lundi 29 avril 2013

Mars 2013









MON NOM EST OBERTONE









Vendredi 1er mars

Huit heures. – Les petites crevures stalinoïdes de Médiapart et leurs supplétifs de Libération s'agitent comme des forcenés pour tenter de découvrir qui se cache derrière le nom de Laurent Obertone, l'heureux auteur de La France orange mécanique (non, décidément, ce titre ne me va pas…). C'est d'ailleurs bien parce qu'il est heureux, en terme de ventes et de “présence médiatique”, qu'ils ont lâché les roquets : comme le silence n'est plus possible, que le feu menace la bicoque vermoulue, et que d'autre part ils sont incapables de réfuter ce qui est énoncé dans le livre, ils cherchent à déconsidérer, à salir l'auteur, de manière à annuler tout ce qu'il a pu et pourra dire. Pour l'instant, ils en sont à l'associer à un ex-blogueur qui s'appelait Le Pélicastre jouisseur : tant qu'ils tourneront autour de cet appât-là, ils ne seront pas au bout de leurs déceptions ni de leurs frustrations.

Il n'empêche : on a beau se répéter que notre république “citoyenne” ressemble de plus en plus à un satellite soviétique, on s'aperçoit soudain, à la stupéfaction écœurée que l'on ressent devant ces groins fouillants, que l'on n'y croyait pas encore assez ; mais que, en effet, c'est là. Ces soi-disant journalistes ne se comportent pas encore comme des S.A. ou des fonctionnaires du NKVD, mais ils sont bien engagés sur la voie royale.

En attendant, nous autres, les futurs engoulagués, occupons tant bien que mal le front de l'humour et de la dérision : à l'heure qu'il est, une quinzaine de blogueurs (dont moi, mais l'initiative en revient à Woland) ont déjà affirmé hautement, sur leurs blogs respectifs ou en commentaire chez les uns et les autres, être le seul et l'authentique Laurent Obertone – on va bientôt pouvoir fonder une sorte de coopérative, ou d'élevage en batterie qui, de par notre nature, puera encore plus qu'une porcherie bretonne.

– Pas écrit la première ligne de mes cinq feuillets sur le conclave qui va s'ouvrir (ou se fermer, c'est selon) ; je n'ai même pas fait mine de vouloir m'y mettre. À la place, j'ai continué ma lecture assez paresseuse du Dictionnaire égoïste de la littérature française, en y trouvant plusieurs sujets de billets et un certain nombre de livres à acheter d'urgence. Heureusement pour tout le monde je n'en ai rien fait.


Samedi 2 mars

Huit heures. – Je suis “en échange de mails rapprochés” avec Laurent Obertone depuis hier ou avant-hier. Apparemment, il commence d'organiser sa contre-attaque vis-à-vis des roquets communistes (pour faire bref et clair) et a opéré sa jonction avec Goldnadel, cet avocat juif “non repentant” dont je lis toutes les chroniques hebdomadaires avec un intérêt jamais encore démenti à ce jour.  Je viens de lui proposer de le mettre en rapport avec Rémi Pellet, dont les affaires de presse ne sont nullement la spécialité mais qui est un avocat d'une grande intelligence et pourrait le conseiller beaucoup mieux que le pauvre Moi ne saurait le faire.

Il se passe surtout ceci qu'Obertone, chemin faisant, me pose des questions à moi. Or, je suis incapable de lui répondre, de lui répondre utilement, intelligemment. Je n'ai aucune connaissance en ce domaine qui se met à le concerner brusquement, et ces question peuvent être lourdes de conséquences.  Bien sûr, tout cela à tendance à m'exciter. Mais c'est justement ce qui me fait me rétracter, ce verbe : on n'est pas là pour jouer aux cowboys et aux Indiens ; mon petit frisson imbécile, cette impression d'être Noël-Noël dans Le Père tranquille, ne doit pas me conduire à camper les vieux sages et à l'engager dans des voies impassibles (du mot impasse). Le succès, à la fois mérité et inespéré, de son livre, fait qu'il se retrouve sur la ligne de crête, et que, ne s'y attendant probablement pas, il s'est présenté vulnérable (sa photo, présence à la télévision, l'ESJ, etc.). D'un côté, il est intéressant que son exemple révèle à quel point les kapos de Médiapart, Libération, sans doute Le Monde, d'autres encore, ressortissent à l'Allemagne de l'Est de haute époque ; mais d'un autre côté, il est question d'un homme, vivant, ayant une existence, peut-être une famille, etc., dont on sent bien que, ne pouvant le contrer, il s'agit de le broyer. Et je ne veux pas jouer avec ça ; on n'est plus dans le “blogage”, là. Il va être question, rapidement, de soutenir cet homme autrement que par l'humour – mais comment ? Je ne sais pas trop. Pourtant, il faut le protéger des miradors virtuels. J'ai failli ajouter quelque chose comme : « On s'y emploiera. » Mais peut-être que non ; peut-être qu'on ne s'y emploiera pas. C'est une pose martiale sans risque, ce « on s'y emploiera ». Bon, attendons de voir la suite : les rats, hors leur nombre, ne sont pas forcément très courageux.

En dehors de tout ça (j'adore ce genre de transition idiote, et de plus en plus), j'étais venu ici pour parler de cette journée passée en partie chez mes parents. Je suis (nous sommes : Catherine aussi) vraiment content qu'ils soient désormais là, à 120 km de nous et, surtout, à 5 km de chez Isabelle et Olivier.

Pour nous : on peut aller les voir souvent, partir en milieu de matinée et être revenu pour l'heure du repas des chiens (et de mon apéritif, mais ça diminue, de le dire, le côté “bon fils” de la chose) ; chiens qu'on laisse évidemment ici, et dans le jardin s'il ne pleut pas – sauf Swann qui, désormais, à bientôt douze ans, est autorisé à garder la maison de l'intérieur.

Pour eux : ils nous voient plus souvent mais nous supportent moins longtemps. Je ne veux pas dire que mes parents ne nous supportent que difficilement (encore que), mais simplement que, nous recevant à midi un jour et sachant que nous allons disparaître le même jour à quatre heures, ma mère n'a pas trop à se soucier de nous : elle a simplement à nous nourrir entre notre arrivée et notre départ, et sans y faire trop de frais.


Dimanche 3 mars

Sept heures et quart. – Mon frère a cinquante-trois ans.

– Eh bien, j'ai fini par le faire, cet article sur le conclave ! J'y ai même pris un certain plaisir, je dois dire. La seule ombre est qu'il a mille cinq cents signes de trop, mais on verra à lui raboter la tiare demain, à Levallois. En dehors de lui je n'ai rien fait d'autre que poursuivre ma lecture de Dantzig. Ah, j'ai aussi mis en lien, sur le blog, le billet excellent que Georges a consacré au passage, hier, de Laurent Obertone chez le pitre Ruquier – émission que je n'avais pas voulu regarder car je subodorais qu'elle serait pénible. Du reste, les avis semblent partagés, à son sujet. Certains, comme Georges lui-même, estiment qu'Obertone s'est fait plus ou moins massacrer ; d'autres – Carine, Suzanne… – trouvent au contraire qu'il s'en est dignement tiré. Mais il est vrai que ces deux femmes sont de nature optimiste, quand Georges est une manière d'Alceste : ils peuvent difficilement voir les choses sous les mêmes couleurs.


Lundi 4 mars

Six heures. – Ce matin, à sept heures, la voix de Catherine : « Tu es réveillé ? » Moi : « Oui… » C'était à la fois vrai et faux puisque c'est elle qui, en me posant la question, venait de le faire. Je m'aperçois alors que je suis incapable de localiser d'où a bien pu venir sa voix. Et puis, que ferait-elle elle-même éveillée à sept heures du matin ? Pas trop son genre… J'en conclus que j'ai dû rêver et me rendors. Cinq minutes plus tard, la même voix : « Didier, tu peux venir, s'il te plaît ? » Là, moins coltardeux, je me souviens qu'elle s'est couchée la veille assez dolente. Je me lève, passe dans le petit salon jouxtant la chambre, la découvre roulée en position fœtale sur un gros oreiller, gémissant de la douleur qui lui cisaille le ventre. Sans trop d'atermoiements j'appelle le samu, qui arrive une vingtaine de minutes plus tard et me l'embarque.

