jeudi 31 mars 2011

Février 2011






TROPISME DU CANCER








Mardi 1er

Cinq heures. – Il va vraiment être temps que je me mette sérieusement à ce roman, auquel je n'ai encore pratiquement pas touché aujourd'hui. Le résultat est que je n'ai toujours pas fini le premier chapitre (sur 12) et qu'il ne me reste qu'onze jours pour mener le reste, c'est-à-dire la totalité, à bien. Bref, me voici dans la même situation que pour les BM précédents, soit à pied d'œuvre, ou plus exactement à pied de mur.

– Oublié de noter hier, jour de la pesée hebdomadaire, que l'aiguille de cette saloperie de balance restait obstinément coincée sur 114. Mais enfin, au moins, elle ne continue pas son ascension. Ce qui est normal vu que, depuis deux semaines, j'ai tout de même mis fin aux excès les plus voyants, les plus pondéralement provocateurs. Et puis, il faut bien dire que je n'ai guère envie pour le moment de me lancer dans un véritable régime : il me semble que l'arrêt de l'alcool et celui du tabac forment déjà une contrainte suffisante, inutile de vouloir en faire trop au risque de tout abandonner. Il sera toujours temps de remaigrir (ou plutôt, dans mon cas, de redégrossir) d'ici quelques mois. D'autant que ça, je sais comment le faire, depuis le temps.

– Mes nouvelles lunettes me satisfont pleinement. Je crois que, pour une fois, je ne serai pas contraint de retourner chez l'opticien pour qu'il en ajuste la monture. J'ai mis tout à l'heure deux photos de moi ainsi affublé sur le blog-mère, afin de fournir aux visiteurs habituels l'occasion de se foutre un peu de ma binette post-moderne. Mais, pour l'instant, nulle moquerie – sauf Fredi Maque qui me compare à un adjudant-chef, sans savoir que c'est sous ce grade que mon père a quitté l'Armée de l'Air, il y a… Il y a longtemps, mais je serais incapable d'être beaucoup plus précis. Fin des années soixante-dix probablement. Nous étions déjà à La Ferté, j'en suis sûr, donc après 1975.

– Je viens de commander trois livres chez Amazon : celui de Samuel Huntington, celui de Francis Fukuyama (qui auraient dû être lus depuis longtemps) et la biographie de Frédéric II par Benoist-Méchin, chaudement recommandée par mon jeune commentateur Philippe Lemoine lorsque j'ai signalé que j'allais m'attaquer au livre de Kantorowicz. Livre dans lequel j'avance, mais à petits pas, malgré le grand intérêt qu'il suscite chez moi. D'abord parce que je passe peu de temps au salon, et ensuite parce qu'il y a des passages tout de même assez ardus, en tout cas pour le non historien que je suis, notamment les deux premières parties du chapitre V où Kantorowicz analyse longuement la mutation de la royauté, de son idée et de son essence, sous l'impulsion du souverain. Mais tout cela est d'un très grand intérêt, je le répète, même si, une fois de plus, je me désespère en songeant au peu qu'il va m'en rester une fois le livre refermé.

– Tout à l'heure, alors que nous déjeunions en silence, Catherine et moi, je me suis surpris à penser que si jamais elle mourait avant moi, et que j'aie de mon côté dépassé alors les 70 ans, je me remettrais à fumer (et bien entendu à boire, mais ça quel que soit mon âge) le jour même. Bizarrement, cette idée avait quelque chose de réconfortant. J'ai fini mon saumon et mes spaghettis en m'efforçant de revenir à des pensées un peu moins saugrenues.


Jeudi 3

Cinq heures et quart. – Rien écrit ici hier, et pas plus envie que cela d'y noter quoi que ce soit aujourd'hui. Le BM en route (et si peu en route, en plus !) m'assomme littéralement. C'est à chaque fois un peu plus pire que la précédente. J'en viens à espérer que la série s'interrompe, de façon à n'avoir pas à décider si je dois arrêter d'en écrire ou continuer jusqu'à ce que mort s'ensuive. Je n'ai même plus le courage de m'amuser à noter chaque soir le nombre de feuillets écrits. Du coup, cette pesanteur de plus en plus grande rejaillit sur mon humeur, laquelle vire au grisâtre. On ajoutera à cela le retour de Ludovic pour une durée indéterminée, avec le surcroît de bruit et d'énervement que cela entraîne infailliblement et l'on s'étonnera avec moi du miracle qui fait que je n'ai noté aucune augmentation de mon désir de fumer ou de boire.

– Pendant ce temps, une poignée de commentateurs, sur le blog-mère, se livre à une guerre de tranchées version bac à sable. Il est vrai qu'en mettant en ligne un extrait de billet d'Hervé (XP), toujours assez provocant dans sa manière, je me doutais bien que j'allais réveiller les démons dormants : ça n'a pas manqué. Même CSP a débarqué, ce que je trouve tout de même gonflé de sa part, lui qui désormais censure systématiquement sur son blog les plus anodines de mes interventions. Et, là-dessus, un mail personnel de Carine, toujours à la limite de la paranoïa active, pour me reprocher ceci, me faire grief de cela, m'adjurer de prendre position contre celui-ci ou pour celui-là – pendant que je tente de plus en plus pesamment d'écrire un feuillet derrière l'autre, en déprimant de n'en être encore que là. Je ne lui ai même pas répondu : comme cela elle paranoïera pour quelque chose. Je l'aime bien, le pire, et nous sommes très souvent en accord sur la plupart des sujets-qui-fâchent. Mais je n'ai ni le temps ni le goût de lui rendre perpétuellement des comptes.

– Petit mail du père Benoît me demandant si, par hasard, je songerais à écrire des choses un peu plus "chastes" que les BM, de façon à ce qu'il puisse me lire. C'est Catherine qui a eu l'idée de lui envoyer les différents romans de L'Empire des Sectes, ma collection quasiment morte-née (faute de lecteurs en nombre suffisant) de 1997-1998. Je vais le faire dès la semaine prochaine, mais en "zappant" les trois premiers. Non seulement parce que je n'avais pas encore trouvé le rythme, il me semble, mais surtout parce que, sous l'influence de Villiers, j'y avais introduit un certain nombre de scènes de cul, certes plus light que dans un BM de facture courante, mais tout de même trop raides pour lui être envoyées.

