lundi 31 juillet 2023

Juillet 2023

 

 

 

 

 

 

RETOUR DE JOYCE, 

ENVOL DE MILAN

 

 

 

 

 Samedi 1er

Dix heures. – On commence ce premier mois d'été – saison maudite, au moins de mon point de vue – avec de la fraîcheur et de la pluie. Mais ni l'une ni l'autre, je gage, ne sera assez puissante pour entamer le dogme des réchauffolâtres, ni même simplement l'érafler.

– Quant à moi, j'entame juillet comme j'ai conclu juin, c'est-à-dire en compagnie de Théodore Dreiser et de sa très volumineuse Tragédie américaine. Pour l'instant, après deux cents pages, nous nous entendons plutôt bien.


Lundi 3

Sept heures et demie. – Hier en fin de journée, j'ai abandonné le malheureux Dreiser peu après  la quatre centième page de sa Tragédie américaine. S'il avait eu la sagesse de boucler son roman en six cents pages, comme tous les écrivains bien élevés, je serais à coup sûr allé au bout de cette histoire qui, pourtant, malgré d'indubitables qualités, ne me soulevait pas d'enthousiasme ; mais l'idée qu'il m'en restait encore plus de cinq cents m'a brusquement découragé ; d'où l'abandon. Ce matin, j'ai donc ouvert La Symphonie des spectres de John Gardner, roman qui, lui aussi, dépasse les neuf cents pages : il doit y avoir un fond de masochisme là-dessous...

– Demain, en début d'après-midi, rendez-vous à Neuilly avec le Dr de Bardies, que je ne quitterai, muni de la tant attendue ordonnance pour de nouvelles lunettes, que pour me précipiter, à cent mètres de là, dans le cabinet du Dr Jobbé Duval, cardiologue de son état, bien heureux que je suis d'avoir réussi à grouper ces deux rendez-vous.

Trois heures. – Je quitte un moment le roman de John Gardner afin de passer une heure ou deux dans le journal de Joyce Carol Oates, année 1982. Première chose que j'y apprends : John Gardner vient de se tuer dans un accident de moto...


Mardi 4

Quatre heures. – Notre triple corvée médicale (deux rendez-vous chez l'ophtalmo plus un pour moi chez le cardiologue voisin) s'est déroulée au mieux : aucun bouchon, deux médecins en avance sur l'horaire, et je suis revenu nanti d'un cœur capable de jouer les prolongations et d'une ordonnance pour de nouveaux verres de lunettes. 

Je suis tout de même assez consterné (mais non, en fait, pas tant que ça) lorsque je constate que, désormais, un aller-retour Neuilly plus deux visites médicales éclairs suffisent à me mettre sur le flanc. Je me fais l'effet d'un Rossinante pour qui l'abattoir serait presque en vue. 


Mercredi 5

Huit heures. – Après un après-midi banlieusard, hier, matinée de courses diverses aujourd'hui ; la plus importante, au moins pour moi, étant la visite chez l'opticien. La bonne nouvelle est que, sauf mésaventure inopinée, nous n'avons plus rien à faire dans la région parisienne avant plusieurs mois. Mais j'aurais bien garde de le dire trop fort...

– Ayant lu les 250 premières pages de La Symphonie des spectres, je me suis dit plusieurs fois, au cours de ma lecture, que, s'il lui venait l'idée saugrenue (saugrenue chez lui) de lire un roman, c'est assurément celui-là que mon ami Pierre de Saint-Flour (vieille noblesse auvergnate) devrait choisir : cette histoire d'un philosophe, professeur dans une université new-yorkaise, assez sur le déclin (sa femme dont il est séparé lui pompe tout son argent, ses deux enfants l'ignorent, il picole un peu trop...), décidant de s'installer tout seul dans une maison antique et réputée hantée du fin fond de la Pennsylvanie dans le but d'y écrire enfin son “grand œuvre”, cette histoire aurait, je crois, de quoi l'intéresser et le faire sourire assez souvent.

Trois heures. – Revu hier soir La Grande Vadrouille, film délicieusement stupide et, par là même, indispensable. Afin de rester à la même époque et de ne pas quitter la Résistance, mais dans un esprit légèrement différent, j'ai suggéré que nous pourrions, ce soir, repiquer à L'Armée des ombres de Melville ; proposition qui fut aussitôt adoptée à  l'unanimité.


Jeudi 6

Sept heures. – J'ai bien dû voir cette Armée des ombres quatre ou cinq fois, ces cinquante dernières années. Eh bien, malgré cela, mon admiration pour ce film fut, hier soir, inentamée. Avec toujours, cependant, cette minuscule réserve que je trouve la scène londonienne inutile et même gênante : non seulement la brève apparition du faux de Gaulle accrochant une décoration (laquelle, d'ailleurs ?) sur la poitrine de Paul Meurisse n'apporte rien au film, mais, tout au contraire, elle aurait plutôt tendance à lui enlever quelque chose. Balzac savait bien, lui, qu'il vaut mieux éviter, tant que c'est possible, d'introduire un personnage réel, historique, dans un récit de fiction parfaitement maîtrisé : loin de l'authentifier, de le renforcer, cette irruption à presque toujours pour effet, paradoxalement, de le rendre moins intense. D'autant plus quand, comme dans ce film, la scène ainsi créée est tout à fait anecdotique voire inutile.