Catherine sera opérée demain matin (elle devait l'être ce soir, lorsque je l'ai quittée vers cinq heures), une affaire de diverticule, un bidule intestinal qui a explosé et n'aurait pas dû, l'affaire m'est restée obscure. Mais enfin, quelque chose de tout à fait routinier, qui va la retenir quatre ou cinq jours à l'hôpital d'Évreux. Lequel hôpital est flambant neuf (enfin, il a tout de même deux ans) et est désormais situé presque en pleine campagne, en bordure du golf de la route de Lisieux et non plus en pleine ville comme l'ancien : cadre calme et agréable, grand parking pour les visiteurs, éclat du neuf, etc. Plus un avantage non négligeable dans une ville aussi gangrenée qu'Évreux : pour y venir du centre, il faut sans doute prendre un ou deux bus, y perdre pas mal de temps, ce qui doit suffire à décourager un certain nombre de jeunes-à-guillemets ne sachant pas quoi faire de leur après-midi ou soirée et désirant faire profiter les malades de leurs nuisances sonores. De fait, les halls et couloirs semblaient bien tranquilles, le temps que j'y ai passé cet après-midi.

Il va de soi que, au vu des circonstances, je ne suis pas allé à Levallois aujourd'hui ; je semble n'avoir manqué à personne. J'irai demain normalement, mais tâcherai d'en repartir tôt pour pouvoir passer à Évreux. (Passer n'est d'ailleurs pas le mot, puisque, venant de Paris, Évreux se trouve à une vingtaine de kilomètres au-delà la maison.)

En tout cas, me voilà au bord d'une soirée en solitaire. Je me demande bien comment je vais choisir de l'occuper…

Neuf heures. – Impression bizarre de cette soirée. Ce n'est évidemment pas la première fois que je suis seul dans cette maison alors que Catherine est ailleurs. Du reste, j'ai fait exactement la même chose que les autres fois qu'elle était absente : siroter une boisson alcoolique en écoutant Piaf.

Sauf que, là, aujourd'hui, Catherine est à l'hôpital, ce qui est, à mon sens, parfaitement anormal : en principe, c'est moi que l'on conduit en ces antres sur une civière, et elle qui tient la maison. D'une certaine manière, même si son hospitalisation ne doit inquiéter personne, est troublant ce renversement des choses. Et je pensais, tout à l'heure, au salon, écoutant Piaf en buvotant un verre de pastis (oh, la petite transgression !) que mon père avait dû vivre quelque chose d'à peu près semblable, il y a un an ou deux (vérifier dans le journal), lorsque ma mère s'est retrouvée clouée sur ce genre de lit où se trouve Catherine aujourd'hui. Je suis sûr qu'il a erré (ils étaient encore à Sedan, alors, et je peux suivre en pensée ses trajets au millimètre) dans une maison devenue brusquement assez inhospitalière, en tout cas froide. Il a même dû être plus perdu que moi, parce que mon père et ma mère, si l'on excepte ces deux années 1972-1974 où mon père est parti seul à Djibouti, cependant que ma mère venait vivre à Orléans avec leurs trois enfants communs, dont moi, l'aîné, qui commençait à devenir un peu pénible, ne se sont jamais séparés d'une journée.

(Je suis en train de m'emmêler dans mes phrases, et aussi dans mes souvenirs : évidemment que mes parents se sont parfois séparés, hors ce que je viens de dire. Ce n'était jamais long, et surtout il n'était jamais question d'hôpital, ce qui nous ramène à notre pitoyable aujourd'hui.)


Mardi 5 mars

Sept heures. –  Je commence à être excédé de cet hôpital d'Évreux, tout flambant neuf qu'il est. Catherine, qui devait déjà être opérée hier a finalement été “remise” à aujourd'hui. Du coup, évidemment, pas question de manger ni même de boire quoi que ce soit depuis ce matin. On lui avait dit “dans l'après-midi” sans plus de précision. À mesure que l'heure tournait, dès qu'une infirmière se pointait dans sa chambre, c'était systématiquement “bientôt” ; jusqu'au moment où l'une, plus franche ou pas au courant qu'il fallait dissimuler la vérité, lui a avoué que les opération viscérales étaient toujours les dernières de la journée, sauf cas de réelle urgence bien entendu. Et, il y a un instant, retour de Levallois, quand j'ai appelé dans la chambre de Catherine, en espérant n'obtenir pas de réponse, j'en ai obtenu une, la sienne. Ce fut pour m'apprendre qu'elle ne serait encore pas opérée aujourd'hui mais peut-être demain. Évidemment, on peut toujours voir le bon côté des choses et se dire que si on la repousse avec autant de nonchalance, c'est que son cas ne doit pas être bien sérieux. Le problème est qu'on ne parvient pas à s'en persuader tout à fait. En attendant, elle est partie pour une troisième journée de quasi jeûne, avec seulement le repas du soir – et l'on sait ce que valent les repas d'hôpital – si elle n'a pas été opérée.

Bien sûr, si elle ne peut pas manger, je puis toujours, moi, aller prendre un verre au salon.


Mercredi 6 mars

Trois heures. – Je suis arrivé à l'hôpital à une heure tapante, les bras chargés non de cadeaux mais d'objets utilitaires divers, ainsi que de livres et de journaux idiots récupérés à Levallois hier. On m'a enlevé Catherine à une heure et demie afin de la conduire au bloc opératoire, je suis donc reparti moi aussi. J'appellerai les infirmières vers six heures afin de prendre des nouvelles de la recousue…

– Carlos a 57 ans aujourd'hui, ce qui signifie que mon tour n'est pas loin. Nous en avions à peine 17 le jour de notre première rencontre, en novembre 1972.

Cinq heures. – Catherine vient de m'appeler à l'instant, la voix parfaitement claire, à mon grand étonnement. C'est la version la plus light qui a finalement été retenue par le chirurgien :   intervention minime, grand nettoyage des intérieurs de Madame et pose d'un drain pour que finisse de s'écouler le pus qui se trouvait là et n'avait rien à y faire – mais pas d'opération au sens strict. Je lui ai demandé de me rappeler dès qu'elle aura vu le chirurgien, tout à l'heure.


Jeudi 7 mars

Cinq heures. – Catherine a énormément de mal à se mouvoir. De fait, elle serait bien incapable de le faire sans aide. Elle souffre mais, assez bizarrement, des épaules et non du ventre. Il paraît que c'est normal, ce serait un effet secondaire du gaz (?) dont on l'a dilatée sur le billard, afin que les instruments de vision puissent faire correctement leur travail – si j'ai bien compris. Ça doit en principe se dissiper tout seul, mais personne ne s'est risqué à lui dire en combien de temps.

Je suis resté environ une heure avec elle : par expérience, je sais que les visites, au-delà, deviennent vraiment pesantes, les blancs se faisant plus nombreux que les bribes de conversation. Du reste, elle n'a rien fait pour me retenir lorsque j'ai annoncé que j'allais peut-être y aller…

Elle a émis l'idée que nous pourrions, dans l'avenir, prendre des sortes de vacances mais sans quitter la maison. On mettrait éventuellement les deux gros chiens au chenil, partirions dans la matinée avec Bergotte pour visiter ceci ou cela, et rentrerions tranquillement chez nous le soir. Et, lorsque nous en aurions assez d'être en vacances, il nous suffirait simplement de décréter qu'elles sont terminées et, dans la seconde, de fait, elles le seraient. L'idée m'a plu.

– Je viens de commander chez Amazon les Grandeur et servitude militaires (ce ne serait pas plutôt Servitude et grandeur ? Voilà que je ne sais plus…), que je n'ai jamais lues, Dieu sait pourquoi, ainsi que les Lettres d'Italie du président de Brosses, jamais lues non plus.