Du coup, je me suis mis à relire le n°4 de la série, Les Assassins de Jean-Paul II. Ça ne casse pas trois pattes à un canard, mais il me semble que mes personnages récurrents ne sont pas trop inconsistants et que le ton de l'ensemble est plutôt agréable, dans le genre superficiel qui est celui de la littérature de gare, dont la base reste le cliché, tout de même. M'est alors venue l'idée que, à mes moments de liberté, c'est-à-dire entre deux BM, je pourrais en retranscrire quelques-uns dans l'ordinateur, puis les publier sur un blog que je créerais spécialement à cet effet. Je crois qu'une chose au moins pourrait amuser mes lecteurs d'aujourd'hui, et ce sont les restes de “bonne pensée progressiste” dont j'étais encore affligé il y a douze ou treize ans. Ou, en tout cas, que je me suis cru, alors, tenu d'injecter – à petites doses heureusement – dans ces dix romans. D'un autre côté, quelques passages sur la religion, le sacré, etc., me font dire que, sans en avoir encore conscience, j'avais déjà cessé d'être de gauche à cette époque. On verra si j'ai le courage d'en recopier au moins un – je pencherai a priori pour celui dont le viens de parler (écrit à Audierne en septembre 1997, je m'en souviens fort bien : durant deux semaines, je travaillais le matin et nous nous donnions quartier libre l'après-midi, Catherine et moi) ou celui qui se passe dans les Ardennes, une histoire de centrale nucléaire. En fait, il faudrait d'abord les relire tous les sept, puisque je persiste à penser que les trois premiers n'étaient pas “mûrs”.


Samedi 5

Huit heures. – L'heure n'est plus à la rigolade, plus question des feuillets SLP ou SLO. Cette fois, je crains que le front BM ne soit bel et bien enfoncé. J'ai beau m'éperonner les flancs jusqu'au sang, je ne parviens pas à produire plus de dix pages par jour, et avec la sensation d'avoir gravi trente Éverest. Le résultat est évidemment consternant : soixante feuillets sont écrits, il en reste dont au strict minimum 165 ou 170, et seulement six jours pour les faire. Ce qui veut dire plus de 25 quotidiennement à compter de demain, alors que je n'ai été capable de dépasser les quinze qu'une seule fois depuis le début. Ce qui veut dire que je vais encore avoir une semaine de retard vis-à-vis de l'éditeur, en mettant les choses au mieux.

En plus, tout cela me coûte une énergie folle et sécrète un ennui dont on n'a pas idée (quand je dis “on”, cela veut dire tout le monde y compris moi…).

Encore une fois, le seul point positif de l'affaire est que, malgré l'accablement qui m'étreint (accablement tel que je ne suis pas venu écrire ici depuis deux ou trois jours), à aucun moment l'envie de fumer n'est venue me tarauder (il n'aurait vraiment plus manqué que ça !). Mieux : j'ai l'impression que dès que je m'installe à ce bureau, je me déconnecte totalement du tabac, je n'y pense pas une seule fois tant que je reste devant le clavier. Et c'est heureux car, dans le cas contraire, j'aurais vite fait d'attribuer ma “stérilité” BMienne au sevrage ; et, naturellement, la tentation d'aller racheter des cigarettes serait sans doute grande.

De fait, je dois dire que je suis arrivé à une sorte de palier où le tabac ne se rappelle à mon bon souvenir que trois ou quatre fois dans la journée, et sur un mode tout à fait mineur, pour ne pas dire badin. En réalité, si le BM était fini et que je n'avais que le tabac pour venir me pourrir l'existence, celle-ci serait fort douce.

– En fin de matinée, comme Catherine le prévoit depuis le début, le chien de poche de nos nouveaux voisins (ceux du verger ou, si l'on préfère : les du Verger) a trouvé un trou à sa taille dans le grillage et il est passé chez nous. Le problème est qu'il a d'abord fait un détour par le champ des voisins de derrière où il a terrorisé une poule, laquelle est également passée chez nous, je ne sais trop comment (en voletant par dessus le grillage je suppose). Comme Ludovic est sorti de la maison (et moi de la Case) pour voir à quoi correspondaient ces cris rauques que l'on entendait, les trois chiens ont fait irruption dans le jardin en même temps que lui et se sont mis à courir, qui après ce nouveau petit chien, qui après le gallinacé. Finalement tout le monde s'en est tiré sain et sauf.

Le plus étonnant est ce qu'a trouvé Catherine (rentrée dans l'intervalle) près de notre haie, une fois que tout a été terminé : un œuf tout chaud. J'ignorais que les poules pouvaient pondre de trouille, comme les humains pissent.

Depuis deux jours, j'ai abandonné tous livres sérieux pour me replonger dans la lecture des dix romans de L'Empire des sectes, ce qui est complètement crétin. Mais c'est la faute au père Benoît. Et je continue à me demander si je ne vais pas ouvrir un nouveau blog pour en mettre un ou deux en ligne. Ce qui signifierait les retaper entièrement avant : beaucoup de travail pour pas grand-chose, je le crains.


Dimanche 6

Huit heures. – Une douzaine de feuillets aujourd'hui. Avec un peu moins de peine qu'hier, certes, mais il n'empêche que, ce (peu) faisant, j'ai encore accru le déficit. J'ai à peine dépassé les 70 pages, ce qui veut dire moins du tiers du livre. Et il me reste en principe cinq jours pour le terminer, ce qui impliquerait 30 feuillets par jour et sans la moindre défaillance : impossible.

Le pis est que je ne fais rien d'autre de ma journée. Rien. Si ce n'est relire vaguement et en diagonale les dix volumes de L'Empire des sectes, comme une espèce de débile. Avant, le soir, d'aller m'abrutir devant la télé des quatre à cinq heures d'affilée. Je me demande si je ne serais pas en train de filer un mauvais coton.

(Et voilà que surgit, précisément maintenant, l'envie d'une cigarette… Et le “à quoi bon” de l'ancien fumeur qui aimerait bien replonger. (Mais le temps de l'écrire et l'envie a passé.))

Rien d'autre.


Lundi 7

Huit heures moins le quart. – Douze feuillets écrits et l'impression d'y avoir passé la quasi-totalité de la journée, alors qu'en principe mon allure de croisière est de cinq ou six feuillets à l'heure. Que dire de plus ?

– Continué à lire (rapidement tout de même…) les Empire des sectes. Me voilà rendu au dixième et dernier volume (Le Guérisseur assassin : mauvais titre) et je vais pouvoir me remettre à des choses intelligentes et écrites dès demain. En tout cas à essayer car, vu mon état d'abrutissement général, je ne suis pas certain de comprendre grand-chose à quoi que ce soit.

