jeudi 29 juin 2017

Mai 2017











LE SYNDIC DE FAILLITE









Lundi 1er mai

Sept heures vingt. – Passé la journée avec Kundera et son dernier roman "tchèque", L'Immortalité, dans lequel il m'a semblé que la virtuosité de construction atteignait son point limite, et même le dépassait quelque peu. De plus, à force de vouloir se libérer des contraintes et d'afficher une liberté de plus en plus grande par rapport aux conventions, Kundera  en arrive, un peu paradoxalement sans doute, à sembler ici plus artificiel que, par exemple, dans L'Insoutenable Légèreté de l'être, où, pourtant, cette tendance était déjà à l'œuvre par rapport au Livre du rire et de l'oubli. Demain, j'aborderai La Lenteur, premier roman “français”.

Pendant ce temps, les imbéciles défilaient contre le fascisme-qui-est-à-nos-portes, quelques “antifas” mettaient le feu à un policier et le petit Emmanuel, à grands coups de symboles grossiers et très visiblement électoralistes, tentait de nous persuader que l'antisémitisme est lié exclusivement à l'extrême droite (message en creux : et n'a par conséquent rien à voir avec ces populations si sympathiques qui vont massivement voter pour moi dans cinq jours). La routine…


Mardi 2 mai

Sept heures vingt. – Il commence à être temps que cette élection se conclue : je n'en puis plus, de toute cette épaisse bêtise, docte, satisfaite, péremptoire, vertueuse, qui s'étale partout, et notamment, bien entendu, sur les blogs. Depuis quelques jours, les commentateurs de Sarkofrance (ce que j'appelle la maison de retraite…) se surpassent, dans la prospective échevelée.

– Moi, je continue à lire Kundera, alternant essais et romans, les panachant au fil de la journée. Ses deux premiers romans français, La Lenteur et L'Identité m'ont paru fort décevants ; pis que ratés : anodins (relativisons : anodins par rapport aux sept romans “tchèques” qui les avaient précédés, ce qui est quand même placer la barre assez haut). Le troisième en revanche, L'Ignorance, commence beaucoup mieux. Du reste, je ne pense pas, même si c'est la première explication qui vienne à l'esprit, forcément, je ne pense pas que la cause de cette baisse soit le changement de langue ; c'est plutôt que, comme je le notais plus ou moins hier, en vitesse, Kundera semblait, avec L'Immortalité, être parvenu à l'extrême limite de la voie dans laquelle il s'avançait depuis ses débuts – en l'ayant même quelque peu outrepassée, à mon humble avis. Les romans suivants, nettement plus courts, sont également conçus dans un esprit radicalement différents (empruntant au langage de la musique – il est coutumier du fait –, Kundera lui-même dit, en gros, qu'il est passé des variations à la fugue), et c'est peut-être cette nouvelle forme qui me séduit moins, je ne sais pas trop. Il est possible également que, enchaînant ses livres les uns derrière les autres à une cadence très soutenue, une certaine lassitude soit en train de poindre, dont l'auteur ne serait nullement responsable.

– Dégât collatéral : Kundera m'a donné envie de relire Cent ans de solitude, roman que je n'ai évidemment plus (alors qu'il a traîné dans mes diverses bibliothèques durant au moins trente ans) et qu'il m'a fallu racheter. Comme mes Puissances tutélaires, ce matin, m'avaient fait gagner deux cents euros en à peine plus d'une heure, j'ai commandé le volume la tête haute et le regard plein de défi.


Jeudi 4 mai

Sept heures vingt. – Juste avant le dîner, je suis retombé (page 63 de l'édition Points-Seuil) sur une phrase qui m'avait frappé lors de ma première lecture de L'Homme sans qualités, il y a une vingtaine d'années ; je l'avais même recopiée, et elle avait trôné derrière mon bureau, à FD, durant quelques semaines ou mois. Cette phrase, la voici : « Il n'est pas de plus bel exemple de l'inéluctable que celui que nous offre un jeune homme doué se rétrécissant pour entrer dans la peau d'un vieil homme quelconque ; sans intervention du Destin, par le simple ratatinement auquel il était voué ! » Or, les guillemets dont j'ai entouré la phrase ne sont pas de mon fait : on les trouve bel et bien dans le texte original ; et je suis bien certain de ne pas les avoir indiqués sur mon affichette de l'époque. Ce qui veut dire que ce que j'ai pris durant des années pour une citation de Musil n'en était nullement une – en tout cas ne pouvait lui être attribuée avec certitude – mais seulement une exclamation d'Ulrich, son “homme sans qualités” ; ce qui, bien sûr, n'est pas tout à fait la même chose, surtout quand on sait que tout le roman baigne dans une ironie diffuse, parfois à peine discernable. Le romancier était-il “solidaire” de la remarque de son personnage ? Ou, au contraire, ne l'a-t-il notée que pour prendre ses distances avec lui ? Ou encore un peu de ceci et un peu de cela ? Cela me reste, au moins pour l'instant, tout à fait indécidable.

– Ma lecture de Musil, déjà difficile en soi, a été brusquement parasitée par une sorte d'irruption de mes Exilés, auxquels pourtant je pense de moins en moins, étant pratiquement assuré de ne jamais les écrire. Mais, là, la pulsion était si encombrante que j'ai dû interrompre ma lecture pour noter ce qui s'était mis à tournicoter dans mon esprit, et en particulier une phrase qui a surgi pour ainsi dire tout armée, telle Athéna du crâne de Zeus (l'auteur de ce journal ne souffre pas d'un excès de modestie : c'est déjà ça).

– J'ai dû regarder environ vingt minutes du débat d'hier soir, et encore : par quatre ou cinq tranches de quelques minutes. Il m'a semblé (comme à la plupart des commentateurs, ai-je pu constater ce matin) qu'Emmanuel Macron était assez mauvais, sonnant le creux les trois quarts du temps ; mais il finissait par paraître bon tant, en face de lui, Marine Le Pen était d'une nullité pénible, adoptant systématiquement un ton faux, des postures déplaisantes, etc. J'ajoute que, ayant résolu de m'abstenir dès le soir du premier tour, cette constatation m'a laissé tout à fait serein ; d'autant plus que, face aux gesticulations résistancielles de nos petits antifascistes de jeu vidéo, je sais sans le moindre doute, également depuis le soir du premier tour, que Macron est d'ores et déjà le prochain président. (Je vais avoir l'air malin, lundi matin, si c'est Mme Le Pen qui a passé la ligne d'arrivée…)


Vendredi 5 mai

Sept heures cinq. – Décidément, non : la vie est trop courte, et la part qui reste trop petite, pour relire L'Homme sans qualités. On reverra ça au purgatoire, si la bibliothèque de cette espèce de gare de triage est correctement approvisionnée. Pour faire suite, sous l'influence de Kundera qui en dit grand bien, j'ai repris Cent ans de solitude, lu dans ma grande période sud-américaine, c'est-à-dire aux alentours immédiats de l'année 1975. Le roman était arrivé ce matin, à point nommé, et dans l'édition (Seuil) qui est celle où je le découvris jadis (bizarre, cette phrase…).

– Ce matin, visite au Dr D., Ana de son prénom, qui est officiellement devenu mon médecin traitant, ou référent, ou je ne sais quoi d'approchant. Je n'étais pas peu fier de pouvoir lui brandir des analyses de sang pratiquement irréprochables.

– Parce qu'elle en a vu un “trop mignon” cet après-midi à la clinique vétérinaire où elle emmenait Golo (fiévreux et amorphe depuis hier), Catherine est reprise par des envies de chien. Elle a même commencé à écumer un peu les sites de la SPA…


Samedi 6 mai

Sept heures dix. – Pour cause de désintérêt grandissant, et même d'ennui, j'ai abandonné le roman de Marquez aux alentours de sa deux-centième page. Et, du coup, je ne parviens plus du tout à comprendre ce qui a pu motiver mon enthousiasme lors de sa découverte (il est vrai que j'avais 20 ans à peine…), et encore moins les dithyrambes que je puis lire à son sujet, émanant de plumes tout ce qu'il y a de plus autorisées : au sujet de Cent ans de solitude, certains (Pablo Neruda par exemple) n'hésitent pas à convoquer Don Quichotte et Pantagruel, tout de même !

C'est en essayant de discerner ce qui, dans ce roman, pouvait bien motiver l'enthousiasme de Kundera (hors son amitié avec l'auteur…) que je pense avoir trouvé ce qui n'a pas tardé à m'y déplaire. Car, dans un autre domaine, Kundera est aussi un grand admirateur de Fellini que, pour ma part, j'ai bien du mal à supporter. Et je me suis rendu compte que l'explication était sans doute là : il y a en effet un gros point commun entre le cinéaste italien et le romancier colombien, et c'est ce côté laborieusement “féérique”, ce recours systématique et obligé au “merveilleux”, à la “magie”, choses auxquelles je suis décidément rétif. Surtout que Marquez ne recule pas devant les ficelles les plus visibles, poussant la volonté de “faire poétique” jusqu'au kitsch, ou pas loin (ce qui rend, à mes yeux, d'autant plus étonnante l'admiration de Kundera à son égard). C'est par exemple la pluie de petites fleurs jaunes qui tombe durant toute la nuit suivant la mort de l'un des personnages… Au fond, il n'est pas impossible que ce soit justement cette powésie, ce féhérique généreusement dosé, qui explique le stupéfiant succès de Cent ans de solitude. Ça plus le côté fable, à la morale suffisamment évidente pour que tout lecteur ait la fierté de la trouver lui-même, l'allégorie bien soulignée de l'histoire de l'Amérique latine tout entière, résumée par le village de Macondo. Sans parler de la coquetterie consistant à brouiller artificiellement les pistes en donnant les mêmes prénoms à tous les Buendìa mâles, ce qui ne les rend à vrai dire ni plus ni moins intéressants pour cela.

Comme je n'ai vraiment plus la place de conserver les livres que je ne relirai jamais, celui-ci est parti directement à la poubelle au couvercle jaune.


Dimanche 7 mai

Sept heures cinq. – La plupart des bureaux de vote viennent de fermer, je suppose que M. Macron, ce parfait syndic de faillite, doit être d'ores et déjà le prochain président de la République. Au fond, c'est tant mieux : lorsqu'il n'y a plus aucun remède, autant en finir le plus vite possible, dans l'intérêt même du malade. Pour les civilisations non plus, je ne suis pas favorable à l'acharnement thérapeutique.

– Après mon expérience décevante avec Cent ans de solitude, j'ai provisoirement mis un terme à mes lectures romanesques. J'ai attaqué simultanément le Du Pape de Joseph de Maistre et le petit volume de 1739 que m'a offert Michel Desgranges lors de ma dernière visite chez lui, qui relate un certain nombre de causes judiciaires, soit contemporaines (contemporaines de l'auteur, il va de soit) soit un peu plus anciennes mais susceptibles, parce que célèbres, d'attirer le chaland. Il s'agit en fait du quatorzième volume d'une collection qui en comporte je ne sais plus combien : l'avocat qui a eu cette idée, de revenir sur des procès ayant défrayé la chronique, avait trouvé un excellent filon, qui dure encore de nos jours. Pour le moment, je me délecte des mésaventures matrimonio-testamentaires de Mademoiselle de Kerbabu, dont le nom à lui seul m'enchante.


Lundi 8 mai

Sept heures vingt. – Il m'a semblé que commémorer en grande pompe la victoire de nos grands-parents sur le nazisme était cette année tout à fait superflu, dans la mesure où, pas plus tard qu'hier, nous avons de nouveau écrasé le fascisme dans les urnes. (Plat du jour : l'écrasée de fascisme et sa farandole de petits bulletins macronbiotiques.)