Mais enfin, grand film tout de même.

Midi. – Alors que je cherchais si la saison 2 de The Gilded Age (due au créateur de Downton Abbey) était disponible en dvd (elle ne l'était apparemment pas), je suis tombé sur une série HBO dont j'ignorais l'existence, The White Lotus : j'ai donc commandé la première saison, du reste la seule disponible. Et pendant que j'étais à dépenser de l'argent, j'ai également commandé la première saison de Belgravia, série également due au talent de Julian Fellowes et chaudement recommandée par Michel Desgranges depuis déjà un petit moment.

(Je me rends compte que, pour un lecteur étranger au monde des séries télévisées, le paragraphe qui précède doit être parfaitement inintelligible...)

Quatre heures. – J'ai brusquement décidé, en fin de matinée qu'il me fallait aller sans tarder m'acheter un jean neuf (évidemment neuf, imbécile !). Catherine m'a alors suggéré, s'ils en avaient des noirs, d'en acheter deux, un de chaque couleur, plus une veste légère “pendant que j'y  serai”. Me voilà donc parti pour Vernon, sur les coups de deux heures. J'y allais à reculons, ce qui n'est jamais conseillé dès lors que l'on est en voiture : peu de choses me dépriment davantage que de devoir choisir et surtout essayer des vêtements. Mais puisqu'il le fallait...

Arrivé à l'échoppe, la vendeuse qui m'a pris en charge découvre en même temps que moi que les jeans restant à vendre sautent des tailles 42 à 50 ; donc, pour ce qui me concerne, du trop étroit au trop large : exit les pantalons. Quant aux vestes proposées à ma convoitise, elles oscillent entre le grisâtre et le beigeasse...

Je suis ressorti de la boutique les mains vides, mais l'âme toute guillerette d'avoir échappé au supplice des essayages et réalisé une assez solide économie, ayant finalement décidé qu'on pouvait parfaitement vivre, en tout cas moi, avec un seul jean et une veste vieillotte et un tantinet fatiguée.

Six heures. – Je viens de mettre dans mon petit panier Rakuten – mais sans encore passer la commande... – un coffret contenant les six “Gendarme” de de Funès : la régression intellectuelle bat son plein. Je sais fort bien que, sur les six, seuls les trois premiers sont regardables. Mais comme le coffret ne coûte que 17 euros...


Vendredi 7

Huit heures. – Aujourd'hui, petit accès de réchauffement climatique prévu : 31 d'après “ma” météo, 32 selon celle de Catherine. Nous avons presque toujours cet écart d'un degré dans nos oracles respectifs. Je crois lui avoir, à l'instant, donné l'explication la plus rationnelle et convaincante : « Ton fauteuil est un peu plus au sud que le mien... »

Trois heures. – Le roman de John Gardner que je lis depuis deux ou trois jours a pour titre original Les Fantômes de Mickelsson (soit, en anglais, Mickelsson's Ghosts). Pourquoi, alors, lui avoir donné cet autre titre, grandiloquent jusqu'au risible de : La Symphonie des spectres ? Les éditeurs français m'épateront toujours, avec ce goût si sûr qu'ils ont, en tout cas beaucoup d'entre eux, pour aller toujours et directement au plus mauvais.


Samedi 8

Trois heures. – Superbe pluie d'orage en ce moment même, bienfaisante pour l'oreille et pour l'œil. 

(Et le temps d'écrire la ligne précédente, elle est déjà en train de se calmer, cependant que le tonnerre s'éloigne vers l'est.)

Et soudain... une averse de gros grêlons qui déclenche un vacarme du diable, mettant Charlus en alerte maximale !

Six heures. – Terminé à l'instant La Symphonie des spectres de John Gardner, ample roman hautement recommandable, malgré son stupide titre français. Pour suivre, l'un des deux Anglais qui attendent patiemment sur le coin de la table basse du salon : Ford Madox Ford ou bien John Fowles. Laissons décider la main…


Dimanche 9

Sept heures. C'est finalement Ford Madox Ford qui vient de l'emporter sur son concurrent, et ce pour deux raisons : 1) c'est lui qui tenait le dessus de la pile, 2) après les “pavés” ingurgités ces derniers temps, il m'a semblé reposant d'aborder un roman ne dépassant qu'à peine les 250 pages.

Midi. – Lu environ cent pages du Bon Soldat de F.M.F., en me demandant, à chaque page tournée, ce que je foutais là : poubelle jaune. Avec toutefois la sensation un peu déplaisante que la faute de ce désaccord entre nous m'était entièrement imputable. Comme ce n'est pas, loin s'en faut, la première fois que pareille chose m'arrive, je reste zen...

Quatre heures. – N'ayant plus “en route” de lecture de complément, j'ai décidé, il y a une petite demi-heure, de rouvrir le journal de Samuel Pepys. Juste aussitôt, j'ai été fort surpris d'avoir eu cette idée : d'où avait-elle bien pu m'arriver ?

 

Lundi 10

Neuf heures. – Rigoureusement rien à dire ici pour le moment. Mais comme je viens d'inscrire le jour et l'heure, je me sens comme obligé. (Il y a des jours où je suis bien content de ne pas faire partie des lecteurs de ce journal, moi…)

– Sinon, à l'instant même, j'ai failli acheter Le Carnet d'or de Doris Lessing. Et puis finalement non.

