vendredi 1 janvier 2021

Décembre 2020

 

 

 

 

 

 L'AIGLE VOLE

ET LE DUC PLANE

 

 

 

 

 

 Mardi 1er

Neuf heures et demie. – Rien de spécial à dire, et même rien de “pas spécial”, mais c'est que, les premiers du mois, j'ai toujours peur de rater l'ouverture, comme diraient les chasseurs. Donc, il s'agit d'y aller… même si on rentre bredouille. Mais pourquoi faut-il que celui qui rentre… bredouille ? qu'est-ce qui l'empêche de parler normalement ?

– Je commence le mois où j'ai terminé le précédent : au beau milieu de la Fronde. Nous sommes au printemps 1651, ça “chie grave” : Condé monte en puissance, de Retz lui colle des bâtons dans les roues, Mazarin est plus ou moins en exil au château de Bouillon, Gaston d'Orléans fait n'importe quoi, puis son contraire qui est encore n'importe quoi, la reine essaie de louvoyer entre tous ces écueils, cependant que le jeune Louis XIV compte les jours qui le séparent encore de sa majorité officielle : il aura 13 ans le 5 septembre, jour où Anne d'Autriche cessera donc, officiellement, d'être régente du royaume. Bref, ça ne rigole pas.

Six heures. – Suis allé tout à l'heure chez Ford (au volant de ma Renault, ce qui confine à la provocation) pour y récupérer le Parallèle entre les trois premiers rois Bourbon de M. de Saint-Simon. Il est allé rejoindre dans la salle d'attente la Grande Mademoiselle et le cardinal de Retz. On n'attend plus que Mme de Motteville pour ouvrir le bal.

– Je pensais tout à l'heure (Dieu sait pourquoi) que si j'écrivais encore des Brigade mondaine, le confinement et le fait de ne sortir que muselé m'aurait sans doute fourni un cadre intéressant et original.  Et puis, je serais plus riche. Mais qu'est-ce que je me ferais suer !


Mercredi 2

Dix heures. – Je me demande si je vais m'en sortir. C'est pour avoir relu la biographie d'Henri IV que j'ai cru bon d'enchaîner sur celles de Louis XIII et de Richelieu. De là, évidemment, il n'y avait qu'un pas pour sauter dans la Fronde, pas que je suis en train de franchir. Et déjà, approchant de la fin, je sens poindre une envie de reprendre la biographie de Louis XIV, au moins les pages qui concerne la Fronde et les années suivante, jusqu'à la “prise de pouvoir” de 1661, consécutive à la mort de Mazarin. Sans oublier que m'attendent encore les mémoires des uns et des autres, plus le Parallèle de Saint-Simon. « C'est une chaîne sans fin ! », s'exclamerait ma mère. D'un autre côté, ça ne fait de mal à personne, toutes ces petites lectures… que j'oublie à mesure que j'en ai terminé avec elles. « La vieillesse est un autre âge », comme disait presque le Général.

Et, avec tout ça, dans les intervalles, je continue à chevaucher en croupe de mes mousquetaires…

– Après s'être héroïquement battue pour  cela, la mairie de Lille a obtenu des z'autorités la permission d'installer sa putain de grande roue festive. Mais elle tournera à vide, personne n'ayant le droit d'y monter du fait du petit Chinois (qui n'attendait probablement que cette attraction pour fondre sur les populations ch'ties). Là, je crois que même l'équipe grolandaise n'aurait pas osé aller si loin dans la stupidité administrative. C'est encore mieux que l'ouverture des stations de ski sans les remonte-pente. J'attends avec impatience le moment où l'on décrétera l'autorisation de la vente des dindes, mais assortie d'une interdiction formelle de les mettre à cuire dans les fours. Ou que l'on rouvrira les piscines, mais après avoir vidé tous les bassins de leur eau (car le petit Chinois a sans aucun doute profité des deux confinements pour apprendre vicieusement à nager). On vit une époque… ah, non, désolé : le lexique français ne comporte aucun mot adéquat pour la qualifier. 


Jeudi 3

Dix heures. – Ce matin, peu après sept heures : boulangerie. Je tombe sur la grosse vendeuse blonde, la moins “éveillée” – et d'assez loin – des trois jeunes femmes qui officient à la vente en alternance. Je lui demande un pain meunier (très gros pain pesant entre 1,3 kg et 1,5 kg selon les cas, que je congèle et décongèle par tiers). Elle : « Tranché ? » Moi : « Non, non tranché, mais coupé en trois, s'il vous plaît (comme tous les réactionnaires, je suis très courtois avec la valetaille). » Cela doit faire vingt ou trente fois que je lui commande la même chose. Ses deux consœurs, elles, se contentent de me demander pour simple confirmation : « Je vous le coupe en trois, comme d'habitude ? » Mais, chez mon endive humanoïde, la fonction “enregistrer sous” a dû subir une irréparable avarie, à moins qu'il ne s'agisse d'un défaut de fabrication. Toujours est-il que, dans dix ans, si nous sommes encore, moi de ce monde et elle de cette boulangerie, elle me demandera encore chaque semaine : « Tranché ? »

Déjà, elle commence à m'énerver car, comme d'habitude, cette grosse dinde est infoutue de couper un pain en trois tronçons à peu près égaux. Ensuite, elle se dirige vers le réduit d'arrière-boutique, où sont empilés les sacs en papier dans lesquels, etc. C'est alors que le bruit de la trancheuse m'alerte, qu'elle vient de mettre en route. En effet, ma légumineuse est bel et bien en train de réduire mon superbe pain, en tout cas son premier tiers, en fines lamelles intartinables ! J'essaie de l'arrêter avant que le désastre soit complet. Ceux qui me connaissent vous confirmeront que je ne bredouille pas quand je m'exprime (sauf alcoolémie supérieur à trois grammes) et que ma voix a tendance à porter. Hélas, la muselière à élastiques auriculaires a tendance à l'assourdir, cette voix qui, convenablement travaillée, aurait pu me conduire sur les scènes lyriques du monde entier. Et comme s'y ajoute le vacarme de la trancheuse, je subis un échec cuisant, la grosse continue son méfait panicide, je renonce à toute prétention.

Au retour, Catherine me dit que j'aurais dû refuser le pain et en demander un autre, ce qu'elle aurait fait à ma place (je n'en doute pas une seconde). Mais, malgré ce “mauvais fond” dont je me targue à tout propos, il m'a paru que mon ennemie intime et boulangère allait sans doute se faire vertement tancée pour avoir gâché plus d'un kilo de marchandise, et, après lui avoir fait observer que j'avais spécifié “non tranché”, ce qui n'a pas eu l'air de l'atteindre plus que ça, j'ai répondu à sa fort vague excuse ce qu'on répond dans ce genre de cas : « Ce n'est pas grave, je m'en arrangerai… »

Je sais bien que cette histoire n'a aucun intérêt, qu'elle est même à la frontière, si mouvante, du pitoyable. Mais si je ne peux pas venir grommeler et pleurnicher ici, où donc irai-je le faire ?