Neuf heures . –  Évidemment qu'on y pense, Catherine comme moi. On a soixante ans, plus ou moins, donc hôpital = mort possible. Complication pénible, à tout le moins. On n'en parle pas vraiment, ou alors en riant : on dédramatise. En réalité, on ne dédramatise rien du tout, on est plus ou moins tétanisé et on attend ; de pauvres lapins pris dans les phares. Bien sûr, on peut toujours se moquer, dire que ce m'est une parfaite excuse pour m'alcooliser gentiment tous les soirs, et ce n'est pas faux : l'excuse est bonne. Sauf que ce n'est pas une excuse mais une raison. J'ai parfaitement le droit de prendre quelques verres si cela m'aide à penser mieux à Catherine. Et à moi. Et à nous – chabadabada. Car, quoiqu'en pensent les culs serrés abstèmes, l'alcool aide parfois à mieux penser ; en tout cas plus vite, plus directement ; à passer par-dessus soi pour atteindre à l'essentiel.

L'essentiel est que je suis seul ici

(Et je viens de m'interrompre pour faire sortir le vieux Swann, car je reste chef de meute, malgré qu'on en ait, et naturellement Elstir est sorti en même temps que lui, parce qu'il ne semble pas pouvoir supporter l'idée que son patron aille prendre l'air, ou une lappée d'eau fraîche, sans lui.)

L'essentiel, disais-je, est que je suis seul ici, dans cette maison qui n'est faite que pour deux (mon côté “gros veau sentimental”, comme dirait Yanka), et dont je me demande comment je pourrais l'occuper à moi seul si cela devait se produire.

(Et ce vieux con de Swann, qui en a déjà assez d'être dehors, aboie tant qu'il peut pour me faire lever : j'y vais. De toute façon j'ai envie de pisser, et mon verre est vide.)

Que disais-je ? La maison, ah oui. En fait, ce n'est pas la maison, c'est ma vie que je ne parviendrais pas à occuper, comme du reste je n'y arrivais pas avant de vivre avec Catherine (je suis un des seuls hommes qui ne peut dire : avant de rencontrer Catherine, puisque chacun sait que nous nous sommes rencontrés bien avant que l'histoire réelle ne commence). Je n'ai jamais réussi à (je n'ai même jamais essayé de) remplir ma vie. Elle était là, en jachère, improductive, pas excitante pour deux sous ; je la regardais aller à vau-l'eau et je m'en foutais. Je m'en fous toujours, mais moins puisque Catherine y est entrée. Si elle en sortait, je crois que je reviendrais exactement à avant elle, mais avec un quart de siècle en plus : ce serait intéressant à observer.

(Venant de relire (pour savoir de quoi je parlais…) les trois ou quatre paragraphes précédant celui-ci, je signale aux esprits moqueurs qu'ils ne comportent pratiquement aucune faute de frappe, bien que j'écrive sur le fucking portable de Catherine, ce qui tendrait à prouver que je ne suis pas bourré et que, donc, je pourrais, si je voulais, m'autoriser un verre supplémentaire – je viens d'ailleurs d'aller me le servir, ne vous en déplaise.)

Néanmoins, le fait que je continue à jacter tout seul ici pourrait bien prouver le contraire de ce que je viens de péremptoirement déclarer : on verra demain matin, à l'état de ma tête. Il reste que Catherine est à l'hôpital, qu'elle souffre et n'est pas ici. Elle souffre de manière prévue par les médecins, institutionnelle, mais ce m'est tout de même pénible, au moins parce que je n'y puis rien faire. Et que, bien évidemment, comme chacun, je ne sais pas me comporter face à cela : trop désinvolte, mauvais comédien, ignorant du rôle ; et avec cette tendance malheureusement naturelle, je crois, à minimiser toujours, à traiter en blague, alors que personne n'a envie de blaguer.

Il est possible qu'on puisse traiter par-dessus la jambe une hospitalisation de sa femme ou de son mari quand on a trente ans, puisque à trente ans on est évidemment immortel ; mais à soixante, permettez-moi de vous le dire, l'hôpital devient vaguement menaçant, ne serait-ce que parce qu'on sait qu'on y retournera bientôt – et que ce sera plus grave, obligatoirement.

Bon, on va en rester là pour ce soir.


Vendredi 8 mars

Six heures vingt. – Catherine allait déjà nettement mieux aujourd'hui, parvenant à se lever, à passer du lit au fauteuil puis retour (misère ! on se croirait chez Brel…) sans aide. En principe, elle devrait sortir lundi au début de l'après-midi, si bien que j'ai proposé à mes vénérés patrons de décaler ma semaine de travail d'un jour vers le vendredi, afin d'être tout à fait libre de mes mouvements lundi – ce qu'ils ont accepté. Et je n'ai rien de plus à consigner ici (mais attendons un peu l'“effet apéro”…).

Neuf heures et demie. –  J'ai appelé Catherine il y a environ une heure, peut-être un peu plus. Pour lui faire part d'une quelconque sottise.  Je pensais la trouver détendue, elle m'arrive en pleurs et assez considérablement souffrante.  Elle me raccroche assez rapidement au nez, persuadée, je suppose, que de toute façon je ne pourrai rien pour elle. Du coup, bien que ce soit le contraire de mon caractère, je décide de “faire le mâle”. Ça n'est pas très compliqué : il suffit de téléphoner et de prendre sa grosse voix. Montrer ses muscles, accepter d'être ridicule, dire par exemple : « Si vous n'agissez pas tout de suite, je monte dans ma voiture et, dans une demi-heure, je débarque ! » Le plus étrange, à mes yeux, c'est que cette poussée de testostérones simulée semble avoir produit les effets attendus.

Catherine m'a remercié au moins trois fois, en deux coups de fil, d'avoir “fait le mâle”. Ça prouve juste qu'elle a été étonnée que je le fasse : elle était sûre que, téléphone raccroché, j'allais la laisser se débrouiller. En effet, c'est assez mon genre. Or, ce soir, je l'ai fait, et franchement je ne suis pas peu fier, même si c'est absurde !


Samedi 9 mars

Six  heures. – Il n'y a rien à garder de ce que j'ai écrit ici, hier, à neuf heures et demie. Enfin, si : le fait précis que je voulais noter ; mais ensuite tout se dilue dans la considération filandreuse et le même détail trois fois répété à quelques lignes d'intervalle. Bref : un paragraphe d'homme à demi-saoul. C'est tout de même curieux, cet effet de l'alcool – en tout cas sur moi – de rendre l'esprit tout à fait méandreux, de le faire s'enrouler sur lui-même comme une coquille d'escargot, de le pousser à récrire sans cesse les mêmes mots, les mêmes éléments de phrases, comme si celui qui tente d'exprimer on ne sait trop quoi avait oublié ce qu'il a dit à la ligne précédente – ce qui est peut-être le cas.

– Pour ce qui concerne aujourd'hui, j'ai trouvé Catherine débarrassée des douleurs qui lui ont plus ou moins gâché la soirée d'hier, mais aussi de ses encombrantes perfusions, se levant seule de son lit sans trop de difficultés, etc. Si l'amélioration se poursuit à ce rythme, elle devrait être à peu près ingambe lundi après-midi, lorsqu'il s'agira de revenir à la maison.

Quant à moi, hormis les deux heures passées à l'hôpital et dans la voiture pour m'y rendre ou en revenir, je n'ai fait que lire ; le Flaubert de Troyat dans un premier temps, puis La Tentation de saint Antoine (les dix premières pages). Entre les deux, je m'étais accordé un plaisir substantiel qui m'est refusé lorsque Catherine est en les murs : engloutir une pleine assiettée de tripes convenablement brûlantes et généreusement badigeonnées de moutarde. Les gens, nombreux, qui n'aiment pas les tripes me demeurent en grande partie incompréhensibles ; autant que ceux qui mangent des haricots verts par plaisir.

C'est égal, il est temps que Catherine rentre, ne serait-ce que pour mettre fin à cette déplorable coutume de l'apéritif quotidien, qui ne dure que de huit heures à neuf heures et demie, mais pendant ce temps je ne chôme pas du coude.

Neuf heures moins quart. – Dans son espèce d'autobiographie discographique de 1973, Et… basta !, Ferré a cette attendrissante inconséquence : « L'âme de certains individus m'empêchera toujours de croire tout à fait en Dieu. » Mais s'il y a âme, il y a Dieu, non ?

Et il a aussi, dans le même disque, cette autre, en deux fois. À un moment : « Ces fautes de parler et de syntaxe qui me sont devenues insupportables… » Et à un autre : « … après que les voitures soient passées ».