Midi. – J'allais pour extraire de ma bibliothèque “anglaise” le journal de Samuel Pepys quand mes yeux sont tombés par hasard sur celui de Virginia Woolf : c'est elle qui a gagné.

Trois heures. – Décidément, pas de chance avec mes lectures, ces jours derniers : après deux cents pages, Le Mage de John Fowles tournant de plus en plus au fatras onirico-je-ne-sais-quoi, avec en prime d'interminables dialogues filandreux mais se donnant les airs de la profondeur, il a rejoint Ford Madox Ford dans la poubelle jaune, heureusement très accueillante. Je vais me réfugier dans une valeur sûre, me “replier sur mes minima” comme dit Barrès : Joyce Carol Oates.


Mardi 11

Dix heures. – J'ai donc repris, hier, ce roman d'Oates qui s'intitule en français Le Goût de l'Amérique. Spécialement dans celui-ci, on comprend fort bien pourquoi l'écrivain n'est pas tellement en odeur de sainteté auprès des croisées du féminisme : elle est trop intelligente, et surtout trop implacablement romancière, pour ne pas mettre à mal le monde en noir et blanc rigoureusement tranchés de ces âmes militantes. Et forcément, quand on s'efforce de comprendre, de “pénétrer les âmes”, on finit par produire des choses un peu dérangeantes pour les paisibles certitudes, les colères ronronnantes et les routinières indignations de ces femmes-z'en-lutte. Celui ou celle qui s'aventure à introduire dans son panorama du monde les fameuses “nuances de gris” s'expose forcément à la vindicte des amateurs – et surtout trices... – de proclamations vertueuses et de tracts monochromes.

Trois heures. – On sent que le 14 juillet approche à ceci que la Patrouille de France a commencé à tournicoter au-dessus de nos têtes ; certains de ses éléments tout au moins.

 

Mercredi 12

Une heure. – J'apprends à l'instant la mort de Kundera. C'est un écrivain que j'ai lu avec passion autour de ma trentième année (à peu près), que j'ai relu beaucoup plus récemment avec un peu plus de distance (je continue à beaucoup aimer ses premiers romans “tchèques” ainsi que ses essais, mais nettement moins ses romans “français”), et que je relirai certainement un jour ou l'autre. 

Trois heures. – Petit billet-hommage à Kundera sur le blog-mère. Dans lequel je délaie outrageusement les quatre lignes que l'on vient de lire.

Six heures. – C'est curieux, je m'en étonne moi-même, mais depuis quelques heures, je ressens une tristesse vague mais persistante chaque fois que je songe à la mort de Kundera. Une certaine sensation de manque, ou d'appauvrissement, je ne sais trop.

- Je viens d'apprendre, tout à fait par hasard, qu'Aldous Huxley est mort le 22 novembre 1963, soit le même jour que John Kennedy : comme “plan presse”, on peut difficilement faire aussi nul.


Jeudi 13

Sept heures. – Pour se faire une idée de l'œuvre immense de Joyce Carol Oates (je dis immense dans le sens d'énorme : pour ce qui en concerne la qualité, chacun reste libre de son appréciation), il faut imaginer un Balzac écrivant durant soixante ans et non seulement pendant vingt.

Midi. – L'opticienne m'avait fait miroiter l'espoir de recevoir aujourd'hui mes nouvelles lunettes : apparemment c'est raté. Je ne les aurai donc pas avant la semaine prochaine, demain étant férié et la lunetterie n'étant jamais livrée le samedi, Mardi matin, je me rendrai donc chez les Desgranges “à l'œil nu” ou, comme disait mon père d'une façon plus imagée, en “naviguant aux instruments”.

Six heures. – Je me suis montré bêtement défaitiste : il y a cinq minutes, message téléphonique de l'opticienne m'avertissant que mes lunettes étaient prêtes. J'irai les chercher samedi matin, à l'ouverture.


Vendredi 14

Sept heures. – Élodie, fille aînée de Catherine, et Jean doivent officiellement nous arriver de Québec le 5 août prochain. Or, il s'agit là d'une ruse de Sioux (paradoxale, puisque Jean est huron) : en réalité, ils débarqueront ici le 29 juillet, jour anniversaire de Catherine, sous forme de “cadeau surprise”. J'ai déjà réservé, pour ce même soir, une table en bordure de l'Eure, au restaurant Bel Ami de Pacy, que nous pratiquons, très “de loin en loin” certes, depuis plus de vingt ans. 

Évidemment, pour que la surprise en demeure une, il faut que je me montre habile, voire retors, et même de plus en plus à mesure que la date se rapproche...

