dimanche 1 juillet 2018

Juin 2018










ÉCHAPPÉE VENDÉENNE









Vendredi 1er

Onze heures du matin. – Les mésanges bleues de la cabane dite “du petit volet” ont pris leur envol ce matin. Les trois premières (mais était-ce vraiment les premières ?) sont sorties assez vite – mais tout de même avec les ultimes hésitations d'usage : je sors le bec, je le rentre… je sors la tête, je la rentre… je sors la tête et la moitié du ventre, je les rentre… allez, j'y vais ! – autour de sept heures et demie. À ce moment, Catherine s'est levée et, malgré notre patience, elle n'a pas pu en voir une seule car tout s'est interrompu. Nous savions qu'il restait des petits à l'intérieur du nichoir car les deux parents continuaient d'aller et venir, chenille au bec (et à repartir sans, bien entendu). J'avais renoncé à mon observation continue (d'autant que je commençais à avoir des points noirs devant les yeux à force de fixer ce bloody nichoir…), résigné à n'en avoir vu que trois prendre leur essor en direction du cerisier. Or, à dix heures et quart, alors que Catherine était partie depuis une heure avec Charlus pour son cours d'éducation (le cours de Charlus…), j'ai soudain vu une nouvelle tête apparaître. Et, en un peu plus de vingt minutes, ce sont bel et bien huit mésanges qui ont pris leur envol. Aucune perte n'a été à déplorer (Golo avait été, par mes soins, prudemment enfermé dans la maison). La toute dernière a quitté le nid pratiquement au moment où Catherine revenait, si bien (ou si mal) qu'elle n'en a pas vu une seule. Et nous sommes sûrs qu'il n'y en a plus : l'un des deux parents vient de venir, chenille au bec… et est reparti sans même entrer, toujours avec sa chenille. Depuis, comme c'est l'habitude, les parents et les onze petits se sont tous volatilisés on ne sait où (probablement en direction d'un réservoir à chenilles…).  Je puis donc retourner à Tom Wolfe l'âme sereine et le cœur apaisé.


Samedi 2

Dix heures du matin. – J'ai terminé les 820 pages de Bloody Miami tout à l'heure, juste avant d'aller prendre ma douche (les deux faits n'étant d'ailleurs liés en rien) : il y avait longtemps que je n'avais pas lu un roman aussi réjouissant, qui se parcourt à tombeau ouvert (ou à bride abattue si on est vraiment passéiste), et donne de l'Amérique – ou au moins de Miami – une image aussi glaçante que drôle – vraiment très drôle. Par moment, on se croirait chez le bel Alexandre (Dumas), tellement ça galope. Quand je me dis que, pendant ce temps, des malheureux s'obstinent à déchiffrer les minces grimoires de Christine Angot ou d'Édouard Louis, un grand élan de pitié me vient pour eux. Il est vrai que Tom Wolfe – c'est à la fois modestie et ambition – se contente de montrer le monde tel qu'il le voit, d'en indiquer quelques-uns des ressorts les plus agissants, même si ce dévoilement ne risquait pas de lui valoir le Nobel, ni de lui ripoliner l'âme en couleurs pastel ; alors que nos deux chevaliers blancs, eux, attention les yeux, dénoncent le racisme et l'essclusion – pas moins. Il est certes fort beau de dénoncer le racisme et l'exclusion, même si tous les bien-pensants occidentaux le font du matin au soir depuis près de quarante ans ; mais il faudrait peut-être leur dire, à Christine Édouard et à Louis Angot, qu'un homme qui dénonce, cela ne s'appelle pas un écrivain mais un délateur. En attendant, cela s'accorde à merveille avec les deux clowns évoqués, je vais aller tout de suite ouvrir à sa première page Le Bûcher des vanités du même Wolfe ; dont les deux autres romans sont déjà bien au frais dans mon petit panier Amazon.

Quatre heures. – Il m'est arrivé, avec l'entrée qui précède celle-ci, ce qui se produit parfois : à mesure que je l'écrivais, elle cessait d'être une entrée de journal pour muter en billet de blog. Je sais que, dans ce cas, il ne sert à rien de chercher à redresser quelque barre que ce soit (et pourquoi redresser, d'ailleurs ?) : le mieux est de laisser faire… puis d'aller transplanter le résultat sur le blog ; ce que fis.

– Hier toute la journée, j'ai trouvé un peu triste mes “stations cigarette” sur la terrasse, privé que j'étais désormais du va-et-vient des mésanges nourricières. Je suppose qu'il en est ainsi chez tous les vieux parents qui voient les enfants quitter la maison pour s'en aller vivre ailleurs leurs vies d'ingrats crétins… Tout à l'heure, cependant, j'ai eu un petit sursaut joyeux en constatant que le troisième des quatre nichoirs était lui aussi fréquenté, par des charbonnières. Celui-là est situé contre le mur arrière de la maison, juste en face de la porte de la Case. J'ai l'impression que ce couple n'en est encore qu'au stade de la couvaison, mais évidemment je ne suis pas ornithologue ni mésangeologiste. De toutes façon, cette cabane-là n'étant visible ni de la terrasse ni de mon bureau quand j'y suis assis, il y a peu de chance que nous puissions assister à l'envol des petits lorsqu'il se produira.

Sept heures vingt. – Ce pauvre “Juan Sarkofrance” qui, chaque semaine, s'oblige à une indigeste tartine “politique” dans laquelle il tente de résumer à charge (contre Sarkozy d'abord, contre Hollande ensuite, contre Macron désormais et contre le suivant j'imagine) l'actualité des sept derniers jours. Il est difficile d'avoir une vue plus courte, plus appliquée, que ce garçon : je me le représente en écolier à blouse grise, comme sur une photo de Doisneau, son porte-plume à la main, penché sur sa page de cahier quadrillée, la lèvre légèrement baveuse, essayant de s'intéresser à ce qu'il est en train d'écrire. C'est un devoir auquel il s'astreint, on le voit se persuader de faire œuvre utile. Suivant sa propre humeur du moment, on a envie d'éclater de rire ou de pleurer.  Et quasiment jamais un commentaire… des tartines de lieux communs d'une gauche qui a totalement cessé d'exister et que personne ne lit… Le petit-bourgeois parisien boboïde dans toute sa décrépitude… Fin de race absolue…


Dimanche 3

Sept heures vingt. – Passé ma journée à lire Tom Wolfe, au salon d'abord, au jardin ensuite. C'est-à-dire, donc, que je n'ai rien fait, si l'on s'en tient aux critères de la presque totalité des gens, ceux pour qui la lecture c'est “quand on n'a rien de plus intéressant à faire”. Parmi ceux-là, le sous-ensemble des non-lecteurs honteux, qui vous affirment qu'ils adorent les livres mais qu'ils n'ont jamais le temps.


Lundi 4

Sept heures dix. – Terminé Le Bûcher des vanités en milieu d'après-midi. J'espérais vaguement recevoir aujourd'hui un autre roman de Wolfe, mais non. C'est très agaçant car, me figurant qu'il va arriver demain, je n'ose commencer un nouveau livre, sachant bien que je ne résisterai pas au Wolfe dès qu'il sera là. Que faire ? Patienter en relisant quelques pages d'un journal quelconque (je parle bien sûr d'un journal d'écrivain, pas d'un périodique) ? Des chroniques, genre Muray ou autre ? Ah, elle n'est pas toujours facile, la vie du lecteur compulsif !

Avec tout ça, comme dirait Didier G., j'ai fait, ce matin, à peine la moitié du travail que je m'étais juré d'abattre. il est vrai que je me l'étais juré très mollement et en croisant les doigts.


Mercredi 6

Midi et demie. – Charlus revient de chez son esthéticienne (toiletteuse, en langue vulgaire) qui lui a rasé tout le poil superflu qu'il avait. Le résultat est quelque peu surprenant : il s'est mis à ressembler à un chien, mais son volume global a été divisé par deux (au moins). Il a l'air de s'en foutre royalement. Apparemment, si on veut le maintenir en l'état, plus ou moins, il nous faudra prévoir une tonte tous les deux mois. Comme je l'ai fait remarquer à Catherine : « Ça va nous coûter à peu près l'équivalent que de ce nous allons économiser avec la résiliation de l'abonnement à Canal.  » Du reste, à propos de télévision, la même Catherine a décidé de s'atteler à la “question Netflix”, sorte d'entité  mystérieuse qui, pour prix d'un abonnement modique, permet de voir des dizaines de séries et des milliers de films. Évidemment, cette chose passe par l'ordinateur, et nous serions bien incapable de nous en occuper nous-mêmes (surtout moi, il va sans dire). Heureusement l'un de nos plus proches voisins tient échoppe d'informatique à Pacy et il a accepté de prendre les choses en mains. (Écrivant ce qui précède, je m'aperçois que, si nous persistons dans cette idée, nous allons simplement remplacer l'abonnement Canal par un autre abonnement d'une nature différente. Ce qui fait que les frais esthéticiens de Charlus seront bel et bien en supplément. Heureusement qu'on est pété de thune…)

– Plongé depuis hier dans Moi, Charlotte Simmons, troisième roman de Tom Wolfe : intéressant mais, après lecture d'un quart du livre (encore un pavé de mille pages…), paraissant inférieur aux livres déjà lus, notamment à cause des dialogues “de jeunes” qui sonnent terriblement faux. Mais est-ce la faute de Wolfe ou celle de M. Bernard Cohen, son traducteur ? Un traducteur qui, par ailleurs, ne manie pas une langue très élégante, ni même très assurée d'elle-même : M. Cohen est un virtuose du “sur comment” et de ses variations possibles (de comment, où comment…). Ce qui est étrange, c'est que les “sur comment” avaient déjà tendance à bourgeonner dans Le Bûcher des vanités, dont la traduction remonte pourtant à 1987, et qui est due à une autre personne. La tournure serait-elle le reflet de ce qu'a écrit Wolfe ? Mais alors, il faudrait savoir si l'aberration syntaxique est du fait de l'Américain ou si elle n'apparaît que dans la version française. En bref, tous ces “sur comment” ne seraient tolérables que s'ils étaient chargés de rendre une discordance du même type chez l'auteur. Mais comment s'en assurer, quand on ne lit pas l'anglais, et que de toute façon on ne dispose pas de la version originale ?