– Sinon, je viens d'écrire un petit billet anti-musulman en convoquant Apollinaire et sa Chanson du mal-aimé ; je ne suis pas mécontent de cette gaminerie.


Dimanche 10 mars

Huit heures. –  Étais-je destiné à être triste comme je le suis de plus en plus souvent, et à tout propos ? Peut-on être à la fois triste et heureux ? Sans doute, car je crois bien être les deux. La tristesse est d'ailleurs plus récente que son associé : est-elle causée par mon âge ou par l'état du monde, que je vois changer d'irrémédiable façon, et des plus fâcheuses ? Quand je dis “du monde”… je m'en fous, du monde ! je parle de la France, du monde familier. Y a-t-il du ramollissement cérébral quand je me trouve ému d'une chanson de Montand ou de Gréco, que pourtant je n'aime pas particulièrement, l'un ni l'autre ? Ce doit être ça. Sinon, comment expliquer que me plongent dans la nostalgie cafardeuse ces films, même médiocres, qui ont pour décor le Paris des années cinquante, ou mieux encore la banlieue, la banlieue ouvrière, alors que je n'ai évidemment pas connu cette époque, ni ces lieux en elle ?

Bien entendu, l'absence de Catherine joue son rôle, ainsi que l'effet dépressif de l'alcool quotidien. Mais je suis triste aussi quand Catherine est ici, il me semble ; et quand je ne bois pas. C'est juste que, alors, je l'entends moins. Ces bouffées sont de plus en plus fréquentes, je crois bien, donc ce serait effectivement l'âge. Mais, à mesure que je vieillis, il n'en demeure pas moins vrai que ce pays s'écroule et devient dément chaque jour davantage, je ne suis pas seul à le voir, tout de même !

Comment tout cela va-t-il se terminer ? Mal, forcément. (L'idiot, seul dans son fauteuil, découvre la lune.) Et, malgré cela, en dépit de ce “fond”, ma vie me semble tout de même bien heureuse. C'est à n'y pas comprendre grand-chose.


Lundi 11 mars

Cinq heures. – Pénible journée, et elle n'est pas fini. Elle a commencé par l'annonce faite à Catherine qu'elle ne pourrait pas quitter l'hôpital aujourd'hui, ni même sans doute demain, mais peut-être mercredi. Déception évidemment, qui plus est doublée d'un début d'exaspération car le médecin lui a affirmé qu'il n'avait jamais été question qu'elle puisse sortir lundi, mais que, ce jour-là, on commencerait à lui extraire son drain abdominal, opération qui, apparemment, peut prendre deux à trois jours. Or, le praticien ment effrontément puisque même les infirmières semblaient tenir pour acquis, jusqu'à ce matin, que Catherine les quitterait bel et bien aujourd'hui. L'explication la plus probable est que ce médecin a dû, pour cause de week-end ou toute autre raison, oublier de donner l'ordre aux infirmières, vendredi, de procéder à la dite extraction. Mais, naturellement, il ne l'avouera jamais, eût-il la tête sur le billot.

Là-dessus, en début d'après-midi, alors que je venais à peine de la quitter, Catherine s'est mise à ressentir de violentes douleurs dans tout le ventre. Une infirmière lui a dit qu'elle avait averti le médecin ; mais, à quatre heure et demie, lorsqu'elle m'a téléphoné pour me tenir au courant, Catherine n'avait toujours vu personne. Si bien que l'on est toujours dans l'incertitude quant à la signification de cette douleur impromptue et assez inquiétante.

Lorsque j'ai vu, dès ce matin, la tournure que prenait les événements, j'ai tout de suite appelé à FD pour demander s'il me serait possible d'avancer mes vacances de la semaine prochaine à celle-ci : de ce côté, au moins, il n'y a pas eu de problème. C'est heureux car je ne me voyais pas, en plus du reste, être obligé d'aller faire le sapajou à Levallois. Il ne reste plus qu'à espérer que Catherine sera tout de même sortie d'ici lundi prochain…


Mardi 12 mars

Six heures et quart. – Il semble assuré que Catherine sortira demain en début d'après-midi : cela

(Coup de téléphone d'elle, justement. Très menus propos de part et d'autre (elle n'a rien fait de sa journée, évidemment, et moi à peine davantage), qui ne méritent pas d'être consignés. Babillage interrompu par l'arrivée de son repas, si ce nom reste adéquat à ce qu'on sert comme nourriture dans les hôpitaux français.)

cela, disais-je, me réjouit et m'ennuie tout à la fois ; me réjouit pour des raisons qu'il n'est pas besoin de détailler, mais m'ennuie parce que je prévois des difficultés neigeuses pour aller la chercher à Évreux – si déjà je parviens à sortir la voiture  de la descente de garage où j'ai eu l'imprudente sottise de la garer hier. Sinon, il restera toujours, j'imagine, la solution de l'ambulance.

– Je constate de manière un peu plus évidente chaque année que je n'aime pas la neige, ou en tout cas toutes ces petites difficultés domestiques qu'elle engendre ; l'exil au Québec que nous avions un moment envisagé était donc une fichue mauvaise idée. En ce moment, par exemple, elle n'est vraiment installée que depuis quelques heures et je n'ai déjà plus qu'une hâte c'est de la voir fondre ; au moins qu'elle cesse de tomber comme une imbécile. Et cela suffit pour ce soir.

Sept heures et quart. – J'ai dû la vexer. À peine avais-je écrit tout le mal que je pensais de sa tyrannie poudrée que la neige me composait un parfait petit tableau de fauteuil, tombant finement devant le réverbère dont la lumière orange donnait au coin de jardin visible de ma place des airs de sucre inemployé, serti de petites lucioles attentives. Il n'y manquait même le lacet capricieux d'un pas, comme un souvenir de chien.


Mercredi 13 mars

Neuf heures. –  Habemus papam, donc : un Argentin qui s'appellera François 1er. Pour un Français, c'est un peu dur, forcément. Non qu'il soit argentin, mais qu'il se nomme François 1er. J'ai tout de même hâte de savoir pourquoi il a choisi ce nom qu'aucun pape avant lui n'avait pris. En relation à saint François d'Assise, supposé-je.

– Sinon, j'ai récupéré Catherine, vers deux heures, ramenée par ambulance, puisque nous ne savions pas s'il était possible d'aller d'ici à Évreux.


Jeudi 14 mars

Sept heures et quart. – Anniversaire d'Élodie : 43 ans ; elle en avait tout juste 20 quand je l'ai rencontrée pour la première fois.

– On voit, à l'heure de mon arrivée dans ce journal, que les bonnes et routinières habitudes ont été vite reprises : vrai repas – mais fort simple car Catherine ne peut encore rester très longtemps debout –, retour à un mode eau minérale de bon aloi et respect des horaires pour passer à table. Quant à la journée, elle fut à peine plus active pour moi que pour la malade, en dehors du fait que j'ai bien dû descendre à Pacy pour y quérir quelques nourritures terrestres. J'ai eu la stupeur de constater que le Super U de Saint-Aquilin prenait des allures d'échoppe communiste, avec ses rayons aux trois-quarts vides ; il m'a fallu quelques minutes pour me souvenir que cela fait trois jours que les camions ne roulent plus, et pour établir une connexion entre ces deux faits. Je serai donc obligé d'y retourner demain. Mais, en dehors de cette échappée vers la ville, la journée fut toute lecture : les Lettres d'Italie du président de Brosses pour Catherine, et, pour moi, d'abord Nos vie hâtives de Dantzig, puis les premières pages de Servitude et grandeur militaires.

– Comme il était facile de le prévoir, les hyènes modernœuses n'ont pas tardé à gicler leur fiel sur le nouveau pape ; l'ancien était un nazi, son successeur a couché avec le général Videla : la pantalonnade est dans l'ordre des choses. Je me demande comment font ces gens pour ne pas voir qu'ils se déshonorent gravement en propageant ce type de calomnies. Stupidité congénitale ? Aveuglement idéologique ? Haine psychiatrique de tout ce qui évoque le catholicisme ? Un cocktail de tout cela, sans doute. D'un autre côté, comme je le disais en commentaire sur un blog, si des Plenel et des Mélenchon, ces adorateurs de Chavez ou Castro, et avant de Mao voire de Pol Pot, si eux avaient trouvé du bien à dire de François 1er, c'est là qu'il y aurait eu du souci à se faire.