– Je relis depuis hier La Légende de Bloodsmoor de Joyce Carol Oates, roman qui flirte assez nettement avec le fantastique, pour faire bref. Ce que j'avais oublié, c'est l'espèce de tour de force qui consiste à faire raconter l'histoire par une narratrice dont, au moins dans les deux cents premières pages, on ignore absolument qui elle peut bien être, quels rapports familiaux ou sociaux elle a avec les autres personnages, etc. Mais voici le tour de force : on sent très bien, même si ce n'est jamais dit, qu'il doit s'agir d'une assez vieille dame, toute pétrie des conventions de son époque (le roman se déroule dans les années 1880, quelque part entre le Delaware et la Pennsylvanie...), des préjugés de sa classe, ce qui l'empêche bien souvent de comprendre ce qu'elle relate en toute innocence, mais que le lecteur, lui, comprend, ou au moins subodore. Et c'est toute l'habileté de Mrs Oates, qui parvient à tenir cet équilibre précaire entre le vrai et le faux, l'apparent et le caché, les motifs énoncés par la narratrice et ceux qui agissent réellement en sous-main, sans que le récit ne devienne jamais obscur ni artificiel.

Du reste, est-il si sûr qu'il s'agisse d'une dame ? Et si la narratrice était finalement un narrateur ? Je ne le crois pas... mais le doute est bien là.

(Et pendant ce temps, les avions de la Patrouille de France ont commencé leur ronde au-dessus de nos têtes, s'apprêtant à filer vers les Champs-Élysées (la Patrouille, pas nos têtes…).)

Deux heures. – Finalement, il semblerait bien que la narratrice de Mrs Oates fût un chroniqueur. Ce qui persiste à me chiffonner un peu...

Trois heures. – Non, décidément, plus de doute possible : c'est bien d'une narratrice qu'il s'agit ! J'en suis tout réjoui d'avoir vu juste dès le début...

 

Samedi 15

Dix heures et demie. – Me voilà équipé de lunettes toutes neuves – ce qui est façon de parler puisque j'ai gardé les montures anciennes. La différence de vision “de loin” est suffisamment sensible pour que je m'en réjouisse : je peux de nouveau (à peu près…) lire les panneaux routiers qui se présentent à moi lorsque je roule, ce qui peut toujours être utile.

– Nous avons, hier soir, regardé les deux premiers épisodes d'une série HBO intitulée The White Lotus : pas mal du tout, assez caustique et pas franchement woke, ce qui nous repose des conformistes âneries netflicardes. Elle se déroule à Hawaï, dans un hôtel pour demi-riches qui se croient pleinement riches : d'un côté les clients désœuvrés essayant de se persuader qu'ils vivent un moment “inoubliable”, de l'autre le personnel de l'hôtel, tenu à la gaîté factice et au sourire optimiste en toutes circonstances, même quand ils sont submergés de problèmes, personnels ou professionnels. Réjouissant.

(À noter aussi que cette série comportant six épisodes d'une heure et que le séjour des vacanciers durant six jours, chaque épisode couvre exactement une journée.)

Trois heures. – Terminé à l'instant ma relecture de La Légende de Bloodsmoor. Quelle femme, tout de même, que cette Joyce Carol ! Et surtout quelle romancière ! Un peu impulsivement, alors qu'il m'en reste à relire ici, je viens de commander deux autres romans d'elle : Je vous emmène ainsi que Corky. En les attendant, je vais relire Middle Age : A Romance, que l'éditeur français – Stock, pour ne pas le nommer – a stupidement choisi de renommer : Hudson River.


Dimanche 16

Sept heures. Les petites erreurs, ou “distractions”, des écrivains. Mrs Oates écrit : « [...] ils ne se voyaient plus, un peu comme des taupes dans un terrier. » Les taupes ne risquent pas de se voir dans un terrier, même si on venait à y installer l'électricité, puisque chaque taupe vit rigoureusement seule dans son propre terrier ; sauf, très fugitivement, au moment de l'accouplement, le mâle affrontant alors les dangers du monde de la surface pour aller tirer son coup, la femelle le recevant à domicile et l'éjectant sans cérémonie dès qu'il a terminé sa petite affaire.


Lundi 17

Huit heures. – Catherine a commencé à prévoir les menus qu'elle allait servir (est-ce qu'on sert un menu ?) à Élodie et Jean à partir du 5 août, date de leur arrivée officielle chez nous. Je la laisse faire, évidemment, bien que sachant que l'Indien et sa squaw se présenteront à notre porte le 29 juillet, jour anniversaire de Catherine...

La seule chose qui risque d'être un peu délicate, pour moi, va être, un jour ou deux avant la date fatidique, d'acheter de quoi offrir l'apéritif à nos Québécois sans éveiller les soupçons de l'épouse, Évidemment, je puis toujours dire que c'est pour célébrer entre nous le jour glorieux de sa naissance. Mais elle va trouver que j'achète un peu beaucoup de bouteilles pour deux... d'autant qu'elle-même ne boit plus du tout d'alcool.

Midi. – La façon à la fois drôle et subtilement vicieuse qu'a Joyce Carol Oates de, comme on dit, “ouvrir le parapluie”. Son roman Hudson River est dédié “À mes amis de Princeton, qui ne sont nulle part dans ces pages”. Le parapluie est d'autant plus prudent que le milieu dans lequel elle nous plonge, cette petite ville de l'État de New York, peuplée de nantis, intellectuels ou artistes pour beaucoup, tous impeccablement généreux et de gauche – au moins en apparence –, mais passablement frustrés (les hommes) et névrosés (les femmes), tout cela fait bel et bien penser au milieu universitaire dans lequel Oates a baigné durant  40 ans. Et comme sa dédicace prend bien soin, pour feindre de l'écarter, de nous désigner Princeton, même le lecteur le plus distrait ne pourra manquer de faire le rapprochement : c'est le côté malicieusement vicelard de la chose. On dirait un peu Proust s'évertuant à persuader Robert de Montesquiou que son baron de Charlus n'a rien, mais alors là, vraiment rien à voir avec lui.

