jeudi 1 août 2024

Juillet 2024

 

 




PARÉ !





Lundi 1er

Huit heures. — La grande quinzaine antifasciste semble, d'après les résultats que j'ai distraitement vus passer, avoir été peu efficace. Elle va hélas être suivie par une semaine antinazie qui ne devrait pas être moins éprouvante pour les nerfs et les intelligences. 

— Quant à moi, j'ouvre juillet par un aller-retour à Neuilly, pour une consultation auprès du Dr Jobbé-Duval, cardiologue de son état ; état qui vaut assurément mieux que le mien depuis quelques semaines. Je n'ai pas vraiment hâte d'entendre ce qu'il va m'annoncer comme programme...

Onze heures. — Je tombe par hasard sur une quelconque greluche sous X, qui s'affirme fièrement “doctrice en littérature comparée”.

Quatre heures. — Retour de Neuilly. Le rythme normal du cœur humain, en tous cas à nos âges, doit être compris entre 60 et 70 battements par minute : j'en suis à 30. Comme dirait de Funès dans Le Gentleman d'Epsom : « Des pulsations de poulet ! »

Dans un premier temps, le bon Dr Jobbé m'a ordonné d'arrêter dès demain mon demi-comprimé de Kerlone quotidien. Et je le revois dans une semaine pour faire le point. Si les choses ne sont pas redevenues satisfaisantes, je n'échapperai pas au stimulateur cardiaque...


Mardi 2

Huit heures. — « Et comment va Catherine ? » C'est ce que m'a demandé hier Jobbé-Duval, vers la fin de la consultation. Je l'ai brièvement mis au courant de ce qu'elle traversait depuis quelques jours. Alors, lui : « Vous êtes un couple tellement fusionnel que vous réussissez à avoir vos ennuis médicaux en même temps ! »

C'est tout à fait exact. Déjà en 2013, nous avons bien cru nous retrouver hospitalisés en même temps, il s'en est fallu de fort peu : j'étais à peine sorti de la clinique Pasteur, où le Dr Bram m'avait délesté de mon rognon gauche, que Catherine filait dare-dare à l'hôpital d'Évreux pour s'y faire ouvrir le ventre (j'ai oublié le nom de son maître d'œuvre).

Nous revoici dans une situation voisine : elle ne doit rien porter de lourd durant plusieurs semaines,, ne peut guère se baisser à cause de la large et rigide ceinture qui lui enserre l'abdomen ; de mon côté, Jobbé-Duval m'a interdit tout exercice physique au moins jusqu'à la semaine prochaine, le temps de voir si, privé de son Kerlone quotidien, mon cœur daigne sortir de sa semi-léthargie.

Il n'y a guère, dans cette maison, que les deux bestiaux pour être en forme ; un peu trop même : cette nuit, sans doute d'humeur joueuse, Saint-Loup à complètement ravagé la plante qui se trouve sur la table basse du salon, constellant de terre les livres alentour.

Midi. — Le feuilleton “Les traducteurs et moi”. Dans Breakout, roman de Richard Stark (pseudonyme de Westlake), trois détenus s'évadent de leur prison. C'est un exploit car aucun prisonnier n'avait encore réussi à se faire la belle de cet endroit, que M. Emmanuel Pailler qualifié de “taule inexpugnable”.

Malheureusement pour lui, cet adjectif signifie : “qu'il est impossible de prendre d'assaut”. Il est donc, ici radicalement inadapté, les prisonniers cherchant généralement à quitter l'établissement aussi discrètement que possible,  mais certainement pas à l'assiéger en vue de l'investir.

— Ce nonobstant, on rencontre dans ce roman de très fortes et très profondes pensées, qui ne dépareraient pas chez un Pascal ou un La Rochefoucauld ; comme celle-ci par exemple :

« On peut sortir un gars de la merde, mais on ne peut pas sortir la merde d'un gars. »


Mercredi 3

Dix heures. — Assis dans une quelconque salle d'attente de la clinique Pasteur, double rendez-vous avec le De de Moulins, celui-là même qui a opéré Catherine jeudi dernier. Sauf que, aujourd'hui, nous le voyons pour tout autre chose, des incisions d'abcès (non infectés...) : chacun le sien, pas de jaloux ! Naturellement, nous sommes arrivés avec vingt minutes d'avance. Et, tout aussi naturellement, la salle d'attente est branchée sur une radio imbécile qui déverse sa merde sonore a pleins baquets ; des fois que l'on s'ennuierait dans le silence...

Une heure. — Retour à la maison, dûment dékystés tous les deux. L'excellente nouvelle est que, ces hôtes parasitaires n'étant nullement infectés, nul besoin d'être visités par l'infirmière chaque jour. Une seule étape à venir : l'enlèvement des fils dans une semaine.

Comme nous étions à Évreux, nous en avons profité pour aller faire une petite visite à M. Picard d'abord, à Mme Biocop ensuite. Pour couronner dignement cette journée merdique : femme de ménage de deux à quatre...

— Que les marionnettistes en chef agitent sans relâche leurs figurines fascistes, voire nazies, histoire de maintenir plus ou moins éveillées les poupées de chiffons dont ils tirent les ficelles, soit : ils sont dans leur rôle. Où l'affaire cesse d'être risible pour devenir un peu déprimante, c'est quand le spectateur-malgré-lui s'aperçoit que tous ces petits personnages de chiffons — parfois appelés militants — semblent réellement croire  que l'hydre fasciste ne va pas tarder à faire irruption dans leur deux-pièces-cuisine et que plusieurs détachements de la Waffen-SS sont massés aux bois de Vincennes et de Boulogne, prêts à prendre Paris en tenaille pour y égorger nos filles et nos compagnes, et pendre les LGBT à tous les réverbères disponibles, en chantant le Horst Wessel Lied.

— M. Pierre Bondil, comme la plupart des traducteurs de l'anglais d'aujourd'hui, semble ignorer tout à fait que, dans des époques quasi néolithiques, le mot “expérience” ait pu exister dans la langue française, et que son sens était différent de celui de cet “expertise” qu'il emploie à tort et à travers.

Question corollaire : pourquoi, lorsqu'on est un semi-analphabète, choisir justement cette profession de traducteur ? C'est un peu comme si, moi, après m'être longuement examiné au miroir, j'avais décidé de devenir mannequin culturiste.


Jeudi 4

Sept heures. — Le gag du jour : voulant me rendre compte de la taille de mon pansement dorsal, je m'observe dans le grand miroir de la salle de bain... et constate que le chirurgien d'hier ne m'a pas enlevé le bon kyste !

