jeudi 28 décembre 2017

Novembre 2017










RENVOI D'ASENSIO









Mercredi 1er novembre

Sept heures. – Ce soir, omelette aux lardons accompagnée d'une salade de tomates “cerises”. Ainsi que je l'ai fait remarquer à Catherine : « Tomates du jardin, œufs du jardin ; il ne nous manque plus que d'élever un cochon pour avoir des lardons du jardin… »

– La journée de lecture fut consacrée en alternance à Léon-Paul Fargue (Méandres), cet admirable écrivain pour amoureux de la littérature, chevaliers servants de la langue française, et au gros livre de la collection Bouquins qu'un certain Claude Arnaud a consacré à l'art du portrait (du portrait littéraire, écrit), qui s'intitule Portraits crachés, ce qui n'est pas fort heureux. Mais son livre se laisse lire, surtout parce qu'il comporte de très nombreux portraits, “de Montaigne à Houellebecq” ainsi qu'il est précisé en sous-titre.

Ces lectures étaient ponctuées d'interruptions soudaines, à chaque fois que je voyais Charlus sortir de son sommeil. il s'agissait alors pour moi de l'empoigner et de l'emmener dehors, sur l'herbe, afin de commencer à lui faire comprendre que c'était là et nulle part ailleurs qu'il convenait de se soulager. Il se montrait tout à fait ravi de ces petites escapades, lesquelles ne l'empêchaient nullement de pisser et chier dans la maison quelques minutes après notre retour.


Vendredi 3 novembre

Sept heures vingt. – Comme je n'ai guère envie que ce journal devienne celui d'un gâteux canolâtre (j'entends d'ici les ricanements de Marco Polo), je n'ai, du coup, à peu près rien à y noter, vu que, depuis lundi, je m'aperçois que nos journées sont presque entièrement organisées autour de Charlus ; pour une part parce que nous y sommes contraints (pisse et merde à guetter et à faire disparaître avant que de marcher dedans, sortir la bête dix fois par jour pour l'inciter à se soulager dans l'herbe, à l'instar des poules…) et d'autre part par simple plaisir de le voir évoluer, apprendre et retenir certaines petites choses, déjà, s'amuser de la façon qu'il saute sur Golo dès que celui-ci s'aventure dans la même pièce que lui, etc.

J'ai tout de même trouvé le temps, ce matin, d'écrire six mille signes sur le “coup de foudre” de Caroline de Monaco et Vincent Lindon, survenu il y a un peu plus de 25 ans et qui, comme l'on sait, s'est soldé non par un mariage princier mais par une rupture tout ce qu'il y a de plus banalement roturière.


Dimanche 5 novembre

Deux heures. – Je ne sais quand, ni dans quels replis obscurs, l'idée s'est formée. Toujours est-il qu'elle a jailli à la surface toute armée il y a trois jours : j'allais arrêter de fumer. Je sais bien que c'est une décision qui a déjà été prise quatre ou cinq fois, et jamais suivie d'un résultat durable. Mais, au moment même où elle se présentait à moi, j'ai su que cette fois elle le serait. J'étais si sûr de mon fait que j'ai communiqué la nouvelle à Catherine, qui, bien sûr, m'a assuré qu'elle arrêterait le même jour. Ce sera quand nous aurons fumé les cinq ou six paquets qui nous restent, soit dans une semaine environ. Le plus étrange est que je me dis depuis trois jours que, cette fois, ça va être non seulement possible mais même facile. Ce qui, sans doute, ressortit davantage à la méthode Coué qu'à une certitude démontrable.

– En dehors de cela, on peut noter que, à deux mois et demi, Charlus est déjà un personnage enclin à la facétie. Ainsi, quand, après qu'il eut fait une sieste d'une heure ou plus, nous le sortons préventivement dans le jardin, il a à cœur de pisser presque aussitôt, sans doute afin de recevoir les chaudes félicitations auxquelles il sait qu'il aura droit. Ensuite, il remonte l'escalier de la terrasse, pour nous faire comprendre que, son devoir acquitté, il aimerait mieux rentrer à la maison. Et, une fois là, il se dépêche de se délester de ce qu'il avait soigneusement conservé par-devers lui, c'est-à-dire au fond de sa vessie. À moins qu'il ne s'imagine mériter des félicitations non pas quand il pisse dehors, mais quand il le fait devant nous. Auquel cas on ne serait pas sorti du bois (ou de l'auberge).


Mardi 7 novembre

Sept heures vingt. – Je viens de commander un roman de Louise de Vilmorin (son premier : Sainte-Unefois, 1934), envie qui, ces quarante dernières années, ne m'avait jamais effleuré ; tout cela parce que Fraigneau lui rendait hommage, au moment de sa mort, dans un article lu tout à l'heure et que j'ai bien aimé. Aussitôt, je me suis senti presque obligé de lire quelque chose d'elle : c'était comme un hommage que je devais lui rendre ; ou un salut à la fois respectueux et fraternel, alors que, je le répète, jamais je n'ai été le moins du monde tenté de m'intéresser à cette dame, même si, évidemment, je savais plus ou moins qui elle était. C'est un phénomène qui se produit de plus en plus souvent, l'âge venant : lorsque ma route croise un écrivain que je n'ai jamais lu (il faut que ce soit un écrivain mort : les vivants n'ont nul besoin de moi), je ressens – parfois, pas toujours, heureusement pour mes précaires finances – comme un appel impératif : il faut que j'ouvre un livre de lui, quitte à ne pas l'aimer. C'est un peu comme dans ces films de maison hanté, où les occupants doivent accomplir tel ou tel rite pour que, enfin, l'âme errante du fantôme puisse goûter la paix et le repos éternel. Les écrivains morts que je n'ai jamais lus sont ces âmes errant dans des limbes d'un genre particulier (que l'on appelle généralement des bibliothèques), d'où il faut absolument que je les tire par la lecture que je vais faire d'eux ; et il n'y a bien sûr que moi qui puisse le faire. Je me sens, dans ces moments, comme une sorte de lecteur missionné.


Mercredi 8 novembre

Deux heures. – Je ne découvre qu'aujourd'hui, et par le plus parfait des hasards, le billet que Juan Asensio a bien voulu consacrer à En territoire ennemi, le 18 septembre dernier. En en découvrant le titre (En territoire ennemi de Didier Goux, Dupont Lajoie de la critique (dite) littéraire), je jubilais d'avance, à la pensée du flot d'ordures et d'imprécations baveuses qui devaient m'attendre. J'étais encore, pour mon plus grand bonheur, très en dessous de la réalité. Ensuite, j'ai nettement eu l'impression, depuis le temps que je n'avais pas essayé de m'enfoncer dans le marécage de sa prose asilaire, que le cas de Juan s'était considérablement aggravé, qu'il faisait désormais du Ansensio au carré. Rien que les proportions de ce palud : sur 33 000 signes au total (ce qui est déjà une preuve patente de dérangement mental, il me semble), il ne commence à être question de moi qu'au bout de 21 000, lesquels forment un magma préambulatoire dont je serais en peine de dire ce qu'il entend signifier. Enfin, on en arrive à mon pauvre bouquin (après un détour par ma personne, coupable de racisme, d'ivrognerie perpétuelle, de camusisme aigu, plus deux ou trois autres tares de moindre importance). Là, le tombereau de détritus se déverse comme prévu ; mais d'une manière si outrée, si écumante, avec une sorte d'hystérie de femelle en manque, qu'elle provoque rapidement le rire le plus franc, ce qui n'était probablement pas son but premier. À mesure que la logorrhée se déverse et que le dégorgeoir s'emplit, on a l'impression de voir un dément en crise, martelant des poings et des orteils les parois capitonnées de sa cellule de confinement. On repense irrésistiblement à ce que Léon Daudet disait de la prose de Jean Lorrain : « Le clapotement d'un égout servant de déversoir à un hôpital. »

(Au passage, Asensio me reproche par trois fois de tenir un journal interminable : il me semblait, moi, que c'était justement le propre d'un journal, de ne jamais se terminer, sinon avec la vie de celui qui le tient.)

Un peu plus tard. – Mon idée première était, maintenant, de composer un petit florilège des éructations les plus drolatiques du forcené. Je me suis donc astreint à relire entièrement ce long pensum boursouflé de graisse jaune pour y trouver mes perles. Or, de perles point. Il n'y a même pas ça : juste un flot épais qui s'écoule entre deux rives désertes. Rien à y repêcher, même dans le genre grand-guignol. Pour les téméraires qui aimeraient se faire une idée, c'est ici que ça fermente.

Où ça devient vertigineux, c'est lorsqu'on s'aperçoit que, ayant compris dès les premières pages qu'il avait entre les mains un livre situé bien au-dessous du nul, Asensio s'est tout de même astreint à le lire jusqu'à la dernière, texte après texte, qui plus est en prenant des notes. Il ferait presque peur.

Sept heures et demie. – Je repensais à Asensio, tout à l'heure, entre deux chapitres du Camp volant de Fraigneau. On en plaisante, comme ça, mais je me demande vraiment ce qui peut pousser un homme à ouvrir un livre, à le trouver au bout de dix pages atrocement mauvais, à le lire pourtant jusqu'à son terme, en prenant des notes, puis à écrire sur lui et son auteur plus de trente mille signes, dont près des trois quarts parlent de tout à fait autre chose, à quoi on ne comprend à peu près rien. Je sais bien ce qu'on va me répondre : qu'Asensio avait décidé, avant même de l'ouvrir, que mon livre serait une merde absolue. C'est naturellement vrai ; c'est même pour ça que j'avais tenu à lui faire parvenir, et avec un envoi en plus, ce que je n'ai fait pour à peu près personne ; j'étais curieux de voir quelle option il allait choisir, entre les deux que je lui accordais : le silence complet, c'est-à-dire le mépris, ou la descente en flamme. Vu le temps qu'il a mis à se réveiller, j'ai longtemps cru que l'affectation de mépris l'avait emporté ; ce qui m'a surpris de lui, vu que c'était évidemment la solution la plus intelligente des deux. Donc, finalement, depuis midi je suis en quelque sorte rasséréné : Asensio a bien réagi comme, d'une certaine manière, je l'avais incité à le faire. L'appât était trop tentant, il a fini par le gober. En vérité, je jouais un peu sur du velours : cet homme vit dans un tel chaudron de petites haines, recuites dans le bouillon de ses rancœurs intimes, qu'il est tout à fait incapable de s'en départir, de les suspendre durant deux ou trois heures, le temps d'une lecture. C'est en ce sens qu'il n'a jamais été un critique intéressant, et c'est la raison pour laquelle il a complètement échoué dans ce domaine où il espérait faire une brillante carrière de “plume influente”, alors qu'il se retrouve, à près de 50 ans, à tenir un blog, dont je suis bien certain qu'il n'a pas le quart des lecteurs dont il se targue. Le fiel lui a corrodé l'entendement et tordu le jugement (cette remarque ne vaut nullement pour En territoire ennemi, qu'il a évidemment le droit de trouver raté, mauvais, ridicule même, etc.). Par moment, lorsqu'il devient la caricature de lui-même (ce qui n'est pas facile…), il me fait penser au loup bavant et dentu de Tex Avery.


Vendredi 10 novembre

Quatre heures. – Petite palinodie du jour. Il y a environ deux mois, Catherine me signala que je devrais bien m'occuper de prendre rendez-vous avec le Dr R., notre oculiste levalloisien commun pour un examen du fond de l'œil ; ma frousse de devenir aveugle est telle que je le fis aussitôt ; il fut fixé au 10 novembre. Ce matin, nous partîmes peu avant onze heures, à deux car Catherine devait conduire au retour (les gouttes que l'œillologue vous colle dans les deux yeux une demi-heure avant l'examen proprement dit rendent la conduite risquée durant plusieurs heures ensuite), et seulement à deux car, après hésitation, il fut décidé de laisser Charlus ici. À midi moins cinq, j'entrais en salle d'attente, muni du volume “Pochothèque” des œuvres à peu près complètes du jeune Radiguet, qu'une sorte de prévention diffuse m'avait interdit de lire jusqu'à maintenant. À midi dix, le Dr R. n'était toujours pas venu m'arroser les iris avec son produit magique et je prévoyais donc un vrai retard pour l'examen lui-même. Elle apparut enfin à midi vingt. Ce fut pour m'apprendre que mon dernier “fond de l'œil” ne remontait qu'à février de cette année et que, par conséquent, elle ne pouvait en pratiquer un autre avant au moins février 2018.  C'est comme cela qu'on se retrouve à faire 160 kilomètres exactement pour rien, sinon pour le plaisir de revoir la place Georges-Pompidou de Levallois-Plage, joie qui n'est certes pas à la portée de tout le monde. La cerise sur le gâteau (ou l'étoile au haut du sapin, comme on voudra) fut posée lorsque je trouvai le moyen d'érafler et même de cabosser légèrement le flanc droit de Liselotte sur un poteau du parking souterrain, à la suite d'un virage un peu court.

– Ce soir, une sorte d'apéritif dînifiant (j'en ai assez du sempiternel dînatoire…) est prévu ; non pour noyer notre sottise mais parce que demain doit être notre dernière journée avec tabac, et que nous voulons sortir par la grande porte, avec sourire et panache.


Samedi 11 novembre

Sept heures vingt. – Normalement, nous devrions fumer nos dernières cigarettes ce soir ; mais, comme j'ai mal calculé mon coup (par peur de manquer ?), il va nous en rester une demi-douzaine pour demain. Nous arrêterons donc dans le cours de la journée, lorsque les deux dernières auront été fumées.

– Ce minuscule politicien lyonnais de Romain B. y est allé ce matin de son petit billet répugnant et annuel pour nous expliquer que, en vrai rebelle de gauche qu'il croit être, il ne célébrerait pas le 11 novembre, dont il “pense”  qu'il contribue à entretenir la haine au sein du “peuple européen” qui n'existe que dans sa pauvre imagination de décérébré modernœud. Lui, cet âne semi-couronné, il est pour célébrer le 9 mai, la “fête de l'Europe”, évidemment. Comment peut-on être aussi aveugle, ou aussi con ? Est-ce qu'il ne se rend pas compte qu'il est suffisamment insignifiant et conformiste pour que tout le monde se foute de ce qu'il célèbre ou ne célèbre pas ? Il y a vraiment des individus qui feraient douter le plus armé des croyants que Dieu ait créé l'homme à son image.