– Encore des empoignades bloguesques aujourd'hui, notamment entre quelques Ruminants et moi. Ils me font rire, les B.mode, les Lediazec et autres, qui s'offusquent bien haut de ce que j'ose traiter leurs majestés gauchissimes d'antisémites, eux qui distribuent des points de racisme à tour de bras depuis toujours, afin d'étouffer dans l'œuf toute velléité de contradiction.

Et, une fois de plus, le B.mode en question s'est offert le ridicule de clamer qu'il ne mettrait jamais plus les pieds sur (dans ?) mon blog, comme il l'a déjà fait au moins cinq fois et en revenant toujours, bien entendu.

Toujours chez les Ruminants en question, le plus répugnant d'entre eux, à mon sens, le plus faux (mais heureusement le plus vieux…) se livrait aujourd'hui à un exercice d'admiration pour Édouard Glissant ; lequel, en sa triple qualité d'Antillais, noir et de gauche, ne pouvait bien sûr que soulever l'enthousiasme de ce gredin d'arrière-Bretagne. Pour illustrer ses petites bavocheries, il donnait à lire ceci, de Glissant :

« La Peur. Durant les trois mois (une éternité) qu’ils furent sur l’infini de l’océan, ces marins connurent l’ambiguïté ; ils connurent que le Nord, asile de l’aiguille, est double. Que ne souffrirent-ils pas ? L’homme sur la mer paie tribut à ses attaches séculaires, à son tranquille établissement. La peur ennoblit ce qui est vénal, et peuple la mer de cathédrales étincelantes. C’est l’ascèse. Elle rend digne d’un sable nouveau cela qui n’est d’abord que ténèbres entre la Demeure et la Connaissance : l’inépuisable Voyage.

Je ne sais si la boursouflure creuse et la métaphore pontifiante sont l'apanage des poètes antillais, mais ce Glissant-là – que je n'ai jamais lu, je l'avoue – me semble, au vu de cet extrait (bien court certes, et peut-être très mal choisi par le vieil hirsute), digne de Césaire, dans ce domaine. Ils sont peut-être bien les maîtres du style “je ne dis rien mais qu'est-ce que ça fait comme bruit !”, que j'ai personnellement beaucoup de mal à supporter. Mais sans doute que je dis tout cela à cause de mon racisme haineux et frénétique…


Mardi 8

Huit heures. – En principe, si j'avais travaillé, depuis le début de ces vacances qui se terminent, à petites étapes journalières d'une quinzaine de feuillet, le BM serait terminé, relu et expédié par la voie des airs ou des songes jusque dans l'ordinateur de Marie-Thérèse. Il n'en serait plus question et, demain, je m'éveillerais avec la légèreté joyeuse de l'écrivain en bâtiment libre de tout mur à élever. Au lieu de ça, j'ai cet après-midi péniblement doublé le cap de la centième page, ce qui veut dire qu'il m'en reste au minimum 130, à l'extrême rigueur 125, à écrire à partir de samedi. Je vais donc être non seulement en retard mais enchaîné à ce bureau pour encore deux week-ends. Et dans l'impossibilité de m'en prendre à qui que ce d'autre que moi-même.

– Bon numéro de Causeur, ce mois-ci, avec une longue et bonne interview de Finkielkraut, colonne vertébrale du dossier consacré à La République des indignés – suite, évidemment, au petit opuscule grotesque de Stéphane Hessel.

– Demain, donc, retour à Levallois après plus de deux semaines d'absence. Retour assez calme puisque Brice est en vacances, mais enfin je ne peux pas dire que j'y aille en chantant et d'un pied martial. J'ai rendez-vous à trois heures avec le docteur Letertre, ma dermatologue : l'espèce de champignon eczémateux (ou d'eczéma champignoneux) qui proliférait entre les orteils de mon pied droit a parfaitement bien résisté aux trois semaines de badigeonnage quotidien qu'elle m'avait prescrit : à elle de trouver mieux demain.

Dans la foulée de ce téléphonage pour prendre rendez-vous, j'en ai pris un deuxième, avec Jobbé Duval et pour mercredi prochain. À peine avais-je raccroché que je me suis souvenu de mon intention de ne pas aller travailler ce mercredi-là précisément, afin de gagner une journée pour le BM. Tant pis. Le courage m'a manqué de rappeler le cardiologue et je me débrouillerai autrement avec mes pages d'écriture.

– Hier, pour une scène du BM, j'ai inventé un petit noir d'une douzaine d'années, très "gavroche", n'ayant pas peur du politiquement incorrect (pour le dire vite) : Abdullah, dit Dudule. J'ai bien envie de le faire revenir dans les prochains. Je suis sûr que sa confrontation avec Géraldine et son petit monde pourrait être amusante. En fait, je pense qu'il a surgi par ricochets, à cause de Charlie (Mohammed-Baptiste-Charles, de son vrai nom…), le fils de l'épicier arabe dans les Empire des sectes, dont j'ai fini de relire le dernier volume à midi. Il faut que je pense à lui (à Dudule) lors de l'établissement du prochain synopsis.


Jeudi 10

Huit heures. – Bon, il va être temps que je songe à arrêter la production de billets islamofuges et antimmigration. D'abord parce qu'il ne faudrait pas que ça tourne à la monomanie, à l'obsession névrotique, et ensuite parce que ça déclenche aussitôt chez mes commentateurs habituels (plus quelques autres…) des tirs nourris et croisés qui font ressembler le blog-mère à un paysage des environs de Douaumont après une double sortie de tranchées.

Et puis, plus sérieusement, il faut bien se rendre à l'évidence : le dialogue est impossible, inutile, bloqué d'avance. À la lettre, des trentenaires comme Dorham et moi ne parlons pas de la même chose, ne voyons pas les mêmes choses, ne vivons pas dans le même pays. Il est vrai (et il faudrait peut-être partir de là pour essayer de comprendre comment cette fracture s'est installée) que lui n'en a jamais connu d'autre, de par son âge. Son réveil sera brutal et très douloureux, je n'aimerais pas être dans sa peau à ce moment-là.

Il faut que je suspende ces billets également pour me préserver, moi. Parce qu'ils finissent par me plonger dans une grande tristesse dont je finirais par ne plus pouvoir m'extraire, à force. Bien entendu, c'est le sujet de mes billets qui me plonge dans l'affliction, mais le fait d'en parler me contraint à creuser la plaie, si je puis dire, et donc à la rendre encore plus douloureuse.