Du reste, l'expression est inadaptée : comme il n'existe pas de “bon” kyste, être débarrassé de celui-ci (dont j'ignorais l'existence...) est de toute façon une chose positive et utile. Disons donc que ce n'était pas pour lui que j'étais venu, et que j'en serai quitte pour un nouveau coup de bistouri dans les semaines à venir...

On s'amuse comme on peut.


Vendredi 5

Onze heures. — On est mignon, tous les deux, au moment des douches, chacun enlevant et remettant les pansements de l'autre...

Midi. — Je viens de commander les deux derniers Westlake dortmunderiformes qui me manquaient encore : un roman, Surveille tes arrières !, et un recueil de nouvelles, Voleurs à la douzaine.

— Grâce au petit appareil que possède Catherine, j'ai vérifié ce matin mon nombre de pulsations : toujours bloqué à trente, malgré l'arrêt du Kerlone il y a quatre jours. Je sens qu'il ne va pas se passer grand temps avant que l'on m'implante un coucou suisse sous-cutané...

Six heures. — Le genre de début de chapitre qui fait que Donald Westlake ne ressemble à personne qu'à lui-même :

« Stan n'aimait pas n'avoir rien à faire et, par conséquent, quand il n'avait rien à faire, il faisait quelque chose. »


Samedi 6

Quatre heures. — Question : Edwy Plenel vient-il de reculer les barrières de la connerie, ou seulement celles de la mauvaise foi la plus crasse ? Dans un touitte, ce résidu de caniveau médiatique s'indigne hautement du racisme “assumé” de tel candidat RN de la Nièvre. Lequel a simplement déclaré qu'à son avis, la musique africaine n'avait pas sa place au festival interceltique de Lorient. Alors que tout le monde sait fort bien que, depuis la nuit des temps, les Africains sont des Celtes comme les autres.

Faut-il pleurer ? Faut-il en rire ? Est-ce dégoût ou bien pitié ?


Dimanche 7

Neuf heures. — Je viens de refermer le dernier livre de Westlake disponible ici. Quoi et qui pour prendre la suite ? Je me suis dit ceci : les romans en question étant bourrés de cocasserie, de fantaisie et d'humour, il me faudrait, pour éviter le piège des comparaisons oiseuses, un auteur et des livres qui soient exempts de toute cocasserie, dénués de fantaisie et même vierge d'humour. Un nom s'est alors imposé comme une indiscutable évidence.

Simenon.

J'ai tiré au hasard l'un des 24 volumes qui contiennent l'œuvre complète — huit romans par volume en moyenne. C'était le tome 10, proposant des titres de 1959 et 1960. Il s'ouvre sur un Maigret, ce qui est parfait.

Midi. — Il n'empêche : après les agitations new-yorkaises de Dormunder et ses pieds nickelés, c'est bien agréable de retrouver Paris sous la bruine — surtout celui des années soixante... —, de suivre la monolithique silhouette de Maigret, depuis le boulevard Richard-Lenoir jusque sous le porche rassurant et familier du 36, retrouver Janvier, Lucas, Torrence et les autres, ravis de voir le patron enlever son manteau dégoulinant et s'approcher du poêle en bourrant une nouvelle pipe.

Et, un peu plus tard, d'aller prendre le premier verre de la journée à la brasserie de la place Dauphine, verre qui sera suivi d'un certain nombre d'autre au fil de l'enquête, mais toujours du même alcool. Ainsi, dans ce Maigret et les témoins récalcitrants, le commissaire a attaqué au grog : on est bon pour s'enfiler des grogs jusqu'au mot “fin” ; ce qui ne fait guère mon affaire, n'ayant jamais été fou de ce breuvage, qui n'a comme avantage à mes yeux que sa charmante désuétude.

— Satané Maigret qui me fait mentir ! À peine avais-je écrit ce qui précède qu'il pénétrait dans une brasserie alsacienne et y commandait une choucroute “qu'on servait ici plantureuse et abondamment garnie, avec des saucisses luisantes et du petit salé d'un rose innocent”. (Je rappelle que les romans de Simenon datent, dans leur grande majorité, d'avant l'invention du cholestérol, le bon comme le mauvais.) Naturellement, pour “faire glisser”, le commissaire abandonné le grog au profit de la bière, dont il siffle deux demis.

— Nos antifascistes d'opérette m'amusent beaucoup, à se gargariser comme il font depuis quinze jours du fameux ¡ No pasarán ! de la vieille raclure stalinienne Dolorès Ibarruri : il faudrait peut-être leur rappeler, à ces ânes brayants, que malgré l'affirmation de la Dolorès en question, Franco et ses troupes ont parfaitement réussi à pasar. Reprendre ce slogan de bravache n'est pas forcément de bon augure, pour les forces du Bien, quant aux résultats de ce soir...

— Ce qui est bien avec quelqu'un comme Simenon, qui a écrit (sous son nom) environ deux cents romans, c'est que même si on les a tous lus, et un certain nombre plusieurs fois, ils sont trop nombreux — et, il faut bien le dire, un peu trop semblables — pour se graver durablement dans la mémoire ; surtout quand la mémoire en question se trouve être ce qui reste de la mienne : on rouvre n'importe quel volume, ce sont huit romans neufs qui s'offrent.


Lundi 8

Neuf heures. — S'il y a une chose que l'on ne peut pas reprocher à Simenon, c'est bien de choisir pour ses romans — je mets les Maigret à part — des titres racoleurs ou prétentieux. Dans le volume que j'ai tiré hier de sa léthargie, on trouve : La Vieille, Le Veuf, L'Ours en peluche et Betty. Difficile de faire plus neutre, plus gris.

Les Maigret, c'est un peu différent, dans la mesure où, à partir de 1940, quand il rend vie à son héros après l'avoir abandonné durant cinq ou six ans, son nom apparaît dans chacun des titres qui se succéderont jusqu'en 1972, date de son ultime roman, Maigret et Monsieur Charles ; sans doute parce que Simenon s'était vite aperçu que les Maigret se vendaient beaucoup mieux que ses romans “durs”. Ce qu'on ne saurait lui reprocher.

— Aujourd'hui, journée de merde, comportant un aller-retour à Neuilly-Plage avec, entre les deux, une visite au Dr Jobbé-Duval, qui aura la charge de mon sort prochain : coucou suisse ou pas coucou suisse ? En fait, je vois mal comment je pourrais échapper à un petit séjour en clinique...