Ce n'est pas tout. Comme nous le disons systématiquement, Catherine ou moi, dès qu'il se met à pleuvoir dans le film que nous regardons à la télévision : « Et en plus il a pas fait beau ! »

Midi. – Reçu aujourd'hui, en cadeau de Noël en quelque sorte, les deux gros volumes des Œuvres historiques, philosophiques et politiques de Bossuet, que les Belles Lettres viennent de publier en coffret, et dont je dois l'arrivée à l'attentive munificence de Michel Desgranges. Pour moi qui suis jusqu'au cou dans le XVIIe siècle, on peut dire qu'il tombe à pic, l'Aigle meldois.


Vendredi 4

Dix heures. – De Montaigne (III, 12) ce matin ceci : « […] ainsi fait ma curiosité, que je m'agrée quelque peu de voir de mes yeux ce notable spectacle de notre mort publique, ses symptômes et sa forme. Et puisque je ne la puis retarder, suis content d'être destiné à y assister et m'en instruire. » Pas mieux ! C'est bien pourquoi, de plus en plus souvent, face aux aberrations psychiques de mes contemporains, ou du moins d'une large frange d'entre eux, il me vient l'envie de vivre assez vieux pour assister à un éventuel établissement de la charia en France musulmanisée. Pour le plaisir de contempler la mine déconfite de la frange susnommée.

– Je me souviens que ma grand-mère maternelle employait couramment l'expression “ne pas faire semblant de” lorsqu'elle voulait dire “faire semblant de ne pas”. Expression et sens que l'on trouve à l'identique dans les mémoires du cardinal de Retz (et, supposé-je, dans bien d'autres écrits de son temps). Cette collision de langue entre une femme du peuple née au début du XXe siècle et un aristocrate d'Église ayant vécu trois cents ans plus tôt me plonge dans la rêverie, laquelle se teinte d'une certaine nostalgie, celle que provoque la disparition de tous ces gens d'avant-jargon, ceux que Proust appelait les “Français de Saint-André-des-Champs”.

– Michel Desgranges m'en ayant signalé la parution, je viens de commander le Journal de guerre de Paul Morand. Il me tarde déjà de l'avoir.

Quatre heures. – Je tombe par hasard sur une photo portrait de Tristan Mendès France, fossoyeur culturel apparemment assez actif : le malheureux garçon est aussi laid que l'était son grand-père (on avait dit : pas le physique, merde !). Et probablement tout aussi inutile.


Samedi 5

Midi. – Reçu hier un himmel écrit, et très bien écrit, par une dame qui me remercie en termes chaleureux pour mon blog et pour ce journal, dont elle dit être une “vieille lectrice” ; et deux ou trois détails de son message montrent que c'est vrai. Il est très agréable de recevoir ce genre de lettre, de la part de gens qui semblent tout à coup surgir de l'ombre, qui vous sont totalement inconnus (notamment parce qu'ils ne laissent jamais de commentaires) alors qu'eux, par voie de conséquence de leur lecture patiente et attentive, vous connaissent fort bien. Dans la réponse que je lui ai faite ce matin, je lui demande si elle m'autoriserait à publier son texte ici, dans ce journal. Mais depuis, j'hésite un peu, même si elle m'accorde l'autorisation demandée, car ce qu'elle me dit est suffisamment louangeur pour que l'on vienne ensuite m'accuser de “me faire mousser” à bon compte. D'un autre côté, qu'est-ce que j'en ai à ficher des accusations de celui-ci ou de celle-là ? Il n'empêche que j'hésite… En fait, l'idéal serait que cette dame me demande de ne surtout pas publier ce qu'elle m'a écrit : ça réglerait la question.

– Commencé à lire l'Histoire des variations des Églises protestantes de Bossuet. Juste avant, j'avais pris soin de lire l'introduction historique due à un personnage du XIXe siècle dont le nom m'échappe évidemment (quelque chose comme Lachat…). J'y ai relevé une chose un peu curieuse. Énumérant les oraisons funèbres écrites et prononcées par Bossuet entre 1682 et 1687, il cite celle de Monsieur le Prince ET celle de Condé. Or, à ma connaissance, ce sont là une seule et même personne. Il va falloir que je lance Michel D. sur cette piste afin qu'il éclaire ma lanterne – même si c'est une bien curieuse idée que de lancer quelqu'un sur une piste pour lui faire éclairer une lanterne : on en arrive vraiment, certains jours, à écrire n'importe quoi.

Quatre heures. – À lire Bossuet, on comprend fort bien en quoi le terme de Réforme employé pour désigner les différentes sectes protestantes est un abus de langage caractérisé. Réformer un pays, une institution, etc., c'est leur rendre leur forme, voire  les remettre en forme, mais ce n'est certainement pas les détruire, à la fois en en sapant les fondations et en en détruisant les clefs de voûte. À ce compte-là, on aurait aussi vite fait d'affirmer que le bolchevisme fut la Réforme du tsarisme.


Dimanche 6

Neuf heures et demie. – Eh bien, puisque j'ai reçu non seulement l'autorisation mais en outre les encouragements de ma correspondante d'hier (Bretonne d'adoption), voici donc le himmel qu'elle m'avait adressé :

« Cher Didier,

« Ces quelques lignes juste pour vous faire part du plaisir, ou pour être tout à fait exacte, du bonheur, que j'ai à vous lire depuis de longues années maintenant. Vous ne pouvez pas imaginer le nombre de livres, d'auteurs, d'idées, de personnages que j'ai découverts,  aimés ou détestés, grâce à vos billets.
 Ma bibliothèque et mon esprit (critique en particulier) se sont beaucoup enrichis au fil des ans à votre contact et je voulais vous en remercier du fond du cœur. 

« Je me délecte de votre journal le 1er de chaque mois et je n'oublie pas non plus les échanges avec vos lecteurs fidèles qui tiennent, eux aussi, une part non négligeable dans l'agrément que j'éprouve à venir me promener souvent du côté de chez vous. 

« A l'heure où tout semble se dissoudre dans la bêtise et la laideur, votre ironie sereine et la distance amusée que vous manifestez en toute chose sont comme "les aimables poteaux indicateurs" de Proust qui rassurent le promeneur égaré dans la forêt hostile. 

« L'épanchement n'a jamais été mon fort mais j'éprouve depuis quelques temps une sorte d'urgence à remercier les gens que j'apprécie, proches ou plus lointains, et à leur faire savoir qu'ils me sont chers. 
Vous en faites partie, vous et les vôtres, votre irremplaçable Catherine bien sûr, et aussi Charlus, les regrettés Bergotte, Elstir,  Balbec.. et vos amis disparus, vos "ombres agissantes", si présentes entre les lignes. J'espère que vous me pardonnerez cette familiarité mais toutes ces années à vous lire me donnent l'illusion de bien vous connaître.
 
« Voilà, je tenais à vous dire ma gratitude pour tout cela, pour les nombreux éclats de rire,  les larmes aux yeux aussi, et pour la sentiment de fraternité si réconfortant tant de fois éprouvé en vous lisant. Je ne sais pas ce que l'avenir réserve à ce monde mais quoi qu'il arrive j'aurai été bien aise que vous en fassiez partie. 