Huit heures moins le quart. – J'apprends à l'instant (et sur un blog de vieux ultra-gauchistes, ce qui ne manque pas d'un certain sel…) que l'on dira “Pape François” et non François 1er, ce qui à la fois me soulage et me semble beaucoup plus logique.


Vendredi 15 mars

Huit heures moins le quart. – Dieu la pénible journée que ce fut ! J'ai commencé par m'éveiller mi-irrité, mi-accablé, uniquement en pensant à la somme d'activités plus ou moins stupides auxquelles j'allais devoir me livrer d'ici demain soir. Aujourd'hui :

– faire la vaisselle d'hier soir,
– mettre un lavage (de “blanc”) en route,
– lecture avec prise de notes d'une quarantaine de pages d'un livre, réparties en autant de pdf distincts, en vue d'un article pour Enquêtes,
– descendre au Super U afin d'y acquérir les diverses denrées qui y manquaient hier, pour cause d'épisode neigeux,
– pousser jusqu'à Pacy pour le pain,
– téléphoner à Étienne T. afin de convenir avec lui d'un plan pour l'article sus-mentionné,
– passer l'aspirateur,
– vider la machine à laver et étendre le linge propre,
– nourrir les chiens,
– pester après l'infirmière de Catherine, en se disant qu'elle allait trouver le moyen d'arriver suffisamment tard pour repousser notre dîner – ce qu'elle n'a pas manqué de faire,
– ne pas prendre l'apéritif.

Et demain :

– faire la vaisselle de ce soir,
– mettre un autre lavage (“couleurs”) en route,
– retourner au Super U pour y acheter les produits que j'ai probablement oubliés aujourd'hui,
– le pain,
– pousser jusqu'à la route de Paris, afin d'y récupérer la tondeuse à gazon,
– penser à rmettre d'aplomb les sièges arrière de la voiture, abaissés afin de pouvoir faire tenir l'engin précité dans le coffre,
– pester contre ces fucking sièges qui refusent de condescendre à l'opération,
– jurer parce qu'on a évidemment mis, ce faisant, le pied dans une merde de chien,
– ramasser les innombrables merdes de chiens qui jonchent le jardin,
– écrire l'article pour Enquêtes,
– plier le linge sec qui se trouvera depuis la veille sur le séchoir du sous-sol,
– vider la machine et étendre le linge humide sur le séchoir fraîchement libéré,
– nourrir les chiens,
– pester après l'infirmière qui…
– ne pas prendre l'apéritif.

Et, a priori, on ne voit pas pourquoi les choses iraient mieux dimanche.


Samedi 16 mars

Quatre heures. – Parce que ma mère l'a donné à Catherine lorsque nous nous sommes vus récemment, je viens de lire le dernier roman de Fred Vargas, L'Armée furieuse. « Il est plutôt mieux que les deux ou trois précédents, m'avait dit Catherine en substance (j'avais personnellement abandonné l'auteur avant le pénultième : Les Lieux incertains, ou quelque chose d'approchant), mais la fin est grotesque. » Livre refermé, je la trouve plutôt indulgente. Il est tout à fait exact que le coupable qui sort dans les dernières pages du chapeau et surtout ses prétendues motivations sont parfaitement ridicules et artificielles – ou l'un parce que l'autre. On retrouve là le plus gros problème de Mme Vargas, ou si l'on veut de ses lecteurs : cette fin qui s'effondre oblige à un coup d'œil rétrospectif sur tout le roman, ce qui a pour conséquence de montrer en pleine lumière ses défauts, et les faiblesses de l'auteur. Les plus graves de celles-ci me semblent deux : la première est carence, la seconde excès de richesse.

Contrairement à ce qu'une lecture rapide, ou débutante, tend à faire croire, Fred Vargas est dans l'incapacité de créer des personnages, c'est-à-dire des gens “normaux”, semblant pris presque au hasard, dont elle s'attacherait ensuite à nous donner de bonnes raisons de nous intéresser à eux, en nous révélant ce qui se tient, se déroule, s'agite, fermente sous les miroitements de leurs apparences. Comme elle ne sait pas le faire, elle espère cacher ses manques en multipliant les phénomènes de foire, les attractions foraines, les originaux à lubie, etc. Cela étonne et amuse dans les premiers chapitres – voire dans les deux ou trois premiers romans, car elle ne manque pas d'habileté –, puis cela fatigue, agace et enfin ennuie. Surtout, cela déréalise. On me dira que les histoires qu'elle échafaude ne dénotent pas un grand souci de réalisme ; c'est justement pour cela que les personnages qui y sont plongés devraient être, eux, au plus près du réel. Nous reviendrons sur les “intrigues”, restons encore un peu sur le personnel.

Cette tendance à créer des marionnettes difformes est surtout devenue flagrante lorsqu'elle s'est mise à doter son commissaire Adamsberg (lui-même déjà forcé) d'une sorte de brigade ou d'embryon de brigade : pas un seul être humain ordinaire en son sein, pas un flic un tant soit peu reposant. On se dit rapidement qu'un tel synode de frapadingues ne sera jamais en mesure de résoudre le moindre début d'enquête et on aura raison. Le soupçon s'installe alors que nous ne sommes pas en présence d'une brigade criminelle mais bien d'un petit groupe d'aliénés dont la caractéristique commune est de se prendre pour des policiers ; et on se met à guetter l'irruption dans le décor des infirmiers chargés de distribuer les petites pilules du soir et de rediriger tout le monde vers les chambres capitonnées.

L'auteur profite de ce qu'elle nous a jeté entre les jambes des “héros” tous parfaitement hors normes (on est moins loin qu'on ne pense des Marvel comics), pour se laisser aller à trop de facilités – même en tenant compte du fait que nous sommes  dans de la littérature populaire –, faisant appel à la surpuissance de l'un ou l'autre de ses super-Mario(nnettes) quand elle a besoin de s'extraire d'une impasse scénaristique où elle s'est elle-même fourrée par excès de complication, ivresse de toute-puissance.

Car à cette incapacité à créer de véritables personnages vient s'ajouter un goût malencontreusement prononcé, et davantage en vieillissant me semble-t-il, pour les intrigues les plus tarabiscotées, les échafaudages tellement savants qu'ils finissent par s'écrouler sous leur propre sophistication : c'est l'excès de richesse dont je parlais en commençant. La mécanique que Vargas met au point est si complexe, si ramifiée, si précise dans le moindre effet de ses causes multiples qu'à la fin, lorsque la clé lui est fournie, le lecteur est assommé par une double déception. La première est que le ressort primordial lui semble bien pauvre par rapport à la merveilleuse horloge que l'on a actionnée devant lui durant plus de quatre cents pages ;  la seconde correspond à la certitude d'avoir été floué, dans la mesure où il comprend, là encore rétrospectivement, que tout ce qu'on lui a raconté est rigoureusement impossible, que le coupable – qui ne saurait, lui non plus être un assassin ordinaire, mais toujours un esprit d'un diabolisme qui le fait basculer dans l'irréel, un fantastique presque gothique – ne peut pas avoir conçu et encore moins réalisé un plan aussi retors et implacable ; en un mot, nous voyons avec une netteté cruelle qu'il n'est pour rien dans tout cela, que c'est Mme Vargas qui, patiemment, sans doute laborieusement, a tissé cette toile labyrinthique avant de l'installer en son centre. Je sais bien que le polar n'est jamais réaliste et qu'aucune des enquêtes que l'on y déroule ne pourrait avoir un commencement d'existence dans le monde réel : n'importe quel policier nous le confirmera, je pense. Mais il y faut tout de même quelques points d'ancrage, et c'est justement ce que se et nous refuse Fred Vargas. Si ses débuts de romans sont en général assez réussis, en tout cas bluffant au sens propre du mot, ils basculent ensuite dans la féérie, avec rebondissements en cascades, interventions quasi-surnaturelles, sens de la divination illuminant brusquement certaines figures, etc. C'est bien pourquoi, au moins dans ses trois ou quatre derniers ouvrages, la fin est toujours un effondrement : c'est qu'il s'agit, tout de même, de nous persuader tant bien que mal que tout cela, cette surhumaine machinerie, a été monté rouage après rouage par un simple mortel ; que, du coup, l'auteur est bien contraint de nous faire apparaître comme un véritable génie du mal : c'est l'Ombre jaune de Bob Morane distribuée en avatars finalement assez peu différents les uns des autres, car rien n'est plus monotone et semblable à tous les autres qu'un génie du mal.

