samedi 1 décembre 2018

Novembre 2018









C'EST TOUJOURS ALEXANDRE








Jeudi 1er

Onze heures du matin. – Bonne surprise hier, dans la boîte aux lettres : un livre de Pierre, mon lecteur et ami de Saint-Flour, dont il fut question dans le journal du mois dernier. Il s'intitule (assez rébarbativement…) Essais et Recensions (2004 – 2018) et est sous-titré Quinze ans de vie intellectuelle en Auvergne. Il s'agit de textes publiés au fil du temps dans la revue Patrimoine  en Haute-Auvergne. Parce que c'est un homme soucieux du temps des autres, Pierre avait pris la peine de cocher, dans la table des matières, les sept ou huit textes qui, selon lui, étaient susceptibles de m'intéresser, à l'exclusion des vingt autres, censés m'ennuyer. Il avait tort. Mais, pour aller plus vite, voici le himmel que je viens de lui envoyer :

Mon cher Pierre,

Eh bien voilà : je viens de tourner la dernière page de vos Essais, auxquels j’ai consacré mon après-midi d’hier et ma première matinée de ce jour. J’ai dû pour cela tenir en lisière MM. Tocqueville et Casanova, excusez du peu ! J’ai bien fait car, dans votre livre, je me suis plu de bout en bout. Avec le sens du paradoxe qui a fait ma renommée, je pourrais même avancer que j’ai pris davantage de plaisir dans certains des textes qui ne figuraient pas dans votre “chemin de croix” que dans ceux-ci. C’est-à-dire que j’y ai pris un plaisir différent et plus inattendu ; donc plus précieux.

Bien sûr, vos recensions philosophico-littéraires m’ont immédiatement pris, j’y suis entré de plain-pied, toujours avec intérêt et parfois avec jubilation : que ne donnerait-on pas pour se plonger séance tenante dans les livres de cet étonnant Platon-Polichinelle ? Et puis, même quand on sait bien qu’on ne lira jamais l’ouvrage dont vous parlez, on est retenu par la façon dont vous le vantez ou l’exécutez (je pense à ce pauvre Daniel Tardy, qui a eu l’infortune de tomber entre vos griffes…), par votre sens de l’équité et l’élégance de votre écriture, jamais jargonnante (on sent que vous avez su « dépouiller le philosophe » !), toujours précise et claire. Bref, je persiste et signe : vous auriez pu et dû trouver un titre qui rende mieux justice à ces articles.

Mais venons-en aux autres textes, ceux qui, d’après vous, n’ont pas « mérité la croix ». Ils m’ont plu pour deux raisons. La première est toute bête : c’est le plaisir d’apprendre des choses sur des sujets ou des personnages dont bien sûr on ne savait rien, mais dont on ne soupçonnait même pas l’existence. Ainsi de Géraud (dont j’avais très vaguement entendu parler) ou de  Pierre Laurent de Belloy (totalement inconnu de moi)

La seconde raison qui m’a fait me plaire à la lecture de ces textes-là, c’est un mélange d’étrangeté et de joie. Étrangeté de se trouver brusquement plongé dans un monde peuplé de gens qui n’hésitent pas à discourir à perte de vue sur l’authenticité de la Vita prolixior et de sa petite sœur brevior. Grâce à vous, qui réussissez à rendre (à peu près) claires ces joutes, on arrive à y prendre intérêt et plaisir ; un peu comme un Martien pourrait peut-être trouver de l’intérêt à un match de football bien qu’en ignorant presque toutes les règles. Étrangeté encore (rehaussée d’une pointe d’amusement) devant ces savants qui n’hésitent pas à s’étriper (figurativement, par chance) lorsque le désaccord les empoigne : par exemple, ces combats que vous évoquez entre les précocistes et les tardifiants, lesquels, sous votre plume, prennent des allures de Capulet et de Montaigu, pour ne pas dire d’Horace et de Curiace !

