne rimait à rien. Si mon système digestif a correctement fonctionné ces cinq ou six dernières années (et donc celles d'avant également, peut-on supposer), pourquoi devrais-je continuer à subir leur examen ? C'est comme si j'étais entré, sans vraiment y penser, dans un labyrinthe dont je serais ensuite bien obligé de parcourir tous les méandres avant d'en trouver la sortie. 

On m'objectera que je pourrais très bien (ou très mal…) attraper ce cancer-là dans les cinq prochaines années, justement. Sans doute… mais dans le même temps, je puis aussi bien en développer un aux poumons, au foie, à la prostate, au rein qui me reste, etc. Devrais-je passer le peu qu'il me reste de vie à subir des examens “de contrôle” ? C'est absurde. Et, de toute façon, voué à l'échec le plus net et définitif.

Midi. – Reçu à l'instant le premier volume “Bouquins” de l'Histoire des Forsythe. On se souvient peut-être que, suite à une impondérable panne de cerveau, j'avais d'abord acheté le second tome sans posséder le premier…

Avant de m'attaquer à ces presque trois mille pages, je vais tout de même terminer ma relecture du Washington Square de Henry James, roman qui le mérite amplement.

Deux heures. – En plus d'être un peintre si dérangeant que l'on brûlerait immanquablement ses toiles si jamais le ministère de la Culture venait à être supprimé (voir plus haut dans ce journal) l'artiste multi-fonctions Renépol est désormais également romancier. Cette nouvelle corde à son arc créateur lui permet de parler des maisons basques dont les couleurs sont, je cite, “quasi universelles dans la région” et de nous révéler que les motos vrombissent telles de fidèles montures : ce sont les chevaux qui vont être épatés, d'apprendre qu'ils sont capables de vrombir ! Cela dit, chapeau bas : il nous fallait un esprit de cette puissance pour être capable d'inventer l'universalisme régional. (Je n'ai pas précisé que ce nouveau chef-d'œuvre était publié en “auto-édition” – c'est-à-dire pas publié –, supposant que cela allait de soi.)

Six heures. – Il se trouve, dans la blogoliste de Nicolas, deux garçons qui semblent lutter d'arrache-pied, sans jamais relâcher leur effort, pour remporter le titre envié de blogueur le plus niais. Personnellement, je serais dans l'incapacité de les départager, tellement ils déploient tous deux d'incroyables talents dans ce domaine ; des talents peu variés mais qui n'empruntent pas exactement les mêmes chemins chez l'un et chez l'autre (le premier serait plutôt un “niais geignard” cependant que son concurrent donnerait dans le genre “niais ravi-de-la-crèche”), même si c'est pour aboutir à un résultat identique, cette implacable niaiserie dont ils pourront d'autant moins se désengluer qu'on les en sent fort satisfaits.

Comme je ne veux pas créer d'envieux ni de frustrés chez les prétendants au titre moins bien placés que ces deux-là, je me garderai de mettre ici le moindre lien…

– Je continue à être surpris, pour ne pas dire interloqué, chaque fois que, sur les sites d'annonces immobilières, je tombe sur l'expression “maison d'architecte”. Y aurait-il, quelque part, des maisons de charcutier ? Ou de proctologue ? L'expression signifie-t-elle que cette maison a été bâtie par un architecte ou qu'elle a été habitée par lui ? Dans le premier cas ce semble la moindre des choses, dans le second on s'en fout complètement. Et pourquoi, à côté de ces “maisons d'architecte”, ne nous propose-t-on jamais à la vente des “pains de boulanger” ? Ou des “livres d'imprimeur” ? Ou encore des “lunettes d'opticien” ?


Jeudi 11 novembre

Dix heures. – Petit tour rapide devant cet écran avant de filer chez les Desgranges. Naturellement, comme je dois prendre la voiture, il règne ici un brouillard quasiment londonien…

Sur la recommandation pressante – et réitérée – de Valérie Scigala, je viens de commander Catch 22, roman que je n'ai jamais lu et qui, d'après elle, mérite hautement de l'être. En attendant, j'ai commencé ce matin le cycle des Forsythe.

Bon, il va être temps de se mettre en route. 


Vendredi 12

Trois heures. – Tire de la une du dernier Figaro-Magazine : « École : comment on endoctrine nos enfants. » Avec, en sous-titre : « Antiracisme, idéologie LGBT, décolonialisme… Enquête sur une dérive bien organisée. »

Commentaire de Guillaume Cingal sur Touiteur : « J'en conclus que le modèle d'école pour le Figaro c'est d'inculquer le racisme, l'homophobie et la fierté des crimes coloniaux. Hors-la-loi, donc. »

Donc, pointer les dérives de l'antiracisme “professionnel” revient à inculquer le racisme ; dénoncer les excès en tous genres des groupes LGBT, c'est prôner l'homophobie ; refuser les démences “décoloniales”, c'est encourager le colonialisme, et avec une préférence pour ses “crimes”. (Et pour finir,  vite, vite, on brandit la menace de la loi, la menace de la fessée.) Un balancement binaire que l'on trouverait déjà plutôt pauvret chez un lycéen moyennement brillant, mais qui, en l'occurrence, émane d'un normalien, professeur d'université. L'idéologie asilaire n'épargne vraiment personne, et faire de brillantes études protège contre elle à peu près autant qu'un vaccin sans troisième dose contre le petit Chinois. 

