mercredi 1 mai 2024

Avril 2024

 

 

 

 

 

 

 

 MARCEL ME HARCÈLE

 

 

 

 

 

Lundi 1er

Neuf heures. —Départ pour Paris d'ici une demi-heure (en principe…). Je dépose Catherine et nos Québécois à l'hôtel Boileau… et je rentre. Par conséquent, mon journal de mars sera publié avec un peu de retard, n'ayant pas le temps de m'en occuper maintenant, ce qui risque de perturber gravement les foules.

Deux heures. — Les deux trajets se sont effectués sans la moindre anicroche, mais je crois qu'on a bien fait de partir tôt : quand je suis rentré, la circulation vers Paris était déjà bien épaissie.

Pour l'heure, Charlus dort comme un bienheureux sur le canapé ; et quelques micro-indices me laissent penser que je ne vais pas tarder à l'imiter...

— Le digne Saint-Graal, à propos de l'un des douze ou treize mille romans nègres qu'il se fait un devoir de lire chaque année : « Vraiment fascinant pour la façon d'entrelacer la question des identités queer et le (faux) dualisme igbo/yoruba avec l'identité narrative ọgbanje. » Voilà un professeur qui sait trouver les mots pour susciter l'envie de lecture…

Sept heures. — Installé au salon, après avoir nourri chien et poules, je me suis servi un verre de Famous Grouse, et j'ai demandé à Monique Morelli de venir me chanter Ronsard et Villon, en commençant par le premier :

Mais que dirait saint Paul, s'il revenait ici ?

Que dirait-il de voir l'Église à Jésus-Christ,

Qui fut jadis fondée en humblesse d'esprit

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Il se repentirait d'avoir souffert pour elle, 

Tant de coups de bâton, tant de peines cruelles,

Tant de bannissements. Et voyant tel méchef,

Prierait qu'un trait de feu lui accablât le chef.

Ou encore :

Le temps s'en va, le temps s'en va ma Dame.

Las ! Le temps non, mais nous nous en allons,

Et tôt serons étendus sous la lame...

— Quelques poètes de France, pas beaucoup, sont parvenus à se hisser à la même altitude que François Villon ; mais je crois qu'aucun ne fut plus grand.

— Il est bien gentil, Sigmund Freud, avec ses pesantes théories. Mais enfin, cinq siècles avant lui, Villon écrivait ce décasyllabe :

Je connais tout, fors que moi-même.

— Et ce vers, pourtant banal, mais qui, je ne sais trop pourquoi, me ravit depuis cinquante ans que je le connais :

Adieu, je m'en vais à Angers.

L'impression bizarre de trottiner au côté de maître François, sur un chemin riche en ornières...

Huit heures. — Je viens de m'apercevoir que je n'ai pas (à moins qu'il soit ailleurs qu'à sa place alphabétique...) le disque où Morelli chante Tristan Corbière. Ce qui me rend frustré et triste.

— Lino Leonardi, le mari de la Morelli ( je les ai rencontrés tous les deux, en 1979, dans leur maison de Montmartre) est un grand accordéoniste : parfois, notamment dans le disque Villon, on a l'impression qu'il joue de l'orgue, qu'il entonne un chant sacré. Il est vrai que beaucoup de poèmes de Villon sont des chants sacrés.


Mardi 2

Huit heures. — Il semble difficile d'être moins adapté à la vie quotidienne que ne le fut Proust. En 1906, il va quitter l'appartement familial de la rue de Courcelles pour emménager au 102 boulevard Haussmann (qui est aujourd'hui le siège d'une banque...). Il est absolument incapable de décider quels meubles doivent aller dans quelle pièce, quelle couleur de tapisserie choisir, quelle suspension accrocher au plafond, etc. Et ce sont des lettres interminables à cette pauvre Mme Catusse, qui se voit mise dans l'obligation de décider de tout à sa place.

Si encore il lui donnait carte blanche sans plus s'occuper de rien... Mais non : il a des idées à exprimer, des suggestions à faire valoir. Et, aussitôt, tout devient d'une complexité effroyable, dans laquelle on se demande comment Mme Catusse peut se retrouver, et même y comprendre quoi que ce soit.

D'autant que ce n'est pas une lettre qu'il lui envoie, mais dix... vingt... chacune en rajoutant dans la complexité des instructions contradictoires par rapport aux précédentes.

— En dehors de ça, j'ai un peu exagéré sur le whisky hier soir, d'où une franche gueule de bois ce matin. À partir de ce soir, sage retour à l'eau du robinet...

Midi. — En janvier 1907, c'est avec une violence rare chez lui que Proust parle d'un écrivain qu'il vient de découvrir, « l'être le plus immonde, le plus dénué d'intelligence, de style,  de grammaire, de sensibilité, d'originalité ». Et il y en a comme cela toute une page, dans laquelle Proust exprime le plus vif dégoût pour le livre et pour celui qui l'a écrit.

Et qui est sa victime ? Paul Léautaud, qui vient de publier Amours ! Si le pauvre Marcel savait que “l'immonde” est depuis des années son plus proche voisin dans ma bibliothèque...

— Le blogueur Authueil intitule son billet du jour : « Revisiter la démocratie représentative. » Me voilà bien embêté : n'ayant jamais visité aucune démocratie, représentative ou non, je me trouve dans l'impossibilité de la revisiter. Et je me demande s'il s'agit de visites libres ou bien avec un (audio)guide.

Quatre heures. — Catherine absente depuis 24 heures, mon ramollissement cérébral commence : je regarde Godzilla vs Kong. L'avantage, comme dirait Nicolas, c'est que je peux faire autre chose en même temps sans perdre le “fil”.


Mercredi 3

Neuf heures. — Serment tenu : pas bu la moindre goutte d'alcool hier, et au lit à dix heures, après avoir regardé distraitement deux épisodes d'une série coréenne peu enthousiasmante. Et je compte fermement suivre le même programme ce soir, demain et vendredi.

Pour ce qui est des lectures, j'ai repris La Régente de Clarín où je l'avais provisoirement abandonné, soit à l'orée du deuxième chapitre.

Onze heures. — La nouvelle “carte dorée” vient d'être apportée par la postière. Je ne l'activerai pas avant le retour de Catherine, samedi : si je le faisais, je suppose que l'ancienne deviendrait du même coup inopérante, ce qui serait bien ennuyeux pour elle (pas pour la carte : pour Catherine…).

D'autre part, cette nouvelle carte ne ressemble plus du tout à l'ancienne. Entre autres choses, elle n'a plus la petite flèche qui permettait de l'utiliser toujours dans le bon sens. Enfin, je pense que je devrais quand même arriver à maîtriser la bête...

Midi. — Quand l'un de ses amis perd l'un de ses parents, voire grands-parents, Proust lui adresse des lettres si débordantes d'affliction, de désespoir même, que ses correspondants endeuillés doivent parfois ressentir le besoin de le consoler, lui.

Cela dit, j'ai l'air d'ironiser, mais cette douleur exprimée par Proust semble tout à fait réelle, dégagée de toute artificielle convenance. Rien à voir avec l'outrance de ses compliments lorsqu'un ami publie un livre ou fait jouer une pièce.

Cinq heures et demie. — Je viens de passer près de trois heures avec Apocalypse Now, sans doute l'un des plus grands films de tous les temps. Mais faut reconnaître que c'est plutôt une boisson d'hommes, n'en déplaise aux metouffettes qui s'enthousiasment pour la “féminisation” des armées…

Je pense qu'après mon repas, histoire de rester dans la tonalité, je vais consacrer ma soirée aux deux DVD de bonus et documentaire sur le tournage.


Jeudi 4

Neuf heures. — Matinée solitaire mais agitée : descendre chercher du pain à Pacy et prendre une douche avant l'arrivée de l'infirmière. Dès qu'elle sera repartie, c'en sera fini de mes corvées pour aujourd'hui.

Cet après-midi, je compte regarder soit le J'accuse d'Abel Gance, soit Le Diable boiteux de Guitry, cadeau de Michel Desgranges ; j'hésite encore. Comme on voit, je sais me ménager de précieux petits espaces de liberté, laisser toute sa place à l'aventure la plus échevelée.