Finalement, ce qui reste de tout cela, c’est bien une forme de joie, de joie apaisante : celle que fait naître la constatation que, dans notre monde horrible et dérisoire, cette sorte de gens existe encore, les érudits locaux dont vous tracez fort bien le portrait en ouverture du livre. Ils me font presque l’effet de ces moines qui, au fond de leurs monastères des sixième, septième ou huitième siècles, travaillaient en silence et dans l’ombre à sauvegarder ce qui pouvait l’être de la barbarie du dehors. Il faut les en remercier, et vous tout le premier, pour m’avoir procuré ces quelques heures de lecture et de « rêverie agissante ».

Amitiés,

Didier

Et je me demande s'il est possible, chez Amazon ou ailleurs, de trouver ce Platon-Polichinelle qui m'intrigue et m'attire beaucoup…


Dimanche 4

Midi et demie. – J'ai passé, hier après-midi, environ deux heures à chercher qui avait bien pu écrire Le Maître et Marguerite. Lorsque j'ai pensé au génial roman, c'est le nom de Pasternak qui s'est présenté. Naturellement, je savais très bien qu'il ne s'agissait pas de lui, mais de… Voilà : de qui ? Certes, il aurait suffi que je vienne taper le titre sur ce clavier pour qu'aussitôt apparaisse son auteur sur l'écran ; mieux encore, je pouvais tirer le volume de son étagère russe, à trois mètres de ce bureau d'où j'écris. Mais je ne le voulais pas. Non, pas question, c'eût été capituler en rase campagne : il fallait que le nom revînt de lui-même, que je le fasse remonter à la surface par mes seules forces. J'ai essayé de ruser, cessant d'y penser, reprenant ma lecture (la biographie de Soljénitsyne par Lioudmila Je-ne-sais-plus-quiskaïa), puis l'interrompant pour prononcer mentalement : « Le Maître et Marguerite, de… » Rien à faire : systématiquement cette andouille de Pasternak bondissait sur la scène, pour m'adresser de pitoyables grimaces. J'ai fini par renoncer, mais sans pour autant me résoudre à demander aucune aide à quiconque, Ternette ou étagère. Et, ce matin, alors que, sans prévenir, le titre maudit a refait surface, j'ai vu mon Boulgakov se présenter aussitôt, au garde-à-vous, sans faire la moindre difficulté. Mais avec tout de même l'amorce d'un petit sourire ironique au coin de la lèvre.

Trois heures. – L'un des inconvénients de Netflix, c'est que sa quasi-gratuité pousse à regarder n'importe quoi à n'importe quel moment. Comme ça, pour voir. C'est ainsi que Catherine et moi venons de nous taper une heure et demie d'une grosse daube, du genre “Jason Bourne” mais encore plus con. Avec cet insipide acteur au nom ridicule : Shia LaBeouf (Chia la bouffe : il a de la chance de ne pas parler français, celui-là : ça lui évite de contempler sa misère. Un peu comme sa consœur blonde et osseuse dont le prénom est, en version phonétique, Gouinette…) Le film s'étirait sur deux longues heures : nous avons jeté l'éponge une demi-heure avant la fin, laquelle ne nous intéressait pas plus que le début, ni le milieu. Pendant ce temps (perdu), Soljénitsyne se languissait au salon.


Lundi 5

Quatre heures. – Elle est très complète, cette biographie de Soljénitsyne par Lioudmila Saraskina. Vraiment très complète. Ce qui revient à dire qu'elle l'est trop. L'auteur semble incapable de hiérarchiser les masses d'informations dont elle dispose ; d'éliminer celle-ci, de mettre en valeur celle-là, de placer cette autre en retrait, et cette autre encore au premier plan : tout arrive au lecteur dans un flot incessant, impétueux et finalement monotone, dans lequel le risque de noyade n'est jamais absent. Si l'on veut quitter la métaphore fluviale pour une sylvestre, disons que l'on a l'impression de pénétrer dans une forêt dont les propriétaires, par respect excessif, se sont toujours abstenu d'éliminer la moindre pousse, la plus petite ronce, ne se sont pas non plus souciés de dessiner des allées, d'organiser des bosquets, de dégager des clairières, etc. Moyennant quoi, ce très gros livre reste tout de même passionnant ; mais c'est parce que son personnage central l'est. Et puis, soyons juste : même s'il est difficile de circuler dans cette forêt, on y fait tout de même ample moisson d'informations, aussi bien sur Soljénitsyne que sur la Russie qui l'entoure et sur l'effroyable machine à broyer communiste (Soljénitsyne, à propos du drapeau rouge : « Un marteau pour cogner les âmes, une faucille pour trancher les gorges. »).