Finkielkraut avait malheureusement pleinement raison lorsqu'il a dit de l'antiracisme qu'il serait le communisme du XXIe siècle. En effet, ce mot qui au départ avait sa raison d'être s'est transformé en une citadelle d'où ses occupants peuvent mitrailler quiconque sans rien risquer en retour ; ou si l'on préfère il est devenu un étendard de liberté et de justice au nom duquel on réduit, comprime les libertés existantes, on s'arroge le monopole de la justice, et ce faisant on la supprime.

Le pis est qu'à force de taxer tout le monde de racisme, à force d'appeler racisme tout et n'importe quoi, ils vont susciter des vocations, créer des racistes, à savoir de braves gens qui, à la moindre peccadille leur valant le pilori, se diront : « Ah ? c'est ça, être raciste ? C'est seulement ça ? Eh bien alors, oui, c'est vrai, je suis raciste. » Et, de ce fait, la barrière fragile qui existait entre eux et le véritable racisme, le racisme méchant, le racisme d'actes, tombera aussitôt.

Et ça suffit pour ce soir, tout cela me déprime. D'autant plus que l'alternative est chaque jour un peu plus certaine : soit nous nous laisserons mettre à genoux (certains y sont déjà, et de leur propre enthousiasme servile), soit il se produira une conflagration, avec son inévitable cortège : bain de sang, cruautés, injustices, malheurs, mort. Je ne vois aucune autre possibilité à terme – et je souhaite ardemment que ce soit ma seule vue qui soit responsable de cela. Car s'il y a un domaine où j'espère fortement ne pas être lucide, c'est bien celui-là.

Mais comment font-il, bon Dieu, pour ne pas voir que nous vivons une situation sans précédent dans toute l'histoire de l'Europe ? Ceux qui ont étudié à l'école, lu des livres, etc., comment et pourquoi ne voient-ils pas le caractère monstrueusement nouveau de ce qui advient ?


Vendredi 11

Huit heures. – Pas envie. Rien à dire. Le monde m'attriste chaque jour un peu davantage. Ou m'écœure, c'est selon. Le monde me donne envie de refumer.


Samedi 12

Sept heures et quart. – Journée presque satisfaisante sur le front BM : 14 feuillets. Il me reste cinq jours de travail effectif et 110 pages à écrire. Et, pour finir, ce livre sera, tout comme les deux ou trois derniers, rendu avec une semaine de retard. Ce qui, du reste, semble n'émouvoir absolument personne en dehors de moi.

– Les gauchistes (pour le dire très vite) me font rire, et particulièrement ces jours-ci, grâce aux événements de Tunisie et plus encore d'Égypte. Pour eux, toute personne ne cédant pas à leur enthousiasme infantile, à leurs délires de révolution mondiale par propagation microbienne, tout observateur émettant les plus timides et circonstanciées réserves face à ce qui se passe, ceux-là sont immédiatement crédités d'une sympathie innée pour les dictatures, et on décrète qu'ils sont mus par un désir aussi ardent qu'informulé que tout cela s'achève en de sanglantes répressions. C'est-à-dire que, pour leur complaire, il faudrait non seulement avoir les mêmes idées qu'eux, partager leur vision du monde (Dieu nous préserve d'une telle régression intellectuelle et morale !), mais être en outre affligé des tares qui leur sont propres, prendre comme eux nos fantasmes pour des réalités, refaire tous les matins le monde depuis son F2 HLM, faire marcher les populations exotiques comme de petits et dociles soldats de plomb, etc. Quand je pense qu'on s'est offert le ridicule, chez les Ruminants, mes gauchistes témoins au sens que l'on donne à ce mot au pavillon de Breteuil, de me suspecter de n'être pas démocrate (donc pas fréquentable) ! Venant d'ex-staliniens, d'ex-maoïstes, d'ex-à peu près tout de ce qui asservit et tue au nom de l'avenir radieux, de gens qui ont dû applaudir à l'entrée des Khmers rouges dans Pnom Penh, qui adorent toujours la vieille momie de Castro, le clown Chavez (qu'on dirait engendré par l'imagination d'un Valle-Inclàn contemporain), bref qui se sont intellectuellement et moralement roulé dans toutes les fanges rouges du siècle passé, il y a vraiment de quoi rire ou sombrer dans la dépression, c'est selon. Mon caractère me pousse davantage au rire, heureusement.

Et je préfère ne rien dire de l'espoir immonde que l'on sent frétiller chez une Clomani, à l'occasion des événements égyptiens : celui de voir enfin Israël recevoir ce qu'il mérite. Et on comprend très bien quel châtiment elle et ses amis envisagent pour ce pays si scandaleux à leurs yeux, et dont il n'est certainement pas un hasard qu'il s'agisse de la seule démocratie de toute cette région du monde.


Lundi 14

Sept heures vingt. – 21 feuillets faits ! Et, disons-le, sans trop de peine. Les 14 de ce matin notamment se sont écrits quasiment tout seuls. Il serait temps que je me réveille, c'est même pour ainsi dire trop tard, puisqu'il ne me reste que quatre jours de travail et 80 pages à écrire. Il devient vraiment indispensable que je commence à travailler plus tôt, par rapport à la date butoir de livraison de chaque manuscrit.

– Je m'avise qu'il y a déjà quelque temps que je n'ai rien dit du front anti-tabac. C'est qu'il n'y a rien à en dire, dans la mesure où ce front-là semble entré en hibernation : pas d'amélioration sensible, pas de rechute non plus. Juste une longue étendue morne dont j'ai l'impression que je ne sortirai jamais. La certitude attristante de devoir traîner toujours cette vague sensation de manque qui revient me visiter entre trois et cinq fois par jour (il me semble : ce genre de chose est difficile à préciser), durant moins d'une minute à chaque fois. Mais cette apparente immobilité du phénomène est peut-être une illusion. Car, évidemment, comment évaluer, quantifier l'importance des moments où je ne pense pas au tabac ? Impossible, bien entendu. D'autant que, certaines fois, le manque est si fugitif que l'on ne jurerait pas l'avoir réellement éprouvé.

Et puis, par exemple : l'autre soir, juste avant de me mettre au lit, je prends soudain conscience que, pour la première fois depuis le 20 décembre dernier, je n'ai pas pensé une seule fois à fumer durant tout le temps où je suis resté devant la télévision. Bien, mais le fait de réaliser cela ne signifie-t-il pas qu'à ce moment-là j'ai pensé à fumer, justement ?

En tout état de cause, il me reste encore du champix pour plus d'un mois et demi. On verra ce que donne l'arrêt du traitement. D'ici-là, il ne devrait pas y avoir de rechute à craindre.