– Alerté par Michel Desgranges, je me suis abonné à L'Incorrect, mensuel de droite que les imbéciles, je suppose, doivent déjà qualifier d'extrême droite, voire de droite extrême (ce qui est pire, si j'ai bien compris). Je n'ai jamais été fou du sieur de Guillebon (que je lisais dans La Nef au temps où nous y étions abonnés), mais enfin, après lecture de deux des trois premiers numéros, il me semble que l'entreprise est, pour le moment, plutôt réussie. Argument lourd (quoique puéril) en faveur de ce nouveau venu : Asensio le trouve très mauvais.


Dimanche 12 novembre

Sept heures vingt. – Ce qu'il y a de bien, avec l'arrêt du tabac, c'est que ça occupe parfaitement l'esprit : depuis ce matin dix heures, moment de la dernière cigarette, je suis rigoureusement incapable de penser à quoi que ce soit d'autre ; et je sais qu'il devrait en aller encore ainsi demain : la situation ne s'améliorera (un peu, un très petit peu…) qu'à compter de mardi, selon toute vraisemblance. Là, je suis en plein dans la phase où l'on se demande par quelle aberration mentale on a décidé d'arrêter de fumer alors que nul ne vous y forçait ; et où l'on est tout à fait assuré que la suite des jours qui restent, dussions-nous vivre 103 ans comme ma grand-mère Suzanne, ne pourra être qu'une morne et grise étendue, quelque chose comme le paysage régnant dans La Route de McCarthy. Incapacité totale à la lecture, évidemment.


Mardi 14 novembre

Trois heures et demie. – La palinodie du sevrage tabagique aura donc duré quarante-huit heures. Hier soir, tandis qu'elle SMSsait avec ses filles, Catherine leur a dit que, depuis deux jours, elle avait l'impression de vivre à côté d'une sorte de zombi, prostré dans son fauteuil, le regard totalement vide. Et c'est bien, en effet, ce que j'étais, incapable de lire plus de deux paragraphes de n'importe quel livre, et même de remplir une grille de mots croisés. Ce matin, vers sept heures, alors que j'étais levé depuis une heure et que j'avais déjà repris la même attitude prostrée, j'ai brusquement décidé que la plaisanterie avait assez duré : je suis allé partir une cafetière (expression strictement d'usage local) dans la cuisine, avant d'aller rechercher mes pipes et mon tabac dans la Case. Une tasse et une demi-bouffarde plus loin, j'avais miraculeusement récupéré toutes mes facultés de naguère. Du coup, bien sûr, Catherine m'a demandé de lui remonter un paquet de cigarettes en allant chercher le pain. L'arrêt a tout de même eu ceci de bon, que Catherine a repris sa “consommation basse” de quatre cigarettes par jour, et moi de me cantonner à six ou sept demi-pipes, en évitant de piocher dans son paquet. (La phrase qu'on vient de lire est assurément incorrecte grammaticalement ; mais elle me convient ainsi, c'est pourquoi je la laisse telle.) De fait, depuis ce matin neuf heures, j'ai dû fumer l'équivalent d'une pipe, et sans souffrir du moindre manque : le fait de savoir que je vais pouvoir en fumer une autre plus tard suffit à ne pas céder immédiatement à l'envie lorsqu'elle surgit.

Mais enfin, je pourrai bien dire tout ce que je voudrai, il faut tout de même reconnaître qu'il s'agit là d'un échec patent ; et tellement rapide qu'il en devient également un peu ridicule.


Mercredi 15 novembre

Sept heures et demie. – J'ai commencé hier un gros roman – 800 pages – russe contemporain (son auteur s'appelle Prilepine) qui se passe dans les années vingt et aux îles Solovki, ce prototype du goulag ouvert dès le temps de Lénine. Après environ cent cinquante pages, je ne peux pas dire que j'en sois lassé, c'est même un assez bon roman, très “russe” avec ses nombreux personnages (et allons-y les clichés !) ; mais je ne parviens pas, le lisant, à m'affranchir des “grands anciens” tels que Chalamov, Grossman, Dombrovski, Soljénitsyne, etc. Et, bien sûr, la comparaison ne joue pas en faveur du “jeunot”, d'autant qu'on ne peut s'empêcher de se dire que lui n'a forcément qu'une connaissance livresque de ce qu'il met en scène, même s'il le fait avec une réelle puissance, alors que les autres témoignaient d'un enfer dont ils étaient effectivement revenus. C'est bien pourquoi je ne suis pas encore capable de déterminer si j'irai jusqu'au bout de ce voyage ou si le livre va me tomber des mains dans les jours qui viennent.


Dimanche 19 novembre

Sept heures et demie. – Rémi Usseil nous a fait le plaisir, hier, de venir déjeuner ici et d'y passer l'après-midi. Il est arrivé avec trois livres pour moi, deux prêtés et un donné. Pour ce dernier, c'était Rolandin, sa troisième chanson de geste publiée comme les deux précédentes par les Belles Lettres. J'en ai lu le préambule, qui est un alliage parfait de modestie non feinte et d'élégante érudition. Mais, préférant me garder le texte même pour un jour sans gueule de bois, c'est aux deux autres livres que j'ai consacré ma journée. Ma matinée à un gros volume, richement illustré, consacré aux cafés littéraires, du XVIIe siècle à nos jours, en France (c'est-à-dire à Paris) et un peu partout en Europe, ainsi qu'en Orient. Je n'ai réellement lu avec attention que les chapitres concernant la France des XIXe et XXe siècles, me contentant de picorer dans le reste. Cet après-midi, la correspondance triangulaire entre Bloy, Huysmans et Villiers de L'Isle-Adam, dans les années 1884 à 1889. Du reste, elle est plus que triangulaire, cette correspondance, puisqu'on y trouve des lettres de ces trois-là, adressées à des tiers, mais où chacun évoque les deux autres (j'espère que je me fais bien comprendre…). Ainsi, un échange serré et émouvant, en juillet et août 1889, au moment de l'agonie de Villiers, entre Huysmans et Mallarmé, qui tous deux se sont démenés pour leur ami, et surtout pour son fils et la mère de celui-ci.

Ce qui est sûr, c'est que ce n'est pas cette correspondance qui me fera changer d'avis au sujet de Léon Bloy, qui se montre d'une bassesse et d'une violence tout à fait répugnantes, notamment vis-à-vis de Huysmans, avec qui bien entendu il se fâche irrémédiablement et se met à se répandre en articles venimeux, n'hésitant pas à couvrir d'opprobre des livres de lui qu'il avait admirés au moment de leur parution (comme À rebours par exemple).. De ce point de vue, et de celui-là seulement, Asensio peut être satisfait : il ressemble en effet à Bloy.

Quant au Rolandin de l'ami Rémi, il devra attendre que j'en aie terminé avec le gros roman de Prilepine (ou que je l'aie abandonné). À propos de Rémi, d'ailleurs, s'il est arrivé avec trois livres pour moi, je me suis bien vengé en lui collant trois pavés russes sur les bras, juste au moment où il allait s'esquiver : Vie et Destin de Grossman, Récits de la Kolyma de Chalamov et La Faculté de l'inutile de Dombrovski. À eux trois, cela doit bien faire deux mille à deux mille cinq cents pages : je ne me suis pas fichu de lui.


Mardi 21 novembre

Sept heures dix. – Pas de journal hier, en raison d'un accès de fièvre, certes modérée, qui m'a pris vers quatre heures de l'après-midi et a eu tendance à augmenter (la fièvre, pas l'accès), au point de m'envoyer au lit dès avant neuf heures (et sans apéritif…). À cinq heures et demie ce matin, lorsque je me suis levé, il n'en restait rien.

– J'ai pratiquement terminé les sept cents et quelques pages du livre de Fanjul consacré au mythe d'Al-Andalus : extrêmement intéressant, d'une solidité qui semble à toute épreuve ; mais, évidemment, je ne connais à peu près rien au sujet, et n'ai jamais eu connaissance des multiples sources sur lesquelles s'appuie l'auteur, dont l'érudition, dans son domaine, paraît vraiment prodigieuse. Il reste que ce n'est pas exactement un styliste, même si je trouve que Rémi Pellet exagère lorsqu'il parle, en commentaire du billet que j'ai consacré tout à l'heure à l'ouvrage, d'une traduction “abominable”. Du reste, si l'on en croit ma commentatrice qui signe Ana Maria, et qui a lu le livre dans sa langue d'origine, certaines lourdeurs et redites seraient imputables à Fanjul lui-même et non à son traducteur.


Mercredi 22 novembre

Sept heures vingt. – Nous avons, hier soir, regardé un film arrivé le matin même : Tel père, tel fils, du Japonais Kore-Eda, dont nous avions, il y a quelques semaines, beaucoup aimé Notre petite sœur. Il y avait fort longtemps que je n'avais pas vu un film (je parle de celui d'hier) aussi implacablement triste. C'est au point que, peu après en avoir passé la première moitié – il dure deux heures –, j'ai cru que j'allais devoir quitter le salon, ayant de plus en plus de mal à supporter ce sentiment qui m'envahissait telle une marée dans la baie du mont Saint-Michel ; seule une assez sotte crainte du ridicule m'a retenu dans mon fauteuil ; ainsi, tout de même, que l'envie de voir la fin.

En tout cas, j'ai eu la preuve éclatante que, en matière d'art, le sujet ne compte à peu près pour rien. Prenons-en un, au hasard (tu parles !) : pour se venger de quelque chose, peu importe de quoi, une infirmière intervertit deux nouveaux-nés à la clinique, un fils de bourgeois aisés, l'autre rejeton de gens nettement plus modestes et moins “policés”. À partir de là, vous pouvez soit faire l'espèce de chef-d'œuvre que nous avons vu hier soir, soit la pochade basse et vulgaire d'Étienne Chatilliez. La grande force du film de Kore-Eda est qu'il ne sollicite pas notre émotion, qu'il semble même ne pas être vraiment conscient de la tristesse qu'il peut susciter chez son spectateur ; et c'est bien sûr cela qui la rend d'autant plus puissante, agissante. Sentiment encore augmenté par le fait que le dit spectateur se doute bien que la fin du film ne lui apportera aucune certitude apaisante, en forme de happy end plus ou moins plaqué : d'entrée de drame, il sait qu'il n'y en aura pas parce que, en vérité, dans ce genre de situation (faut-il échanger les enfants ? Quand ? Comment ? Etc.), il ne peut pas y en avoir. Or, Kore-Eda cerne la vérité des situations et des sentiments, ce semble même être son unique préoccupation, de film en film – des situations et  des sentiments qui sont le plus souvent liés à des problèmes de filiation, de paternité, de famille (les deux titres que j'ai cités le montrent à l'évidence). À l'autre bout du spectre, donc, nous avons La Vie est un long fleuve tranquille, d'une indigne sottise et d'une fausseté à hurler. Du coup, j'ai commandé aujourd'hui deux autres films du Japonais. En plus de m'être réabonné à Valeurs actuelles, sous la pernicieuse influence de Michel Desgranges. Et de m'être livré cet après-midi à une tonte du jardin, que j'espère fermement être la dernière de l'année.


Jeudi 23 novembre

Sept heures et quart. –  À part un petit tour de marché avec Catherine ce matin (il s'agissait de m'acheter une chaude veste d'intérieur, pour remplacer ma vieille bretonne qui est en lambeaux), j'ai passé l'essentiel de ma journée, tout comme hier, à lire le Rolandin de Rémi, terminé juste avant le dîner. Je ne sais pourquoi, je craignais qu'il ne retombe à un niveau un peu inférieur à ses Enfances de Charlemagne, qui m'avaient pas mal impressionné, par la maîtrise et l'aisance dont Rémi faisait preuve dans ce livre. Mes craintes étaient vaines. Je me demande même si je ne placerai pas le dernier-né au-dessus du précédent. Il me reste à tenter de définir pourquoi d'ici demain, car j'ai la ferme intention de lui consacrer un billet sur le blog ; j'ai même pris des notes pour cela, ce qui ne m'arrive à peu près jamais. Donc, inutile de “faire doublon” : si le billet en question ne me semble pas trop indigne de son objet, je me contenterai de le mettre ici, pour rappel. Disons pour le moment que, dans Rolandin, Rémi a réussi à créer d'intéressants et riches “effets de miroir”, en se dédoublant de façon fort adroite, voire en se détriplant ; il s'agit, bien entendu, d'un miroir temporel, dont il me semble qu'il ne jouait pas avec autant d'art dans ses deux précédentes chansons. C'est en tout cas une réussite dont il peut être fier, je crois.


Vendredi 24 novembre

Sept heures. – Petite expédition à Vernon avec Catherine : il s'agissait, pour elle, d'aller faire régler ses oreilles (c'est-à-dire les petits appareils qui les aident à jouer leur rôle naturel) chez Mme Amplifon, et pour moi d'acquérir un pantalon de velours à ma taille. C'est l'inconvénient, quand on passe en moins d'un an de 105 à 90 kg : tous vos vêtements anciens vous donnent des allures de clown. Je taille donc désormais du 46, qu'on se le dise dans les chaumières, moi qui naviguais plutôt dans les 56 ou 58 jusqu'alors. Cela dit, celui que j'ai finalement choisi, après avoir hésité avec la taille au-dessus (ce journal atteint des sommets d'intérêt, même Asensio sera bien obligé d'en convenir…), est vraiment très ajusté : si jamais, par hasard, je venais à reprendre deux ou trois kilos, l'infortuné grimpant se retrouverait pendu dans l'armoire sans avoir jamais été porté.

– Sinon, j'ai tout de même trouvé le temps et le semblant d'inspiration suffisants pour écrire et publier le billet que je voulais consacré au Rolandin de Rémi Usseil. Je le remets ici, pour les distraits auxquels il aurait échappé sur le blog :


« Comme un triptyque ne saurait offrir que deux panneaux, ni un trépied une paire de jambes, il était bien normal qu'après Berthe au grand pied puis Les Enfances de Charlemagne, Rémi Usseil nous offrît le troisième volet d'une œuvre que l'on pressentait dès l'origine trilogale. Avec Rolandin, nous ne sortons pas de la famille carolingienne. Le point de départ est aussi simple qu'éternel : Gisèle, la sœur de Charlemagne, et l'avantageux Milon, duc d'Anjou, sont amoureux l'un de l'autre, mais le roi de France s'oppose à leurs épousailles : on se croirait dans un livret d'opéra romantique (George Bernard Shaw, je crois que c'est lui, disait : « Un opéra, c'est un ténor et une soprano qui veulent coucher ensemble, et un baryton qui les en empêche. »). Sauf que, ici, malgré tous ses prestige et autorité, le baryton se fait flouer : Gisèle et Milon jouent malgré lui – et un peu malgré eux – à la bête à deux dos, puis sont contraints de fuir vers l'Italie pour échapper à la colère du futur empereur. C'est aux abords de la ville de Sutre, emprès Viterbe, que Gisèle met au monde le fruit de ses amours pécheresses avec Milon : Roland, le futur héros de Roncevaux, très vite sobriqué Rolandin. Ce sont les premières années du chevalier en devenir que nous conte Rémi Usseil.