Cela dit, je dois reconnaître à Fred Vargas un certain sens du dialogue vif, efficace, souvent drôle, même si elle a tendance à abuser du paradoxe. Si elle parvient à s'astreindre à des histoires plus ramassées, moins “esbroufe”, et à renoncer à ses originaux systématiques, elle parviendra peut-être un jour à écrire un excellent roman. Mais alors, elle sera devenue quelqu'un d'autre que Fred Vargas.

Huit heures moins le quart. – Je viens de transformer ce qui précède en un billet de blog ; du coup, je me demande si je ne devrais pas le supprimer ici, où il fait doublon. On décidera à la relecture d'avril…

– Après avoir, si je puis dire, tourné autour durant deux heures ce matin, j'ai fini par aller ramasser les très nombreuses crottes de chiens qui constellaient le jardin. J'en ai empli quatre sacs en plastique… sauf que j'ai bien dû m'arrêter juste avant d'avoir fini : à force de me baisser et de me relever, les muscles de mes cuisses, ou ce qu'il en reste, ont fini par implorer grâce, imploration qui s'est traduite par d'incontrôlables tremblements à chaque fois que je tentais de me baisser de nouveau. J'ai donc décidé de terminer demain matin. Je le regrette un peu car la grosse pluie qui est tombée ensuite va rendre la glane encore un peu moins appétissante.

– Inutile de préciser que, la mauvaise conscience apaisée par ce violent exercice, j'ai promptement remis à demain l'écriture de l'article pour Enquêtes.

– L'excellente nouvelle, pour moi principalement, est que ma mutuelle va octroyer généreusement à Catherine une “aide à domicile” durant un mois (ou deux ? Je ne sais déjà plus…), qui est le temps où elle aurait été “arrêtée” si elle avait travaillé.


Dimanche 17 mars

Sept heures et quart. – Entre la fin du ramassage des déjections canines et l'écriture des huit mille signes que je devais à Enquêtes, j'ai lu une grosse moitié des Consciences réfractaires de Michel Onfray, auteur que j'aime bien, et depuis longtemps, ce qui ne manque jamais de me valoir les demi-sourires ironiques ou incompréhensifs de mes amis réactionnaires. Je suis peut-être d'une naïveté confinant à l'idiotie pure et simple, mais il me semble qu'Onfray a toujours fait preuve d'une grande honnêteté intellectuelle dans ses écrits. Dans celui que je lis, par exemple, il ne me semble pas dénué de courage lorsque, à propos de son chapitre sur Camus, il souligne la réciprocité des massacres, durant la Guerre d'Algérie, entre l'armée française d'un côté et le FLN d'autre part. Sans même parler du plaisir qu'il y a à le voir tirer à la mitrailleuse lourde sur Sartre et ses roquets appointés, tels Jeanson ou Brochier. D'autre part, lorsqu'il se trouve invité sur un plateau de télévision, il reste l'un des rares capables d'écouter leur contradicteur sans l'interrompre, puis de lui répondre réellement. Il reste que je trouve tout de même assez irritante cette façon qu'il a de nous répéter trois ou quatre fois les mêmes choses, en divers endroits d'un même livre, comme si les parties en avaient été écrites indépendamment les unes des autres, puis reliées sans avoir été relues. C'est assez bizarre, comme façon de procéder. Ou alors, il nous prendrait pour des demeurés ?

– Demain, retour à Levallois : j'ai l'impression de n'y être pas allé depuis des semaines, voire des mois.

– Il faudrait bien que je relise Camus. C'est-à-dire que je change de Camus.


Lundi 18 mars

Huit heures moins dix. – La reprise levalloisienne s'est effectuée en douceur : quatre feuillets sur le nouveau pape et rien de plus. À quatre heures et demie j'étais à la maison… et encore, après être passé faire l'homme moderne dans les allées du Super U.

– Catherine semble enchantée (mais attendons de voir sur le long terme…) de sa nouvelle assistante ménagère, qui ressemble à s'y méprendre aux anciennes femmes de ménage. Le fait qu'elle soit non seulement française de pleine terre mais en outre une habitante du Plessis-Hébert a évidemment joué en sa faveur.

– Contre Sartre et Beauvoir, Onfray y va vraiment à l'arme lourde, mais de manière solide, semble-t-il. Il reste que je trouve stupéfiant cette manie qu'il a de répéter trois ou quatre fois, voire davantage, les mêmes choses au sein d'un seul livre.


Mardi 19 mars

Sept heures vingt. – 57 ans depuis vingt minutes. Si j'avais pu prévoir…

– Ma mère m'a évidemment appelé pour cet anniversaire, de Pralognan où mon père et elle sont en vacances, avec Isabelle et Olivier. Elle l'a fait exactement au moment où ma voiture franchissait le portail, retour de Levallois (avec arrêt à la boulangerie puis au Super U…). Si bien que j'ai dû bavarder avec elle, mon sac de courses à la main et ma veste dégoulinante de la pluie qui tombait dru depuis environ une demi-heure.

– Si l'on en croit son journal, que je lis chaque jour, et il n'y a pas de raison de ne pas le croire, Renaud Camus serait tout près d'atteindre le point de non-retour, financièrement. Je sais bien que j'ai déjà dit ou simplement pensé cela dix à douze fois ces cinq dernières années, mais là je vois mal comment il pourrait encore sauver Plieux. À moins qu'il y ait un dieu pour les écrivains impécunieux et un peu fous.


Jeudi 21 mars

Sept heures et demie. – Je crois que je vais cesser de tenir ce journal. Déjà, je viens d'effacer ce que j'y ai écrit hier. Si je le fais, je fermerai aussi le blog-mère et les différentes annexes. Je ne saurais dire pourquoi, exactement ; un vague sentiment d'écœurement ; l'impression, depuis quelque temps, d'avoir basculé dans une autre période de ma vie, qui sera à la fois pénible et courte (heureusement) et se terminera sur… Non, sur rien : se terminera, simplement. Ça me semble être pour bientôt. Mais il est vrai que j'ai déjà éprouvé cette sensation plusieurs fois dans ma vie et que, crétin obstiné, je suis toujours là. Mais je suis fatigué et ne vois guère l'intérêt de prolonger indéfiniment l'expérience. Il serait prétentieux de dire que j'ai compris de quoi il retourne. Mais il me semble certain que, quoi qu'il arrive, je n'en comprendrai pas davantage.


Vendredi 22 mars

Sept heures vingt. – Denis a eu 58 ans aujourd'hui. Il en avait 17 lorsqu'on s'est rencontré pour la première fois, dans un couloir du lycée Pothier d'Orléans, un jour de novembre 1972.

– Je suis plus ou moins dans le même état d'esprit qu'hier, mais sur un mode mineur, pas badin mais presque. Ce qui ne signifie pas que j'ai davantage de choses à consigner ici. Du reste, la journée que j'ai passée n'y incite guère : hormis une descente conjointe au Super U et à la pharmacie de Pacy, ce matin, Catherine et moi n'avons à peu près rien fait d'autre que lire. Par manque d'envie de m'attaquer à un “vrai livre” (le Manuscrit trouvé à Saragosse, par exemple), je me suis mis à lire celui de Pierre… Et voilà que son nom m'échappe alors que je l'ai quitté il n'y a pas une demi-heure ! Quelque chose comme Courmantin… Fourmentin… Enfin, il s'agit d'un ethologue, ancien directeur de recherche au CNRS qui, entre 1975 et 1980, a élevé chez lui, dans son appartement de Montpellier, une véritable louve, récupérée nouveau-né au zoo de cette ville. Le récit de cette vie commune (il était marié et avait un fils alors âgé de dix ans) occupe en fait à peine un tiers des chapitres : dans les deux autres, il s'appuie sur son expérience de savant pour parler des différents animaux qu'il a eu l'occasion d'étudier, notamment en forêt équatoriale et en Antarctique ; et c'est passionnant.

