mercredi 26 avril 2017

Mars 2017











CAP À L'EST









Mercredi 1er mars

Six heures. – Petit apéritif imprévu (imprévu par moi) tout à l'heure : pour cause de Mercredi des Cendres (je ne sais pas trop où mettre des majuscules, ce qui doit trahir le mécréant…), Catherine vient de descendre assister à la messe de Pacy. (Et, avant de partir, cette recommandation humoristique : « Pense à le dire dans ton journal, que le père B. voie que je vais bien à la messe ! » Voilà qui est fait.)

– Après-midi animé par une paire d'électriciens, venus effectuer divers petits travaux : pose d'un radiateur électrique dans la chambre, remplacement de la VMC, réparation de la sonnette du portail. Comme ils ont travaillé à peu près silencieusement, nous n'avons pas été contraints à l'exil dans la Case. J'ai donc pu poursuivre la lecture du volumineux livre de Bernard Frank arrivé dans la matinée par porteur spécialement diligenté.

– À propos de ce livre, une chose m'a sidéré, et continue de m'être inintelligible. À quoi pouvaient penser les gens de chez Flammarion, lorsqu'ils ont décidé de réunir, en un volume de 1600 pages, neufs livres de Frank, sans proposer au lecteur la moindre table des matières ? C'est ce qu'on appelle se foutre du monde.

Huit heures et demie. – Je l'ai dit à Catherine quand elle est rentrée de sa messe : Verlaine, depuis quelque temps, me rend triste. Je précise : chanté par Léo Ferré, ce qui est généralement le disque que je mets lorsque je prends ce genre d'apéritif solitaire.  Mais Rimbaud ne me rend pas triste ; ni Baudelaire ; encore moins Apollinaire ; et ne parlons pas de ce pauvre Aragon, quand parfois je m'y risque. Ceux-là ne me font rien. Comprenons-nous : ils peuvent réussir encore à me séduire, charmer, etc., en dépit des décennies, mais je conserve, avec eux, mon empire sur moi-même. Avec Verlaine, désormais, non. Il me plonge dans des abîmes à la fois pénibles et agréables, c'est assez difficile à démêler. Effet de l'âge ? Ramollissement cérébral ? Peut-être, oui, mais pourquoi seulement lui ? Et jamais les poèmes les plus connus. Celui-ci, par exemple, a sur moi un pouvoir désormais sans partage : Je vous vois encore en robe d'été / Blanche jaune avec des fleurs de rideau / Mais vous n'aviez plus l'humide gaîté / Du plus délirant de tous nos tantôts. La mélodie de Ferré y est sans doute pour quelque chose, mais enfin je ne peux plus écouter cette courte chanson sans me recroqueviller à l'intérieur de moi-même, et que, en même temps, quelque chose venant du passé se dilate et m'envahisse, sans dire son nom et sans qu'aucun visage précis n'apparaisse. Et il se produit la même chose avec d'autre poèmes ; comme : Ô triste triste était mon âme / À cause à cause d'une femme ; ou encore : Une aube affaiblie / Verse par les champs / La mélancolie / Des soleils couchants. Sans qu'aucun visage précis, peut-être… mais enfin, ils viennent rôder, et les jeunes années avec.


Jeudi 2 mars

Sept heures et quart. – Demain, journée agitée. Le matin, à Rouen, diverses emplettes chez Ikéa (j'attendrai comme d'habitude Catherine dans la voiture, en compagnie de Bergotte), puis petite visite au pouçologue de la clinique de l'Europe, toujours pour Catherine ; heureusement, il s'agit d'un médecin-pas-en-retard… en principe. Ensuite, profitant que la moitié du chemin sera déjà faite, nous irons déjeuner chez ma mère, où Bergotte pourra enfin se dégourdir les pattes. Au retour du soir, après un trajet dont la météorologie nationale nous menace qu'il se fasse sous la pluie, quelques verres de riesling seront les bienvenus, je crois.

– Je n'ai pas dit que j'avais finalement abandonné Sainte-Beuve et Port-Royal aux alentours de la millième page ; je l'ai fait à un endroit où il me sera facile d'en renouer le fil d'ici quelque temps. À la place, comme lecture “du matin”, j'ai commencé l'histoire des Jésuites, dont j'ignorais jusqu'à présent que Lacouture en eût fait une : plus de mille pages, là encore. Quant aux après-midi, je poursuis mon cheminement dans l'œuvre de Bernard Frank (Les Rats, depuis hier). C'est d'ailleurs lui que, malgré l'épaisseur et le poids du volume, je vais emporter demain, pour le parking d'Ikéa et la salle d'attente de la clinique.


Samedi 4 mars

Sept heures et quart. – La journée d'hier fut, pour des raisons variées, du genre fatigant. Départ de la maison peu après neuf heures et demie, direction Rouen. Première halte dans une zone commerciale d'Elbeuf, Catherine ayant besoin de se rendre dans cet infernale labyrinthe pour rats consommateurs que l'on nomme Ikéa, et dans lequel je ne mets jamais les pieds. Je l'ai donc, comme à mon habitude, attendue sur le parking ; en cherchant désespérément des yeux un endroit abrité des regards pour y soulager ma vessie, sans en trouver aucun. (Évidemment, j'étais certain de trouver des toilettes à l'intérieur du monstre de tôle, mais je ne savais pas où et ne voulais pas courir le risque de devoir, pour ressortir, en parcourir tous les méandres ; je me retins donc.)

Après une quarantaine de minutes, réapparition de l'Épouse ; cap sur Rouen et sa clinique de l'Europe. En chemin, alors que nous venions de quitter l'autoroute pour la voie rapide rejoignant le centre de la ville, un panneau nous indiqua que, suite à un accident, la sortie XX était fermée. En effet, parvenus à hauteur de la dite, nous vîmes une dizaine de véhicules – pompiers, police… – entourant un gros camion citerne couché sur le flan. Nous ne pouvions pas deviner que cet accident allait avoir un impact pénible sur la suite de notre journée. À la clinique, tout se passa sans encombre, le pouçologue de Catherine n'ayant qu'une demi-heure de retard sur son planning. À midi et demie, nous récupérions Liselotte au parking (avec Bergotte dans son coffre) et mettions le cap sur Fontaine-le-Dun, où ma mère nous attendait pour déjeuner.

Quand nous ressortîmes de chez elle, la première chose que nous nous dîmes, Catherine et moi, fut que ma mère allait nettement mieux, qu'elle parlait de nouveau, s'intéressait à la conversation, la relançait, etc. ; bref, qu'elle semblait avoir franchi un cap important dans son deuil. Naturellement, cette constatation me ravit. En même temps, une voix nettement plus faible mais davantage insidieuse me murmurait que je ne devais pas tant me réjouir, dans la mesure où cette “résurrection” de ma mère se payait par un effacement encore plus grand de mon père. Et elle émettait l'hypothèse, cette voix, que, bientôt, nous allions tous nous comporter comme si ce père-là n'avait jamais vraiment existé. Je parvins à faire taire assez vite l'impertinente.

Nous quittions Fontaine-le-Dun à quatre heures et demie, comme chaque fois : cela devait nous mettre à la maison à six heures, moment propice à la fois au dîner de Bergotte et à l'apéritif de ses maîtres. Sauf que, suite à l'accident de la fin de matinée, le camion citerne contenant des produits toxiques, la circulation sur la voie rapide qui devait nous déverser plus loin dans l'autoroute A 13, avait été totalement interrompue dans les deux sens. On nous annonçait, par voie d'affichage, un itinéraire dévié. Mais allez donc, un vendredi en fin d'après-midi, transvaser l'énorme circulation d'un axe important dans des rues et des boulevards encombrés de feux tricolores, de ronds-points et de priorités ! Le temps de comprendre la mélasse qui nous attendait, nous étions déjà dedans, sur le tronçon encore libre de la fameuse voie, qui n'avait jamais aussi peu mérité son flatteur qualificatif.  C'était du “bouchon de chez bouchon” : avancée de cinquante mètres, arrêt total pendant plus d'une minute, voire deux ; puis rebelote. Tout cela sans savoir à quelle distance pouvait bien se trouver la déviation ; ni comment serait la circulation après. À hauteur du Petit-Quevilly, poussé par Catherine qui venait de voir une voiture le faire, je décidai de remonter en marche arrière une bretelle d'accès à notre voie rapide, bretelle que les nouveaux arrivants, voyant la situation, se gardaient bien d'emprunter, ce qui fait que la remontée s'est effectuée sans encombre.