Du reste, je ne tiens nullement à y échapper ; j'aimerais même qu'il survienne le plus tôt possible : être essoufflé au bout de vingt pas, même à une allure de centenaire, n'a rien de particulièrement attrayant. Sans compter qu'à force de battre trop lentement (un battement sur deux, à peu près), ce fucking muscle pourrait aussi bien décider de jeter l'éponge sans s'embarrasser du moindre préavis.

En fait, tout ce que j'espère pour le moment, c'est de trouver une place de stationnement aussi proche que possible du cabinet jobbé-duvalien...

— À part ça, il semblerait bien que l'on ait voté hier, et que les Jean-Moulin de carton pâte aient réussi à repousser les hordes naziformes de leurs petits bras musclés, solidaires, responsables et citoyens : c'est beau comme les Trois Glorieuses. Comme personne ne paraît en mesure de gouverner, on va pouvoir continuer à décadencer tranquillement.

Trois heures. — Retour de Neuilly. Jobbé-Duval m'a fixé sur la poitrine un petit boîtier (dont j'ai évidemment déjà oublié le nom) chargé d'enregistrer mes agitations cardiaques en continu durant 24 h. Conséquence pénible : je suis obligé de retourner à Neuilly demain.

Le but est de déterminer la cause exacte de cette fucking bradycardie, afin de savoir si, oui ou non, le coucou suisse s'impose. Car, comme me l'a expliqué Jobbé, s'il m'envoie à la clinique sans fournir la preuve qu'un pace maker est indispensable, les praticiens refuseront absolument d'œuvrer  sur ma misérable personne...


Mardi 9

Sept heures et demie. — Hier, Saint-Loup n'est pas venu nous rejoindre dans le salon télé, comme il en a plus ou moins pris l'habitude. Comme il lui arrive régulièrement de dormir à l'intérieur du clic-clac, nous ne nous sommes pas inquiétés. Mais, ce matin, toujours pas de chat. Charlus et moi venons d'explorer le sous-sol et le jardin, j'ai même incité le chien à aller faire un tour sous la galerie : rien. Ce qui renforce l'inquiétude est que le niveau de croquettes dans sa petite gamelle est resté exactement le même que ce qu'il était hier.

Mais comment ce chaton, qui pour l'instant ne s'est aventuré au-delà de la porte que d'un mètre sur la galerie, et se dépêchant de rentrer au moindre bruit ou mouvement, comment a-t-il pu brusquement se sauver et disparaître ainsi ? Se serait-il fait poursuivre par un chat étranger et aurait-il été ensuite incapable de revenir vers la maison ? Voilà qui semble peu probable ; mais il faut bien trouver des explications, à défaut du chat.

Huit heures et demie. — Saint-Loup égaré ! Saint-Loup déboussolé ! Saint-Loup terrorisé ! Mais Saint-Loup retrouvé ! 

Cet imbécile ayant Dieu pourquoi et comment quitté la maison en douce, probablement en fin d'après-midi, s'était réfugié sous la galerie, où règne un bordel épouvantable, et où l'on ne voit à peu près rien de l'extérieur, à cause de l'espèce de treillage en plastique qui, justement, est fait pour masquer le bordel entassé derrière. Coup de chance, examinant la place avec Catherine, j'ai, très fugitivement, vu passer comme l'ombre d'un gros rat au pelage tigré : c'était le chat. Qui, appelé par Catherine, s'est finalement approché suffisamment pour qu'elle puisse l'attraper.

L'expérience n'a pas l'air de l'avoir traumatisé : à peine à la maison, il a et dans cet ordre 1) pissé et chié, 2) mangé, 3) bu. Ensuite, il s'est mis jouer, d'abord seul et, en ce moment, avec Charlus, comme si rien ne s'était passé.

Trois heures. — Retour de Neuilly. Pour ce qui concerne le stimulateur cardiaque, la pose s'impose. Perspective qui s'accompagne de deux bonnes nouvelles : 1) Jobbé-Duval ne voit aucun inconvénient à ce que la greffe du coucou suisse ait lieu à Bergouignan, à Évreux donc, plutôt que dans une clinique de Neuilly ; 2) le même docteur a haussé les épaules et rit quand je lui ai parlé d'une interdiction de conduite auto durant une bonne semaine (lu chez Dame Ternette). Pour lui, l'affaire est claire : on entre en clinique le matin de bonne heure, on est “équipé” dans la journée et, quand on ressort le lendemain, on peut parfaitement rentrer chez soi au volant de sa voiture. J'ai tendance à lui faire confiance, vu qu'il a, jadis, passé plus de dix ans de sa carrière  à poser ce genre d'appareil.

Une confidence de Maigret : le crime-pivot de ce roman a eu lieu rue Lopert, “tout près de l'église d'Auteuil”, précise Simenon. Or, il n'existe aucune rue de ce nom à Paris. Si on la cherche sur internet, on est renvoyé boulevard Richard-Lenoir, plus précisément à l'immeuble où le commissaire est censé avoir eu son appartement. C'est-à-dire que si vous cherchez cette rue fictive, on vous aiguille vers un personnage qui ne l'est pas moins ; le “renvoi” possédant toutefois une indubitable logique.


Mercredi 10

Six heures et demie. — Aujourd'hui, double ration médicale. Tout d'abord, cap sur la clinique Bergouignan d'Évreux, où je vais tâcher de décrocher un rendez-vous pas trop éloigné dans le temps, pour la pose de mon coucou suisse. Ensuite, direction la clinique Pasteur pour que Catherine se fasse désagrafer l'abdomen. Avant de rentrer, une ou deux petites courses au Grand Frais. Et, pour couronner le tout, trois heures de femme de ménage cet après-midi, durant lesquelles nous serons consignés dans la Case.

On s'étonnera que j'aie un peu rechigné à quitter mon lit tout à l'heure...

— Pendant ce temps, Charlus et Saint-Loup ont, juste en face de moi, pris le canapé comme arène de combat. Le chien farfouille du museau dans le ventre du chat, étalé les quatre pattes en l'air. Mais dès que Charlus se redresse, c'est au tour de Saint-Loup de lui sauter littéralement à la tête et, dressé sur ses pattes arrière, de lui boxer la truffe tel un mini-kangourou bien dressé. À intervalles réguliers, on s'offre une courte pause ; puis l'un des deux remonte à l'assaut, et ils rejouent une scène parfaitement identique à la précédente.