» Mais est-ce bien lui que nous lisons ? Lui appartient-elle vraiment, cette langue admirable, qui semble couler librement, s'engendrer elle-même sans effort, comme les plus grands pianistes parviennent à s'effacer totalement derrière le compositeur auquel ils prêtent leurs doigts et leur esprit ? Cette langue est le résultat d'une alchimie difficile à expliquer. C'est celle que s'est forgée Rémi Usseil, comme il le prouve dans son préambule  – remarquable de tranquille érudition, et d'une modestie si naturelle que le lecteur aurait presque l'impression de savoir de longue date ce qu'il est tout juste en train d'apprendre –, mais éclairée de l'intérieur, enrichie, fécondée par ce parler d'oc qu'Usseil maîtrise mieux que moi le français inclusif. En un mot : est-ce bien lui qui écrit ce livre que nous lisons ? Il faut répondre : non. D'abord parce qu'il nous prévient d'emblée qu'il ne fait que transcrire le rouleau qu'un docte moine avait écrit en latin, après avoir, passant par Sutre, recueilli les témoignages de ses habitants quant aux hauts faits de l'enfançon Roland. Et ce “il” ne peut encore être Rémi Usseil. Alors qui est-il ? Aucune indication précise ne nous est donnée à son sujet. Est-il un clerc ? Un trouvère ? On l'imagine homme d'un Moyen Âge plus récent que ce qu'il nous conte ; du XIIIe siècle, peut-être ? Ou un peu plus vieux que cela : il n'est pas impossible qu'on l'ait vu passer à la cour d'Aliénor, en Aquitaine… Toujours est-il que je tiens ce narrateur pour la principale création d'Usseil dans cet ouvrage, celle qui lui donne son relief, sa force, son originalité, même par rapport aux deux précédents, où sa présence me semblait moins affirmée, moins libre, moins naturelle, moins vivante. Du coup, voilà : en ouvrant Rolandin, on croit avoir affaire à un livre, et on se retrouve plongé dans un kaléidoscope, un jeu de miroirs temporels dont Usseil, en démiurge, a seul la maîtrise des facettes ; et c'est la multitude de ces reflets qui nous donne cette impression d'une histoire intensément vraie, qui nous permet d'accepter le merveilleux comme s'il allait de soi, qui nous fait redevenir, fugitivement, pâlement, l'un de ces hommes qui croyaient assez fort au Ciel pour bâtir Notre-Dame de Chartres ou partir délivrer le tombeau du Christ.

» Est-ce à dire que Rémi Usseil disparaît totalement de son œuvre ? Qu'il s'est dissout entièrement dans ce narrateur à qui il a confié la plume ? Non, il réapparaît, de çà, de là, fort discrètement, tels ces peintres qui se représentaient dans un coin bas de leurs tableaux, simple silhouette au milieu d'un groupe. Il le fait d'une touche si légère que le lecteur pourra fort bien ne pas tenir compte de ces petites lumières qu'il fait clignoter par endroits et qui, elles, arrivent tout droit de notre siècle : c'est sa suprême élégance. Mais comment ne songerait-il pas à lui-même, au moins un peu, lorsque, à la toute fin de sa chanson, il fait ainsi s'exclamer son narrateur : « On doit louer ceux qui s'appliquent à garder en leur remembrance  les hauts faits des prudhommes du passé ! » Puis, parlant de ceux qui méprisent toutes ces “vieilleries”, de Roland, d'Olivier et des autres, il ajoute : « Ceux-là n'ont point mon estime. Ils ont le cœur si pourri et si dégénéré que le récit de nobles exploits du passé ne saurait les émouvoir, de sorte que, n'ayant point de beaux exemples à méditer, ils n'entreprennent jamais rien de grand. Lorsqu'ils meurent, sans avoir rien fait qui vaille la  peine qu'on en parle, ils sont aussitôt oubliés de tous. Mais de Charlemagne et de Roland on se souviendra, tant qu'il y aura de nobles cœurs et de grandes âmes. » Ne peut-on voir là quelque chose comme une leçon donnée aux hommes du XIIIe siècle par l'un de leurs contemporains ? Leçon qui aurait déjà traversé les temps et deviendrait avertissement pour nous, gens du XXIe ?

» Je ne vous dirai rien des péripéties qui vous attendent dans Rolandin ; seulement qu'il y est question d'amour, de fidélité, d'honneur, de respect, de lignage, de bravoure, de récompense et de pardon, entre autres choses. Aucun de ces mots, bien sûr, ne figure dans le “glossaire des termes désuets” que Rémi Usseil a établi en fin de volume. Mais il n'est pas impossible que, si on venait à rééditer Rolandin d'ici quelques lustres, il faudrait songer à les y introduire. En attendant ces temps barbares, piquons droit sur l'Italie de Roland ! »

À la relecture, je me dis que j'aurais pu faire plus et mieux, notamment mettre davantage en relief le tour de force (à mes yeux) accompli par Rémi en créant son narrateur. Et magnifier davantage son style, qui me semble grandir d'un livre à l'autre, gagner en fluidité, en miroitements divers, presque en grâce. Mais enfin…

– Je comptais fermement recevoir aujourd'hui (Doña Amazonia s'y était engagée !) le volume Quarto commandé hier et contenant huit ou dix romans de Modiano. J'en ai lu un, peut-être deux, voi là près de 40 ans, dont je ne garde aucun souvenir, pas même celui de les avoir aimés ou non. L'existence de ce volume était une excellente occasion de s'y plonger pour de bon. Hélas, il m'a fait faux bond. Pour tromper l'attente – seulement jusqu'à demain, je l'espère –, j'ai repris le Proust et Céleste de Christian Péchenard, savoureux et souvent moins frivole que l'air qu'il se donne.


Lundi 27 novembre

Sept heures vingt. – Je suis très heureux d'avoir eu l'idée de revoir l'irremplaçable documentaire consacré par Roger Stéphane à Proust en 1961. C'est à la fois une grand bonheur et une réelle souffrance : bonheur d'entendre parler par tous les intervenants (y compris Céleste Albaret, pourtant inculte) un français admirable, souffrance de devoir mesurer la distance qui nous sépare d'eux, la profondeur du gouffre que nous avons dégringolé en un demi-siècle, et qui n'est évidemment pas remontable. Et, au bout de ces cinquante et quelques minutes, je me suis retrouvé, comme les fois précédentes, avec des larmes plein les yeux en écoutant Céleste raconter l'agonie et la mort de Proust. Ce qui m'a prouvé à nouveau qu'on pouvait en même temps se sentir très triste et très con.

– Modiano, qui aurait dû être ici vendredi matin, n'est toujours pas arrivé. Mais, au moins, je sais pourquoi et ne m'en inquiète donc plus. En allant consulter mon “historique de commandes”, j'ai pu constater qu'Amazon avait choisi de m'envoyer ce livre, non par un service privé, du genre Fed Ex, mais par Chronopost. Or, désormais, la Poste fonctionne à peu près aussi bien que n'importe quel service administratif dans un pays arabe, voire pis. Il est donc tout à fait normal que je n'ai toujours rien vu arriver, cinq jours après l'expédition. Je ne sais pas où est le dépôt d'Amazon, mais je suis prêt à parier que, vivant au XVIIIe siècle, le courrier à cheval m'aurait apporté plus rapidement le dernier ouvrage de Voltaire.


Mercredi 29 novembre

Sept heures dix. – Modiano n'étant toujours pas arrivé hier (ni aujourd'hui d'ailleurs), j'ai annulé ma commande auprès d'Amazon, qui m'a remboursé sans discussion. Parlant de ce petit problème (pardon : souci) avec notre habituelle factrice, je me suis entendu répondre que cela n'avait rien d'étonnant. D'après elle, si le livreur chronopost n'a pas changé, il a pris pour habitude, pour gagner du temps sur sa tournée, imagine-t-on, de déposer les colis, voire de les lancer, devant les portails, plutôt que de prendre la peine d'ouvrir les boîtes aux lettres pour les y mettre. « Et le pire, c'est qu'il se trompe régulièrement dans les adresses et dépose les paquets dans les mauvaises maisons : après, c'est moi qui les récupère pour les rendre aux vraies gens. » Effectivement, ces derniers mois, il m'est arrivé deux fois de retrouver un paquet Amazon devant notre portail. Coup de chance : il ne pleuvait pas ces jours-là.

Celui qui n'a pas à se plaindre du contretemps, c'est ce bon Valery Larbaud puisque, en panne de lecture, j'ai ressorti son volume Pléiade de son étagère et suis actuellement occupé à relire Jaune bleu blanc. D'autre part, j'ai commandé tout à l'heure deux livres de Ramon Gomez de la Serna (et merde pour ses accents toniques !), dont je n'ai jamais lu la moindre ligne – ou alors j'ai oublié. Il y a aussi Blasco Ibañez, dont j'ignore tout : il faudrait un peu aller voir de son côté.

– Demain, déjeuner chez Michel et Agnès Desgranges. (À citer le prénom masculin avant le féminin, il ne faudra pas que je vienne pleurnicher si je me retrouve avec les crocs bavants d'une chienne de garde quelconque plantés dans le mollet !)

Un poil plus tard. – Je viens de commander Arènes sanglantes (édition Calmann-Lévy, 1910) de l'Ibañez en question.

vendredi 1 décembre 2017

Octobre 2017











ET CHARLUS VINT









Dimanche 1er octobre

Quatre heures et demie. – Voici un mois qui démarre sous les meilleurs auspices, puisque, lorsque minuit a sonné son inauguration, nous nous trouvions depuis déjà deux heures aux urgences de l'hôpital d'Évreux. Peu de temps avant cela, vers neuf heures, Catherine était partie se coucher en grelottant de fièvre et après avoir toussé toute la journée à peu près sans discontinuer. Grelottante, elle pouvait l'être : par le téléphone intérieur, elle m'annonçait bientôt un inquiétant 39°8, alors même qu'elle avait avalé un Doliprane une heure plus tôt. L'endocrinologue ayant vivement conseillé, en cas de fièvre importante et inopinée, le recours aux urgences, nous sautâmes dans la voiture et fonçâmes vers icelles. Nous commençons par les urgences de la clinique Pasteur, parce que Catherine a ses habitudes dans l'établissement en question. J'étais presque certain que, là-bas, on allait nous rediriger vers l'hôpital général, mais Catherine n'est guère contrariable lorsqu'elle est malade. Bien entendu, il se passa ce que j'avais prévu : direction l'hôpital, situé de l'autre côté de la ville, en pleine nature, accolé au terrain de golf. La salle d'attente était presque totalement vide, ce qui nous parut d'assez bonne perspective. De fait, Catherine fut tout de suite prise en charge (en compte, en considération, au sérieux…) par la jeune femme brune qui se tenait derrière la cloison transparente et percée de petits trous destinés à laisser passer les plaintes dans un sens, dans l'autre les recommandations, mais les postillons dans aucun. Ensuite, après avoir rempli les questionnaires d'usage, nous fûmes séparés, Catherine allant prendre place dans l'un des “box d'examen”, tandis que j'étais invité à patienter dans la salle d'attente quasi-déserte, mais où, évidemment, piaillait tout de même un écran de télévision. C'est à ce moment que je me rendis compte avec un certain effarement que, dans notre départ précipité, j'avais oublié à la maison non seulement ma pipe et mon tabac mais, encore plus grave, un livre.

Malgré tout, je survécus sans trop de dommages visibles à l'heure qui suivit. Quand l'infirmière vint me chercher, elle me trouva tout frétillant de ce que la fin de la corvée semblait en vue. Il était alors dix heures et quart. Je me trompais lourdement : on venait simplement de pratiquer la prise de sang demandée par l'urgentiste de service, il fallait maintenant en attendre les résultats, ce qui, je le savais par expérience, n'allait guère demander moins d'une heure et demie. Et, en effet, c'est au bout de deux heures que le médecin resurgit dans le box n°5 – le nôtre – pour annoncer à Catherine qu'elle avait simplement une bronchite (entretemps, la monotonie de l'attente avait été un peu rompue par la radio des poumons qu'on l'avait emmenée subir) et qu'elle pouvait rentrer chez elle ; d'autant plus que, dans l'intervalle, la fièvre était mystérieusement retombée en dessous de 38°.  Nous étions à la maison peu après une heure, plutôt contents finalement de nous en être tirés à si bon compte, surtout Catherine qui n'envisageait pas sans grand déplaisir un nouveau séjour en cet hôpital qu'elle déteste depuis celui qu'elle y fit en 2013. Il me sembla alors que cette soirée et le rôle héroïque que j'y avait joué justifiaient pleinement l'absorption d'un ou deux gin-coca (boisson que les Espagnols appellent cuba libre) avant d'aller dormir ; ce que fis.


Lundi 2 octobre

Sept heures dix. – Journée passée sans eau et sans chauffage, deux sympathiques plombiers ayant eu à cœur de nous remplacer notre vieille chaudière à fuel par une neuve chaudière à fuel. La bête est en place, l'eau a été rétablie, mais, comme le couvreur chargé de  l'évacuation par le toit de la machine en question (enfin, pas de la machine elle-même mais de ce qui est supposé sortir de ses flancs sous forme plus ou moins gazeuse), nous serons encore privés de chauffage cette nuit et probablement une bonne partie de demain. Heureusement, le temps semble vouloir se maintenir au doux ; pour l'instant. Les plus touchées par cette intrusion artisane furent Odette et Nana : le portail devant rester ouvert à cause de la camionnette à demi engagée dans la descente de garage, elles ont, pour la première fois, dû passer toute leur journée enfermées dans le très exigu enclos qui sert de narthex à leur poulailler. Elles ne semblent pas nous en avoir tenu rigueur puisque, non seulement Nana nous a gratifiés de son œuf quotidien, mais Odette a également pondu le premier des siens. Demain : omelette aux cèpes.