En attendant la dame aux pansements, je poursuis ma lecture de La Régente, roman auquel, décidément, je trouve quelques accents trollopiens pas déplaisants du tout.

Quatre heures. — Je termine à l'instant le J'accuse de Gance. Qu'en dire ? J'ai eu l'impression de voir plusieurs films sous un seul titre. D'abord un film de guerre (la première heure se déroule durant le dernier jour de la guerre de 14), impressionnant souvent (si l'on supporte les acteurs de cinéma de l'époque qui, sauf les quelques meilleurs, surjouent comme au théâtre), parce que Gance a repris beaucoup d'images de son premier J'accuse, tourné en 1918 et 1919. C'est-à-dire tournées sur les lieux même des combats et pendant ceux-ci.

Ensuite, hélas, vient le second film, se déroulant durant les vingt années suivantes. L'histoire est improbable, assez artificielle. Mais aurait-elle été excellente que, de toute façon, les acteurs auraient suffi à tout flanquer par terre. Victor Francen, qui incarne le héros, est mauvais comme un cochon (je me suis surpris plusieurs fois à imaginer ce qu'un Gabin, par exemple, aurait pu faire à sa place). Quant aux principales actrices du film, elles sont encore pire, au point de déclencher, au bout d'un moment, une sorte d'hilarité nerveuse dès qu'elles se mettent à jouer “dramatique”... c'est-à-dire pratiquement dès qu'elles ouvrent la bouche.

Enfin arrivé le troisième film, mi-fantastique, mi-SF. C'est la célèbre séquence où, devant l'imminence d'une nouvelle réjouissance franco-allemande (et plus si entente cordiale), Victor Francen, alias Jean Diaz, débarque à l'ossuaire de Verdun et fait se lever tous les morts de leurs tombes : c'est Walking Dead version Poilus.

Évidemment, on ne saurait reprocher à Gance l'approximation de ses effets spéciaux, qui ne sont qu'une surimpression d'images. Il y a même des passages assez forts, lorsqu'il filme de véritables “Gueules cassées”, des anciens combattants défigurés, comme... figurants. Tout cela avec, en fond sonore, les imprécations de Victor Francen, dont on ne parvient pas à savoir s'il tente de jouer un Jean Diaz fou à lier ou plutôt possédé par un genre de démon pacifiste et nécrophile.

J'ai l'air négatif, comme ça, à première lecture. Néanmoins, je persiste à penser que J'accuse est un film qu'il faut avoir vu au moins une fois.

Va comprendre, Charles, va comprendre...

Six heures. — Le nombre de fois où, dans ses lettres à Montesquiou, Proust lui écrit des phrases du type : « Le jour où j'aurai la force d'aller vous voir... », ou : « Quand je serai en état de venir jusqu'à chez vous... », on a l'impression que le comte habite au moins en Turquie, si ce n'est en Argentine. Or, il vit à Neuilly, pendant que Proust est au 102 boulevard Haussmann...

Huit heures. — En coréen, papa se dit... papa.


Vendredi 5

Huit heures et demie. — Dernière journée solitaire. J'irai demain matin récupérer Catherine à l'hôtel Ibis de Roissy, où elle aura passé la nuit avec les Québécois ; qui, eux, décolleront vers neuf heures pour Québec. 

Pour ce qui concerne mon propre décollage, tout symbolique lui, j'ai prévu qu'il se fera à six heures et demie, de façon à éviter les éventuels bouchons sur l'A 86 et l'A 1. Mais, évidemment, on ne peut jamais être tout à fait sûr...

— Une question comme ça : pourquoi “assis” est-il un adjectif, s'accordant donc en genre et nombre, alors que “debout” n'est qu'un adverbe, tristement condamné à une éternelle invariabilité ?

Cela fait que, si on est fondé à évoquer une “place assise”, par exemple, on commet une faute en parlant de “position debout”, un adverbe ne pouvant en aucun cas servir à caractériser un nom.

Quatre heures. — Revu Le Diable boiteux. Beaucoup de moments savoureux. Mais il me semble que, trop souvent, Guitry prend le pas sur Talleyrand, le pousse dans l'ombre pour se placer dans la lumière. Et il ne résiste pas toujours à son penchant pour la clownerie et le bavardage, lesquels vont assez mal à son personnage.

Et, en même temps, il se laisse par moments, assez fréquents d'ailleurs, aller à une sorte de didactisme quasi professoral.


Samedi 6

Six heures. — Levé depuis une demi-heure, comme prévu. Et départ pour Roissy dans une demi-heure. Charlus a avalé sa gamelle de croquettes sans s'étonner de se la voir octroyer en pleine nuit et, après un très rapide tour de jardin, il s'est rendormi sans barguigner.

Neuf heures. — Rentrés à l'instant. Tout s'est admirablement passé... si tant est qu'un aller-retour à Roissy puisse présenter quoi que ce soit d'admirable.

Je suis tout de même vaguement abruti du périple...

— À l'été 1907, Proust a failli aller en Lozère, pour un enterrement (peu importe de qui). Naturellement, au dernier moment, il a tout annulé. C'est dommage : en Lozère, il aurait peut-être croisé une ravissante demoiselle, Célestine Gineste ; qui, dans cinq ans, par son mariage, va devenir Céleste Albaret...

— À part ça, Marcel se fout du monde. Depuis au moins un an, il commence toutes ses lettres en expliquant qu'il est malade à crever, que s'il sort un soir, il le paie par un mois de souffrance sans pouvoir seulement quitter son lit, etc. 

Or, en juillet 1907, il part s'installer au Grand Hôtel de Cabourg et, du jour au lendemain, le voilà tous les jours par monts et par vaux, sillonnant la Normandie en voiture (les voitures de 1907, sur les routes de 1907...), visitant églises et cathédrales par dizaines, recevant à dîner, faisant visites aux uns et aux autres. Il fréquente même le casino où il perd chaque soir au baccarat ! Je veux bien admettre que l'air de la côte normande ait été meilleur que celui du boulevard Haussmann, mais tout de même...

— Plus sérieusement, ce qui est passionnant, dans ces lettres, c'est de traquer les petites pièces, les minuscules motifs, parfois à peine perceptibles et se présentant “en ordre dispersés”, qui, bientôt, vont se rejoindre, s'assembler, s'unir, s'harmoniser pour former le gigantesque puzzle de La Recherche.

— On parle encore de nos jours des livres d'Émile Mâle, grand historien de l'art chrétien médiéval. Mais c'est au prix d'une scandaleuse invisibilisation de celle qui, en réalité, dans son ombre, a écrit l'essentiel de l'œuvre qu'il a signée de son nom avec un rare cynisme. Je veux bien sûr parler d'Émilie Femelle.

Cinq heures. — Au début de 1908 — année primordiale pour lui, celle où il “entre dans le dur”, où il s'apprête à franchir un seuil décisif mais sans trop savoir encore comment —, Proust s'intéresse beaucoup à une demoiselle de Goyon et fait, auprès de certains de ses amis, des pieds et des mains pour lui être présenté. Le prénom de cette demoiselle de Goyon est Oriane...


Dimanche 7

Six heures et demie. — Je viens tout juste de boire ma première tasse de café sur la terrasse ; le jour pointait à peine, et les volatiles piaillaient déjà à qui mieux dans les jardins alentour et le nôtre : il y aurait comme de la baisance dans les branches que je n'en serais pas étonné.

(Et cet imbécile de téléphone écrit “naissance” quand je viens de taper “baisance” : non, mon cher, non : pour les naissances il faudra patienter encore plusieurs semaines...)

— Toujours la même irritante question sans réponse qui se pose, avec les romans qu'on lit en traduction. Au début du chapitre neuvième de La Régente, je tombe sur ce début de phrase : « Ana avait la voix capricieuse d'une enfant faisant un caprice... » Je sursaute. Mon premier réflexe est d'incriminer l'escouade de traducteurs (ils s'y sont mis à cinq...) pour cette disgracieuse répétition. Mais aussitôt le doute : et si elle était le fait de l'auteur ? Si le Señor Alas l'avait expressément voulue, pour je ne sais quelle raison lui appartenant ? Pas moyen de le savoir...