Même si j'ai l'air de me moquer, il y a là quelque chose d'assez triste.

Six heures. – Si même au Figaro Histoire, de l'excellent Michel de Jaeghere, on se met à ne plus savoir sa langue, c'est vraiment la fin de tout ! J'en ai rapporté une jolie collection, hier, de chez Michel Desgranges et, dans l'un d'eux, je suis tombé sur une légende de photo où l'on apprenait au lecteur que, dans un premier temps, Beethoven avait dédicacé sa troisième symphonie à Bonaparte. Certainement pas : il la lui avait dédiée.

– À propos de Michel, il me disait hier s'être replongé, une fois de plus, dans La Comédie humaine. On a parlé des Illusions perdues, de La Cousine Bette, des Employés, de La Rabouilleuse… Et, du coup, c'était à prévoir, je sens depuis hier comme une envie insidieuse qui monte, de moi aussi revenir à Balzac ! Du reste, qui m'en empêche ? En plus, c'est une lecture qui ne me coûterait pas un sou…

– Nicolas, en commentaire, ironise sur le fait que je ne publie plus beaucoup de billets sur le blog-mère. Il a raison, mais sa remarque aurait plus de poids si lui-même ne se montrait, depuis déjà un moment, deux à trois fois plus fainéant que moi.


Samedi 13

Neuf heures et demie. – Parce que Michel, avant-hier, m'avait dit grand bien des films d'Olivier Marchal, nous avons, hier, décidé de regarder Carbone, disponible sur Netflisque. C'est un film qui a des qualités évidentes, de mise en scène et de rythme notamment. Mais il souffre de deux graves handicaps, lesquels, cumulés, nous ont fait abandonner au bout d'une petite heure. 

D'abord, ce qui constitue le socle du film, son déclencheur, n'est pas crédible. Le personnage principal (joué par Benoît Magimel) est ce qu'on appelle un “petit patron”, qui dirige depuis dix ans l'entreprise fondée par son père. Condamné au dépôt de bilan, le voilà qui, brusquement, monte une arnaque à la taxe carbone, à l'échelle européenne, s'associe avec des malfrats arabes, puis d'autres malfrats chinois, crée des dizaines de sociétés fictives un peu partout dans le monde, etc., secondé notamment par son comptable de famille, lequel ne sourcille nullement devant cette métamorphose du petit patron en virtuose de l'arnaque internationale, effectuée en un clin d'œil, et lui emboîte le pas comme si tout cela allait de soi, était parfaitement logique et naturel.

Mais enfin, à la rigueur, nous aurions su passer par-dessus cette invraisemblance de départ, même si elle devient de plus en plus gênante à mesure que les affaires illicites du héros prennent de l'ampleur. Seulement, il y a aussi, la musique : nulle, pénible, et surtout omniprésente, envahissante, couvrant plus qu'à moitié les bruits naturels des scènes que l'on nous donne à voir, et même assez souvent les répliques des protagonistes. C'est elle qui, finalement nous fit jeter l'éponge.

Bref, ma réconciliation avec le cinéma français contemporain n'est pas encore pour aujourd'hui. Ce soir, histoire de se remettre, Un singe en hiver.


Dimanche 14

Une heure. – À propos de la vaccination, un blogueur écrit qu'il est “un enfant de Curry et de Pasteur”. Moi, je serais plutôt un neveu de ras el-hanout et de garam massala. Mais le principal est de s'en mettre plein les papilles.

– Abandonné les Forsythe après une centaine de pages, pour cause d'ennui irrémissible. Et j'en ai acheté deux volumes “Bouquins” ! Comme dirait ma mère : il y a des jours, je me battrais…

– C'est excellent, Un singe en hiver. Mais je maintiens que la scène initiale, celle du bombardement de la côte normande en 1944, est deux fois trop longue par rapport à l'intérêt qu'elle présente pour la suite de l'histoire.

(Mais pourquoi écrire “je maintiens”, alors que je personne n'a songé à m'apporter la moindre contradiction ? Ça ne s'arrange pas, au Plessis-Hébert…)


Lundi 15

Onze heures. – Lubie étrange, j'ai rouvert ce matin Au cœur des ténèbres ; pour, finalement, l'abandonner à la moitié : décidément, Conrad et moi… Mais là n'est pas mon propos. Dans l'édition GF – Flammarion que je possède, le texte occupe cent vingt pages. Son traducteur, un certain M. Mayoux, le fait précéder d'une introduction qui n'en compte pas moins de quatre-vingts, ce qui est tellement excessif que c'en devient impoli, et même grossier. C'est un peu comme si votre boulanger, avant de vous tendre enfin la baguette que vous avez sollicitée de lui, vous infligeait durant vingt minutes le minutieux détail de ses vocation, formation et carrière, le tout dans un style éminemment satisfait de lui-même.