(Le paragraphe qui précède est écrit en pur charabia, et bien malin qui comprendra, y compris moi, ce que j'ai tenté d'y dire. Mais j'ai la flemme de repétrir cette pâte infâme…)


Jeudi 7

Trois heures. –  J'ai fait, hier, un grand bond en avant dans la modernité la plus échevelée : j'ai ouvert un abonnement à Netflix, cette officine internétique qui, pour une somme modique (10 € mensuels à peu près) permet d'avoir accès à des quantités de films et de séries télévisées, séries dont on a compris, je pense, que nous faisons une assez grande consommation ; laquelle devrait encore croître lorsque nous n'aurons plus aucune chaîne de télévision. Pour l'instant, nous n'avons accès à rien, Catherine et moi étant bien incapables de paramétrer les choses qui réclament de l'être, afin de pouvoir transporter films et séries de mon ordinateur à l'écran de télévision. Mais notre voisin informaticien, lui-même abonné à Netflix si l'on a bien compris, devrait passer ici prochainement pour régler ces détails qui, pour nous , relèvent à l'évidence de la sorcellerie la plus noire. En attendant, nous continuons sagement à glisser des DVD dans la machine idoine, pour regarder Lost ou Six Feet under.

Moi, Charlotte Simmons est assez nettement inférieur aux deux romans de Wolfe lus précédemment (Le Bûcher des vanités et Bloody Miami). Cela doit tenir pour une bonne part au fait qu'il s'agit d'un écrivain de plus de 70 ans décrivant la vie sur un campus universitaire des années 2000 : il est trop éloigné de ce monde pour être vraiment convaincant, sans doute. C'est probablement pour la même raison que ses dialogues “jeunes” sonnent le plus souvent dramatiquement faux. Mais je ne crois pas que Wolfe soit le seul fautif (une fois de plus, il faudrait se reporter à la version originale, ce que ne puis) : le traducteur, M. Bernard Cohen, me semble mériter sa part d'opprobre, avec sa propension à utiliser des termes argotiques dont plus personne ne s'est servi depuis la disparition de Gabin et d'Audiard, et dont notre belle jeunesse actuelle ne doit même plus savoir ce qu'ils signifient. Ses dialogues à lui, ses dialogues traduits, deviennent encore plus irréels à cause d'un parti pris étrange et à mon sens indéfendable : celui d'avoir laissé tels quels les innombrables “fuck” qui émaillent le roman : ils surgissent à chaque ligne de dialogue avec l'incongruité d'un chevalier en armure médiévale traversant le salon de la duchesse de Guermantes. C'est d'autant plus dommage (et stupide) que, selon le contexte discursif (eh oui, j'ose !), tous ces fuck auraient mérité d'être traduits tantôt par “merde”, tantôt par “bordel”, tantôt encore par “putain”, plus deux ou trois autres vocables. Bref, M. Cohen se fout du monde. À cela s'ajoute le fait que, s'il connaît peut-être très bien l'anglais, il ne maîtrise que très imparfaitement le français : les “sur comment” pullulent, avec les dérivés attendus : de comment, par comment, etc. J'aurais pu relever bien d'autres balourdises ou impropriétés, mais il suffit. Le plus ennuyeux est bien sûr que ces “couacs” jettent la suspicion sur l'ensemble de sa traduction, et surtout sur sa fidélité à l'original. Enfin, malgré toutes ces réserves, Moi, Charlotte Simmons reste d'une lecture fort réjouissante par moment. Mais seulement par moment ; sans doute aussi parce que la jeune fille éponyme du roman, qui en est aussi le pivot, est finalement une figure assez pâlote, aux contours trop imprécis pour emporter l'adhésion du lecteur, ou même simplement susciter son empathie active. Il reste la description d'un prestigieux campus américain et les merveilleuses aberrations du politically correct : ce n'est déjà pas si mal.


Vendredi 8

Deux heures vingt. – Hier, juste après avoir écrit le paragraphe précédent, consacré au roman de Tom Wolfe, je l'ai transformé en billet pour le blog. Quand je dis “transformé”, j'attige, puisque je me suis en fait contenté de le transporter tel quel. Et puis, une ou deux heures plus tard, m'apercevant qu'il était vraiment trop superficiel, trop “survolé” comme disent mes ex-confrères, pour se supporter seul, je l'ai supprimé. La chose a eu deux effets immédiats : d'abord les ronchonnements de Mildred qui avait déjà laissé un commentaire, frêle esquif qui a évidemment disparu avec le navire amiral ; et, ensuite, l'annonce d'un billet fantôme dans toutes les blogolistes amies.

– J'ai terminé ce matin Moi, Charlotte Simmons (décidément bien inférieur aux deux romans wolfiens précédemment lus), et commencé aussitôt Un homme, un vrai, du même auteur.

– Terminé le pensum que je traîne après moi depuis je ne sais plus combien de jours.

– Tontine. L'herbe n'avait point encore atteint une hauteur alarmante, mais comme le señor Météo annonce des averses pour demain, que les tondeuses sont bannies le dimanche et que nous serons vendéens de lundi à mercredi, j'ai préféré prendre les devants (tout en restant prudemment derrière la tondeuse).


Dimanche 10 juin

Deux heures et demie. – Nous partons demain matin pour la Vendée, où nous passerons un jour et demi (un jour et deux soirs serait plus juste) chez Christian, le frère cadet de Catherine, et Roselyne, sa femme. Ils ont vécu assez longtemps à Perpignan (où nous étions allés les voir à moto depuis le Loiret où nous vivions alors : c'était donc aux alentours de 1995), puis dans la région de Carcassonne, avant d'atterrir à Saint-Hilaire-du-Riez où nous les rejoindrons demain. La Vendée fait partie de ces quelques régions de France où je crois bien n'avoir jamais mis les pieds (depuis que je suis adulte en tout cas). Cela ne m'empêche pas d'y être attaché d'une certaine manière, puisque c'est là, dans ce département, que ma grand-mère et ses trois ou quatre enfants de l'époque, dont ma mère, furent réfugiés durant mes quatre années d'occupation allemande ; dans un village (petite ville ?) nommé Varade, dont j'ai entendu parler durant toute mon enfance et au-delà. Ils y avaient été rejoints par mon grand-père lorsqu'il a été libéré de son camp de prisonniers. Les Allemands auraient d'ailleurs mieux fait de le garder car, sitôt maître de ses mouvements, ce monstre d'ingratitude s'est mis à saboter des voies de chemin de fer et à plus ou moins faire sauter des trains : on est toujours mal récompensé de ses accès de gentillesse et de magnanimité.

J'espérais bien avoir terminé Un homme, un vrai avant de partir, mais il semble, vu le nombre de pages restant, que ce ne sera pas le cas ; tant pis, je partirai avec, même si je sais pertinemment que je n'en lirai pas une page durant les trois jours prochains. Mais partir sans livre m'est chose possible, surtout quand c'est pour atterrir dans une maison où je suis presque certain de ne pas pouvoir “vivre sur l'habitant”.


Vendredi 15

Dix heures du matin. – Nous voilà de retour après notre bref séjour vendéen, chez Christian et Roselyne. Lequel s'est fort bien passé, hormis pour le temps : lundi, nous avons parcouru les 450 km nous séparant de Saint-Hilaire sous une pluie presque continuelle et très souvent battante, voire torrentielle pour ne pas dire diluvienne (il m'est arrivé plusieurs fois de ne pas pouvoir, sur l'autoroute, dépasser les 60 km/h). Cela ne nous a évidemment pas empêchés, les uns et les autres, de faire honneur aux bouteilles de chablis que j'avais apportées.

Christian et Roselyne vivent à quatre ou cinq kilomètres de l'océan, dans une maison allongée et sans étage, qu'ils louent. Elle fait partie d'une ferme plus vaste et, le matin, on s'éveille au meuglement des vaches toutes proches. Les fermiers sont tout à fait charmants, d'après ce que j'ai pu en juger en faisant leur connaissance, et Christian a pris l'habitude de donner un coup de main à l'occasion de certains travaux ; il a même été intronisé aide-vétérinaire au moment des vaccins. La maison a été entièrement refaite avant leur arrivée et elle est tout à fait agréable.

Le lendemain, mardi, il pleuvait toujours autant (non : presque autant) à notre réveil. Heureusement le temps s'est dégagé à partir de midi et nous avons pu, l'après-midi, aller patrouiller un peu dans la région, voir le littoral à Saint-Gilles notamment. Toutes ces bourgades collées les unes aux autres n'ont, à mes yeux, aucun intérêt, n'ayant jamais aimé ce qu'il est convenu d'appeler des stations balnéaires. Mais enfin, il y a bien pis que celles-là.

Une fois au bord de l'eau – la marée était haute –, Charlus a avisé, sur un rocher plat, à deux ou trois mètres du bord, un groupe d'oiseaux que je serais bien en peine d'identifier (disons des mouettes, pour faire bref), et il s'est précipité dans l'eau sans hésiter, dans le vain espoir d'en attraper au moins un ; ce qui bien entendu ne s'est pas produit. J'ai tout de même eu un peu la trouille en le voyant grimper sur le rocher plat, puis ressauter de l'autre côté, toujours obnubilé par les volatiles qui se jouaient de lui : je me voyais déjà en train de plonger dans l'eau frisquette afin d'aller le rechercher, si jamais un courant contraire l'empêchait de revenir vers la plage.  Finalement il est revenu seul et nous avons prudemment continué par la promenade piétonne située à quelques mètres au-dessus du niveau de l'eau.

Le mercredi, jour du retour, il a fait beau toute la journée. Et encore aujourd'hui, où nous attendons la visite cette fois de Nathalie, la sœur cadette – et même benjamine – de Catherine et Christian : notre vie sociale est un véritable tourbillon mondain et familial. En juillet, ce sera au tour de mon frère Philippe de débarquer, avec femme et fille, pour quelques jours. Et, fin août, Catherine m'abandonnera durant deux semaines, qu'elle ira passer à Québec avec ses filles et ses petits-enfants (deux de chaque…). Je me suis déjà prévu quelques films et séries d'horreur pour meubler ces soirées-là.

Avec tout ça, je n'ai même pas pris un gramme : il y aurait un dieu pour les ivrognes ?


Samedi 16 juin

Sept heures dix. – Parce qu'un des personnages de La Montagne magique le citait, j'ai relu quelques dizaines de pages du Zibaldone de Leopardi. Des notations passionnantes (tout ce qu'il dit sur les différentes langues, en particulier) et des développements qui sont tout à fait hors de ma portée, faute d'une culture, notamment gréco-latine, suffisante. Cet après-midi, seul à la maison (Catherine et sa sœur étaient parties au musée de Giverny, où se tenait une exposition centrée sur le Japon, laquelle les intéressait, surtout Nathalie, en raison de la vie qu'Adrien, leur fils et neveu, mène à Tokyo depuis plusieurs années), j'ai regardé “en enfilade” les quatre premiers épisodes d'Oz, série absolument remarquable, dont j'ai ensuite commandé l'intégrale des six saisons pour une somme tout à fait modique (la série en question a vingt ans, donc les prix sont en chute libre). Catherine doit s'y essayer demain, mais il n'est pas du tout sûr qu'elle soit capable de regarder ça : il s'agit d'une série tout de même assez violente, davantage dans son climat général, d'ailleurs, que dans ses différentes scènes.