Ou alors, il faudrait, chaque fois qu'on achète un livre étranger, commander aussi sa “doublure originale”, si je puis dire, afin de s'y reporter en cas de doute. Encore cela ne marcherait-il, dans mon cas, qu'avec les deux ou trois langues dont j'ai quelques très vagues notions : qu'est-ce que je pourrais bien contrôler dans un roman traduit du russe ou du japonais ? C'est sans espoir, cette affaire-là !

— Oublié de noter, hier, un titre de presse (Atlantico) presque merveilleux à force d'incongruité : « Le Botswana souhaite envoyer 20 000 éléphants en Allemagne. » Je me suis évidemment bien gardé de lire l'article correspondant à cette étrange annonce, soucieux que j'étais d'en préserver toute la magie.

— Pendant ce temps, sur je ne sais quelle chaîne de télévision, un certain Nathan Devers parle du taux d'homicidité de la France. Il paraît que ce jeune freluquet serait écrivain…



Lundi 8

Huit heures. — Comme nous sommes privés de wi-fi, pas de Netflisque. J'ai donc, hier soir, glissé dans l'appareil idoine le blu-ray du film Les Fous du roi, servi par d'excellents acteurs : Sean Penn, Jude Law, Anthony Hopkins, le regretté James Gandolfini et la lumineuse Kate Winslet. Le film m'a évidemment donné envie de relire le remarquable roman de Robert Penn Warren dont il est tiré.

Une chose m'a tout de même frustré : la trop grande modestie du rôle de Kate Winslet, actrice juchée très haut dans mon petit empyrée personnel. Mais je viens de me souvenir que nous possédons deux mini-séries dont elle est le pivot : Mildred Pierce, qui se déroule durant la Grande Dépression, et Mare of Easttown, dans laquelle elle est une fliquette contemporaine. Je vais de ce pas aller les rechercher au sous-sol, dans le foutoir que je n'ose qualifier de filmothèque.

— Plus j'avance dans La Régente, plus ce roman me fait penser à ceux de Trollope, plus particulièrement du cycle Barchester ; avec, peut-être, une ironie plus appuyée, plus immédiatement visible chez Clarín. Mais il est vrai que les différences devaient être grandes entre les deux clergés, l'anglican et le catholique espagnol, ce qui justifierait la différence des traitements.

Deux heures. — Depuis onze heures environ, soleil et brise. Conclusion obligée : tontine. Il était temps, le jardin devenait savanesque.


Mardi 9

Une heures. — les petits plaisirs de la vie quotidienne. D'hier, il me restait un carré de jardin à tondre, peu importe pourquoi. Il y a une petite demi-heure, je me suis décidé à aller m'acquitter de cette mini-corvée (mini, mais tout de même corvée...). J'avais à peine eu le temps de remiser la tondeuse après usage que la pluie se mettait à tomber.

— À part ça, Catherine est à moitié malade, toux et rhume. Et moi-même, depuis quelques jours, ne me sens que dans une forme modérée — mais je n'en ai rien dit, fors à ce journal.

— Commencé tout à l'heure la correspondance proustienne de 1909 ; année capitale puisque celle où, après avoir tourné autour de Sainte-Beuve, l'écrivain trouve enfin sa voix (non, il n'y a pas de faute !) et se lance pour de bon dans cette Recherche du temps perdu qu'il ne lâchera plus jusqu'à  sa mort, dans treize ans.

Trois heures. — Lettre capitale, que celle adressée par Proust, le 23 mai (Saint-Didier...) 1909 à Georges de Lauris. Capitale en raison de cette question qu'il lui pose :

« Savez-vous si Guermantes qui a dû être un nom de gens, était déjà alors dans la famille Pâris, ou plutôt pour parler un langage plus décent, si le nom de Comte ou de Marquis de Guermantes était un titre de parents des Pâris, et s'il est entièrement éteint et à prendre pour un littérateur... »

Il l'est, éteint ! Il l'est, à prendre ! Rallumez-le, très Cher, et prenez-le ! Que la belle et dure Oriane sorte des limbes...

Six heures. — En décembre de la même année, la métamorphose semble accomplie, Marcel est enfin Proust. Au même Lauris, à qui il vient de donner à lire le début de son œuvre, ce qui s'appelle aujourd'hui Combray, il écrit :

« Ce que je demande c'est que vous ne racontiez pas le sujet, ni le titre, ni enfin rien qui puisse renseigner (cela n'intéresse d'ailleurs personne). Mais de plus je ne veux être ni pressé, ni tourmenté, ni deviné, ni devancé, ni copié, ni commenté, ni critiqué, ni débiné. Ce sera temps quand ma pensée aura fini son œuvre de laisser faire à la bêtise des autres ! »

Hormis la très fugitive rechute de la parenthèse, c'en est bien fini de la délicieuse modestie du gentil petit Marcel...

Les deux premiers lecteurs du “vrai” Proust (je me comprends...) semblent donc avoir été d'abord Reynaldo Hahn, qui a bénéficié d'une lecture orale faite par Proust lui-même, puis Lauris, qui a lu la même chose sur cahiers, ou copie de ces cahiers.

Et c'est ainsi que se terminent simultanément l'an 1909 et le deuxième tome de la correspondance générale. Tome troisième : 1910 — 1915.


Mercredi 10

Sept heures. — Avec la panne de oui-phi qui dure depuis deux ou trois jours, j'ai un peu perdu de vue mes sœurs-de-plainte metooffues sur Touitère. Je constate à l'instant qu'elles se sont trouvé, pendant que j'avais le dos tourné, un nouveau mâle toxique à passer à l'estrapade, un certain Philippe Lioret, qui semble être ou avoir été cinéaste. C'est Mme la présidente elle-même qui porte contre ce dangereux prédateur la terrible accusation : un jour qu'elle était venue l'interviewer (car cette dame fut journaliste avant de devenir accusatrice publique), le monstre l'aurait embrassée sur la bouche à la sauvette, au moment où son train allait partir. On se demande comment il peut encore être en liberté, ce Lioret, après un si ignoble forfait.

— Parmi ses correspondants, Proust en tutoie quelques-uns, toujours des hommes, bien sûr, et tous à peu près du même âge que lui : Robert Dreyfus, Fernand Gregh, Gaston de Caillavet, Robert de Flers, plus deux ou trois autres. Mais, un peu curieusement, il voussoie Reynaldo Hahn dont, pourtant, il est censé avoir été l'amant et qui est sans doute celui dont il reste le plus proche. Il voussoie également Lucien Daudet. Mais, là, le “lien charnel” demeure plus douteux que dans le cas de Hahn.

(J'ai l'impression d'avoir soudain muté en une sorte de “concierge littéraire” ! Mais, après tout, je n'ai peut-être jamais été rien d'autre...)

— À propos de Caillavet : quand un quadragénaire vient à mourir en janvier 1915, on a tendance à tenir pour acquis, en tout cas moi, qu'il a été tué en sortant imprudemment d'une quelconque tranchée lorraine ou picarde. C'est oublier un peu vite que, durant ces quatre années-là, on pouvait aussi mourir de maladie, voire se faire écraser par un omnibus en traversant la rue de Courcelles. Et c'est ce qui est arrivé à l'infortuné Gaston — pas l'omnibus : la maladie.

Deux heures. — Coincé dans la Case jusqu'à trois heures et demie par la femme de ménage... et privé d'ordinateur par l'absence de connexion décente. Je sais bien que Marcel m'a accompagné, mais tout de même...

Six heures. — Fin septembre 1910, Proust quitte Cabourg. Comme les cheminots menacent de se mettre en grève (oui, déjà...), il choisit de rentrer à Paris en taxi. Son tout nouveau chauffeur est un certain Odilon Albaret...


Jeudi 11

Dix heures. — Contrairement à ce qu'un vain peuple s'imagine savoir, il n'y eut pas, dans l'histoire de la Papauté, 23 successeurs de Pierre ayant choisi de s'appeler Jean : nous n'en sommes pour l'instant qu'à 22. C'est Catherine qui me l'apprend à l'instant : pour une raison qu'elle m'a donnée, mais que j'ai la flemme d'exposer ici, on est passé directement de Jean XIX à Jean XXI. Depuis, je me demande comment j'ai pu vivre 68 ans en m'accommodant d'une telle ignorance.