En plus de ça, son besoin d'épanchement et d'étalage n'étant toujours pas assouvi, M. Mayoux pratique la note-de-bas-de-page, et souvent de façon tout à fait gratuite. Ainsi de la première que rencontre le lecteur.  Le dit lecteur vient tout juste de lire les deux phrases initiales de Conrad, qui sont les suivantes :

« La Nellie, cotre de croisière, évita sur son ancre sans un battement de ses voiles, et s'immobilisa. La mer était haute, le vent était presque tombé, et comme nous voulions descendre le fleuve, il n'y avait qu'à venir au lof et attendre que la marée tourne. »

Ici, un appel de note. Le lecteur naïf, et non marin, s'imagine un court instant que la note en question a pour but de le renseigner sur le sens des expressions “évita sur son ancre” et “venir au lof”. Évidemment, il n'en est rien, M. Mayoux est au-dessus de ça, il a plus important à nous communiquer. Sa note dit ceci :

« Ford Madox Hueffer (ou F.M. Ford comme il était devenu), dans ses Souvenirs sur Conrad, rappelle que celui-ci, résidant alors à Stamford-le-Hope, était l'hôte habituel de Hope, propriétaire du yacht, et le P.-D.G. en question ici. »

Qui est Ford Madox Hueffer ? Le lecteur qui s'est prudemment abstenu de lire la bourrative introduction de M. Mayoux n'en sait rien.  Et, s'il le savait, quel pertinence trouverait-il à le voir rappliquer ici ? Aucune. Quant au P.-D.G. “en question ici”, il remarque, ce pauvre lecteur, qu'il n'en a justement pas été question du tout dans ce qu'il vient de lire. M. Mayoux est l'homme qui vous explique ce que vous n'avez pas encore lu.

Le lecteur regrette alors de n'avoir pas M. Mayoux devant lui, afin de lui dire vertement ce qu'il pense de son sans-gêne – voire de se livrer sur sa personne à quelque voie de fait.

Trois heures. – J'ai finalement, l'encre à peine sèche (c'est une image), transformé ce qui précède en “billet” sur le blog-mère ; du coup, La Dive – puisque tel est son nom – se verra conforté dans son idée que la lecture de ce journal doublonne avec celle du dit blog. 

– Reçu au courrier de ce jour Au galop des Hussards, le livre de Christian Millau sous-titré Dans le tourbillon littéraire des années 50. Je l'ai commencé aussitôt. Avant même de l'ouvrir, j'avais été la proie d'une bouffée de puérile vanité. La couverture du volume (Éditions de Fallois) s'orne de neuf photos portraits d'écrivains de l'époque concernée ; tous, d'ailleurs, n'appartenant pas au groupe baptisé “les Hussards” par Bernard Frank. Je les ai tous identifiés, sans hésiter une seconde sur aucun – d'où mon éphémère flambée vaniteuse.

Ces écrivains, je les ai tous lus – ce qui ne veut pas dire que j'ai tout lu de chacun d'eux, loin s'en faut. Pourtant, je reste nettement plus familier de ceux qui les ont précédés, les “d'avant-guerre” ; disons, en gros, ceux qui sont nés entre Gide (1869) et Bernanos (1888). Si bien que, pénétrant à la suite de Millau dans le grand salon où se trouvaient déjà les Nimier, Laurent, Déon et autres Blondin (sans oublier Stephen Hecquet, que nous devons être bien peu à connaître et aimer, je suppose), j'ai eu l'étrange impression d'être accueillis par mes cadets. Mais je m'y suis tout de suite trouvé en terrain fraternel… malgré mon grand âge, que tout le monde a eu la délicatesse de ne pas paraître remarquer.

– Par ailleurs, j'avais dans l'idée de consacrer ici quatre ou cinq lignes à mon précieux ami Guy Birenbaum qui, dans son dernier billet consacré à Zemmour et à Le Pen père, aligne les évidences et les lieux communs avec la tranquille et réjouissante suffisance de “celui qui sait”, mais comme je ne l'ai pas fait tout de suite l'envie m'en a passé. Je ne copicolle (alors qu'avec Nicolas je co-picole…) qu'une phrase du billet de G.B. pour donner le ton de l'ensemble :

« J’ai démontré dans mes travaux universitaires que le leader du FN avait fini par réussir à s’imposer dans le jeu, en dépit de ses provocations et de sa virulence. »

Sans les lumières et les fulgurances de tous nos petits gébés, nous serions condamnés, nous autres béotiens de la politique et du reste, à errer dans le brouillard de nos lambeaux de notions confuses. Des troupeaux de In girum imus nocte et consumimur igni, bêlant dans leurs ténèbres à la recherche d'un berger compatissant.