Amitié. »

Et puis, après tout, puisque j'ai pris plaisir à le recevoir et à le lire, ce message, je ne vois pas ce qui devrait m'interdire d'en garder trace ici, ce qui est chose faite (à clous ou de laine, selon les préférences de chacun).


Lundi 7

Trois heures. – Dans l'un de ses himmels, ma correspondante – appelons-la Madame de Rennes, tiens – m'apprenait qu'elle et son mari (Monsieur de Rennes, donc) avaient des accointances avec la Lozère, ce qui, bien sûr, m'a conduit à lui demander si elle connaissait le remarquable livre de Renaud Camus qui s'intitule précisément Le Département de la Lozère. Comme elle m'a répondu ne l'avoir jamais lu mais tout de suite commandé, j'ai eu, comme c'est souvent le cas, l'envie de le relire moi-même, en m'efforçant de le faire avec l'œil de quelqu'un qui en ignorerait tout, ce que je suis occupé à faire depuis environ une heure, avec un plaisir qui, pour n'être pas celui de la découverte, reste néanmoins très intense. J'espère que celui de Madame de Rennes ne sera pas inférieur au mien. Dans le début du livre, Camus cite les premiers vers d'un poème de Gilbert Lély :

L'homme qui vient d'atteindre l'âge où il doit bientôt se quitter

Saisira toute occasion de rester seul à seul avec lui-même

On ne saurait mieux dire, et c'est un précepte que j'applique de plus en plus, même si mon “seul à seul” ne saurait trop se passer du “seul à seul” de Catherine pas trop loin de moi.

Six heures. – L'envie m'a pris soudainement de relire les contes de Perrault, que j'ai donc commandés illico. Du reste, quand je dis “relire” je me demande si je ne m'avance pas un peu : en fait, je ne suis pas du tout sûr de les avoir jamais lus. Même si, évidemment, comme tout un chacun, j'ai l'impression de les connaître comme le fond de ma poche.


Mardi 8

Midi. – Comme j'avais aussi évoqué pour Madame de Rennes – qui semble être une amoureuse des chiens – la Vie du chien Horla de Camus, je n'ai pas non plus résisté au plaisir de repiquer à ce livre-là. Du reste, c'était une bonne idée de relire ces deux à la file : j'avais plus ou moins oublié que le Horla fait une apparition discrète dans Le Département de la Lozère, et que, à rebours, il est question de la Lozère dans son “tombeau”. Jeu de miroirs…

– J'en ai presque terminé de Montaigne, il ne me reste à lire qu'une vingtaine de pages de l'ultime essai, De l'expérience. Justement, c'en fut une, d'expérience, et souvent ardue. Ardue pourquoi ? L'édition que j'ai utilisée (Arléa) annonce ainsi la couleur : « Montaigne – Les Essais – Mis en français moderne et présentés par Claude Pinganaud. » J'en suis désolé pour M. Pinganaud et pour les gens d'Arléa, mais il y a tromperie sur la marchandise,  ou au moins nette exagération. Je vais ouvrir le volume au hasard et copier les trois premières lignes qui me tomberont sous l'œil, afin qu'on comprenne bien ce que je veux dire :

«  Combien souvent, et sottement à l'aventure, ai-je étendu mon livre à parler de soi ? Sottement quand ce ne serait que pour cette raison qu'il me devait souvenir de ce que je dis des autres qui en font de même : que ces œillades si fréquentes à leur ouvrage témoignent que le cœur leur frissonne de son amour, et les rudoiements même dédaigneux de quoi ils le battent, que ce ne sont que mignardises et affèteries d'une faveur maternelle, suivant Aristote, à qui et se priser et se mépriser naissent souvent de pareil air d'arrogance.  (III, 13.) »

Du français moderne, vous êtes sûr ? Mais même Pascal, un demi-siècle plus tard, n'écrivait déjà plus comme ça ! Il me semble qu'il serait grand temps, si on ne veut pas réduire son public à une poignée de lecteurs érudits ou snob (ou les deux), de sauter le pas et de traduire réellement Montaigne en français actuel. Sans demi-mesure ni hésitation. 

Je ne sais plus trop dans lequel de ses essais, Milan Kundera dit que, paradoxalement, Rabelais semble être bien davantage lu en Tchécoslovaquie, ou en Pologne, ou même en Russie, qu'en France. Et il avance l'explication que tous ces étrangers – dont lui-même dans sa jeunesse – peuvent entrer de plein pied dans Gargantua ou Pantagruel grâce à des traductions récentes, cependant que les Français, eux, doivent d'abord se colleter avec la langue du XVIe siècle, laquelle fait pour beaucoup office de repoussoir.

Du reste, est-ce qu'on ne traduit pas déjà La Chanson de Roland ? Le Roman de Renart ? Pourquoi ne pas faire pour Rabelais ou Montaigne ce qui se fait déjà couramment pour les œuvres médiévales, à savoir des éditions “bilingues”, dans lesquelles la version actuelle pourrait éventuellement servir de sas, de voie d'accès à l'œuvre originale reproduite en regard ? 


Mercredi 9

Onze heures. – Relu ce matin, pour me rafraîchir la mémoire, le livre de Jacques Aboucaya et Alain Gerber, Au véritable french tacos, paru chez Ramsay. Il y a quelques mois, je lui avais envoyé un himmel assez long pour lui dire ce que je pensais de l'ouvrage, message qui, apparemment, n'est jamais parvenu nulle part, en tout cas pas chez lui, ce qui est fort irritant. Du coup, j'ai voulu lui bricoler une sorte de “resucée”, pour laquelle il m'a fallu reprendre le livre – dont, heureusement, j'avais corné quelques pages et souligné certains passages. Je lui ai donc récrit ceci (je gomme l'introduction qui n'est pas purement “critique”) :

 

Mon cher Jacques,

Je commençais [dans mon billet perdu] par ce qui m'apparaît ce matin comme une petite injustice. Quelque part dans sa correspondance, Flaubert dit que ce qui est important dans un collier, ce ne sont pas les perles : c'est le fil. Or, si les perles se trouvent à profusion dans vos pages, je trouvais que le fil manquait, c'est-à-dire une certaine progression du début vers la fin – malgré la présence des deux derniers chapitres et de l'épilogue, hautement savoureux. Mais, le refeuilletant hier soir, ce livre, je me suis aperçu que votre compère et vous (compère que je salue au passage en souvenir des excellents moments qu'il m'a fait passés lorsque, sur l'autoroute de Normandie qui me ramenait chez moi après l'turbin, j'écoutais ses émissions jazzesques sur France-Musique…), que votre compère et vous, disais-je avant d'être grossièrement interrompu par moi-même, n'aviez pas voulu confectionner un collier, mais bien dresser un tableau. À partir de là, tout devenait cohérent et pleinement satisfaisant. D'autant que, dans ce tableau, les perles continuaient de briller (le sens de la métaphore stupide est ce à quoi on reconnaît le mieux le style de Didier G.).