Oui, mais après : où aller ? Comment se repérer dans une ville totalement inconnue, surtout quand on se trouve au cœur de ses déprimantes banlieues ? Pas question de programmer “maison” sur le GPS, lequel nous aurait immanquablement ramenés vers le trajet le plus logique… à savoir la voie maudite. Si l'on voulait malgré tout profiter de son sens de l'orientation et de sa science des déplacements, il fallait donc trouver, sur la carte de Normandie, une ville ou un bourg à programmer, lequel, de par sa situation géographique, nous conduirait à sortir de l'agglomération rouennaise, tout en nous rapprochant de chez nous et en évitant les abords de la voie fermée.

Tout cela prit un certain temps : nous arrivâmes à la maison vers sept heures et demie, au lieu de six heures. Bien que le temps légal en fût passé, je ne sais pourquoi nous prîmes malgré tout un petit verre de riesling : la ténacité des habitudes, probablement.


Lundi 6 mars

Sept heures dix. – Lu seulement un chapitre, très tôt ce matin, de l'Histoire des jésuites de Lacouture, lecture qui a remplacé celle de Sainte-Beuve. Double raison, la première étant que, n'ayant pas écrit hier les cinq mille signes qu'on m'avait demandés vendredi (mais je n'étais pas là) à propos de cette pauvre fille prénommée Loana, je me sentais plus ou moins coupable de ce retard et qu'il m'empêchait d'être à ce que je tentais de lire. La seconde raison était que, prenant beaucoup de plaisir au Siècle débordé de Frank, j'avais grande hâte d'en revenir à lui ; je ne l'ai d'ailleurs plus quitté, des environs de midi à maintenant.

– Il souffle un vent mauvais sur la famille de ma mère, qui est assez considérablement la mienne, car, des deux qui m'ont été données à la naissance, c'est vraiment celle-là, les Jadoulle, à qui mon enfance est le plus intimement rattachée. Bref, ma mère nous a appris deux choses ; d'abord le cancer pulmonaire de ma tante Martine (la plus jeune des “filles Jadoulle” : 67 ans le 19 mars, également jour de ma propre venue au monde), apparemment déjà très développé. De mes six oncles et tantes “de ce côté”, je ne peux pas dire qu'elle était parmi mes préférés ; pour rester dans le vrai, je n'ai jamais eu beaucoup de contacts avec elle, et plus du tout depuis au moins 20 ans. En fait, je me demande si je l'ai revue depuis les noces de diamant de mes grand-parents, en 1991 ; probablement pas ; à moins qu'elle et son mari n'aient été à Sedan pour les noces d'or de mes parents, soit en 2005 : il faudra que je pense à demander à ma mère. Mais je dirais volontiers que non. Ensuite, il y a mon oncle Bernard, quatrième dans l'ordre de succession, 78 ans cette année. Lui qui, depuis de nombreuses années, ne voyait déjà pratiquement plus rien d'un œil, il vient de subir un décollement de la rétine de l'autre, ce qui le rend presque totalement aveugle, sans rémission à espérer. Cet oncle, qu'une fois adulte j'ai appris à aimer beaucoup – et je crois qu'il me le rendait –, cet oncle était parachutiste, dans l'armée : c'est dire si, dans mon adolescence de gauchiste d'opérette et d'antimilitariste en peau de lapin, il représentait pour moi le mal absolu, le monstre primordial. Comme, à cette époque, il n'allait pas bien du tout (sa première femme était morte sous ses yeux, peu d'années auparavant, dans des circonstances particulièrement atroces : littéralement décapitée par une hélice d'avion), il prenait un malin plaisir à me faire bouillir, lorsqu'il venait chez mes parents, ou que nous nous trouvions ensemble à Sedan, chez nos parents et grands-parents, ne perdant jamais une occasion de raconter comment, par exemple, lors de sa dernière mission au Tchad, ses hommes et lui avaient entièrement passé au lance-flamme les cases d'un village, sans même s'assurer si les dites cases étaient bien vides de femmes et d'enfants. Des années après, lorsque son deuil fut surmonté et que, de mon côté, je fus devenu un peu moins con, nous sommes devenus les meilleurs amis du monde, et j'ai toujours pris beaucoup de plaisir à sa faconde, son humeur également joyeuse, etc. De plus, comme j'étais petit à petit devenu aussi réac que lui, tout allait pour le mieux. Mais je n'ai jamais osé lui demander si ses histoires de négrillons rôtis étaient vraies ou s'il avait démesurément grossi la réalité pour mieux me faire grimper à ses rideaux. Je pense que je devais préférer ne pas savoir, demeurer dans une zone de doute finalement confortable.

– Carlos a eu 61 ans aujourd'hui. La première fois que nous nous sommes rencontrés, il en avait 16 et moi aussi. Penser que je suis en train d'évoquer un événement datant de 45 années, voilà qui me semble totalement bouffon, dénué de toute réalité. Et pourtant, comme ils sont nets devant mes yeux, les souvenirs de ce jour de novembre 1972, lorsque j'ai pénétré pour la première fois dans la classe de première D, au lycée Pothier d'Orléans…


Jeudi 9 mars

Cinq heures et demie. – Nous sommes arrivés à Kaysersberg vers quatre heures, après un voyage relevant assez nettement de l'épouvante. Partis à sept heures du Plessis (en pensant être relativement tranquilles, mais je dois confesser que Catherine avait proposé que nous partions encore plus tôt), il nous a fallu trois heures pour nous dégluer de cette maudite région parisienne, que je hais désormais de toutes mes fibres. Je passe les détails de nos errances, qui ont fait que, chaque fois que j'abandonnais un itinéraire à cause de ses inimaginables bouchons, c'était pour tomber presque aussitôt dans d'autres, tout aussi démoniaques. Ensuite, ce ne fut que brumes et pluies, jusqu'à la porte d'Alsace, où nous fûmes accueilli par un exceptionnel arc-en-ciel “complet”.

Sinon, le Chambard semble, pour l'instant, être un hôtel parfait, notre chambre possède un petit salon dont la large fenêtre donne sur le château (en ruine, un peu comme moi). Comme Catherine a – miracle à mes yeux – réussi à se connecter à la wifi locale, je puis rédiger ce journal comme d'habitude, dans le blog dédié, au lieu de passer par un document Word comme je pensais devoir le faire. Catherine, quant à elle, s'est rendue au spa situé à l'étage en dessous, pour une séance de tripotages revitalisants, ou quelque chose de ce tonneau-là. Cela, cette connexion, m'a également permis de valider les commentaires du billet “de voyage” que j'avais programmé pour ce matin, et aussi de lire le mail de Dominique “Pluton”, qui est allé voir les résultats de mon scanner d'hier et m'assure que, en principe, je devrais pouvoir encore vivre jusqu'au prochain, celui de mars 2018 : la nouvelle mérite d'être arrosée, et elle va assurément l'être tout à l'heure. Pour le dîner, le Chambard nous offrait le choix entre le restaurant gastronomique (deux étoiles chez le marchand de pneus auvergnat) et la winstub : parce que nous sommes restés gens modestes, proches du peuple, nous avons opté pour cette dernière, la perspective de passer deux heures à table, en supportant les chichis communs à toutes les grandes maisons m'accablant à l'avance.

Quant à Bergotte, allongée dans l'entrée et attendant sa maîtresse, elle ne dit rien mais semble n'en penser pas moins.


Samedi 11 mars

Dix heures du matin. – La journée d’hier, contrairement à la précédente, a été impeccablement ensoleillée. Pas forcément moins fatigante, du reste, puisque, bien que n’ayant parcouru que cent cinquante kilomètres environ (contre un peu plus de six cents la veille), on a tout de même passé l’essentiel de la journée dans la voiture ; je vais y revenir.