(Je viens de retrouver : Pierre Jouventin. Son livre s'intitule, Kamala, une louve dans ma famille – Flammarion.)

– À l'instant, mail de l'Amiral Woland, m'apprenant qu'il doit déjeuner la semaine prochaine avec Laurent Obertone ; il me demande quand sera le nôtre, de prochain déjeuner : je lui ai répondu que la semaine suivante me semblait tout indiquée.

– Ce soir, Lacombe Lucien, vu au cinéma à sa sortie et que Catherine ne connaît pas.


Samedi 23 mars

Huit heures moins vingt. – Le livre de Jouventin, terminé il y a une heure, m'a passionné. si bien que je viens, d'enthousiasme, d'en commander deux autres, s'approchant de son sujet : Konrad Lorenz pour les fondements de l'éthologie, et La Peur du loup de Geneviève Carbone. Je bouillonne de l'envie de traduire cette lecture toute fraîche en un billet, mais je ne vois pas du tout comment aborder la chose : lecture trop fraîche, précisément.

– Sinon, j'ai tout de même trouvé le temps de passer l'aspirateur (dans la maison) et de ramasser les merdes des chiens (dans le jardin), pendant que Catherine renouait avec son bonne-du-curéisme du samedi matin.

– Il y a cinq minutes, sur son blog, le camarade “Gauche de combat” a cru me terrasser en me qualifiant d'écrivain raté. Encore un qui se prend pour Guillaume Tell sans même se rendre compte qu'il tourne le dos à sa cible. Avec des révolutionnaires dans son genre, la bourgeoisie et le grand capital peuvent roupiller tranquilles.


Dimanche 24 mars

Sept heures. – Le Journal 2012, que j'ai mis en vente dans sa version blurbienne il y a environ deux semaines, s'est pour l'instant vendu à un exemplaire. Je le note pour conforter le camarade GdC dans la flatteuse opinion qu'il a de moi.

– Excellent film que Lacombe Lucien. Mais on comprend qu'il ait fait grincer quelques dents à sa sortie, dans la mesure où il a dû prendre à rebrousse-poil aussi bien les gaullistes que les communistes, dans leurs mystiques respectives de la Résistance, pas tellement éloignées l'une de l'autre d'ailleurs : cet adolescent paumé et assez bas-du-front, qui tente mollement de rejoindre le maquis, simplement parce qu'il en a assez de passer la serpillière dans la salle commune de l'hôpital, et qui, rebuté, se retourne vers la milice avec exactement la même absence d'enthousiasme ou simplement de désir, voilà qui n'allait pas trop dans le sens de la geste héroïque opposée à la chute maléfique à laquelle chacun était encore sommé de croire en ces années soixante-dix.


Lundi 25 mars

Sept heures vingt. – Accident sur l'A13 ce matin, exactement à la hauteur de l'échangeur A 13 – A 14 de Poissy. Comme j'étais encore à 25 km lorsqu'un panneau lumineux m'en a informé, j'ai pris l'annonce avec une belle désinvolture, me disant que, d'ici mon arrivée, le terrain serait déblayé par les services compétents. Fallacieux optimisme, confiance excessive en les hommes de terrain bitumé : à quatre kilomètres de l'A 14, je me suis retrouvé brusquement arrêté – mais alors là, tu vois : arrêté d'chez arrêté, j'veux dire ! – et il m'a fallu trois quarts d'heure pour franchir cette courte distance, soit le temps que cela m'aurait pris à pied. Tout cela pour passer moins de deux heures à Levallois : dès que mon travail du jour m'a été donné, j'ai repris le chemin du retour pour venir le faire ici, dans la Case. C'est du reste une pratique qui tend à se généraliser le lundi, car ce jour-là je dois partager mon bureau avec la personne chargée de sélectionner pour parution les lettres de lecteurs et de leur faire réponse, femme qui a l'agaçante particularité de dialoguer volontiers avec les choses inanimées : son clavier d'ordinateur, son répondeur téléphonique, la lettre dont elle prend connaissance, le tiroir qui coince, etc.

– Pendant ce temps, deux ou trois blogueurs de gauche, Nicolas en tête de gondole, s'acharnent à démontrer mathématiquement que les manifestants d'hier, opposés au mariage guignol, ne pouvaient pas être plus de trois cent mille. La meilleure preuve qu'ils disent n'importe quoi et qu'ils le savent fort bien (Nicolas tout au moins), et que les manifestants devaient bien atteindre le million, c'est que la très grande majorité des blogueurs observe à ce sujet un prudent et pieux silence : si vraiment la manifestation avait été un échec, ou même un demi-succès, ils auraient tous déclenché le tintamarre habituel. Je crois d'ailleurs savoir que les journaux étrangers, notamment américains, ne se privent pas d'ironiser sur le comptage policier.


Mardi 26 mars

Six heures et quart. – Il est bien rare que je vienne dans ce journal alors que je suis encore à Levallois. La raison en est que j'ai, ce matin, récupéré le travail le moins enviable du mardi : ce que l'on appelle les “échos photos”. Il s'agit d'une double page composée de photographies prises durant la semaine écoulée, et censément drôles ou surprenantes ou les deux – en général, elles ne sont ni l'une ni l'autre, à mon modeste avis. Ensuite, il revient au rédacteur chargé de la page d'écrire de grosses légendes sous chacun des clichés sélectionnés. En soi, ce travail-là n'est ni plus compliqué ni plus long à effectuer qu'un autre, plutôt moins que certains même. Le problème est qu'il intervient après celui de tous les autres participants à la page : chef du service photo, rédacteur en chef, maquettiste. Si bien que, pour travailler environ une heure, on doit en passer quatre ou cinq à attendre que tout le monde ait joué sa petite partition avant d'emboucher son propre instrument. Et voilà ce qui explique que je sois encore à ce bureau à une heure aussi avancée de la journée. La conséquence induite est que, arrivant à la maison bien après l'heure habituelle du repas vespéral, je vais probablement remplacer celui-ci par un apéritif dînatoire – qui n'aura de dînatoire que le nom.

– À midi, sachant que j'avais encore un long temps d'attente devant moi, j'ai décidé de renouer avec ma pratique ancienne, à savoir de m'octroyer une heure de lecture dans la salle de réunion. Je suis donc parti m'y installer, en compagnie du Vigny de Servitude et grandeur militaires. J'ai dû en lire environ quatre pages, avant de sombrer dans un profond sommeil siesteux, qui a duré près de trois quarts d'heure. Je crois qu'il me faut dire un adieu définitif à ces lectures post-prandiales qui ont fait mon ordinaire durant tant d'années.


Mercredi 27 mars

Sept heures et quart. – Il y a des journées comme ça. On se lève à sept heures, on s'agite, on bouscule les chiens – qui, eux, vous narguent en allant ostensiblement se recoucher dès qu'ils ont fini de pisser –, on part à huit heures moins vingt-cinq, on gaspille près d'une heure et demie pour arriver à Levallois où aucun travail ne vous attend, concernant le numéro qui se termine. Et, quand on vous en donne, du travail, les deux articles que vous avez à écrire d'ici jeudi soir doivent l'être à partir des livres que vous avez laissés à la maison, si bien que vous auriez pu vous épargner ces cent soixante kilomètres, assortis de leurs incompressibles dépenses d'argent, et attendre dans votre fauteuil un coup de téléphone de vos patrons.

Mais, évidemment, j'aurais fort mauvais goût de me plaindre, dans la mesure où ces mêmes patrons me paient généreusement pour quatre jours de présence tout en acceptant de ne me voir à la rédaction que deux jours et demi au grand maximum. Aujourd'hui, j'étais de retour à une heure et demie. Après une pause lecture d'une grosse heure, je suis allé vers trois heures me mettre à mes quatre feuillets sur Patrick Sébastien ; et à quatre heures tout était terminé et envoyé. Demain, je prendrai une paire d'heures pour mener à bien l'article sur le livre de Pierre Jouventin et sa louve, Kamala.