– Le deuxième volume du Journal de Jacques Brenner est arrivé au moment où j'en finissais avec le premier : deux pavés de 800 pages, et il y en a trois autres derrière. Il y a, dans ces pages de jeunesse, des choses tout à fait passionnantes, entrelardées d'autres assez irritantes. Mais j'y reviendrai plus longuement demain (ou un autre jour…), n'ayant pas envie, ce soir, de m'attarder ici.


Mardi 3 octobre

Dix heures et demie du matin. – J'ai beau y être plus ou moins habitué, c'est un phénomène qui me demeure curieux : cette impossibilité à travailler – sauf en cas de force vraiment majeure –, dès lors que la moindre micro-perturbation intervient dans l'ordonnancement des journées. Ainsi, depuis hier matin, j'ai la liste des cinq articles que je dois écrire pour le prochain hors-série de FD ; et même la documentation pour deux d'entre eux. Pourtant, je n'ai encore rien fait, pas même ouvert les pdf de la documentation susnommée, pour une seule raison : depuis hier aussi, les plombiers sont là (plus un couvreur ce matin), qui s'occupent de remplacer la chaudière chargée de nous fournir eau chaude et atmosphère clémente. Or, bien entendu, ils ne travaillent qu'au sous-sol (et partiellement sur le toit…), et je suis donc tout à fait tranquille dans ma Case. Malgré cela, pas moyen de me concentrer si peu que ce soit sur le travail à faire ; j'ai même du mal à lire lorsque je retourne au salon (il est vrai que le journal de Brenner m'ennuie de plus en plus, et qu'il est de moins en moins probable que je fasse l'acquisition des trois volumes qui me manquent – surtout au prix où on les trouve). Heureusement, ces jeunes gens sont censés en terminer aujourd'hui même, en début d'après-midi : la vie va pouvoir reprendre son cours normal dès demain matin…


Mercredi 4 octobre

Onze heures du matin. – Évidemment, suivant la loi qui, pour n'avoir pas de nom n'en est pas moins d'airain, la chaudière neuve, installée d'hier, était déjà en panne ce matin : radiateurs glacés et eau tiédasse au robinet. Notre plombier sauveur a promis de passer dans la journée (dans la nuit m'aurait davantage surpris).

– Après m'être accroché durant les deux cents premières pages du deuxième volume, j'ai finalement abandonné le journal de Brenner, décidément bien ennuyeux, avec ses multiples histoires de coucheries et d'amourachages homosexuels, et fort irritant à cause de son envahissement par les initiales. Cela donne, constamment, des phrases de ce type (laquelle, ici, est inventée par moi à titre d'exemple) : « Entré aux Deux-Magots avec M. Nous tombons sur Z et Cl qui veulent nous entraîner chez G où ils doivent être rejoints par A. Finalement, dîné avec N, R et Q. » Au bout d'un moment ça lasse. Je n'aurai donc pas à acheter les trois tomes suivants, ce qui représente une économie d'environ 120 €.

Sept heures dix. –  Repris le Journal de Gide, sans bien savoir pourquoi. Peut-être par manque d'envie  de commencer un livre “neuf”.


Jeudi 5 octobre

Sept heures dix. – Passé la journée à lire assez paresseusement le Journal de Gide ; plus, en milieu d'après-midi quelques dizaines de pages de l'Histoire naturelle de Pline. J'ai aussi écrit un court billet afin d'expliquer pourquoi… je n'écrivais plus de billet, ou en tout cas beaucoup moins : je crois que je suis passé au-delà. Au-delà de quoi ? C'est une question désormais secondaire, me semble-t-il. Chaque journée qui passe apporte un petit fait nouveau, allant dans la direction générale que je perçois de plus en plus nettement : celle d'un effondrement définitif de notre civilisation, contre quoi il me semblerait vain de vouloir ériger des étais au moyen d'allumettes. Naturellement, il se peut que je me trompe du tout au tout et que cette vision “crépusculaire” que j'ai ne soit rien d'autre qu'un effet de mon âge et du ratatinement spirituel allant avec. Mais quelle importance ? De toute façon, je ne serai plus là pour constater si j'avais raison ou bien tort. Et, dans un cas comme dans l'autre, cela ne peut influer en rien sur le fait que je perds rapidement tout intérêt pour ce qui n'est pas du domaine de la littérature, à commencer bien sûr par la politique et les diverses démences “sociétales” qu'elle favorise quand elle ne les engendre pas. Il me semble qu'il faut être complètement fou pour faire des enfants en ce moment. Mais, bien entendu, l'instinct de l'espèce est plus fort que n'importe quel raisonnement de ce type ; sinon, il y a beau temps que nous aurions disparu de la surface de la terre. Quand je dis “nous”, je parle des peuples civilisés, bien entendu, les autres se reproduisant sans y penser, ce qui doit bien leur faciliter les choses. Mais, au fond, je ne suis pas sûr que nous y pensions beaucoup plus qu'eux, à part l'infime minorité dont je fais partie, laquelle, de toute façon, est sans doute composée de gens qui n'auraient pas fait d'enfant même dans les circonstances les plus favorables d'apparence.


Vendredi 6 octobre

Dix heures du matin. – Je poursuis ma déambulation à travers le journal de Gide (alors que je ferais sans doute mieux de briser un destin ou deux pour FD…), et je suis un peu effaré par les journées que s'inflige continuellement l'écrivain. J'en prends une au hasard, semblable à presque toutes les autres de la même époque, celle du lundi 19 février 1912. On ne sait à quoi Gide a occupé sa matinée, mais elle est suivie par un déjeuner chez lui, où sont Paul Valéry, Henri Ghéon et André Ruyters. Gide note que la conversation ininterrompue l'a énormément fatigué, ce que je conçois fort bien. Seulement, dès trois heures, ce sont Paul Dukas et deux autres personnes qui se présentent chez lui, et la conversation reprend avec ceux-là. À cinq heures, Gide quitte sa maison d'Auteuil pour se rendre chez un certain Eugène, rue de Lisbonne, lequel (après longue discussion) l'accompagne jusqu'au boulevard Saint-Germain, où ils prennent une voiture pour chez Jean Schlumberger, où doit se tenir une réunion NRF. Il y retrouve Ruyters et Ghéon (avec qui il a déjeuné quelques heures plus tôt, je le rappelle), et une douzaine d'autres personnes, dont Alain-Fournier Vildrac, Gallimard et Fargue : de nouveau conversation “par petits groupes”. Sur la réunion se greffe le dîner, qui, bien sûr, ne se passe pas en silence. Et encore, ce jour-là, Gide échappe-t-il à la soirée au théâtre.

Je comprendrais à la rigueur que l'on puisse avoir un tel appétit de vie sociale vers vingt ou vingt-cinq ans ; mais, en 1912, Gide a passé la quarantaine ! Comment fait-il pour parler et entendre parler autant sans céder à des envies de suicides ou de retrait définitif à La Trappe ? Le pire est qu'il se plaint régulièrement de conversations stériles, de fatigue excessive, de temps gâché, de pages non écrites, etc. Mais, dès le lendemain, il recommence. Ou alors, il fuit et va retrouver sa femme à Cuverville. Mais, là, au bout de quelques jours, à la rigueur semaines, il commence à étouffer d'ennui et se dépêche de remettre le cap sur Paris. Et la ronde des conversations reprend de plus belle.

Sept heures vingt. – Je pensais bien, après déjeuner, remettre à demain l'article sur Cynthia Sardou (la fille de) que je dois à FD. Et puis, je me suis dit que six mille signes ce n'était vraiment pas la mer à boire, que c'était l'affaire d'une heure, que je ferais mieux de m'en débarrasser tout de suite ; et je suis venu m'assoir ici. J'avais environ un feuillet (1500 s) d'écrit, lorsque je me suis aperçu que la longueur demandée n'était pas six mille mais bien dix mille signes. Un tel travail, avant de commencer, aurait sans doute suffi à relancer mon envie de procrastination. Mais puisque j'étais en route…

Finalement, j'étais si content de moi, deux heures plus tard, que j'ai décidé de me remettre à la marche quotidienne et suis parti faire le tour du village (il faut recommencer modestement, sinon les muscles se rappellent douloureusement à votre souvenir). Et tout cela sans même la plus petite tentation d'apéro. Fort, le mec.


Dimanche 8 octobre

Sept heures dix. – S'il est une absence retentissante dans le journal de Gide – au moins jusqu'en 1935 où je suis arrêté –, c'est bien celle de Proust. Non pas par méconnaissance bien entendu ; ni de l'homme ni de l'œuvre. Mais, entre 1913 (parution de Swann) et 1922 (mort de son auteur), Gide ne relate qu'une seule conversation avec lui, et même uniquement la partie où ils abordent le thème de l'homosexualité. Ce doit être vers 1920 ou 21, j'ai la flemme de rechercher. Avant, pas un mot ; après presque rien, sinon, en trois lignes à chaque fois, des réserves. En fait, on sent que Gide n'a jamais encaissé la manière dont apparaissent les invertis dans La Recherche, lui reprochant d'en avoir fait des sortes de monstres grimaçants, au rebours, évidemment, de l'image solaire que lui n'a cessé de vouloir en promouvoir dans ses livres. Du reste, lors de la rencontre que je viens de mentionner, il en fait le reproche à Proust. Celui-ci se défend assez mollement, en expliquant que, ayant conféré toute la beauté à ses jeunes gens transfigurés en jeunes filles, il ne lui est plus resté que la laideur et le vice pour ses homosexuels. L'argument est faiblard, et on sent bien que Proust lui-même n'y croit pas, qu'il l'a “bricolé” vite fait pour éluder l'attaque de Gide.

Mais il n'y a pas que cela, que cette raison de surface, ponctuelle. Il me semble que l'irruption de Proust en 1913, et plus encore après le Goncourt de 1919, a dû représenter un séisme terrible dans l'univers de Gide. Qui était assez intelligent et bon lecteur pour s'apercevoir, ou au moins subodorer fortement, que, d'un coup, il venait de perdre toute chance d'être consacré par la postérité comme LE grand écrivain français du premier XXe siècle : Anquetil venant d'apparaître, il se retrouvait avec le maillot de Poulidor. C'était même pis que ça puisqu'il se voyait désormais coincé entre ces deux sommets : Barrès et Proust, l'un ayant alors bien plus d'influence que lui sur la jeunesse, et l'autre se révélant du premier coup un créateur de génie supérieur à lui-même. Dans cette optique, compte tenu de cette déception que l'on devine avoir été cuisante, on doit porter au crédit de Gide de n'avoir rien fait contre Proust, et même d'avoir œuvré pour que la NRF le récupère. Et aussi pour, bon gré mal gré, avoir tout de même reconnu et salué son génie.

(Je voulais aussi parler, toujours à propos de Gide, de son attristante adhésion au communisme, entre 1931 et son voyage en URSS de 1936. Mais, finalement, j'ai préféré en faire un billet de blog, que j'ai programmé pour demain matin.)


Mercredi 11 octobre

Quatre heures. – Je ne crois pas avoir signalé ici que, depuis une petite semaine, je me suis remis à la marche quotidienne, abandonnée depuis des années. Sachant bien que les muscles qui allaient être sollicités devaient être aussi réduits que la peau de chagrin de Balzac, j'ai commencé très modestement le premier jour, en me contentant du tour du village : un quart d'heure (mais à un assez bon rythme). Du côté du souffle, rien à redire ; mais, comme prévu, mes mollets (surtout le droit, bizarrement) se sont douloureusement rappelés à moi, pratiquement dès les premières enjambées. Le lendemain, même parcours plus un aller et retour au terrain de foot : vingt minutes. Le surlendemain, je ne sais plus exactement, mais la boucle s'était de nouveau un peu allongée. C'est hier que j'ai franchi un pas (si je puis dire), en renouant avec l'un de mes circuits d'il y a une quinzaine d'années. Certes, j'ai opté pour l'un des plus courts de l'époque, quarante-cinq minutes (mais il m'a paru bien long…), j'étais néanmoins fort satisfait de moi-même en constatant que la carcasse se montrait tout à fait complaisante à l'effort réclamé d'elle. Aujourd'hui, parce qu'il vente méchamment, je me suis contenté d'une demi-heure. Mais enfin, l'important est que le pli semble repris. Évidemment, le fait d'avoir une douzaine de kilos en moins, à promener par les champs et par les grèves, a bien facilité la reprise. Du coup, j'ai presque hâte de me retrouver dans le cabinet de mon cardiologue pour avoir la fierté de lui annoncer tout cela : on n'est pas plus gamin.

– Reçue hier, je me suis mis à relire la biographie de Gaston Gallimard par Pierre Assouline : lecture aimable, divertissante, écrite sans génie aucun mais dans une langue qui ne rebute nullement, qui donne l'impression de se retrouver enfin chez soi, tant on a l'impression de déjà bien connaître toutes les figures que l'on y croise.

– J'ai aussi pris le temps ce matin, profitant de ce que la femme de ménage me consignait dans la Case, d'écrire douze mille signes à propos d'Anthony Delon, qui n'avait certes pas besoin de moi pour être le triste bénéficiaire d'un destin brisé. Mais enfin, j'ai bien aidé.


Jeudi 12 octobre

Trois heures et demie. – Riche idée qu'a eue Yann Savidan, de me téléphoner hier après-midi. Le motif de cet appel était de m'informer qu'il avait mis la dernière main à son roman, et de me demander d'avisés conseils pour la suite, c'est-à-dire les mille et un moyens de trouver un éditeur complaisant (bon courage, l'ami !). Comme c'est un homme qui a du savoir-vivre, il a commencé par s'enquérir de nous et, entre autres, a voulu savoir si nous avions repris un chien depuis l'hécatombe qui, en une poignée de mois, a fauché Elstir, Swann et enfin Bergotte. Il a eu l'air surpris que nous n'en ayons rien fait, et même légèrement désapprobateur. C'est alors que j'ai eu la fatale imprudence de lui confier que cette absence complète de chien à la maison me pesait parfois. Ce n'est pas tombé dans l'oreille d'une sourde, si je puis dire : une demi-heure plus tard, Catherine avait, sur internet, trouvé trois éleveurs habitant dans l'Eure, dont l'un, à Bourneville emprès Pont-Audemer; pratiquant le cocker en série, race qui nous a semblé représenter un compromis acceptable entre mes goûts (pour les grands et gros pépères) et les souhaits de Catherine, délibérément portée désormais sur le “chien de poche”. Enchaînement implacable, voire diabolique : sur la dernière portée de rouquins, disponibles à partir du 26 octobre, il restait précisément un petit mâle qui attendait encore preneur. Un quart d'heure plus tard, rendez-vous était pris pour ce matin, onze heures. Et, comme de juste, une demi-heure plus tard, nous reprenions la route vers la maison, virtuellement propriétaire d'un jeune cocker feu, dont j'ai déjà oublié le nom, ce qui est sans importance puisque nous avons décidé, surtout moi, que Charlus il serait.