La soirée d'hier, avec Nathalie, fut tout à fait agréable, mais, évidemment, plus ou moins alcoolisée, alors que nous étions à peine remis de notre excursion vendéenne. Semaine chargée, donc, dans tous les sens du mot. C'est sans doute ce qui explique mon peu d'envie de lire après déjeuner et mon rapatriement devant la télévision.


Lundi 18 juin

Cinq heures. –  Mes craintes, concernant la réception d'Oz par Catherine était vaines : après avoir regardé les deux premiers épisodes hier, elle a tenu à voir les deux suivants tout à l'heure, de manière à me rattraper. Je les ai d'ailleurs revus avec elle, avec à peine moins d'intérêt que lors de la découverte, simplement en m'attachant à d'autres choses que la narration pure. C'est ainsi que j'ai pu m'apercevoir que la “bande son”, si l'on dit bien comme ça, était tout aussi remarquable que le reste. Il m'est apparu aussi que le sujet vraiment central (au stade où nous en sommes) n'était pas la prison, mais la damnation et la rédemption. Il me tarde de voir la suite, ce qui sera fait dès demain soir, puisque nous allons boucler la deuxième saison de Lost dès ce soir.

(Ah, non, demain soir peut-être pas, car nous recevrons à sept heures et demie notre sauveur informatique qui, profitant de ce que nous sommes voisins, passera pour nous installer Netflix et expliquer aux malheureux infirmes que nous sommes comment s'en servir.)

– Je n'ai pas passé ma journée devant la télé, cela dit : j'ai écrit six mille signes (un peu ce matin, un peu cet après-midi, et j'ai bien progressé dans mon ascension de La Montagne magique.


Mercredi 20 juin

Neuf heures du matin. – “Intéressant” et “important” sont deux qualificatifs qui, je m'en aperçois, tendent à se confondre, à se recouvrir parfaitement, dans l'esprit de beaucoup de gens. Or, il me semble que les deux notions sont au contraire fort différentes ; pas antinomiques, non, il ne faut pas exagérer, mais enfin, n'ayant que des rapports de voisinage l'une avec l'autre. Par exemple, je n'ai jamais réussi à m'intéresser à l'argent (ni même essayé d'ailleurs), cela ne m'empêche pas d'admettre qu'il s'agit d'une chose importante. Qu'il est, en tout cas, important d'en avoir ou d'en gagner suffisamment (mais pas trop non plus), justement pour qu'il ne devienne pas une chose trop importante, voire envahissante. À l'inverse, quelques sujets, un certain nombre de choses peuvent me paraître très intéressantes, passionnantes voire, alors même que je sais bien qu'elles n'ont, au moins dans notre époque, rigoureusement aucune importance. Je m'en suis avisé il y a quelques mois, lorsque je me suis pris d'un intérêt  exclusif (très momentanément exclusif, qu'on se rassure…) pour la lutte entre les jansénistes et les jésuites, au XVIIe siècle et encore ensuite. Il ne me viendrait pourtant pas à l'idée de prétendre que c'est là un sujet important. (Et j'ai brusquement l'impression de faire de la philosophie pour élèves de terminale d'un lycée technique en “zone défavorisée”…)

– Je viens de franchir le cap des deux tiers de La Montagne magique ; ce qui devrait signifier que je suis passé sur l'autre versant, le descendant, alors que j'ai toujours la sensation (presque physique, dans les mollets) de grimper le long d'un chemin de plus en plus escarpé. Elle n'est pas drôle tous les jours, la vie du lecteur compulsif, on ne se rend pas compte. On pourrait d'ailleurs, à ce propos, tenter d'examiner, l'une par rapport à l'autre, les notions de passion et de plaisir, montrer qu'elles non plus ne sont nullement superposables. Mais la cloche vient de retentir et mes élèves à capuche me signifient, en disparaissant, que c'est assez de philo de comptoir pour ce matin.

– Notre voisin e-magicien est bien passé hier soir pour nous connecter à Netflix, ce qui fut fait en un tournemain. Nous allons pouvoir désormais nous gorger de séries et de films sans bourse presque délier. À condition, bien sûr, que nous maîtrisions les procédures d'accès ; lesquelles – j'ose à peine l'écrire de peur d'attirer le mauvais œil – ont heureusement l'air assez simples (c'est presque toujours “assez simple”, dès lors qu'il s'agit de nous soutirer de l'argent, aussi modeste soit la somme).


Jeudi 21 juin

Sept heures vingt. –  Il y a quelques jours, cet idiot de Charlus a trouvé le moyen de se ficher une épine entre les coussinets d'une patte arrière, la gauche (toujours, les emmerdes et les complications viennent de la gauche, avec les dépenses qui s'ensuivent). Catherine la lui a retirée, ou du moins a cru la lui avoir ôtée totalement. Ce n'était pas le cas et, tout-à-l'heure, constatant, entre les dits coussinets, une boule violâtre, qu'il ne cessait de lécher, il a bien fallu le conduire chez le vétérinaire… où il est resté pour la nuit, puisqu'il fallait en passer par l'anesthésie. Catherine en est revenue toute décontenancée, voire désemparée, et je dois dire que, depuis, la maison semble un peu vide, anormalement calme et statique.

Auparavant, nous avions eu une journée assez agitée et furieusement dispendieuse, essentiellement de mon fait, mais j'y reviendrai demain, n'ayant pas la patience, ce soir, de raconter notre odyssée minuscule.


Vendredi 22

Trois heures. –  Hier, donc, les dépenses ont commencé dès potron-minet. C'est Catherine qui a ouvert le bal, en allant faire les courses de la semaines, puisque jeudi est ici le jour du marché : rien que de très normal, donc ; mais enfin, l'impulsion était donnée. Dans le même temps, j'avais décidé de me remettre à la marche quotidienne, après environ deux mois d'interruption sans cause bien définie. J'ai alors constaté : 1) que je ne disposais plus du moindre bout de blouson pour me couper du vent frisquet qui soufflait hier dans nos contrées ; 2) que je n'avais à me mettre aux pieds que des chaussures presque exténuées et fourrées. Il fut donc convenu d'aller, l'après-midi, à Évreux, faire une petite visite à Mme Décathlon, que Catherine fréquente de loin en loin, et moi jamais. Tandis qu'elle se dirigeait vers l'allée des maillots de bain féminins (sa fille lui avait passé une commande ferme), je l'assurai que je pouvais très bien trouver chaussure(s) à mon pied tout seul et, d'une mâle démarche, me dirigeai vers le rayon dédié aux marcheurs, randonneurs et autres trekkeurs. En effet, après quelques tâtonnement, je dénichai la paire qui me convenait : pas trop voyante, enveloppant bien la cheville, à la fois souple et d'apparence costaude, qui plus est parfaitement à la taille de mes extrémités orteilleuses. Ce n'est qu'une fois à la caisse que je m'aperçus n'avoir négligé qu'une chose : regarder le prix de l'article. Il était de 150 €, ce qui est nettement excessif pour un marcheur faisant une fois et demi le tour du Plessis-Hébert cinq fois par semaine (en mettant les choses au mieux). Mais comme “on” a sa fierté, même si mal placée, il ne pouvait être question d'aller replacer dans leur présentoir ces pompes de milliardaire pour en choisir une autre paire plus modeste…

Cependant, nous n'avions pas trouvé de blouson qui me convînt. Sur le chemin du retour, Catherine me fit observer que nous avions tout le temps de pousser jusqu'à Vernon, bien certaine qu'à la boutique de vêtements “chasse & pêche”, nous trouverions forcément mon bonheur. De fait, nous le trouvâmes et l'achetâmes. Il coûtait 150 €, exactement comme les chaussures (ils se sont donné le mot ou bien ?). Nous pensions en avoir fini des dépenses dispensables, mais c'était compter sans Charlus et son abcès, et surtout sans l'opération qui s'en est suivie, laquelle nous a encore coûté 133 € : pour la beauté de la chose, j'ai regretté que notre bon vétérinaire n'ait pas poussé ses émoluments jusqu'à 150.


Dimanche 24

Sept heures dix. – J'ai beau me surbranler la pensarde, rien à noter ici. Lectures, travail et encéphalogramme à peu près plat. Côté lectures, à propos : t'Serstevens pas terrible ; Le Désert des Tartares, décevant (mais je me méfie des souvenirs ayant 40 ans de cave). En revanche, le livre de Calasso (La Folie Baudelaire) est vraiment très bien, même si c'est le genre qui vous donne l'impression d'être à la fois inculte et à la limite de l'idiotie, par rapport à l'auteur.


Lundi 25

Trois heures. –  Eh bien, ils m'ont cruellement déçu, les Tartares de M. Buzzati ! Je dis “cruellement” car on ne revient jamais sans quelque souffrance sur une idée, ou une image, ancrées en soi depuis quarante ans. Or, je vivais sur ce souvenir d'un roman éblouissant… et il ne l'est pas ; ou plus. Je cherche ce qui ne va pas, dans ce roman, et je ne trouve pas. Ou plutôt, si, je crois savoir : en fait, rien ne va. Tout est un peu trop ou au contraire pas assez. Le pire défaut, celui qui fiche le livre par terre sans lui laisser la possibilité de se relever, c'est que, dans ce roman entièrement construit autour du temps, on ne le sent jamais s'écouler. L'auteur a beau nous affirmer que Drogo a désormais 25 ans, puis 40, et enfin… rien à faire : on ne marche pas, il est totalement impuissant à nous faire sentir ces années qui sont censées avoir passé. C'est peut-être (c'est sûrement) que le livre est trop court : 250 pages format “poche” pour toute une vie, même immobile, surtout immobile, c'est trop peu. Ou alors, il y aurait fallu le génie temporel d'un Tolstoï, à la rigueur d'un Thomas Mann (car il serait intéressant de se livrer à une comparaison un peu systématique entre Le Désert des Tartares d'une part et La Montagne magique d'autre part : si j'étais professeur de lettres des universités, je sens que je pourrais passer au moins un trimestre rien que là-dessus) : il est manifeste que ce génie-là manque à l'Italien. La brièveté du roman nuit aussi à l'uniformité qui est censée se dégager de cette existence vide : là encore, il y eût fallu 900 pages…

Finalement, les livres qu'on a lus à 20 ans, c'est un peu comme les filles qu'on a aimé au même âge : on ne devrait jamais essayer de les rouvrir.