Onze heures. — Nous voici dans la salle d'attente de Pasteur, pour le désagraphage (ou défilage ?) de Catherine. À Bergouignan, il y a une heure, échec complet. D'abord, ces gens ne prennent de rendez-vous que par téléphone. Ensuite, aucun numéro groupé pour les rendez-vous cardiologique : c'est au patient — qui, en effet doit l'être — d'appeler un par un les huit ou dix cardiologues de la liste fournie, dont il ignore tout, en espérant que l'un d'eux voudra bien l'accueillir

De toute façon, je n'étais pas en quête d'un simple rendez-vous cardiologique :j'ai déjà un cardiologue, bon sang ! Ce qu'il me faut, c'est un rendez-vous rapide avec un poseur de coucou suisse.

Voyant ça, j'ai renoncé à ce foutoir bergouignanesque... et j'ai appelé le Dr Jobbé-Duval, pour qu'il m'arrange le coup avec la clinique Ambroise-Paré de Neuilly. Il doit me rappeler en fin de journée...

Midi et demie. — De retour à la maison, dûment défilés tous les deux ; pas fâché de l'être et d'y être.

— Petit dialogue près devant l'évier, Catherine arrivant de l'arrière-cuisine et empoignant sa bouteille de Saint-Yorre :

Moi : — Tu es au courant que tu n'as pas de pantalon ?

Elle : — Ah, oui, j'avais vraiment trop soif !

Moi : —  Pareil en ce qui me concerne : quand j'ai vraiment trop soif, hop ! Je tombe le futal...

Trois heures. — Jobbé-Duval est d'une efficacité redoutable. Son assistante vient de m'appeler : j'ai rendez-vous mardi prochain à 14 h à la clinique Ambroise-Paré, pour y être “implanté” l'après-midi même par un certain Dr Thomas.

De mon côté, je me suis trouvé un parking “réservable”, situé boulevard d'Inkermann, soit à quatre cents mètres de la dite clinique : je devrais pouvoir y arriver… Avant de réserver une place dans cet antre à bagnoles, j'attends de connaître mes jours et heures prévisibles de sortie.


Jeudi 11

Huit heures. — L'une des caractéristiques de Simenon est son utilisation fréquente des phrases interrogatives. Un exemple, pris au début de la seconde partie du Veuf. Simenon commence ainsi : « Sa nouvelle vie n'était pas très différente de l'ancienne, dont elle avait conservé à peu près le rythme. » Description en sept ou huit lignes de la routine en question du veuf de fraîche date. Puis, changement de paragraphe, et ceci, isolé de ce qui précède et suit :

« Peut-être passait-il plus de temps dans son fauteuil que du vivant de Jeanne et lui arrivait-il d'y perdre conscience de la fuite du temps ? »

Ensuite, le récit reprend son cours précédent : « Les jours se suivaient, calmes et vides en apparence, etc. »

Mais cette courte phrase interrogative, insérée là, suffit à créer quelque chose comme une menace encore très floue mais bien réelle ; un commencement de faille si minuscule que l'auteur lui-même ne semble pas assuré tout à fait de son existence. On s'attendrait presque à le voir ajouter, se tournant vers son lecteur : « Qu'est-ce que vous en pensez, vous ? »

— Tout ce que la gauche compte de ravagés du bulbe fait mine de s'indigner depuis hier (ou alors ils s'indignent vraiment, auquel cas ce sont des niais) de ce qu'un ou deux dîners auraient eu lieu entre Marine Le Pen et Bardella d'un côté et je ne sais quels proches de Macron. Et voilà nos zébulons crier à la connivence, hurler à la compromission, s'époumonner contre les pires machinations secrètes que leurs imaginations enfiévrées ont immédiatement créées.

Personne ne leur a dit que, de tous temps, les adversaires politiques se sont rencontrés, parlés, ont dîné, picolé, sans doute même baiser ensemble, sans que cela n'implique forcément des plans machiavéliques ?

Est-ce qu'il ne leur apparaît pas que c'est au contraire l'absence de tout contact qui serait inquiétante ?

Une heure. — Curieuse erreur (distraction ?) de Simenon, au tout début de Maigret aux Assises. Le commissaire et sa femme rentrent de trois semaines de vacances “passées dans la Loire”. Et, juste après, ceci : « Ils étaient descendus, comme les années précédentes, dans un hôtel de Meung-sur-Loire où ils avaient leurs habitudes et où, etc. »

Or, Meung-sur-Loire se trouve dans le Loiret, à quelques kilomètres à l'ouest d'Orléans ; c'est à dire à plusieurs centaines de kilomètres du département de la Loire. Erreur d'autant plus étrange qu'il y avait déjà longtemps, en 1960, que Simenon avait assigné Meung comme lieu de retraite au couple Maigret : il savait donc précisément où se trouve ce village.

Cinq cents ans plus tôt, Meung avait vu François Villon se faire jeter dans le cul de basse fosse de son château par l'évêque d'Orléans, Thibault d'Aussigny : S'il est évêque signant les rues / Qu'il soit le mien, je le renie !

Et c'est toujours à Meung qu'en 1911 on ouvrit les grilles du cimetière communal afin d'y inhumer le poète Gaston Couté, que j'ai beaucoup aimé dans ma jeunesse.

— Une blogueuse, qui ne brille pas toujours par l'acuité de son esprit, reproche vertement à Macron d'avoir décidé unilatéralement de dissoudre le parlement. Il se trouve que la dissolution de l'Assemblée est l'une des prérogatives du Chef de l'État depuis 1958.

— Catherine m'apprends que la flamme olympique a sillonné la France en passant par de nombreux hauts sites du catholicisme, de Notre-Dame de la Garde à Notre-Dame de Paris, en passant par Lourdes, le Mont Saint-Michel, Jumièges et bien d'autres. Et nous nous étonnons de concert de ce qu'aucun gauchiste viral, du genre de Saint-Graal, ne se soit indigné là-contre, mettant en relief le véritable crachat expédié dans la face barbue de nos frères islamopithèques. Un petit défaut dans la vigilance citoyenne ? Reprenez-vous, mes braves ! À bas la calotte ! No pasarán, quoi, merde !

Sept heures. — Charlus et Saint-Loup jouant à s'entr'agresser sur le canapé, juste en face de moi, voilà un spectacle dont je n'arrive pas (encore) à me lasser. Me réjouissent surtout les moments où le chat saute littéralement des quatre pattes à la gorge du chien, tout en s'agrippant à ses oreilles...

Différence entre les deux : alors que Saint-Loup mène un combat parfaitement silencieux, Charlus halète et grogne comme s'il s'apprêtait à déchiqueter son adversaire à pleines dents.