Petit moment comique, lorsque l'éleveur nous a spécifié que le père de Charlus (lequel, au même moment, maculait de boue mes Weston et le bas de mon pantalon avec un bel enthousiasme) était né au Danemark. Aussitôt, Catherine, qui tenait notre futur molosse dans ses bras, s'est mise à lui parler dans cette langue de sauvages, à la grande surprise de notre interlocuteur humain.


Samedi 14 octobre

Cinq heures. – Je commence à la trouver bien agréable, cette marche d'environ trois quarts d'heure qui est devenue mon lot quotidien depuis une huitaine de jours ; même si je dois encore me botter moralement le cul pour m'extraire de mon fauteuil au moment où il s'agit de lacer les chaussures. En réalité, ce n'est pas tant la marche elle-même que je trouve gratifiante que le fait de l'avoir accomplie, que cette plage ultérieure, qui ne doit pas durer loin d'une heure, où tous les muscles se détendent progressivement, où l'on a l'impression de respirer plus large.

– Je prends tellement de plaisir, depuis hier, à relire Le Piéton de Paris de Fargue, que j'ai ressorti de leur rayonnage les trois autres livres que je possède de lui. Du coup, j'ai un peu abandonné les Cahiers de la Petite Dame. D'un autre côté – je veux dire, en arrière-plan du plaisir que j'y prends –, cette évocation de différents quartiers de Paris qui relevait déjà plus ou moins de la nostalgie au moment où Fargue les évoquait, c'est-à-dire dans la seconde moitié des années trente, voilà qui suffit à étaler un voile de tristesse, un fin brouillard de never more, sur tout ce que je lis et sur les images que les phrases font naître.


Mardi 17 octobre

Sept heures dix. – Nous avons, depuis quelques heures et pour dix jours, une pensionnaire : Mona, la très vieille chienne d'une amie de Catherine. D'après sa maîtresse, elle ne voit “plus très bien”. Je suis persuadé qu'elle est en outre complètement sourde, car elle n'a pas le moindre frémissement des oreilles quand on l'appelle par son nom, qu'elle connaît forcément. Sinon, dès son arrivée, elle a affiché une superbe indifférence envers Odette et Nana, qui, du coup, la lui ont rendue avec intérêt (rendre de l'indifférence avec intérêt est d'ailleurs une chose assez curieuse). Comme c'est une chienne habituée, chez elle, à vivre dans le jardin et au sous-sol, elle n'a même pas fait mine de vouloir monter jusqu'à la maison. Même si la pauvre semble vraiment à l'extrémité de sa vie, cela fait tout de même plaisir de revoir un chien ici.

– Je me suis, en début d'après-midi, débarrassé de mon dernier article (dix mille signes) pour le prochain hors-série “Destins brisés” ; je trouve presque vertigineux que l'on en soit déjà au numéro 13. Je suppose que, d'ici une quinzaine de jours, peut-être moins, je vais enchaîner sur le deuxième volume des hors-série “coups de foudres de stars” : pour un type qui est à la retraite depuis près d'un an (l'anniversaire sera le 31 octobre), je me trouve assez productif.

– Je n'ai pas noté ici que je m'étais replongé dans Le Côté de Guermantes, lecture qui fait mes délices, et d'autant plus que je ne relis vraiment que les longs passages où Proust enferme ses personnages dans un salon, ou une salle à manger, et prend un plaisir palpable à les faire évoluer, se frôler et s'entrechoquer devant nous. Je parcours très rapidement tout ce qui ne ressortit pas à ce genre-là, et pense que je vais, ensuite, faire de même avec Sodome et Gomorrhe, avant de sauter directement et à pieds joints dans Le Temps retrouvé.

– Si tout se passe bien, Charlus sera chez nous dans onze jours.


Samedi 21 octobre

Sept heures vingt. – Je suis très sensible aux efforts méritoires et conjoints que font Amazon et Price Minister pour m'inciter aux économies budgétaires, mais enfin, il ne faudrait pas non plus tomber dans l'excès de zèle. En début d'après-midi, je suis venu devant ce clavier pour tâcher de commander les Souvenirs inédits de Ferdinand Bac, auxquels Ghislain de Diesbach se réfère assez souvent dans sa biographie de Proust. J'ai possédé (et lu) un livre de souvenirs de Bac, que j'avais bien aimé et qui, comme de juste, a depuis disparu des rayonnages (j'espère au moins que ce n'est pas moi qui l'ai éliminé lors de ma solution finale d'il y a quelques mois…) : pas moyen de trouver rien qui ressemble à ce que je cherchais, dans l'une ni dans l'autre de ces centrales d'achat. (D'un autre côté, puisqu'il s'agit de souvenirs inédits, j'aurais dû m'y attendre, peut-être…) Deux ou trois heures plus tard, je retente ma chance, cette fois dans l'espoir d'acquérir à vil prix les mémoires de Maurice Rostand : introuvables, même à des tarifs prohibitifs. Je n'ai donc, à mon corps défendant, pas dépensé un sou aujourd'hui.

– Je ne voudrais pas passer pour le snobinard que j'espère ne pas être, mais il me semble que Proust, c'est encore mieux que je ne le pensais. Les très longs extraits que j'ai relus ces derniers jours, en tout cas, m'ont ébloui, davantage me semble-t-il que lors de mes précédentes lectures. Du coup, comme chaque fois, je ne parviens pas à rompre avec lui, si bien que, depuis avant-hier, je flâne autour de Proust : le petit livre impertinent et revigorant de Revel hier, la remarquable biographie de Diesbach aujourd'hui. Après, il va bien falloir repasser à autre chose, tout de même.

– Mona, la vieille chienne que nous avons en pension jusqu'à samedi prochain, est d'un naturel fort paisible. Elle ignore aussi bien le chat que les poules, vit l'essentiel de sa journée dans le jardin et dort la nuit au sous-sol, car c'est ainsi qu'elle a été habituée chez elle. (Mais je ne comprendrai jamais ces gens qui veulent un chien et, ensuite, quand ils l'ont, lui interdisent de franchir le seuil de leur maison : quel intérêt, aussi bien pour lui que pour eux ?) Nous aimerions bien, surtout Catherine, qu'elle passe du temps avec nous, à l'intérieur, mais dès qu'elle s'y trouve, il n'y a plus moyen de la faire tenir en place : elle ne cesse de parcourir les pièces en tous sens, et comme ses griffes cliquètent méchamment sur le faux parquet (bien fait, salaud de pauvre, tu n'avais qu'à t'en payer du vrai !), cela devient très vite horripilant, surtout si l'on essaie au même moment de démêler l'écheveau des phrases proustiennes (lesquelles, d'ailleurs, ne sont longues qu'à certains moment, essentiellement dans les passages descriptifs ou de réflexion : dans toutes les scènes “balzaciennes”, Proust a un style rapide, vif, et sait parfaitement manier la phrase courte et fusante).


Lundi 23 octobre

Cinq heures. – Décidément, ce journal a de plus en plus tendance à partir en quenouille (mais j'ai déjà déclaré cela vingt fois…). Hier, n'ayant pas le courage d'y écrire rien après le dîner, j'ai noté devant le clavier les deux ou trois choses que j'avais dans l'idée, en me promettant d'y revenir aujourd'hui, mais plus tôt dans la journée. Naturellement, pris dans mes lectures proustiennes, je n'en ai rien fait. (De ma place, je vois Mona, la vieille chienne percluse, sur la terrasse, Odette et Nana grattant furieusement l'herbe en bordure de l'allée menant au portail ; et, telles deux vigies jumelles, un couple de tourterelles les observant depuis le faîte du toit.)

Du reste, c'est précisément de Proust que je voulais parler. D'abord pour dire que, de ses trois biographies les plus exhaustives, les plus fournies, c'est vraiment celle de Ghislain de Diesbach que je recommanderais avec le plus de chaleur, si jamais je connaissais quelqu'un qui ait envie de lire une biographie de Proust, et si mon avis l'intéressait. Celle de Painter, la plus ancienne des trois, est loin d'être sans mérite. Mais d'une part il est un peu pénible, avec cette obstination de vouloir à tout prix que Proust ait eu des aventures féminines, ce qui ne tient pas debout, et d'autre part, ses explications de ceci ou de cela sont vraiment trop entachées de psychanalyse pour être recevables : partant d'un sujet riche, ondoyant, complexe, elle n'aboutissent qu'à des pauvretés, soit évidentes, soit absurdes. Celle de Jean-Yves Tadié (l'homme qui a réussi à faire passer À la recherche du temps perdu de trois volumes moyens de La Pléiade à quatre gros, sans que Proust ait ajouté une seule ligne à son texte…) sent évidemment son universitaire, même si elle est d'un universitaire sachant écrire sans jargonner, ce qui est déjà beaucoup. Mais, bien entendu, comme il est en quelque sorte the spécialiste de Proust en France, il passe beaucoup trop de temps à parler de l'œuvre, à la décortiquer, l'observer sous tous les éclairages possibles, alors que ce qu'on demande à une biographie c'est avant tout de nous raconter la vie du personnage pris pour cible, ce qui ne semble pas passionner beaucoup M. Tadié. De plus, son gros volume donne plus l'impression d'un vaste fourre-tout que d'un livre vraiment construit, pensé, écrit.

Diesbach échappe à tous ces défauts. Non seulement il sait sa langue, comme on disait jadis et jusqu'à naguère, mais il connaît admirablement la société de cette époque, et particulièrement ce qu'il est convenu d'appeler le monde. Il a l'art des enchaînements habiles, il est pétri d'un humour fin et toujours discret, lequel ne s'exprime jamais mieux que dans les nombreux “médaillons” qu'il donne à lire, chaque fois qu'apparaît dans son récit un personnage destiné à jouer un rôle plus ou moins important dans la vie de son personnage éponyme (pas fâché de pouvoir le placer à bon escient, celui-là, tiens !) : s'il n'atteint pas à la virtuosité rageuse de Saint-Simon, ni à la vachardise tonitruante de Léon Daudet, ses portraits sont tout de même constamment savoureux.

Proust a dit à plusieurs reprises en quelle piètre estime il tenait ce qu'on appelle l'amitié, quelle valeur, proche du zéro, il accordait à ce sentiment. Lorsqu'on lit ses biographes, et aussi, d'ailleurs, sa correspondance, on se rend compte qu'il ne sait absolument pas de quoi il parle lorsqu'il prononce ce mot : amitié, faisant partie de ces gens totalement inaptes à sa pratique. J'en ai connu deux ou trois, des comme lui (dont un ces dernières années) ; de ces gens pour qui l'amitié n'est qu'une longue chaîne de brouilles successives provoquées par leur inaptitude même. Avec eux, vous ne savez jamais ce qui est le plus pénible, des périodes de fâcherie ou de celles de beau fixe. Car, durant celles-ci, vous devez supporter tout le poids d'une présence et d'une sollicitude hautement accaparantes, auxquelles il n'est pas question que vous vous soustrayez, sous peine de retomber aussitôt dans une nouvelle brouille, généralement précédée de récriminations et de reproches en chapelets aux grains serrés. Les périodes de “froid” (qui ne peut jamais être, avec eux, autre que glacial) ne sont pas plus agréables, dans la mesure où, généralement, ces hommes incapables d'une amitié normale (pour faire bref) font aussi partie de ceux dont vous n'avez pas envie qu'ils disparaissent complètement de votre existence. Je crois qu'il faut les prendre, ces périodes de froid, pour des plages de repos. À noter aussi que l'orientation sexuelle n'entre sans doute que fort peu en ligne de compte : mes inaptes à moi étaient tous des hétéros de stricte obédience. Mais je suppose que l'homosexualité doit devenir facilement un facteur aggravant, à cause de son côté “brouilleur de frontières”. (Je parle des hommes, non pas au sens d'êtres humains mais bien à celui de mâles de l'espèce, l'amitié avec les femmes (quand on est un homme) m'ayant toujours semblé relever du rêve ou du vœu pieux. Quant à l'amitié entre femmes, je n'en connais rien du tout et ne suis même pas certain que cela existe ; à vrai dire, j'ai même assez fortement le soupçon du contraire.)


Mardi 24 octobre

Sept heures vingt. – Vers trois heures cet après-midi, quasiment d'une minute sur l'autre, Catherine s'est mise à “voir” une grosse tache filamenteuse sur le côté de son œil droit. Elle a déjà, depuis plusieurs mois, deux petits points obscurs dans l'autre, dont elle avait parlé au Dr R., notre mirettologue de Levallois ; laquelle, après examen, lui avait affirmé que ce n'était rien, mais que si de nouvelles taches apparaissaient, il fallait la consulter sans tarder, car il pourrait alors s'agir d'un décollement de la rétine : plus facile à dire qu'à réaliser, quand on sait que la fameuse désertification médicale des campagnes a largement commencé à toucher les grandes villes. De fait, par téléphone, le Dr R. annonça à Catherine, par la voix de sa secrétaire, qu'elle était dans l'impossibilité de la recevoir aujourd'hui, pas davantage demain, et qu'il lui fallait donc se rendre aux urgences les plus proches. Nous voilà donc partis. Nous nous attendions à y passer des heures comme la dernière fois (voir mon journal de je ne sais plus quand). Mais la réceptionniste des urgences (qui doit sans doute avoir une autre “raison sociale”) nous aiguilla tout de suite vers la consultation d'ophtalmologie, où l'on assura à Catherine qu'un médecin allait la voir “entre deux rendez-vous”. Comme me souffla Catherine dès que nous fûmes assis sur les inconfortables chaises du hall d'attente : « Le tout est de savoir s'il va me recevoir entre les deux prochains rendez-vous ou entre les deux derniers de sa journée… » Eh bien, contre toute attente (!), ce fut entre les deux suivants ; et, environ une heure après y être entrés, nous quittions l'hôpital d'Évreux, contents du diagnostic fort apaisant du spécialiste (lequel, à nos yeux de vieillards, ne semblait pas avoir plus de 17 ou 18 ans, ce qui produisait un effet étrange). Afin que notre bonheur soit tout de même un peu bémolisé, pour nous rappeler que la perfection ne saurait être de ce monde, il eut tout de même à cœur de déceler à sa patiente un début de cataracte, mot qui me fait toujours irrésistiblement penser à de mini-chutes de Niagara se déversant soudain dans la cavité oculaire.