Le dîner à la winstub de l’hôtel Chambard de Kaysersberg fut parfait, et, la tête sur le billot, je ne saurais dire le moindre mal de la cassolette de rognons aux morilles et sauce moutarde, accompagnée de spätzle maison, que j’avais choisie ; ni d’ailleurs de la terrine prise en entrée. Quand à la bouteille de pinot gris que nous vidâmes, eh bien, ma foi, elle gouleyait toute seule. Le lendemain matin, levés avant l’aurore, vu que nous nous étions couchés peu après neuf heures, nous nous sommes offert une petite promenade dans Kaysersberg, c’est-à-dire essentiellement dans sa rue principale, qui s’appelle désormais “du général de Gaulle” (la manie de changer les savoureux anciens noms de rues pour les dédier à des personnages que tout le monde a oublié vingt ans après leur mort, fait ici de considérables ravages). Ce qui est très agaçant, dans ces réputés “beaux villages”, c’est l’effort mental constant que le visiteur doit faire pour, à partir de ce qu’il voit, tenter de reconstituer ce qui était, à l’époque où l’endroit constituait encore un vrai village, ce qui ne peut se faire qu’en éliminant mentalement toutes les boutiques inutiles (souvenirs, “art” sous toutes ses formes, mais principalement les plus malencontreuses, etc.) pour tenter, par l’imagination, de les remplacer par de vraies échoppes : boulangeries, boucheries, ateliers de menuisier ou de forgeron, et ainsi de suite. Mais enfin, malgré cette inévitable défiguration touristique, Kaysersberg reste un fort bel endroit, son église s’enorgueillit (façon de parler idiote : je ne sais absolument pas si elle s’en enorgueillit ou non) d’un gigantesque christ en croix en bois sculpté, suspendu au-dessus de la travée centrale, juste en avant du chœur.

Ensuite, nous avons fait sauter Bergotte dans le coffre de Liselotte, et direction Colmar, où nous attendait le musée Unterlinden (encore une formulation imbécile (mais je l’ai fait exprès) : le musée ne nous attendait nullement et, à mon avis, se serait très bien remis si nous avions décidé de passer devant sa porte sans la franchir). Notre but était bien sûr le retable d’Issenheim, que ni Catherine ni  moi n’avions jamais vu “en vrai”. Le musée ayant été entièrement rénové récemment – et inauguré par l’inaugureur en chef, François H. – le retable est fort bien mis en valeur. Je n’en dirai pas plus car, au fond du fond, je me fous totalement du retable d’Issenheim, autant que de 98% de la peinture mondiale. Lorsque j’étais plus jeune, j’avais à cœur de faire croire – et de me faire croire – que j’aimais la peinture, qu’elle m’intéressait, me séduisait, etc. Tout ce discours sans jamais, ou presque jamais, pénétrer dans le moindre musée, sauf quand je me trouvais en villégiature dans une région ou un pays étrangers : dans ce cas, en quelque sorte, la visite au musée faisait partie de mes obligations de touriste consciencieux. Mais, en réalité, je m’en serais fort bien passé : sacrifiant au rite, je ne faisais que compléter vaille que vaille ma panoplie d’homme “cultivé” ; panoplie que n’importe quel amateur d’art, même très débutant, aurait réduite en miettes rien qu’en soufflant dessus. Eh bien, tout cela est terminé : l’âge m’a rendu libre, et je confesse, désormais sans honte ni remords, que je me fous de la peinture, presque autant que du théâtre ou de la danse (non, quand même pas autant que de la danse). Mais où en étais-je ? Je crois que j’ai mérité une petite pause.

Bon, je crois que je reprendrai ce petit monologue plus tard car, ici, une sortie s’amorce, initiée par Catherine et Béa conjointement. (Plus tôt dans la matinée, alors que nous nous trouvions seuls dans la cuisine, André a lancé une discussion à propos de notre programme de la journée ; je l’ai sagement interrompu, en lui disant que nos projets ne servaient absolument à rien, dans la mesure où c’est celui des femmes qui serait finalement adopté ; il en a convenu très aisément.) Je tâcherai donc de reprendre où j’en suis arrêté – mais c’est sans garantie.

Cinq heures. – Je reprends, après cette interruption de quelques heures, sur lesquelles je reviendrai. Donc, après le musée, et un rapide tour dans le vieux Colmar, c’est-à-dire celui qui ressemble encore tant soit peu à une ville, nous sommes allés rejoindre la route des vins à hauteur de Turckheim et l’avons suivie vers le nord jusqu’à ce qu’elle cesse d’être, faute de vignoble, Route peu longue, mais parcourue à petites étapes, presque à sauts de puce, puisque nous nous nous arrêtions dans au moins un village sur trois afin de le découvrir à pied. Néanmoins, il était à peine trois heures et demie quand nous en vîmes le bout ; or, nous avions dit à André et Béa que nous serions chez eux, à Schiltigheim, vers six heures : nous étions loin du compte, et c’est pourquoi nous n’hésitâmes pas, épaulés par Liselotte, à pénétrer au cœur même de Strasbourg, afin de refaire une petite visite à cette cathédrale que nous connaissions déjà, évidemment. Cette plongée dans une atmosphère urbaine m’a enfoncé dans une humeur mélancolieuse et vaguement dégoûtée, que j’ai retrouvée aujourd’hui, encore renforcée, dans les rues de Kehl, la ville jumelle de Strasbourg, de l’autre côté du Rhin.

Car, aujourd’hui, alors que j’étais occupé à rédiger ce journal, nous avons levé le camp en direction de jardins aménagés sur les deux rives du Rhin. On peut, à cet endroit, passer de France en Allemagne – et réciproquement bien entendu –, si on est piéton ou cycliste, en empruntant une passerelle qui, judicieusement, à été nommée “passerelle des deux rives”. Nous avons sommairement déjeuné à la terrasse d’un restaurant qui n’avait d’allemand que sa situation géographique, tout le personnel étant audiblement alsacien et la cuisine apatride. Il régnait une douceur printanière qui a rendu ce long moment très agréable ; après quoi, nous avons marché jusqu’au centre de Kehl, empruntant pour cela quelques rues résidentielles qui, toutes, portaient le nom de différents personnages des Nibelungen. C’est arrivé dans le centre, nettement plus animé, que mon humeur a commencé à s’assombrir et à s’attrister ; lorsque je me suis avisé que, désormais, quand on franchissait le Rhin, il n’y avait plus de différences repérables entre les populations française et allemande (ou alsacienne et wurtembergeoise, si l’on veut rester régional), puisque la plupart de ces badauds que je croisais avaient tous de ces faciès banalement exotiques que l’on rencontre désormais partout en Europe, et spécialement en France, qui forment presque le “fond du tableau”.

De toute façon, ce n’est même pas simplement cet exotisme massif et déplaisant qui m’attriste : c’est la mine et l’accoutrement général des gens, qu’ils soient de souche ou non : vieux adultes béats sur patins à roulettes, gamines de treize ou quatorze ans ressemblant à des modèles réduits de putes professionnelles, femmes voilées, barbus islamoïdes à la mine fermée, voire obtuse, souchiens déambulant en survêtement ou en shorts, etc. Je crois que c’est la raison principale, plus encore que le bruit, qui m’empêcherait désormais de vivre en ville, quelle que soit la ville : mes contemporains sont devenus vraiment trop laids (et devenus volontairement, par choix, par enlaidissement revendiqué) pour que je puisse les côtoyer sans tomber dans des puits de chagrin.

Sinon, la journée fut très agréable.


Dimanche 12 mars

Six heures. –  Nous sommes rentrés à bon port, contents mais fatigués (surtout moi qui ai conduit d'une traite de Strasbourg à ici). Je crois que ce journal attendra demain, pour la fin de notre périple alsacien ; du reste, il n'y a pas grand-chose à dire de plus.


Lundi 13 mars

Sept heures dix. – En fait, comme je le notais sommairement hier, je crois bien n'avoir rien de palpitant à ajouter au récit déjà fait, dans la mesure où la soirée de samedi se déroula sans fait notable – sinon que j'y bus un peu plus que la veille – et que le voyage de retour, entrepris dès neuf heures et demie du matin, se passa, lui, sans anicroche. Hier soir, le traditionnel apéritif “de retour” se combina impeccablement avec la fatigue pour nous envoyer au lit bien avant dix heures. Quant à la journée d'aujourd'hui, elle fut occupée à gagner 150 € grâce à M. Jean-Pierre Pernaut, et à poursuivre la lecture du Solde de Bernard Frank, lequel m'a donné l'envie saugrenue, et qui, je l'espère fermement, m'aura quitté demain, de retenter ma chance avec L'Idiot de la famille de Sartre. J'ai aussi fait un tour au milieu du troupeau de mes blogueurs habituels ; pour constater que rigoureusement rien ne s'était produit en mon absence. Ce qui est, en somme, plutôt apaisant.