Il est du reste étonnant, ce roman, étonnant et réjouissant, dans lequel le personnage central meurt d'entrée de jeu, et dont la mort, tel un virus surpuissant se répandant dans l'air, va suffire à ronger tous les masques, détruire les souriantes apparences et rendre béantes les minuscules failles de toute une communauté, pourtant si béatement satisfaite d'elle-même et se contemplant dans tous les miroirs avec une admiration que la modestie affichée dissimule assez mal. En voici le tout premier paragraphe :

« Est-ce juste ? Vous quittez votre maison de Salthill-on-Hudson, un après-midi chaud et humide de 4 juillet, pour vous rendre à un barbecue (une invitation que vous avez acceptée on ne sait pourquoi, sans en avoir vraiment envie), et vous y revenez quelques jours plus tard sous forme de cendres dans une urne funéraire d'un goût douteux : grosse poudre granuleuse, fragments et éclats d'os qui finiront répandus, dispersés et mêlés au râteau à la terre friable de votre propre jardin. De l'engrais pour mauvaises herbes. »

Quatre heures. – Il m'aura donc fallu attendre d'avoir 67 ans pour découvrir l'existence et la forme du passé simple du verbe “luire” : je luisis, tu luisis, il luisit, etc. Et j'ai beau me le répéter, rien à faire : je continue à trouver que ce “luisit” sonne comme une grossière faute de langue. Pourtant, il se conjugue exactement comme “conduire”, “produire”, “séduire”, etc., qui, eux, ne m'ont jamais choqué en quoi que ce soit.


Mardi 18

Neuf heures. – Journée Desgranges. Cela fait un bout de temps que je ne suis pas allé chez eux, pour cause de double opération oculaire. Environ deux mois, “à vue d'œil”.

 

Mercredi 19

Six heures. – Un blogueur, dont la connaissance de sa langue maternelle n'est pas la vertu la plus saillante, pose cette question en titre de son dernier billet en date : « […] Quel maux est le pire ? » J'ai failli, en commentaire, lui conseiller de se situer d'emblée par-delà le bien et le maux et de ne pas passer trop de temps à cultiver les fleurs du maux… Mais on m'aurait encore reproché de m'acharner sur les plus faibles, de stigmatiser l'ignorance, de nauséabonder toujours dans le même sens, et je ne sais quoi encore d'autre. Alors que, on me connaît, j'aurais évidemment lancé ces plaisanteries en toute innocence ; sans penser à maux.


Jeudi 20

Deux heures. – Délaissant un moment Joyce Carol Oates, j'ai commencé à lire le roman offert avant-hier par Michel, à savoir Snobs de Julian Fellowes, le créateur pour la télévision de Downton Abbey, mais aussi de The Gilded Age et autres Belgravia. Ça s'annonce plutôt bien.


Vendredi 21

Midi. – Nicolas m'envoie à l'instant un sms où figure un titre de presse par lequel j'apprends qu'une gamine a trouvé la mort à Pacy, après s'être fait renversée par une voiture, il y a deux jours. Ce titre précise d'une part que toute la ville est, comme il se doit, “sous le choc” (moins que la malheureuse enfant, qui avait déjà l'infortune d'avoir été prénommée Eden à sa naissance). Il se trouve que nous revenons tout juste de Pacy : je puis témoigner que, parmi les commerçants, leurs clients et les simples passants, personne ne nous a semblé spécialement “sous le choc”. Mais peut-être s'agissait-il d'un choc interne ?

D'autre part, le même titre nous apprenait qu'une e-cagnotte avait été lancée au profit des parents d'Eden : j'avoue avoir un peu de mal à comprendre ce qui pourrait la justifier. Je suppose que cette incompréhension doit être  causée par ma naturelle et nauséabonde sécheresse de cœur...


Samedi 22

Sept heures. – Nous avons, ces trois soirs derniers, regardé une mini-série HBO intitulée Mildred Pierce, excellente en tous points (sauf un...) et portée par une remarquable Kate Winslet. Ce matin, sur le point de ranger ce mince coffret, je m'aperçois qu'une courte phrase a été inscrite sur la pochette : « À vouloir tout avoir, elle finira par tout perdre. » Ce qui revient, en moins de dix mots, à démolir toute espèce de suspense. Je sais bien que les péripéties de l'histoire ne sont pas l'alpha et l'oméga d'une série réussie (ou d'un film, ou d'un roman), mais tout de même...

Pour ce qui est de mon “sauf un” exprimé plus haut, il tient à ce que, dans les deux derniers épisodes, la fille de l'héroïne éponyme devient, quasiment du jour au lendemain, une soprano colorature d'un talent tel que les grands opéras des États-Unis se l'arrachent. Or, il me semble que devenir une chanteuse lyrique de haut niveau demande des années de travail acharné et ne peut, comme ici, advenir sur un claquement de doigts, simplement parce que l'on s'est révélée “douée”. Mis à part ce détail, finalement peu gênant, l'ensemble est pleinement réussi.