Mardi 9 mai

Sept heures. –  La forte déconvenue qu'a entraîné ma relecture de Cent ans de solitude m'a fait regarder avec une suspicion rétrospective un certain nombre d'écrivains sud-américains, des romanciers essentiellement, lus pour la plupart entre 18 et 20 ans et très admirés alors : et s'ils venaient à subie le même rétrécissement drastique que Marquez ? Mais on pourrait aussi imaginer que certains sortent non pas diminués mais encore grandis de cette épreuve. Comment savoir ? Eh bien, en les relisant, évidemment. C'est pourquoi j'ai commandé hier le roman de Vargas Llosa intitulé Conversation à La Cathédrale (devenu dans une traduction plus récente : Conversation à La Catedral, ceci afin de mieux faire comprendre qu'il n'est, dans ce roman, nullement question d'un édifice religieux mais d'un bar portant ce nom, La Catedral). Et, tout à l'heure, j'ai acheté un gros volume d'Alejo Carpentier, que j'ai choisi parce que, sur les quatre romans qu'il propose, se trouve Le Partage des eaux, livre qui m'avait fort impressionné il y a quarante ans, notamment par son espèce de luxuriance profuse (si je me souviens bien, cela va sans dire). J'ai failli commander aussi L'Obscène oiseau de la nuit, de José Donoso ainsi que La Vie brève de Juan Carlos Onetti ; puis, je me suis dit qu'il était inutile de se précipiter. En attendant que Vargas Llosa et Carpentier n'arrivent ici, je vais sans doute reprendre Marelle de Cortazar, roman assez bizarre, lu également à cette époque lointaine.

Pour aujourd'hui, je me suis délecté de Moi qui ai servi le roi d'Angleterre, roman remarquable à plus d'un titre de Bohumil Hrabal, dont je tenterai de tirer un billet de blog demain.

– Ce matin, après trois ou quatre jours passés sans manger et à dormir tout le temps, Golo semblait aller un peu mieux, ce qui nous a laissé supposer que les antibiotiques que Catherine lui fourre dans la gueule matin et soir ont commencé à produire l'effet que l'on attendait d'eux.

– Je m'aperçois que je n'ai pas parlé des mésanges bleues qui sont venus établir leur nichée dans la petite maisonnette fixée au mur ouest de la Case. Durant des jours et des jours, comme c'est l'habitude, nous avons vu les parents s'épuiser en aller-retour entre la maternité et le bois voisin afin de nourrir leurs petits. Samedi, brusquement, tout s'est arrêté, si bien que nous en avons très logiquement conclu que les jeunes avaient dû quitter le nid de bon matin. Sauf que l'un des deux parents (ou les deux alternativement) a continué à venir de temps en temps, avec une chenille au bec, jusqu'à l'entrée du nichoir, mais sans jamais y pénétrer. Elle repartait jusqu'au cerisier voisin, revenait, etc., comme si elle cherchait – avons-nous pensé – à attirer hors du nid un ou deux retardataires en l'appâtant avec une “friandise”. Comme ce manège a complètement cessé hier, cet après-midi j'ai grimpé à l'échelle et ouvert le nichoir : tous les oisillons, encore assez loin de leur taille adulte, étaient morts. Évidemment, on ignore pour quelle raison. J'ai bien songé à emporter les petits cadavres à la clinique de Saint-Aquilin pour une autopsie, mais bon.

Pour l'instant, le couple de charbonnières qui a élu domicile dans le nichoir du cerisier continue de nourrir activement.


Jeudi 11 mai

Sept heures et quart. – Rien fait d'autre, hier et aujourd'hui, que de relire le Marelle de Cortazar, ce roman qui ressemble à un grand gymkhana (il s'écrit comment, ce putain de mot ?) : même s'il est loin d'être parfait, s'il sent tout de même son époque (début des années soixante) par son côté “invention formelle”, il m'a semblé qu'il passait fort bien la rampe, contrairement à Cent ans de solitude ; en tout cas, je n'ai ressenti aucune déception par rapport au souvenir que j'en conservais, ce qui n'est déjà pas si mal. Du coup, pour attendre sans trop de hâte Vargas Llosa et Carpentier, j'ai ressorti de son rayonnage le très gros volume Gallimard qui contient la totalité des nouvelles écrites par le même Cortazar entre la fin des années trente et le début des années quatre-vingt : le roman polonais reçu ce matin attendra que la vague latina soit passée.


Samedi 13 mai

Sept heures dix. – Depuis hier, ayant provisoirement abandonné Cortazar et ses nouvelles, je suis plongé dans le volumineux roman de Vargas Llosa, Conversation à La Catedral, qui, à mon sens, après 380 pages sur 620, mérite amplement qu'on lui consacre plusieurs jours, à l'exclusion de toute autre occupation (ce qui tombe bien : je n'ai rigoureusement rien à faire d'autre et m'en porte à merveille).  Deux images me viennent, à propos de sa construction : celle du Big Bang et celle de la tasse de thé proustienne. De quoi s'agit-il ? D'un homme dans la trentaine, Santiago, journaliste de base dans un quotidien de Lima, qui, rentrant chez lui pour déjeuner, apprend de sa compagne que leur caniche a été littéralement kidnappé par les employés chargés de débarrasser les rues de ses chiens errants (pour cause d'une campagne contre la rage dont Santiago est l'un des propagateurs…). À la fourrière, il tombe sur Ambrosio, le géant noir qui, 12 ou 15 ans plus tôt, servait de chauffeur à son père ; c'est la première fois qu'ils se revoient. Après que le journaliste a récupéré son chien, les deux hommes vont prendre une bière dans une sorte de cantine populaire, La Catedral. Ils y passent finalement quatre heures, à se saouler plus ou moins et, imagine-t-on, à évoquer leurs souvenirs. Mais, de leurs propos, l'auteur ne nous dit rien. Le temps qu'ils passent à La Catedral occupe à peine cinq pages et on ne nous parle que des impressions que reçoit Santiago, de l'endroit où il se trouve, des gens qu'il y voit, etc. Après s'être séparé d'Ambrosio, il rentre chez lui avec le chien, et sa femme, mi-ironique, mi-tendre, l'envoie se coucher pour cuver ses multiples bières. Je le répète : tout ce que je viens de relater n'occupe pas plus d'une douzaine de pages.

Mais, de ces quelques paragraphes, les 600 pages suivantes vont jaillir, tel l'univers du Big Bang, telle Combray de la tasse de thé : c'est tout le Pérou des années cinquante qui sort brusquement de ces quatre heures de conversation entre le fils de famille devenu échotier et l'ancien chauffeur tombé dans une semi-misère. Le récit va alors proliférer entre plusieurs lignes, qui s'entrecroisent et s'enchevêtrent, la plupart des personnages appartenant presque tous à au moins deux de ces lignes. Dans de nombreux chapitres, ce sont parfois trois ou quatre événements qui progressent en même temps – presque toujours sous forme de dialogues –, comme les couches d'un millefeuille, l'auteur nous faisant sans arrêt passer de l'un à l'autre, puis revenir, etc.  À noter que ces récits “polyphoniques” ne se déroulent pas forcément à la même époque, et même que deux récits peuvent avoir un personnage en commun… mais pas à la même période de sa vie. De plus, régulièrement, dans de très brèves incises dialoguées, Santiago et Ambrosio surgissent dans tel ou tel récit, pour y préciser une chose mais surtout pour rappeler au lecteur que le temps “réel” du livre est bien ces quatre heures que les deux hommes passent ensemble à La Catedral.

Évidemment, succinctement exposé comme cela (et encore, j'ai simplifié…), cela paraît impossible à lire. C'est tout l'immense talent de Vargas Llosa de faire en sorte que cela ne le soit pas, mais que, à l'inverse, cette façon de briser les lignes, spatiales ou temporelles, renforce encore son roman et le rendent véritablement passionnant. Il faudrait évidemment évoquer le contenu du livre, les multiples personnages qui s'y croisent et s'y entrechoquent, de la dictature militaire qui sert de toile de fond (mais pas seulement), de la lâcheté, de l'abaissement, de la figure du père, etc. Mais ce sera pour un autre moment : là, c'est assez discouru.

Tout de même, une dernière remarque : il est tout à fait possible que la nouvelle traduction, dans laquelle je relis le roman, soit meilleure que l'ancienne, dans laquelle je l'avais découvert il y a quarante ans. Mais je suis au moins certain d'une chose, c'est que changer Conversation à La Cathédrale en : Conversation à La Catedral est une ânerie. Le titre original est : Conversacìon en La Catedral. Il est donc évident que Vargas Llosa a joué sur l'ambiguïté du mot, laquelle était à peu près rendu par la première traduction. Je comprends que le scrupule des nouveaux traducteurs les ait poussé à respecter l'orthographe espagnole de tous les noms propres, y compris celui du boui-boui en question. Mais, en l'occurrence, ils auraient pu mettre un bémol à cette fidélité-là, ce qui leur aurait évité une infidélité bien plus grande, aux intentions de l'auteur, et accessoirement ce titre qui sonne comme une incongruité, une double faute de français qu'un éditeur négligent aurait incompréhensiblement laissée passer.


Dimanche 14 mai

Dix heures du matin. – Il y a une chose que j'ai omis de noter hier (en fait il y en a deux, mais pas du même ordre), à propos du livre de Vargas Llosa. La première c'est que le roman ne s'articule pas autour d'une conversation – celle à La Catedral, entre Santiago et Ambrosio – mais de deux. La seconde concerne toujours Santiago, mais cette fois il dialogue avec un autre personnage appelé Carlitos. Celui-ci est évoqué dès les premières pages du premier chapitre : c'est lui aussi un journaliste “bas de gamme” (il y en aurait d'autres ?), qui se trouve actuellement à l'hôpital, suite à une crise de delirium tremens provoquée par son alcoolisme (quand on l'a “ramassé”,  il courait nu dans la rue en hurlant, à cause des araignées énormes et des scorpions qui le poursuivaient…). Avant de rejoindre sa compagne puis de se rendre à la fourrière, Santiago se promet d'aller lui rendre visite. Tout cela n'est pas très clair (ou bien si un détail crucial m'avait échappé ?), mais je suppose que c'est bien à l'hôpital que se déroule la conversation seconde, et donc après celle qui a lieu à La Catedral.

La deuxième chose qu'il faut souligner, c'est l'extraordinaire puissance vivante des dialogues de Vargas Llosa, ainsi que leur variété suivant qui s'exprime. La troisième partie (sur les quatre que compte le roman) est essentiellement consacrée à un coup d'État manqué (des généraux qui veulent destituer et remplacer le général actuellement au pouvoir : un classique de la politique sud-américaine, au moins en ces époques-là). Tout le récit de ce pronunciamiento raté est fait par des dialogues serrés, entre des personnages multiples : l'effet obtenu est saisissant, on sent le grouillement, l'affolement, les initiatives partant un peu dans tous les sens, chacun tirant à hue ou à dia selon ses petits intérêts personnels, et tout cela dans une parfaite clarté d'exposition. Vargas Llosa s'offre des scènes dépassant les vingt ou trente pages sans que l'intérêt fléchisse à aucun moment, au contraire.

Une sentence prononcé par l'un des personnages (Carlitos, je crois) : « Le journalisme n'est pas une vocation, c'est une frustration. »


Lundi 15 mai

Sept heures dix. – Journée vaguement agitée, puisqu'il fallait préparer le départ de demain matin, aller faire quelques courses, tondre le jardin, emmener Golo chez le vétérinaire pour une piqûre ; tout cela tandis que notre peintre habituel passait portail, rampes et balustrade au Kärcher, avant de se mettre à les repeindre : il en a, en principe, jusqu'à vendredi, jour où nous serons, toujours en principe, de retour de La Baule.

J'ai terminé le roman de Vargas Llosa peu de temps avant le dîner, ce qui m'évitera d'avoir à l'emporter : cela aurait été se charger inutilement car l'expérience nous enseigne qu'on ne lit jamais lors de ce type d'escapade ; en tout cas, ni Catherine ni moi. Néanmoins, comme il est inenvisageable de s'en aller sans lecture, j'ai embarqué le roman d'un Polonais contemporain, dont je suis pour l'instant infoutu de retenir le nom, recommandé par Kundera. Je suis un peu méfiant tout de même car, la dernière fois que j'ai suivi ses conseils, je me suis retrouvé à lire le roman d'un Islandais nommé Bergsson (mais au prénom évidemment impossible, un truc se terminant en ur, avec plein de syllabes avant), qui m'a fermement ennuyé et que j'ai abandonné sans regret à mi-parcours : poubelle jaune. J'espère avoir plus de chance avec mon Polonais.

Pour demain, le départ a été fixé (par moi-même) à huit heures, de façon à arriver à Vitré – escale prévue – aux alentours de l'heure du déjeuner.