J'aime beaucoup, par exemple, votre secte héraclitéenne, exigeant qu'il soit fait interdiction de se baigner deux fois dans le même fleuve. Ou l'image du bouquet de roses planqué dans son étui à violon. Quant à ces enfants qui naissent avec un pouce hypertrophié pour une meilleure adaptation à leur avenir de texteurs, on ne sait pas trop si on doit en frissonner d'horreur ou se laisser aller à un petit ricanement nettement sardonique.

Vos observations de détail sont toujours justes, et le lecteur, se faisant co-auteur, se prend au plaisir de les compléter par sa propre expérience. Ainsi, quand vous stigmatisez (Dieu que c'est vilain, ça !) les aberrations de liaisons en évoquant ces commerçants qui vous réclament trois cents "heuros", ce lecteur (moi, pour ne rien vous celer) ajoute in petto que le même commerçant, le lendemain, pourra aussi bien, pour un autre achat, vous demander vingt "zeuros".

J'aime aussi quand, vous élevant au-dessus de l'anecdote, vous tentez de, et souvent réussissez à, ramasser l'époque dans une seule formule. Ainsi : « Sans surestimation de soi, l'épanouissement de la personne est compromis. »

Depuis le début de ce message, je dis "vous" : il n'est pas de politesse mais pluriel, puisque j'y mêle Alain Gerber et Jacques Aboucaya. Car c'est un autre mérite de votre livre, qu'on ne sent aucune disparate dans le style, au point qu'il faudrait sans doute plusieurs lectures attentives et pointilleuses pour, peut-être, parvenir à déterminer qui a écrit quoi.

Cela étant, j'ai tout de même un reproche – léger – à vous faire. Je trouve très savoureux et bien venu le personnage du fils Kammerlocher (au moins en cela qu'il console, et au-delà, de n'avoir point engendré soi-même). Et je suis bien content que, grâce à lui, on comprenne le sens du titre. Mais justement : je trouve assez dommage que vous ayez choisi ce "french tacos" pour titre général, tant je le trouve peu apte à attirer irrésistiblement le chaland non préalablement motivé à l'achat. Un titre, donc, qui reste incompréhensible jusqu'à la page 157, ce qui me semble un peu ennuyeux. Mais enfin, c'est là péché véniel, et surtout péché qui n'engage que moi.

Je crois bien que, dans mon himmel initial, je vous disais encore deux ou trois autres choses, mais j'ai oublié quoi. Je suis déjà bien heureux, ayant corné les pages et souligné les passages, d'avoir pu sans effort retrouver dans votre livre ce que je vous dis supra. En tout cas, voilà une enseigne, Au véritable french tacos, dont je repousserai la porte un de ces jours. Mais discrètement, afin de n'être pas dénoncé par l'une ou l'autre des milices progressistes qui, n'en doutez pas, ont déjà mis votre échoppe sous haute surveillance !

Amitiés,

Didier


Je me souviens, à l'époque (c'était il y a quelques mois), avoir pensé reprendre mon himmel d'origine pour le transformer en billet sur le blog-mère. Et puis, une chose en chassant une autre, j'ai remis, puis re-remis… puis oublié. De toute façon, je suis tellement performant comme prescripteur (on finira par ne plus écrire qu'en italique) que je ne leur aurais pas fait vendre plus de deux exemplaires, à la rigueur trois, à mes duettistes…

Six heures. – C'est une découverte curieuse, troublante même : alors que je n'avais jusqu'à maintenant aucune conscience de les regarder – et même, j'aurais sans doute soutenu le contraire si on me l'avait dit –, je m'aperçois que, depuis qu'ils portent muselières, les visages des femmes me manquent, lorsqu'il m'arrive d'aller me confronter à mes semblables dans le monde.

– Je viens de terminer Vingt ans après. J'enchainerai demain avec le troisième volet de la trilogie, mais bien entendu en contournant prudemment les interminables parties niaises où s'étalent les amours du jeune Bragelonne avec sa boiteuse.


Jeudi 10

Neuf heures. – Ce matin, et avec plus de quatre siècles d'avance, Montaigne me parlait de notre actuel claquemurage. Pour en dire ceci : « Encore vaudrait-il mieux souffrir un rhume que de perdre pour jamais, par désaccoutumance, le commerce de la vie commune, en action de si grand usage. » 

Un peu plus bas, filant son sujet, il prenait la peine de me citer quatre vers de Maximilien (mais de quel Maximilien peut-il bien s'agir ? Ce que c'est que d'être inculte, tout de même !) :

On nous force à renoncer à nos habitude et,

Pour prolonger notre vie, à cesser de vivre…

Peut-on dire qu'ils vivent encore ceux à qui on rend

Insupportables l'air qu'ils respirent et la lumière qui les éclaire ?

Voilà.

Quatre heures. – Ayant lu les quarante premières pages du Parallèle des trois premiers rois Bourbon, de Saint-Simon, j'ai un peu l'impression d'avoir basculé dans une sorte d'univers parallèle (décidément…), où l'histoire de France aurait certes des points de ressemblance avec celle qu'on connaît, mais en serait tout de même fort différente. Je savais le petit duc enclin à la mauvaise foi et très-apte à tordre les faits selon sa convenance, mais enfin à ce point là…

C'est lorsqu'il parle de Louis XIII qu'il est – pour l'instant – le plus délirant. Sa description de l'enfance du jeune  roi après la mort d'Henri IV ressortit au film d'horreur ou, pour être moins anachronique, au roman “gothique” : à côté de cette enfance totalement et implacablement carcérale, celle du Masque de Fer passerait presque pour gentillette.  Quand à la régente et génitrice, Marie de Médicis, elle apparaît comme une sorte de Folcoche que multiplierait la Thénardier – mais en moins maternelle encore.

On atteint au cocasse lorsque Saint-Simon nous montre son héros dirigeant le siège de La Rochelle, emportant d'assaut, une à une, les îles tenues par les Anglais, ayant l'idée de la digue que l'on sait et la faisant édifier, finalement obtenant une victoire complète sur les Huguenots rebelles… et tout cela sans même citer une seule fois le nom de Richelieu ! Je ne sais pas quel genre d'herbe faisaient pousser les croquants de La Ferté-Vidame circa 1750, mais à coup sûr leur duc et pair a eu tort d'en fumer autant avant de se mettre au boulot.


Vendredi 11

Dix heures. – Les lumières de Météo France nous annoncent pour aujourd'hui une “atmosphère ventilée” : on suppose que “temps venteux” a dû leur paraître une expression par trop vulgaire, indigne de Leurs Seigneuries. On oscille entre les Femmes savantes et les Précieuses ridicules – même si, d'aventure, il s'agit d'hommes. 


Samedi 12

Neuf heures et demie. – Quand on passe comme je le fais ces jours-ci du Parallèle de Saint-Simon aux Mousquetaires de Dumas, on en arrive à se demander lequel des deux, finalement, fait subir le plus de distorsions à l'histoire.