Mardi 26

Neuf heures vingt du matin. – La “cuvée juillet”, en matière de livres, s'annonce assez grisâtre. Après la déception due au Désert des Tartares, c'est Paul Auster qui vient de basculer dans mon petit enfer personnel. Il n'est pas déshonorant, son Mr Vertigo, loin de là. Il n'y a même, au fond, rien de sérieux à lui reprocher : agréable à lire, bien construit, avec ce qu'il faut de rebondissements, on sent qu'il y avait un plan solide à la base (et, justement, on pourrait lui reprocher cela : de laisser son lecteur s'apercevoir qu'il y avait un plan). Le problème est qu'il n'y a rien non plus à porter à son crédit. Le livre refermé, on se demande pourquoi il a choisi de nous raconter cette histoire plutôt qu'une autre, et on l'oublie aussitôt. Un peu comme le verre d'eau, une fois que la soif est étanchée. Bref, j'ai bien fait de ne commander qu'un seul livre d'Auster : je crois que j'en resterai là.

– J'avais prévu, ce matin, de mettre en route les pages que j'ai à remplir d'écriture. Seulement voilà : alors que Catherine est absente pour la matinée, le releveur de compteur électrique doit passer ce matin chez nous ; c'est donc à moi de le guetter plus ou moins (avec l'aide sonore de Charlus, tout de même), ce qui suffit à me couper toute velléité laborieuse. On retombe toujours sur la remarque de Flaubert, qui disait à peu près : « Pour travailler, il ne suffit pas de n'être pas dérangé : il faut être sûr qu'on ne pourra pas l'être. »

(Et, au beau milieu de la phrase précédente, la cloche du portail : c'est mon releveur. Me voilà donc, trois minutes plus tard, dégagé de tout souci de distraction. Sauf que, dans l'intervalle, je me suis fait à l'idée de ne pas travailler ce matin… Et puis, avec tout ça, il est déjà dix heures moins le quart ; or, j'ai repris depuis une semaine, la bonne habitude d'aller marcher dans la campagne entre onze heures et midi moins le quart, approximativement. Donc, on sera d'accord avec moi, je pense : ça ne vaut plus le coup de s'y mettre…)

– J'ai oublié de noter le spectacle étonnant qui s'est offert à moi, l'autre matin, entre cinq heures et demie et six heures du matin, alors que je venais de sortir sur la terrasse pour un café-cigarette. Le soleil n'était pas encore apparu, mais il s'en fallait de peu. Le ciel était entièrement parsemé de petits nuages blancs, frangés de rose, tous de la même taille approximative et très rapprochés les uns des autres, comme les taches sur une peau de guépard, ou comme de gigantesques flocons de neige restés en suspension. Ils faisaient paraître la nue deux fois plus vaste qu'à l'ordinaire, au point que le grand arbre en boule qui se dresse en sentinelle juste à gauche de la ferme paraissait, lui, avoir régressé au statut d'arbuste. Mais surtout, il y avait la lumière jaune du soleil sur le point de se dévoiler, derrière la ferme : non pas gonflée et arrondie en dôme au-dessus de l'horizon, comme elle est le plus souvent, mais comprimée en un étroit faisceau montant très haut, comme si on avait installé, juste derrière l'horizon, un énorme projecteur braqué sur le zénith. On aurait pu croire aussi, à condition d'avoir l'âme un peu mystique, à un rayon divin mais inverse, non plus tombant du ciel mais montant des profondeurs de la terre. Le phénomène a duré une dizaine de minutes, puis, assez rapidement, tout est redevenu normal, courant, quotidien. Et ma tasse était vide.


Mercredi 27

Dix heures et demie du matin. – Petit changement dans les habitudes conjugales : parce que les services météorologiques qu'elle consulte pieusement chaque matin annonçaient à Catherine des températures en hausse, elle a décidé d'aller effectuer sa marche charlusienne dès la fin de son petit déjeuner, soit aux environs de huit heures et demie. Souffrant d'un manque de personnalité qui n'est plus à démontrer, je lui ai aussitôt emboîté le pas (façon malencontreuse de parler puisque, en dehors des premiers deux cents mètres, nos parcours de marche diffèrent totalement). Et, en effet, ce fut fort agréable de se remuer dans la fraîcheur, plutôt que sous le soleil de midi, comme je le faisais jusque-là.  Le seul inconvénient est que, au retour, on ne peut pas dire que l'envie de se mettre au travail devant ce clavier soit fort pressante ; je m'y suis mis néanmoins.

Cinq heures. – Saisi d'une pulsion soudaine (et inexpliquée à cette heure), j'ai décidé qu'il me fallait absolument lire ces auteurs de romans noirs, ou policiers, ou je ne sais comment je dois les nommer, que beaucoup s'acharnent à considérer comme des écrivains à part entière – ce en quoi ils ont peut-être raison. Bref, je viens d'exiger de Mme Amazon qu'elle me livre dans les plus brefs délais les ouvrages de Raymond Chandler, Dashiell Hammett, Jim Thompson, James Hardley Chase et autres Chester Himes que j'ai trouvé sur son site. Du coup,  la tradition est respectée : mon budget culturel a explosé (enfin, bon : il est passé de 100 à 140 €, ce n'est pas la mort du petit cheval non plus. Il est vrai que le “mois carte dorée” n'est pas fini ; il serait même plutôt encore dans ses débuts…).

– En dehors de ça, j'ai finalement fait à la déchetterie cet aller-retour dont je me promettais mainte joie depuis un nombre considérable de semaines ; j'ai aussi ramassé les merdes de Charlus dans le jardin. Enfin, j'ai écrit cinq mille signes d'inepties, lesquelles auront au moins le mérite de couvrir largement, d'un point de vue financier, l'explosion dont je parlais il y a une seconde.


Vendredi 29

Trois heures. – Quelle déception que Chandler ! Quand je pense que voilà au moins quarante ans qu'on me bassine avec lui et quelques autres, toujours pour me démontrer par l'exemple que les romans policier ou noir, “c'est de la vraie littérature à part entière”.  J'ai attaqué le volume Quarto de Gallimard par le premier roman qui s'y trouvait proposé, à savoir Le Grand Sommeil. J'ai jeté l'éponge à la moitié, à peu près, et en m'étant ennuyé ferme durant ces cent premières pages.  Histoire dépourvue d'intérêt, personnages inexistants, et rien de cette fameuse “ambiance” dont il paraît qu'elle serait le point fort de l'auteur. Au total, une pénible impression de faire du surplace, malgré l'agitation qui, pour des raisons assez obscures, s'empare de tous les protagonistes, et en dépit des morts qui jonchent le moindre chapitre. Comme le volume contient d'autres romans, je donnerai une seconde chance à Chandler d'ici quelques jours, mais avec peu d'espoir et d'allant.

En revanche, j'aime beaucoup le Pottsville, 1280 habitants de Jim Thompson que j'ai ouvert juste après. C'est extrêmement drôle, saugrenu, cruel, absurde, cynique, et il y a, circulant entre ces personnages pitoyables, une vie et une humanité que je n'ai trouvées à aucun moment dans le Chandler. Bref, pour l'instant, mon incursion dans ce type de romans (mais, d'ailleurs, je vois mal pourquoi on les attelle ensemble, ces deux que je viens d'évoquer, ne leur trouvant qu'assez peu de rapports. Thompson se rapprocherait plutôt d'Erskine Caldwell, il me semble) n'est catastrophique qu'à cinquante pour cent. On verra ce que donnent les autres.

À propos du roman de Thompson, un grand mystère : pourquoi le premier traducteur (Marcel Duhamel himself) a-t-il cru bon de traduire le titre, Pop. 1280 par 1275 âmes ? Où sont passés les cinq habitants manquants de Pottsville ?


Samedi 30

Huit heures et demie du matin. – Pas plus de chance avec Dashiell Hammett que je n'en ai eu avec Raymond Chandler : je viens d'abandonner son Faucon maltais à peu près au tiers, après m'être ennuyé ferme durant les quelque quatre-vingts pages lues. C'est  plus ou moins statique, terriblement bavard et irritant en ceci que le personnage central, Sam Spade, semble toujours comprendre des choses qui, faute de renseignements ou d'indices, restent parfaitement opaques au lecteur : procédé assez puéril, destiné sans doute à masquer la pauvreté des intrigues policières. C'est du reste déjà une chose qui m'a irrité chaque fois que j'ai revu le film de John Huston : l'impression d'être baladé à peu de frais. Mais au moins, là, il y avait Bogart et Huston pour faire passer la sauce. Comme pour Chandler, j'ai tout de même gardé le volume au salon, afin de faire une seconde tentative d'ici quelque temps : on n'est pas plus équitable. Pour me consoler, je vais commencer tout à l'heure le deuxième roman de Thompson que j'ai acheté, Rage noire. Et attendre sans impatience notable  les Chester Himes et James Hadley Chase qui doivent arriver aujourd'hui ou lundi. Après cela, je pense que c'en sera terminé de cette incursion peu probante dans le domaine du roman noiro-policier. 

Sept heures et demie. – Ce matin, promenade au laboratoire d'analyses médicales. Cet après-midi, résultats : sang de bébé.  Du coup, ce soir, deux ou trois gin-tonics. Mais où placer le pluriel, dans ce mot, "gin-tonic" ? Je suis d'accord : on s'en fout.

vendredi 1 juin 2018

Mai 2018








LES DIABLERIES DE WITOLD







Mercredi 1er

Trois heures.



[…]




– Entretemps, j'ai trouvé celui d'emmener Soraya au garage Renault de Pacy, afin qu'on y installe une grille de séparation entre le coffre et les sièges arrière, puisque cet animal de Charlus a trouvé le moyen de passer de l'un à l'autre dès qu'on le laisse seul dans la voiture. Je suis remonté de Pacy dans une Twingo : l'impression de me retrouver dans un char à banc du XIXe siècle.

Sept heures dix. – Depuis plusieurs jours, je lisais en alternance (je veux dire : au sein de la même journée) les écrits politiques de Maurras et des romans : Paul-Jean Toulet, Cynthia Ozick… Tout à l'heure, à peu près au milieu de l'après-midi, j'ai tout arrêté pour reprendre le journal de Gombrowicz, l'un des plus étonnants du XXe siècle, assurément, qui pencherait plutôt du côté de Kafka ou de Pavese que de celui de Léautaud ou de Kamureno. Cela, cette brusque envie, parce que le roman de Mme Ozick, intitulé Le Messie de Stockholm tourne autour du personnage de Bruno Schulz, lequel était un ami de Gombrowicz. Et je sens que je ne serai pas long avant de ressortir les Boutiques de cannelle de leur rayon. Mais, pendant ce temps, seront sans doute arrivés à bon port Léon Bloy et deux ou trois autres, qui me solliciteront avec quelque impatience (surtout Bloy, je gage !). On ne s'en sortira jamais.