Mercredi 17 mai

Cinq heures. – « Mais, bon Dieu, qu'est-ce qu'on fout ici ? » Telle est la question qui m'a sauté à l'esprit, ce matin, en m'éveillant dans cette chambre du Castel Marie-Louise, laquelle et lequel sont par ailleurs tout à fait dignes d'éloges. Cette manie du déplacement, de la découverte, des visites en tous genres, etc. m'est apparue clairement comme stupide, privée de sens et d'objet, en tout cas pour moi. Pourtant, la journée d'hier a été, dans son genre, parfaite. Le voyage s'est déroulé agréablement, sans bouchon automobile ni problème d'aucune sorte, et il faisait un temps estival lorsque nous sommes arrivés à La Baule, quatre heures passées de quelques minutes. La rapide découverte de la ville peu après ne peut même pas être qualifiée de déconvenue, dans la mesure où, trouvant toutes les stations balnéaires laides, je m'attendais à ce que celle-ci le soit particulièrement ; je n'ai donc pas été déçu. Nous avons ensuite pris un apéritif nonchalant au jardin de l'hôtel, en écoutant le bruit des vagues et en observant pigeons et merles picorant la pelouse. Ensuite, le dîner fut sans fausse note aucune, le chablis de chez Fourcheaume pareillement. Et comme, vers neuf heures, il faisait encore jour et très doux, nus retournâmes au jardin pour un digestif, rite auquel nous ne sacrifions presque plus.

Ce matin, le ciel s'était couvert, mais la matinée fut tout de même agréable, occupée par une balade le long de la côte, du Pouliguen à Piriac, en passant par Batz et Le Croisic, où je n'étais jamais revenu depuis le mois de vacances que la famille Goux y passa, en 1964 : inutile de préciser que je n'ai rien reconnu. C'est lorsque nous passâmes les portes de Guérande que tout de gâta, avec l'arrivée d'une pluie qui n'a guère cessé depuis. Quant au ciel, il n'était plus couvert mais franchement emmitouflé. Finalement, alors que, tout de même, nous roulions vers Pornic, que j'avais inscrit ce matin à notre programme, au milieu de trombes d'eau et d'embruns qui ne devaient rien à l'océan tout proche sur notre droite, nous avons décidé que cela suffisait comme ça et que nous allions rentrer à la maison dès demain au lieu de vendredi. Ce qui ne devrait pas nous empêcher de savourer sans arrière-pensée notre dîner de tout à l'heure. Voilà en tout cas une région de France où je ne remettrai plus les pieds, sauf sous la contrainte.


Samedi 20 mai

Sept heures dix. – Jeudi, nous avons fait tout le voyage de retour sous une pluie presque continuelle et souvent battante. Bien entendu, dès le lendemain il faisait de nouveau très beau, ce qui tendrait à prouver soit que Dieu n'existe pas, soit qu'il a décidé d'externaliser son service météo vers une officine particulièrement vicelarde. Cela dit, nous n'en avons pas fini avec les hôtels, puisque, en principe, nous devons repartir pour deux jours dès la semaine prochaine : le carreleur qui doit refaire la terrasse et l'escalier qui y conduit sera là et ses travaux nous interdiront l'accès à la maison durant 48 heures. Cette fois, nous irons au château d'Audrieu, qui m'a eu l'air, “sur le papier”, tout à fait accueillant ; à condition qu'il ait une chambre de libre car,  bien entendu, il ne saurait être question de réserver avant d'être sûr que le carreleur viendra bel et bien, et qu'il nous ait précisé les jours exacts durant lesquels notre absence sera requise.

– J'ai repris mon cycle de lectures sud-américaines avec Le Partage des eaux d'Alejo Carpentier, terminé il y a moins d'une heure, en panachage avec L'Orgie perpétuelle, livre que Mario Vargas Llosa a consacré à Flaubert et Madame Bovary : si le roman du Cubain est aussi remarquable que le souvenir que j'en avais gardé, l'essai du Péruvien est plutôt décevant, au moins dans sa seconde partie ; et comme celle-ci occupe les deux tiers au moins de l'ouvrage…

Je vais dès demain soit descendre vers l'Uruguay (La Vie brève de Juan Carlos Onetti), soit monter vers le Guatemala (Monsieur le président de Miguel Angel Asturias) : ce sera à l'inspiration. Et, il y a quelques minutes, j'ai commandé L'Obscène Oiseau de la nuit du Chilien Donoso ; ensuite, ce sera un retour vers l'Argentine d'Ernesto Sabato et peut-être une pointe vers le Mexique avec Juan Rulfo. Après ça, je crois que je pourrai revenir à des choses moins exotiques : Christine Angot ou Yann Moix, par exemple.

– J'ai aussi distrait un peu de mon temps, ce matin, pour expédier six mille signes à propos d'une chanteuse rousse nommée Mylène Farmer, dont je ne sais même pas si j'ai jamais ouï la moindre ritournelle. Ou bien j'ai oublié.


Jeudi 25 mai

Six heures et demie. – Fichtre ! Je ne pensais pas être resté si longtemps sans venir ici : mauvais signe pour ce journal, si je cesse même de penser à lui…

– Depuis quelques jours (mais pas aujourd'hui pour cause d'Ascension), nous avons ici un carreleur, comme je le signalais lors de la précédente entrée. Il a quasiment fini la terrasse, ne nous laissant qu'un étroit passage permettant d'aller de l'escalier à la porte de la maison et vice-versa. Demain, il doit la terminer, et nous devrons nous livrer à d'autres contorsions, pour accomplir le même trajet, en passant sur les dalles posées depuis hier et en évitant soigneusement les nouvelles venues. Lundi ou mardi – ce sera selon le bon vouloir de Madame la pluie –, il s'occupera des marches, si bien que, alors, nous ne pourrons plus accéder à la maison (ou en sortir s'il nous a piégés à l'intérieur) ; d'où notre départ, lundi matin, pour le château d'Audrieu, retour mercredi dans la journée, en espérant qu'il n'aura pas plu durant nos deux jours d'absence car, sinon, tout sera à recommencer et nous aurons dépensé mille cinq cents euros (estimation sans doute exacte) en pure perte.

À propos d'euros, j'en ai gagné six cents aujourd'hui, en brisant les destins de deux pauvres garçons, tellement insignifiants qu'ils ne valent même pas d'être nommés. De toutes façon, malgré mes agissements coupables, ils se portent au mieux.

– Poursuivi mes lectures latinas avec des bonheurs divers. Si le Cubain Carpentier m'a conquis (ou plutôt reconquis), aussi bien avec son Partage des eaux qu'avec Le Siècle des lumières, Le Recours de la méthode ou encore Concert baroque (et j'attends La Danse sacrale qui devrait arriver la semaine prochaine), j'ai abandonné Monsieur le Président du Guatémaltèque Miguel Angel Asturias au bout d'une centaine de pages ; quant au Chilien José Donoso, son Obscène Oiseau de la nuit m'a découragé en moitié moins. Il me reste encore à tenter ma chance avec l'Uruguayen Juan Carlos Onetti et sa Vie brève. Après quoi, il serait sans doute sage que je revinsse à des lectures plus septentrionales ; peut-être en ne quittant pas encore l'Amérique et en retentant ma chance avec Faulkner : on verra. Si lui aussi m'emmerde, je bouderai un moment et ne lirai plus rien d'autre que les fables de La Fontaine et les Mémoires d'outre-tombe. C'est vrai, quoi…

– Tout à l'heure, à la suite d'une panne de cerveau qui m'a atteint moi-même, Catherine s'est levée de son canapé à sept heures moins le quart en disant qu'elle allait préparer le dîner ; une demi-heure plus tard il l'était, prêt, et nous sommes passés à table ; c'est seulement en nous asseyant que je me suis avisé qu'il n'était pas sept heures et quart mais six heures et quart. Comme les assiettes étaient devant nous et leur contenu fumant, nous avons mangé sans désemparer, comme des gens se situant bien au-dessus des pauvres contingences temporelles.


Samedi 27 mai

Sept heures et quart. – Passé l'essentiel de la journée à plonger avec délices dans le roman d'Onetti, La Vie brève, dont j'ai d'ailleurs rapidement parlé sur le blog, en chute du billet destiné à informer mes innombrables lecteurs de notre départ, après-demain, pour le château d'Audrieu (et il a encore fallu que j'aille vérifier son nom, que je ne parviens pas à me fourrer dans le crâne). Du reste, la chaleur n'incitait guère à bouger excessivement. Elle devrait être semblable demain, mais il faudra néanmoins que je m'agite un peu, ne serait-ce que pour passer l'aspirateur dans la maison, qui a une fâcheuse tendance, avec l'irruption de la chaleur, à se transformer en cimetière de mouches, guêpes, et autres insectes volants malaisément identifiables. Je n'y couperai pas, dans la mesure où, avant-hier, en voulant faire la jeune fille et jardiner comme la solide gaillarde qu'elle n'est plus, Catherine s'est fait une sorte de tour de rein qui lui interdit le moindre effort physique, surtout si elle veut être à peu près rétablie pour notre départ, lundi matin. C'est également moi qui ai pendu puis dépendu le linge propre sortant de la machine, activité finalement plutôt agréable, en ceci qu'elle laisse l'esprit totalement libre de ses vagabondages. Mais enfin, il ne s'agirait pas que ça devienne une habitude non plus.

– J'ai reçu ce matin un énorme roman (près de huit cents pages) datant des années 1880, La Régente, dont Vargas Llosa affirme qu'il est le plus grand roman de tout le XIXe siècle espagnol. Ce qui m'étonne c'est de n'en avoir jamais entendu parler, ni de son auteur : il se nomme Leopoldo Alas, et est également connu sous son pseudonyme de journaliste, Clarìn ; deux noms qui ne m'évoquaient strictement rien lorsque je les ai trouvés sous la plume du Péruvien.


Dimanche 28 mai

Sept heures et demie. – Levé à six heures et demie, aspirateur passé à sept heures et quart, pain rapporté de Pacy à huit heures, article de sept mille signes terminé à dix heures et demie : je ne me reconnaissais tellement pas que c'en devenait effrayant, presque malsain. Heureusement, tout est rapidement rentré dans l'ordre naturel, et je n'ai plus bougé une oreille jusqu'à maintenant, me contentant de tourner les pages de La Vie brève, terminé juste avant le dîner et qui est décidément un remarquable livre.

Demain, départ pour Audrieu, à une heure matinale qui dépendra entièrement du carreleur. En gros : si le temps lui permet de travailler et qu'il arrive comme la semaine dernière entre huit heures et huit heures et demie, nous débarrasserons le plancher (ou plutôt la terrasse) dès qu'il sera à pied d'œuvre. S'il tombe de l'eau à notre réveil, nous saurons disposer d'un peu plus de temps, de manière à être à Orbec sur les coups de midi, car j'ai repéré là un restaurant qui m'a eu l'air, “sur le papier”, tout à fait accueillant.


Lundi 29 mai

Six heures. – Nous voilà donc princièrement installés au château d'Audrieu, au milieu d'un parc de 25 hectares (je viens d'aller vérifier dans le guide Relais & Châteaux qui traîne (ou trône) ici), dont le silence n'est troublé que par les piaillements d'oiseaux non identifiés par moi ; mais enfin, il doit bien y avoir quelques merles dans le tas. La matinée s'est passée en vagabondages lents, sans jamais, sauf sur l'extrême fin, emprunter la moindre autoroute ni même voie rapide. Nos deux haltes principales furent, dans cet ordre, Orbec et Saint-Pierre-sur-Dives : deux petites villes charmantes, animées, tout embarrassées de commerces, et où il ferait sans doute bon vivre ; mais il est vrai que nous avons souvent tendance à trouver qu'il ferait bon vivre là  où, précisément, nous ne vivons pas. Toujours est-il que ces deux cités possèdent des églises fort belles, et même imposantes si on les rapporte à la taille de la ville qui les enserre. Celle d'Orbec est en outre d'un plan original, très inhabituel, assez bizarre, mais enfin je n'ai aucune envie de développer.