– Demain, je vais effectuer une journée de travail supplémentaire à FD. J'ai accepté moins pour les 160 ou 165 euros que cela va me rapporter (et encore : en brut…) que pour dépanner les autres rewriters qui, sinon, se seraient retrouvés à trois alors que c'est la plus grosse journée de la semaine et de loin (bouclage). Et ce sera pareil le mardi suivant. Du coup, j'ai prévenu Nathalie que je ne viendrai pas mercredi, car je suis obligé de rattraper cette journée perdue pour le BM.

Sauf que, Catherine a réalisé que, ce mercredi, c'est la venue de l'électricien qui doit nous refaire l'installation (hautement pourrie d'après lui), que nous serons donc privés d'électricité et par conséquent d'ordinateur. Si bien que, ne travaillant pas à FD, je vais tout de même aller à Levallois et faire mes quinze ou vingt feuillets là-bas. Ça devient compliqué, la vie d'écrivain en bâtiment.


Mardi 15

Trois heures et demie. – Je viens de terminer le livre de Kantorowicz sur Frédéric II (passionnant, dense, mais lu de manière trop morcelée malheureusement) et j'hésite sur ce qui va suivre maintenant. Dois-je rester chez le même auteur et lire Les Deux Corps du roi ? Ou bien suivre le même personnage et prendre la biographie de Frédéric II par Benoist-Méchin ? Ou encore partir légèrement de biais en m'attaquant à l'Histoire des croisades de René Grousset ? Choix compliqué par le fait que je devrais bien lire le petit roman hongrois chaudement recommandé par la Crevette – et que Catherine semble avoir bien aimé – mais que j'ai par ailleurs très envie d'aller un peu voir ce qui se trame du côté de Huntington et de Fukuyama. Je pense qu'Huntington a de bonnes chances de sortir vainqueur de ces atermoiements.

– Il y avait bien longtemps que je n'avais pas participé à un bouclage de FD. Apparemment, c'est resté comme c'était “de mon temps” : on se languit pendant des heures à attendre le boulot et, tout à l'heure, ce va être le branle-bas de combat pour espérer terminer pas trop tard.

– À midi, parce que mon désormais traditionnel bento me faisait défaut, je suis allé au Monoprix de la place Georges-Pompidou et j'en suis ressorti avec du saucisson sec et un camembert au lait cru : vertige de l'interdit. Et pour que la transgression soit complète, j'y avais ajouté une plaquette de beurre demi-sel, laquelle fut très largement écornée.

– Tout comme Catherine, et ma mère avant elle, j'ai horreur que l'on racle le dessus des plaquettes ou demi-livres de beurre avec la lame du couteau : il convient, pour m'être supportable, d'en couper verticalement des morceaux en laissant le dessus bien lisse.


Jeudi 17

Sept heures et quart. – J'ai l'impression de délaisser de plus en plus ce journal. Non par manque de temps, par surbooking, mais par désintérêt progressif. Lequel se traduit par une sorte d'impossibilité à trouver des choses me semblant dignes d'y être consignées. Or, si je parcours les mois précédents, je peux constater assez facilement que ma vie n'était pas davantage composée de choses dignes d'intérêt ; et pourtant je les notais bel et bien. Parfois même je parvenais à le faire d'une façon sinon originale du moins amusante. Depuis quelques jours (semaines ?) j'ai l'impression que c'est terminé. Serait-ce un effet secondaire de l'arrêt du tabac ? Je vois mal comment, mais enfin pourquoi pas ? Ou bien la faute de ce BM qui me tombe sur les nerfs à force de ne jamais finir ? On verra si je retrouve le goût de cette auto-narration à partir de la semaine prochaine ou pas. Car, oui, la semaine prochaine, le BM sera ter-mi-né, bon sang de bois !

– Dans le même ordre d'idée, force m'est aussi de constater que je ne lis presque plus. Le livre d'Huntington vient de se payer trois aller-retour à Levallois sans être pratiquement ouvert, ni ici ni là-bas. Mais alors, à quoi occupé-je mon temps ? À rien, je crois. Et le plus étrange est tout de même cette sensation que j'ai de vivre des journées pleines comme des œufs.

Peut-être devrais-je envisager une cure radicale, à savoir : plus de blog. Je veux dire, non seulement geler le mien mais cesser d'aller en lire aucun, durant une période plus ou moins longue. Ne plus conserver que ce journal, une heure par jour. Je pourrais commencer par cesser de fréquenter ceux qui m'énervent et auxquels je réponds, soit en commentaire chez eux soit par un nouveau billet sur le blog-mère : ça n'a pas de sens. Ce qui, concrètement, voudrait dire éliminer de mon horizon les Ruminants, CSP, Céleste, etc. Plus l'intégralité de la blogroll de Nicolas. Je pense que je gagnerais ainsi très facilement deux voire trois heures chaque jour. Ce qui est proprement monstrueux, quand j'y pense.

Eh bien, oui, commençons par faire cela et faisons-le tout de suite.


Samedi 19

Sept heures et demie. – Finalement, je me suis pour le moment gardé les Ruminants – et j'ai bien fait car ils m'ont permis de m'amuser un peu aujourd'hui. J'avais décidé que j'allais les obliger à me censurer, eh bien ç'a pris moins que la journée. Il est vrai que c'était facile car ces gens qui ont tout le temps l'insulte à la babine ne supportent absolument pas la moindre velléité d'ironie à leur endroit : on a l'impression, dès qu'on s'y essaie, de les brûler à l'acide. Bref, l'un d'eux, b.mode, m'ayant dit que j'emmerdais tout le monde et suggéré de bien vouloir retourner d'où je venais, je me suis alors glissé dans la peau d'un immigré clandestin et leur ai tenu le discours qu'eux-mêmes répètent ad nauseam et avec le plus grand sérieux. Je leur ai dit que j'avais autant le droit qu'eux à être sur le blog des Ruminants si tel était mon bon plaisir, que d'ailleurs je les trouvais assez peu accueillants, etc. Puis, la question piégée : de quel droit ils prétendaient me virer de là où j'étais et où je me sentais si bien ? Dans un deuxième temps, cet idiot impulsif de b.mode étant tombé des deux pieds dans le panneau et m'ayant répondu que c'était au nom du droit à être tranquille dans son home sweet home, je m'en suis évidemment donné à cœur joie, parlant de faire tomber les murs-de-la-honte entre les chez-toi et les chez-moi, etc. C'est à ce moment que ses petits nerfs ont craqué et que mon commentaire a été caviardé. Mais j'y retournerai, et dès demain. Pour l'instant, je me délecte sombrement des délires antijuifs de la Clomani, qui serait vraiment une sale bonne femme si elle était un peu moins stupide. Là, sa sottise la maintient du côté des fous inoffensifs : elle croit être armée d'une grenade dans chaque main alors qu'elle a juste un entonnoir sur la tête. Qui lui va bien, d'ailleurs.