Vendredi 12

Huit heures. — Sortant pour aller nourrir les poules, j'ai finalement nourri la poule : Blanche, notre gallinacée en situation de handicap, était morte durant la nuit ; ce qui est plutôt une bonne chose car la malheureuse avant de plus en plus de mal à se traîner. Un sac poubelle lui a servi de linceul.

Midi. — Je termine à l'instant Maigret aux Assises : 1959, excellente cuvée. Je vais enchaîner directement avec L'Ours en peluche, roman “dur”. Je crois me souvenir qu'un film en avait été tiré avec Delon en vedette, film qui avait, pour l'essentiel reçu d'assez mauvaises critiques de la part des folliculaires.

Renseignements glanés vite fait auprès de Dame Ternette, le film (1994) et Delon ont été tous les deux descendus en flamme par à peu près tout le monde, journalistes comme internautes ; ce qui me donnerait plutôt envie d'y jeter un coup d'œil...

— Côté audio, si je puis dire, nous avons bouclé hier soir la quatrième saison des Soprano. À compter de ce soir, nous allons reprendre la première saison (nous attendons avec une certaine impatience la seconde) de The Gilded Age, que l'on doit à Julian Fellowes, le créateur de Downton Abbey ; la dite saison devrait me mener gentiment, au rythme des calèches new-yorkaises, jusqu'à mon entrée triomphale à la clinique Ambroise-Paré.

— Les jardiniers ont fini ce matin de tailler nos diverses haies ; lesquelles, sous l'effet de la douceur de l'air et de la relative abondance des pluies, avaient tendance à se transformer en une sorte de jungle équatoriale vaguement menaçante. Je suppose que, si je m'enquérais de leurs doctes avis, il se trouverais bien une poignée de climatocrédules pour m'expliquer que fraîcheur et pluie sont la conséquence directe du réchauffement climatique, mais que je suis trop borné pour le comprendre et trop têtu pour l'admettre.

Quand je pense que, dans notre jeunesse, nous nous moquions des vieux de la campagne, qui semblaient ne savoir parler de rien d'autre que du temps qu'il fait... Par rapport à nos jeunes croulants timorés d'aujourd'hui, ils avaient au moins ce grand mérite de n'être pas agressifs, et violents encore moins.

Six heures. — La consultation pré-anesthésie s'est déroulée sans anicroche, par “visio-conférence”. Le Dr Nguyen et moi avons visio-conféré comme deux êtres parfaitement civilisés et nous nous sommes séparés, très satisfaits l'un de l'autre, sur la promesse de nous revoir mardi prochain, à la clinique Ambroise-Paré.


Samedi 13

Neuf heures. — Dès le premier épisode de The Gilded Age, on retrouve la “patte” de Julian Fellowes : au sein d'une ou de plusieurs maisons riches, les vies parallèles, ou plutôt “étagées”, socialement, moralement mais aussi géographiquement étagées, des propriétaires et de leurs domestiques. C'était évidemment le cas dans Downton Abbey, ce l'était déjà dans le Gosford Park de Robert Altman, dont Fellowes fut le scénariste. Et, bien sûr, tout cela vient, comme un hommage, une “reconnaissance de dette” de La Règle du jeu de Jean Renoir.

Midi. — Illogisme de la modernitude : alors que celles-z'et-ceux qui étaient naguère des secrétaires sont devenu•e•s des assistant•e•s, pourquoi les secrétaires d'État sont-iels toujours nommé•e•s de la même infamante façon ?


Dimanche 14

Neuf heures et demie. — On ne devrait pas tarder, si tout se déroule comme les autres années, à voir, et surtout à entendre, les avions de la Patrouille de France passer et repasser au-dessus de nos têtes, avant de filer vers les Champs-Élysées pour réjouir le bon peuple venu assister au défilé.

— Sinon, il commence à me tarder d'être à mardi, deux heures, moment où, si je suis encore vivant à ce moment-là, j'entrerai à la clinique Ambroise-Paré pour mon affaire de coucou suisse : je commence à en avoir un peu assez, de me traîner tel un cacochyme centenaire...

Six heures. — Ma hâte n'a fait que croître à mesure que la journée s'écoulait. C'est au point que j'ai par moment l'impression d'être déjà dans la salle d'attente d'un chirurgien très très en retard ; salle d'attente que, pour tenter de calmer mon impatience, un décorateur habile aurait hâtivement transformée en une réplique de mon salon, avec une figurante ressemblant trait pour trait à Catherine, afin que je m'imagine n'être pas le seul à poireauter.

(Et, en plus, on n'a pas vu passer les avions du 14 juillet...)


Lundi 15

Huit heures. — Une phrase de Simenon, dans le premier chapitre du Train : « Il avait aussi des pigeons voyageurs et, les dimanches de concours, restait des heures immobile au fond de son jardin à guetter le retour de ses bêtes au colombier. »

Je cesse aussitôt de lire, brusquement transporté dans l'espace et le temps. Me voilà revenu au début des années soixante et dans le parc de la Chambre de commerce de Sedan. René, mon grand-père paternel, et moi sommes assis chacun sur une chaise paillée ; ses pieds raclent le gravillon du sol, les miens battent l'air. La Chambre de commerce élève sa masse formidable juste dans notre dos, nous avons tous les deux les yeux braqués sur le pigeonnier auquel nous faisons face. 

C'est dimanche, les pigeons, transportés dans de grandes malles d'osier, ont été lâchés je ne sais où il y a déjà plusieurs heures. Et, maintenant, ils devraient arriver, bon sang ! Qu'est-qu'ils foutent, ces fainéants volatiles ? La récompense arrive finalement : un premier pigeon vient de se poser sur le rebord de la gouttière ! À présent, il s'agit qu'il rentre au bercail...

La colombophilie, dans ces moments-là, est une école de patience et d'endurance. Car, pour que le retour d'un oiseau soit homologué, il faut — en tout cas à cette époque dont je parle — s'en saisir et introduire la bague de sa patte dans une grosse (grosse quand elle est vue par les yeux de l'enfant) horloge lourde et cubique. Mais comment l'attraper si cet imbécile s'obstine à musarder sur les tuiles du toit ? C'est ainsi que l'on perd de précieuses minutes...

René écrase les gravillons sous ses semelles, à force de trépigner d'impatience — et j'aurais trépigné avec lui si mes jambes avaient été assez longues. Heureusement,  après avoir volé durant deux cents ou trois cents kilomètres, les voyageurs sont généralement affamés et s'empressent de rentrer au colombier pour se diriger en dandinant du croupion vers les grains de blé reconstituants.. Mais il y a toujours des distraits, des flâneurs, des têtes dures, des ascètes, des provocateurs, des oiseaux de carême...