– Dans la voiture, revenue au bercail, Charlus dispose désormais d'une élégante grille (?) qui l'empêchera de faire le zouave lorsque nous le laisseront seul dans le coffre. Ce fut tout de même une plaisanterie à près de trois cents euros, “pièce et main d'œuvre, TTC”, ainsi que l'on dit. […]


Jeudi 3

Trois heures. – C'est au moment où, après un an et demi d'existence, Catherine s'apprête à fermer sa “micro-entreprise” que l'URSSAF se met à déconner. Ce matin, en allant dire un petit bonjour à nos divers comptes bancaires, j'ai eu la mauvaise surprise de constater que, sur un gain trimestriel de 5700 €, ce digne organisme lui avait ponctionné… 5700 € ; ce qui était pousser un peu loin la notion de charges. L'affaire s'est réglée assez rapidement par téléphone, puis par une lettre assortie d'un RIB pour le remboursement des 4400 € pris en trop. Mais, bien entendu, on ne sait pas quand cette somme va accomplir son retour au bercail. Cela n'a aucune importance dans notre cas, mais je me suis imaginé dans quelles affres une telle bévue administrative aurait plongé une personne n'ayant, en trois mois, gagné que ces 5700 € pour tout revenu, et devant vivre avec, puis se les voyant brutalement confisquer. Certes, je suppose que, l'erreur étant facile à prouver, les banques doivent, dans ces cas-là (sans doute assez fréquents, supposé-je), se montrer plutôt arrangeantes. Mais d'une part je n'en sais rien, d'autre part cela fera toujours des agios à payer pour cause de gros découvert. En outre, cela peut tomber sur une personne se trouvant déjà en découvert, et donc plus ou moins en délicatesse avec sa banque, laquelle sera forcément moins encline à se montrer patiente. Tout cela sans s'attendre, bien entendu, au moindre mot d'excuse de la part de l'administration incompétente.


Vendredi 4

Onze heures. – Je viens de m'occuper de ma (ou plutôt de notre) déclaration de revenus pour 2017. Elle menaçait d'être un peu plus compliquée que les années précédentes, dans la mesure où il fallait que je trouve  la page où déclarer les revenus de la micro-entreprise de Catherine, celle qui a encaissé “nos” revenus de FD. Je l'ai trouvée, cette page, sans la moindre difficulté, non plus que la petite case où je devais inscrire les 27 600 € qu'elle a gagnés sans trop se fatiguer. Seulement, après, page suivante, on me demandait d'inscrire son numéro Siret (pas de problème, je l'avais) ainsi que son adresse. Cette dernière partie aurait dû, évidemment, être d'une simplicité biblique : il n'en a rien été. Car tout se passait (département, commune puis rue) par un système préenregistré dans lequel il fallait choisir. Par exemple, après avoir tapé 27 pour indiquer que la micro-entreprise concernée était domiciliée dans l'Eure, il fallait dérouler toutes les communes du département jusqu'à trouver et sélectionner le Plessis-Hébert : jusque-là, pas de problème. C'est ensuite que l'affaire s'est corsée. On me demandait en effet de taper quelques lettres du nom de ma rue (ou de mon lieu-dit), puis de cliquer sur “valider” et, seulement ensuite, de choisir ma rue dans le déroulé. J'ai eu beau essayer toutes les combinaison possibles pour “rue de l'Église”, toute validation m'a systématiquement été refusée : pour l'administration fiscale, il n'y a pas de rue de l'Église au Plessis-Hébert, c'est comme ça et pas autrement. Comme j'étais bloqué à ce stade, et que je soupçonnais la chose de n'être utile que dans les villes importantes (pour ne pas se retrouver dirigé vers un autre centre d'impôts que le sien), j'ai fini par taper les premières lettres du premier nom de rue me venant à l'esprit : celle de la Mare du Four, qui se trouve être au bout de la nôtre. Là, miracle, on a bien voulu de moi, si bien que j'ai pu mener la déclaration à son terme.

Terme qui me réservais une autre surprise, mais agréable celle-là. Alors que, pour nos revenus de 2016, je paie 320 € par mois (sur dix mois), le calculateur automatique du site m'indiqua que, au titre de l'année 2017, je ne serai redevable que de 2042 €. Or, si j'additionne nos deux retraites avec les gains de l'entreprise catherinesque, nous arrivons tout de même à des revenus dépassant (de peu…) soixante mille euros. D'où mon étonnement devant ces deux mille euros réclamés, somme me paraissant vraiment très modeste. Mais, bien entendu, je n'envisage pas d'aller me plaindre. Du reste, je me souviens d'avoir eu exactement le même genre de surprise pour nos revenus de 2016 : mon impôt avait chuté par rapport à l'année précédente (alors que tout le monde, au même moment, se plaignait du “matraquage fiscal”)… avant de remonter l'année suivante, c'est-à-dire en ce moment. Bref : le retraité ne comprend rien, mais le retraité est bien content.


Dimanche 6

Deux heures. – Depuis quelques semaines, j'ai un nouveau passe-temps, rendu possible par le fait que je continue à me lever avant cinq heures, c'est-à-dire alors qu'il fait encore nuit. Plutôt qu'un passe-temps, d'ailleurs, je devrais dire un relevé. Ou un compte à rebours. Enfin… Dans la rue de l'Église, les lampadaires publics ont été programmés pour s'allumer à six heures précises ; ce qu'ils font avec une ponctualité dont il convient de les féliciter. Il se trouve que c'est également l'heure de l'un de mes cafés du matin, après ceux de cinq heures puis cinq heures et demie et avant ceux de six heures et demie puis de sept heures. Ma ponctualité à moi tient à la cafetière électrique qui, dans le but probable de sauver la planète, s'éteint automatiquement toutes les demi-heures : pour ne pas oublier d'aller à la cuisine la remettre en route, j'ai pris l'habitude de me “caler” sur le carillon du salon, lorsqu'il sonne la demie et l'heure juste. Une fois debout, j'en profite naturellement pour me servir quelques gorgées de café, allumer une cigarette et aller consommer le tout sur la terrasse, en compagnie du chien. Je suis donc aux premières loges pour voir les lampadaires s'allumer, d'autant que René, le carillon, avance souvent d'une minute ou deux.

Or, si l'éclairage publique s'allume selon l'heure qu'il est, il échappe au temps des hommes pour ce qui est de s'éteindre : c'est alors la luminosité naturelle qui prend la relève du commandement et décide de l'extinction. Si bien que, selon le processus maintenant bien connu de l'allongement des jours entre le 24 décembre et le 21 juin, la durée d'éclairage des lampadaires héberto-plessistes tend à subir le même sort que la peau de chagrin balzacienne.  J'ai senti que le tragique dénouement était proche il y a une douzaine de jours, lorsque le temps des illuminations est tombé sous la demi-heure. Ensuite, l'agonie a été rapide : les lampadaires, hier, sont restés allumés exactement cinq minutes et demie, et ce matin cinq.  Je crains qu'avant une semaine ils ne s'enfoncent pour plusieurs mois dans un long jour, qui est pour les lampadaires ce qu'une longue nuit est pour les humains. J'en ressens comme une vague mélancolie, de celles qu'il est préférable de garder pour soi si l'on ne veut pas faire figure de demeuré.

– Alors que je continue de jongler avec le journal de Gombrowicz et les livres de témoignages édités par Rita-la-veuve, je viens en plus de ressortir le volume Quarto de chez Gallimard, qui contient les quatre romans. En fait, il est aussi difficile de sortir de Gombrowicz que d'y entrer.

– Hier, j'ai étrenné la tondeuse toute neuve : elle est très bien, nettement plus légère et maniable que l'ancienne, tout en étant largement aussi efficace.


Mardi 8

Cinq heures.Ferdydurke.

–  Je viens de décider, quasiment à l'instant, de ne plus mettre chez les pieds dans le blog de Juan ex-Sarkofrance : en dehors du peu d'intérêt et du conformisme navrant de ses billets proprement dits, il m'est apparu, avec une évidence dont je m'étonne de ne l'avoir pas perçue plus tôt, que cela n'avait aucun sens de gaspiller mon temps à lire les ratiocinations sans fin d'une poignée de vieux communistolâtres mal déstalinisés, qui vitupèrent en crachotant sur leurs claviers, persuadés de l'absolue saloperie de notre société et de l'urgence d'une révolution qui la ruinerait en moins de deux, bien calés par les coussins qui tapissent le fond de leurs fauteuils roulants. Le pire est que je me crois obligé d'y participer, à leurs “débats” ! Bien sûr, je le fais sous le paratonnerre de l'ironie, le parapluie de la distance ; mais enfin, le fait est que j'y passe un temps hors de proportion avec le pâle amusement que cela me procure, lequel en outre va s'amenuisant un peu plus chaque jour. Donc : stop. [Note du 30 mai : il y a eu rechute…]


Mercredi 9

Sept heures et quart.Trans-Atlantique.

– Le plus déprimant (mot mal choisi : voir à la relecture) n'est pas d'être confronté à des gens situés sur des planètes n'appartenant pas à son propre système solaire, ni même à sa galaxie natale, mais au contraire à ceux qui, normalement, devraient être les plus proches de vous, mais qui, en fait, s'éloignent d'autant plus qu'ils disent des choses que vous auriez pu dire vous-même, en les déformant de telle façon – le plus souvent par l'entraînement naturelle de leur propre bêtise – que vous avez soudain envie de vous transformer en gauchiste radical, pour le simple soulagement de n'avoir absolument aucun point commun eux. C'était (jusqu'à hier) mon cas avec ce commentateur du blog de Juan qui signe L'ancien : je sens bien que, sur le fond, nous devrions être d'accord sur à peu près tout ;  mais je sens encore plus, dès qu'il ouvre la bouche (tripote son clavier), que je préférerais mourir que d'avoir le moindre point commun avec cet individu. J'éprouve un sentiment apparenté (quoique fort différent) avec un autre blogueur qui se déclare et se pense de droite, alors que, visiblement, son rêve le plus prégnant est d'être admis dans cette espèce de panthéon où il s'imagine que trônent ses modèles de gauche – son principal modèle étant Nicolas.

– J'ai donc replongé dans les romans de Gombrowicz. Et, comme les fois précédentes, j'ai eu, durant les premières dizaines de pages de Ferdydurke, un peu peur de devenir fou. Ensuite, toujours comme les autres fois, je me suis apaisé, en me disant que, en fait, il n'y avait pas lieu de s'inquiéter, puisque j'étais déjà fou, et que c'était même pour ça que je relisais Gombrowicz.

Fou, peut-être ; mais, en attendant, je connais peu de livres aussi drôles que les siens.

Demain matin, j'aborderai La Pornographie.

– J'ai fait, en début d'après-midi, un aller-retour  à Évreux, uniquement pour passer Soraya dans les rouleaux : les travaux faits par les voisins l'avaient rendue immonde, couverte de poussière, ce que nous ne supportions plus ni l'un ni l'autre. et c'est évidemment le moment qu'avaient choisi pour tomber en panne les rouleaux du Super U de Saint-Aquilin.