– Depuis ce matin, vent du Sud, ce qui est très rare dans nos contrées normandes ; du coup, température très douce, presque printanière.


Mardi 6

Trois heures. – Elle a au moins une vertu (mais en est-ce une ?), cette biographie de Soljénitsyne, c'est de me donner, depuis hier, une furieuse envie de relire ses œuvres à lui, en commençant bien sûr par Une journée d'Ivan Denissovitch, pas ouvert depuis au moins 40 ans (mais acheté il y a quelques années, lors de mon dernier accès de littérature russe) : j'ai bien hâte de voir ce que va donner cette relecture après un tel écart de temps. J'ai d'ailleurs failli interrompre la biographie pour relire tout de suite Denissovitch, c'est-à-dire au moment de sa parution dans le livre (je me demande si je suis tout à fait clair, là…) ; mais, finalement, j'ai préféré poursuivre sur ma lancée. Ensuite, si mon envie de Soljénitsyne ne s'est pas éteinte, j'enchaînerai avec Le Premier Cercle, puis Le Pavillon des cancéreux. Si j'ai vraiment un grand courage, viendront ensuite les trois tomes de L'Archipel du goulag ; sans oublier Le Chêne et le Veau, jamais lu, lui, et qui doit m'arriver ces jours-ci. L'avantage d'un tel programme est qu'il est extrêmement économique, dans la mesure où, à l'exception du dernier cité, je possède déjà tous ces livres. C'est un aspect des choses qui ne doit pas être négligé, à l'heure où il semble de plus en plus certain que nous allons devoir désormais subsister avec nos seules retraites, les écrits lucratifs étant complètement taris depuis déjà plus d'un mois (presque deux, en fait).

– Il est vraiment très curieux à observer, ce Pierrick Tillet qui tient blog à l'enseigne du Yéti : voilà un homme d'un âge plus que respectable, si l'on en croit sa photo, qui semble incapable d'écrire plus d'un demi-paragraphe sans qu'arrive tout de suite sous sa plume une vulgarité parfaitement inutile à son propos. Quel que soit le sujet qu'il aborde (et Dieu sait que ce “Souverain Poncif” a des avis sur toute chose !), il faut à tout prix que jaillissent en rangs serrés les “merde”, les “dégueulasse”, les “salaud”, les “branlette” et autres “faux culs” ou “attrape-couillon”. De plus, ce Monsieur-je-sais-tout emploie des expressions dont il semble ne pas tout à fait maîtriser le sens. Ainsi, dans son dernier billet (peu importe le sujet : c'est sans intérêt, comme le plus souvent) : « le parc automobile fonctionnant au diesel serait réduit à peau de chagrin. » “Réduit à peau de chagrin” ne veut rigoureusement rien dire, et ne signale rien d'autre que l'ignorance où se trouve M. Tillet du roman de Balzac : “réduit comme peau de chagrin” aurait eu davantage de sens.