Cinq heures. – De Virginia Woolf, dans son journal (3 février 1918) : « J'ai été frappée par l'idée que l'âge ne consiste pas à avoir un point de vue différent, mais à garder le même point de vue, et défraîchi. » Il est à craindre qu'elle n'ait raison...


Dimanche 23

Midi. – Sms d'Élodie pour me dire que Jean et elle sont bien arrivés hier à Saint-Malo, comme prévu... mais en grand secret de Catherine, qui doit toujours les croire à Québec, puisque, officiellement, ils ne sont censés atterrir à Roissy que le 5 août prochain. La tension n'est pas encore à son comble mais “ça s'en vient”, comme ils disent là-bas.

– J'ai lu, hier, une centaine de pages de Je vous emmène, roman de J. C. Oates nouvellement arrivé : il m'a paru suffisamment ennuyeux pour être abandonné, ce qui ne m'était encore jamais arrivé avec elle (sauf pour Blonde, mais c'est un cas tout à fait particulier). J'ai aussitôt enchaîné sur Corky, autre roman de J. C., arrivé par le même colis : il commence beaucoup mieux que son infortuné compagnon de voyage.


Lundi 24

Sept heures. – Le personnage central et éponyme  de Corky fait, par bien des aspects, penser à celui que campe Tom Wolfe dans Un homme, un vrai (A Man in Full) : un “gagnant” dont les bases sont progressivement sapées par les problèmes qui l'assaillent, de plus en plus pressants et nombreux. Sauf que, chez Oates, ces problèmes semblent davantage intérieurs, personnels, que chez Wolfe ; en tout cas après 200 pages lues sur les 750 du roman. Du reste, je me demande si je ne vais pas, juste ensuite, relire le roman de Wolfe.

Une chose remarquable chez Joyce Carol : la plasticité de son style, les différentes “voix” qu'elle est capable de prendre d'un roman à l'autre. Corky est écrit à la troisième personne, il n'empêche qu'il l'est dans une langue abrupte, parfois brutale, non exempte de traits de vulgarité soudaine, c'est-à-dire exactement celle qu'emploierait Jerome Corcovan, son personnage central, s'il racontait lui-même son histoire à la première personne. (Tout cela pour autant que je puisse en juger d'après la traduction.)

– Une devinette que je connaissais mais qui me plait toujours en raison de sa structure même, de son côté “piégeux” : Pourquoi ne faut-il jamais se fier à un avocat juif ?  Là, l'interlocuteur se tend plus ou moins, sentant venir la blague antisémite ; pour un peu, il dirait bien qu'il ne tient pas tant que ça à connaître la réponse. Celle-ci arrive pourtant : Parce qu'il ne faut jamais se fier à un avocat, quel qu'il soit. C'est le déplacement soudain de la cible qui provoque alors le sourire, voire le rire, teinté d'un certain soulagement.

Onze heures. – Plonger dans Twitter, même brièvement et en apnée, c'est découvrir toute une série de mondes parallèles à celui dans lequel on a soi-même l'impression de vivre, et que l'on prend donc, peut-être un peu hâtivement, pour le monde réel. Ainsi, on s'aperçoit que le monde d'un Guillaume C., et de ses semblables, grouille littéralement de fascistes et de néo-nazis prêts à ouvrir des camps d'extermination à chaque coin de rue ; tandis que le monde parallèle d'Élodie J. et de ses sœurs de combat est envahi par des colonnes de mâles en rut (et presque toujours blancs...) qui, bite turgide bien en main, ne pensent qu'à violer sauvagement toute femelle de l'espèce s'aventurant dans son champ de vision. Je suppose que si on arrangeait une rencontre entre ces deux-là, ils tomberaient vite d'accord pour procéder à une sorte de jumelage entre leurs deux univers. Dans l'amalgame ainsi créé, les rues seraient envahies de violeurs qui, tous, arboreraient des tatouages de croix gammée et entonneraient le Horst Wessel Lied au moment de souiller leurs malheureuses victimes.

– Reçu aujourd'hui un virement du Trésor public de 1026 €. J'ai beau en recevoir un chaque année à peu près à la même époque (mais d'habitude plutôt moins important), toujours cette même délicieuse impression d'un véritable cadeau du Ciel, d'une manne imméritée.

– Une demi-phrase dans Corky, dont j'ai souri : « Wolf Wiegler est le genre de type si évidemment célibataire, que même s'il était pédé il ne s'en rendrait pas compte. »

– Dans la mini-série HBO que nous avons commencé de regarder hier soir, Mare of Easttown, Mare est le prénom – ou plutôt le diminutif – du personnage central, superbement interprété par Kate Winslet. À un moment, parce qu'un autre protagoniste venait de lui souhaiter une bonne nuit, good night, Mare, j'ai fait remarquer à Catherine que l'on pouvait tout aussi bien entendre : good nightmare. Dix minutes plus tard, dans le même épisode, un troisième intervenant, qui venait à son tour de lui souhaiter une bonne nuit, se faisait explicitement la même réflexion que moi juste avant lui. L'irrécupérable monoglotte que je suis en conçut aussitôt une certaine fierté, passagère mais bien réelle quoique puérile.