– J'ai oublié de noter hier que, finalement, j'ai publié mon journal de mars (l'homme des résolutions fermes, c'est moi !), mais en supprimant tout ce qui […]. Si bien que, le mois prochain, je devrai également supprimer ce passage-là.


Jeudi 10

Sept heures vingt. – J'ai fait  absolument n'importe quoi, avant-hier : décidant de mettre en ligne une version “tronquée” de mon journal de mars […], j'ai en fait publié celui d'avril. Deux ou trois lecteurs, moins endormis (ou confiants) que les autres se sont étonnés de certaines “distorsions temporelles”. Du coup, j'ai, aujourd'hui, publié le vrai journal de mars, et je défie qui que ce soit de s'y retrouver dans ce merdier.

 – En train de terminer La Pornographie de Gombrowicz. Décevant, de mon point de vue, par rapport à Ferdydurke et à Trans-Atlantique : trop forcé, artificiel. Mais, bien entendu, il est possible que ce moi qui n'y comprenne rien. Constantin Jelenski, dans une lettre à l'auteur, dit que c'est le plus métaphysique de ses romans : je veux bien. Je le trouve, moi, un peu gratuit, par rapport aux deux précédents. Je vais commencer Cosmos demain matin : on verra.

Il est possible que je sois, sans le savoir encore, en train de faire mes adieux définitifs à Gombrowicz, comme je les ai déjà faits à Kafka et à Dostoïevski : une perspective qui ne me rend pas spécialement gai. Mais pas triste non plus : il ne faut rien exagérer.


Vendredi 11 

Neuf heures du matin. – J'ai finalement interrompu ma lecture de Cosmos après quelques dizaines de pages (deux ou trois…) : l'impression de retomber dans le même univers que celui de La Pornographie, dans ce fourmillement de petits faits épars et insignifiants (?) mais que l'auteur relie de force entre eux pour leur faire dire quelque chose. Pour ne pas quitter Gombrowicz trop brutalement, j'ai décidé de relire les nouvelles (au moins quelques-unes…) qui composent le recueil intitulé Bakakaï, sa première œuvre publiée, en Pologne, au milieu des années 30.

– […]

Midi. – J'ai finalement remisé Witold et suis passé au livre d'un écrivain slovène dont je n'avais jamais entendu parler jusqu'à présent : Boris Pahor. Le livre que j'ai entre les mains s'intitule Nekropola, ce qui est devenu en français, un peu absurdement, Pèlerin parmi les ombres (avec tout de même Nécropole en sous-titre). C'est bien de cela qu'il s'agit, d'ailleurs : un homme, Pahor lui-même, revient au camp alsacien de Struthof, quarante ans après y avoir été interné, mêlé au flot de touristes qui, eux, “visitent” l'ancien camp nazi (comme nous l'avons fait, Catherine et moi, voilà quelques années, à l'occasion de l'un de nos petits séjours alsaciens, chez André et Béa). Écriture très dense, pensée très imagée, complexe, ne supportant en aucune façon le survolage : c'est un livre dans lequel on doit accepter de s'immerger totalement, ou bien le laisser de côté.

L'édition que j'ai date de 2012 ; si la 4ème de couverture mentionne que Pahor est né à Trieste en 1913, elle ne dit rien de sa mort. J'en ai d'abord déduit que personne n'avait pensé à remettre à jour le résumé biographique depuis le “dépôt légal” de 1996. Or, pas du tout : tapant son nom dans la petite fenêtre Google, j'ai eu la surprise de constater que Boris Pahor était toujours vivant et allait sur ses 105 ans, qu'il aura dans trois mois. Cela après avoir fréquenté successivement les camps de Struthof, Dora, Dachau, Hazungen et Bergen-Belsen : ce qui ne tue pas rend plus fort, on dirait bien que c'est vrai dans certains cas, dont celui-ci.

Le fait que mon Slovène soit né à Trieste – et y vive toujours – a déclenché aussitôt une envie pavlovienne : celle de relire Italo Svevo. Je viens donc de tirer de son casier La Conscience de Zeno, que je relirai dès que j'aurai réussi à m'évader du Struthof.

Six heures. – Je viens de rouvrir le roman de Svevo. Avec un plaisir intact et quasi instantané.


Dimanche 13

Sept heures vingt.La Conscience de Zeno ; rien de plus, rien de moins. Plus, tout de même, quelques pages d'écriture vaine ce matin.


Lundi  14

Sept heures et demie. –  Mail de Pierre Cormary (que je suis presque sûr de n'avoir jamais rencontré in vivo), pour me signaler une charge d'une amie à lui contre ce pauvre Juan Asensio. Le texte ne manque pas de brio, même s'il sent un peu trop le règlement de comptes pour mon goût. Mais enfin, c'est un genre que l'Asensio lui-même n'a jamais dédaigné. J'ai répondu ceci à Cormary :

Cher Cormary,

Je ne suis pas sûr que nous nous soyons déjà rencontrés (ou alors j’étais saoul avant votre arrivée sur les lieux…). Mais je vous connais, puisque je vous lis, et toujours avec intérêt et plaisir, dès que l’occasion se présente de le faire.

Évidemment que le texte de votre amie Héloïse (saluez-la pour moi au passage) m’a étiré les lèvres et fait pétiller les yeux ! Même si j’y subodore tout de même une lutte homme/femme dans laquelle je ne me trouve pas grand-chose à voir, un règlement de comptes qui ne me concerne pas.

Pour ce qui est de ce pauvre Asensio… Pourquoi s’obstiner à taper contre un punching-ball qui s’est lui-même institué comme punching-ball ? Plus ce malheureux Juan écume et plus il rapetisse : laissons-le faire tout seul le travail qui va l’amener à son exacte proportion. Comme disait l’autre : il s’est voulu César et…

Je m’arrête là : je ne puis absolument pas dire du mal de ce roquet écumant, puisque, ayant été « victime » de ses coups de chicots, on me soupçonnerait de chercher à me venger, ou, au moins, de parler par dépit (alors que les 20 feuillets qu’il m’a consacrés m’ont procuré une jouissance presque pure). Or, il est bien évident que personne ne peut éprouver le moindre dépit vis-à-vis de cet étrange ectoplasme qui va bientôt atteindre la cinquantaine sans avoir réussi le moins du monde à exister (et, je suppose, sans Rolex…).

Bref. Pourquoi faut-il que notre premier échange ait pour sujet ce guignol ? C’est une petite victoire qu’il ne mérite pas. Je vous propose de ne reparler de lui que du jour où il sera capable d’écrire en français. Je pense qu’on sera, vous et moi, morts avant.

Je vous salue bien bas, soit au niveau de notre sujet du jour.

Didier Goux


Mardi 15

Trois heures. – Il y a bien des points de ressemblance (et autant de dissemblance), évidemment) entre le Svevo de Senilità et le Proust d'Un amour de Swann : Emilio fait souvent penser à Swann, dans sa façon masochiste et tatillonne d'analyser sa jalousie, et Angiolina penche assez fort du côté d'Odette. Néanmoins, même si l'Italien a publié son roman avec quinze ans d'avance, on est quand même bien content que le Français soit arrivé avec le sien.

– J'avais décidé de ne rien écrire aujourd'hui, mais, ce matin, la première phrase du texte que je méditais m'est venue ; comme il aurait été dommage de la laisser perdre, je l'ai notée… puis ai écrit près d'un feuillet dans la foulée et cet enthousiasme juvénile qui fait une partie de mon charme. On verra demain et après-demain pour les compléments.


Mercredi 16

Sept heures et demie. – Journée constructive, vraiment. Dix mille signes de compléments, répartis entre ce matin et cet après-midi. Puis, tontine. Il doit me rester cinq mille signes de compléments pour demain matin ; puis, je m'occuperai de ma tension artérielle. Et, samedi, visite de Rémi.

(Le journal de ce mois-ci, si je me tiens à ce que j'ai décidé de faire,  ne comportera que peu – voire pas du tout – de […], mais, en revanche, il sera largement incompréhensible – ce qui m'amuse beaucoup.)

– Léon Bloy : intéressant, voire plus, mais fatigant. Comme dans mon souvenir de lui.


Jeudi 17

Neuf heures du matin. – Le point commun le plus remarquable aux écrivains de droite du second XIXe siècle et du premier XXe, c'est leur détestation quasi frénétique de Zola. De Barbey d'Aurevilly à Kléber Haedens, en passant par Goncourt ou Daudet, ils ne peuvent s'empêcher de le piétiner, puis de cracher sur ce qu'ont laissé leurs lourdes bottes. Le plus enragé est bien entendu Léon Bloy. J'ai passé les deux premières heures de la matinée à lire son Je m'accuse…, tout entier consacré à sa bête noire (ou devrais-je dire : à l'une de ses bêtes noires ?). Je dois reconnaître que la charge est si outrée qu'elle devient rapidement fort réjouissante, et même d'une irrésistible drôlerie par endroit. Il est vrai aussi que Bloy se fait le jeu facile en choisissant pour cible Fécondité, ce roman aussi grotesque qu'illisible (je le sais : j'ai essayé). Il me répondrait sans doute qu'il n'a pas choisi. Et, en effet, c'est ce roman-là qui, alors, au tournant du siècle, paraissait en feuilleton dans L'Aurore, le journal de Clemenceau (et du J'accuse zolien…). C'est donc un journal de bord de sa détestation que nous donne Bloy, qui s'astreint chaque matin, avec un masochisme dont il est le premier à rire, à lire la tartine du jour et à nous rendre compte de ses énervements, écœurements, colères, éclats de rire, etc. Lecture jubilatoire, finalement, même pour quelqu'un comme moi, qui ai toujours placé Zola assez haut sur ma petite échelle personnelle.

Sept heures dix. – Mes compléments ont été emballés et expédiés (j'ai profité de ce que la présence de la femme de ménage me confinait dans la Case). À partir de demain matin, je vais tâcher de vérifier si j'ai réellement l'âge de mes artères, comme on dit.

– Le journal 2017 (Juste avant après, excellent titre) de Renaud Camus devant m'arriver demain, j'ai fait comme j'avais déjà fait l'année dernière, à savoir relire la seconde moitié de 2016, pour me remettre dans le bain.


Vendredi 18

Midi. – Quand je disais, il y a quelque temps, que la Poste ressemblait de plus en plus à une administration africaine, peut-être me montrais-je d'une trop grande sévérité envers les dites administrations. J'attendais pour ce matin le dernier volume paru du journal de Renaud Camus, Juste avant après. Il m'étais dûment annoncé par mon “suivi de colis”, mais, en réalité, je ne l'attendais qu'à moitié, et même au quart : je commence à connaître les zigotos employés par Chronopost. De fait, ça n'a pas manqué : peu après neuf heures, lorsque j'ai de nouveau consulté le suivi en question, il m'a été notifié qu'une “tentative de livraison” avait été faite et que, pour la suite, je devais me référer à l'avis de passage déposé dans ma boîte aux lettres ou encore contacter mon “transporteur”. Contacter, il n'y fallait bien sûr point songer : sans doute tout à leurs transports, ces gens ont décidé une bonne fois pour toutes d'être résolument injoignables. Quant à l'avis de passage, il ne pouvait y en avoir, ni dans ma boîte, ni ailleurs, puis que, de passage, il n'y avait pas eu non plus.