Jeudi 8

Cinq heures. – La femme de ménage bloquant la maison cet après-midi, durant trois heures, il fut décidé, sur mon initiative, que l'on irait se promener quelque part. Le quelque part choisi fut l'abbaye de Mortemer, sise près du village de Lisors, entre Les Andelys et Lyons-la-Forêt. Sauf que, cette abbaye, censée, d'après ce que j'avais lu ou cru lire, être ouverte à l'année longue, s'est révélée implacablement fermée. Ça ne fait rien, nous avons tout de même passé un joli après-midi, ensoleillé, sur des petites routes normandes point trop encombrées. Nous avons même découvert, également à Lisors, une certaine source Sainte-Catherine, agrémentée de sa petite chapelle : Catherine y a trempé sa main, en demandant à sa patronne de la soulager de ses douleurs à l'épaule : on verra dans les heures qui viennent si la sainte a fait le job.

– Terminé la biographie de Soljénitsyne, et enchaîné aussitôt avec Le Chêne et le Veau, judicieusement arrivé ce matin.


Vendredi 9

Dix heures du matin. – Hier soir, nous nous sommes, Catherine, moi et le chien, confortablement installés devant l'écran plat pour regarder, sur Netflix, la sixième et dernière saison de House of cards, dont nous ignorions tout. Gros choc : celui provoqué par l'absence de Kevin Spacey, dont le personnage est censé être mort brusquement entre les saisons 5 et 6. Évidemment, j'ai tout de suite subodoré que cette mort était liée à la chasse aux sorcières dont est victime l'acteur depuis qu'il a été accusé de tentative de viol par je ne sais plus quel comédien inconnu (au moins de moi). Passer de la subodoration à la certitude ne m'a pas pris plus de quelques minutes, et j'ai décidé (tout seul, en moi-même, en tête-à-tête avec mon for intérieur) de boycotter cette ultime saison. Par principe, de même que je suis résolu à ne plus jamais regarder le moindre film du répugnant Ridley Scott, lequel n'a pas hésité à effacer Spacey du film qu'il venait de terminer pour le remplacer par un autre acteur. La résolution me fut d'autant plus facile que je me suis mis tout de suite à prendre en grippe Mme Robin Wright – que j'aimais pourtant beaucoup, au moins dans cette série –, dont j'estime qu'elle aurait dû, en ayant sans doute les moyens, se solidariser de son coéquipier disgracié. Par exemple en mettant la propre participation à l'ultime saison dans la balance. Enfin, la décision fut rendue encore plus aisée par le fait que les deux épisodes que nous avons vus tout de même étaient prodigieusement nuls.


Dimanche 11

Dix heures du matin. –  Nous étions, Catherine et moi, fermement décidé à honorer de notre présence la cérémonie commémorative qui aura lieu dans une heure au monument aux morts du Plessis (suivie, comme il se doit, par un “verre de l'amitié” à la mairie voisine). Mais il vente à décorner les bœufs et, surtout, depuis une demi-heure, il tombe une pluie fine, dense, régulière, qui fait fondre notre patriotique résolution à la vitesse du cheval dans la baie du mont Saint-Michel. Comme les services de la météorologie persistent, imperturbables, à nous diagnostiquer un ciel purement azuréen, nous conservons l'espérance que la pluie va s'interrompre à temps…

– Terminé ce matin Le Chêne et le Veau, mémoires de Soljénitsyne courant jusqu'à son départ de la Russie concentrationnaire, en 1974. Commencé aussitôt Une journée d'Ivan Denissovitch.


Mercredi 14

Sept heures. – Comment ça, rien écrit ici depuis dimanche ? C'est n'importe quoi, mon pauvre garçon ! Heureusement que les gens ne paient pas pour lire ce journal : il y aurait sûrement de la rébellion dans l'air, je verrais les gilets jaunes envahir mon jardin et martyriser mon chien en guise de représailles. Enfin, donc : j'ai évidemment terminé Denissovitch depuis belle lurette (c'est un mince roman ou une grosse nouvelle, au choix). Depuis, je me suis plongé dans Le Premier Cercle, qui est d'une tout autre ampleur, puisqu'il approche les mille pages (en “Pavillons Poche” tout de même). Mais quel magnifique “roman russe” au sens où l'on entend généralement l'expression (multiplicité des personnages, foisonnement des récits, etc. On ferait sans doute mieux de parler de roman tolstoïen, du reste. Ou tolstoïforme.