Sachant que nous allions abondamment sacrifier à Lucullus (langage journalistique de province et d'avant-guerre) ce soir et demain, nous avons sauté le déjeuner, nous contentant d'un sandwich de boulangerie avalé à l'entrée d'un chemin creux, entre un champ de blé et un autre de seigle (céréales nommées parfaitement au hasard, pour tenter d'épater le lecteur citadin, étant entendu que je suis tout à fait incapable de distinguer celle-ci de celle-là, et ces deux de toutes les autres).

Le château d'Audrieu est une assez belle bâtisse, du moins dans son corps de logis principal, datant du début du XVIIIe siècle, avec l'élégante régularité de façade que cela implique. Là non plus je n'en dirai davantage, de peur de passer non seulement pour un cuistre, mais en outre un cuistre inopérant, bien capable, en architecture, de prendre Le Pirée pour un homme. Toujours est-il que, d'un point de vue strictement hôtelier, l'endroit est tout à fait agréable, la chambre, bien que “premier prix”, est étonnamment vaste, meublée avec goût et, il va de soi, parfaitement équipée. Les trois fenêtres donnent sur la cour intérieur et, plus loin, sur les jardins.

Lorsque nous sommes arrivés, vers deux heures, il pleuvait, mais le soleil n'a pas trop tardé à revenir, et nous sommes sortis pour faire le tour du propriétaire, par les sentiers qui sillonnent le bois situé vers la façade arrière du bâtiment principal. Nous voulions aller jusqu'à une colonne que l'on distinguait du château, et de laquelle l'homme aux clés d'or nous avait assuré qu'elle était assyrienne (mais en ajoutant qu'on ne savait pas trop d'où, quand ni par qui elle avait été apportée là). En effet, assyrienne elle est indubitablement. Elle trône loin de tout bâtiment, au bout de ce qui a peut-être été une très large allée rectiligne partant de l'arrière du château, au milieu d'une minuscule clairière incurvée à l'orée du bois, ce qui, vu son origine, produit un effet sévèrement incongru. Durant toute cette assez longue promenade nous avons été suivis par un jeune chat tigré, dont on nous a assuré, au retour, qu'il vivait ici, dans l'enceinte du château, mais qu'il n'était à personne en particulier. Le réceptionniste pense qu'il a dû trouver sans peine “le chemin des cuisines” et qu'il doit être nourri par le personnel qui officie là. Catherine était évidemment toute prête à l'adopter et à le ramener au Plessis, ce qui aurait assurément fait le bonheur de Golo, vu le mal qu'ont en général les chats à se supporter entre eux.

Demain, il est question de retourner à Bayeux, où nous fîmes un rapide passage il y a environ vingt-cinq ans, mais dont ni Catherine ni moi ne nous souvenons d'y avoir vu autre chose que la fameuse “tapisserie” (“la plus grande BD du monde, proclame fièrement le Guide du Routard, avec cet “esprit jeune et décontracté” qui le caractérise si savoureusement). Ce sera à condition qu'il pleuve moins que depuis dix minutes…


Mardi 30 mai

Neuf heures et demie du matin. – Il pleuvinait encore lorsque nous nous sommes levés, vers sept heures et demie, mais, depuis, l'eau a cessé de tomber et le ciel semble vouloir se dégager un peu (on notera la prudence…), si bien que nous n'allons pas tarder à partir pour Bayeux, à une quinzaine de kilomètres d'ici.

Je notais hier que, bien qu'étant une chambre “de petits pauvres”, la nôtre était fort grande et très bien meublée : nous avons appris hier soir, par Georges, le barman (qui s'appelle en réalité Jorge et est brésilien, ainsi que ne l'indique que trop bien son accent), que l'on nous avait en réalité attribué une suite “junior” – appellation répandue mais qui me laisse toujours aussi incompréhensif –, pour le prix d'une chambre simple ; ni lui ni a fortiori nous n'avons été capable de trouver une raison plausible à ce surclassement non demandé, et même pas signalé comme faveur à notre arrivée. En attendant, cette découverte nous a considérablement rehaussés dans notre propre estime.

La table n'est malheureusement pas à la hauteur de l'hôtellerie. Ce n'est pas que nous ayons mal dîné, au contraire ; les desserts notamment étaient dignes d'éloges sans réserve. Mais, pour le reste, les plats donnent l'impression que le chef marie un peu n'importe quoi avec n'importe quoi, au gré de son inspiration, laquelle n'est guère une conseillère sans reproche. Cela donne des plats hautement mangeables, mais dont on ne saisit pas bien le principe directeur, dont on a l'impression qu'ils ne doivent leur existence qu'au hasard du moment et des apparentements fortuits. Cela dit, ça reste d'un assez bon niveau tout de même, et c'est sans déplaisir que nous envisageons de nous y attabler de nouveau ce soir. Comme je le disais hier soir à Catherine : « Pour que tout soit parfait en ce bas monde, il faudrait transplanter le chef du Castel Marie-Louise ici. » Le projet est à l'étude, il suffit juste de faire jouer nos relations occultes mais puissantes (puissantes parce qu'occultes, bien entendu).

Six heures. – Nous n'avons pas eu à déplorer la moindre goutte d'eau aujourd'hui. Il était environ dix heures lorsque nous avons mis le cap sur Bayeux, laquelle fut très vite atteinte puisque fort peu distante. La cathédrale vaut vraiment le détour, comme on dit chez Michelin : nef impressionnante de longueur, d'altitude et d'élégance, avec son premier niveau roman et le reste, au-dessus, d'un gothique presque gracile. En revanche, s'il est vrai que le centre de la ville a été miraculeusement épargné par nos chers alliés de 1944, on en a néanmoins très vite fait le tour. Si bien que, ayant décidé de ne pas retourner voir la “plus grande BD du monde”, nous avons pris la direction des plages du Débarquement, lesquelles se sont révélées fort courues, puisque nous sommes tombés au beau milieu des réjouissances commémoratives du D-Day. C'était plein de touristes internationaux, mais fortement anglo-saxons, et je me suis mis à imaginer à voix haute un personnage de roman, ou de nouvelle, Allemand ayant fait la guerre ici même en 44 (ou son fils, suivant l'époque à laquelle on situe le présent romanesque) et qui, chaque année, reviendrait passer une semaine entre Arromanches et Courseulles, début juin, et s'arrangerait pour se lier avec des commémorants anglais, américains et canadiens, pour leur expliquer avec force détails émouvants comment et combien il avait, à cette époque bénie de sa jeunesse, tué d'envahisseurs venus de la mer ou tombés du ciel. L'idée a beaucoup amusé Catherine. (Laquelle Catherine, pendant que j'écris cela, est en train de se faire tripoter par Mademoiselle Spa, quelque part dans le château ; je devrais la récupérer dans une demi-heure et, ensuite, nous irons dire un petit bonsoir à Jorge et à son ami, Lord Macallan, âgé de 12 ou 15 ans, je n'arrive pas à m'en souvenir.)

Demain, retour au Plessis, avec l'espoir que le carreleur aura terminé ce qu'il avait à faire, et qui a servi d'excuse à notre escapade.


Mercredi 31 mai

N'importe quelle heure. – Cette fois encore, je me livre à une tricherie puérile, puisque ces lignes sont écrites au matin du premier juin et non à la date indiquée. Mais c'est que, notre excursion ayant pris fin en même temps que mai, il eût été stupide d'en reporter le récit au mois suivant. Du reste, de récit il n'y aura pas car il n'y a rien de particulier à noter à propos de notre trajet de retour, si ce n'est que nous avons quitté le château d'Audrieu au milieu d'un assez épais brouillard, lequel a eu la bonne grâce de se dissiper peu après. Nous sommes repassés par les mêmes lieux qu'à aller (Saint-Pierre-sur-Dives, Orbec, Conches-en-Ouche), mais dans l'ordre inverse et sans nous y arrêter puisque nous l'avions fait il y a trois jours. À l'arrivée, deux bonnes surprises nous attendaient. La première était que le carreleur avait terminé son ouvrage ; la seconde, le virement par Lagardère d'une facture de 1400 €, laquelle remontait au mois de janvier et s'était, dans un premier temps, perdue dans les méandres administratifs de cet admirable groupe de presse ; le versement en question étant presque égal à ce que nous avions payé quelques heures plus tôt aux puissances hôtelières et châtelaines, c'est tout juste si nous n'avons pas eu l'impression d'avoir été hébergés et nourris gratuitement durant deux jours, tels d'authentiques migrants. Il y a de pires manières de finir un mois.

jeudi 1 juin 2017

Avril 2017










LE SOURIRE DE KARÉNINE








Dimanche 2 avril

Deux heures. – Hier, nous avions à déjeuner ma mère, Isabelle et Olivier (et leur chien). Au cours du repas (excellente joue de bœuf aux carottes mitonnée par Catherine), je ne sais comment, mais évidemment pas sur mon initiative, la discussion est arrivée sur Le Chef-d'œuvre de Michel Houellebecq et sur moi. Et Isabelle s'est mise à me reprocher, sans agressivité aucune naturellement, d'avoir “oublié Philippe”, notre frère, dans le chapitre 5, celui où Evremont revient dans la maison natale pour une soirée avec son père, sous l'égide de l'ombre de sa mère morte. Isabelle aurait trouvé normal, naturel, que Philippe soit évoqué, puisqu'elle-même y était. J'ai tenté, bien entendu, de lui expliquer que, de même qu'Evremont n'était pas vraiment moi, sa sœur (dont j'ai déjà oublié comment je l'ai prénommée…) n'était pas du tout elle. Je lui ai même précisé que, lui donnant naissance, j'avais pensé non à elle mais à X, femme que nous connaissons tous les deux depuis longtemps. Elle n'a jamais voulu en démordre : j'étais Evremont et elle était sa sœur, il n'y avait pas à sortir de là.

Un peu plus tard, quand tout le monde fut reparti, Catherine et moi revînmes sur cet épisode, en commençant par nous étonner de ce qu'Isabelle tenait si fort à être représentée par ce personnage, d'une part très secondaire, et surtout éminemment désagréable. J'en suis arrivé à la conclusion que son plaisir, ou sa fierté, à se retrouver “dans un livre” était supérieur au désagrément de se voir portraiturée de telle façon peu amène ; et que, du coup, elle s'accrochait à cette identité, dût son amour propre en être un peu malmené.

– Avant leur arrivée, Catherine était descendue avec Bergotte à la clinique vétérinaire de Saint-Aquilin.  Le praticien s'est montré assez peu optimiste. S'il s'agit vraiment d'une épilepsie “simple” le traitement qu'il nous a donné pour elle devrait entraver les crises d'ici une huitaine ou une dizaine de jours. Mais si les crises persistent au-delà de cette date, cela signifiera qu'elles sont provoquées par autre chose, c'est-à-dire très vraisemblablement par une tumeur au cerveau ; auquel cas, évidemment, la piqûre deviendrait inéluctable. En attendant, aucune crise n'a été à déplorer hier, ni cette nuit, ni (pour l'instant) aujourd'hui.


Lundi 3 avril

Midi moins le quart. – Heure assez inhabituelle pour venir ici, mais les circonstances l'exigent. Demain matin, très tôt, notre voisin “de derrière”, qui tient, à Pacy, échoppe d'informatique, va passer et embarquer ce vieil ordinateur dont je me sers quotidiennement, ainsi que le Mac flambant neuf, acheté voilà quelques semaines, et qui n'est pas encore sorti de sa boîte. Le but est qu'il profite de nos quatre jours d'absence pour transvaser de l'ancien vers le nouveau tout ce qui se trouve dans le premier des deux. « Mon idéal, lui ai-je dit lorsqu'il a accepté de se charger de ce travail, serait que, à mon retour, allumant la nouvelle machine, je me rende à peine compte d'en avoir changé. » Évidemment, je doute fortement qu'il puisse en aller ainsi, ce serait trop beau, et je prévois déjà des heures d'irritation et d'abattement (le second faisant généralement suite au premier : je me connais), avant d'être familiarisé avec le nouveau monstre. C'est d'ailleurs pourquoi, à notre retour, vendredi ou samedi, j'ai prévu de rebrancher l'ancien, dans un premier temps, pour écrire aussi vite que possible les deux très longs articles que je dois encore à mes Puissances pour le hors-série consacré à Monaco et à ses princes. Ensuite, il sera toujours temps de me confronter à l'inéluctable.