– Reçu hier le volume de Charles Perrault commandé il y a quelques jours. Lu la très copieuse préface de M. Marc Soriano (110 pages sur 520, tout de même, ce qui frise l'impolitesse…), qui aurait sans doute gagnée à être davantage resserrée sur son sujet : là, ça part un peu dans tous les azimuts.


Dimanche 13

Neuf heures. – J'en ai fini avec Montaigne ce matin : cela doit faire environ quatre mois qu'il accompagne mes réveils. À partir de demain matin : Sénèque. J'espère que nous nous entendrons aussi bien.

– La bouffonnerie du jour, relevée chez Atlantico : à Paris, la mairie vient d'être condamnée à une pénalité pour avoir gravement enfreint la sacro-sainte parité. Elle avait embauché trop de… femmes. Un excès de modernité peut nuire gravement à la santé (financière). Du reste, pour rester dans le sujet, j'attends toujours que  nos sœurs de parité s'indignent bruyamment, mais vertueusement, de ce que 100 % des éboueurs continuent à être de sexe masculin. De même pour ce qu'il reste de mineurs de fond. C'est là une situation intolérable qui ne saurait perdurer.


Lundi 14

Trois heures. – Celui qui se plongerait dans le Parallèle des trois premiers rois Bourbon, sans jamais avoir rien lu à propos du règne de Louis XIII, celui-là pourrait en toute bonne foi croire que le cardinal de Richelieu passa l'essentiel de son ministère à trembler de la frousse de tomber en disgrâce et ne put jamais prendre la moindre décision sans demander son avis, et même son aide, au duc de Saint-Simon, père du mémorialiste. 

Le comble de la cocasserie historique est atteint lorsque l'auteur en arrive au fameux 11 novembre 1630, que l'on a appelé la “Journée des Dupes”, qui vit la reine mère, Marie de Médicis, contrainte de s'effacer devant le cardinal, après avoir mis son royal fils en demeure de choisir entre elle et lui. Là encore, là surtout, c'est Saint-Simon père qui fait tout, à en croire Saint-Simon fils. C'est lui qui, presque supplié par Louis XIII de résoudre pour lui cet affreux dilemme, fait au roi un exposé magistral de la situation, au terme duquel il le convainc de conserver Richelieu, indispensable à la bonne marche du royaume (là, Saint-Simon a manifestement oublié que, quelques dizaines de pages supra, il nous avait affirmé que le roi décidait de tout et que le cardinal n'était rien de plus qu'un exécutant, peut-être un peu plus doué et influent que les autres  mais à peine).

J'ai parlé de “comble de la cocasserie” ? J'ai eu tort. Celui n'est atteint que lorsqu'il est question de Louis XIV, bête noire de Saint-Simon. Le Roi-Soleil, sous sa plume, devient une sorte de Roi-Lumignon, que le mémorialiste a tôt fait de placer sous son éteignoir. Et nous voici devant un Louis XIV ignorant de tout en matière d'affaires publiques, presque hébété, ballotté de hue et de dia par ses ministres, des Colbert, des Le Tellier, des Lionne et des Pomponne, tous infiniment plus intelligents et malins que lui, tel un bouchon de liège jeté au milieu des vagues. 

On ne sait jamais si on doit se scandaliser de la manière dont Saint-Simon piétine la vérité ou éclater de rire devant ses outrances. Tout cela sur fond d'admiration, car il se livre à ses délires dans cette langue unique, à la fois superbe et débraillée, qui fait qu'on le lit encore aujourd'hui, et avec un intérêt et un plaisir si vifs. Saint-Simon, pitre génial et furibond, flamboyant guignol.

– À part ça, il pleut. À compter de demain, donc, on peut de nouveau aller gambader sans s'en être au préalable donné à soi-même l'autorisation. Ça tombe assez bien : à force d'en gommer la date et l'heure chaque jour pour en réinscrire de nouvelles, ma petite dérogation personnelle commençait à partir plus ou moins en charpie.


Mardi 15

Dix heures. – Aujourd'hui, première promenade charlusienne sans la moindre auto-autorisation de sortie dans la poche arrière du pantalon : exaltante sensation de liberté retrouvée (mais non, je déconne !). Si j'ai bien compris ce que Catherine m'a dit (je ne lis plus rien sur cet emmerdant sujet covidesque), le petit Chinois aurait choisi désormais de dormir toute la journée et de ne sortir qu'à la nuit tombée ; d'où ce couvre-feu très intelligemment adopté par les luminaires célestes qui nous tiennent lieu d'entités gouvernantes.

– Anniversaire de ma sœur.

Midi et demie. – Je m'étais préparé une boite de conserve dont je comptais faire mon déjeuner – et dont je fis effectivement. Mes yeux étant à sa hauteur, j'y lis cette affirmation triomphale : “Tracabilité garantie”. J'ai bien sûr commencé par m'en réjouir, comme l'aurait fait à ma place tout citoyen éco-responsable. Mais, sitôt après ce premier mouvement d'adhésion enthousiaste, une question s'est mise à me tarauder sournoisement : qui donc pourrait bien avoir l'envie, le projet, la volonté de tracer un filet de maquereau au vin blanc et aux aromates ? Une sardine à l'huile d'olive vierge, encore, je ne dis pas : la sardine incite naturellement au traçage… mais un filet de maquereau ? Encore une qui ira rejoindre toutes les autres, dans le vaste entrepôt des questions sans réponse.

– Pour rester dans le domaine culinaire, Catherine me signale une chose proprement stupéfiante. Ayant eu, pour les besoins d'une recette nouvelle, besoin d'acheter de la Vache-qui-rit, fromage dont nous ne mangeons jamais, elle a constaté, éberluée et incrédule, que le mode d'emballage des portions était demeuré exactement le même qu'il était il y a une soixantaine d'années lorsque, enfants, elle et moi en consommions. Je me demande, dans notre monde bougeolâtre, combien de produits sont dans le même cas, et même s'il en existe.

Six heures. – En somme, pour que Le Vicomte de Bragelonne fût un grand roman, il aurait suffi d'en retrancher tout ce qui concerne le vicomte de Bragelonne. 


Mercredi 16

Trois heures. – En lisant les mémoires de la Grande Mademoiselle, on apprend que La Ferté-Saint-Cyr, bourg solognot d'un millier d'habitants, s'appelait autrefois La Ferté-aux-Oignons – ce qui est sans doute moins élégant mais nettement plus savoureux. 

J'y suis allé une fois, à cette Ferté-là, à l'époque où je travaillais au magazine Trente millions d'amis. C'était donc en 1981. J'y avais fait un mini-reportage sur une sorte de ferme modèle, où tout était fait selon les traditions locales (clôtures de bois, etc.), où les propriétaires élevaient notamment des races anciennes ou rares de moutons, de poneys, etc. J'avais été reçu par la maîtresse de céans, une dame qui devait avoir un bon demi-siècle de plus que moi alors, vêtue avec une élégance parfaite, bien que “campagnarde”, ses cheveux blancs impeccablement coiffés. J'avais été, je me souviens, à la fois impressionné et séduit par son parler, un français aussi élégant et ancien que sa personne, avec une touche délicatement surannée qui lui donnait l'air d'avoir jailli toute vive d'une page de Marcel Proust, écrivain que je venais juste de découvrir et dont j'étais fort imbu. Je crois bien que quelque chose de mon admiration pour cette dame, sans doute morte depuis longtemps, a passé dans l'article que j'écrivis les jours suivants – article dont je n'ai évidemment pas gardé trace ; ce qui vaut peut-être mieux.