Quand j'en ai assez du roman de Soljénitsyne, je le mets de côté pour passer aux mémoires de… Soljénitsyne : Le Grain tombé entre les meules, qui commence à son arrivée en Allemagne de l'Ouest, en 1974. Dans ce livre, je viens de tomber sur cette phrase : « […] les communistes sont comme les truands : contre eux, il faut montrer une fermeté sans faille, ce sont eux qui céderont devant la fermeté, car ils la respectent. » Soljénitsyne serait sans doute consterné (il a d'ailleurs eu le temps de l'être avant de mourir) de voir que, d'une certaine manière, nous avons suivi son conseil, mais en le renversant radicalement. C'est-à-dire que nous traitons désormais nos truands, notre pègre, toute notre racaille violente et stupide, avec la même mansuétude coupable dont nous avons toujours fait preuve envers les communistes depuis 1920, alors qu'il eût été salutaire de les écraser du talon lorsqu'ils étaient encore à l'état plus ou moins embryonnaire. Et personne ne s'est jamais avisé d'être d'une fermeté sans faille avec les tyrans de Moscou avant l'arrivée de Reagan au pouvoir ; mais c'était bien tard.


Jeudi 15

Midi et demie. – Lorsque, comme aujourd'hui, le brouillard est épais et semble décidé à ne point se lever de la journée, le silence lui-même prend une qualité particulière : plus compact, comme davantage présent, à la manière d'une sentinelle invisible mais attentive. Et, aussi, la marche habituelle dans la campagne proche prend rapidement des allures d'errance, même si on ne s'écarte pas des sentiers familiers. Mais c'est en ces jours-là que, parvenant à la voie romaine, on ne serait pas trop surpris de devoir céder le passage à une belle patricienne en son char décoré, escortée par une douzaine de légionnaires peu engageants.

Sept heures dix. – Approchant de la fin des mille pages du Premier Cercle, j'ai décidé tout à l'heure de remettre à plus tard ma relecture du Pavillon des cancéreux puis de l'Archipel du goulag : mon intention est de refaire une tentative du côté de La Roue rouge, la première, voilà environ un an, ayant piteusement échoué après deux ou trois cents pages d'Août 14, qui en constitue le premier “nœud”. Si jamais j'accroche cette fois-ci, je vais avoir de la lecture pour un moment, puisque l'ensemble des nœuds (la corde ?) représente sept volumes de près de mille pages chaque. Évidemment, je vais recommencer Août 14, en le reprenant da capo. Ensuite, il s'agira d'acheter les six tomes suivants ; ce que, prudent, je ferai un par un, afin de ne pas gaspiller inutilement l'argent du ménage, si jamais je devais “caler” en route.

– Aussi étonnant que cela puisse paraître, je n'ai rigoureusement aucune opinion en ce qui concerne le mouvement dit “des gilets jaunes”. (En dehors du fait que jamais je ne serais capable de me promener dans les rues, même du Plessis-Hébert, avec ce machin sur le dos.)