– J'ai reçu, et commencé, le livre de Konrad Lorenz qui est une sorte d'introduction à l'éthologie : l'ouvrage s'annonce passionnant mais “trapu”. Reste à voir lequel de ces deux aspects l'emportera, motivant la poursuite ou bien l'abandon.


Jeudi 28 mars

Sept heures vingt. – Dernière soirée calme (et arrosée d'eau…) : demain, mon frère débarque d'Angleterre avec sa petite tribu pour tout le week-end. En prévision de leur arrivée, Catherine et moi nous sommes agités comme des diables, pratiquement toute la journée. Tandis que, en plus de ses obligations paroissiales, particulièrement lourdes en cette période pascale, elle se chargeait du ravitaillement en nourritures et boissons, je faisais la vaisselle, ramassais les merdes de chiens dans le jardin (et avant le passage imminent des éboueurs, ce qui, d'un strict point de vue olfactif, a son importance), écrivais cinq feuillets pour FD, passais la première tondeuse de la saison. Tout cela sans apéritif à la clé, je me suis trouvé bien beau, presque admirable.

– J'ai tout de même trouvé le temps de lire quelques dizaines de pages de Konrad Lorenz, à quoi je ne comprends pas grand-chose, je le crains, mais suffisamment pour me donner l'envie de persévérer. Encore un livre dont, terminé, il me restera probablement à peine plus que rien. Mais, après tout, de la vie non plus il ne nous reste pas grand-chose, une fois morts.


Vendredi 29 mars

Trois heures moins le quart. – Philippe et Dominique devraient en principe nous arriver aux alentours de cinq heures et demie, d'après leurs propres prévisions. Finalement, ils ne seront escortés que de Louise, Gabrielle et son amie : Paul et le chien restent à Bristol, ce qui va faciliter grandement les problèmes de logement et de cohabitation.

Pas grand-chose de plus à noter ici, sinon que nous nous retrouvons, Catherine et moi, dans le cas de figure bien connu de nos services, à savoir celui d'une journée durant laquelle, sous prétexte qu'elle va se clore sur une visite, nous ne faisons à peu près rien d'autre qu'attendre en contemplant d'un œil morne, même pas impatient, l'écoulement des heures. Même les chiens semblent suspendus à quelque chose dont ils ignorent tout.


Samedi 30 mars

Trois heures. – Tous la petite famille des Goux cadets (moins Louise, la fille aînée) est partie livrer une chasse implacable aux œufs de Pâques, dans je ne sais plus quelle ferme des environs. Je comptais mettre à profit ce temps pour faire un peu de journal. Comme Louise squatte mon ordinateur, je me suis emparé de celui de Catherine. Sauf que Louise, toujours elle, a dû connecter je ne sais quelle machine infernale sur la livebox de la Case et, du coup, je ne suis plus relié à Internet ; j’ai donc dû me résoudre à créer un document Word, que je “transvaserai” ensuite dans le journal lorsque la connexion aura été rétablie.

– La soirée d’hier s’est fort bien et agréablement déroulée. Catherine et Dominique sont parties pour l’église de Pacy peu avant sept heures, Philippe et moi en avons profité pour entamer l’apéritif. Entamés, nous ne l’étions nous-mêmes que fort peu lorsque les femmes sont rentrées, peu avant neuf heures. Quant aux trois filles, elles s’occupaient de leur côté, dans la Case. Je crois bien, de ma vie, n’avoir jamais autant parlé avec mon frère. Il faut dire que nous n’avons que très rarement l’occasion de nous voir en petit comité, et encore moins seul à seul comme ce fut le cas précisément hier. Il devrait en aller différemment ce soir, puisque Philippe et Dominique (pour les enfants, je ne sais pas) sont censés accompagner Catherine à la veillée pascale, toujours à Pacy, laquelle doit durer jusque tard dans la soirée, si j’ai bien tout compris – mais ce n’est pas sûr. Quant à demain, nous ne les verrons pas, puisqu’ils vont passer la journée chez des amis à eux, dans les environs de Limours, et qu’ils ne rentreront qu’après le dîner. Et lundi matin ils repartent pour aller chez mes parents – chez nos parents, devrais-je dire, mais j’ai toujours eu un certain mal à admettre que mes parents sont aussi ceux de Philippe et d’Isabelle, que ce sont les mêmes personnes. Et, de fait, si l’on veut bien penser que les gens sont en partie façonnés par la manière dont on les envisage, par le regard et le jugement que l’on porte sur eux, la forme particulière d'amour qu'on leur voue, alors il n’est pas absurde de considérer que nous sommes tous des enfants uniques et que ceux que nous appelons nos parents ne le sont en effet que de nous.

– À propos de journal, comme j’en possède quelques exemplaires en stock, je m’étais dit que j’offrirais à Philippe et Dominique celui de 2012, Scènes de la vie mondaine, si l’un ou l’autre d’eux venait à me parler de celui de 2009, Châtelain furtif, que je leur ai donné lorsque nous nous sommes vus au mariage d’Isabelle. Mais, jusqu’à présent, aucune allusion n’a été faite dans ce sens. Bien plus, hier soir, alors que j’évoquais le château de Plieux, Philippe a eu l’air de ne pas comprendre à quoi je faisais référence, ce qui semble la preuve qu’il n’a pas seulement songé à ouvrir le volume en question. Et je dois dire que cette totale absence de curiosité m’étonne beaucoup. Elle ne me chagrine pas, mais elle m’étonne : je crois que si Philippe ou Isabelle tenait un journal et se mêlait de l’éditer, je me précipiterais dessus, aiguillonné par le désir d’en apprendre un peu plus sur mon frère ou ma sœur, de découvrir, peut-être, un aspect d’eux-mêmes qui m’aurait jusque-là échappé. Mais Philippe, non, selon toute apparence.

– Toujours à propos de mon frère, j’ai été frappé de constater que sa voix m’était devenue étrangère. Lorsqu’il parle en se tenant hors de mon champ visuel, je ne parviens pas, ou difficilement, à faire coïncider la voix qui m’arrive avec la personne de Philippe. Je ne sais si sa voix a effectivement changé ou si c’est moi qui l’ai oubliée ; le plus étrange est que les deux hypothèses me paraissent aussi improbables l’une que l’autre.


Dimanche 31 mars

Huit heures dix. – Décidément, deux soirées alcoolisées de suite ne sont plus à ma portée. Philippe et moi, hier, avons largement abusé de l'autorisation qui nous était donnée de picoler ad lib. Lui, je ne sais pas, mais j'ai personnellement passé une journée en demi-teinte, voire en quart de teinte. Ayant fini le petit recueil que j'avais des lettres d'Italie du président de Brosses, je suis venu rechercher le Traité de la ponctuation française de Jacques Drillon. Puis, à six heures, après le repas des chiens, j'ai replongé dans l'apéro, toutefois en négligeant le Ricard pour le vin blanc, plus “soft”. Mais comme j'en suis à presque deux bouteilles, je doute que l'effet soit moins sévère et moins lourd de conséquences demain matin.

– Je vais redire ce que j'ai noté hier : j'ai été extrêmement content de cette visite de mon frère, avec qui, finalement, je n'ai presque jamais parlé. Il me semble être à peu près dans la même situation que j'étais il y a six ou sept ans, à savoir officiellement de gauche, et néanmoins assez “réactionnaire” : dès que nous abordions un sujet nouveau, et sans que je le pousse, il s'alignait assez naturellement sur ce que je pensais moi-même. Il lui reste à “faire le saut”.

– Pour aujourd'hui, ils sont partis en banlieue d'extrême-sud parisien (Limours) chez Pascale Potin, que je me souviens avoir connue il y a environ quarante ans, lorsque nous vivions à La Source, banlieue d'Orléans qui doit aujourd'hui être bourrée de divers et de jeunes-à-guillemets, supposé-je.

– Il n'empêche que toute cette petite famille va rentrer à pas d'heure, puis va repartir demain pour aller chez mes parents. Et ma mère va s'épuiser à préparer deux repas par jour pour sept personnes jusqu'à vendredi. Cela ne parvient pourtant pas à me gâcher la perspective d'un retour à la normale ici.

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