– Ce matin, visite au laboratoire d'analyses médicale. Verdict : sang de (vieux) bébé.

Six heures. – J'apprends à l'instant la mort de Coralie Delaume, tuée à 44 ans par un cancer. Il y a quelques années, je lisais régulièrement son blog, L'Arène nue. Lecture réciproque, puisque mon propre blog a figuré durant plusieurs mois dans sa blogoliste, et qu'elle a dû, une fois ou deux, laisser un commentaire chez moi. Un jour, je m'étais retrouvé viré de la dite blogoliste, je n'ai jamais su pourquoi. Peut-être n'y avait-il pas de raison particulière. De toute façon, je m'en fichais un peu. Néanmoins, sa mort ne me laisse pas tout à fait imperturbable…


Jeudi 17

Trois heures. – Emmanuel Macron a chopé le Chinois : m'en bats les gonades. Voilà un garçon qui ne sait plus quel à “plan com” se vouer pour se rendre intéressant : pitoyable. Quand, en 1686, Louis XIV se faisait opérer de sa fistule anale “à vif”, et ne consentait pour cela qu'à retarder le Grand Lever d'une seule petite heure, ç'avait tout de même une autre gueule. De toute façon, et d'une manière générale, Louis XIV avait une autre gueule qu'Emmanuel Macron.


Vendredi

Midi. – Je n'ai décidément pas beaucoup de chances avec l'Espagne, ces temps-ci. On se souvient peut-être que, le mois dernier, j'avais commandé, reçu et partiellement lu l'Histoire des Espagnols, publié dans la collection “Bouquins” sous la direction de Bartolomé Bennassar. J'avais trouvé ce volume certes fort intéressant, mais peu adapté à quelqu'un qui, comme moi, ignorait presque tout de l'histoire “chronologique”, factuelle, de l'Espagne. J'ai donc déniché et commandé un autre livre, sobrement intitulé “Histoire de l'Espagne”. Nouvelle mauvaise pioche : il s'agit d'une sorte d'album abondamment illustré (mais aux légendes assez approximatives) dont le texte, fort sommaire, aurait sans doute fait mes délices vers 11 ou 12 ans, mais qui me semble aujourd'hui vraiment trop squelettique. Cela dit, je vais le lire tout de même : peut-être sera-t-il une porte d'entrée suffisante pour revenir ensuite au gros livre dont Bennassar est le maître d'œuvre. De ce même Bennassar, je viens de commander son Histoire du Siècle d'Or, puisqu'aussi bien, à l'origine de mon intérêt actuel pour l'Espagne, c'est cette période-là que je visais plus particulièrement (phrase piteusement bancale).

Pour compléter mes lectures hispano-seizièmo-dix-septièmistes, je compte relire les trois volumes (Livre de poche) du livre de Fernand Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II. Je dis “relire” un peu au hasard car je ne suis pas du tout certain d'avoir réellement lu les trois tomes au complet à l'époque où je les ai achetés.


Samedi 19

Dix heures et demie. – Le docteur Dubruel m'a reçu tout à l'heure avec les dix minutes de retard dont elle semble s'être fait une sorte de règle (alors que j'étais son premier rendez-vous de la journée…). Comme je n'avais rien à lui signaler à propos de ma santé, et qu'elle-même n'a rien trouvé à y redire, nous avons parlé du petit Chinois. C'est-à-dire qu'elle en a parlé, et que je me suis ennuyé en attendant qu'elle veuille bien finir. Même quand je fais un effort (mais en fais-je réellement ?), je suis incapable de m'intéresser si peu que ce soit à ce microbe ; ni à aucun autre d'ailleurs : comment peut-on s'intéresser à un microbe quand on n'est pas médecin ou assimilé ? En revanche – mais de moins en moins tout de même –, les réactions de mes contemporains face au dit microbe, elles, m'intéressent. Enfin, plus ou moins.

Six heures. – On nous affirme que le sieur Macron est “dans un état stable”. Vu l'état où il était avant d'être investi par le Chinois, je me demande si cette stabilité est vraiment rassurante.

– Je viens de suggérer à Rémi Usseil une idée qui pourrait faire sa fortune et jeter son éditeur à ses pieds. Il faut qu'il se mette à écrire des “chansons de geste barrière”. (J'arrête là pour aujourd'hui, je ne trouverai pas mieux.)


Lundi 21

Dix heures. – Il pleut depuis des heures et il vente à tous les diables : ce n'est pas aujourd'hui que l'homme et le chien iront fouler les voies et les chemins. Ô fins d'automne, hivers, printemps trempés de boue

– Titre concocté par les analphabètes d'Atlantico, probablement sous acide (c'est la seul excuse que j'ai pu leur trouver) : Ce que les électeurs rêvent que les gens du bord politique opposé comprennent vraiment ce qu'ils sont. À ce stade, on ne sait plus trop si l'on doit éclater de rire ou s'effondrer en sanglots.

– Quand un homme et son chien déambulent par les rues de la ville, il est désormais bien facile de discerner lequel des deux est l'animal : c'est celui qui ne porte pas de muselière. 


Mardi 22

Dix heures. – Les mémoires de la Grande Mademoiselle sont passionnants pour tout ce qui concerne la période de la Fronde, et aussi les années qui précèdent. Mais dès qu'on en arrive à ses palinodies amoureuses avec Lauzun, ils deviennent vite ennuyeux. Heureusement, les dites palinodies n'occupent que le dernier tiers.


Mercredi 23

Dix heures et demie. – Ai commencé à lire hier, et continué ce matin, l'Histoire de Bossuet,  écrite et publiée par le cardinal de Bausset en 1814, et qui est proposée en “ouverture” des deux gros volumes Bossuet que viennent d'éditer les Belles Lettres. Je trouve amusant que l'auteur et son personnage aient quasiment le même nom, comme si on n'avait affaire qu'à un seul homme se contemplant lui-même dans un miroir légèrement déformant. Elle est copieuse, cette biographie, et me semble excellente. Mais comment en juger ? Pour pouvoir le faire vraiment, il faudrait bien mieux connaître l'histoire de cette époque et les affaires de l'Église que je ne les connais. Du reste, ce serait pareil si je lisais un livre ayant pour cadre l'empire romain ou la France médiévale. Et on en arrive à ce paradoxe aux allures d'aporie que, pour lire avec profit un livre consacré à une époque ou un personnage donnés, il faut déjà connaître l'époque ou le personnage en question. Paradoxe qui doit pouvoir s'étendre à d'autres domaines que l'histoire, supposé-je.