Samedi 17

Trois heures. – Tous les jours, ou presque, le scénario se répète. Je pars accomplir ma marche quotidienne entre onze heures et demie et midi (sauf en cas de pluie diluvienne…). Au bout des premiers trois ou quatre cents mètres, je m'assure que non, aujourd'hui, je n'ai vraiment pas envie de crapahuter sans but à travers la campagne, et que je vais donc faire au plus court. Et puis, au premier virage, les muscles s'échauffant quelque peu, je me dis que, tout de même, ça ne me coûterait guère de  prendre à droite, le chemin de Monsieur poules (nous avons notre toponymie particulière, Catherine et moi). Il me suffira, une fois rejointe la route de Gadencourt, de prendre à gauche pour me rabattre sur le village et rentrer. Seulement, le corps continue de monter en température ; tout, là-dedans, semble parfaitement huilé… Alors, pourquoi ne pas tourner plutôt à droite pour, un peu plus loin, prendre à gauche le long chemin rectiligne qui me mènera jusqu'à la ferme de l'Hôpital (là, c'est son vrai nom…), à l'extrême bord du plateau ? J'en serai quitte pour remonter un bout de la voie romaine (c'est réellement une ancienne voie romaine), jusqu'au chemin entre-les-deux-maisons (retour à la toponymie conjugale…) qui me ramènera gentiment aux abord de la mairie du Plessis. Mais, arrivé à ce chemin qui bifurque, la marche a changé : de corvée hygiénique, elle est devenue plaisir, à quoi se mêle une minuscule pointe de défi : et pourquoi ne pas pousser jusqu'au chemin de Monsieur-berger-allemand ? Voire, encore plus loin, celui de la rue du château d'eau, ce qui nous fera traverser tout le village pour retrouver la rue de l'Église. Et c'est comme cela qu'on se retrouve à marcher trois quarts d'heure, alors que, en quittant le portail tout à l'heure, on s'était bien juré d'être, pour cette fois, rentré à la maison dans moins de vingt minutes. La question de fond, cependant, reste entière : qu'est-ce qui pousse un individu apparemment doué de raison à gaspiller trois quart d'heure de son existence chaque jour, uniquement pour se rendre de chez lui à chez lui ?


Mardi 20

Quatre heures. – Eh bien voilà : pour la seconde fois (je dis bien : la seconde, et non la deuxième, car il n'y aura pas de troisième chance…), je viens à l'instant d'abandonner la lecture de La Roue rouge, à peu près au milieu d'Août quatorze. (J'ai l'air malin, maintenant, avec mon billet de blog d'hier, par lequel je suppliais presque mes dévoués lecteurs de m'aider à trouver un exemplaire de Novembre seize pas trop cher !) Le déclic s'est produit il y a une vingtaine de minutes lorsque, sortant de la Case pour rejoindre la maison, je me suis surpris en train de penser : « Bon, il faut que j'aille lire quelques pages de Soljénitsyne. » Ce verbe, falloir, qui s'était présenté spontanément, m'a fait réaliser que, en effet, depuis un jour ou deux, c'était là une lecture que je poursuivais en quelque sorte par devoir. Mais quel devoir ? Envers quoi ou qui ? Comme je le disais il y a trois minutes à Catherine, lui relatant mon abandon soudain : si encore toute l'œuvre était contenue dans ce premier volume, j'aurais sans doute fait  l'effort de “mener le petit au bout”. Mais s'astreindre à lire huit tomes énormes quand on commence déjà à renâcler au milieu du premier, ça n'avait décidément aucun sens. J'avais un certain nombre d'objections à formuler contre cette Roue, des critiques à émettre. Mais, pour le coup, je vais m'en abstenir : à la suite de mon abandon en rase campagne (c'est le cas de le dire), ç'aurait un côté “ils sont trop verts” assez ridicule.

Cela étant, je n'en ai pas fini pour autant avec Soljénitsyne : je viens de rapporter au salon son Pavillon des cancéreux, j'attends d'un jour à l'autre les deux tomes de Deux siècles ensemble, et je compte toujours relire L'Archipel. Sans parler de La Maison de Matriona qui, elle aussi, est attendue dans les meilleurs délais.