Mercredi 25 octobre

Cinq heures. – Bref aller-retour (trois heures tout de même) à Levallois-Plage, où Catherine avait rendez-vous avec son ORL. Miraculeusement, le Dr D. était à l'heure ou peu s'en est fallu. Voilà tout de même un petit voyage qui va nous coûter cher car, si la visite d'aujourd'hui sera bien sûr remboursée intégralement, il n'en ira pas de même pour les petits appareils que Mme Amplifon (fon, fon, les petites marionnettes) va coller dans les oreilles fatiguées de ma chère épouse, lesquels coûtent chacun un bras et sont aussi mal remboursés, voire pis, que les soins dentaires. Mais enfin, si je veux continuer à me faire entendre dans cette maison…

– Dans son Journal d'un attaché d'ambassade (commencé tout à l'heure à la terrasse ensoleillée de la levalloisienne brasserie des Fontaines), Paul Morand note, en octobre 1916, que le nouveau ministre des Affaires étrangères russe se nomme Protopopov. C'est presque trop beau.


Samedi 28 octobre

Sept heures dix. – Va-et-vient canin : en fin de matinée aujourd'hui, nous avons rendu la vieille Mona à sa maîtresse légitime (si je puis ainsi dire) ; demain, à peu près à la même heure, nous irons à Pont-Audemer prendre livraison du très jeune Charlus, lequel sera, le soir même, baptisé au sancerre ou au pouilly fumé (et peut-être aux deux, selon la forme de son nouveau maître…).

– Ayant accepté d'écrire une nouvelle critique de livre pour le prochain bulletin paroissiale (collaboration bénévole qui s'était interrompue quelques mois, je ne sais plus pourquoi), j'ai feuilleté rapidement les trois biographies que nous possédons de saint François d'Assise : celle de Julien Green, celle de G.K. Chesterton et celle d'un historien italien, Franco Cardini, fort bien traduite par le père Hervé Benoît. Demain après-midi, pendant que Catherine gâtifiera au salon avec le nouvel arrivant à longues oreilles, je tâcherai de mixer cette trilogie sur environ deux mille signes. En dehors de cela, j'ai poursuivi ma déambulation proustienne, cette fois à travers les massifs compacts de La Prisonnière.

– J'ai également reçu la commande de trois articles pour un prochain hors-série “coup de foudre” de FD, laquelle m'a trouvé admirablement disposée à son endroit puisque, quelques heures plus tôt, à minuit très exactement, les services comptables du Bossu avaient viré 3300 euros sur le compte professionnel de Catherine : on a beau ne pas être vénal pour deux sous (mais qui aurait la stupidité de se montrer vénal pour une somme aussi ridicule ?), c'est une chose qui reste fortement incitative.


Lundi 30 octobre

Dix heures du matin. – Nous fûmes donc, hier matin, chercher le jeune Charlus, dans son village natal, voisin de Pont-Audemer : l'affaire menaça assez vite de virer au cauchemar. À notre arrivée – 11 heures, ponctuels en diable –, un couple formé d'une mère et de sa fille se trouvait déjà là, pour prendre livraison de l'une des sœurs de Charlus. Heureusement, elles étaient sur le départ ; mais l'éleveur faisant partie de cette catégorie de bavards qui n'hésitent pas à répéter trois fois les mêmes choses, avec de légères variations dans le vocabulaire, c'est un “sur le départ” qui prit bien dix minutes. C'était le temps qu'il fallait à deux autres couples pour arriver de leur région parisienne, eux aussi venant chercher leurs chiots respectifs. Les hommes étaient deux avocats qui se connaissaient déjà, tout ce petit monde semblait ravi de se retrouver là ; et, surtout, nul ne paraissait pressé d'en repartir. Au moment où, alors que je commençais à frémir, tant d'agacement que d'impatience, l'éleveur annonça avec des mines gourmandes qu'il allait nous tenir sa petite conférence “ d'une demi-heure”, pour nous expliquer tout ce que nous savions déjà sur les chiens, je me suis dit que c'était là une perspective impossible et qu'il fallait faire quelque chose. C'est à ce même instant que Catherine fit la pleine démonstration de son génie, lequel, à l'instar de celui des grands capitaines, ne se révèle jamais mieux que quand la bataille semble perdue. Avec un naturel confondant, elle servit à notre éleveur de cockers un déjeuner fictif chez ma mère, laquelle, étant une vieille dame, ne supportait pas que l'on arrive en retard chez elle. « Midi, c'est midi ! », l'appuyai-je un peu niaisement. Conséquemment, Catherine sollicita que nous pussions bénéficier d'une entrevue non seulement particulière, mais en outre violemment écourtée. Et c'est ce qui se produisit : arrivés à onze heures, nous remontions dans la voiture à la demie. Avec un chiot dégageant une telle odeur que, au bout de quelques kilomètres, nous étions certains d'avoir en fait adopté un putois (Catherine est actuellement occupée à lui faire un shampooing dans l'évier de la cuisine…).

Pour le reste, tout s'est déroulé au mieux : Charlus est du genre pot de colle, ce qui est bien normal à son âge, nous avons pu constater ce matin, en l'emmenant avec nous, qu'il restait d'un calme olympien en voiture. D'autre part, il semble trouver beaucoup de charme et d'intérêt à la présence de Golo, ce qui n'est pas encore entièrement réciproque. Avec les poules, c'est une sorte d'indifférence tout juste polie qui paraît prévaloir. Ce matin, me levant le premier, j'ai pu renouer avec les joies du ramassage de merdes et de l'épongeage de pisse, dans la salle à manger où le panier de la bête a été installé et garni de couvertures bien moelleuses ; opérations auxquelles, les prenant pour un nouveau jeu, Charlus a eu à cœur de participer, ce qui ne les a rendues ni plus rapides ni plus simples.


Mardi 31 octobre

Sept heures vingt. –  Rien à noter de particulier, si ce n'est que j'en ai terminé (pour cette fois…) tout à l'heure de mes déambulations proustiennes, et qu'il va bien falloir, le mois prochain matin, passer à autre chose, qui va forcément me paraître fade. Sinon, tous les animaux semblent se porter à merveille, Charlus maîtrise déjà parfaitement l'escalier extérieur (mais seulement à la montée), et dresse l'oreille à l'appel de son nom. Nous avons, en attendant des jours meilleurs, disposé des rouleaux de Sopalin un peu dans toutes les pièces où il est susceptible de se rendre, et donc de s'y soulager : c'est étonnant la quantité de matière et de liquide que peut évacuer en vingt-quatre heures un être aussi petit. Et cette profonde pensée me semble tout à fait digne de clore ce mois d'octobre.

lundi 30 octobre 2017

Septembre 2017











ESCALE À SAINT-MALO









Vendredi 1er septembre

Sept heures vingt. – Je n'avais jamais lu Le Nain jaune de Pascal Jardin, lacune qui a été comblée ce matin, pour partie dans mon fauteuil habituel, pour l'autre dans l'un de ceux qui meublent la salle d'attente de la dentiste de Pacy. C'est un excellent livre, qui semble parfois s'être écrit tout seul, à la fois tendre et fort drôle, de par la personnalité de son personnage principal, Jean Jardin. Mais, en même temps, alors que l'on s'amuse énormément, on y sent une grande tristesse sous-jacente, qui ne demande qu'à s'emparer de vous, un peu comme ces rochers qui, invisibles sous la surface des eaux, vous éventre pourtant très proprement la coque du bateau imprudent. Mais pourquoi le jury du Médicis, en 1978, lui a-t-il attribué son prix du meilleur roman, alors que, manifestement, ce n'en est pas un ? Ensuite, je suis reparti avec Álvaro Mutis pour les mines d'or désaffectées de la Cordillère des Andes.

– Le gros orage qui vient de passer au-dessus de nous, en déversant ses habituelles trombes, a envoyé les deux poules au lit encore plus tôt que d'habitude.


Samedi 2 septembre

Sept heures et quart. – Finalement, l'expression “se coucher avec les poules” n'est pas une simple image : depuis quelques jours, Odette et Nana rejoignent leur perchoir de plus en plus tôt. Ce soir, elle y sont depuis déjà un quart d'heure, alors qu'il fait encore grand soleil.

– Grand soleil aussi sur ma vie de lecteur, grâce aux récits de Mutis, qui me séduit décidément de plus en plus. Au point que, moi qui n'en lis jamais, et encore moins en traduction, je crois que je vais tout de même commander le recueil de ses poésies complètes.


Dimanche 3 septembre

Midi. – J'ai terminé, voilà une heure, le derniers des romans de ce que j'appellerai le cycle de Maqroll le Gabier, lequel en comporte sept et forme en définitive l'essentiel de l'œuvre en prose d'Álvaro Mutis. En réalité, ce cycle comporte une sorte de “tronc” composé de trois romans (dans l'ordre La Neige de l'amiral, Ilona vient avec la pluie et Un bel morir), auquel sont venues s'adjoindre quatre branches secondaires (mais non moins importantes : La Dernière Escale du tramp steamer ; Écoute-moi, Amirbar ; Abdul Bashur, le rêveur de navires ; et enfin Le Rendez-Vous de Bergen : c'est ce dernier que j'ai terminé tout à l'heure. Je ressens de cet achèvement une sorte de frustration mélancolique, tant l'envie est grande de voir se poursuivre indéfiniment cette longue errance que forment, pris dans leur ensemble, les romans de Mutis. La frustration s'augmente de ce que, depuis plusieurs jours, je suis taraudé par le désir d'écrire un long billet de blog sur cette expérience que je viens de faire, et bien sûr les livres qui l'ont engendrée, mais que je ne me décide pas à “y aller”, par une sorte de timidité qui me surprend un peu moi-même, un peu comme on hésite à se plonger dans un océan froid où l'on vient de risquer un ou deux orteils. Toutes les choses qui me semblent devoir être dites arrivent en ordre dispersé, et je suis presque persuadé que, malgré les efforts que je pourrais faire, elles resteraient rétives à toute composition un tant soit peu intelligible. En fait, disons-le : j'éprouve une telle envie de communiquer mon enthousiasme que j'ai peur, n'y parvenant pas, de déboucher sur le résultat inverse. En attendant que la situation se débloque, si elle doit se débloquer, je laisse ici le  himmel que j'ai envoyé hier à Carlos, et qui pourra peut-être, dans les jours qui viennent, jouer son rôle d'étincelle initiale. Voici donc :

Mon cher Carlos,

Comme il arrive souvent, c’est en relisant les « scolies » de Gómez Dávila (j’en ai marre de ces p… d’accents toniques qui m’obligent à passer sans arrêt au clavier espagnol !) que, ricochant d’un Colombien à un autre, j’ai eu envie d’aller voir du côté de chez Álvaro Mutis, que je n’avais jamais lu.

(Entracte : je me suis demandé durant quelques jours pourquoi, dans les années 70, tu ne m’avais jamais parlé de lui… avant de me rendre compte que, à cette époque, il n’avait encore écrit que de la poésie.)

Depuis une dizaine de jours, j’enfile ses brefs romans l’un derrière l’autre, je m’en gorge, m’en pourlèche avec de sourds grognements de plaisir. Et, du coup, je me demandais si, de ton côté, tu partageais ce mien enthousiasme pour les aventures et quêtes de Maqroll el Gabiero. 

Cette constellation de petits récits qui, en fait, ne sont que les différentes parties d’un seul et même roman beaucoup plus vaste, avec son tronc, ses branches principales et ses rameaux adventices, m’a fait penser, dans un genre évidemment tout différent, à un autre écrivain – français et vivant celui-là : Eugène Nicole, qui, depuis une trentaine d’années, publie lui aussi des textes relativement brefs mais qui, en réalité, ne font qu’alimenter et grossir son œuvre maîtresse, intitulée L’Œuvre des mers, dont le personnage principal est l’île de Saint-Pierre-et-Miquelon, et que je t’encourage vivement à lire si ce n’est déjà fait. 

Pour en revenir à Mutis, je trouve notamment ses portraits de femmes (il y en a un par roman, à peu près ; en tout cas un qui se détache nettement) particulièrement réussis, ce qui n’est finalement pas si fréquent chez ces messieurs les romanciers. Sans parler bien entendu de Maqroll lui-même, homme fuyant et lourd tout à la fois, poursuivant comme par lassitude intime des chimères qu’il sait dès le départ être des chimères. Les procédés de narration aussi sont d’une belle subtilité, et la langue – pour autant que j’en puisse juger par la traduction – apte à faire sentir aussi bien les variations de l’âme que les touffeurs et les froidures des différents climats rencontrés.

Bref, me voici devenu alvarophile, pour ne pas dire mutissolâtre…

Amitiés,

Didier

 J'aurais pu aussi, dans ce message, souligner mieux en quoi le rapprochement entre Mutis et Nicole me semblait pertinent : par le rôle essentiel que joue la mer dans leurs œuvres respectives, même si ces rôles sont très éloignés l'un de l'autre. Alors que chez le Colombien, la mer est une sorte d'écheveau de chemins que l'on ne peut s'empêcher de parcourir, tout en sachant qu'ils ne mèneront qu'à la désillusion et à la constatation que nos agitations humaines ne peuvent jamais servir à rien, chez le Français, elle représente plutôt une sorte de cocon entourant l'île primordiale. J'aurais dû aussi dire à Carlos – surtout à lui qui a écrit un petit livre sur cet auteur – combien, souvent, Mutis me faisait penser à Cervantès, par cette façon qu'ils ont tous deux de solliciter les hasards sans que cela paraisse jamais artificiel ni forcé. Chez l'Espagnol, les personnages ne cessent de se retrouver “fortuitement” dans toutes les auberges perdues de la Manche, tandis que chez le Colombien, ce sont les ports du monde entier qui jouent ce rôle nodal.