J'apprends, par Dame Ternette, que mon cardinal est né en 1748 à Pondichéry, ce qui est une drôle d'idée, et mort en 1824 à Paris, ce qui est déjà plus raisonnable. Entre ces deux dates, il fut évêque d'Alès, au temps où cette ville gardoise était un évêché, membre de l'Académie française, échappa de peu à la guillotine pendant la Terreur et fut également l'auteur d'une Histoire de Fénelon, qui eut, m'assure-t-on, beaucoup plus de succès que son Histoire de Bossuet. Une existence bien remplie, donc.

Six heures. – Passé au garage Ford tout à l'heure, pour en rapporter les Mémoires  de la Fronde de Mme de Motteville. Il ne s'agit d'ailleurs pas de ses mémoires intégraux, mais seulement de la moitié, celle concernant la période de la Fronde, comme l'indique le titre choisi par le Mercure de France. Je m'en contenterai d'autant plus facilement que je crois bien qu'il n'existe aucune édition récente – et donc abordable – des mémoires complets. 

– Le petit Chinois vient enfin de débarquer en Antarctique. Je suppose que des bateaux de Greenpeace font déjà route vers le sud extrême, afin de fournir des masques aux manchots et aux phoques crabiers. Et pour leur apprendre les gestes barrières.


Jeudi 24

Onze heures. – Pour une raison qui m'échappe un peu, Catherine a tenu à nous concocter, pour ce soir, un véritable “apéro dinatoire et réveillonesque”, à base de petites choses à manger qu'elle va préparer tout à l'heure et dont j'ai oublié le détail. Quant à moi, cela fait près de deux mois que je n'ai pas bu la moindre goutte d'alcool : je me demande si je vais me souvenir de la manière dont on s'y prend pour ce faire. J'espère que c'est une chose qui, à l'instar du vélo, ne s'oublie jamais. Cela dit, il y a tellement longtemps que je ne suis pas monté sur une bicyclette que je ne suis pas du tout sûr de la véracité de l'assertion. On verra ça ce soir (pour le meursault, pas pour le vélo…).

– Ceci, qui me semble valable pour notre temps plus que pour aucun autre avant lui : « Où tout le monde peut faire ce qu'il veut, nul ne fait ce qu'il veut. Où il n'y a point de maître, tout le monde est maître. Où tout le monde est maître, tout le monde est esclave. » On trouve cela dans la Politique tirée des propres paroles de l'Écriture sainte de Bossuet, auteur “pas sympa” s'il en fut – et, donc, indispensable. 


Vendredi 25

Onze heures. – Réveillon express, hier : commencé peu avant sept heures, tout le monde, bêtes et gens, était au lit à neuf heures (je sais que cette phrase est incorrecte, anacoluthienne en diable, mais peu me chaut ; et même : pas du tout me chaut). Comme il est de coutume, Catherine avait prévu pour nous deux une quantité de nourriture qui aurait suffi pour quatre, si bien qu'il nous reste force œufs de caille en gelée, blinis au saumon, friands au fromage, etc. Le résultat de notre coucher tôtif fut que j'étais debout ce matin dès six heures moins le quart.

J'ai commencé la journée en relisant le Fouquet ou Le Soleil offusqué de Paul Morand : c'est un petit livre aussi injuste que brillant ; injuste envers Louis XIV, injuste envers Anne d'Autriche et, bien entendu, c'est une sorte de “sport national” depuis trois siècles et demi, injuste envers Mazarin. Par moment, lorsque Morand s'étend longuement sur les injustices dont a été victime son personnage, les ingratitudes et la lâcheté de presque tous ses “amis” après sa disgrâce, on se demande s'il ne songe pas un peu beaucoup à lui-même aux lendemains de la Libération (je ne parviens pas à me rappeler qui disait, à cette époque : « La Libération a rendu Morand si malade qu'il a préféré garder la Suisse. »). Il est sûr que se voir en surintendant déchu est nettement plus seyant que de se découvrir en collabo pétochard.

Une heure. – En “complément de programme” au livre de Morand, je regarde le volet de Secrets d'histoire que Stéphane Bern avait consacré à Fouquet, et que j'ai, par coïncidence, trouvée ce matin sur Toitube (ou Voustube ?). Émission plutôt bien faite, comme à peu près toutes de la série, et qui porte le même titre que le livre de Morand.


Samedi 26

Midi. – Avec vingt-quatre heures de retard, le Père Noël vient de passer par ma boite aux lettres. il y a déposé d'abord le Journal de guerre de Paul Morand – lecture probablement fort méphitique – et ensuite Vos jours sont comptés, roman d'un écrivain hongrois dont j'ignorais jusqu'à l'existence, Miklòs Bànffy (les accents sont en principe inclinés dans l'autre sens, mais fuck le hongrois !), qui m'a été chaudement recommandé par Madame de Rennes. Il s'agit d'un gros livre de 750 pages et qui n'est de surcroit, si j'ai bien compris, que le premier volume d'une “trilogie transylvanienne”. Prudent comme on me sait l'être, je n'ai pour l'instant acheté que le premier panneau du triptyque. Voilà, Morand et mon Hongrois, qui va me changer un peu du XVIIe siècle français, dans quoi je m'enfonce toujours plus avant.

 

Dimanche 27

Trois heures. – Je viens de regarder, sur Voustube (ou Toitube ?), le Secrets d'histoire consacré à Voltaire. L'émission est honorable, hélas en partie gâchée par les courtes mais multiples scènes du genre “docu-fiction”. Sous prétexte d'une très vague ressemblance dans les traits du visage, on a choisi de faire interpréter Voltaire par une sorte d'asperge humaine au regard vide et aux mimiques aussi pauvres que stéréotypées, un comédien de troisième zone, probablement sans emploi, qui, malgré le costume et la perruque, fait davantage penser à un garçon coiffeur post-moderne qu'à un philosophe du XVIIIe siècle.

 

Lundi 28

Dix heures. – J'ai commencé, hier en fin d'après-midi, à regarder sur Voustube un… un quoi, d'ailleurs ? Un cours ? Un séminaire ? Une conférence ? Bref : un truc dans ce genre-là, donné devant les élèves de l'École normale par Nicholas Cronk, professeur de Littérature française à l'Université d'Oxford et directeur de la Fondation Voltaire. Le “truc” porte sur la correspondance de Voltaire, ce qui est bien normal puisque Nicholas Cronk dirige le projet d’édition des Œuvres complètes de Voltaire, lequel a lieu en Angleterre pour notre plus grande confusion patriotique. Dans le premier tiers du “machin”, ce professeur aux apparences joviales, gourmandes, épicuriennes, parle surtout des différences entre les lettres elles-mêmes, les “objets lettres” et la reproduction imprimée que l'on peut en trouver dans telle ou telle édition. C'est bien intéressant. 

La correspondance de Voltaire elle-même est fort tentante, évidemment, si j'en juge par le volume de “lettres choisies” que je possède, et que j'ai lu, mais aussi par ce qu'en peut dire Michel Desgranges, actuellement plongé dans sa lecture exhaustive. Seulement, la correspondance du sieur Arouet, c'est une bonne douzaine de volumes de la Pléiade : même si je pouvais les trouver, disons à moitié prix, cela resterait encore hors de portée de ma bourse de SdP (salaud de pauvre).