Mardi 25

Neuf heures. – C'est la même chose depuis le début du mois : à mon lever, entre six et sept heures, le thermomètre affiche une douzaine de degrés ironiquement Celsius, avant de monter péniblement à vingt ou vingt-et-un au plus caniculaire de la journée. Tout cela accompagné d'un vent à tendance franchement automnale. En outre, il tombe une petite pluie fine quasiment sans discontinuer depuis hier soir. Heureusement encore que nous subissons de plein fouet un terrible réchauffement climatique : sans lui et son action bienfaisante, ce serait neige, congères et verglas.

– La ville fictive que, dans Corky, Joyce Carol Oates nomme Union City (il en existe un certain nombre de ce nom aux États-Unis, mais apparemment aucune dans l'État de New York), cette ville en bordure du lac Érié pourrait fort bien être Buffalo ; ville que l'écrivain doit parfaitement connaître, ayant grandi à quelques dizaines de kilomètres de là.


Mercredi 26

Sept heures. – En abandonnant (momentanément...) Joyce Carol Oates au profit de Tom Wolfe, j'ai aussi quitté la région des Grands Lacs pour la Géorgie. Avec l'espoir qu'il y fasse un peu plus chaud qu'en Normandie ce matin.

Trois heures. – C'est officiel et définitif : je renonce à comprendre comment fonctionnent les “mutuelles” (je crois bien qu'en réalité elles ne s'appellent pas comme ça : il faudrait demander à VS, qui est une spécialiste de la question), en tout cas la mienne, Henner. Il y a peu, on s'en souvient peut-être, j'ai dû faire changer les verres de mes lunettes, dont j'ai conservé la monture (car qui veut aller loin…). Coût de l'opération : 836 €, soit 418 € par verre.

Première surprise, en quelque sorte liminaire : la Sécurité sociale rembourse royalement 0,30 € par verre, c'est-à-dire rien : comment font les gens qui n'ont pas de mutuelle ?

Seconde surprise, donc : Henner vient de m'octroyer deux remboursements. L'un de 418 €, soit la totalité du prix d'un verre, mais le second de 290 € seulement. Outre le fait que le changement m'aura donc coûté plus de cent euros – je m'y attendais plus ou moins –, j'aimerais quand même bien savoir au nom de quelle logique l'un de mes yeux me coûte de l'argent et pas l'autre.


Jeudi 27

Quatre heures. – Avant-hier, deux morts et un blessé grave lors d'un affrontement au gros calibre dans une rue du quartier de la Madeleine d'Évreux. À première vue, il s'agirait du désormais banal règlement-de-comptes-entre-trafiquants. Personnellement, je n'ai rien contre le fait que ces racailles s'entretuent, je trouve même qu'elles devraient le faire à plus grande échelle. Mais à vingt kilomètres de chez moi, là je dis non…

À cette occasion, humour noir involontaire de Paris-Normandie qui titrait hier (c'est moi qui souligne) : « Fusillade mortelle dans le quartier la Madeleine d'Évreux : les associations locales cherchent leur place. » En effet, c'est sans doute l'aspect le plus préoccupant du problème : que vont faire nos associations lucratives sans but ? Si vraiment ces parasites cherchent leur place, j'm'en vas leur en conseiller une : juste au centre des tirs croisés de kalachnikovs.


Vendredi 28

Dix heures. – Titre curieux chez mes analphabètes d'élection : « Mesurer la présence d'hélium dans des galaxies lointaines pourrait permettre aux physiciens de comprendre la raison d'être de l'univers. » La “raison d'être” implique une ambition, un but. Il est curieux de supposer tout cela à l'univers… à moins qu'il y ait un Dieu pancreator qui se cache derrière les galaxies ? Mais enfin, je ne pense pas que ces sympathiques atlanticoïdaux aient réfléchi jusque-là…

– Demain, double anniversaire. Celui de Catherine, bien sûr, mais également le vingt-et-unième de notre arrivée dans cette maison. Avant cela, ni Catherine ni moi n'avions jamais vécu aussi longtemps dans un même endroit. Il s'en faut même de beaucoup puisque, si je me souviens bien, les précédents records étaient, pour elle comme pour moi, et depuis nos naissances, de six ans. En tout cas, pour ce qui me concerne, la chose est certaine.

Trois heures. – Je viens de (re)descendre à Pacy (nous y étions ce matin pour les courses “officielles”...), afin d'y faire l'emplette de divers vins blancs ainsi que d'un whisky buvable, en cachette de Catherine évidemment. Pour plus de sûreté, je suis allé planquer les dits flacons dans la penderie de la chambre, derrière mes gros pulls d'hiver. Qu'est-ce qu'il ne faut pas faire, tout de même... Je les retiens, les Québécois, avec leurs anniversaires surprises !
 
Six heures. – L'excellente nouvelle du jour est que Kevin Spacey vient d'être totalement blanchi des accusations grotesques portées contre lui. Il s'en tire bien : il aura simplement eu sa carrière détruite. Reste à voir ce que vont pouvoir éructer les viragos de Moitaussi qui, pourtant, ne sont en principe nullement concernées par l'affaire, puisqu'il s'agissait d'histoires de tripotage entre hommes. Mais je sens déjà que l'idée qu'un mâle blanc, riche et célèbre de surcroit, puisse sortir libre d'un tribunal quand il a été accusé d'agression sexuelle, va faire grincer toutes leurs charmantes petites quenottes. 