Cela n'a pas empêché René, au fil des années, de grimper régulièrement sur la première marche du podium colombophile, comme en attestent les coupes dorées ou argentées alignées sur le buffet de la salle à manger.

Du moins en font-elles foi dans ma mémoire ; car, dans le monde matériel où nous traînons encore, nul ne sait ce que sont ces trophées devenus.

Ni les chaises paillées qui, à René et à moi, tenaient lieu de perchoirs jumeaux.

Dix heures. — J'ai finalement transformé ce qui précède en billet sur le blog-mère. Plus exactement, comme il arrive, à mesure que j'écrivais, cette simple “entrée” de journal mutait d'elle-même en billet.

À peine avais-je cliqué sur “publier” qu'un couple de pigeons venait se poser sur le toit de la Case. Pour me remercier ou en signe de protestation ? Ils sont demeurés impassibles...

Deux heures. — Sauf incident de dernière minute, je devrais, d'ici vingt-quatre heures, me trouver dans l'enceinte de la clinique Ambroise-Paré. Il me tarde. Une fois là, je n'aurai plus la moindre initiative à prendre, ni le plus petit effort à fournir : un genre de petit paradis temporaire...

Six heures. — Temps de merde toute la journée et grand soleil depuis une vingtaine de minutes. Selon la formule consacrée entre Catherine et moi : « Il va faire beau cette nuit ! » 


Mardi 16

Neuf heures et demie. — Fin prêt ! Bétadiné de la tête aux pieds, sac de voyage empli du nécessaire, adresse du parking neuilléen entrée dans le GPS. Le seul truc, c'est que je suis censé être à jeun à partir de dix heures, donc de me nourrir avant, et je me sens incapable d'avaler la moindre bouchée. Comme quoi, on a beau se la jouer détendu, on doit l'être moins qu'on ne le pense...

Trois heures. —  Malgré les craintes plus ou moins justifiées que je pouvais avoir, le trajet en voiture jusqu'à Neuilly s'est déroulé sans la moindre anicroche et les huit ou neuf cents mètres que j'avais ensuite à faire à pied jusqu'à la clinique ont été couverts, certes à une allure de centenaire, mais enfin sans essoufflement et quasiment sans pause.

Pour l'heure, je suis parqué dans un box, affublé de la ridicule tenue d'opéré de rigueur... et j'attends. Je le fais sans impatience puisque l'entrée en scène du Dr Thomas est prévue pour quatre heures et demie.

— Les gens de cette clinique, pour dévoués à l'humanité souffrante qu'ils sont, n'en perdent pas pour autant le sens de leurs intérêts. Prix pour une chambre simple : 280 € tout de même. Et quand, comme moi, on arrive un mardi (en début d'après-midi) et qu'on repart le mercredi (sans doute en fin de matinée), on vous compte deux journées ! À ma connaissance, l'hôtelier le plus rapace ne se risquerait pas à une telle arnaque.


Vendredi 19

Une heure. — J'ai donc abandonné ce journal mardi, peu avant que l'on m'amenât dans la salle où le Dr Thomas s'est promptement chargé de glisser sous ma peau, du côté du cœur,, le fameux coucou suisse. Ensuite, direction la suite impériale qui m'était réservée. 

— Ensuite ? Eh bien ensuite, allongé sur un lit, certes articulé, mais dont j'avais l'interdiction de descendre, entubé de partout, pris, tel Gulliver sur la plage de Lilliput, dans un inextricable réseau de câbles électriques reliés à des écrans plus ou moins lumineux et animés, j'ai rapidement perdu le goût des choses, celui de l'écriture — alors que je n'avais rien d'autre à faire et que j'étais confronté à des choses, des lieux et des gens tout à fait nouveaux — et aussi, à ma propre stupéfaction, celui de la lecture.

Je me suis transformé en pure attente.

Peu importe ce qu'on me faisait, ce qu'on me donnait à manger ou à boire, la gentillesse des unes, la brusquerie d'autres : à part la douleur, si elle avait été présente, rien ne pouvait plus m'atteindre hors le temps s'écoulant : chaque instant venant juste de passer se transformait en mon ami d'enfance...

La nuit fut plutôt mauvaise; ou pour mieux dire, entrecoupée, saucissonnée. Lorsque tubes, fils et tuyaux rentrent ou sortent un peu partout de vous, votre sommeil s'interrompt chaque fois que votre corps esquisse un mouvement : c'est la sonnerie d'alarme déclenchée par le cerveau : « Attention ! N'arrache rien, malheureux ! » Mais enfin, elle passa elle aussi, cette nuit.

— Le lendemain, mercredi 17, était jour de délivrance, puisque celui du retour à la maison, si tout allait bien.

Or, justement, de l'avis général, tout était conforme aux attentes et exigences des gens de l'art ; y compris la fameuse radio qui semblait constituer l'ultime levée d'écrou et qui se fit attendre si longtemps. Ça y était, je retrouvai le boulevard Victor-Hugo, j'étais dehors !

Mon plaisir fut tout de suite terni

Quatre heures. — Non, décidément, cette tentative de “récit hospitalier” m'ennuie autant qu'elle ennuierait mes 12 lecteurs restons-en là.

Pour résumer : sortie de clinique le 17 à midi, retour à la maison. Une demi- heure plus tard, coup de fil d'un cardiologue : erreur sur la radio, j'ai un pneumothorax. Retour immédiat en taxi à Neuilly.

Aujourd'hui, problème résolu. S'il n'a pas réapparu demain matin, le même taxi d'Évreux revient me chercher, et fin de l'histoire.

Non mais !

Huit heures. — Une phrase piquée dans le Simenon que je me suis tout de même décidé à ouvrir (Maigret et le client du samedi), que je recopie ici pour faire sourire Nicolas :

« Planchon, qui avait bu, était sous pression. »

L'était-il complètement ou seulement à demi ? On ne nous dit jamais rien !


Dimanche 21

Quatre heures. — Bien rentré à la maison, après ces cinq jours d'équipée hospitalière pour le moins sauvage. J'y reviendrai peut-être dans les jours qui viennent... mais rien n'est moins sûr.

— Deux petites choses tout de même, à propos de quelques infirmières qu'il m'a été donné de côtoyer. Deux d'entre elles — sans s'être donné le mot ! —, devant me faire une petite piqûre dans la cuisse, se sont plaintes de ce que je n'avais pas assez... de gras. Je n'aurais jamais imaginé, à aucune période de mon existence, que l'on pût un jour m'adresser tel reproche.