Mardi 14 mars

Sept heures. – Et comme chaque fois que je me retrouve en Alsace, l'impression à la fois tenace mais peu crédible que c'est ici, dans cette région que j'aime finalement plus que tout autre, que je terminerai ma vie, d'une façon ou d'une autre. Sans doute parce que, ayant passé presque toute mon enfance juste de l'autre côté du Rhin, puis y étant revenu sans interruption notable depuis que je connais André – ce qui fera 40 ans à la fin de cette année –, c'est au fond, avec les Ardennes, le coin de France auquel ma vie n'a jamais cessé d'être liée, à quoi tous mes moi dispersés, discordants, désunis, peuvent tant bien que mal se raccorder les uns aux autres.

Parallèlement, je suis bien obligé de constater que nos visites à Schiltigheim s'espacent chaque fois un peu plus – mais il est déjà beau qu'elles se produisent encore, dans la mesure où André est le seul de mes amis “historiques” que je continue à voir, et avec un plaisir intact, quand tous les autres ont disparu de ma vie, sans qu'il y aille, je crois, de leur faute ni de la mienne. Mais enfin, même avec lui et Béa, les rencontres se font plus rares ; et je me disais cet après-midi que je venais peut-être de leur faire ma dernière visite, ou l'avant-dernière si l'on veut à tout prix faire preuve d'optimisme. Cela ne m'a pas abattu, ni même vraiment attristé ; peut-être environné d'une sorte de saudade, qui se mariait parfaitement avec la lecture du journal de Miguel Torga, écrivain portugais dont j'ignorais l'existence jusqu'à récemment et dont j'ai acquis le journal (1933 – 1977) ainsi qu'un gros livre, qualifié de “roman autobiographique”, La Création du monde, que je n'ai pas encore ouvert – mais le journal, commencé après le déjeuner, s'annonce très bien. Il n'est malheureusement pas complet, ce journal, mais ces “pages choisies” sont tout ce que l'on peut trouver en français, ainsi qu'un deuxième volume qui va de 1977 à la mort de Torga, en 1993, si je me souviens bien.

Torga, né en 1907, a passé toute sa vie entre la région Tràs-os-Montes où il a vu le jour et la ville universitaire de Coïmbre, où il exerça les professions de médecin généraliste puis d'oto-rhino-laryngologiste. Avec, çà et là, quelques courts séjours en prison. Et je me disais tout à l'heure que, au printemps de 1985, visitant Coïmbre en compagnie de Jef et Tica – qui font partie, surtout lui, des “historiques engloutis”, contrairement à André et Béa… –, j'avais peut-être, dans la rue ou à l'université, croisé ce vieil homme sans me douter que passait près de moi un écrivain que je lirais 32 ans plus tard, assez longtemps après sa mort.

Avant de passer à Torga, j'avais ouvert les Antimémoires, achetés sous l'influence pernicieuse de Bernard Frank. Je n'avais pas lu Malraux depuis l'adolescence, et uniquement ses romans ; j'en suis tombé de ma chaise, qui était d'ailleurs un fauteuil : il y avait longtemps que ne m'était pas échu un livre aussi empesé d'emphase, un écrivain aussi pompeux et apprêté. À côté de lui, Chateaubriand prendrait presque des allures de Léautaud ! Au bout de cinquante pages, le livre est parti directement à la poubelle (celle avec le couvercle jaune, réservée au carton et au papier). Comme il ne m'avait été vendu que 0,90 €, il n'a été regretté par personne.


Jeudi 16 mars

Sept heures vingt. – Depuis toujours (ce “toujours” n'a pas encore quarante ans, toutefois), le voyage à Strasbourg a eu des prolongements, non seulement pour moi mais aussi pour Philippe Bernalin, à l'époque incroyablement lointaine où il en faisait partie. Nous nous disions, sur le chemin du retour mais encore les quelques jours suivants, que passer deux jours avec André avait un effet concret sur nous, même si nous n'étions guère capables de préciser lequel. Je ne le suis pas davantage aujourd'hui. Mais c'est un effet qui, cette fois, se prolonge. Peut-être à cause de ce que j'ai noté ici hier ou avant-hier ; de cette impression que cette visite était sinon la dernière, du moins l'une des ultimes. Et aussi parce que, des amis que j'ai eus à l'époque où Philippe était vivant, il est le seul rescapé, le dernier à participer plus ou moins à ma propre existence. Où sont les quelques autres ? C'est une question qui vient de loin : Que sont mes amis devenus ? demande l'un ; Où sont les gracieux galants que je suivais au temps jadis ? s'interroge l'autre, deux siècles plus tard. La réponse aussi est à peu près identique, en ceci qu'elle n'explique rien : Je crois le vent les a ôtés, suggère l'aîné ; les aucuns sont morts et raidis, murmure son suivant, ce qui, finalement, serait une explication plutôt rassurante. Car ils ne sont pas tous morts et raidis, loin de là. Alors, où sont-ils, ces silencieux, ces absents, que l'on a connu si plaisants en faits et en dits ? Et où suis-je pour eux ?

– Première tonte de l'année, à l'occasion d'une journée étonnamment printanière, que nous avons conclue par un premier apéritif vespéral “en terrasse”. (Je ne note cela que pour me sortir du paragraphe précédent.)


Dimanche 19 mars

Dix heures du matin. – J'aurai 61 ce soir, à sept heures ; réalité peu agréable (mais pas moins que, l'année dernière, d'en avoir eu 60…) que je tâcherai de diluer dans la Montée de Tonnerre dont j'ai fait l'emplette hier.

– Hier encore (j'avais 20 ans, je caressais le temps…), en fin de matinée, appel téléphonique de ma belle-sœur, Dominique, depuis Dubaï où Philippe et elle résident avec leur benjamine depuis déjà quelques années (mais combien ? Impossible de le préciser). C'était pour nous dire qu'ils comptaient passer le mois de juillet dans les Landes, plus précisément à Parentis-en-Born où ils ont acheté une maison il y a… (là encore, pas moyen de dater l'événement !), et nous demander si cela nous agréerait de faire le voyage pour descendre les voir. Notre réponse a été oui ; et, dès ce matin, je nous ai réservé une chambre à l'hôtel Cousseau, sis à Parentis même. Au départ, ma mère devait être du voyage, ce qui compliquait un peu les choses, car il aurait fallu au préalable que j'allasse la chercher chez elle, puis que je la reconduisisse (je n'en suis pas trop sûr, de celui-là…) à notre retour. Mais, finalement, l'idée de faire un pareil voyage à son âge, pour passer seulement trois jours dans les Landes, ne l'enthousiasmait vraiment pas et, plutôt sagement, elle a décidé d'y renoncer. Nous serons donc trois Landais, entre le 5 et le 9 juillet : Catherine, Bergotte et moi. [Rajout du 26 avril : nous ne serons finalement que deux…]

– Catherine, il y a une minute, me disait que nous étions partis pour “bouger” davantage qu'avant, maintenant que nous sommes retraités. Et je lui faisais remarquer que nous nous étions déjà étonnés de ce phénomène lorsqu'il avait concerné mes grands-parents maternels, puis mes parents quelques années ensuite. Il y aurait donc peut-être, là, une sorte de “phénomène compensatoire”, sinon général du moins fort répandu : puisque plus rien ne me contraint à sortir de chez moi, je vais enfin pouvoir sortir librement de chez moi ; quelque chose dans ce genre…


Lundi 20 mars

Sept heures cinq. – J'ai réussi à vivre jusqu'à l'âge qui est le mien depuis vingt-quatre heures sans avoir jamais lu une ligne de Scott Fitzgerald ; ça n'a pas toujours été facile, mais enfin c'est une chose dont je ne pourrai plus me targuer, ayant passé mon après-midi avec Gatsby. Roman qui ressemble à un bal de fantômes, à une sorte de valse lente menée par un chorégraphe changeant continuellement d'aspect, dont on n'est même jamais certain qu'il existe, ni d'ailleurs les autres protagonistes qui, tous, semblent flotter dans un espace-temps incertain, toujours prêts à fondre, à se diluer, comme une peinture exposée à une trop intense chaleur ; cette chaleur qui, justement, s'appesantit sur New York juste avant que n'éclate le drame de l'accident, puis du meurtre suivi du suicide. Du reste, il n'éclate pas réellement : dans un monde de spectres, ou de lucioles, si on veut être un peu moins grandiloquent, la mort elle-même ne parvient pas à produire des déflagrations bien impressionnantes.