(Eh bien, finalement, un mot en entraînant un autre, il les aura eu, ses quatre ou cinq lignes, notre glorieux gébé…)

Six heures. – La lecture de Millau m'a donné, parce qu'on le croise entre ses pages, l'envie de (re)lire Cendrars. Et, par contrecoup, de lire aussi Henry Miller, dont j'ignorais que Cendrars et lui eussent été des amis aussi proches. Bref, je viens de commander un “Quarto” de 1400 pages consacré au manchot suisse et un gros volume Stock contenant les deux Capricorne de l'Américain. Alors que le nouveau mois “carte dorée” n'est même pas commencé…

– À propos de Marcel Jouhandeau, Christian Millau définit ainsi Élise, son épouse : une moitié qui comptait double. Si l'on y réfléchit, on se dit que la plupart de nos moitiés doivent probablement compter double. Mais c'est peut-être vrai pour elles aussi.


Mardi 16

Dix heures. – Le livre de Millau est d'une lecture délicieuse et “flânante”, si je puis dire. On s'y promène avec nonchalance, passant d'un site à l'autre sans s'apercevoir du chemin. Les “sites” sont évidemment ces écrivains dont il parle en toute connaissance, c'est-à-dire cette mini-centurie d'esprits qui, juste après la guerre, furent touchés par la grâce ; je veux signifier par là qu'ils échappèrent bienheureusement à la double chape plombée du communisme et du sartrianisme (le néologisme est offert par la maison).

Du reste, on se rend vite compte que, dans son titre (voir plus haut), le mot “Hussards” est employé surtout comme appeau à lecteurs : en réalité, la plupart des écrivains qu'il évoque ne peuvent être rangés sous la bannière frankienne, de Léautaud à Céline, en passant par Cendrars, Simonin ou Giono (encore que ce dernier en ait mis un sur son toit…). Ou alors, et c'est tout à fait possible, il faut donner au mot un sens plus extensif que celui de Bernard Frank.

Ah la la… tout cela est bien compliqué, allez !

Mais je vois la môme Élodie qui fronce du sourcil : « Eh ! il n'y a que des mâles blancs, dans votre livre ! » Pas du tout, pas du tout, ma chère ! Pour la couleur, je ne dis pas… encore qu'on y rencontre le très élégant Chester Himes. Mais pour le sexe, Louise de Vilmorin et Françoise Sagan ont droit chacune à son chapitre ; et on croise régulièrement Geneviève Dormann, entre deux portes et entre deux verres. Plus fugitivement, on aperçoit aussi les silhouettes de Christine de Rivoyre et de Françoise Mallet-Joris. Bref, la sainte parité n'est pas loin d'être observée, et c'est bien l'essentiel.

– Par ailleurs, quand je récapitule et additionne mes “dépenses Rakuten” pour le mois de novembre, je me dis qu'l serait bon de se calmer un peu sur les achats de livres en décembre…

(Mais, aussitôt, une petite voix plutôt catégorique : « N'oublie pas que, dans ces dépenses, il y a aussi les deux coffrets de DVD que Catherine va offrir à sa fille ! » Du coup, l'acheteur compulsif se trouve fort rasséréné.) 


Mercredi 17

Une heure. – Cosmos, le chat d'Élodie (façon de parler : elle nous l'a laissé il y a au moins trois ans…), avait disparu depuis avant-hier. Catherine vient de le retrouver au fond du jardin, faisant déjà preuve d'une belle rigidité cadavérique. Comme son corps ne présentait aucun signe de blessure, on en a déduit qu'il avait dû être empoisonné. Par quoi ? Comment ? Quelle importance ? Il est mort, c'est tout. 

Réaction immédiate de Catherine, tout à fait normale en ce genre de situation : « En tout cas, c'est fini, je ne veux plus de chat ! » Combien de fois ai-je entendu ma mère affirmer la même chose, chaque fois que l'un de leurs félins successifs était porté manquant ? 

Cela dit, ce n'est pas moi qui la pousserai à en reprendre un. D'abord parce que nous avons toujours Golo, le patriarche. Et ensuite parce que, d'ici quelque temps, si une occasion se présente, il n'y aura peut-être pas besoin de la pousser…

Quatre heures. – … Et depuis ce temps, je n'arrête pas de penser à ce fucking dead cat ! Même Chester Himes et sa Reine des pommes ne sont pas parvenus à m'en détourner tout à fait ; Dieu sait pourtant s'ils se donnent du mal. (Marco Polo va encore pouvoir se payer ma fiole, je sens ça…)

– Ce matin, parce qu'elle ne s'en ressentait pas de conduire, suite à l'injection, hier, de sa 18ème ou 23ème dose de vaccin anti-chinois (je m'y perds un peu, n'ayant guère la mémoire des chiffres), Catherine m'a demandé de l'emmener à Évreux où l'attendait, de roulette ferme, son dentiste. N'ayant rien de mieux à faire en l'attendant, je me suis promené au gré des rues de la cité ébroïcienne, chose que je n'avais pas faite depuis environ trois ou quatre ans, à vue de nez. J'ai été sidéré du nombre de noirs qui les parcouraient en même temps que moi, ces rues. Je précise que je me trouvais dans le centre de la ville, aux abords de la cathédrale, et non dans le quartier de la Madeleine ou autre ghetto périphérique.  J'avais l'impression que ces braves Africains composaient désormais entre un quart et un tiers de la population d'Évreux. (Et notons aussi que, parmi les deux tiers ou les trois quarts qui ne l'étaient pas, noirs, il y avait un nombre respectables de gens issus plus sûrement de la Mitidja que de la Beauce…)

Bref, le fameux Grand Remplacement a beau n'exister pas, n'être qu'un fantasme émanant des marais putrides de l'extrême droite, il commence néanmoins à se voir drôlement.