Notons, pour être complet sur le sujet, que Jean XIX a “régné” de 1024 à 1032, alors  que son homonyme XXI n'a occupé son siège que de septembre 1276 à mai 1277. Passage fugitif, mais qui lui permet néanmoins de s'enorgueillir d'avoir été, à ce jour, le seul pape portugais de l'histoire.

(Merci qui ? Merci Ouiki !)

— Comme nous sommes toujours privés de Netflisque (la belle affaire...), on puise dans le stock de dvd. C'est ainsi que, ces trois derniers soirs, nous avons revu Mare of Easttown, excellente mini-série policière produite par HBO et portée, j'ai failli dire : illuminée, par Kate Winslet, décidément l'une des quatre ou cinq meilleures actrices de ces trente dernières années. Du reste, nous n'allons pas la quitter si vite puisque, dès ce soir, ce sera Mildred Pierce, autre mini-série construite autour d'elle.

Quatre heures. — Certaines erreurs (fort peu nombreuses) commises par Kolb dans ses notes m'étonnent de la part d'un proustologue aussi capé qu'il l'est. Un simple exemple (en dehors du fait qu'il s'obstine à faire de la marquise de Villeparisis une simple vicomtesse...).

Dans une lettre à Reynaldo Hahn, Proust lui raconte que le prince Constantin R a été surpris en train de se faire sucer la queue (que ces dames et demoiselles me pardonnent : ce sont là les termes mêmes de Marcel...) par Lady P. Note de Kolb : « On peut se demander si Proust n'a pas songé à la dame en question quand il parle de la baronne Putbus. »

Non, on ne se le demande pas, pour la simple raison que, dans La Recherche, il n'est jamais nommément question de cette baronne. En revanche, tout au long de l'œuvre, on voit le Narrateur fantasmer abondamment sur la femme de chambre de la baronne Putbus ; laquelle passe pour “facile”. L'est-elle ? On ne le saura jamais car, en 3000 pages, cet empoté ne parviendra pas à la croiser une seule fois.

Six heures. — Les vaches viennent de faire leur retour dans la pâture de derrière : huit, pas moins !

— À part ça, Catherine semble m'avoir refilé sa saloperie de virus, si c'est bien un virus : depuis ce matin, je mouche, j'éternue et j'ai la tête pleine de vide. Ah on est beau, tous les deux ! Il n'y a plus que Charlus pour avoir l'air à peu près vivant.


Vendredi 12

Huit heures. — Revu hier soir les deux premiers épisodes de Mildred Pierce, mini-série HBO qui en compte cinq. Tout comme la première fois, j'ai été consterné de redécouvrir la phrase qui s'étale sur la boîte de ce double dvd : « À vouloir tout avoir, elle finira par tout perdre. » Je sais bien qu'il ne s'agit pas d'une série policière au suspense insoutenable, mais enfin, tout de même : quel est l'imbécile qui a jugé bon, en quelques mots lourdement assemblés (vouloir avoir...), de nous dévoiler la fin de l'histoire qu'on s'apprête seulement à découvrir ? Et il ne s'est trouvé personne pour s'aviser de cette aberration et la supprimer avant la mise en vente ?

Cela dit, ce genre de stupidité est également courant dans l'édition de livres, c'est pourquoi je ne lis plus jamais les quatrième de couverture ni les préfaces avant de commencer un roman.

Quatre heures. — Depuis ce matin, ciel azuréen, très légère brise, température idéale pour une promenade... et moi, vaguement fiévreux, toussotant et crachotant au fond de mon fauteuil de vieillard cacochyme. Je suppose que pluie et vent reviendront dès que j'irai un peu mieux...

— En septembre 1912, parce qu'il vient de lire un portrait de lui dans la NRF, Proust en remet une couche sur Léautaud, envers qui il ne songe nullement à atténuer le dégoût qu'il éprouve. Décidément, j'ai l'impression que mes deux écrivains français préférés, pour le XXe siècle, ne passeront pas ensemble l'éternité qui leur est échue. Et moi qui, le cas échéant, était tout prêt à les emmener dans la même malle sur la fameuse île déserte !


Samedi 13

Cinq heures et demie. — Quand on se couche à dix heures moins le quart et qu'on s'endort immédiatement, il ne faut pas s'étonner si, le lendemain matin, on est levé dès cinq heures et quart...

— Hier soir, nous avons lâché Mildred Pierce au milieu du cinquième et pourtant dernier épisode ; ce, pour deux raisons, l'une “de fond”, l'autre plus anecdotique mais bien gênante tout de même. 

Durant les trois premières parties, on nous montrait une femme de la classe moyenne (Kate Winslet, donc) s'efforçant de se faire une place dans la société américaine en crise du début des années trente, sa volonté à l'œuvre, son courage mais aussi ses illusions, etc. Tout cela fort bien conduit. Mais c'est un “tout cela” qui, sans prévenir, disparaissait presque totalement dans les deux derniers épisodes, où il n'était plus question que des rapports conflictuels entre Mildred Pierce et sa fille, une adolescente particulièrement pénible d'abord, puis une jeune adulte tout aussi irritante : l'impression de sombrer dans un film-de-fille...

Quant au motif “accessoire” de notre abandon, le voici. Au cours du chapitre quatrième, la pétasse pénible — que l'on a vue apprendre le piano depuis le début — quitte la maison maternelle sur une dernière dispute. Et on la retrouve, à peine quelques mois plus tard, à la radio, transformée en soprano colorature que les orchestres philharmoniques du pays commencent à se disputer, alors que jamais elle n'a étudié ni travaillé le chant classique. Ce qui est évidemment d'une absurdité et d'une invraisemblance totales. On a donc jeté l'éponge pour aller se coucher.

Midi. — Les invraisemblables manœuvres auxquelles Proust se livre, en 1912, quand il s'agit de trouver un éditeur pour Du côté de chez Swann et la suite. Non seulement elles sont extraordinairement compliquées, mettent en branle une bonne dizaine de personnes, mais surtout, à peine sont-elles échafaudées, qu'il s'empresse lui-même, par la complication de trop, de tout foutre par terre.

Il me fait songer à Milou ou au capitaine Haddock lorsqu'ils sont tiraillés entre un devoir et une tentation : D'un côté, un noble Proust en robe blanche et à ailes d'ange ; de l'autre un méchant Marcel tout rouge et ricanant, avec une queue fourchue, poussant le premier dans les plus profondes et boueuses des ornières.

Sept heures. — Les vaches dans la pâture : ce n'est que de cet après-midi que je me suis avisé de ce que (quel style !) l'une d'elle était escortée par son tout jeune veau. Ce “retard à l'allumage” s'explique : l'herbe est si dense et haute que quand il est couché il la dépasse à peine. Et, couché, il l'est la plupart du temps. Quand sa mère se déplace d'une dizaine de mètres (car l'herbe est toujours plus verte ailleurs...), il se lève, la rejoint et se recouche paisiblement à ses pieds.

— Dans une lettre à Jacques Copeau (5 avril 1913), Proust commence une phrase ainsi : « Comme nous l'avons convenu, je continue, etc. » Faute de français caractérisée : il aurait fallu  « Comme nous en étions convenus... »

(J'adore faire mon petit pion... surtout avec Marcel !)

Neuf heures . — Je regarde Anna Karénine : ç'a beau avoir été adapté par Anouilh et filmé par Duvivier, c'est emmerdant comme une pluie de novembre. D'ailleurs, Catherine est déjà partie se coucher...


Dimanche 14

Quatre heures (de l'après-midi...). — Le 14 novembre 1913, Du côté de chez Swann apparaît à la “montre” des libraires... et les malentendus commencent, contre quoi Proust va se battre sans relâche pour tenter de les effacer. Mais il est au moins un lecteur (en réalité il y en eut plusieurs, et notamment Lucien Daudet...) pour comprendre d'emblée ce qui venait de se produire. Voici le court message que Reynaldo Hahn adressé à une amie, le 21 novembre :

« Afin que vous ne perdiez pas de temps, je me hâte, à peine arrivé, de vous dire ceci : le livre de Proust n'est pas un chef-d'œuvre si l'on appelle chef-d'œuvre une chose parfaite et de plan irréprochable. Mais c'est, sans aucun doute (et ici mon amitié n'est pour rien), le plus beau livre qui ait paru depuis L'Éducation sentimentale. Dès la première ligne un grand génie s'y manifeste et comme cette opinion sera générale un jour, il faut s'y habituer tout de suite. Il est toujours difficile de se mettre dans la tête que quelqu'un qu'on a rencontré “dans le monde” est un homme de génie. Mais pourtant Stendhal, Chateaubriand et Vigny y allaient beaucoup. Et leurs contemporains ont bien été obligés de se faire une raison. »


Lundi 15

Dix heures et demie. — Sur la place principale de Vernon, attendant Catherine, qui a rendez-vous chez son audio-prothésiste attitrée pour y faire vérifier ses appareils auriculaires. J'hésite entre rester dans la voiture avec Bernard Frank et aller faire quelques pas tout seul...