Comme une seule découverte ne suffisait pas à ma journée, j'ai immédiatement enchaîné avec Un homme au singulier (A Single Man) de Christopher Isherwood, écrivain dont je n'avais non plus jamais rien lu : ça démarre fort bien. Comme on voit, ma soixante-deuxième année a commencé sous le signe de la plus grande audace.


Mardi 21 mars

Huit heures moins le quart. – Cinq pékins disposés en rang, debout, presque au garde-à-vous, sur un plateau de télévision,  soumis à la question par deux pitoyables épouvantails nommés “journalistes” : ils prétendent, tous cinq, devenir président de la République. Le vieux con que je suis essaie d'imaginer de Gaulle, Pompidou, et même Giscard ou Mitterrand, se pliant à ce cirque : pas moyen.

Un peu plus tard, c'est le ministre de l'Intérieur qui démissionne, parce qu'il aurait peut-être fourni des jobs d'été à ses enfants, il y a quelques années. À sa place, le président de la République – ou son Premier ministre dont chacun a déjà oublié le nom – nomme un remplaçant parfaitement inconnu. Tout le monde s'en fout, personne ne commente, on regarde ailleurs. On en arrive – j'en arrive – à espérer que la course à l'abîme s'accélère ; qu'on en finisse une bonne fois, puisqu'il n'est plus question de remonter la pente. Je ne sais évidemment pas ce qui adviendra après ce qu'on a appelé l'Occident ; ce sera peut-être très bien, et je le souhaite à nos successeurs. Mais il me paraît désormais certain que l'Occident en question est mort.


Jeudi 23 mars

Sept heures cinq. – Le prochain hors-série de FD ne sera pas un “Destins brisés” mais tout entier consacré à Monaco, son rocher, son casino, ses Grimaldi, etc. Et, tel que l'affaire semble se dessiner, je vais en écrire au moins la moitié à moi seul, ce qui représente un gros travail, notamment les deux articles se faisant suite : un “historique” et un “économique” (les deux devant être digérables par notre lectrice type), qui devraient, à eux deux, avoisiner les quarante mille signes ; sans compter trois autres babioles concernant Grace, Caroline et Stéphanie, mais qui, elles, sont davantage des adaptations et compléments d'articles déjà écrits par moi (pour de précédents “Destins brisés”, justement). Tout cela doit être fini pour le 20 avril, sachant que je ne pourrai rien faire la première semaine du mois, celle où nous avons prévu de rejoindre les Pluton à Nohant. Je me remonte le moral en songeant aux quelque quatre mille euros que ce numéro va faire tomber dans l'escarcelle de Catherine, mon exploiteuse (exploiteure ?) en chef.

– Au chapitre des lectures, j'ai remisé Isherwood, dont les souvenirs, Christopher et son monde, m'ont moins enthousiasmé qu'Un homme au singulier, pour revenir à Scott Fitzgerald ; lecture double puisque j'alterne Tendre est la nuit (pour l'instant moins emballant que Gatsby, à mon sens) et sa biographie par un nommé Bruccoli, laquelle, me dit-on, “fait autorité”. Pour ce qui est des mémoires d'Isherwood, j'ai tout de même été frappé par leur construction diffractée, si je puis dire : il décrit ses aventures de jeunesse voyageuse à la troisième personne : « Christopher décida de faire ceci… Ce fut cette année-là que Christopher rencontra… etc. » Mais, lorsqu'il entend nuancer un aperçu “d'époque”, ou apporter une précision, voire un jugement, moral ou non, sur lui-même, le “je” revient, sans que pour autant Christopher ne s'efface ; il y a alors dédoublement dans le temps : « Je ne crois pas que Christopher ait eu raison de… Je me souviens avec précision de la lettre que Christopher écrivit… » Tout cela est encore compliqué par le fait que, souvent, l'auteur confronte son Christopher aux personnages qu'il en a tirés dans ses romans, à l'époque ou un peu plus tard, lesquels portent évidemment d'autres noms. Et tout cela reste parfaitement lisible, semble même apporter un surcroît de clarté. Il n'empêche que le résultat ne m'a pas paru particulièrement intéressant ; il est possible que l'aspect “petite diaspora homo” qui baigne le livre y soit pour quelque chose ; pourtant, c'est une chose qui ne m'a jamais rebuté, ni même freiné dans mon goût pour les livres les plus exclusivement homosexuels de Renaud Camus ; il doit donc bien y avoir autre chose, mais je n'ai pas très envie de gratter pour trouver quoi.


Vendredi 24 mars

Sept heures vingt. – Il n'y a rien à lui rapprocher, à cette biographie écrite par Mr Bruccoli, vraiment rien : elle paraît complète, écrite (et traduite) de façon honorable, sans considérations filandreuses, etc. Le problème est que, plus j'avance en ses pages et moins la personne de Fitzgerald me semble attirante ; cela commence par une vague irritation, face à ses rodomontades souvent puériles, pour se transformer en un début d'animosité. C'est au point qu'à un moment, après environ trois cents pages lues, je me suis demandé si cet éloignement de plus en plus grand entre nous deux n'allait pas m'empêcher de poursuivre la lecture de Tendre est la nuit, dont j'ai achevé hier la première partie, soit environ le tiers. Afin d'en avoir le cœur net, j'ai remisé Bruccoli pour me replonger dans l'œuvre même. Est-ce le fait que le roman bascule entre la première et la deuxième partie, par un grand flash-back ? Toujours est-il que le livre m'a repris, et même plus étroitement que dans ses cent cinquante premières pages. Finalement, je devrais peut-être abandonner la biographie. Car, au fond, la vie des époux Fitzgerald ne m'intéresse pas plus que cela ; et même moins.


Samedi 25 mars

Sept heures vingt. – J'en ai terminé avec Tendre est la nuit, puis avec la biographie de Matthew Bruccoli. Le roman est décevant, surtout lorsque, comme moi, on sort tout juste de Gatsby : mal construit, complication inutile du flashback de début de deuxième partie ; et, surtout, le peu d'intérêt et la relative incohérence du personnage principal, Dick Diver, qui sombre trop vite dans une déchéance que le lecteur peine à s'expliquer. Quant à Fitzgerald lui-même, rarement une biographie m'aura autant éloigné du personnage dont elle a fait son sujet : quelle vie sinistre que celle-là ! et quel pauvre bonhomme, à la fois pitoyable et horripilant ! Je sais bien que l'œuvre est censée tout racheter, mais enfin, là, dans ce cas précis, j'ai eu bien du mal à m'en persuader ; je pense même n'y être pas du tout parvenu : Scott Fitzgerald, voilà bien un homme dont on ne regrette pas de ne l'avoir jamais rencontré. En fait, livre refermé, je m'aperçois que le sentiment qui domine chez moi est une grande tristesse devant un tel gâchis. Et c'est sans doute elle, cette tristesse profonde, qui s'est muée rapidement en exaspération, sentiment beaucoup plus simple à canaliser, à gérer.