Ensuite, hier en fin de journée, une autre, avec qui j'avais déjà échangé quelques menues considérations,  m'a refait le pansement du pace maker. Comme c'est la règle dans le cas des pansements devant être changés à intervalles fixes, elle a inscrit la date du jour sur celui qu'elle venait de poser. Date qu'elle a agrémentée d'un petit cœur.

On a beau se croire désabusé de ces choses, on mentirait en disant qu'on n'en a pas ressenti un petit plaisir, vaguement teinté d'attendrissement frôlant le gâtisme.


Lundi 22

Sept heures et demie. — Tous ces médecins, infirmières, aides-soignantes ont au moins un point commun solidement établi : en cinq jours qu'ils ont défilé à mon chevet, aucun d'entre eux (bien lire : aucun) n'a jeté le plus bref regard sur le livre posé sur ma table de nuit ou que j'étais occupé à lire. Ont-ils seulement vu qu'il y avait là un livre ?

Neuf heures. — Passage sur la balance. Je sentais évidemment que j'avais plus ou moins maigri (le régime “plateau-repas-hosto” est très efficace pour ça...), mais tout de même... Sans même tenir compte des trois kilos pris brusquement le mois dernier (rétention d'eau probable), je suis passé d'un gros 91 kg à un franc 85. C'est le poids que j'avais atteint en 1975, année du bac... après trois mois de régime strict, imposé par ma mère qui s'était alarmée de mes 97 kg juvéniles. 

Encore un petit effort et je mourrai svelte.

Une heure. — Dans son roman La Porte, Simenon indique à deux reprises que la place des Vosges de Paris se partage entre les IIIe et IVe arrondissements de Paris. Or, je ne trouve trace nulle part, pour la période actuelle, de cet “écartèlement” : la dite place semble tout entière ressortir au IVe. Y a-t-il eu, entre 1961, date de publication du roman, et aujourd'hui une menue “rectification de frontière” ?

(Eh bien non : aujourd'hui encore, une petite partie de la place semble toujours appartenir au IIIe. Curieuse idée tout de même...)

Quatre heures. — Il fallait nous voir, tout à l'heure, au Carrefour Market de Pacy, Catherine qui n'a pas le droit de pousser le chariot ni de soulever des objets lourds, et moi qui suis “interdit de bras gauche” pendant encore quatre semaines...

— Comme disait mon ami Gérard Chagnon (et je m'avise de ce que, à quelques jours près, nous nous sommes rencontrés il y a tout juste 40 ans) : « Parmi tous ces petits métiers de Paris qui disparaissent, on oublie trop souvent les vendeurs d'enclumes à la sauvette... »


Mardi 23

Neuf heures. — Durant ces cinq jours où je fus exclusivement nourri de l'incomparable gastronomie hospitalière, j'en suis arrivé à une conclusion que je juge irréfutable. Il doit exister, quelque part en France, probablement en des infrastructures souterraines afin de prévenir d'éventuelles insurrections paysannes contre elle, il doit exister, disais-je, une école particulière de cuisine, dans laquelle on forme les futurs marmitons hospitaliers. Le but principal de l'enseignement qui leur est dispensé, leur Premier Commandement en quelque sorte, est de leur apprendre à surtout ne jamais réussir un plat, ni même à ne le rater qu'à demi. Un plat mangeable, c'est l'avertissement ; deux, le blâme ; trois, le renvoi définitif. C'est moins facile qu'un vain peuple pourrait le penser. Essayez par exemple, en dehors de toute formation rigoureuse, de transformer un honnête steak haché en une sorte de feuilleté de contreplaqué, à peine entamable au couteau : seuls les plus inspirés y parviendront peut-être. Ou bien, prenez un filet de poisson parfaitement frais (les services sanitaires sont au taquet 24 heures sur 24) et concoctez-lui une sauce qui puisse faire croire qu'il a été pêché il y a trois mois et conservé ensuite dans une remise bien chauffée : humiliant échec garanti.

Il reste maintenant à déterminer à quels signes aussi discrets que mystérieux ces gâte-sauces démoniaques se reconnaissent entre eux.

Et si, parfois, une puisssance encore plus diabolique qu'eux-mêmes les contraint à ingérer ce qui sort de leurs chaudrons.

Trois heures. — Oublié de noter ce matin que Joséphine, notre dernière poule, est morte cette nuit. Nous n'en reprendrons pas.

— Une phrase dite par le narrateur de Les Autres, roman de Simenon commencé ce matin : « Je n'ai aucune honte de ma vie sexuelle, pas plus que du reste de ma vie, mais j'ai besoin que cela reste un domaine secret. »

Voilà bien une position, une subtilité, un raffinement que notre époque transparentophile s'est mise hors d'état non seulement d'accepter mais même de comprendre.

— S'il est une femme qui ne doit pas être en odeur de sainteté auprès de nos camarades féministoïdes, c'est bien Mme Maigret.


Mercredi 24

Sept heures du soir. — Affirmation trouvée dans le cloaque de Saint-Graal (mais la phrase n'est pas de lui) : « Une fois que l'extrême droite est au pouvoir, elle ne le rend pas. » Faux : au Chili, Pinochet a bel et bien “rendu” le pouvoir a l'issue d'élections qu'il a lui-même organisées ; ou tout au moins : laissé organiser. En revanche, aucun régime communiste, à ma connaissance, n'a jamais quitter le pouvoir que contraint et forcé.


Jeudi 25

Dix heures. — Après-demain, samedi, va nous tomber du Québec Gaston, le fils d'Adeline, qui, sportif, vient à Paris pour les Jeux olympiques (je lui souhaite bien du plaisir). Il a 16 ans. La dernière, et je pense la seule, fois où je l'ai vu, il ne parvenait pas à se hisser tout seul sur le canapé et, pour y arriver, commençait par grimper sur le ventre de Swann ; lequel, allongé dans son panier, se laissait complaisamment piétiner et ne se sentait nullement diminué de servir de marchepied. Aujourd'hui, Gaston dépasse allègrement le mètre quatre-vingt-dix...


Vendredi 26

Huit heures. — Je ne serai pas fâché de le voir se terminer, ce fucking mois de juillet ! D'un autre côté, rien ne garantit que son successeur sera beaucoup plus flambant...

— Je trouve tout de même un peu curieux que, dans des romans de la même période, Maigret soit tantôt commissaire divisionnaire et tantôt seulement commissaire principal. Comme si son créateur oubliait d'une fois sur l'autre, en quelques mois.