Onze heures. — Finalement, je viens d'aller boire un café au bistrot le plus proche ; moins par envie du breuvage en question que par besoin d'éliminer les deux ou trois précédents...

(Juste en face de moi, de retour dans la voiture, un bar — fermé — dont le nom est Le Batracien. Curieuse appellation.)

Là-dessus, j'ouvre le volume des chroniques frankiennes (j'ai failli écrire “frankistes”, et puis bon...). De quoi parle celle à laquelle je suis rendu ? De la correspondance de Proust. Pas moyen d'échapper à Marcel...)

Cinq heures. — Après La Régente de Clarín, terminé ce matin, j'avais prévu de relire Les Fous du roi de Robert Penn Warren, parce que nous venons de revoir le film qui en a été tiré (l'un des deux films, pour être tout à fait exact). Mais je viens brusquement de choir du côté où je penchais chaque jour un peu plus depuis quelque temps... et j'ai ressorti le premier volume Pléiade d'À la recherche du temps perdu. Marcel me harcèle...


Mardi 16

Neuf heures. — Comme chaque fois que je me remets à lire Proust da capo, me frappe le fait que le lire n'est pas suffisant, même si c'est évidemment un passage obligé : ce qui est vraiment excitant, riche, profus, c'est bien de le relire. C'est en effet le seul moyen de repérer ces minuscules, presque imperceptibles “pierres d'attente” que Proust dispose çà et là, dès les premières pages de Combray, desquelles s'élèveront des arches imposantes, parfois mille ou deux mille pages plus loin.

Un seul exemple. Dès l'ouverture du livre (qui me fait toujours penser aux premières mesures “d'avant-monde” de L'Or du Rhin), évoquant très rapidement les diverses chambres où il a dormi dans sa vie, Proust cite, très en passant, celle de Tansonville, “chez Mme de Saint-Loup”. Le lecteur ignore encore, à ce moment-là, que Tansonville est la propriété d'un M. Swann qu'il n'a pas encore vu, lequel a une fille, Gilberte, dont le narrateur tombera amoureux dans environ 500 pages, que cette même Gilberte, encore bien plus tard, épousera Robert de Saint-Loup qui, lui, ne doit apparaître que dans À l'ombre des jeunes filles en fleurs, et que ce même narrateur ne séjournera chez Gilberte de Saint-Loup, devenue veuve, qu'au début du Temps retrouvé, soit environ 2500 pages plus loin que cette incise insignifiante, que le primo-lecteur vient de passer sans lui accorder la moindre importance.

Du reste, maintenant que j'y songe, il y a plus étonnant dans cette évocation, quelque chose de presque surnaturel. Quand le narrateur parle de son séjour “chez Mme de Saint-Loup”, il semble exclure l'existence d'un M. de Saint-Loup. Le relecteur, d'abord, ne s'en étonne pas : il sait que Robert de Saint-Loup a été (ou sera) tué durant les combats de la Première Guerre.

Mais, ensuite, il réalise que, Du côté de chez Swann ayant été publié en 1913, Proust ne pouvait pas avoir prévu de tuer Robert de Saint-Loup dans les tranchées. Certes, il est d'autres moyens pour éliminer un personnage. Mais enfin, il subsiste chez le lecteur comme une vague impression de maléfice (« Marcel Proust, c'est le Diable ! », disait de lui Alphonse Daudet) qui peine à se dissiper. (Il est également possible qu'il s'agisse d'une addition faite par Proust en 1919, au moment de la réédition de Swann par la NRF. Pour en avoir le cœur net, il faudrait consulter l'édition Grasset originale…)

Quatre heures. — À propos de la tante Léonie qui, comme on le sait, ne quitte plus son lit depuis des années : « Ce qui avait commencé pour elle — plus tôt seulement que cela n'arrive d'habitude — c'est ce grand renoncement de la vieillesse qui se prépare à la mort, s'enveloppe dans sa chrysalide, et qu'on peut observer, à la fin des vies qui se prolongent tard, même entre les anciens amants qui se sont le plus aimés, entre les amis unis par les liens les plus spirituels, et qui à partir d'une certaine année cessent de faire le voyage ou la sortie nécessaire pour se voir, cessent de s'écrire et savent qu'ils ne communiqueront plus en ce monde. »

Rien à ajouter ni retrancher à cela.

Six heures. — De l'utilité d'avoir des amis attentifs et sûrs. Petite conversation téléphonique entre Proust et d'Albuféra, rapportée à Antoine Bibesco par Marcel lui-même :

« Mais mon cher Louis as-tu lu mon livre ?

— Lu ton livre ? Tu as fait un livre ?

— Mais oui, Louis ! Je te l'ai même envoyé...

— Ah ! mon petit Marcel si tu me l'as envoyé, je l'ai certainement lu. Seulement, je ne suis pas certain de l'avoir reçu... »

La dernière réplique de d'Albuféra fait irrésistiblement penser à la réponse faite par le duc de Guermantes au Narrateur qui lui demandait si, de passage à Anvers, ils étaient, la duchesse et lui, allés voir tels tableaux dans tel musée : « Si c'est à voir, alors nous l'avons vu ! »


Mercredi 17

Cinq heures de l'après-midi. — Hier toute la journée : Combray.

Aujourd'hui toute la journée : Un amour de Swann.

Rien d'autre à signaler...


Jeudi 18

Deux heures. — Cela va bientôt faire deux semaines que nous sommes privés de la connexion ordinaire avec Dame Ternette, connexion dont j'ai définitivement renoncé à me souvenir de son nom. En réalité, ça ne me dérange pas trop, ce que je puis faire à l'aide de l'iBigo me suffisant bien. La seule chose est que je ne suis plus en mesure de publier de nouveaux billets sur le blog-mère. Mais comme je n'ai aucune idée de nouveaux billets pour le blog-mère, la frustration reste très modérée...

— Sinon, je viens de finir Du côté de chez Swann. J'attaquerai les Jeunes Filles en fleurs demain matin.

Quatre heures. — En janvier 1915, dans une lettre à l'imbuvable et visqueux Cocteau, Proust parle “des stupides journalistes qui ont la faculté d'oublier qu'ils nous ont dit sans cesse que les Russes seraient à la fin d'octobre à Berlin, et qui triomphent de ce que les Allemands n'ont pas fêté la Noël à Varsovie”.

Je pense que quand on relira d'une seule coulée ce qui s'écrit dans nos journaux depuis le début de la guerre en Ukraine (ne parlons même pas des blogs, soyons charitables…), on s'apercevra que nos journalistes ont eu à cœur de maintenir la stupidité au niveau où leurs aînés avaient su la porter.

À ce sujet, il faut tout de même noter que cet homme qui passe l'essentiel de sa vie sans quitter son lit et sans voir grand monde, en lisant les mêmes journaux que ses contemporains, parvient à ne jamais céder aux flots de la bêtise en crue qui emportent la plupart des autres, “intellectuels” compris et souvent parmi les plus enragés zélotes de la stupidité ambiante.

— Petite anecdote amusante : Proust, qui continue à mener une vie exclusivement nocturne, est convoqué devant le Conseil de révision le mardi 13 avril 1915, à 3 h 30 du matin. Il y a un dieu pour les oiseaux de la nuit, la preuve en est faite.


Vendredi 19

Neuf heures. — Début de matinée hard : dès huit heures, appel téléphonique chez Orange afin que ces jeunes gens viennent nous installer la fucking fibre dont nous nous sommes passés jusqu'à maintenant. Tout s'est (apparemment...) bien déroulé, j'ai à peu près compris ce qu'on me disait et été capable, à mon propre étonnement, de répondre aux quelques questions que l'on m'a posées. Prochaine étape : visite d'un agent Orange le 26 avril prochain, dans l'après-midi : la tension est à son comble...