Je pense que, demain, je vais sagement revenir à mes Portugais. En tout cas à mi-temps car j'ai reçu ce matin le livre de Jean des Cars sur les Grimaldi à travers les âges, pensum qu'il va falloir que je m'appuie, et en prenant des notes siouplaît ! Ce qu'il ne faut pas faire, quand même, pour payer nos prochains Relais et Châteaux…


Dimanche 26 mars

Sept heures et quart. – Serait-il exagéré de définir José Maria Eça de Queiroz comme un “écrivain français de nationalité portugaise” ? Sans doute, oui ; ne serait-ce que parce qu'il écrivait dans sa langue maternelle et non dans la mienne. Néanmoins, lorsqu'on lit La Capitale, que ce contemporain presque parfait de Zola écrivit à la fin des années soixante-dix, on a réellement l'impression de lire un roman français, avec toutefois un certain sentiment d'étrangeté diffuse, comme si une bizarrerie presque onirique s'était glissée là, subrepticement. C'est que La Capitale, de par son sujet, son déroulement, les milieux dans lesquels évolue l'histoire, lorgne de façon explicite du côté des Illusions perdues balzaciennes (du reste, Eça de Queiroz fait explicitement référence à Balzac plusieurs fois dans le livre) ; mais, en même temps, le lecteur s'aperçoit tout de suite, avant même qu'Artur Corvelo, ce “grand homme de province” ne monte à Lisbonne (est-ce que les provinciaux portugais montent à Lisbonne comme les Lorrain ou les Gascons, à Paris ?), que ces Illusions perdues lusitaniennes ont été vidées de leurs personnages  balzaciens pour être remplacés par ceux de l'Éducation sentimentale de Flaubert, Lucien Chardon s'est mué en Frédéric Moreau, avec tous les rétrécissements que cela entraîne, de même que les autres protagonistes se sont eux aussi débalzacisés et flaubertisés. Du reste, si l'histoire doit beaucoup à Balzac, le style, lui, penche très nettement du côté de Flaubert ; au point que, souvent, il faut aller vérifier le nom de l'auteur sur la couverture pour être bien sûr qu'on est à Lisbonne et non à Paris ou à Yonville. Exemple de phrase parfaitement flaubertienne – mais je pourrais en citer cent autres (c'est moi qui souligne) : « Il mangeait d'un appétit tout provincial et les noms français des plats les lui faisaient trouver meilleurs. » Ou encore ce début de paragraphe : « Le Moyen Âge l'enthousiasma, avec ses cathédrales et ses monastères, et le Rhin gothique avec ses châteaux d'héroïques burgraves dressés sur des pitons rocheux ; l'Orient l'enchanta, avec ses cités hérissées de minarets où se posent les cigognes, les caravanes dans le désert, les jardins des sérails où soupire, en même temps que le murmure de l'eau, la passion musulmane ; puis il fut attiré par la Renaissance italienne, ses galants Décaméron et la pompe de ses papes, etc. » ; on croit voir se dérouler une rêverie frelatée et sans prise sur rien d'Emma Bovary.

Pour autant, le Portugais n'est pas le vil imitateur de ses prédécesseurs français (pour qui il ne s'est jamais caché d'avoir une très grande admiration). Il fait preuve presque tout le temps d'un humour légèrement teinté de cynisme qui le ferait plutôt pencher du côté de Dickens, mais avec un ton bien à lui, moins “bon enfant” que celui de l'Anglais. Il peut même lui arriver d'annoncer, de préfigurer des livres encore dans les limbes. Ainsi cette phrase : « Il s'extasia devant l'illustre Fonseca qui, dans son horreur pour les expressions vulgaires, commandait un bifteck chez Carneiro en s'écriant : “Apportez-moi un lambeau du vieil Apis préparé selon les formules du progrès !” » Est-ce qu'on n'a pas, soudain, l'impression d'entendre parler le Bloch de Proust ? De même, lorsque le personnage du journaliste parasite et exploiteur de gogos (son nom est en train de m'échapper) s'exclame “Tout pour les amis, tout !”, est-ce que ne pointe pas déjà monsieur Verdurin ?

À ce stade de mes ratiocinations, il est temps d'avouer que je n'ai encore lu que 230 pages sur 500, et que la suite du roman va peut-être m'infliger, ce jour ou demain, de sévères démentis.


Mercredi 29 mars

Sept heures vingt. – Il n'est pas mal du tout, le roman d'Eça de Queiroz, même s'il m'a semblé que l'intérêt fléchissait un peu dans les dernières dizaines de pages, tant l'issue est prévisible. C'est en cela que le Portugais me paraît tout de même inférieur à ses deux devanciers français, Balzac et Flaubert : on voit trop bien et trop tôt que son personnage principal, Artur, n'a aucune chance ; que, par décret de l'auteur en quelque sorte, il est condamné dès la première page à subir désillusion sur désillusion ; pour l'excellente raison que c'est une nullité ; pas antipathique, d'ailleurs, mais parfaitement vide de toute espèce de talent, ce qui n'est pas le cas de Rubempré, je suis bien obligé de le reconnaître, malgré le mépris qu'il m'a toujours inspiré. Même Frédéric Moreau a plus de relief, une certaine “épine dorsale”, ce qui fait que, presque jusqu'au bout de L'Éducation sentimentale, on se dit qu'il va peut-être, quand même, arriver à quelque chose. Ce doute, le Portugais nous en prive dès le début de son roman.

J'ai ensuite voulu enchaîner avec Un amour de perdition, de Carmelo Castelo Branco, écrivain contemporain de Flaubert, donc de la génération précédant celle d'Eça de Queiroz, mais j'ai jeté l'éponge après soixante ou soixante-dix pages : les passions “sublimes et contrariées” d'adolescents, façon Roméo et Juliette, ce n'est vraiment plus de mon âge.

De toute façon, il me fallait entamer un cycle monégasque, puisque je dois à mes Puissances tutélaires deux longs articles sur l'histoire et l'économie de Monaco (environ quarante mille signes au total) et que, pour cela, il m'a bien fallu acheter deux ou trois livres traitant de ces sujets. Ça ne m'amuse pas plus que cela, mais enfin, comme l'argent ne tombera pas des branches de notre cerisier (en fleurs)… Monégasque, je le suis doublement puisque, en plus de ces lectures annotées, je viens de remanier trois articles déjà écrits – à propos de Grace, Caroline et Stéphanie – et d'en écrire un quatrième, concernant la benjamine de la famille ; il m'en reste un cinquième à faire sur sa sœur, avant de quitter la maison pour quatre jours : direction le Berry et la bonne dame de Nohant, chez qui nous retrouverons les Pluton, mardi en fin de journée. Entretemps, samedi midi, nous aurons reçu ma mère, ma sœur et son homme. C'est bien ça que l'on appelle une retraite paisible ?

– Deuxième tontine de l'année, cet après-midi.


Jeudi 30 mars

Sept heure et quart. – Visite annuelle chez la dentiste de Pacy : râtelier comme neuf. C'est réconfortant de se dire que, sur l'ensemble de la machinerie, il y a reste deux ou trois secteurs qui ne partent pas encore en digue-digue. De toute façon, personne, à ma connaissance, n'est jamais mort d'un cancer des molaires ni d'un infarctus des canines. Quant aux incisives, je les ai à l'œil.


Vendredi 31 mars (écrit le lendemain matin, 1er avril)

–  Soirée agitée et fort peu agréable, hier (31 mars, donc) : entre sept heures et minuit, Bergotte s'est offert quatre crises d'épilepsie, ce qui est toujours très impressionnant, comme on sait, et à quoi s'ajoute ce pénible sentiment d'impuissance totale face au haut mal. Catherine a rendez-vous avec elle chez le vétérinaire dans une heure ; mais si la médecine, même animale, pouvait quelque chose contre l'épilepsie, je pense qu'on le saurait. Naturellement, cela tombe aussi mal que possible, puisque nous attendons aujourd'hui ma mère, Isabelle et Olivier à déjeuner, et que, mardi matin, nous allons rejoindre les Pluton à Nohant pour quatre jours. Bref, un mois qui se termine dans les teintes grisâtres.

jeudi 30 mars 2017

Février 2017








ESCALE À PORT-ROYAL







Mercredi 1er février

Sept heures dix. – Excellente idée qu'a eue Catherine – sans même m'en parler au préalable – de proposer à Anna et Dominique “Pluton” que nous nous rejoignions, le temps d'un week-end (qui pourrait d'ailleurs être, si je puis ainsi m'exprimer, un “week-end en semaine”), à mi-chemin de notre Normandie et de leur Provence. Dans une carte que nous avons reçue ce matin, Anna y souscrit d'enthousiasme. Du coup, cela a relancé mon envie de Berry, et plus précisément de Nohant, d'autant que la maison de la Bonne Dame se trouve justement équidistante des deux nôtres (en trichant un peu : les Pluton auront une centaine de kilomètres à parcourir en plus que nous). J'ai donc proposé à Dominique cette destination, qui semble lui agréer beaucoup, et j'y ai joint deux liens conduisant à des hôtels-restaurants, l'un à La Châtre, l'autre à Nohant, dans l'enceinte même du parc ayant appartenu à la baronne Dudevant – si j'ai bien compris. Comme Dominique est le seul de nous quatre qui travaille encore, c'était évidemment à lui de déterminer la période de notre double pérégrination : on s'achemine, aux dernière nouvelles qu'il me donne, vers la première quinzaine d'avril. L'avantage, pour Catherine et moi, est que nous pourrons en profiter pour inviter à dîner le père B., qui vit désormais tout près de là, depuis sa mésaventure lyonnaise. Nous hésiterons d'autant moins à le faire que je suis certain qu'entre les Pluton et lui la “carburation” se fera à merveille.