– Quant à nous, nous quitterons Le Plessis demain matin, sans doute vers dix heures, pour rallier le Berry de Mme Sand, où nous opérerons notre jonction avec Anna et Dominique Pluton, qui, s'ils ne se nomment évidemment pas Pluton, se prénomment en effet comme je viens de le dire. Outre la soirée de demain, nous passerons avec eux le mercredi et le jeudi, avant de reprendre, vendredi matin, eux la route du Sud et nous celle du Nord-Ouest. Pour ce retour, j'ai prévu de remonter par Châteauroux (difficile à éviter quand on est à Nohant), Blois, Châteaudun et Chartres, pour nous changer un peu du chapelet d'autoroutes qui sera notre lot demain. Nous partirons avec l'espoir, assez fortement mâtiné de crainte, que Bergotte ne soit pas reprise par ses crises d'épilepsie durant le voyage. Mais c'est une éventualité dont nous ne sommes pas les maîtres.


Jeudi 6 avril

Cinq heures et quart. – Rien écrit dans ce journal depuis que nous avons quitté la maison. Sans raison particulière, du reste. Je le fais, maintenant, par le biais d’un document Word, sur l’ordinateur de Catherine, la connexion wifi triomphalement annoncée par voie d’affichette sur la porte de l’auberge étant effective environ vingt minutes par jour, et encore : entre sept et huit heures le matin.

Nous sommes donc partis du Plessis mardi, peu après neuf heures. Voyage mal inauguré puisque j’ai commencé par me tromper de route, alors que je suis censé connaître tous les chemins qui conduisent, non à Rome, mais à Dreux puis à Chartres. Heureusement, après ce mauvais départ, le reste se fit sans encombre. Nous arrivions à l’auberge de la Petite Fadette à quatre heures, soit cinq minutes après les Pluton, qui ont profité de cette infime avance, les salauds, pour s’octroyer la meilleure chambre des deux ; ce que j’aurais évidemment fait aussi à leur place ; du reste, elle n'est pas vraiment meilleure, c'est juste qu'elle dispose de deux fenêtres au lieu d'une. Nohant est vraiment un endroit plein de charme, en tout cas en ce qui concerne la place ayant pour centre la petite église romane, et bordée par diverses bâtisses, dont notre auberge et la maison de George Sand. Chambres tout à fait correctes et munies de doubles portes (je le précise pour Renaud Camus, au cas où il viendrait à traîner en ce journal). L’endroit est calme, malgré la route dangereusement proche. Pour le restaurant, que nous avons testé à partir de sept heures, il est correct sans plus ; mais le sancerre blanc et le menetout-salon gouleyent tant qu’ils peuvent, si bien que, la conversation ajoutant ses pouvoir à ceux du vin, la soirée fut réussie en tout point.

Le lendemain, hier donc, nous décidâmes de surseoir aux indispensables visites sandiennes, au profit de l’abbaye de Noirlac, puis de Bourges. La première fut, pour Catherine et moi, une vraie révélation de beauté, que même les importants travaux en cours ne sont pas parvenus à gâcher. Quant aux Pluton, ils étaient déjà venus là, une vingtaine d’années auparavant. C’est alors que nous nous promenions sous l’arche des gigantesques tilleuls du jardin (qui n’est d’ailleurs pas tellement “jardin”, ou pas encore), que Catherine reçut un appel du père B., avec lequel il était prévu que nous dînassions le soir-même. Il nous signala que nous nous trouvions à deux minutes à vol d’oiseau de sa demeure des environs de Saint-Amand-Montrond, que ce serait donc bien si nous venions prendre un petit apéritif et découvrir sa nouvelle installation – ce que nous fîmes aussitôt. Il m’a d’emblée paru en grande forme, disert, jovial même, et, si sa mésaventure lyonnaise doit bien encore, parfois, lui brûler l’âme, il paraît tout à fait content de son changement d’existence. En dehors de ses activités purement ecclésiales, il s’est lancé dans le jardinage bio, et il ne semble pas peu fier du poulailler qu’il a édifié de ses mains. Nous ne sommes restés que peu de temps ensemble : nous avions des visites à faire, et lui, un enterrement à célébrer (on célèbre un enterrement ? Voilà qui me semble suspect, d’un coup). De toute façon, rendez-vous était confirmé pour le dîner.

La cathédrale de Bourges, où j’avais conduit Catherine voilà plus de vingt ans, m’est apparue encore plus impressionnante, majestueuse et belle que dans le souvenir que j’en avais gardé, avec ses cinq nefs qu’aucun transept ne vient interrompre, et ses vitraux qui, s’ils ne forment pas un ensemble tout à fait aussi riche que ceux de Chartres, sont tout de même d’une très grande beauté ; enfin : beaucoup d’entre eux.

En revanche, lors de notre première incursion berruyère, nous n’avions vu le palais Jacques-Cœur que de l’extérieur, ce qui était une pure stupidité (mais peut-être étions nous pressés par le temps, je ne me rappelle pas). L’intérieur est somptueux, l’arrivée dans la grande cour fait un effet magistral, surtout à moi d’ailleurs, qui ai toujours adoré cette architecture du quinzième siècle, période durant laquelle le gothique cède la place à autre chose, qui n’est pas encore vraiment la Renaissance, mais qui tend à le devenir, sans que le gothique de l’âge précédent ne se laisse encore oublier.

Le dîner avec le père B fut une réussite parfaite, c’était à qui se montrerait plus réactionnaire que son voisin : nous faisions assaut de réactionnariat comme d’autres d’amabilité – ce qui, je le dis, ne nous empêchait nullement de nous montrer fort aimables. Agapes et libations prirent fin vers dix heures, le père ayant tout de même une cinquantaine de kilomètres à faire en voiture pour retrouver sa maison. C’est d’ailleurs pourquoi il avait dû se contenter d’un demi-verre de sancerre au moment de l’apéritif, avant de passer et de se tenir à l’eau minérale. Mais, comme je le lui avais dit un peu plus tôt : « De toute façon, vous êtes censé être en carême… »

Aujourd’hui, la journée fut tout entière consacrée à Mme Sand : Nohant ce matin, Gargilesse cet après-midi. Pour plus de détails, je renvois aux deux textes publiés par Camus dans son volume des Demeures de l’esprit consacré au quart nord-ouest de la France : ils sont excellents et, en mettant les choses au mieux, je ne pourrais que les paraphraser. Or, je commence à en avoir assez de ce clavier, et j’ai envie d’aller m’offrir une petite bière en terrasse de l’auberge et d’y fumer tranquillement ma pipe. Je pense que je poursuivrai demain, quand nous serons rentrés à la maison. (Penser à parler de Bergotte.)


 
Samedi 8 avril

Onze heures vingt. – Quand ça ne veut pas, ça ne veut pas. Hier, ayant quitté Nohant vers neuf heures, et avoir renoncé au trajet “écolier” passant par Blois et Châteaudun au profit de l’autoroute la plus directe, nous sommes arrivés à la maison aux alentours de deux heures. Nous en sommes ressortis un peu avant quatre heures, à cause de Bergotte (j’y reviendrai). Les déposant, Catherine et elle, à la clinique vétérinaire, je suis allé ensuite tout droit à la boutique de notre génie informatique local ; lequel avait effectivement, ainsi qu’il était prévu, transvasé le contenu du vieux Mac dans les insondables entrailles du nouveau, m’assurant que, branchant ce dernier, j’allais m’y retrouver “comme chez moi”. Parce que j’étais fatigué et que j’avais le traditionnel “apéritif de retour” en ligne de mire, j’ai lâchement remis le branchement de la bête à ce matin.

Et, en effet, tout s’est d’abord déroulé au mieux : les raccordements n’ont posé aucun problème (ni même de souci), le nouveau venu a immédiatement et fort cordialement identifié l’imprimante à laquelle il était raccordé, et, lorsque le “bureau” est apparu, il était en effet en tout point semblable à ce qu’il était auparavant, sur l’ancien – lequel coule désormais une retraite que j’espère longue et paisible dans le garage. Les choses ont commencé à se gâter un peu lorsque j’ai ouvert le nouveau logiciel Word, lequel, évidemment, puisqu’il est tout neuf, n’était en rien paramétré comme le précédent : cela ne m’a nullement affolé car je pense être en mesure, avec du temps et de la patience, de le dresser à ma main.

Ensuite, j’ai entrepris de me connecter à internet. L’affaire a démarré assez bien, puisque l’ordinateur “reconnaissait” notre Livebox ; mais, pour amorcer de cordiales relations avec elle, il exigeait un mot de passe, que j’ignorais évidemment. J’ai donc attendu qu’il soit dix heures pour pouvoir appeler Catherine au presbytère ; elle m’a informé que le mot de passe en question était l’interminable théorie de lettres et de chiffres qu’elle avait recopiée sur un post-it, lequel se trouvait en principe juste sous mon nez ; il y était effectivement. Malheureusement, il s’est trouvé que, entre ma première tentative et celle que je m’apprêtais à refaire, muni du précieux sésame, la fucking Livebox avait tout bonnement décrété l’extinction des feux (plus aucune de ses petites diodes n’était allumée) et, conséquemment, refusait tout service. Après divers connexions (depuis le presbytère) et appels téléphonique (ici), une dame à l’accent maghrébin la rendant très difficile à comprendre m’a assuré qu’un technicien passerait lundi après-midi pour tout remettre en ordre ; nous verrons. D’ici là, je suis donc contraint de poursuivre ce journal sur un document Word, dont je ne maîtrise pas encore grand-chose, comme j’avais vaguement commencé à le faire, sur l’ordinateur portatif de Catherine, à Nohant.

Ce séjour berrichon, aurait été parfait – nos retrouvailles avec les Pluton nous ont enchanté, et, à première vue, il a semblé qu’il en allait de même pour eux – sans Bergotte. Aucune nouvelle crise d’une éventuelle épilepsie n’a été à déplorer, heureusement, mais, dès mercredi matin, le double œil médical de Dominique et d’Anna a eu tôt fait de découvrir la faiblesse du train arrière dont elle faisait preuve en marchant ; ce qui, d’après le bon Dr Pluton, était plutôt un signe de tumeur cérébrale que d’épilepsie “simple”. Joint par téléphone, l’également bon Dr Le Thomas, de Pacy, a aussitôt recommandé un comprimé de cortisone quotidien, prescription que nous avons pu réaliser grâce à la carte magique de Dominique dans la première pharmacie venue, mais qui a confirmé celui-ci dans son diagnostic. Et, en effet, lors de sa consultation de quatre heures, hier, le vétérinaire nous a dit qu’il s’agissait très probablement d’une tumeur, laquelle, évidemment, ne pouvait aller qu’en empirant ; si bien que nous avons commencé à nous familiariser avec l’idée que Bergotte n’allait pas tarder à nous quitter – en bref et en clair : à mourir. D’autre part, le médicament qu’elle prend depuis six jours maintenant, destiné à parer aux crises éventuelles tant que c’est encore possible, a pour effet secondaire de la faire boire quatre à cinq fois plus que d’ordinaire. Et comme qui dit boire dit pisser, cela a obligé Catherine, lors de nos nuits d’hôtel, à descendre en pyjama avec la chienne, sur les coups de quatre heures du matin, pour la faire se soulager dans l’herbe plutôt que sur la moquette de la chambre. Du coup, nous avons décidé d’annuler notre petit voyage de mai (La Baule, Guérande), car il ne nous semble pas raisonnable de continuer à voyager avec Bergotte, dont nous allons plutôt essayer de rendre sa rapide fin de vie aussi sereine que possible.

Quatre heures. – Au fond, les gens de notre époque, mes surprenants et affligeants contemporains, semblent les victimes d’un don-quichottisme inversé : l’Homme de la Manche fonçait lance au poing sur les moulins à vent parce qu’il les prenait pour des géants menaçants ; nous, qui voyons s'avancer des armées de géants – géants par le nombre uniquement, il va sans dire –, entrouvrons à peine un œil, puis nous rendormons l’âme en paix, bien certains de n’avoir aperçu que de fort innocents moulins ; qui, en plus d’être inoffensifs, trouveront certainement le moyen, grâce à la farine qu’ils ne manqueront pas de produire (puisque ce sont des moulins…), de nourrir nos chers petits descendants.