– Retour à Wagner depuis quatre ou cinq jours, aussi bien dans la voiture qu'ici, à ce bureau. Je serais incapable de dire ce qui a déclenché cette envie, chez moi qui n'avais pas écouté l'un de ses opéras depuis près de dix ans. (En ce moment, Lohengrin, dans la version de Karajan : les chanteurs ne me semblent pas faire de merveilles, mais l'orchestre est tout simplement somptueux.) Et j'ai très envie, pour demain, du Tristan enregistré par Karajan à Bayreuth en 1952 : là, au contraire, le duo formé par Ramon Vinay et Martha Mödl est absolument électrisant, incandescent – en tout cas dans mon souvenir.

– Dix feuillets de BM aujourd'hui, alors qu'il en aurait fallu vingt au minimum. Il en reste 55 et deux jours pour les faire : marge de manœuvre nulle, donc. J'ai prévu de faire sonner le réveil à huit heures demain afin de tenir la distance : 25 feuillets, pas un de moins.


Mardi 22

Quatre heures. – Ce journal de février va décidément être plein de trous. Il est vrai que, ces derniers jours, le BM a occupé l'essentiel de mon temps et pompé à peu près toute l'énergie dont je dispose. Et puis, à quoi bon venir ici, dans ce journal, pour y consigner le nombre de feuillets écrits et rien d'autre ?

Mais enfin, ce damné bouquin a tout de même vu son achèvement, hier, peu avant six heures du soir. Du coup, respectueux des traditions, je me suis octroyé un apéritif. Je ne l'ai pas pris plus massif qu'avant, mais n'ayant pas bu la moindre goutte depuis un mois (depuis la visite que nous firent les Pluton, en fait), il m'a assommé de belle manière. Et je crains que les quelque 25 feuillets du BM que je suis allé relire après boire ne le soient guère, relus.

– J'ai donc, hier matin, publié sur le blog-mère un article de Robert Marchenoir, qui a suscité un certain nombre de commentaires. Dont celui, tout à l'heure, de Marcel Meyer, l'ex-président du parti de l'In-nocence, qui a clairement invité Marchenoir à venir s'exprimer sur le forum du parti. J'espère qu'il le fera et, en même temps, je doute un peu de la compatibilité d'humeur entre les In-nocents – certains en tout cas – et lui.

– Peu lu, ces derniers temps, décidément bien stériles. Une centaine de pages du Choc des civilisations de Huntington, ce qui est assez maigre.

– Je ne sais pas si j'ai noté ici que j'étais entré dans une nouvelle période wagnérienne : les cent dernières pages du BM ont été écrites aux accents de Parsifal, Lohengrin et Tristan, ce qui ne les a en rien améliorées, hélas. Et mes trajets en voiture ont bénéficié du même environnement sonore. Si bien qu'avant-hier, j'ai commandé chez Amazon une biographie de Wagner ainsi que deux coffrets de CD : le Parsifal de Clemens Krauss et le Tristan de Jochum. Achats très déraisonnables dans la mesure où je possède déjà deux versions du premier (Karajan et Knappertsbusch) et trois du second (Leinsdorf, Furtwängler et Karajan). Du reste, hier en m'éveillant, ma première décision a été d'annuler cette commande : trop tard, elle était déjà plus ou moins en route et donc inannulable, si je puis dire. Je pourrais toujours transférer ces disques dans iTunes puis les renvoyer pour me les faire rembourser, mais je répugne un peu à faire ce genre de choses. C'est pourtant bien tentant…


Mercredi 23

Cinq heures et demie. – Les deux coffrets de Wagner sont arrivés au courrier d'aujourd'hui. Je suis en train de charger Tristan dans l'iTunes. Un Tristan qu'ils ont réussi à faire tenir sur trois CD au lieu de quatre d'ordinaire. Le Parsifal, lui, est resté sur quatre. Et la grosse biographie de Wagner publiée chez Fayard est arrivée également.

– En début d'après-midi, j'ai commandé J'y crois pas ! (quel mauvais titre, je trouve…), l'opuscule qu'Orimont Bolacre, un des quelques membres du parti de l'In-nocence, a commis en réponse à celui du consternant Stéphane Hessel. L'occasion de voir comment écrit ce jeune homme lorsqu'il sort des simples commentaires de forum.

– Le docteur Jobbé Duval, mon cardiologue, n'a pas semblé très impressionné par mon sevrage tabagique. Je trouve qu'il aurait pu se forcer à un peu d'enthousiasme tout de même. Non content de n'en pas montrer, il m'a dit que les dix kilos pris depuis quatre mois (dont deux reperdus d'ailleurs) étaient aussi mauvais pour moi que la fumée, ou presque ! Puis : « Savez-vous que les fumeurs ont cinq fois plus de risques de développer un cancer de la bouche et de l'œsophage, mais que les adeptes de rapports bucco-génitaux en ont eux 34 ? » Moi, du tac au tac : « En somme, la règle serait “ni cigarette ni pipe ?”.» Je le revois vendredi pour une échographie de routine.

Cela dit, il va vraiment falloir que je me remette à la marche quotidienne, même si mes fourmillements aux pieds ne rendent pas celle-ci très agréable. Et puis, resserrer encore un peu plus la vis sur le front de la nourriture pour tenter de redescendre le plus près possible des 100 kilos (contre 111,5 ce matin…). On n'en aura jamais fini, de tous ces petits tracas de l'existence. Sauf quand on en aura fini avec l'existence, bien entendu.


Jeudi 24

Huit heures. – À deux heures cet après-midi, visite chez le docteur Durand, ORL de son état. Elle me trouve une irritation dans la gorge, du côté droit. Plus un autre truc pas normal mais j'ai oublié quoi. En tout cas, elle m'envoie faire un scanner du cou assez dare-dare, en me précisant que « ça peut très bien ne pas être grave ». Ce qui signifie que ç'a de bonnes chances (!) de l'être, grave. Ce serait tout de même comique de choper un cancer de la gorge juste au jour où j'arrête de fumer. Rendez-vous pour le scanner le 8 mars. Pour le moment, je n'arrive pas beaucoup à m'intéresser à l'affaire. Comme si cela concernait quelqu'un d'autre, mais qui serait tout de même moi. Demain, échographie cardiaque avec Jobbé Duval : je ferais mieux d'emménager directement dans un grand hôpital, j'aurais tout mon petit monde sous la main sans bouger de mon lit.