– N'ayant pas trop envie d'attaquer David Copperfield sitôt après avoir abandonné Oliver Twist, je flotte un peu dans mes lectures. J'ai repris tout à l'heure L'Art de raconter, de Dominique Fernandez , dont je n'avais aucun souvenir (refrain connu), alors que je dois pourtant bien l'avoir lu, après l'avoir acheté, il y a une poignée d'années (le livre date de 2006). Je tâcherai d'y revenir un de ces soirs.

– Demain, matinée levalloisienne et médicale : j'ai rendez-vous à 11 heures chez l'oculiste pour un “fond d'œil”. Comme cet examen provoque une dilatation gênante des pupilles, et empêche donc de conduire durant plusieurs heures, Catherine est contrainte de m'accompagner afin de ramener ensuite Liselotte à bon port.


Jeudi 2 février
  
Sept heures et demie. – Rien aux yeux ! C'est une chance et un soulagement car, de fait, je n'ai que deux vraies grandes terreurs, dans l'existence : la maison de retraite et la cécité ; l'abomination suprême étant, je suppose, de se retrouver aveugle et incarcéré. Pour la première de ces deux peurs, le mouroir collectif, il n'y a vraiment que peu de risques que j'y échoue un jour, dans la mesure où je suis à peu près assuré de replier le pébroque relativement jeune : au feeling, comme ça, je dirais 70 ans si tout se passe bien. Quant à la cécité – ou à l'aveuglement, pour parler comme José Saramago –, eh bien, le seul moyen de s'en prémunir (pas garanti par la faculté hélas) est de se soumettre scrupuleusement à tous les examens que prescrit l'oculiste ; laquelle a émis le souhait de me revoir dans un an et demi : elle peut compter sur moi.


Vendredi 3 février

Sept heures dix. – Pour les esprits faibles et influençables, comme le mien, certaines lectures se révèlent onéreuses ; L'Art de raconter, de Fernandez en fait assurément partie. Comme l'auteur sait parler des écrivains qu'il aime, la tentation est grande de le suivre sur ses différentes pentes ; et comme, désormais, acheter un livre se fait sans même y penser, d'une simple pression de l'index, les dégâts peuvent s'avérer redoutables. Ainsi, moi : pourquoi, à la rigueur, ne pas découvrir des écrivains connus seulement de nom, tels que Hrabal ou Istrati ou encore le Français Gustave Aimard ? D'autant que leurs livres ne sont pas si chers, finalement : allons-y ! commandons ! Mais était-il bien raisonnable d'y adjoindre les deux fort volumes du Port-Royal de Sainte-Beuve ? Sans doute que non. Pourtant, durant quelques minutes, il m'a semblé impossible de continuer à vivre, ce qui s'appelle vivre, sans avoir l'ouvrage à portée de main et d'yeux dans les meilleurs délais. Quelques minutes… Plus qu'il n'en faut pour passer le clic fatidique…

Cela dit, c'est très bien, Istrati, dont le Kyra Kyralina est arrivé ce matin et dont j'ai lu les deux tiers cet après-midi : c'est l'Orient à portée de main, on y parle grec, turc et roumain, Constantinople est à deux pas, les femmes se fardent et s'empiffrent de gâteaux sans quitter leurs lits pleins d'odeurs légères, elles sont adulées par leurs soupirants et tabassées par leurs maris et leurs fils, ce qui les oblige, après leur passage, de s'enduire tout le corps d'onguents au benjoin, etc. Et c'est encore, Panaït Istrati, un Roumain qui a écrit toute son œuvre directement en français.


Samedi 4 février

Sept heures vingt. – La maison Lagardère est une grande maison. Les premières factures que Catherine leur a envoyées étaient datées du 4 décembre ; lorsqu'elle avait posé la question, une personne de la DRH lui avait répondu que les factures, chez L.A., étaient payées “aux soixante jours”. Eh bien, ce matin, 4 février, Catherine a trouvé dans sa boitamel un pdf qui l'y attendait depuis 0 h 03, lui indiquant qu'un ordre de virement venait d'être émis en sa faveur, ainsi que le décompte précis des sommes qu'elle allait recevoir. Elle en était tout épatée, et moi aussi. Pour faire mon esprit fort, je lui ai tout de même fait remarquer que, du 4 décembre au 4 février, il y avait 62 jours, et que, donc, son employeur avait failli à sa parole.

– Sinon, j'ai beaucoup lu et reçu un certain nombre de livres nouveaux. Mais, je ne sais pas pourquoi, en parler maintenant me fait abondamment suer. Et puis, je suis attendu devant la télévision par Catherine et Robert Rodriguez : El Mariachi !


Dimanche  5 février

Sept heures dix. – J'ai créé hier un nouveau livre “Blurb” (non, décidément, je ne m'y ferai jamais…) afin d'y mettre mon journal de 2016, que ma mère ne manquerait pas de me réclamer si je tardais trop à le lui apporter. J'en ai terminé tout à l'heure avec le mois de janvier, un peu surpris de constater qu'il remplissait près de cinquante pages à lui seul. Je suppose que les mois suivants vont aller s'amenuisant, mais après tout je n'ai aucune certitude à ce sujet. C'est, de toute façon, sans la moindre importance, qu'il soit volumineux ou non. Pour l'instant, le titre général retenu est : Chef-d'œuvre à la mer. Et j'ai trouvé, en date du 15 janvier, la petite phrase idiote ou vide de sens que j'ai pris l'habitude d'imprimer en quatrième de couverture. Elle est brève et dit ceci : « En plus de tout ça, je suis allé à la déchetterie. » Si je trouve encore plus absurde dans la suite, je la changerai ; ou bien j'en mettrai deux : il faut savoir ne pas être prisonnier du carcan des traditions, aussi vénérables soient-elles.

– J'ai presque terminé Le Christ s'est arrêté à Éboli, excellent livre, contenant même des pages admirables, sans que l'écriture ne se départe jamais d'une grande sobriété. Par moment, l'évocation de ces paysans de Lucanie (aujourd'hui Basilicate), de leur misère toute imprégnée d'une résignation traversée par de brusques éclairs de colère, me faisait penser au documentaire réalisé dans les années trente par Buñuel, dans cette région particulièrement déshéritée d'Espagne dont le nom m'échappe pour le moment. (Je viens d'aller voir sur Wiki : la région est celle des Hurdes, en Extrémadure, et le documentaire s'appelle Terre sans pain ; en espagnol : Las Hurdes, tierra sin pan.)


Lundi 6 février

Sept heures dix. – Les Puissances tutélaires n'ayant pas jugé utile de faire appel à mes services, j'ai pu “importer” février et mars dans le livre Blurb. En effet, comme je le prévoyais, ils sont moins copieux que janvier, mais pas au point que j'aurais cru, puisque je me retrouve avec 130 pages pour les trois premiers mois. En revanche, je me suis rendu compte que, le volume 2015 s'intitulant Ma vie est un Chef-d'œuvre, je ne pouvais pas appeler 2016 Chef-d'œuvre à la mer. Pour l'instant, je me suis arrêté, non pas à Éboli, mais sur Roman à la mer : j'espère pouvoir trouver mieux en cours de relecture.