Samedi 29

Neuf heures. – Anniversaire de Catherine. Élodie et Jean ont prévu de nous arriver aux environs de cinq heures. D'ici là, j'aurai mis mes bouteilles de vin au frigo... avec interdiction faite à Catherine d'ouvrir la porte d'icelui ! Car elle trouverait forcément étrange que j'aie acheté trois bouteilles, alors que je suis censé être le seul de nous deux à boire du vin...
 
Dix heures. – Catherine, sortant de la douche : « Est-ce que je dois m'habiller pour sortir ou pas ? » (Car, pour éviter qu'elle ne préparât un dîner parfaitement inutile pour ce soir, il a bien fallu que je lui dise  m'occuper de tout…). Donc, elle pose sa question. Et moi, après une ou deux secondes d'hésitation, que réponds-je ? Je réponds… oui. On peut difficilement être plus stupide ! J'aurais répondu non, elle n'aurait eu que le mal de se changer une fois Élodie et Jean arrivés, lequel mal n'aurait pas été bien grand, et je brouillais habilement les pistes. Comme dirait ma mère : il y a des fois, je me battrais…

Deux heures. – Catherine ayant émigré vers la Case pour dessiner, ainsi qu'elle le fait chaque après-midi, j'ai pu me livrer à ma tâche essentielle de la journée, à savoir mettre au frais chablis et châteauneuf-du-pape, destinés à apaiser la soif des Québécois lorsqu'ils arriveront – ainsi qu'accessoirement la mienne –, et qui dormaient depuis hier dans le haut de penderie de la chambre. Auparavant, j'avais comme prévu signifié à Catherine mon interdiction formelle d'ouvrir la porte du frigo, sous peine de déclencher les pires calamités (mon côté Barbe-Bleue). Elle a obtempéré et disparu dans son atelier sans demander son reste : c'est dans des moments comme ça qu'on se sent pleinement homme.

– Le traducteur de Wolfe, un certain Benjamin Legrand, m'agace. Pas de manière générale, mais précisément lorsqu'il essaie de rendre en français les particularités d'accent ou de prononciation des divers personnages que Wolfe, j'imagine, a données en anglais : il se plante presque systématiquement. Un exemple.

 Le personnage central, qui aime affecter un certain parler “plouc”, pose cette simple question : « Kèske tu lis ? » Il n'est pas du tout venu à l'esprit ni à l'oreille de M. Legrand que, phonétiquement, “qu'est-ce que tu lis” et “kèske tu lis” sont rigoureusement semblables et que, donc, il ne “rendait” rien du tout ?

Un autre exemple, un peu différent. Le personnage central, Charlie Crocker, est appelé par les employés nègres de son immense plantation “capitaine Charlie”, mais en “bouffant” le premier mot. Je ne sais pas comment Wolfe transcrit leur prononciation mais, dans le français de M. Legrand, cela devient “cap'n Charlie” : je défie qui que ce soit, s'exprimant en français, de parvenir à prononcer ce “cap'n” ridicule. Alors que “cap' Taine” aurait semblé tout naturel ; ou à la rigueur “p'taine”.


Dimanche 30

Huit heures. – Nos Québécois sont arrivés hier, à cinq heures comme prévu ; et la surprise de Catherine a été totale, ce qui était le but de la manœuvre. La soirée au Bel Ami a été parfaite, même si je ne trouve pas que nous tenions là le restaurant du siècle, notamment parce que le temps doux et l'absence de vent nous ont permis de dîner dehors, au bord de l'Eure. J'ai évidemment trop bu, ce qui m'a expédié au lit dès notre retour ici. Ce matin, la gueule de bois ne m'a pas empêché d'être à la boulangerie à sept heures, pour en rapporter baguettes, croissants, pains au chocolat et chausson aux pommes.

Midi. – Il y a une heure, nos Québécois ont décidé de descendre à Pacy pour acheter des cigarettes avec leur Touinego de location. Ils ne sont pas allés plus loin que le bout de notre rue : une roue crevée. En principe, le dépanneur envoyé par le loueur devrai être là demain matin entre sept heures et sept heures et quart. J'ai hâte de voir...

Cinq heures. – Pour rester en compagnie de Tom Wolfe, j'ai commencé à relire Moi, Charlotte Simmons, roman qui, lors de sa découverte, m'avait déçu, notamment par rapport au Bûcher des vanités. Et j'ai, dès les premières pages, retrouvé intact mon sujet d'agacement primordial, dû à l'utilisation systématique, par le fucking traducteur, du passé composé au détriment du passé simple.


Lundi 31

Neuf heures. – Le dépanneur était là à sept heures sonnantes... mais à part regonfler le pneu défaillant, il n'a rien dépanné du tout. En ce moment, nos Québécois doivent être au garage Renault de Pacy, où on doit arranger leur affaire, de façon à ce qu'ils puissent aller jusqu'à Paris. Là-bas, ils devraient échanger leur voiture contre une autre en meilleur état, dans une agence idoine. À moins qu'ils puissent réaliser la même opération à Évreux, l'affaire n'est pas très claire dans mon esprit (ni du reste dans le leur).
 
Onze heures. –  Journal publié avec une journée d'avance, pour satisfaire à un soudain caprice de l'Épouse…

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Remarque : Seul un membre de ce blog est autorisé à enregistrer un commentaire.