– C'est curieux, il y a à peine dix minutes j'ai pensé à une chose précise que je voulais noter ici, j'avais même prévu de commencer l'entrée du jour par ça… et plus rien.


Vendredi 25

Trois heures. –Échographie cardiaque impeccable, tout à l'heure, au cabinet radiologique de Neuilly, où je vais depuis des années. J'ai bien fait rire le docteur Jobbé Duval en lui expliquant à quoi j'avais occupé le temps séparant mon réveil de mon lever, à savoir me demander si, lorsqu'on m'aurais ôté les cordes vocales suite à mon supposé cancer de la gorge, j'allais me soumettre à cette rééducation qui permet de parler à nouveau, de cette horrible voix métallique qu'avait (et doit avoir toujours s'il n'est pas mort) Dominique Quignon-Fleuret, ancien rewriter de FD, ou bien si j'allais décider que j'avais assez parlé pour ne rien dire comme cela, et donc choisir de rester muet pour le reste de mes jours, c'est-à-dire durant les quelques mois séparant ce cancer-ci de celui, secondaire, qui me tuera. Très sagement, Catherine a suggéré que j'attende un peu avant de prendre ma décision. Elle a raison : je n'ai pas tous les éléments en main.

– Comme chaque fois que je me rends dans cette partie de l'avenue de Gaulle, à Neuilly, grosso modo autour du métro Sablons, je suis frappé par le fait que l'immeuble dont le rez-de-chaussée était occupé par le café-brasserie Les Sablons a été littéralement “soufflé” voici deux ans à peu près. À la place, un gros trou, des travaux qui semblent ne pas avancer bien vite. Et, surtout, ce café qui a tout de même compté dans ma vie (j'y ai bu des litres d'alcool avec des gens de FD, tous disparus de ma vie aujourd'hui, quand ce n'est pas disparus tout court – et c'est là que Catherine nous sommes retrouvés pour passer ensemble cette soirée qui devait décider de tout le reste et d'aujourd'hui) et qui s'est volatilisé aussi proprement que s'il n'avait jamais existé. J'avais déjà eu une sensation du même ordre, rue Hérold à Paris, il y a trois ou quatre ans, en constatant que le Big Buddah, le restaurant tenu dans les années 70 et 80 par mon ami Bernard Leroy-Deval (vietnamien d'origine, comme son nom ne l'indique nullement) avait littéralement disparu ; non pas été remplacé par un autre commerce, mais bien effacé de l'immeuble où il se trouvait, changé en appartement au prix de travaux importants qui en ont fait disparaître toute trace.

– Actuellement, Mère et Fidel Castor doivent être en train de péleriner dans Levallois, où elle a vécu lorsqu'elle était enfant et n'est, si j'ai bien compris, pas revenue depuis plusieurs décennies. La pauvre, elle risque fort de ne pas reconnaître grand-chose, hormis dans les rues qui entourent la mairie. On ne devrait jamais revenir dans les villes que l'on a connues étant jeune; à plus forte raison enfant. C'est pourquoi je ne tiens pas du tout à retraverser Orléans, et heureusement c'est précisément ce que les autoroutes, rocades, etc. nous évitent. Bref, ils doivent me rejoindre ici aux alentours de six heures, peut-être un peu avant si je le puis, et je les ramène à la maison pour le dîner et la nuit. Leur présence nous fournira, outre le plaisir de les avoir avec nous, une bonne excuse pour rompre le jeûne alcoolique et boire du vin. Ce qui me permettra d'arroser comme il convient mon supposé cancer de la gorge.

– Hier, vers midi, j'ai envoyé un petit mail à Nancy pour lui rappeler qu'elle m'avait plus ou moins promis un envoi d'argent le 24 (je n'ai pas eu un sou de GdV le 15, au moment de la traite mensuelle qu'Hachette verse aux éditions Vauvenargues). Recevant sa réponse moins d'une heure après, avant même de l'ouvrir je me doutais bien que cette célérité cachait une mauvaise nouvelle…

Eh bien pas du tout ! non seulement Nancy m'a annoncé qu'un virement venait d'être effectué, mais qu'il était de 3919,99 euros, alors que je me serais satisfait de la moitié. Si bien que, pour la première fois depuis au moins deux ans, Villiers est à jour de ses comptes avec moi. Jusqu'au 15 mars, bien entendu, où il me devra de nouveau 2306 euros et quelques poussières d'or.


Samedi 26

Huit heures. – Je viens de m'apercevoir que, février n'ayant que 28 jours (comme souventes fois il arrive), je n'ai plus que la journée de demain pour relire et corriger la totalité du journal de janvier, avant sa publication lundi. Or, je crois bien me souvenir que je n'ai encore procédé à aucune relecture préalable. Ce qui veut dire que la version publiée sera sans doute très fautive, et ça m'énerve d'avance.

– Sur le front de la santé, rien ne s'arrange, bien au contraire. Mon cancer de la gorge fait de foudroyants progrès, en tout cas sur le plan de mon hypocondrie. J'en étais, tout à l'heure, à suspendre ma lecture de la biographie de Wagner pour examiner la question suivante : dans les jours précédant l'ablation que les hommes de l'art ne manqueront pas de pratiquer sur mes cordes vocales dès que possible, faudra-t-il commencer à parler le moins possible, dans une sorte d'entraînement, ou au contraire babiller jusqu'à plus soif, sachant que ce seront mes ultimes paroles ?

– À propos de “plus soif”, la soirée que les Castor ont passée ici hier a été l'occasion de la rupture de jeûne alcoolique prévue et de libations que je qualifierais volontiers d'excessives – mais sans tomber dans l'fort, comme chanterait Richard Desjardins. Si bien que je ne me souviens plus trop nettement des sujets de conversation abordés en fin de soirée… Soirée par ailleurs tout à fait agréable de mon point de vue, comme toujours avec eux, dont l'équilibre est parfait : Christine bavarde non stop et Jean-Marc beaucoup plus taiseux.

– Revenons à nos maladies, comme ont tendance à le faire tous les vieillards qui se respectent. J'ai l'impression que je ne suis pas près de me débarrasser de ce champignon qui squatte deux espaces inter-orteils de mon pied droit et les eczématise tant qu'il le peut : l'eczéma a repris de la virulence alors même que je suis en plein traitement. Catherine veut que j'aille consulter le docteur Triller, qui est le super-dermato du centre hospitalier franco-britannique de Levallois. Elle a raison, je vais prendre rendez-vous lundi. L'idéal serait qu'il puisse me voir le 8 mars, jour où je dois passer mon scanner de la gorge quasiment en face de ce centre-ci.