C'est une fatalité assez récente mais qui se multiplie à l'envi, ces tentatives de livraison, et je crois avoir compris ce qui se passait. Avant de livrer mon explication (hypothétique, certes), je dois préciser qu'à moins d'accomplir sa tournée avant cinq heures du matin, le livreur de Chronopost n'aurait eu aucun mal à voir sa tentative pleinement couronnée de succès : il y a une grosse cloche accrochée juste à droite du portail, et toujours l'un de nous deux – Catherine ou moi – à l'intérieur de la maison pour l'entendre et accourir.

Donc, mon avis, c'est qu'aucune tentative n'a été faite. Pourquoi ? Parce que, dans sa nonchalance et son manque de conscience professionnelle, mon livreur a dû s'apercevoir qu'il n'avait pas assez de colis à déposer au Plessis-Hébert pour que je méritasse qu'il fît un détour : il devait être bien plus agréable pour lui de terminer sa tournée avec une demi-heure d'avance, voire davantage. La dernière fois qu'un tel contretemps s'est produit, la première tentative a été suivie d'une seconde, le lendemain. Et ce n'est que le troisième jour que mon colis m'a été remis… par notre factrice habituelle lors de sa tournée quotidienne. Je serais prêt à parier une assez grosse somme que c'est encore elle qui va m'apporter le journal de Camus demain. À moins que le fantôme de chez Chronopost ne se décide à une nouvelle tentative demain, auquel cas le colis ne m'arrivera que lundi.

Pendant ce temps, lorsque Amazon a la bonne idée de faire appel à une véritable entreprise, du genre d'UPS, le colis promis m'arrive toujours, non seulement au jour, mais également à l'heure annoncés. Ce qui est évidemment très mal car c'est sans doute possible l'une des conséquences visibles de l'ultralibéralisme qui ravage notre pauvre France ; et contre lequel Chronopost lutte de plus en plus efficacement.


Sept heures. – Il m'arrive (pas tous les jours quand même…) de regretter d'avoir publié mes deux livres, de considérer cela comme une sorte de faiblesse, ou d'accès de vanité. On devrait avoir le minimum de force d'âme pour garder par-devers soi les livres médiocres que l'on s'est laissé aller à écrire : pourquoi diable en ajouter un ou deux à la masse qui se publie chaque année et disparaît aussitôt sans laisser de trace ? Mais c'est que, justement, chaque livre paru en laisse une, de trace ; minuscule, presque invisible à l'œil nu, mais tout de même elle est là. Et c'est elle que, certains jours, j'aimerais voir disparaître ; ou plutôt, faire en sorte qu'elle ne soit jamais apparue, ce qui est évidemment impossible.

Enfin, ne dramatisons pas : voilà une petite écharde qui ne m'empêchera pas de bien dormir cette nuit, ni, demain midi, d'accueillir Rémi Usseil avec les honneurs qui lui sont dus.


Dimanche 20

Dix heures du matin. – Hier, Rémi Usseil entre une heure et sept heures (à peu près). Nous avons, selon la coutume, beaucoup parlé (lui et moi), pas mal bu (moi) et bien déjeuné (lui, Catherine et moi). Lorsqu'il est parti pour Évreux où l'attendaient ses parents, je me suis retrouvé seul, Catherine étant parti assister à la messe de Pentecôte à Miserey (comme le cavalier d'Abel Hermant…), village situé entre Évreux et chez nous. Je me suis dit in petto (j'ai pris cette habitude de me parler in petto lorsque je suis seul) : « Tiens ! et pourquoi pas une petite vodka-orange, en l'attendant ? » Sitôt dit, sitôt servi, le breuvage m'a proprement assommé et, quand Catherine est rentrée, à huit heures, j'étais dans mon lit et dormais telle une marmotte alcoolique. Si bien que, quand le réveil a sonné, à cinq heures moins dix, j'étais en pleine forme. Mais pas au point de m'intéresser à mon hypertension artérielle : ce sera pour demain matin.


Cinq heures. –  À l'initiative de Catherine, nous avons pris, ce matin, une décision radicale : celle de résilier notre abonnement à Canal. Ce qui revient à dire, vu que nous n'avons nullement l'intention d'acheter l'appareil permettant de recevoir les chaînes dites TNT, que nous allons nous retrouver totalement privés de télévision ; ce dont nous nous moquons puisque nous ne la regardons pratiquement plus jamais. Du reste, c'est un “nous allons” assez lointain puisque, à Canal (ex-Canal Plus), on ne peut résilier un abonnement que lorsqu'il arrive à échéance. Or, il se trouve que, pour nous, cette échéance tombera le 28 février prochain ; ce qui veut dire que, durant les neufs mois qui viennent, tout va continuer comme avant. Cela représente une économie de plus de trente euros par mois, à quoi va bien sûr s'ajouter celle de l'abonnement au magazine de télévision, dont nous n'aurons plus l'utilité.

– Parce que je m'étais fait à l'idée de passer le week-end à lire le dernier volume du journal de Renaud Camus, je me suis trouvé si frustré de ne pas le recevoir que, depuis hier (ou avant-hier ?), j'ai repris le volume précédent, puis encore le précédent, remontant ainsi le fil de son existence. Et je continuerai tant que Juste avant après ne sera pas entre mes mains : ce n'est quand même pas Chronopost qui va faire la loi chez moi, si ?


Lundi 21

Midi. – Mon nom a brusquement surgi, tout à l'heure, au milieu d'une discussion qui ne me concernait nullement, sur le forum de l'In-nocence. Et voici ce qu'écrit ensuite Renaud Camus :

« Oh, Didier Goux ! Didier Goux ! J’ai connu un Didier Goux, jadis. Il avait une épouse, même, mais je ne sais plus si elle était danoise ou québecoise. Toujours est-il (rien à voir avec sa femme) qu’il est arrivé exactement ce que je lui avais annoncé à notre première rencontre, et dont il ne voulait pas croire un mot. Lui m’agaçait un peu parce qu'il s’était mis dans la tête, dur comme fer, Dieu sait pourquoi, que je détestais être comparé à Léautaud. Il revenait éternellement là-dessus, ça l’obsédait. Et évidemment, comme il arrive dans ces cas-là, plus je dénégais, plus il se convainquait. J’ai fini par me taire. D’ailleurs on finit toujours par se taire. C’est ça, l’amitié. J’aime mieux l’amour.

Dans un de ses romans il raconte de façon hilarante une soirée avec Houellebecq, dans une petite ville de province. Mais ce ne doit pas être le même. Il doit être mort, à présent. Ou alors c’est moi. Oui, plutôt. Tout cela est si loin. Mon Dieu ! Étions-nous assez jeunes ! Il y avait une espèce de moulin sur un pont, je me souviens, et un chien, qui ne s’appelait pas Clément. C’était un apérotiste des Derniers Jours. Didier Goux, je veux dire — pas le chien. Le chien aussi est peut-être mort. J’espère pas, comme on disait à l’époque. Mais l’on me dit que plusieurs des personnes que j’ai connues sont encore vivantes. Grand bien leur fasse. J’aime mieux que ce soient elles que moi. »

À quoi je viens d'ajouter ceci :

« Mon Cher Maître, les chiens que vous avez connus (Swann et Bergotte) sont bien morts… et Didier Goux ne vaut guère mieux. Mais il se doit de rester en vie pour tenir compagnie à son épouse canado-dano-picarde ainsi qu'à Charlus, un genre de cocker qui aurait le même toiletteur que Donald Trump.

(Pour le reste, vous mélangez deux ou trois rencontres successives, mais c'est sans importance.)


Mardi 22

Cinq heures. – Le Grand Allègement continue. Après avoir résilié notre abonnement à Canal – ce qui va entraîner aussi l'abandon du magazine de programmes, je me suis, hier, désabonné de L'Incorrect, le mensuel lancé il y a quelques mois par Guillebon. Déjà, depuis le début, je trouvais leurs “cahier culture” en dessous de tout, consacré qu'il était pour l'essentiel à la variété, au rock, à la BD, au théâtre de rue ou presque, etc. Mais la goutte d'eau, ce fut deux titres du dernier numéro : « Robert Ménard, l'envie de Béziers » et, quelques pages plus loin : « Philippe Bilger, toujours le barreau ». J'ai eu l'impression de tenir entre les mains une sorte de Libération mensualisé, et j'ai décidé que ça suffisait comme cela. Enfin, comme par une sorte de phénomène d'entraînement naturel, je me suis, ce matin, désabonné de Causeur : depuis quelque temps, Élisabeth Lévy ouvre ses colonnes à un certain nombre de petits m'as-tu-vu-quand-j'écris qui me déplaisent souverainement. Dont, en tout cas, je n'ai pas envie d'ouvrir ma bourse pour avoir le douteux privilège de les lire. Il ne me reste plus que Valeurs actuelles : ayant payé pour un an, je suis bien obligé de rester abonné, mais il est bien certain que l'expérience ne sera pas renouvelée.

– Sinon, après deux tentatives de livraison infructueuses de la part de l'employé de Chronopost (employé apparemment fantôme), c'est finalement la factrice qui m'a apporté ce matin Juste avant après, le journal 2017 de Renaud Camus, que je suis occupé à lire depuis. J'ai évidemment commencé par aller voir l'index des noms de personnes à la lettre G : point n'y suis ; ce qui est sans doute préférable, vu la façon dont j'avais été accommodé l'année d'avant. J'ai sursauté dès les premières pages (je n'ai pas le volume sous la main pour préciser laquelle) en lisant un “sauf à” employé fautivement, c'est-à-dire comme l'utilisent désormais journalistes, hommes politiques, blogueurs, présentateurs de télé, etc. Si même un Camus se laisse contaminer, alors c'est que la France est vraiment foutue. Lui-même, d'ailleurs, ne dit à peu près plus rien d'autre dans son journal. Non, j'exagère, il dit beaucoup d'autres choses tout de même. Mais enfin, on constate que, d'une année sur l'autre, le cancer grand-remplaciste produit chez lui de nombreuses métastases. D'un autre côté, comme il est tout aussi proliférant dans le monde qu'on n'ose plus qu'à peine qualifier de réel, on ne peut pas trop le lui reprocher.

– Je me suis occupé de mon hypertension artérielle : la systole est désormais derrière moi, il me reste à me pencher sur la diastole. Ce sera pour demain : s'il est un domaine où il convient de ne pas se mettre la pression, c'est bien celui-là.