Jeudi 18

Onze heures. – Fini ce matin La Reine des pommes de Chester Himes, roman aussi réjouissant que ce qu'il était dans ma pauvre mémoire. Pour changer un peu tout en restant “dans le ton”, j'ai ressorti le volume Quarto renfermant les romans de Dashiell Hammett. Je me souviens d'avoir été assez fortement déçu par ma première lecture du Faucon maltais : raison de plus pour y retourner voir.

Cela étant, je paierais cher (façon de parler : je ne lâcherai rien du tout !) pour connaître la raison qui m'a fait brusquement revenir à ce genre de romans, que je suis pourtant censé tenir en piètre estime… 

À propos de Chester Himes, je note que ce nègre n'était pas très politically correct. À je ne sais plus qui lui conseillant un petit voyage en Afrique pour aller à la rencontre de ses “frères”, il avait montré sa veste de cachemire, sa cravate de luxe et ses pompes sur mesures en disant : « Tu me vois en train de donner des coups de pied dans les baobabs pour en faire tomber mes ancêtres ? » Tss… est-ce bien raisonnable, Mr Himes ?

Trois heures. – Depuis hier midi, je continue à vivre selon les habitudes prises les deux jours précédents : chaque fois que je passe devant la double porte vitrée de la maison, je jette un coup d'œil dans le jardin – des fois que Cosmos ferait une soudaine réapparition…

Six heures. – Dashiell Hammett ? Décidément, non ! En tout cas, pas pour moi. Aussitôt après l'avoir abandonné sans regret ni remords, commencé Catch 22, rapporté du garage Ford par Catherine.


Vendredi 19

Dix heures. – Un peu agacé d'en lire de bonnes critiques un peu partout, je me suis décidé il y a quelques jours à faire une chose totalement inédite chez moi : acheter en DVD la première saison d'une série française. En l'occurrence, Le Bureau des légendes, que l'on doit à Éric Rochant, cinéaste dont je n'ai jamais vu, je crois bien, le moindre film. 

J'ai été encouragé à cet achat par le fait que le coffret de la saison  première était disponible pour cinq ou six euros, et que je disposais justement de cinq ou six euros en “points Rakuten”, si bien que, bonne ou mauvaise, la série ne me coûterait de toute façon rien du tout.

Eh bien, nous avons regardé les deux premiers épisodes hier et, ma foi, l'affaire nous a semblé tout à fait prometteuse. En tout cas, nous avons décidé de regarder la suite, ce qui, je crois bien, ne s'est encore jamais produit pour aucune autre série française.

– Par ailleurs, avoir repris ce matin Le Grand Sommeil de Raymond Chandler me donne une certaine envie de revoir le film qu'en a tiré Hawks, avec Bogart en Philip Marlowe. Je devrais pouvoir trouver cela pour pas trop cher, logiquement…

Onze heures. – Passé chez Ford pour y récupérer le volume “Quarto” que Gallimard a consacré à diverses œuvres de Cendrars ; écrivain que j'ai fort peu lu, et il y a fort longtemps. Pourquoi cette brusque envie d'y retourner ? J'ai déjà oublié quel en fut le déclencheur…

– Pendant ce temps, dans le touittasile de Guillaume Cingal, on s'interroge gravement, sourcils froncés, à propos de la Juliette de Shakespeare et de ses 14 ans supposés : relève-t-elle ou non d'un “patriarcat pédocriminel” ? William n'a plus un poil de sec… 

Six heures. – Mais si, bien sûr que je sais qui m'a donné envie de relire Cendrars : c'est Christian Millau et ses Hussards.


Dimanche 21

Trois heures. – Commandé la deuxième saison du Bureau des légendes. Si on m'avait dit qu'un jour je pourrais trouver un quelconque intérêt à une série télévisée française… Du reste, je me demande si celle-ci est réellement supérieure à la production courante, ou bien si Catherine et moi sommes conjointement victimes d'une sorte de ramollissement cérébral qui nous la fait trouver telle. La question n'est pas sans m'effrayer quelque peu.