Cinq heures et quart. – Une société normale (c’est-à-dire devant absolument être détruite, selon les critères post-modernes), c’est celle où, sur dix personnes la composant, six arrosent leur dîner d’une carafe d’eau, trois d’un pichet de beaujolais et la dernière d’une bouteille de romanée-conti ; une société vraiment égalitaire, celle qui n’attend plus que nous, sera celle où l’on mélangera tout cela dans un baquet et où tout le monde boira de la pisse d’âne.

Sept heures et demie. – Premier apéritif en terrasse de l’année. En principe nous n’aurions dû prendre aucun verre ce soir, puisque nous rentrons de quatre jours alcoolisés chaque soir. Mais il s’est trouvé que le temps (Le printemps clair l’avril léger chers à Apollinaire) a incité Catherine à acheter ce matin des travers, non de porc comme il est coutume, mais d’agneau ; lesquels impliquaient le barbecue, lui-même entraînant un whisky pour l’officiante, ce qui fait que j’ai débouché, pour mon usage personnel, la bouteille de chablis que j’avais épargnée hier. De plus, deux heures plus tôt, j’avais tondu le jardin, ce qui en général entraîne également un apéritif – mais pas toujours.

La journée, en somme, aurait été parfaite, sans ce stupide lâchage de la Livebox. Comme je lui disais cela, Catherine s’en est étonnée : qu’est-ce que j’en avais à faire, de cet incident ? Rien en lui-même, c’est vrai ; mais il se trouve que, sans lui, le changement d’ordinateur, et sans doute pour la première fois, se serait déroulé sans la moindre anicroche, ma relation avec le nouvel appareil aurait eu toutes les allures de la lune de miel. Cela étant, je ne suis pas entièrement mécontent de ce rab de non connexion : c’est un peu un supplément de vacances, comme si la bonne dame de Nohant continuait d’étendre sur moi son aile protectrice. (De plus, j’ai commencé à mettre le nouveau logiciel Word à raison, et il semble disposé à reconnaître en moi son maître naturel ; on verra dans les jours prochains s’il ne me réserve pas quelque rébellion insidieuse.)

En plus de cette tonte, que j’ai faite un peu contre mon gré (Catherine avait besoin d’herbe coupée…), mais dont je suis très content qu’elle soit derrière moi, j’ai eu ce petit plaisir gamin de découvrir que je disposais désormais d’une souris sans fil, ce qui, pour mon esprit rétrograde, ressortit bon an mal an à la magie la moins compréhensible. En couronnement de tout cela, la factrice – une remplaçante aussi jolie que jeune – m’a apportée l’intégrale de la série dont nous avions commencé à regarder la première saison avant notre départ, À la Maison Blanche (je ne suis pas sûr de placer les majuscules où il faut). En couronnement du couronnement, nous avons, hier, en arrivant, trouvé dans la boîte aux lettres Insoumission, le journal 2016 de Renaud Camus, un cru forcément très moyen puisque je n’y apparais pas. Mais enfin, vu la manière dont j’étais traité dans la précédente édition, je suppose que je dois m’estimer heureux de cette absence ; et d’autant plus qu’on y croise, dans ce journal, beaucoup Jérôme Vallet : cette “réconciliation” entre Vallet et Camus, au vu de ce que disait le second sur le premier il y a quelque temps, m’amuse et m’attriste tout en même temps. J’aurais bien des choses à ajouter, d’ailleurs, à propos de Vallet, mais je crois qu’il est aussi bien que je m’en abstienne (des histoires de surmoi…).


Dimanche 9 avril

Dix heures du matin. – Le fait de m’éveiller en sachant que j’étais, au moins pour un jour et demi encore, privé d’accès au monde virtuel a provoqué chez moi deux sensations, violemment contradictoires, au moins en première apparence. D’une part, une grande impression de liberté recouvrée, de n’être nulle part, pas là, injoignable, indétectable ; et, simultanément, celle d’un enfermement, d’une claustration, voire d’un engeôlage, puisque l’ensemble du monde et de ses occupants m’était tout à fait inaccessible. Trois heures après mon lever, aucune de ces deux sensations ne semble en mesure de prendre le pas sur l’autre ; mais peut-être se trouvent-elles très bien ensemble.

Je suis, depuis hier, occupé à lire le journal 2016 de Renaud Camus, tombé dans la boîte aux lettres pendant que nous étions à Nohant. Il porte le titre d’Insoumission, en référence directe, ainsi qu’il est précisé en quatrième de couverture, au dernier roman de Houellebecq. Cette livraison ne diffère pas beaucoup des deux ou trois précédentes, le climat général, les préoccupations, les centres d’intérêt sont en gros les mêmes. Ce qui, peut-être, me frappe, c’est l’accentuation de ce que j’appellerais le comique de juxtaposition, comique tout involontaire je suppose. Ainsi qu’il en est coutumier depuis déjà fort longtemps, Camus se lance régulièrement dans des développements concernant les règles de savoir-vivre, telles qu’il les a connues et telles qu’il déplore leur disparition, soit en cours, soit déjà effectives. Et, au paragraphe suivant, il explique tout aussi doctement, et pour s’en désoler, au moins verbalement, qu’il ne répond pas aux lettres ou aux zimmels qu’on lui envoie, ne remercie quasiment jamais (je confirme…) les auteurs des livres qu’il reçoit, etc. Tout cela, bien sûr, à son corps défendant, par manque de temps. Le temps est, de ce point de vue, pour ce qui est d’une soustraction presque totale aux contraintes de la courtoisie, son allié très précieux. Évidemment, l’argument était, me semble-t-il, nettement plus et mieux recevable lorsque ce temps non consacré à la correspondance l’était aux livres nouveaux qu’il écrivait : on se consolait fort bien d’une lettre ou d’un colis restés sans réponse si l’on savait que ce silence allait déboucher, quelques mois plus tard, sur Du sens ou un Éloge du paraître. On a un peu plus de mal à le faire lorsqu’on sait qu’une bonne partie des journées du Maître de Plieux est désormais consacrée à Twitter et à Facebook. Enfin, moi, en tout cas, j’ai un certain mal à considérer que les deux choses, livres et “réseaux sociaux”, sont d’égale importance. Néanmoins, le journal a toujours le même charme à mes yeux et oreilles, aussi ne l’ai-je pas quitté depuis hier matin et l’ai-je presque terminé.

Deux heures. – Lecture du journal terminée : me voilà quitte pour un an. Comme je ne tenais pas à m'éloigner de Camus aussi vite, j’ai ressorti de son rayon Etc., un abécédaire (ainsi qu’il est précisé sur la couverture de P.O.L) paru en 1998 et que je n’ai pas parcouru depuis longtemps ; je me demande même si je l’ai déjà relu depuis que je l’ai acheté, en 2007 ou 2008 probablement.

– Il règne ici, hormis quelques gazouillis de mésanges, roucoulements de tourterelles et bourdonnements d’insectes, un calme parfait qui, associé au grand beau temps et à l’absence de vent, pourrait faire croire à un après-midi de plein été – mais un été tout de même un peu frais pour la saison.

Sept heures dix. – Eh bien, en voilà une affaire ! Comme, après Etc., petit livre vite lu, surtout si l’on saute comme je l’ai fait les entrées qui, depuis, ont été reprises et abondamment développées dans d’autres livres, mon “envie de Camus” n’était pas tout à fait étanchée, j’ai eu envie de reprendre son journal presque à son début, soit celui de 1987, Vigiles, pour tenter de saisir les grandes lignes de l’évolution du personnage à travers les âges. Comme je me suis attelé à ce volume vers six heures, il est encore trop tôt pour que je me hasarde dans cette voie comparative. Mais je me demande tout de même où cette embardée va me mener.


Lundi 10 avril

Sept heures dix. – Nous avons récupéré internet vers quatre heures. Le technicien “Orange” qui est venu est un habitant du Plessis, installé à deux rues de la nôtre depuis 2002, la même année que nous, et… c'était la première fois que nous nous voyions : c'est beau, la vie de village.

– J'ai finalement remisé Camus sur son rayon (sur l'un de ses rayons, devrais-je écrire, puisqu'il en occupe à lui seul deux et demi) pour reprendre, et terminer tout à l'heure, La Création du monde de Torga. Demain, plus le choix : il faut se plonger dans l'histoire de Monaco et de ses Grimaldi, si décoratifs.

– Bergotte semble aller bien.


Mercredi 12 avril

Sept heures dix. – Contrairement à ce que j'annonçais optimistement avant-hier, je n'ai toujours pas fait mine d'ouvrir le premier des trois livres que je dois ingurgiter, à propos de Monaco : Procrastin 1er, le retour. À la place, j'en ai fini avec le journal de Miguel Torga (qui a une certaine tendance à la pontification, sur ses vieux jours), lu le petit livre du Pr Klein, offert par le Dr Pluton à notre arrivée à Nohant, consacré à Ettore Majorana, dont j'ai tiré un petit billet cet après-midi, et commencé les Portraits littéraires de Sainte-Beuve.

Tout cela n'a occupé que mon après-midi, puisque Catherine et moi avons passé une matinée entièrement ébroïcienne, ayant diverses choses à faire en cette charmante Préfecture, comme prendre rendez-vous à la clinique Pasteur pour mon prochain scanner (en mars 2018 : j'ai pu sans problème choisir mon jour et mon heure…), acquérir un taille-haie à la jardinerie, passer à la “coop bio” pour acheter du riz (thaï et basmati), filer jusqu'au garage Volvo pour faire changer les piles de nos deux clés, et j'en oublie. Ah ! si : passer par le centre d'Évreux, où je savais trouver un bureau de tabac, près de la Poste, vendant des pipes selon mon goût. J'en ai acheté deux, une droite et une courbe ; plus un paquet de tabac “au whisky”, qui, pour être parfumé, ne m'a cependant pas provoqué la moindre ivresse.

Demain, il faut vraiment que je prenne d'assaut ce foutu Rocher.


Jeudi 13 avril

Sept heures dix. – Je m'y suis finalement mis, et dès dix heures ce matin, à mon pensum monégasque ! C'est-à-dire que je me suis plongé dans le livre illustré d'Alain Decaux, Monaco et ses princes (éditions Perrin), en notant les personnages saillants, à la fois pour l'article à écrire et pour faciliter la recherche photo d'Anthony qui en est chargé, et en repérant les anecdotes “piquantes” dont j'allais faire des encadrés. Ensuite, ce livre fini, j'ai attaqué celui de Jean des Cars, beaucoup plus volumineux. Mais, me rendant compte que j'avais bien assez de matière avec Decaux, et que je risquais, sinon de me noyer, mais au moins de me diluer dans l'autre, j'ai abandonné. J'écrirai l'article (environ vingt mille signes) soit demain soit samedi. (Tel que je me connais, ce sera sûrement dimanche…)

– Côté jardin (lectures), le méchant petit livre qu'un professeur de philosophie a consacré à Houellebecq et qu'un lecteur du blog m'avait signalé. J'ai eu l'impression de lire une très bonne copie d'examen, pour laquelle Houellebecq, plutôt que de sujet, faisait office de portemanteau auquel notre professeur a suspendu ses ratiocinations ; pas forcément inintéressantes, du reste, mais dont il ne reste absolument rien une fois l'opuscule refermé, et dont on se dit qu'il aurait pu tout aussi bien ne pas exister. Mais, à la vérité, c'est le cas de 98 % des livres qui paraissent, y compris les miens.

– Nous avons terminé, hier soir, la première saison d'À la Maison Blanche (The West Wing), série de la première moitié des années 2000, excellente, rythmée, drôle, servie par des acteurs parfaits, Martin Sheen en tête, dans le rôle de l'occupant du bureau ovale. Avec, en outre, le plaisir de se dire qu'il y en a six autres qui nous attendent : à raison de 22 épisodes par saison, et si la qualité ne baisse pas avec le temps, nous voilà occupés pour plusieurs mois. D'autant que, pour ne pas risquer la surdose, nous panachons séries et saisons : ce soir, début du sixième volet de The Shield, qui me semble bien être la meilleure série policière de tous les temps (expression un rien pompeuse, pour parler d'un phénomène dont l'existence ne passe guère le demi-siècle, mais enfin…).