Dimanche 25

Quatre heures. – Alexandre Issaïevitch Soljénitsyne est à l'évidence un homme supérieur, même si le qualificatif fait venir des boutons d'urticaire aux homuncules que l'époque produit en série. Une stature de colosse, une force morale indomptable, une volonté et une énergie que rien n'a jamais pu abattre. Mais est-ce ce qu'il est convenu d'appeler un grand écrivain (je sais, je sais : il faudrait d'abord définir ce que, etc.) ? Après une dizaine de livres lus ou relus, je n'en suis pas tellement sûr ; mais je n'affirmerais pas le contraire non plus (on sent le critique qui n'a pas peur de se mouiller…). Je ne pense pas qu'on puisse le placer au même niveau qu'un Gogol ou qu'un Dostoïevski, ou que le Tolstoï de La Mort d'Ivan Illitch. Et, même en se cantonnant au XXe siècle russe, il me semble que Vassili Grossman, Boulgakov ou Chalamov sont plus riches, descendent plus profondément dans l'homme, parviennent mieux que lui à mettre en lumière Des choses cachées depuis la fondation du monde. Cela étant dit, la restriction étant posée, nous restons tout de même, avec Soljénitsyne, à haute altitude littéraire : Le Premier Cercle et Le Pavillon des cancéreux sont de superbes romans, à qui il n'a sans doute pas manqué grand-chose pour devenir de grands romans.

Mais c'est évidemment comme témoin et pourfendeur de la pire tragédie de son siècle, comme force qui va, comme Jupiter tonnant, qu'il mérite la première place, et par quoi il restera unique et ineffaçable ; en tout cas pendant au moins un siècle ou deux, c'est-à-dire le temps que mettra le temps à dissoudre dans la mémoire des hommes tout ce qui fut vécu alors.


Mardi 27

Sept heures et quart. – Penser à venir ici demain, pour y parler du livre de Soljénitsyne, des Juifs, de l'antisémitisme, de Stolypine et de Bogrov, etc. : là, j'avions point trop le temps…


Mercredi 28

Midi. – Je dois bien dire que j'ai abordé Deux siècles ensemble, un peu comme on risque un demi-pied dans une mer trop froide : avec l'arrière-pensée que, sur ces 1300 pages, il serait déjà beau que j'en lusse 130. (Et la petite voix de la raison économe : « Mais qu'est-ce qui t'a pris, d'aller acheter ces deux pavés ? Qu'est-ce que tu en as à ficher, des rapports entre Juifs et Russes à travers les âges ? Il a bon dos, Soljénitsyne ! ») De fait, les deux cents premières pages ont semblé donner raison à cette raison-là : franchement, les tribulations des peuplades mosaïques sous Ivan le Terrible ou Pierre le Grand, hein…

Et puis, au tournant du XIXe siècle, les choses se sont mises à changer, l'intérêt a point. Pour devenir fort vif, et même interpellatoire, aux alentours immédiats de la révolution avortée de 1905. Car, à cette époque, les progressistes russes, les milieux “éclairés” se sont mis à ressembler étrangement, avec un siècle d'avance, à nos progressistes à nous, nos antiracistes vertueux et intransigeants : plus moyen, alors, de dire un mot contre un personnage, ou un journal, ou une association, d'émettre envers eux la plus légère restriction mentale, pour peu qu'ils fussent juifs : c'était courir le risque à peu près certain de se faire taxer d'antisémitisme, et par suite vouer aux gémonies, par tout ce que la Russie comptait de bien-pensants. Un interdit dont fort peu de gens – et quelques Juifs lucides parmi eux – voyaient à quel point il risquait, à terme, de se retourner contre les Juifs eux-mêmes, ce qui n'a évidemment pas manqué de se produire. D'autant que, au même moment, la frange la plus révolutionnaire de ces “élites”, notamment à la Douma, s'employait efficacement à bloquer toutes les réformes que le régime tsariste tentait maladroitement de mettre en place pour “normaliser” le statut des Juifs dans l'empire. Leur raisonnement était que, si les Juifs finissaient par devenir des citoyens à part entière, leur ardeur révolutionnaire diminuerait d'autant et qu'ils s'emploieraient moins activement à militer dans les rangs des factions qui ne souhaitaient rien de moins que de mettre à bas le régime – bolcheviques en tête évidemment. Bref, à l'issue de ce premier tome, il me tarde “d'entrer dans le dur”, c'est-à-dire dans le second, celui qui traite des rapports Juifs/Russe, à partie de la révolution de février 17, puis durant la tyrannie communiste.