En attendant, nous n'avons toujours pas d'Internet.

Il est par ailleurs curieux de constater, une fois de plus, à quel point ce genre de téléphonage — pour parler comme Proust — peut avoir le don de m'épuiser, de me vider complètement la cervelle pendant au moins une heure. C'est d'ailleurs pourquoi, d'habitude, c'est Catherine qui se charge de ce type de corvées. Mais là, allez savoir, elle a fermement refusé l'obstacle, et il a bien fallu que je saute à sa place.

— Je viens de comprendre pourquoi les enfilages de lieux communs et de formules toutes faites, à quoi se livre sans se lasser le blogueur Authueil, me réjouissent à ce point : ils font de lui le mini-reflet de l'irrésistible diplomate créé par Proust, à savoir le marquis de Norpois. Authueil, c'est un M. de Norpois que l'on a amputé du génie proustien ; une sorte de Norpois chiche.

Deux heures. — Brave météo ! J'étais presque résigné à sortir la tondeuse de son abri, malgré un vent à décorner les vaches de la pâture de derrière, quand une petite pluie miraculeuse est  tombée à point pour m'en dispenser.

— Je parlais, hier ou avant-hier, des presque invisibles “pierres d'attente” que Proust avait soin de déposer çà et là dans son livre. En voici un exemple, pris au début des Jeunes Filles

« En ce qui concerne cette lettre au bas de laquelle Françoise se refusa à reconnaître le nom de Gilberte parce que le G historié, appuyé sur un i sans point, avait l'air d'un A, tandis que la dernière syllabe était indéfiniment prolongée à l'aide d'un paraphe dentelé, etc. »

Notation apparemment sans importance, ni même réel intérêt. Seulement, environ 1500 pages plus loin, le Narrateur aura un choc en recevant une lettre signée d'Albertine qu'il croyait morte — lettre émanant en réalité de Gilberte, bien vivante elle, mais signant toujours de la même manière “tarabiscotée” ayant provoquée l'erreur de lecture.

Et de même, quelques paragraphes plus bas, quand Odette Swann refuse de goûter avec sa fille Gilberte et avec le Narrateur parce que, précise-t-elle en coup de vent, elle attend encore la visite de Mme Bontemps. Le primo-lecteur ignore tout de cette Mme Bontemps, qu'il oublie d'ailleurs aussitôt, vu qu'elle n'apparaît même pas en personne. Ce n'est que plusieurs centaine de pages plus loin qu'il la découvrira tante d'une certaine Albertine...

Encore un peu plus loin, on voit fugitivement passer, dans le salon d'Odette, en arrière-plan, une certaine Mme de Marsantes, qui disparaît aussitôt qu'apparue. On la retrouvera beaucoup plus loin... en mère de Robert de Saint-Loup, futur mari de Gilberte Swann, elle-même fille d'Odette !


Samedi 20

Huit heures. — Cela me fait tout de même un peu bizarre, invité à un déjeuner proustien, de me retrouver à table entre Swann et Bergotte. L'impression de partager avec eux une gamelle de croquettes...

— Réflexion du Narrateur proustien : « Je ne m'inquiétais nullement de trouver mon médecin ennuyeux ; j'attendais de lui que, grâce à un art dont les lois m'échappaient, il rendît au sujet de ma santé un indiscutable oracle en consultant mes entrailles. Et je ne tenais pas à ce que, à l'aide d'une intelligence où j'aurais pu le suppléer, il cherchât à comprendre la mienne [...]. Je doutais beaucoup que les gens intelligents eussent besoin d'une autre hygiène que les imbéciles et j'étais tout prêt à me soumettre à celle de ces derniers. »

Me voilà parfaitement “en phase” avec ce garçon ! Et je me rappelle cette fois où, dans un quelconque cabinet médical où je me trouvais en consultation, j'avais malencontreusement esquissé un parallèle entre l'action des médecins et celle des garagistes, que le praticien de l'autre côté du bureau n'avait que modérément apprécié.

Cinq heures. — Comme elle semblerait lointaine, médiévale, quasi-mythique cette époque — 1954... — où, dans sa préface au roman de Proust, un André Maurois trouvait tout à fait naturel, totalement ça-va-de-soi, de parler des amours normales et de l'amour aberrant ! Du reste, aberrant signifiant en son sens premier “qui est hors de la norme”, appliquer le terme à l'homosexualité allait en effet de soi, sans que cela entraînât forcément un jugement négatif sur icelle. Il n'y a que notre post-âge pour croire dur comme fer que le mot “chien” peut non seulement mordre mais aussi transmettre la rage.

Six heures vingt. — Catherine part pour la messe qui, cette semaine, est célébrée au Plessis, soit au bout de notre rue. L'envie du traditionnel apéritif en solitaire ne me titille même pas. (Enfin, sans doute un peu tout de même ; sinon, je n'aurais pas pensé à noter qu'elle ne le faisait pas...)

Sept heures et demie. — Finalement, je me suis servi un whisky. Au bout de trois gorgée, j'ai senti que j'avais fait le plein. Ah, quelle belle chose que la vieillesse !


Dimanche 21

Deux heures. — Dans aucune œuvre de ma connaissance, le temps n'est aussi fuyant, insaisissable, ductile que dans le roman proustien, pourtant placé sous son haut patronage. Impossible, par exemple, de déterminer, en n'importe quel point du récit, l'âge du Narrateur.

Ainsi, au début des Jeunes Filles, on le voit aller jouer aux Champs-Élysées sous la surveillance de sa bonne : difficile de lui donner plus de 12 ou 13 ans. Mais, quelques pages plus loin, tombé amoureux de Gilberte Swann, donc adolescent, il est reçu régulièrement chez ses parents, où l'on voit Swann l'entretenir de sujets — les églises romanes, la peinture italienne... — comme il le ferait avec un jeune homme quasiment adulte ; impression renforcée par le fait que, dans le même temps, notre Narrateur se fait initier par son ami Bloch aux charmes vénéneux des maisons closes.

Mais voilà le début de la seconde partie, située expressément par Proust “deux ans plus tard”. Et l'on voit ce même Narrateur quasiment terrorisé à l'idée du voyage qu'il doit entreprendre sans sa mère, laquelle s'emploie comme elle peut (mais sans pouvoir grand-chose...) à calmer ses frayeurs. Or, l'odyssée en question consiste en un simple trajet en train de Paris à Cabourg, alias Balbec, en compagnie de sa grand-mère et de leur bonne, l'irremplaçable Françoise, lesquelles s'occupent absolument de tout : quel âge peut-il bien avoir, à ce moment-là ?

Évidemment, il n'y a pas de réponse matérielle possible. Pour la simple raison que le Temps qui intéresse Proust n'est nullement celui des horloges, des calendriers et de l'état-civil, lequel n'a, à ses yeux, pas la moindre importance.

Six heures. — Correspondance proustienne : terminé 1915, commencé 1916. Du même coup, je suis passé du troisième volume au quatrième (et avant-dernier).

— Mai 1916 : après trente ans d'amitié (voire plus si affinités...), Marcel Proust et Lucien Daudet se décident à passer au tutoiement. Comme dirait Nicolas : ça s'arrose...


Lundi 22

Dix heures. — La vie compliquée des provinciaux. Je devais aller faire une petite visite à mon cardiologue attitré, le Dr Jobbé-Duval, à Neuilly-Plage. Catherine, elle, voulait consulter une dermatologue encore inconnue de nous, élue pour la seule raison qu'elle office dans le même immeuble que le susnommé Jobbé-Duval. Il fallait donc tâcher d'obtenir deux rendez-vous à peu près simultanés et, si possible, à un moment de la journée nous permettant d'échapper aux bouchons franciliens et autoroutiers...

Victoire ! Nous réussîmes à nous caser demain, mardi, l'un à midi, l'autre à midi vingt. C'était, on me l'accordera, une manière de tour de force dont je n'étais pas peu fier...