– Aujourd'hui, journée de babas cools pour Catherine et moi : ce matin, allant conduire les Castor chez le frère de Jean-Marc, qui vit à 25 km d'ici, tout près d'Ivry-la-Bataille, nous sommes passé à une ferme qui vend ses légumes et ses fruits bios, et où Catherine était déjà allée. Sur place, je trouve le prospectus d'une autre ferme qui fait de l'élevage de porcs en plein air et vend également les produits qui résulte de cet élevage. Nous y sommes allés cet après-midi et, ayant héroïquement résisté à l'appel des pâtés, cervelas et autres boudins, en sommes revenus avec des morceaux de sauté, des chipolatas et quelques tranches de jambon. Lequel jambon est absolument somptueux, mais semblerait très peu appétissant à un jeune gosier de citadin moderne, car, dénué de tout colorant, il a à peu près la couleur beigeasse d'un jambon industriel ayant largement dépassé sa date de fraîcheur. Mais quel goût franc et honnête ! Et quelle texture : l'impression, enfin, de manger de la viande. Je pense qu'ils viennent de se faire deux habitués…


Dimanche 27

Huit heures moins le quart. – Passé l'après-midi à relire et corrigé le journal de janvier, puis à le mettre en ligne. Simultanément, j'ai “gravé” une douzaine de CD pour Christine Castor, à qui j'ai proposé de le faire lorsqu'ils sont venus ici vendredi soir et samedi matin. (J'ai mis des guillemets à gravé car je doute un peu que l'opération ressortisse de près ou de loin à la gravure.)

– Je continue à vivre assez paisiblement avec mon cancer de la gorge supposé. Le côté handicapant de la chose est que, moi qui ai déjà naturellement tendance à procrastiner, je remets encore davantage tout à plus tard, ne prends plus la moindre décision, etc. À quoi bon, en effet, si c'est pour être mort dans six mois ou un an ? Cela dit, il faudrait tout de même bien s'attaquer sans retard au synopsis du prochain BM. Car, en cas de disparition prématurée (mais prématurée par rapport à quoi ?), il ne serait pas mauvais que Catherine ne se retrouve pas trop vite démunie d'argent. Donc, même si la motivation se fait vraiment défaillante, il faudra bien les écrire, ces deux ou trois derniers bouquins.

Je note aussi que les cancers issus de l'hypocondrie sont beaucoup plus virulents le matin au réveil et ont tendance à perdre en gravité à mesure que la journée s'avance en âge. Sans jamais disparaître complètement, toutefois.

Le principal avantage du cancer mortel, me semble-t-il au stade où j'en suis, est qu'il doit rendre tout à fait inopérants les petits tracas médicaux qui nous empoisonnaient jusque-là. Excès de cholestérol ? Et alors ? Fourmillements pénibles dans les pieds et les mains ? Je me marre ! Les artères coronaires qui ont tendance à se boucher sans avertir ? Fume ! Etc. On se dit que, vaille que vaille, tout cela tiendra encore bien jusqu'au coup de massue final. Et l'on envisage très sérieusement, et avec un certain plaisir, de se remettre à boire et à fumer.

– Demain, je suis censé aller (tout seul : Catherine a déclaré forfait) à Paris, dans le quartier chinois du XIIIe afin d'y réaliser quelques emplettes, notamment de la sauce soja Kikkoman (en bidons d'un litre) et plusieurs gros pots de purée de piment. Plus, j'imagine, deux ou trois autres bricoles, que Catherine va m'inscrire sur une feuille de papier et que je vais avoir un mal de chien à trouver dans les rayonnages du hangar à bouffe des frères Tang. Ensuite, la récompense : la grande soupe phò que je vais aller manger au Hawaï de l'avenue d'Ivry. Encore que Ludovic m'a récemment affirmé que, la cuisinière des soupes ayant changé, celles-ci avaient brutalement baissé en qualité. C'est possible car cette femme était déjà derrière son petit comptoir lorsque Bernard Leroy-Deval m'a fait découvrir ce restaurant (toujours bondé à l'époque), vers 1985 : 25 ans de soupe phò, ça mérite bien une retraite.


Lundi 28

Trois heures. – Eh bien, finalement, non. Ce matin, vers dix heures, alors qu'il devenait temps de me préparer à partir pour Paris, une grosse flemme m'a envahi et j'ai décidé que soja et piment attendraient des jours plus propices. À la place, j'ai raconté dans un petit billet pourquoi je préférais rester à la maison que d'aller faire le mariole dans le quartier chinois du XIIIe. Le pis est qu'à peine la décision prise j'ai commencé de la regretter. En effet, écrivant le billet pour le blog-mère, je me suis mis en tête de trouver, pour l'illustrer, une photo du Hawaï et une autre d'un bol de soupe. Ce qui a aussitôt avivé mes regrets de n'y être pas allé. Et encore en ce moment, alors que j'ai déjà faim malgré un déjeuner de saucisson pistaché de Lyon (celui acheté samedi à la ferme porcine dont j'ai parlé plus haut) aux lentilles tout à fait honorable.

– Dernière pesée du mois : 111 kg. Donc, au total, trois kilos perdus sur les huit ou neuf pris depuis novembre.

– Je l'ai déjà dit mais je le répète : le week-end qui suit la fin d'un BM est vraiment toujours très agréable, car dégagé de tout souci de travail imposé. Celui-ci le serait autant que les précédents, s'il n'y avait ce foutu cancer de la gorge qui m'assombrit quelque peu les humeurs.

(Je viens de trouver un titre possible pour ce journal de février : Tropisme du cancer… Il y aurait aussi : Topique du cancer. À voir.)

À propos de cancer, Catherine a eu longuement mon père au téléphone en fin de matinée. Il a déjà subi trois chimiothérapies, qui se sont d'après lui assez bien déroulées, mis à part quelques nausées passagères et sans trop de violence. Ils doivent partir, ma mère et lui, avec Isabelle et Olivier, la semaine prochaine ou la suivante, j'ai déjà oublié, pour Pralognan, cette station de sports d'hiver où ils ont leurs habitudes depuis de nombreuses années – mes parents, pas Isabelle et Olivier. Nous devrions, Catherine et moi, nous rendre à Sedan à leur retour, en tâchant de “viser” entre deux chimios. Si mon cancer se confirme dans les semaines qui viennent, mes rapports avec mon père risquent de prendre un tour étrange. L'impression d'une compétition macabre, à qui arrivera le premier.

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