Je crois qu'il me faut laisser un peu reposer tout cela. Et si ça ne débouche finalement sur rien de lisible, eh bien tant pis pour moi.

Sept heures vingt. –  Je viens juste de recevoir la réponse de Carlos à mon himmel ci-dessus. Je trouve qu'il a toute sa place ici (moins les paragraphes plus personnels) ; le voici donc :

Cher maître,

[… ] Mais revenons à ton sujet : Alvaro Mutis. Je partage totalement ton enthousiasme, je le relis toujours avec passion, c'est l'un des rares écrivains dont la lecture me donne immédiatement envie d'écrire; je ne sais pas exactement pourquoi, peut-être parce que tout paraît juste, élégant et simple, sa langue est magnifique. De plus j'admire sa façon de construire, récit après récit, une sorte de monde dans lequel une parole ou un objet d'un récit ne révèlent leur sens que dans un autre récit. Je suis impressionné par cette maîtrise et par le fait qu'il avait ce monde en tête, du moins sous forme embryonnaire, dès le début. Le personnage de Maqroll apparaît dès ses premiers poèmes en 1948. Tout le cycle romanesque est déjà suggéré, en esquisse, en germe dans ses poèmes. Je n'ai pas vérifié si c'est traduit, mais ce doit l'être, en espagnol le titre de l'œuvre poétique est : Summa de Maqroll el Gaviero, poesia, 1948-1997. 
L'homme Mutis était aussi  intéressant, je l'ai entendu parler de son œuvre et de l'écriture à la maison de l'Amérique latine à Paris, il y a plus de vingt ans. Il était élégant, intelligent, brillant; revendiquant son amitié avec Garcia Marquez et sa pensée réactionnaire; il se disait "d'ancien régime", opposé à notre époque gouvernée par la bureaucratie d'État, la technique, la science, le rationalisme, une époque qui conspire contre la personne, l'individu. Il ne croyait pas au progrès et craignait que la création finisse par disparaître. Les lectures de Maqroll me semblent représentatives de la pensée de l'auteur : Mémoires du Cardinal de Retz; Mémoires d'Outre-Tombe; Lettres et mémoires du Prince de Ligne; les oeuvres d'Emile Gabory sur les guerres de Vendée; Georges Simenon, Balzac et Céline. Il a répondu à beaucoup d'interviews dans la presse espagnole et latino-américaine dans lesquels il exposait sa pensée réactionnaire et commentait son œuvre, ils sont tous d'une merveilleuse intelligence. […]

Amitiés

Carlos


Mardi 5 septembre

Sept heures vingt. – Curieux comme on change, en à peine 20 ans. Je gardais un excellent souvenir de Réjean Ducharme, ce romancier québécois qui est mort il y a quelques semaines ; au moins de deux de ses livres : L'Hiver de force et Va savoir. Évidemment, plus aucune de ses œuvres ne se trouvait dans la bibliothèque, et tout aussi évidemment je ne me souvenais absolument pas de ce qu'il avait pu advenir d'elles. J'ai donc racheté les deux titres que je viens de citer, avec le ferme projet de les relire,  dans la mesure où je ne connais pas d'autre manière de rendre hommage à un écrivain mort. Les deux volumes sont arrivés hier et j'ai assez logiquement commencé par le plus ancien des deux, L'Hiver de force (1973). Quelle déception ! Quel ennui que celui dégagé par cette non histoire tournant mollement sur elle-même et ces personnages dont le créateur se donne un mal de chien pour nous les faire trouver originaux, décalés ! Et je ne dis rien de cette irritante propension de l'auteur à placer tous les jeux de mots qui lui viennent à l'esprit : rien de tel pour “tuer” une page. J'ai fini le roman bride abattue, en sautant bien des obstacles. Je vais tout de même, d'ici quelques jours, lui accorder une dernière chance avec Va savoir, avant de refermer définitivement le tombeau de Réjean Ducharme. Pour me remettre, je me suis invité au sein de La Famille de Pascal Duarte, roman de l'Espagnol nobélisé et mort Camilo José Cela, qui en plus d'être un véritable écrivain a l'élégance de posséder un nom dont l'unique accent est disponible sur un clavier français. Je viens de commander deux autres romans du même : La Ruche et San Camilo, 1936.

– La géante biélorusse nous ayant lâchement abandonnés, sous le fallacieux prétexte qu'elle a trouvé un travail en CDI, nous allons, demain, en début d'après-midi, voir débarquer une femme de ménage inconnue. Avec la lâcheté qui me caractérise, il va de soi que je vais me réfugier ici, dans la Case, et laisser Catherine affronter ce nouveau Moloch.


Vendredi 8 septembre

Sept heures dix. – Bien que le fâcheux mois d'août soit déjà loin derrière nous, et que, donc, tous les joyeux plaisanciers soient censés être rentrés au port, FD continue de m'envoyer en rafale des articles à écrire – ce dont je ne me plains nullement, d'ailleurs, mais qui m'étonne un peu.

– Ce matin, nous avons remis la chaudière en “mode hiver”, nous lassant un peu de devoir, au réveil, enfiler pull sur pull. Aujourd'hui, la température extérieure n'a pas excédé quinze degrés rigoureusement celsius, et il a plu presque sans discontinuer. Les poules semblent se ficher totalement de cette eau qui leur tombe dessus, au grand abattement de Catherine, qui aimerait bien les voir, dès la première goutte, se réfugier sous l'un des deux abris qu'elle a gentiment confectionnés pour elles. Mais la poule est têtue par nature, et continue de picorer sous les bourrasques.

– Depuis deux jours, ayant renoncé au deuxième roman (Va savoir) de Ducharme après quelques pages, je ne sais plus quoi lire (« J'ai pus rien à m'mettre ! », pleurniche la blonde devant son armoire dégorgeant les vêtements à peine portés). Il y aurait bien la seconde partie du Quichotte, mais quelque chose me retient d'y plonger, probablement de l'ordre du surnaturel. Si le symptôme persiste demain, je vais sans doute relire quelques dizaines (ou centaines, je me connais…) de pages des Mémoires d'Outre-Tombe (je ne saurai jamais où placer des majuscules dans ce titre-là ; dans le doute, comme on voit, j'en fous partout). À moins que, demain, n'arrivent les deux romans de Cela commandé il y a une couple de jours.


Samedi 9 septembre

Sept heures dix. – Repris effectivement les Mémoires d'outre-tombe (dont j'ai vérifié l'orthographe depuis hier…). Comme d'habitude, je suppose que je vais “caler” dans le premier tiers de la troisième partie, c'est-à-dire au début du second volume de La Pléiade.

– J'ai également écrit près de cinq mille signes sur deux présentateurs de la météo, mais comme même moi je m'en fous, je me demande si c'est vraiment la peine de développer.


Dimanche 10 septembre

Sept heures vingt. – On ne peut décidément plus se fier à rien ni à personne. Je triomphais, hier, parce que j'avais finalement trouvé où placer les majuscules des Mémoires d'outre-tombe. J'étais sûr de mon fait puisque m'étant abreuvé à la meilleure source : la page de garde du premier tome de l'édition de La Pléiade. Jusqu'à ce que je m'avise, ce matin, que, sur la couverture de ce même volume, s'étalait le titre suivant : Mémoires d'Outre-Tombe. Refusant de demeurer dans une aussi pénible incertitude, je viens d'aller tirer le tome 2 de sa léthargie, comptant sur lui pour lever tous les doutes. Peine perdue : la même discordance s'y trouve fidèlement reproduite. Cela dit, il me semble plus logique d'écrire outre-tombe sans majuscules.

– Pendant ce temps, à Saint-Martin, on endure un autre cyclone, purement humain celui-ci. Les rats n'ont pas tardé à sortir des tanières pour voler, saccager, détruire ce qui ne l'était pas encore tout à fait ; et probablement tuer, mais ça, je suppose qu'on ne l'apprendra que plus tard et comme par inadvertance, tant nos journalistes ont sans doute à cœur, en ce moment, de ne rien écrire ou dire qui pourrait venir lézarder le vivre-ensemble. On repense fatalement à la dignité simple et sans phrase des habitants de Fukushima après leur catastrophe. Et l'on se dit que, toutes les races étant bien entendu égales (la preuve c'est qu'elles n'existent même pas), si jamais on devait revenir vivre une seconde existence humaine sur cette planète – étrange punition –, on préférerait faire partie d'une quelconque communauté extrême-orientale, plutôt que de renaître au sein d'une tribu caribéenne, même avec l'assurance alléchante de devenir, une fois adulte, fonctionnaire à la Poste ou travailleur associatif.


Vendredi 15 septembre

Trois heures. – Catherine est partie hier midi, en compagnie d'Adeline et Maléna, pour Saint-Malo où les attendait Élodie. Auparavant, nous étions allés chercher les deux premières citées à l'aéroport de Roissy, puisque je m'étais héroïquement proposé comme chauffeur, de façon à épargner deux cents kilomètres de conduite à Catherine. Ensuite, tout traditionnellement, j'ai commencé à m'ennuyer, ne trouvant aucun goût à ma lecture en cours. Il est vrai que les dernières pages du journal de Matthieu Galey ne sont pas, en elles-mêmes, des plus réjouissantes, puisque, pour l'essentiel, il se borne à noter les progrès de son inexorable maladie de Charcot. En dehors de ça, les mille pages de ce journal furent une très agréable redécouverte, car je ne me souvenais pas de l'avoir autant aimé à ma première lecture, laquelle remonte à Dieu sait quand. J'aimerais d'ailleurs bien en tirer un billet pour le blog, de cette lecture ; mais, pour l'instant, je n'ai pas encore trouvé le courage de m'y mettre, faute d'en avoir aperçu le fil. Et ce n'est certainement pas l'absence de Catherine qui va me pousser au travail. Cela dit, poussé ou non, il va bien falloir, dès demain, m'atteler au premier des cinq articles que Philippe B. m'a demandés, en vue du premier numéro d'un nouveau hors-série, consacré aux coups de foudre des gens célèbres (et aussi, forcément, à l'histoire qui s'en est suivie). Comme c'est un coup à 2500 €, j'ai bien sûr sauté sur la proposition, mais enfin j'aurais bien aimé des délais un peu moins drastiques : le premier papier (Céline Dion et son vieux maquereau mort) doit être rendu dès lundi.

Côté jardin (celui des lectures), j'ai commencé ce matin La Ruche, roman de l'Espagnol Camilo José Cela, mais j'ai très vite senti que ce n'était pas là une lecture adaptée à ma solitude forcée. Je l'ai donc remisée, cette ruche, pour reprendre le journal de Philippe Jullian (1940 – 1950), en attendant le premier volume de celui de Jacques Brenner, dont j'aimerais bien qu'il arrive ici rapidement. Bref, me voilà très journaleux, ces temps-ci.

Je profite des six jours d'absence de Catherine pour arrêter de nouveau la cigarette et reprendre la pipe, elle-même ayant décidé d'un nouveau sevrage tabagique dès qu'elle rentrera de Saint-Malo, ville où elle n'aura peut-être plus l'occasion d'aller, Élodie semblant avoir décidé de partir se réinstaller à Québec. Mais enfin, les décisions d'Élodie…


Samedi 16 septembre

Onze heures du matin. – Il est vrai que j'ai tendance à m'ennuyer dès que Catherine quitte la maison pour plusieurs jours (alors même que je continue à faire strictement les deux ou trois mêmes choses que quand elle est là), mais ce n'est pas pour autant que j'ai envie que l'on vienne me visiter, c'est même tout le contraire : je ne tiens pas à être distrait de mon ennui.

– Je comptais occuper une partie de mon après-midi en racontant sur huit mille signes le meeerveilleux coup de foudre dionesque (je n'ose pas écrire dionisiaque…). Mais ce pensum va finalement me distraire nettement moins que prévu dans la mesure où, dans mes petites archives personnelles, je viens de retrouver un article de Didier Balbec, écrit en janvier 2016, et qui relate… le coup de foudre en question. Comme il m'a semblé que ce Balbec écrivait bien et savait construire un article pour FD, je ne vois pas l'intérêt d'essayer de faire différemment de lui, ce qui serait prendre le risque de faire moins bien.

Midi et demie. – Quand on sort tout juste de celui de Matthieu Galey, le journal de Philippe Jullian est un peu décevant, en tout cas pour moi ; sans doute parce qu'il est nettement plus “mondain” et qu'il fréquente nettement moins d'écrivains. Mais enfin, il est tout de même fort agréable. Ce qui l'est aussi, agréable, c'est que l'édition en a été faite par Ghislain de Diesbach, dont les notes sont concises, toujours strictement informatives mais également souvent pimentée d'humour et de petites “piques” envers tel ou tel dont il est question dans le journal que l'on est en train de lire. L'une d'elle, ce matin, alors que le jour apparaissait tout juste, m'a tout de même fait sursauter, avant de me plonger dans une sorte de tristesse découragée. À la date du 26 février 1942, Jullian vient de dire ceci : « Mon héros favori reste Anthony Adverse. » Appel de note ; Diesbach écrit : « Héros du fameux roman éponyme de Hervey Allen dont la traduction avait paru chez Gallimard en 1937. » Si même Diesbach, ce précieux précipité de culture et d'élégance, si même lui en est à utiliser ce malheureux “éponyme” à tort et à travers, alors c'est que, vraiment, tout est foutu.