Et c'est le moment que choisit l'autoroute A13 pour s'effondrer aux alentours de Vaucresson, ce qui a entraîné, il y a deux jours, sa complète fermeture jusqu'à aujourd'hui au moins. C'est cet “au moins” qui nous a conduits, tout à l'heure, à annuler nos deux rendez-vous de demain, prévoyant une circulation démentielle sur l'A14 et dans le souterrain de La Défense. Le plus étonnant est que je suis parvenu à nous obtenir deux nouveaux rendez-vous groupés, le 15 mai prochain.

Tout cela pour avouer que, au bout du bout du compte, je suis ravi de n'avoir pas à bouger mon cul demain.

— Du côté de chez Proust, à peine venais-je de quitter Swann et Bergotte que je faisais, à Balbec, la connaissance de Charlus et  d'Elstir : ce n'est plus un roman, c'est un chenil !

— C'est décidément la matinée des rendez-vous manqués. Nous en avions un vendredi, ici, avec l'agent Orange devant nous raccorder à la fibre. Tout à l'heure, sur son téléphone, Catherine reçoit un himmel d'une société inconnue de nous, lui demandant de confirmer le rendez-vous de vendredi. D'abord méfiante, flairant l'arnaque d'escrocs au petit pied, elle finit par se dire qu'Orange devait sous-traiter ce genre de travaux avec la société en question. Elle clique. C'était bien le cas, elle confirme donc le rendez-vous. Mais...

Mais elle s'aperçoit alors que, dans l'intitulé de notre adresse certaines lettres ont été remplacées par des signes cabalistiques qui la rendent assez peu compréhensible par un ignorant de la région. Voulant éviter des heures d'errance à l'agent Orange, elle entreprend de corriger ce qui ne va pas. Funeste erreur : à peine a-t-elle commencé qu'un robot maléfique lui expédie un message disant que notre rendez-vous de vendredi est annulé et que la société Trucmuche va se mettre en rapport avec Orange pour convenir d'un nouveau.

Nous en sommes là.

Une heure. — Finalement, le petit robot démoniaque est venu à résipiscence et, aussi empressé que honteux, vient de confirmer notre rendez-vous de vendredi. Ce qui tombe bien car, à peu près dans le même temps, les non-services d'Orange nous signalaient que notre reconnexion à internet était repoussée du 26 avril au 6 mai ; ce qui est proprement se foutre du monde.

— Je ne cesse, depuis ce matin, de m'enchanter à l'idée de ne pas devoir aller à Neuilly demain. Si bien que, par comparaison avec la corvée évanouie, le fait d'accompagner Catherine au Carrefour Market de Pacy puis au Grand Frais d'Évreux m'apparaît presque comme un charmant passe-temps. Et je me demande s'il n'y aurait pas là comme un début de sénilité.

Quatre heures. — Si l'on en croit Proust, ou à tout le moins son porte-parole romanesque, le fait de prononcer issraélite de préférence à izraélite suffirait à trahir l'antisémitisme du locuteur. Ben merde alors...


Mardi 23

Huit heures. — D'après ce que je lis chez Dame Ternette, l'autoroute A13 ne devrait pas rouvrir avant le premier mai “au plus tôt”. On a donc agi sagement en annulant nos deux rendez-vous médicaux de ce matin. 

Neuf heures. — Terminé les Jeunes Filles, enchaîné directement sur Sodome et Gomorrhe :

Et, se lançant de loin des regards irrités,

Les deux sexes mourront chacun de son côté.

Midi. —  Panne de cerveau ce matin : après les Jeunes Filles proustiennes, c'est évidemment vers Le Côté de Guermantes que j'ai dirigé mes pas et mes yeux, et non vers les deux cités maudites qui n'apparaîtront qu'ensuite. Et j'entends d'ici la meute de mes douze lecteurs, qui avaient bien sûr rectifié d'eux-mêmes, se gausser bruyamment...


Mercredi 24

Dix heures. — Revenons à cette interruption du réseau Orange dans notre coin de campagne, qui tourne de plus en plus au running gag. La coupure est intervenue il y a environ deux semaines (la date exacte est consignée plus haut dans ce journal). Dans un premier temps, le rétablissement nous fut annoncé pour le 15 ; puis pour le 22 ; puis pour le 26. Enfin, “la panne étant plus importante que prévue” (comme si ces andouilles étaient capables de prévoir les pannes), le retour à la normale est désormais repoussé au 6 mai.

Un mois entier pour une réparation ? Je soupçonne ces messieurs orangés de n'avoir même pas commencé à faire quoi que ce soit. Peut-être parce que leurs équipes sont toutes occupées sur des chantiers à leurs yeux plus importants ; peut-être aussi parce que ces petits malins ont vu dans cette panne à rallonges démultipliées une excellente et puissante incitation à opter sans traîner pour Sa Majesté la Fibre. Auquel cas, ils ont bien raisonné, puisque c'est exactement ce que nous nous apprêtons à faire...

Trois heures. — Consignés dans la Case pour cause de femme de ménage en pleine activité. Après un aller-retour à Vernon afin d'y faire l'emplette d'un jean (passionnant, n'est-il pas ? Même moi, je m'emmerde en le tapant...). Reste une heure et demie à tuer, assis à ce bureau devant un écran noir, du fait de la panne qui tend vers l'éternité. Heureusement que j'ai Marcel avec moi.


Jeudi 25

Sept heures. — Hier soir, vers huit heures, Catherine reçoit un message lui annonçant que notre connexion internet était rétablie. En effet, elle l'était... et l'est restée durant environ trois minutes, peut-être quatre (ne soyons pas mesquin). Depuis, plus rien, et retour à cette bonne vieille 5G...

Dix heures. — Proust n'est jamais aussi brillant, éblouissant, profond, drôle (« Notre plus grand auteur comique depuis Molière », disait Revel), aussi pleinement Proust que lorsqu'il est parvenu à enfermer ses personnages dans un salon, les soustrayant en quelque sorte au Temps, et qu'il les laisse pleinement et librement s'exprimer, avec une apparente nonchalance qui est le sommet de l'art. C'est par ce côté qu'on peut, je crois, le rapprocher du Dostoïevski des “grands romans” ; même si, évidemment, les différences entre eux restent nombreuses et incomblables. (Il faudrait un peu développer tout cela, mais bon...)

Quatre heures. — J'aime beaucoup les nombreuses lettres de Proust qui se terminent par l'injonction : « Brûlez-la aussitôt lue ! » Si nous pouvons la lire à notre tour, c'est que ces divers correspondants n'ont tenu aucun compte de l'autodafé demandé.

— Du reste, quand on lit ces lettres, on songe aussi à celles, sans doute fort nombreuses, qui ne nous sont pas (encore ?) parvenues. Je pense notamment à toutes celles envoyées à Proust par l'abbé Mugnier, dont la complète disparition, quel qu'ait pu être leur nombre, me paraît bien regrettable.

On notera que l'abbé aurait pu être l'unique “trait d'union” entre Proust et sa bête noire, l'ermite de Fontenay, l'atroce Léautaud !

Cela dit, en y pensant, je me demande si l'abbé et l'ermite se connaissaient déjà aux alentours de 1920...


Vendredi 26

Huit heures. — Cet après-midi, en principe, visite de Monsieur Fibre. Son intervention doit durer entre trois et quatre heures (sans anesthésie...). Je n'ai pas de trop bonnes fibrations ; mais je ne demande qu'à être détrompé, évidemment.

Midi. — Sur les quatre nichoirs à mésanges installés, et utilisés par qui de droit depuis la nuit des temps, deux semblent bien, cette année, être occupés par de simples moineaux : le Grand Remplacement, c'est maintenant...

— Je suis bien obligé de constater que tout ce qui a trait de près ou de loin à la si mal nommée “intelligence artificielle” ne m'intéresse nullement et que je ne lis aucun des articles nombreux qui sont consacrés à cette chose. C'est, je crois, parce que je sens très bien qu'elle ne me concerne en rien : aussi rapide que puisse être son évolution, elle aura essentiellement lieu dans un monde où je ne serai plus — en tout cas je l'espère.

Une heure et demie. — Monsieur Fibre est arrivé à une heure sonnante comme annoncé : d'après lui, après une première inspection générale de la maison, tout semble devoir aller au mieux. Acceptons-en l'augure.