Mardi 23

Dix heures. – Parce que j'avais bien aimé son Galop des Hussards (est-ce bien le titre exact ?), et me laissant porter par mon enthousiasme facilement juvénile, je m'étais empressé de commander deux autres livres de Christian Millau. Je ne sais pas encore, l'ayant à peine entrouvert, ce que donne son Dictionnaire amoureux de la gastronomie, mais je puis déjà dire que son Journal impoli ne vaut pas grand-chose. Au point que je le feuillète plus que je ne le lis, que je ne le terminerai sans doute pas, et qu'il est d'ores et déjà promis à la poubelle jaune. Je n'ai rien contre les vieux réacs, Dieu sait, mais il y a la manière. Ronchonner et bougonner, c'est très bien, mais seulement quand on possède l'art de le faire. Or, cet art, Millau ne le possédait point, si bien qu'il vire un peu trop souvent au beauf épais et morne, quand il ne sombre pas dans une franche et déplaisante vulgarité – vulgarité de pensée et vulgarité de style. Bref : une déception.

Cela dit, il y a tout de même des pages tout à fait intéressantes, dans ce livre. Notamment lorsque son auteur narre des rencontres avec de vraies personnalités (souvent des écrivains, mais pas seulement), qu'il nous rapporte à leur sujet des anecdotes et des propos saisis sur le vif… le problème de ces pages, c'est qu'on les a déjà lues, pratiquement mot pour mot, dans Au galop des Hussards : M. Millau, tel un vulgaire gérant d'hypermarché, “fait de la remballe” !

Du reste, depuis quelques jours, voire semaines, je ne cesse de commencer des livres que j'abandonne en cours de route (Catch 22 par exemple, fort ennuyeux pour mon goût). Pourquoi donc ? Allez savoir ! Sans doute “parce que ce n'était pas eux, parce que ce n'était pas moi”, quelque chose dans ce genre…

Trois heures. – Eh bien ! son Dictionnaire amoureux vaut nettement mieux que le journal “assassiné” plus haut ! M. Millau remonte dans mon estime et mon affection.


Mercredi 24

Dix heures. – À propos du livre qu'il est occupé à déchiffrer, un blogueur ramassé chez Nicolas précise qu'il se lit “de manière universitaire”. Je me perds en conjectures, à propos de cette nouvelle façon d'aborder la lecture, dont j'ignorais tout jusqu'à ce matin. Du reste, c'est tout le billet qui est à peu près incompréhensible ; même si, çà et là, on devine, ou pense deviner, ce que l'auteur a voulu tenter d'exprimer. C'est un exercice assez étrange.

– Reçu au courrier : la deuxième saison du Bureau des légendes ainsi qu'un gros volume “Omnibus” contenant huit ou neuf romans de Peter Cheyney, dont je crois bien n'avoir jamais lu une ligne.

Six heures. – Ces cinquante dernières années, je me suis toujours tenu à l'écart d'Henry Miller et de ses livres, sans trop savoir pourquoi. Aujourd'hui, je le sais. Cet après-midi, j'ai lu les quarante premières pages de son Tropique du cancer ; puis, j'ai ouvert le volume une dizaine de fois, au hasard, lisant tantôt une demi-page de ce Tropique-ci, tantôt trois paragraphes de ce Tropique-là. Eh bien, on pourra me seriner jusqu'à la fin des temps, ou au moins du mien, que Miller est un grand écrivain et que ses livres sont des chefs-d'œuvre, je n'en démordrai point : ce que j'ai eu entre les mains n'était qu'un prétentieux et pénible fatras.

Épicétou.


Jeudi 25

Dix heures. – Vu hier soir Le Temps de l'innocence (et non de l'in-nocence…), le film que, voilà bientôt trente ans, Martin Scorsese a tiré du roman éponyme d'Édith Wharton, avec Daniel Day-Lewis, Michelle Pfeiffer et cette petite dinde progressiste de Winona Ryder. C'est un film plus qu'honorable, très fidèle au roman dont il est issu, avec des costumes et des décors superbes, et une mise en scène à peu près parfaite, pour autant que je sois capable d'en juger. 

– J'apprends à l'instant, par le biais de la turbine à touits de Guillaume Cingal (une mine, décidément) qu'il existe un Prix du roman des étudiants tourangeaux. Le Pulitzer et le Goncourt tremblent sur leurs assises.

– Discourant à propos des vaccins anti-chinois, un blogueur écrit que “nous n'avons pas d'autres alternatives crédibles”. Cela revient à lâcher deux bourdes en huit mots.  1) ce n'est pas d'une alternative que nous aurions besoin mais d'une possibilité, d'une option, d'une solution de rechange. À plus forte raison, que ferions-nous de plusieurs alternatives ? 2) Une solution de rechange n'a pas besoin d'être crédible : qu'elle soit efficace sera amplement suffisant, y compris pour ceux qui ne croient pas en elle et ne s'y fient pas. C'est ce qu'on appelle : jargonner pour ne rien dire. Ou, en français plus bref et plus moderne : bloguer.

– Dans son himmel d'hier, Michel Desgranges m'encourageait vivement à relire Les Employés de Balzac, roman qu'il venait tout juste de terminer : c'était me pousser du côté où je ne demande qu'à tomber ! Reprendre Balzac est l'une de ces tentations qui reviennent régulièrement me titiller, et à laquelle je résiste rarement. Si j'hésite à replonger, c'est que je me connais ; les romans de Balzac, chez moi, c'est comme les verres d'alcool : je puis parfaitement m'en passer mais, si j'y trempe les lèvres ou y jette un œil, je ne saurais avoir mon compte à moins d'une douzaine d'affilée…

J'ai tout de même tiré Les Employés de leur léthargie administrative, c'est-à-dire de leur rayon. Ce qui revient à poser la bouteille de whisky en évidence sur la table basse du salon, en essayant de se faire croire qu'on n'y touchera pas.