Mercredi 23 (saint-Didier)

Une heure. – Soulagement et frustration. Hier, le couple de mésanges charbonnières qui a établi sa nichée dans la petite cabane dite “du grand volet” a brusquement cessé d'aller et venir pour nourrir ses petits, dont on entendait fort distinctement les piaillements suraigus dès que l'un des deux adultes pointait son bec à l'intérieur. Pendant ce temps le couple de petites bleues (elles sont de taille normale, en réalité : petites seulement par rapport à leurs cousines charbonnières) continuait inlassablement ses épuisants va-et-vient nourriciers. Comment expliquer la désertion des charbonnières ? Il n'y avait que deux façons : soit les petits s'étaient tous envolés sans que j'en voie un seul le faire, ce qui me paraissait tout de même improbable ; soit, pour une cause inconnue, ils étaient brutalement morts, comme il est déjà arrivé à une nichée, l'année dernière ou peut-être celle d'avant. Pour en avoir le cœur net, ce matin, je suis allé doucement décrocher la cabane-nichoir, dont Catherine a délicatement soulevé le toit…

Le nid était vide. Soulagement, donc, de constater que 10 ou 12 petits (c'est le nombre d'oisillons dans une nichée de mésanges) avaient tous quitté le nid avec succès, et probablement sans pertes à déplorer, comme il arrive, puisque je n'ai retrouvé aucune trace de cadavre plumeux aux alentours immédiats. Mais frustration de ce que ces petits cons aient réussi à quitter la maternité sans que j'en voie un seul le faire. alors que les oiseaux sont censés faire leur premier envol tôt le matin et que, précisément, je passe beaucoup de temps, le matin, dès avant le lever du soleil, sur la terrasse, avec café et cigarette. Mais, évidemment, en y réfléchissant, je ne passe guère plus de trois minutes dehors à chaque tasse et ne ressors plus avant une demi-heure (ma vie du petit matin est assez strictement dépendante de Chronos…) ; ce qui laisse bien du temps aux mésanges pour accomplir leur baptême de l'air hors de mes regards.

Il n'empêche : ils auraient pu faire un effort, ces petits ingrats.


Vendredi 25

Dix heures du matin. –  Je ne sais plus du tout si j'ai noté dans ce journal que, au tout début du mois, Catherine avait été victime d'un vol à l'arraché (ou arrachée ?) de la part de l'URSSAF : ayant, pour le premier trimestre 2018, déclaré des gains de 5700 €, elle s'était vu ponctionner la somme de… 5700 €.  Eh bien, le remboursement du “trop perçu” (4400 €) a été effectué hier, et sans que nous ayons dû faire face à la moindre difficulté pour l'obtenir – la plus pénible de toutes (je parle des difficultés) étant toujours, désormais, celle de réussir à obtenir non pas même la bonne personne au téléphone, mais simplement, modestement, quelqu'un. Dans le cas présent, tout s'est passé comme sur des roulettes (si je puis dire, vu mon habileté légendaire à me maintenir d'aplomb sur n'importe quel engin portant roulettes).

– Je n'ai pas de chance avec mes lectures, depuis quelques jours. Après l'intermède camusien, celui fourni par son journal 2017, qui m'a tout de même un peu plombé le moral, non pas à cause de son obsession grandissante envers ce qu'il nomme le Grand Remplacement (expression qui continue de me paraître fâcheuse, ou au moins maladroite), mais plutôt parce que cette obsession me paraît de plus en plus justifiée, après cet intermède plombant, donc, j'ai voulu reprendre le volume de Bloy dans lequel je m'étais plongé courageusement : je n'y ai pas tenu plus de deux ou trois cents pages. Bloy, décidément, me fait la même impression pénible qu'un orchestre symphonique qui ne saurait jouer autrement que ffff : au bout d'un moment, assez court, les tympans saturent et les nerfs lâchent. Je me suis alors tourné, plein d'allant et d'espoir, vers Selma Lagerlöf, dont je n'avais absolument rien lu jusqu'à maintenant. J'ai commencé par La Saga de Machin Chouette (pas le livre sous les yeux, et pas fichu de me souvenir de ces noms scandinaves, voire scandinavrants…) : impression positive durant les premières dizaines de pages, devant ce style fleuri assez inaccoutumé, ce côté “conte” que je ne pratique guère dans mes lectures habituelles ; et puis, rapidement, un peu comme pour Bloy, la saturation, le désintérêt croissant – et très vite croissant – pour ces histoires qu'on me racontait et leur “merveilleux” auquel je ne dois pas être très sensible (mon côté brute). J'ai tout de même conservé le volume au salon : comme il contient quatre ou cinq autres livres de la dame, je lui donnerai une seconde chance d'ici quelques semaines. Du coup, pour tenter de me raccrocher à une valeur éprouvée, éprouvée par moi en tout cas, j'ai commencé ce matin le premier roman d'Italo Svevo, Une vie. Et, là, ça va bien. (J'oublie que, dans l'intervalle, j'avais tenté de lire un roman d'un Italien, Daniele del Giudice, intitulé Le Stade de Wimbledon, au motif qu'il se passait en partie à Trieste et qu'il y était plus ou moins question de Svevo : poubelle jaune après une petite centaine de pages.)

– Ayant réglé mes problème d'hypertension hier midi, je comptais, ce matin, commencer à m'intéresser à la qualité de mon sommeil. Mais, comme nous nous sommes autorisé un petit apéritif hier soir, j'ai décidé que cette passionnante étude pourrait tout aussi bien être remise à demain. D'autant que je n'ai pas plus de problèmes de sommeil que je n'en avais avec ma tension : comprenne qui pourra.


Dimanche 27

Deux heures. – La série noire continue pour ce qui est de mes lectures. Mes rapports avec Nabokov étaient restés ténus et fort lointains, puisque j'ai dû lire Lolita aux alentours de ma vingt-cinquième année et rien d'autre depuis (je mets à part ses cours de littérature). J'en avais gardé le souvenir d'un roman éblouissant, mais qui comportait une grosse centaine de pages en trop – jugement dont je me méfiais d'ailleurs grandement, vu le nombre considérable d'années me séparant du jour où il avait été porté. Bref, il m'est apparu, il y a quelques jours de cela, qu'il serait tout de même bien d'y retourner jeter un coup d'œil, et j'ai aussitôt commandé deux romans (mais pourquoi deux ? pourquoi pas un seul, pour commencer ? ou six d'un coup ?), Ada ou l'Ardeur et Feu pâle j'ai commencé le premier nommé en fin de matinée. J'ai compris presque tout de suite que notre chemin commun n'allait pas être bien long, sauf miracle. Le miracle ne s'est évidemment pas produit (il ne se produit quasiment jamais) et j'ai abandonné Ada bien avant la centième page, les dents agacées par un style que, faute de mieux, je qualifierais de poseur. Le divorce – prononcé le jour même des noces – est si complet, si radical, si définitif, que ça ne m'intéresse même pas de savoir si Nabokov est un grand écrivain ou une valeur surestimée : je m'en fous, je le raye de ma mémoire, le renvoie à son inexistence auprès de moi. – Malgré tout, puisque j'ai commis la sottise de l'acheter, je jetterai tout de même un regard à Feu pâle. Mais le moins que je puisse écrire ici est que ce malheureux livre part avec un handicap considérable. Pour effacer cette pénible expérience, j'ai commencé aussitôt Les Buddenbrook de Thomas Mann : il est encore trop tôt pour dire si la série noire a pris fin ou si elle continue.


Mardi 29

Onze heures du matin. – Parvenu à mi-chemin des Buddenbrook de Herr Mann, j'ai décidé de ne pas en rester là. J'ai donc commandé hier La Mort à Venise, que je n'ai jamais lu, refroidi que j'avais été par le ridicule film de Visconti (mais il est vrai que quasiment tous les films de Visconti ont sur moi ce pouvoir refroidissant), ainsi que La Montagne magique, lu il y a une vingtaine d'années, et au cours duquel (duquel roman : phrase éminemment boiteuse) j'ai le souvenir de m'être vaguement ennuyé ; mais s'ennuyer dans un sanatorium suisse paraît au fond assez logique. Dans la foulée (?), j'ai aussi commandé deux romans de Tom Wolfe, dont je n'ai jamais rien lu : Le Bûcher des vanités ainsi que Bloody Miami. (C'est curieux, chez moi, cette idiote manie de commander plusieurs livres d'un écrivain dont je ne connais rien, dont j'ignore s'il va me convenir.)

– J'ai également coupé toutes les ronces dépassant de la haie, de manière à n'avoir pas les bras lacérés la prochaine fois que je jouerai avec la tondeuse ; mais, ça, je suppose que tout le monde s'en cogne.


Mercredi 30

Dix heures vingt du matin. – Visite chez la dentiste de Pacy, hier, pour une dent déjà soignée mais qu'il fallait désormais “couronner”. Les soins ont été pratiqués et la couronne commandée. L'ennui est que j'avais accepté un rendez-vous trop tardif (trois heures et demie), si bien que, à l'heure du dîner, tout le côté gauche de ma bouche était encore “gelé” et qu'il ne pouvait être question de manger dans ces conditions, sous peine de morsures diverses : langue, joue… Je me suis donc consolé à la vodka-orange, qui m'a expédié au lit fort tôtivement, et me laisse ce matin dans une assez petite forme. La seule chose qui m'a un peu réveillé, ce fut de constater qu'un virement de 4200 € avait été effectué au profit de mon compte bancaire ; ce qui devrait nous permettre de patienter en attendant la retraite de MM. Agirc et Arrco, les joyeux duettistes qui, eux, se manifestent ponctuellement le premier de chaque mois. Contrairement à la caisse de retraite “générale” qui, elle, nous fait lanterner jusqu'au neuf.

– Presque terminé Les Buddenbrook, et reçu hier les deux autres livres de Mann dont je venais tout juste de parler. On attend Tom Wolfe d'un instant à l'autre, et c'en sera fini, pour ce mois-ci, des dépenses culturelles.


Jeudi 31 mai

Sept heures et quart. – L'un des deux romans de Wolfe est en effet arrivé hier en fin de matinée. Il s'intitule Back to Blood, ce que l'éditeur a cru bon de traduire par Bloody Miami : c'est d'une stupidité confondante. Confondante mais de moins en moins rare : cette manie de traduire un titre anglais par un titre différent mais également en anglais se répand depuis quelque temps, aussi bien au cinéma que dans les séries télévisées. Il reste que j'ai “avalé” 300 pages de ce pavé avec un grand plaisir : c'est réjouissant, brillant et délicieusement réactionnaire.

– Je termine le mois fort satisfait de moi-même, dans la mesure où j'ai bouclé dans la journée un travail que je mets normalement deux jours à accomplir, quand ce n'est pas trois. Je deviens bon, sur mes vieux jours.