Conséquence imprévue de cette lecture : j'ai finalement ressorti de son rayon Août 14 (le premier “nœud” de La Roue rouge), afin d'y lire ce que Soljénitsyne y dit de Stolypine, personnage apparemment fort intéressant, et de son assassinat par un jeune Juif nommé Bogrov. Il est d'ailleurs piquant de constater que, lors de la parution d'Août 14 dans sa traduction anglaise, Soljénitsyne a été l'objet d'une virulente campagne, aux États-Unis surtout, mais en Europe occidentale aussi, visant à le faire passer pour un virulent antisémite, sous prétexte qu'il avait signalé le fait que Bogrov était juif ; ce que, d'après nos sourcilleux censeurs, il aurait dû dissimuler vertueusement, tout comme, aujourd'hui, eux-mêmes camouflent autant qu'ils le peuvent (mais ils le peuvent de moins en moins, les pauvres !) les origines arabes ou africaines de tel ou tel assassin.

Bref, je ne regrette nullement de m'être immergé dans ce livre profus, d'une richesse de documentation (juive essentiellement) qui donne le tournis.


Jeudi 29

Trois heures. – J'en ai terminé avec le Soljénitsyne “romanesque” (alors que je dois encore lire le second tome de Deux siècles ensemble puis les trois de L'Archipel du Goulag…) ; mais sur quoi, ou avec qui, enchaîner ? La réponse s'est formée pour ainsi dire toute seule : Tolstoï ! Comme je n'avais nulle envie de relire Guerre et Paix, ni Anna Karénine, j'ai opté pour Résurrection, qui attendait bien sagement mon bon vouloir, en deuxième partie du volume de Pléiade hébergeant la Karénine. Ce sera donc ma lecture du matin, les après-midi restant consacrées au goulagologue en chef. Je suis en outre vaguement titillé par l'envie de relire Les Hauteurs béantes d'Alexandre Zinoviev ; que Soljénitsyne ne semblait pas  trop porter dans son cœur, du reste. Il est vrai que, dans ces mêmes Hauteurs béantes, Zinoviev a fait de lui le Père la Morale

– Sinon, heureuse nouvelle pour les finances familiales, la pompe des feuillets lucratifs semble vouloir se réamorcer : on aura peut-être de quoi se payer un méchant pichet de gnôle pour Noël…

– J'ai oublié de noter qu'ici, d'après mes courtes statistiques personnelles, à peu près une voiture sur deux arborait le désormais fameux gilet jaune. À quoi il faut sans doute ajouter les mauvaises têtes qui, comme moi, accordent toute leur sympathie au mouvement, mais se refusent à en arborer ostensiblement le signe de ralliement. “Pas de ralliement” : je devrais prendre ça comme devise ; si j'éprouvais le besoin d'avoir une devise.

– Je viens de relire l'ensemble de ce mois de novembre, qui n'est guère copieux : il n'y est question, presque, que de Soljénitsyne. Du coup, je crois que je vais l'intituler C'est toujours Alexandre, en référence à une vieille chanson de Nino Ferrer.


Vendredi 30

Trois heures. – Je viens de clore dignement et travailleusement le mois en pratiquant la dernière tontine de l'année, du moins je l'espère : putain de réchauffement climatique, tiens ! En réalité, pour ce qu'elle avait poussé depuis trois semaines, l'herbe aurait fort bien pu attendre mars prochain. Il s'agissait plutôt de pulvériser les feuilles mortes du cerisier, lesquelles, en noircissant et se racornissant, ressemblaient de plus en plus à de fausses merdes de chien, ce qui rendait problématique le ramassage des véritables. C'est sur cette note hautement intellectuelle, et d'un raffinement au-dessus de tout éloge, que nous dirons adieu à novembre. Quant à décembre, avec sa petite farandole de fêtes que l'on ne doit plus, j'imagine, appeler “de Noël”, nous y entrerons gaillardement dès demain matin, en compagnie des deux mêmes compagnons avec qui nous achevons celui-ci : Tolstoï et Soljénitsyne.

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