Vendredi 26

Dix heures. – Hier soir, à peu près sur les coups de six heures, plus d'internet. La Livebox venait de passer de son mode “vert allumé” à un mode “rouge clignotant”. Cet ordinateur m'affichait crânement une page sur laquelle étaient proposés deux ou trois moyens de résoudre moi-même le problème (tu parles !), lesquels moyens passaient tous… par l'internet dont j'étais privé. Donc, il fallait empoigner le téléphone et appeler à la rescousse un liveboxeur Orange.

Nous tombâmes comme il se doit sur un p'tit gars de Marrakech (c'est lui qui nous l'a dit), d'une politesse et d'une gentillesse dignes des plus vifs éloges, mais dont l'accent de palmeraie et le débit d'AK 47 ont rendu un peu délicate sa conversation avec Catherine. Dans un premier temps, il nous a déclaré qu'il allait tenter de résoudre, tout seul comme un grand, le problème à distance ; ce qui, d'après notre courte expérience, ne marche rigoureusement jamais – et effectivement.

Notre brave Marrakchi a donc replongé sur son clavier et, quelques minutes plus tard, nous a annoncé la visite à domicile d'un liveboxeur local (local, il l'est même furieusement puisque, lors d'une précédente visite dépanneuse, il nous avait appris qu'il habitait Le Plessis-Hébert, à deux rues de chez nous) samedi matin à partir de huit heures. Nous nous apprêtions donc à passer une journée de vendredi dans le même état  de fébrilité convulsive qu'un couple de camés en panne de seringue…

Et voilà que, ce matin, nous avons pu constater, incrédules (d'abord) et ravis (ensuite) que, dans le cours de la nuit , notre Livebox était, toute seule ou grâce à une intervention quasi divine, repassée sagement en mode “vert allumé”.

Et, de fait, tout semble fonctionner normalement. Il reste une question plutôt angoissante : doit-on annuler notre rendez-vous avec le liveboxeur ou bien le laisser venir tout de même, afin qu'il vérifie que tout va réellement bien ? Avec une certaine couardise, nous avons décidé… de ne rien décider avant la fin de l'après-midi. Pour voir, comme disent les joueurs de poker.

– Histoire de fêter ça, Catherine m'a rasé le crâne.

Onze heures. – Appel téléphonique d'une dame Orange (?), pour nous avertir que, finalement, le liveboxeur passerait dès aujourd'hui. Visite maintenue, même après que Catherine l'eut informée que tout était rentré dans l'ordre. Nous avons supposé que notre liveboxeur héberto-plessiste avait jugé plus avantageux de faire un petit crochet par chez nous en rentrant de travailler, plutôt que de s'extraire matutinalement du lit un samedi…

– Comme il fallait s'y attendre, j'ai laissé choir, ce matin, ce pauvre Chester Himes au beau milieu d'un roman – Tout pour plaire, de toute façon inférieur aux trois lus précédemment – pour me ruer sur Les Employés de Balzac. Et le pire est que je n'en éprouve aucun remords : ce doit être ça, la toxicité du mâle blanc occidental, même mort, par rapport aux pauvres romanciers racisés.


Samedi 27

Dix heures. – Le titre du jour : « Les albatros, connus pour leur monogamie, divorcent à cause du changement climatique. » Voilà qui pourrait donner des idées à certains humains sournois : « D'accord, ma chérie, d'accord, la voisine m'a taillé une petite pipe hier, pendant que tu étais à ton cours de danse brésilienne… mais c'est à cause du changement climatique, c'est pas tromper… »

– Passé tout à l'heure au garage Ford – sous une pluie vaguement neigeuse et battante – pour y retirer le petit livre de Stephen Hecquet, Faut-il réduire les femmes en esclavage ? C'est curieux mais sans avoir encore entrouvert le livre, je sens que la réponse a de bonnes chances d'être affirmative…

Trois heures. – Je viens de découvrir, par le plus improbable des hasards, il y a environ une heure, que Jérôme Vallet avait rouvert son blog (je ne sais pas quand). Depuis, je lis les nouveaux textes qu'il y a publiés. Et, bien entendu, je vais le remettre dans ma blogoliste. Juste pour l'énerver un peu.

Six heures. – Voulant mettre à exécution ce que j'indique juste avant, je me suis aperçu que les petits outils permettant de modifier tout ce qui se trouve dans la colonne de gauche du blog, tous ces petits outils avaient disparu. Par conséquent, pour ce qui concerne ma blogoliste, je suis dans l'incapacité de la modifier, soit pour lui ajouter un blog comme j'en avais le projet, soit pour, éventuellement, en supprimer un. J'ai accueilli ce “coup du sort” avec un flegme remarquable.