Trois heures. — Notre installateur a d'abord passé une demi-heure à genoux devant notre clôture, côté rue ; non pas pour la prière qu'aurait pu induire son origine ethnique mais pour raccorder quelque chose à je ne sais quoi. Ensuite, il est monté dans le grenier, a réussi à le traverser sans passer à travers le plafond, a percé deux ou trois trous. Puis, on a vu un fil descendre du dit plafond, dans le salon où se trouve la télé, juste à l'aplomb d'icelle. On en est là...

Cinq heures. — Notre agent fibreux nous a quittés à quatre heures... sans avoir rencontré le moindre problème qui ne fût aisément soluble par lui-même. Et tout semble fonctionner comme il était théoriquement prévu.

— Tout cela ne m'a pas empêché, dans la correspondance proustienne, de boucler l'année 1917, à marquer d'une pierre noire pour les peuples de Russie, mais blanche pour Marcel, qui a enfin réussi à se désengluer de Grasset pour rejoindre la NRF.

— Lu également les pages admirables que Proust consacre à l'agonie et à la mort de la grand-mère du Narrateur, au début de Guermantes II ; admirables parce que faites d'un alliage unique entre un poignant dépourvu de tout pathos et le plus savoureux comique (la visite de condoléances anticipées du duc de Guermantes).

Sept heures. — Je ne sais si c'est dû au séjour prolongé de l'agent fibrifère ou le fait d'être brusquement redevenu blogueur de base, mais je me sens ce soir parfaitement abruti.


Samedi 27

Neuf heures. — Notre agent fibroïde d'hier. À un moment de son installation, l'un de nous deux, avec l'arrière-pensée assez puérile de quêter son indulgence, lui a dit que nous étions trop vieux pour comprendre quoi que ce soit à l'informatique, quelque chose comme ça. Quelques minutes plus tard, alors qu'il commençait à nous expliquer le fonctionnement du décodeur permettant de recevoir les chaînes “gratuites”, je lui ai signalé qu'il perdait plus ou moins son temps, dans la mesure où nous ne regardions jamais la télévision, au sens courant de cette expression. Il a alors eu cette espèce de cri du cœur :

« Vous regardez pas la télé ? Mais alors... vous n'êtes pas vieux ! »

Ce certificat spontané de rajeunissement lui a valu de repartir avec un billet de vingt euros...

Quatre heures. — Quel romancier pourrait se permettre d'étaler un seul et unique dîner sur plus de cent pages de Pléiade, et de voir, à la dernière, ses lecteurs soupirer du regret qu'il n'y en ait pas une bonne cinquantaine de plus ? C'est à ce prodige que parvient Proust avec cette soirée chez le duc et la duchesse de Guermantes qui occupe à lui seul près d'un quart du Côté de Guermantes : un composé parfait de profondeur nonchalante, de souriante férocité, d'humour ravageur et de réelle bonté. On dirait d'un entomologiste disséquant les insectes qu'il a épinglés sur sa table de travail, mais sans pour autant leur vouloir aucun mal.

Cinq heures. — Première relecture de ce journal. Comme, ce mois-ci, il a été presque entièrement rédigé à partir du téléphone, je me suis dit que deux lectures ne seraient pas de trop pour en éliminer les fautes de frappe, sans doute plus nombreuses que d'habitude. Effectivement, au vu des premières journées, ça ne semble pas être du luxe…


Dimanche 28

Neuf heures. — J'éprouve toujours une certaine tendresse pour ce personnage très fugitif de La Recherche qu'est la dame d'honneur de la princesse de Parme, en raison de sa fort rafraîchissante sottise. C'est elle qui, au sortir d'une soirée chez les Guermantes, affirme à la princesse qu'il est absolument impossible qu'il neige à nouveau, pour la bonne raison qu'on a répandu du sel sur chaussées et trottoirs.

Je me souviens d'un après-midi, nous vivions encore en Allemagne, je devais avoir neuf ou dix ans. Ma mère hésitait à me laisser aller comme prévu à la piscine de Lahr, piscine de plein air, parce qu'elle trouvait qu'il y avait bien du vent. Et j'avais trouvé l'argument imparable : « Ça n'a pas d'importance : il n'y a pas d'arbres à la piscine ! »

Onze heures. — Je viens de quitter Guermantes : direction Sodome...

Sept heures. — Au tout début de Sodome et Gomorrhe I, on rencontre la plus longue phrase de toute la Recherche. D'après Dame Wiki, elle ne compte pas moins de 900 mots (je n'ai pas poussé le vice jusqu'à vérifier), ce qui représente exactement deux pages de Pléiade.


Lundi 29

Sept heures. — J'ai bel et bien procédé à une première relecture de ce journal d'avril : effectivement constellé de fautes de frappe ; il doit d'ailleurs en rester un bon paquet, vu que je suis un fort mauvais relecteur dès qu'il s'agit d'opérer sur un texte dont je suis l'auteur. Le plus “piégeux” n'est pas la faute de frappe classique, du reste, mais plutôt ces mots que l'iBigo imbécile croit reconnaître et que, tout fier de sa science, il complète de lui-même à son idée, alors que celle de l'humain qui le manipule était tout autre. Dans certains cas, je ne parviens même plus à deviner ce que moi, j'avais au départ l'intention d'écrire.

— Si Proust n'avait pas eu la bonne idée de naître juif, il serait sans doute, aujourd'hui, voué au poteau d'infamie pour antisémitisme “décomplexé”. Notamment parce qu'il n'hésite pas, à leur sujet, à parler sans aucune gêne de leur “race” et de ses caractéristiques physiques.

Midi. — Les bons écrivains craignent l'exagération. Par exemple, s'ils se risquent dans le comique, ils n'iront jamais jusqu'à la farce. Mais les grands écrivains, si. La farce, l'exagération, l'outrance n'ont jamais fait reculer Molière. Sans doute savait-il, consciemment ou non, qu'il avait assez de puissance pour se les incorporer sans dommage, ni risque de déchoir. 

Il en est de même pour Proust. L'exemple le plus évident, chez lui, ce sont les “cuirs” que le directeur du Grand Hôtel de Balbec produit dès qu'il ouvre la bouche à la cadence d'une mitraillette, c'est-à-dire à raison de trois ou quatre par phrase qu'il prononce. Tout le monde, auteur et lecteurs, sait qu'il est impossible de rencontrer jamais un tel individu, mais c'est sans importance ni inconvénient : Proust s'amuse, nous aussi, et cette “grosse farce” ne nuit en rien à ce qui l'entoure, tant la force créatrice l'a immédiatement amalgamée à l'ensemble de l'œuvre ; parce que la pensée et le style ont été portés à un tel degré de fusion qu'ils peuvent s'incorporer tout ce qu'ils veulent, y compris les éléments au départ les plus disparates qui, chez un écrivain de rang inférieur, resteraient à l'état de “grumeaux”.

— Et déjà, alors qu'il me reste plus de mille pages à lire, point la question de l'après-Proust. Combien de livres peuvent supporter d'être lus juste après le sien, sans trop pâtir du voisinage ? Je ne vois guère, pour l'instant, que deux hommes à la “carrure” suffisante pour s'y risquer, l'un romancier, l'autre non : Balzac et Chateaubriand. Alors ? Comédie humaine ou bien Mémoires d'outre-tombe ? Laissons venir : d'ici la fin du Temps retrouvé, il se présentera peut-être un départageur inattendu.

Cinq heures. — L'idée a germée tout à l'heure dans mon cerveau (avant d'être transvasé dans celui de Catherine...), que nous pourrions, courant juin, aller faire une petite visite à André et Béa, soit à Schiltigheim, soit dans leur nouvelle maison des Vosges que nous ne connaissons point encore. La nouveauté est que nous ferions chaque trajet en deux jours, l'aller en passant par le nord avec bivouac à Soissons, le retour par le sud avec escale à Provins. Depuis que je lui en est parlé, Catherine cherche des hôtels, si possible chers et acceptant les chiens...


Mardi 30

Neuf heures. — D'après ce que je vois chez la vice-présidente, Gérard Depardieu fait, ces jours-ci, un retour en force chez les metouffettes comme victime d'élection. Espérons que les Plaza et autres Poivre d'Arvor saurons vite remonter au score et enrayer cette échappée du leader.

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