Le plus étrange : dans le roman que je viens de commencer, Maigret se défend, il est commissaire principal à la page 10 et devient brusquement divisionnaire à la 15. Faudrait quand même savoir, Georges...

Midi. — Plus Simenon avance en âge, plus Maigret tend, me semble-t-il, à lui ressembler ; comme si une sorte de symbiose s'opérait entre eux deux. Le résultat de cela, c'est que j'ai de plus en plus envie de remettre le nez dans la biographie que Pierre Assouline a consacrée au romancier.

— J'apprends — ou réapprends, puisque cette biographie a déjà été lue — que le père de Simenon, Désiré, a été durant un temps souffleur de théâtre : exactement comme, trente ans plus tôt, celui de Léautaud.

Sept heures. — Entre mars et décembre 1931, Simenon écrit huit Maigret, ainsi que son premier “roman dur”, Le Relais d'Alsace.


Samedi 27

Neuf heures. — Après d'autres, Assouline cite comme dûment authentifié le prétendu jugement de Marcel Aymé sur Simenon : « Un Balzac sans les longueurs » Je persiste à refuser de croire qu'Aymé ait pu un jour, même pris de boisson, proférer une telle ânerie.

— L'avion de Gaston a bien atterri à Roissy ; il l'a même fait en avance. Depuis, sur son téléphone, Catherine s'évertue à le suivre à la trace dans les couloirs des différents RER qui doivent le mener jusqu'à Saint-Lazare...

Midi. — Sur le quai de la gare de Vernon avec, comme de juste, un quart d'heure d'avance. Gaston nous a affirmé être dans le train ; Catherine espère qu'il s'agit du bon train  : il ne faudrait quand même pas s'exagérer la stupidité naturelle des adolescents...

Une heure. — Il était dans le bon train.


Dimanche 28

Midi. — Retour de Vernon, où nous avons mis Gaston dans le train pour Paris, où il va passer sa journée à “faire le touriste”. Je lui souhaite bien du plaisir...

La soirée d'hier s'est fort bien passée : à 17 ans, Gaston est un jeune homme avec qui il est possible de parler.

Cinq heures. — Après-midi fort tranquille, passé à relire la biographie de Simenon par Assouline. Lequel Assouline fait parfois montre d'une connaissance de la langue française fâcheusement approximative, ainsi que d'une certaine négligence dans le détail (exemple : à une vingtaine de pages d'intervalle, Simenon écrit le matin de 6 h 30 à 9 h 30, puis seulement de 6 h 30 à 8 h 30). Mais bon.

Six heures. — Je suis retombé il y a deux jours, chez Toitube, sur l'émission souvenir que Roger Stéphane consacrait à Proust en 1962, sans doute à l'occasion du quarantième anniversaire de sa mort ; je la regarde par petits morceaux, un peu chaque soir avant de donner sa gamelle à Charlus (je reconnais que ma phrase sonne un peu bizarrement...). 

L'ancienneté de l'émission permet de voir et d'entendre des contemporains de Proust qui ont aujourd'hui tous disparu, la plupart peu de temps après l'émission : le duc de Guiche, devenu ensuite duc de Gramont, Mauriac, Lacretelle, Morand, l'irremplaçable Céleste Albaret et bien d'autre. Il est notamment assez émouvant de voir Daniel Halévy, qui fut le condisciple du jeune Marcel au lycée Condorcet et qui, nonagénaire, devait mourir quelques mois plus tard ; de le voir et surtout de l'entendre, ce vieil homme à la crinière léonine qui utilise le passé simple avec un naturel parfait. Même en 1962, ils ne devaient plus être bien nombreux, les Français qui, à l'oral, n'avaient pas encore basculé dans le passé composé...

— Rien à voir avec Proust, mais c'est également en 1962 que Boileau et Narcejac rendaient ce jugement : « Maigret vieillissant se confond avec le Simenon de l'âge mûr. » C'est exactement ce que je notais ici il y a quelques jours.


Lundi 29 (anniversaire de Catherine)

Dix heures. — Parmi les presque deux cents romans signés Georges Simenon, Le Petit Saint (1964) représente une exception unique. C'est, de toute l'œuvre, le seul roman lumineux ; le seul dont le personnage central soit sans ressentiment ni frustration d'aucune sorte, dont le regard qu'il pose sur lui-même et le petit monde qui l'entoure (la rue Mouffetard essentiellement) est empreint d'une sorte de curiosité à la fois passionnée et indulgente, profondément bienveillante. Le plus étonnant est peut-être que, sortant à ce point de sa “manière” habituelle à plus de 60 ans, Simenon soit tout de même parvenu à donner un genre de chef-d'œuvre.


Mardi 30 

Midi. — Je viens de découvrir avec étonnement et satisfaction que le chaource — fromage originaire de l'Yonne que j'aime beaucoup — ne “titre” que 22 % de matières grasses. Du coup, je me demande si je ne vais pas m'en offrir un plus souvent que je ne le fais...

Cinq heures. — Paragraphe piqué dans Le Passage de la ligne, excellent roman de Simenon, qui me semble, à tort ou à raison, assez nettement plus personnel, sinon plus autobiographique que bien d'autres ;

« Tandis que d'autres ronchonnent, je m'émerveille, moi, que l'homme n'étant que l'homme, en bas ou en haut de l'échelle sociale, des millions d'hommes constituent en fin de compte un tout qui possède une certaine cohésion puisqu'au bout de la chaîne il y a des légumes qui s'entassent aux Halles en temps voulu, des autos qui sortent des usines, des trains et des avions qui partent et qui arrivent. »


Mercredi 31

Neuf heures. — La nature humaine. Voilà deux fois que, depuis que je suis momentanément manchot, nous faisons appel à un jeune homme, prénommé Quentin, pour tondre et désherber. La première fois, quand je lui ai demandé combien je lui devais, il a suggéré quarante euros ; mais d'une voix mal assurée, comme s'il s'attendait à n'en récolter que trente. Il a semblé ravi, alors, que je lui en donne cinquante, ce qui ne me paraissait pas exagéré.

Il y a cinq minutes, quand je lui ai de nouveau posé la même question, notre Quentin m'a répondu, d'un ton nettement plus tranquille : « Eh bien, comme la dernière fois : cinquante... »

Cinq heures. — Sinon, durant tout le dernier Simenon lu, Maigret et le corps sans tête, le commissaire et moi-même n'avons cessé d'écluser des petits verres d'un vin blanc “de pays” qui, par ces temps de chaleur orageuse, s'est révélé fort bienvenu.

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