– Le petit livre d'Hecquet s'est révélé fort décevant. Heureusement, il est également tout ce qu'il y a de bref.


Dimanche 28

Neuf heures. – Terminé ce matin, au saut du lit ou pas loin, Les Employés de Balzac, repris sur les conseils chaleureux de Michel Desgranges qui venait d'en terminer la relecture. Roman en effet très étonnant que celui-là. Il m'a fait penser à ces grosses fourmilières qu'on rencontre en forêt : d'abord, on ne croit voir qu'un monticule immobile, presque mort ; en s'approchant, on commence à discerner quelques mouvements, une sorte de houle ; encore quelques pas dans sa direction, et tout se met soudain à grouiller, à s'agiter selon des règles d'abord mystérieuses ; et, bientôt, c'est toute la colonie qui semble saisie par une sorte de fièvre d'autant plus pernicieuse et prenante dans ses effets qu'elle est dérisoire dans ses buts.

Il y aussi cette étonnante structure du livre : un roman, certes, mais dans lequel, à plusieurs reprises, Balzac insère des scènes de théâtre, avec indication en en-tête de qui parle, didascalies, etc. Comme si, soudain, l'auteur était obligé de s'absenter et qu'il laissait ses “fourmis” libres de continuer à s'agiter sans lui.

Michel me disait que, terminant ce roman-là, il avait enchaîné avec César Birotteau (c'est qu'on ne quitte pas Balzac comme cela !). Il a eu parfaitement raison : science ou hasard, il me semble trouver des points de ressemblance entre Birotteau et ce pauvre Rabourdin des Employés, une sorte de cousinage dans la droiture et le malheur, celle-là étant la cause plus ou moins directe de celui-ci. J'ai d'ailleurs failli l'imiter encore en cela ; mais, finalement, mon “tropisme” balzacien personnel a été le plus fort… et j'ai rouvert les Illusions perdues.

– Au fond, peut-être l'homosexualité n'est-elle rien d'autre qu'un onanisme un peu sophistiqué.

Six heures. – Sur le blog de Jérôme Vallet, à la date du 29 mai 2019, ceci : « Le déménagement secret de mon blog a de grands avantages. L'un de ceux-là est qu'ENFIN je suis débarrassé des lecteurs qui venaient de chez Didier Goux. Ils n'ont pas retrouvé ma trace : quel soulagement !  » Histoire de le faire un peu grincer des dents, l'ermite du Gard, voici son adresse.

Du reste, deux questions, liées, me viennent : 1) Comment savait-il que “mes” lecteurs venaient aussi le lire ? 2) Qu'en a-t-il à faire, puisque, de toute façon, il n'autorise aucun commentaire ? J'ajouterai à cela que, quand on écrit publiquement, on doit accepter d'être lu par qui le souhaite, c'est-à-dire par n'importe qui. Et aussi de n'être pas lu par ceux qu'on aimerait bien voir le faire.


Lundi 29

Deux heures. – Grand soleil, petit froid vif, pas de vent : aucune excuse pour ne pas aller marcher avec Charlus, chacun à son bout de la laisse. C'est pourquoi nous venons d'y aller ; et c'était, ma foi, bien agréable. Nous n'avons pas mal couru dans les champs ras, surtout lui.

Sur ce, mission accomplie, je puis retourner sans remords à mes Illusions perdues  ; roman dont je me demande si je parviendrai à me lasser un jour, notamment dans sa partie centrale – Un grand homme de province à Paris –, celle que tout le monde a en mémoire (je suis toujours moins emballé par la troisième partie, sans doute parce que le trop-plein de vertus qui afflige le couple David Séchard-Ève Chardon m'agace un tantinet).


Mardi 30

Dix heures. – Les plaisirs de la relecture ne sont pas simplement les plaisirs de la lecture que l'on renouvellerait : on y trouve des choses en moins et des choses en plus. Le moins est lié évidemment aux surprises de l'intrigue, à ses rebondissements, à la découvertes des caractères, leur évolution, etc. – c'est-à-dire, finalement, à tout ce que demandent la plupart des gens, je crois, aux livres qu'ils lisent.  Le plus tient à ce que, sachant déjà tout ce qui va advenir dans le cours de l'histoire qu'on nous raconte, on peut se consacrer plus complètement, plus en détail, à la manière dont personnages et événements sont conduits par leur créateur, à l'architecture générale du roman (car ce que j'essaie de dire là est surtout valable pour le roman, et peut-être même exclusivement). On est alors mieux à même de repérer telle ou telle minuscule “pierre d'attente”, dont on sait que sur elle va, cent pages plus loin, s'élever un immense pilier destiné à soutenir une partie de la voûte encore invisible. C'est ce qui permet de relire dix fois, vingt fois, dans sa vie Don Quichotte, À la recherche du temps perdu, Orgueil et préjugés, Madame Bovary… et, bien sûr, ces Illusions perdues qui font mes délices depuis deux jours, et avec quoi je vais clore ce mois.