Samedi 15 avril

Trois heures. – Ce matin, pas tout à fait dès le réveil mais presque, j'ai posté sur le blog le petit billet suivant :

« À peu près au mitan de la journée, hier, Sa Très-Incertaine Majesté Procrastin 1er, Grand Commandeur des Indécis, eut l'heur de s'aviser de ce que le monde chrétien venait d'entrer dans le week-end pascal. En conçut-il un regain de piété ? Une reviviscence de ferveur ? Non pas. Contemplant de son œil flottant les multiples provinces sur quoi il régnait, de la principauté des Hésitations au petit-duché des Expectatives, englobant même dans son regard panoramique les lointaines et immenses steppes de l'Indifférence, que borde au sud la mer des Découragements, il accueillit avec un diffus sentiment de liberté volée, le fait que ses Puissances tutélaires ne s'occuperaient point des affaires du royaume avant mardi et que, donc, il n'était nul besoin qu'arrivât dès lundi matin le riche fabliau qu'il s'était engagé à écrire pour elles, lequel devait chanter la gloire transséculaire de Monaco et de ses très-glorieux princes, puisque personne ne serait là pour s'en extasier. Et, soudain, le monde parut plus vaste à Sa Nonchalante Grandeur Procrastin 1er, l'air plus transparent et l'azur plus profond, par la grâce de cette journée supplémentaire qu'elle allait pouvoir consacrer tout entière à la paresse et à ses remords. »

À peine l'avais-je envoyé dans les airs que j'introduisais une sorte de procrastination seconde à l'intérieur de la première, que je suspendais l'atermoiement, décrétais un moratoire sur l'irrésolution… et attaquais bille en tête l'article dont je venais de me vanter qu'il allait être repoussé d'une journée pour cause de week-end dilaté. Procrastin était trahi par Procrastin. Cela dit, j'y ai travaillé une heure et, après environ quatre mille signes, ai recouvré mes esprits pour remettre la suite à demain. Tout de même : une brèche s'était ouverte, dont les conséquences seront peut-être incalculables.

– En ayant momentanément fini avec Machado de Assis (momentanément car un second roman de lui est arrivé ce matin), j'ai retraversé l'Atlantique du Brésil au Portugal, pour reprendre le Livre de l'intranquillité de Pessoa. À ce propos, d'ailleurs, il convient de noter que la malédiction qui m'afflige depuis des années, voire des décennies, a opéré une fois de plus : lorsque, il y a trois jours, j'ai décidé de relire le livre de Pessoa, il m'a été absolument impossible de mettre dessus la main, ce qui m'a obligé à le racheter. Pour que la farce soit complète, je suppose que, d'ici une semaine ou un mois, je vais retomber pile sur le premier exemplaire (alors que je chercherai un autre ouvrage, que je ne trouverai pas, etc.) ; ou bien l'un de nos amis, la prochaine fois qu'il viendra déjeuner ici, me le tendra en me remerciant de le lui avoir prêté lors de son précédent passage.


Lundi 17 avril

Sept heures et quart. – Eh bien, finalement et tout compte fait, Procrastin 1er a tout de même, en deux jours, écrit un article d'un peu plus de vingt mille signes, accompagné de sa petite farandole de six encadrés d'environ mille ou mille deux cents signes chaque : on a vu pire fainéant. En outre, je suis désormais tout ce qu'il y a de plus ferré sur l'histoire de Monaco, ce qui peut se révéler un précieux atout lors des dîners mondains où l'on ne manque jamais de m'inviter et auxquels je me rends avec un plaisir sans cesse croissant à mesure que passent les années.

Demain – beaucoup moins amusant –, il va me falloir plonger dans la documentation “économique” de la dite principauté. Pour en tirer à peu près le même nombre de signes, mais concernant un domaine qui m'ennuie au-delà de ce que je saurais dire.

– Ayant terminé un second roman de Machado de Assis, j'en ai, d'enthousiasme, commandé trois autres. Il ne me reste plus qu'à ressortir mes vieux disques de Vinicius de Moraes, à m'inscrire à un cours d'initiation à la capoeira et à faire emplette d'une collection de strings :  ma brésilinisation sera alors complète.


Mardi 18 avril

Sept heures et quart. – Cela fait maintenant plusieurs jours que je lis quotidiennement, un peu le matin au réveil et encore un peu le soir avant le dîner, une trentaine ou une quarantaine de pages du Livre de l'intranquillité ; jamais davantage, et toujours en deux fois : c'est une lecture trop éprouvante, difficile, dérangeante, à la fois pénible – par son opacité même – et stimulante, dont je sens obscurément qu'à plus forte dose elle pourrait devenir néfaste, dangereuse ; sans être plus que cela capable de préciser en quoi. L'impression qui se dégage est celle d'un homme, Fernando Pessoa ou Bernardo Soares au choix, qui se meut à l'intérieur de son propre esprit comme les protagonistes du film The Cube se déplacent dans l'univers où ils viennent de s'éveiller : les différentes pièces du puzzle en trois dimensions ont beau être innombrables, presque infinies, au bout du compte on est toujours prisonnier, incapable de sortir – de la machine pour les héros du film, de son propre cerveau dans le cas de Pessoa. Sensation qu'il semble d'ailleurs éprouver lui-même, comme l'indiquent des notations de ce genre : « Entre la vie et moi, une vitre mince. J'ai beau voir et comprendre la vie très clairement, je ne peux la toucher. » Et on en arrive à se dire que, finalement, c'est sans doute le lot commun que l'on vient de découvrir (ou bien on le savait déjà mais on préférait regarder ailleurs) ; la différence est que la plupart d'entre nous, aux trois quarts sourds, muets et aveugles, est enfermée dans un cube unique dont nous ne discernons qu'à peine les parois, tandis qu'un Pessoa a au moins la ressource d'explorer toutes les chambres d'une prison beaucoup plus vaste. C'est lorsqu'on en arrive à ce type de réflexion que l'instinct de survie (ou le besoin d'un sommeil sans trop de soubresauts) commande de fermer le livre jusqu'au soir ou au lendemain et de revenir à Machado de Assis, quand ce n'est pas de remplir une grille de mots croisés.

Il est tout de même, dans ce Livre, des passages qui sonnent de manière moins menaçante, et même plus familièrement que les autres. Celui-ci : « Je répugne d'ailleurs à la seule idée de me voir contraint au contact avec d'autres gens. Une simple invitation à dîner avec un ami me cause une angoisse difficile à définir. L'idée d'une obligation sociale, quelle qu'elle soit – aller à un enterrement, traiter avec quelqu'un d'un problème du bureau, attendre à la gare une personne quelconque, connue ou inconnue –, cette seule idée me gâche les pensées de toute une journée (et parfois même de la veille), je dors mal, et la chose réelle, quand elle se produit, se révèle totalement insignifiante, ne justifie en rien mon appréhension, mais la même histoire se répète sans cesse, et je n'apprends jamais à apprendre. »

Et puis, quelques pages plus loin que la citation que je viens de recopier, je suis soudain tombé sur un début de paragraphe qui a résonné en moi avec une familiarité indubitable, immédiate, presque inquiétante. Il m'a fallu plus d'une minute pour comprendre : il y a une vingtaine d'années, lors de ma première lecture, j'avais extrait ce passage, l'avais transcrit en grosses lettres et affiché derrière moi, sur le mur du bureau du rewriting, à FD, où il est resté des mois, peut-être même plusieurs années. C'était le suivant : « Ce qu'on éprouve n'est pas de l'ennui. Ni de la peine. Pas même de la lassitude. C'est l'envie de s'endormir avec une autre personnalité, d'oublier – avec augmentation de salaire. » Je l'avais, à l'époque, trouvé parfaitement adapté à notre rewriteuse condition…

Mais je me demande si la phrase la plus terrible que j'ai lue chez Pessoa jusqu'à maintenant (page 161) ne tient pas en ces quelques mots : « Je ne suis pas pessimiste, je suis triste. » Elle mériterait d'aller trôner quelques semaines ou mois en tête du blog.


Mercredi 19 avril

Midi. – Si Le Chef-d'œuvre est un roman médiocre, c'est aussi, en dehors de mes limites propres, parce qu'il ne répondait à aucune nécessité chez moi, en moi. Jérôme Vallet, un jour, m'a lancé une sorte de défi puéril, sans doute sans y attacher la moindre importance lui-même, et je me suis mis à le prendre au sérieux et à tenter de le relever ; j'aurais évidemment mieux fait de m'abstenir. Malheureusement, ce qui est fait n'est pas effaçable.

Sept heures et quart. – Quand Dieu eut travaillé d'arrache-pied, et qu'il s'éveilla de sa sieste du septième jour, il constata qu'il avait totalement manqué son affaire. Pour tenter de se faire pardonner, il inventa le roman.

– Il y a deux minutes, alors que je venais d'entrer dans la Case, le téléphone se met à sonner ; je décroche, bien certain qu'il ne pouvait s'agir que de l'un de ces horripilants Maghrébins des deux sexes, sous-payés (supposé-je) pour tâcher de nous vendre je ne sais quelles choses inutiles ou services superflus. C'était un message enregistré, comme il arrive parfois, dit par une de ces voix un peu trop décidée que prennent les adolescents lorsqu'ils veulent se vieillir. Il commençait ainsi : « Bonjour ! C'est Emmanuel Macron… » J'ai raccroché avant de savoir ce qu'il me voulait.


Vendredi 21 avril

Sept heures dix. – Eh bien ça y est : cet après-midi, vers trois heures, j'ai mis le point final à mon dernier pensum pour le hors-série monégasque. Il était temps : j'avais, en dernier, l'impression que j'étais moi-même en train de me transformer en rocher. J'ai donc parfaitement respecté les délais qui m'avaient été fixés, contrairement au Petit Arnaud qui, lui, me doit toujours, au bout de 90 jours, une facture censée être payée dans les 60 ; sans même parler de la suivante qui, elle, vient tout juste de doubler ce cap fatidique des soixante jours et dont j'aurai de la chance si elle m'est réglée avant l'été.

– J'ai quitté aujourd'hui Portugais et Brésiliens pour filer vers l'Est, plus exactement la Tchécoslovaquie (c'est-à-dire l'entité étatique qui se nommait ainsi au siècle dernier) : j'ai commencé Les Noces dans la maison, de Bohumil Hrabal (mais comment diable prononce-t-on ce nom ?), et je me demande si je ne vais pas me laisser tenter par le premier des deux volumes de la Pléiade consacré à Kundera, afin de rafraîchir le souvenir que j'ai gardé de ses romans tchèques. Un très bon point en faveur de Kundera : il a accepté que son œuvre soit éditée dans la Pléiade, à condition qu'il n'y ait aucune note ni “appareil critique” d'aucune sorte. Voilà un homme sensé. Je n'en revenais pas, tout à l'heure, de constater qu'il avait déjà 88 ans. Il est vrai que moi-même, n'est-ce pas…

– Demain, nous accueillerons Rémi Usseil à l'heure du déjeuner et le garderons jusqu'à ce qu'il commence à s'ennuyer en notre compagnie. Prenant appui sur cette visite, j'ai ce matin acheté quelques bouteilles de Montée de Tonnerre. Certes, c'est un chablis qui n'est pas franchement bradé, mais enfin, comme il y a maintenant deux semaines que je n'ai pas bu une goutte d'alcool, j'ai estimé que cette abstinence tendant vers l'infini justifiait ce petit plaisir que je me suis fait.


Dimanche 23 avril

Trois heures. – Nous passâmes donc, hier, la journée avec Rémi, lequel se pose beaucoup de questions au sujet de son avenir littéraire, et notamment sur l'intérêt de continuer à écrire des livres qui se vendent si peu : c'est une question qui, pour ma part, est à peu près réglée. Néanmoins, vu son jeune âge, j'ai tout de même encouragé Rémi à persévérer, à condition, peut-être, de sortir de la voie dans laquelle il s'est engagé, les chansons de geste, qui ne peut guère être autre chose qu'une impasse, aussi fleurie soit-elle à ses yeux. Nous avons fait assez largement honneur au premier cru de chablis dont j'avais fait l'emplette, et quand je dis “nous”, le sagace lecteur comprendra que je parle essentiellement de moi. Lorsque Catherine annonça qu'elle allait nourrir Bergotte, je fus très surpris de constater que, en effet, il était déjà six heures, alors que je me pensais à peine au milieu de l'après-midi. Si bien que, Rémi parti (ses parents l'attendaient à Évreux pour le dîner, alors que j'avais, moi, l'impression qu'on venait tout juste d'en terminer avec le déjeuner…), Catherine et moi avons enchaîné sur un bref apéritif au whisky, lequel nous envoya rapidement, dès sept heures, elle devant la télévision et moi au lit.