Pour ne pas rester sur cette sombre impression, une petite anecdote relatée par Jullian, le 5 juin 1943 : « À un mariage, […] le duc de Lorge, qui a une vocation de maître des cérémonies, règle le cortège dans ses moindres détails, puis se dirige à la sortie vers un groupe de mendiants sur les marches de Sainte-Clotilde, donne cent francs à chacun d'eux et leur dit : “Messieurs, je vous remercie d'être venus.” »


Lundi 18 septembre

Huit heures du matin. –  Reçu à l'instant, par porteur spécial, diligent et matinal, les trois livres que j'ai commandé hier après-midi chez Amazon : la rapidité de ces gens continue à m'épater. Il s'agit d'Au temps des équipages, mémoires d'Élisabeth de Gramont (devenue duchesse de Clermont-Tonnerre par mariage, avant de se faire la maîtresse de Natalie Clifford Barney, la plus célèbre gouine du temps), du livre de pastiches de Philippe Jullian, Les Morot-Chandonneur, et enfin d'un volume réunissant quatre romans d'André Fraigneau, Les Étonnements de Guillaume Francœur. Il est bon que tous ces livres – plus trois ou quatre autres encore en souffrance – se mettent à arriver en rafale, car j'ai décidé que, le mois prochain (il s'agit du “mois Carte Visa”, lequel va du 20 au 19…), aucune commande ne devrait être faite, afin d'apurer un peu les finances de la maison, plus ou moins mises à mal à la fois par mes achats compulsifs et par les petites vacances de Catherine qui ont lieu en ce moment même : elle m'a appelée vers sept heures et demie, pour me dire que les filles et elle se trouvaient à bord du bateau qui les emmène vers Jersey où elles doivent passer la journée. Pour ce qui est de moi, je me suis réveillé fort satisfait d'avoir écrit dès hier mes dix mille signes sur Johnny Hallyday et son encore jeune épouse, plutôt que de les repousser à aujourd'hui, ce que j'étais pourtant fort tenté de faire.

– Hier soir, tout avait été prévu et organisé par moi pour regarder sur Arte la version longue d'Apocalypse now, laquelle commençait quelques minutes avant neuf heures. De six à sept, j'ai regardé un épisode de la série que j'ai en cours, The Strain (de moins en moins convaincante, du reste) ; de sept heures à huit heures moins le quart, apéritif léger (léger au regard de mes critères personnels…) ; puis dîner sur le pouce et dans la cuisine ; de nouveau un épisode de The Strain, et enfin le film de Coppola. Seulement, j'étais éveillé depuis sept heures du matin et, malgré un dosage pour enfant de chœur, le Ricard a commencé à produire ses effet somnifères aux alentours de dix heures. Je ne m'endormais d'ailleurs pas vraiment, mais sentais tout de même mes paupières s'alourdir quelque peu. J'aurais tenu sans problème s'il était, à ce moment-là, resté une demi-heure ou trois quarts d'heures de film. Mais constater que c'était encore deux heures de projection qui m'attendaient a suffi pour me décourager : j'ai éteint la télé et suis allé me coucher. Et je n'ai même pas vu Marlon Brando.


Mardi 19 septembre

Dix heures du matin. – C'est assez curieux, tout de même, cette différence qu'il y a entre les apéritifs pris avec Catherine et ceux que je m'accorde seul, quand elle n'est pas là. À deux, nous parlons de choses et d'autres, de livres et d'écrivains, des petits projets qui surgissent entre nous Dieu sait pourquoi et comment, des menues tâches à accomplir dans les jours qui viennent, des corvées auxquelles on ne pourra échapper, etc. En somme, le réel gagne à tous coups, et je suis comme maintenu au sol par l'existence même de notre duo. Quand je suis seul, bien sûr que la première différence est le silence qui s'installe, uniquement troublé par la musique que j'ai choisie ce soir-là. Mais, très vite, parfois avant même que l'alcool ne produise un commencement d'effet, le salon se peuple de nombreux fantômes, ceux que d'ordinaire je tiens en lisière. Dès le premier verre, ils resurgissent, fidèles, attentifs, parfois avec une nuance de reproche mais sans acrimonie. Ils viennent rarement tous ensemble, c'est plutôt une sorte de procession : l'un se présente, puis, avant de se fondre à nouveau, il en appelle un autre, qui à son tour, etc. C'est une expérience d'une agréable mélancolie.

– Dans ses mémoires (Au temps des équipages), Élisabeth de Gramont évoque les “races dorées de l'Asie”.

Quatre heures. – Je viens de terminer un “six mille” pour un nouveau hors-série de FD : on ne brise plus les destins, on magnifie les coups de foudre ! C'est le troisième article (après deux “dix mille”) que j'écris depuis que Catherine est partie en goguette, jeudi dernier. Ce qui m'amuse, c'est de penser qu'elle et les trois filles sont probablement en train de dépenser l'argent à Saint-Malo à peu près à la vitesse où je le gagne ici. C'est ce qu'on appelle, je suppose, la circulation de la monnaie.


Mercredi 20 septembre

Midi et demie. – Nana a pondu son premier œuf ce matin. Et Catherine, sauf anicroches, sera ici dans environ cinq heures. Journée fertile en événements heureux, donc.


Jeudi 21 septembre

Sept heures vingt. – Repris des habitudes et des horaires conformes à la normale. Aujourd'hui, pas hier : Catherine est arrivée peu après cinq heures, fourbue par les près de cinq cents kilomètres qu'elle venait d'avaler, depuis la Vendée, avec arrêt à Nantes pour y déposer, au train, sa fille et sa petite-fille. Bien évidemment, j'ai, sur les coups de six heures, débouché une Montée de Tonnerre, puis une autre, que nous avons à peine entamée : à sept heures (avant les poules !), Catherine a déclaré forfait et est allée se coucher. J'ai quant à moi repris un verre en écoutant Le Condamné à mort chanté par Marc Ogeret, puis rapide sandwich, et à huit heures j'étais également couché.

– Aujourd'hui, en dehors de quelques courses de premières urgences, ma journée a été entièrement occupée par le cahier de L'Herne consacré à Joseph Roth, puis par un recueil de chroniques d'André Fraigneau, C'était hier, tous deux arrivés ce matin au courrier.


Vendredi 22 septembre

Quatre heures. – Depuis deux heures, je sens gonfler en moi la colère, heureusement tempérée, freinée, jugulée par un accablement tout aussi exponentiel. Je tente de lire le Cahier de L'Herne consacré à Joseph Roth, reçu hier. C'est consternant : en dehors de quelques textes et lettres de l'écrivain lui-même, le reste, l'immense reste de 400 pages, n'est qu'un grouillement de professeurs d'université, qui alignent avec un sérieux imperturbable leurs pauvres lieux communs, pensant sans doute que personne ne détectera leurs misérables supercheries, et que les tarabiscots de leur verbiage abscons suffiront à dissimuler le vide de leurs textes filandreux et vides. On en arrive, au détour d'une d'une page, à ressentir un véritable soulagement coloré de gratitude, parce qu'on vient de laisser un moment derrière soi l'armée des cuistres et des pédants au profit d'un texte de… Pierre Assouline. Ce qui est un comble. Plutôt que de commander cette grosse et pâteuse merde, j'eusse mieux fait de laisser tomber mes 39 euros dans la sébile d'un mendiant quelconque, si j'en avait trouvé un entre la rue Isambard et le Super U.

Pour tenter de me remettre d'aplomb, j'ai refermé le Cahier trois fois maudit et saisit en son rayon le Job de Roth ; roman qui, Dieu sait pourquoi, dans l'ancienne traduction que j'ai, se nomme Le Poids de la grâce.


Samedi 23 septembre

Sept heures vingt. – Je me suis plus ou moins réconcilié, en fin de journée, avec ce maudit Cahier de L'Herne consacré à Roth : dans le troisième tiers, les pompeux cuistres que je stigmatisais hier cèdent la place aux articles d'écrivains, témoignages de proches et d'amis (Zweig, Morgenstern…), aux extraits de correspondances, etc. De toute façon, j'étais redevenu d'une humeur d'ange, ayant passé la fin de l'après-midi d'hier et l'essentiel d'aujourd'hui à relire L'État de grâce (autre titre pour Job, roman d'un homme simple), qui est certainement le meilleur des romans du Joseph Roth juif. Demain (et les jours suivants), je m'intéresserai au Roth austro-hongrois, en relisant La Marche de Radetzky (une Marche qu'il serait dommage de manquer…) puis, sans doute, La Crypte des capucins, qui en est la suite logique. Ensuite, si mon appétit rothien n'est pas comblé, on verra : j'ai encore de la réserve, sur le rayonnage germanique.

– Il ne se passera pas beaucoup de jours avant que je sois de nouveau contraint d'allumer la lumière dans cette pièce, à l'heure où j'y reviens pour le journal.


Lundi 25 septembre

Sept heures. – Terminé le Cahier de L'Herne consacré à Maurice Sachs, et enchaîné aussitôt avec le premier des cinq tomes du journal de Jacques Brenner, arrivé justement ce matin ; tout en poursuivant la lecture de La Marche de Radetzky. On comprend que je n'ai guère bougé de mon fauteuil ! Et comme je n'ai strictement rien à dire sur les élections d'hier, qu'elles soient allemandes ou sénatoriales, on ne m'en voudra pas trop d'en rester là pour ce soir.

– Demain, il va falloir que je m'extirpe une dizaine de milliers de signes à propos de Jean-Pierre Pernaut, présentateur de journal télévisé que je crois bien n'avoir jamais vu, mais que la détestation dont le poursuivent les progressistes de toutes obédiences me fait a priori trouver sympathique.


Mardi 26 septembre

Onze heures et demie du matin. – Dans son journal – c'est-à-dire dans le premier tome, celui de son extrême jeunesse –, Jacques Brenner emploie régulièrement la locution (?) à cause que, laquelle, chaque fois que je la rencontre, me provoque un léger sursaut, comme si, dans une bibliothèque silencieuse, quelqu'un venait de péter juste à côté de moi.

– Si je suis “au” journal à cette heure inhabituelle, c'est que notre nouvelle femme de ménage règne sur la maison depuis neuf heures. Or, si elle est efficace dans son travail, elle est aussi à fuir absolument, étant incapable de ne pas parler et le faisant d'une voix désagréablement criarde, rendue encore plus pénible peut-être par l'enjouement exagéré qu'elle donne au plus anodin de ses propos. Mais enfin, encore un quart d'heure et ce sera la délivrance…


Jeudi 28 septembre

Sept heures dix. – Terminé tout à l'heure le Chateaubriand de Ghislain de Diesbach : excellent livre, comme tous ceux de cet auteur (tous ceux que j'ai lus…), très bonne biographie, dans laquelle le biographe trouve la juste distance vis-à-vis de son modèle (c'est le plus difficile), celle d'une admiration lucide qui, souvent, n'exclut pas la discrète ironie lorsque, vraiment, François-René exagère dans le moi-je-isme, ce qui lui arrive plus souvent qu'à son tour. J'ai tout de même trouvé que Diesbach plaçait vraiment trop bas le dernier livre de Chateaubriand, sa Vie de Rancé, que je tiens, moi, pour son livre restant le plus lisible (hors Mémoires d'outre-tombe bien entendu). Le plus lisible et même, il faut bien le dire, quasiment le seul, avec l'Itinéraire de Paris à Jérusalem. Mais je défie quiconque, s'il n'est pas un tâcheron universitaire (ou s'il n'a pas été payé par un éditeur pour écrire cinq cents pages sur Chateaubriand…) de lire de bout en bout Les Martyrs, l'Essai sur les révolutions, Le Génie du christianisme, pour ne rien dire des impayables Natchez. Même René et Atala n'ont guère pour eux que d'être fort brefs. En revanche, la Vie de Rancé reste un livre étonnant, et c'est précisément son côté “bric-à-brac” que stigmatisait Sainte-Beuve qui en fait le prix – disons : une partie du prix.


Vendredi 29 septembre

Sept heures. – J'ai repris avec un certain plaisir Une histoire de la littérature française de Kléber Haedens. Si je ne craignais pas les lieux communs journalistiques, je dirais qu'elle se lit comme un roman. Bien sûr, on sursaute souvent : à chaque fois que l'auteur ne place pas un écrivain à l'exacte hauteur où le lecteur souhaiterait qu'il fût. Mais c'est aussi, cette partialité, une grande partie de ce qui fait le charme de cet épais volume. Du reste, la couleur est annoncée honnêtement dès le titre ; qui n'est pas : Histoire de la littérature française, mais bien : UNE histoire de la littérature française ; procédé que, de son propre aveu, Lucien Rebatet a repris à Haedens pour son propre livre, Une histoire de la musique (ces vieux collabos, c'est rien que des voleurs sans vergogne…).

– Catherine me racontait tout à l'heure que, lorsque ses filles et elle étaient à Jersey, elles s'étaient, pour leur goûter, acheté un assortiment de muffins dans un genre (j'imagine) de salon de thé. À peine avaient-elles déposé leur chargement sur leur petite table de terrasse que, tel un Stuka en piqué, un pigeon est venu leur rafler un gâteau sous le nez, sans qu'aucune ait le temps de la moindre réaction. Et j'imaginais une horde de pigeons cernant le moindre bistrot de l'île, immobiles au sommet de chaque poteau disponible, attendant la moindre occasion de razzia, tels des vautours du désert arizonien dans un album de Lucky Luke.

– J'ai eu, cet après-midi, la curiosité de faire l'addition des sommes gagnées grâce à FD depuis que je suis en retraite ; sommes déjà encaissées ou “à venir”. Pour onze mois de travail, j'arrive à un total de 27 750 €, soit un peu plus de 2500 par mois ; argent qui a bien entendu disparu tout aussi vite qu'entré, en travaux divers dans la maison, en achat de meubles, ainsi que dans deux ou trois Relais et Châteaux (et je ne compte pas les livres et les nombreuses séries télévisées en DVD ou Blu-ray). Si, demain, la pompe à phynance se fermait brusquement, il y aurait un sérieux travail d'adaptation à faire pour arriver à vivre uniquement de nos retraites. En attendant, puisque la pompe reste ouverte…


Samedi 30 septembre

Sept heures dix. – Catherine traîne toujours cette sale petite fièvre qui ne la lâche pas depuis une semaine. L'ennui est que son médecin, consulté il y a deux ou trois jours, ne lui a rien trouvé d'anormal ; ce serait donc, sans doute, sa thyroïde qui fait des siennes, ce qui arrive paraît-il fréquemment en début de traitement. La parade, en général consiste à arrêter le médicament responsable, avant d'établir un nouveau diagnostic (enfin, quelque chose comme ça). Mais, comme les analyses ont révélé que le taux de……… le diariste avoue ici à la fois son ignorance et son manque de mémoire……… était satisfaisant, l'endocrinologue, consulté par téléphone, a préconisé de ne pas arrêter le dit médicament. Sauf que, aujourd'hui, Catherine s'est mise à tousser sans discontinuer. Donc, je pense qu'octobre va être inauguré par une nouvelle visite chez le médecin, lundi, voire aux urgences demain si le phénomène s'aggrave cette nuit.

Pour le moment, le chat, les poules et moi nous portons à peu près bien.