Trois heures. – Il neige.

Quatre heures. – Il ne neige plus.

 

Mardi 29

Dix heures. – Suite à mon billet d'hier soir, Michel Desgranges me signale par himmel que, dans les années où il faisait ses études, il a effectivement pris ses premières leçons d'éloquence dans Bossuet. Il est vrai qu'il a fait lesdites études chez les Oratoriens, ce qui est déjà un peu plus sérieux que l'Éduc' nat', même telle qu'elle était en ces années nettement pré-soixante-huitardes. En principe, je devrais faire un saut chez Michel après le premier janvier… en espérant qu'on ne sera pas reclaquemurés dès le 2 au matin.

Deux heures. – La troupe des ceusses que le petit Chinois pousse à dire n'importe quoi, cette troupe s'agrandit un peu chaque jour. Aujourd'hui, c'est Jérôme Leroy qui s'y colle sur Causeur. Première phrase de son article : « La vaccination, pas plus que la psychanalyse par exemple, ne sont des croyances. » Cette mise en parallèle me semble pour le moins hasardée. Car si, en effet, l'efficacité d'un vaccin ne doit pas dépendre de notre foi en lui, c'est déjà beaucoup moins sûr pour la psychanalyse. Et dire que la psychanalyse relève d'une certaine forme de croyance ne me paraît pas absurde, au contraire. Dans la suite, M. Leroy ne s'embarrasse pas de ses propres contradictions et incohérences. Le vieux marxiste qu'il est commence à donner le petit coup de patte convenu à la religion, passage obligatoire même si parfaitement hors de propos : « On peut croire ou ne pas croire en Dieu, pas en un sérum. » Fort bien, seulement, trois lignes plus bas, le même : « La psychanalyse a permis des vies heureuses, ou moins malheureuses, des connaissances de soi qui rendent meilleurs et plus libres, a évité des drames familiaux. » Faites excuse, monsieur Leroy, mais ces pouvoirs que vous attribuez (un peu vite à mon sens) à la psychanalyse, la religion les a aussi, et depuis bien plus longtemps. Il devrait donc s'ensuivre, dans votre esprit manifestement un peu enfiévré, que la religion et la psychanalyse sont à mettre sur le même plan, non seulement entre elles, mais également avec la vaccination, et deviennent donc toutes les trois incontestables ! Curieux résultat, non ?


Mercredi 30

Dix heures. – Apparemment, et c'est très logique, on trouve déjà à acheter des doses de vaccin anti-chinois sur la “Toile sombre” : mille dollars le couple. Il faut vite signaler ça au camarade Renépol, qui bout littéralement d'impatience dans l'attente de la piquouze salvatrice : vu tout ce qu'il semble dépenser en vieilleries dans les brocantes, il devrait pouvoir s'offrir ça. Sinon, on pourra toujours lancer chez Ternette une sorte de Renépolthon. Qui, notons-le, rime assez bien avec René poltron…

– Commencé à regardé hier en fin de journée, sur Voustube, un genre de documentaire consacré à cet homme remarquable, admirable même, que fut Hélie Denoix de Saint Marc. Je dis “un genre de” car, en fait, et ce n'en est que mieux, il s'agit plutôt d'une longue interview autobiographique, abondamment illustrée. Je mets ici la chose en lien, pour ceux que ça intéresserait de voir à quoi pouvait ressembler un Français à l'époque où ceux-ci naissaient pourvus d'organes reproducteurs.

– Comme je vais probablement faire d'ici peu une petite visite aux Desgranges, j'ai remisé provisoirement Sénèque, comme écrivain matutinal, et l'ai remplacé par Voltaire épistolier ; de façon à ne pas avoir l'air stupide au-delà du raisonnable si Michel m'entretient de cette correspondance, dans laquelle il semble plongé jusqu'au cou et même peut-être davantage. Cela ne m'empêchera certainement pas de “sécher”, mais au moins j'aurai la conscience tranquille d'avoir vaguement potassé mon sujet.

Trois heures. – Suite à la vision complète de l'émission dont je parle plus haut, j'ai commandé la biographie d'Hélie de Saint Marc, écrite par son petit-neveu, Laurent Beccaria, lequel est également le co-auteur avec Patrick Jeudy de la dite émission. Pour faire bonne mesure, j'ai également acheté Les Centurions de Jean Lartéguy, jamais lu. Tout cela pour une poignée d'euros, et même pas une poignée très remplie.

– Autre information glanée chez Dame Ternette : le Rassemblement (ex-Front) national serait “divisé entre pro et anti chasse” (je respecte la graphie atlanticoïde). Il n'y a en effet pas de question plus grave, plus urgente, plus centrale à l'heure présente que celle-là. Ce parti est décidément un ramassis de gros nuls, pour dire les choses brièvement.

Six heures. – Il m'amuse, le cardinal de Bausset, lorsque, polémiquant de manière posthume avec Voltaire, il réussit, au long des trois ou quatre grandes pages qu'il lui consacre, à ne pas écrire une seule fois son nom ! Le pauvre Arouet doit se résoudre à n'être, chez le cardinal, que “l'auteur du Siècle de Louis XIV”. On sent bien que Son Éminence aurait l'impression de souiller sa prose s'il y introduisait les huit lettres maudites. Cela étant, j'en ai fini avec lui il y a une demi-heure : nous avons tué Bossuet ensemble, avant de lui rendre un dernier et vibrant hommage bien mérité.


Jeudi 31

Onze heures. – Rendez-vous chez les Desgranges jeudi prochain – si les fantaisistes gouvernementaux ne nous ont pas renfermés d'ici là, et si les puissantes célestes ne déclenchent pas ce jour-là un “épisode neigeux” –, soit le 7 janvier. Je vais donc jouer les Rois Mages à la bourre de 24 heures, ce qui est pitoyable. Du coup, je me sens dispensé d'arriver avec myrrhe et encens, qui m'auraient empesté toute la bagnole. Quant à l'or, il faudrait déjà que j'en eusse.

– Et je m'en vas conclure… en évitant toute conclusion obligée sur cette année agonisante qui bla bla bla, et l'espoir d'une autre naissante que gnin gnin gnin. Je laisse ça aux éditorialistes appointés et aux blogueurs méritants.
 
Six heures. – On voit régulièrement citée une sentence que l'on dit être de Bossuet, en général sous cette forme : « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes. » Eh bien, la citation est erronée. Je viens de trouver la phrase exacte au début du quatrième livre de l'Histoire des variations des Églises protestantes. La voici : « Mais Dieu se rit des prières qu'on lui fait pour détourner les malheurs publics, quand on ne s'oppose pas à ce qui se fait pour les attirer. » Bien sûr, le sens général est là. Mais on voit que la véritable phrase est plus concrète que l'autre, moins “suspendue” ; et que, en outre, Dieu ne s'y rit plus des hommes, seulement d'un certain type de leurs prières…

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