Après douze heures de sommeil, j'ai rapidement chassé les dernières vapeurs d'alcool avec quelques pages de Pessoa. De son côté, Catherine avait passé une nuit assez agitée et pénible, Bergotte ayant été malade, vomi partout, etc. Du reste, aujourd'hui, elle semble ne pas aller bien du tout, comme si elle avait commencé à n'être plus que l'ombre d'elle-même. Signe inquiétant entre tous : elle a par deux fois refusé le morceau de fromage que nous avons l'habitude de lui donner chaque matin. Il n'est pas impossible que tout cela se termine plus rapidement que prévu, à la clinique vétérinaire de Saint-Aquilin.

– Nous avons marché jusqu'à la mairie peu avant une heure, afin d'y accomplir notre devoir de citoyen, en glissant deux bulletins Fillon dans la boîte transparente ; d'après les trois personnes qui se trouvaient là, près de la moitié du corps électoral hébertot-plessiste était déjà venu voter, ce qui est nettement plus que d'ordinaire (toujours d'après les mêmes personnes). Il ne reste plus qu'à attendre ce soir, pour obtenir des résultats qui, je dois dire, m'intéressent de moins en moins.

Sept heures et demie. – Évidemment, nous n'aurions pas dû boire de l'alcool ce soir, puisque nous en avions bu hier. Seulement, il y a Bergotte, qui semble s'acheminer vers la fin de sa vie, et c'est à nous de décider quand cette vie va se terminer. Depuis un certain nombre de nuits, Catherine dort autant qu'elle peut, c'est-à-dire peu : dès que Bergotte bouge, elle s'éveille, se lève et accompagne la chienne là où elle veut aller.

Or, Bergotte ne veut plus aller nulle part, elle n'a plus grand rapport avec ce qu'elle était avant sa quadruple crise qui, c'est presque évident maintenant, n'avait rien à voir avec une quelconque “épilepsie”. Aussi bien Catherine que moi, dès que Bergotte se bouge et change de pièce, nous nous raidissons et la suivons, dehors ou dedans. Et il y a ce regard qu'elle nous adresse, que nous ne pouvons absolument pas interpréter (est-ce qu'elle souffre ? Et de quoi ?). Il y a surtout le fait qu'elle a l'air de ne pas savoir qui elle est, qu'elle semble déjà en dehors de sa propre vie, que… Merde à la fin : je supporte assez mal l'idée que ce chien nous quitte.


Lundi 24 avril

Dix heures et demie du matin. – Bergotte ne va pas mieux, elle est à la fois apathique et comme égarée. Nous avons rendez-vous avec le vétérinaire à deux heures et quart : il est malheureusement probable que nous ressortirons de la clinique à deux, après y être entrés à trois. Du coup, il y a comme une chape de tristesse qui s'est abattue sur cette maison, laquelle est encore augmentée par le fait que Bergotte ignore tout de ce qui l'attend certainement ; c'est comme si nous prenions sur nous la part de chagrin et de peur qu'elle est hors d'état de ressentir, tel un manteau supplémentaire que l'on enfilerait par-dessus le premier, et qui gênerait nos mouvements et même notre respiration.

Dès ce matin, j'ai fait une sélection de photos d'elle, que je mettrai sur le blog si l'issue prévue se réalise tout à l'heure. J'ai d'ailleurs déjà préparé le billet, qui est plutôt un faire-part, dont j'ai fermé les commentaires pour épargner aux visiteurs les lieux communs auxquels, par gentillesse ou amitié, ils se penseraient tenus.

– La conséquence de cette ambiance particulière est que je me moque absolument des élections présidentielles dont le premier tour s'est terminé hier. Je m'en moque d'autant plus que, dans deux semaines, entre M. Macron et Mme Le Pen, j'ai déjà choisi de rester chez moi.

Trois heures. – À la clinique, tout s'est déroulé comme attendu.

Dix heures. –  Je ne suis même pas saoul, c'est presque terrible. L'impression d'un vide qui ne sera jamais comblé, alors que, en même temps, je sais qu'il sera comblé, puisque Bergotte n'était rien qu'un chien. Mais, en attendant, ce chien mort emplit tout l'espace de cette maison et du jardin qui l'entoure. Elle semble être partout et se demander pourquoi j'ai décidé de la tuer. Elle ne donne pas l'impression de m'en vouloir, de cette scène rapide, chez le vétérinaire, à peine deux ou trois minutes, où elle s'est endormie sous les caresses de Catherine (et moi qui, pendant ce court temps, essayais de faire l'homme, de retenir ces larmes stupides, de redresser ma colonne vertébrale, de me persuader que tout était prévu, logique, inéluctable, et d'autres mots du même genre), pendant que le vétérinaire s'affairait sur elle, couchée sur le flanc, et les paupières papillotant de moins en moins, et puis plus.

J'écoute Ferré chanter Baudelaire, maintenant que Catherine est partie se coucher, parce que j'en éprouve le besoin depuis des heures, sans trop savoir pourquoi (peut-être parce qu'hier, avec Rémi, j'ai parlé d'Harmonie du soir et que, d'une manière qui m'échappe, Bergotte s'est en quelque sorte reliée à ce poème-là). Malgré Baudelaire, il y a une dizaine de minutes j'étais dehors et mes yeux cherchaient Bergotte un peu partout dans le jardin, sachant que je ne la trouverais pas, ni ce soir ni jamais.


Mardi 25 avril

Sept heures. – Première journée sans Bergotte, grisâtre, incertaine, sans contours ; avec tout de même quelques pics, des solidifications de l'absence à des moments précis (à six heures, par exemple, moment où, chaque jour, je quittais mon fauteuil et que la phrase rituelle : « On va manger ? » précipitait la chienne vers la porte, puis vers le garage). J'ai relu La Plaisanterie de Kundera, roman intelligent tout au long et un peu ennuyeux par moment.


Mercredi 26 avril

Sept heures cinq. – Rien de particulier à signaler. Lu La Vie est ailleurs de Kundera. Ailleurs, je veux bien, mais où ?


Jeudi 27 avril

Sept  heures dix. – Petite distraction médicale en duo, ce matin : Catherine et moi avions rendez-vous, à un quart d'heure d'intervalle, avec le Dr R., ophtalmologiste de son état (oculiste, en ancien français) à Levallois-Perret. En ce qui me concerne, il s'agissait seulement de vérifier ma vue, laquelle n'a pas bougé depuis deux ans, et je suis ressorti du cabinet sans la moindre ordonnance. Pour Catherine, c'était un peu différent : elle a, depuis quelque temps, comme une sorte de tache qui la gêne, à l'œil gauche ; “un peu comme une poussière qui ne partirait pas”. En fait de poussière, il s'agit d'un décollement du… du… et bien entendu je ne me souviens pas du quoi. [Rajout du 30 avril : décollement du vitré.] En tout cas, ce n'est pas “de la rétine”, mais d'un autre composant de l'œil. Il s'agit d'une chose à la fois gênante, incurable et bénigne, simple effet du vieillissement, mais qui peut, dans certains cas, entraîner des complications nettement plus ennuyeuses (le fameux décollement de la rétine, justement). Si cela recommence ailleurs, par exemple dans l'autre œil, elle est censée se précipiter chez l'oculiste (laquelle, bien sûr, donne ses rendez-vous à deux mois…) ou alors aux urgences. Bref, un “petit truc pas grave” mais bien emmerdant tout de même, surtout lorsqu'il vient se mettre sagement en rang derrière d'autres “petits trucs pas graves”.

– De retour ici vers une heure et demie – à demi mort de faim… –, je me suis débarrassé (après avoir déjeuner) des quelque six mille signes dont je devais enduire M. Jean-Pierre Pernaut, à propos d'une anecdote qui n'en valait pas deux mille. Je comptais au départ laisser reposer le pensum jusqu'à demain, mais je me suis avisé que, lundi prochain étant le premier mai, ce devait être l'habituel mini-branle-bas de combat à FD, et que tout le monde serait peut-être bien aise d'avoir mon article dès cet après-midi. Comme je le disais à Catherine ensuite : « Quel dommage que les gens de la comptabilité ne soient pas aussi scrupuleux que moi dans leurs délais ! » La personne qui est, dans ce service, notre seule interlocutrice vient d'annoncer triomphalement à Catherine que lui serait réglée demain sa facture du 14 février, laquelle, d'après les règlements édictés par les sbires du petit Arnaud, devrait l'être depuis presque deux semaines. Quant à celle du 28 janvier, qui semble s'être perdue dans les limbes, voilà une facture “à 60 jours” qui ne court désormais plus le moindre risque d'être payée “à 90”. Ils ont de la chance que nous soyons des êtres plutôt nonchalants : à ma place, un Gérard de Villiers aurait déjà débarqué rue Anatole-France avec une kalachnikov à la hanche.

– Lu La Valse aux adieux, le plus immédiatement séduisant des romans de Kundera (je veux dire : des trois pour l'instant relus), car le burlesque et la gravité y forment un mélange parfaitement réussi et fort agréable. Lecture presque primesautière, où l'on sent mieux qu'ailleurs l'influence (bénéfique) qu'a pu avoir le Diderot de Jacques le Fataliste sur le Franco-Tchèque. Il se risque même à quelques scènes presque boulevardières, sans sombrer pour autant dans l'artificiel.


Vendredi 28 avril

Trois heures. – Chaque roman de Kundera est une longue méditation qui s'incarne, mais qui s'incarne à peine (la locution en son double sens : elle s'incarne peu et difficilement, presque comme à regret). Ou bien encore – c'est très sensible dans La Valse aux adieux –, c'est une scène de théâtre à plateau tournant, sur lequel les acteurs seraient pris dans une résine translucide et dure.


Samedi 29 avril

Sept heures dix. – Dans les dernières pages de L'Insoutenable Légèreté de l'être, Kundera parle d'un couple face au cancer et à l'euthanasie de leur chien, baptisé Karénine (la septième et dernière partie du roman s'intitule d'ailleurs Le Sourire de Karénine) ; il va de soi que cette lecture ne m'a pas laissé indifférent : elle tombait à pic, si l'on peut dire. Du reste, parvenu tout à l'heure au terme de ce sixième roman, rien de ce que je relis de Kundera depuis une semaine ne me laisse indifférent. Et je me demande comment j'ai pu professer l'opinion – auprès de Michel Desgranges notamment, la dernière fois que j'ai déjeuné chez lui – que Kundera n'était pas vraiment romancier, dans la mesure où tous ses romans se confondaient les uns avec les autres pour former une sorte de magma çà et là traversé d'éclairs : en vérité, ils me semblent, cette fois-ci, à la relecture, extrêmement différenciés ; autant que peuvent l'être, par exemple, Anna Karénine d'avec Guerre et Paix. Cependant, je crois comprendre, ou au moins entrevoir, ce que j'essayais de traduire quand je parlais de “magma”. Mais je n'ai pas trop le temps ni l'envie de me lancer là-dedans ce soir : je tâcherai d'y revenir demain dans la journée, ce qui devrait me permettre de conclure ce mois d'avril par autre chose que l'absence de Bergotte, qui répand sur toute la maison comme un voile d'ennui teinté de tristesse, que l'on piquerait par instant (en des moments bien précis de la journée) de brefs coups d'aiguille, fugaces mais douloureux.


Dimanche 30 avril

Trois heures et demie. – Eh bien, finalement, non : je n'ai aucune envie de parler de Kundera ni de ses romans ; beaucoup plus de planter là ce journal pour retourner lire L'Immortalité, commencée ce matin… et sur laquelle je me suis endormi piteusement il y a une heure, comme il m'arrive désormais tous les après-midi. Quand je commencerai à baver en dormant, je saurai que la vieillesse est bel et bien (ou plutôt moche et mal) là.

Sept heures et quart. – En tout cas, pour l'avril léger, Apollinaire repassera.