– Terminé le livre de Carlo Levi, puis lu le court volume d'Istrati qui s'intitule Mes départs, et qui, par moment, m'a rappelé Jack London, mais un London qui porterait sur ses épaules deux mille ans de civilisation méditerranéo-médio-orientale. Là-dessus, comme les deux volumes “Bouquins” venaient d'arriver par la poste, je me suis lancé dans le Port-Royal de Sainte-Beuve : je ne suis pas sûr que le frêle esquif de mon intelligence me permettre d'aller au bout de cette impressionnante traversée, sans appeler à l'aide je ne sais quels gardes-côtes. On verra. Comme je n'ai pour l'instant lu que l'introduction (intéressante, utile et sobre, bien que due à un universitaire), je me sens plein d'allant. Avec, pourtant, un premier bémol : c'est écrit bien petit, pour des yeux sexagénaires…


Mardi 7 février

Sept heures dix. – C'est un très bel écrivain que Sainte-Beuve, et les cent premières pages de son Port-Royal sont superbes. Pour l'instant, par la maîtrise du style et le déploiement de son sujet, il me fait penser à Taine, celui des Origines de la France contemporaine (ce qui est peut-être une ânerie, mais qui viendra me démentir ?) Ce qui semble remarquable (j'ai lu à peine un quinzième de l'ensemble…), c'est que, bien que suivant un plan apparemment rigoureux, il donne tout de même une belle impression de liberté, presque de vagabondage, en introduisant dans son récit certaines digressions qui doivent lui tenir à cœur, sous des prétextes somme toute assez minces ; comme, dans le livre premier, à propos de la fameuse Journée du Guichet, qui vit l'affrontement entre la toute jeune Mère Angélique (17 ans) et son père, chef de la famille Arnauld, lorsqu'il se lance avec une vraie gourmandise dans un parallèle de plusieurs pages serrées avec le Polyeucte de Corneille, au travers notamment de la belle figure de Pauline, l'épouse du personnage éponyme. Je ne sais pas si j'irai au bout de ces quelque mille cinq cents pages, mais, pour l'instant, je suis tout excité de les avoir devant moi ; et je remercie Dominique Fernandez de m'avoir incité à cet achat.


Vendredi 10 février

Cinq heures. – J'ai terminé hier le transport de mon journal 2016 dans le logiciel Blurb. J'ai été surpris de constater que j'avais davantage écrit l'année dernière que les deux précédentes : 356 pages contre un peu moins de 300 pour 2014 et nettement moins en 2015. Tout à l'heure, avec le secours de Catherine, nous avons finalisé l'opération, ce qui consiste à bien faire attention de cocher les petites cases “couverture souple” et “impression noir et blanc”, sous peine de se retrouver avec des livres coûtant leur poids en pépites d'or fin. Nous sommes arrivés à un volume de 12 € tétécé, plus le port bien entendu. Pour les éventuels acheteurs, j'ai ajouté cinq euros, car il est moral que l'auteur d'un livre gagne de l'argent avec icelui, dût-il n'en vendre qu'un seul. Enfin, nous avons comme d'habitude passé commande de deux exemplaires, l'un pour nos archives conjugales et l'autre pour ma mère.

D'ici une heure, nous serons installés au salon devant un modeste apéritif, lequel aura une double justification. La première est que Catherine a fini de repeindre entièrement la salle de bain, dans laquelle plus personne n'osera désormais se laver tant elle rutile et étincelle ; l'autre est que les premiers sous venant de Lagardère sont enfin arrivés sur le compte “dédié” de Catherine, mon valeureux micro-entrepreneur, dont l'emploi est aussi fictif que celui d'une Pénélope au carré. Comme la même a décrété qu'il nous fallait désormais dépenser  à mesure l'argent qui commençait d'affluer, nous avons décidé, sur sa suggestion, de nous offrir une courte escapades chaque mois. Pour le mois de mars, nous appuyant sur la visite que nous voulions faire à André et Béa, à Strasbourg, nous partirons vingt-quatre heures plus tôt afin de bivouaquer à Colmar ; ou, plus précisément, à Kaysersberg, où se trouve Le Chambard. En avril, la promenade nous conduira à Nohant, où nous aurons le plaisir de retrouver Anna et Dominique “Pluton”, dans cette auberge qui, à ma grande stupéfaction, a pour nom La Petite Fadette. (Je viens de m'apercevoir que, ce journal devant être publié fin mars, le voyage alsacien ne sera déjà plus qu'un souvenir lorsque mes dizaines de milliers de lecteurs en prendront connaissance.) Enfin, en mai, nous cinglerons droit sur l'Atlantique, Catherine ayant une tenace envie de découvrir Guérande depuis qu'elle a lu la Beatrix de Balzac. Nous logerons à quelques kilomètres, au Castel Marie-Louise de La Baule. À propos de La Baule, d'ailleurs, je suis presque sûr de connaître quelqu'un qui a des accointances là-bas, mais pas moyen de me rappeler qui. Je pencherais pour Matthieu Woland, mais sans la moindre assurance. Pour juin, rien n'est encore décidé ; et il est à prévoir que nous ferons relâche en juillet et août, ne tenant aucunement à côtoyer des hordes d'imbéciles cousus d'enfants. Et puis, c'est en juillet et août que je risque d'avoir le plus d'articles en commande de la part de FD : il faudrait voir à faire tourner la machine à son plein, ne serait-ce que pour financer avec largesse les petits séjours ultérieurs.

Sept heures et demie. – J'ai oublié (pas étonnant, on va le comprendre…) de signaler un incident, à propos du livre “Blurb”. C'est que, après l'avoir finalisé, inspecté dans ses moindres détails, après avoir reniflé à deux tous les pièges possibles, puis l'avoir enfin commandé, je me suis soudain aperçu – les écailles me tombant des yeux, comme on dit – que nous venions de commander (et payer…) un livre, dont le recto était au verso et réciproquement. Soudain devenue économe, Catherine me dit : « On s'en fout : c'est juste pour nous et pour ta mère ! » Sa position se défendait, c'est vrai : ma mère, si on lui avait présenter la chose comme une bourde monumentale de son fils aîné, en aurait ri et aurait lu le livre tout pareillement. Mais c'est que, moi, ça ne m'allait pas du tout, ce “devant derrière” ! Heureusement, nous avons trouvé tout de suite le moyen d'annuler notre commande. Il ne me restait plus qu'à réparer le dégât provoqué par mon cerveau en miettes, renommer le “projet” et passer commande du nouveau livre qui, revu par saint Éloi comme la culotte de Dagobert, se présentait désormais à l'endroit.


Dimanche 12 février

Sept heures dix. – Rien de notable à inscrire ici, ni hier, ni aujourd'hui : je n'ai pas bougé de la maison, n'ai rien écrit, et me suis contenté d'avancer, assez lentement, dans le Port-Royal de M. Sainte-Beuve. J'en suis à la mort de Saint-Cyran – soit aux alentours de la page 350, sur 1500 –, on vient de me présenter Guez de Balzac, on décortique pour moi l'Augustinus du camarade Jansenius (ce qui ne constitue pas la partie la plus enthousiasmante de l'ouvrage, assez loin s'en faut), et je sens que Blaise Pascal ne va pas tarder à débouler des coulisses. Son arrivée ne devrait d'ailleurs pas accélérer ma lecture, ayant plus ou moins prévu, à mesure qu'il en serait question, de relire une à une ses Provinciales. (Non, pas de relire, cessons de plastronner : de lire. Car, jusqu'à maintenant, et encore il y a longtemps, je n'ai guère fait plus qu'en survoler deux ou trois, de ces fausses lettres.) Dans le himmel qu'il m'adressait il y a deux ou trois jours, Michel Desgranges m'adjurait de ne pas céder aux séductions  (et aux erreurs, ajoutait-il) de Sainte-Beuve, à propos de ceux qu'il nomme (Desgranges, pas Sainte-Beuve) les “hérétiques de Port-Royal”. Je lui ai répondu que le risque d'y succomber était fort mesuré, dans la mesure où ces personnages, Saint-Cyran en tête, me semblent être de foutus drôles, pas drôles du tout justement, et marqués par une assez nette propension à la tyrannie morale, vu le peu d'appétence qu'ils semblent avoir pour la liberté et le libre arbitre de l'homme.  Par ailleurs, je suppose que n'est pas étranger à la détestation de Michel à leur endroit le fait que beaucoup de jansénistes, au siècle suivant celui dont je suis occupé pour le moment, se sont montrés très en faveur de la Révolution française (témoin l'abbé Grégoire), de la liste civile du clergé, etc. ; je reconnais que cela, à mes yeux non plus, ne témoigne guère en leur faveur. Il ne devrait pas être impossible de montrer que les jansénistes ont continué d'exister au XXe siècle, où on a pris l'habitude de les appeler communistes. L'un des effets amusants de cette lecture au long cours, c'est que, par contrecoup, je trouve les jésuites de plus en plus sympathiques. Il est vrai que je n'ai jamais rien eu contre eux, ces braves jésuites, qui ont tout de même réussi, à peu près à la grande époque de Port-Royal d'ailleurs, à avoir le voluptueux et énigmatique Aramis pour général. Alors que les jansénistes me feraient plutôt penser à Robespierre et consort, évocation nettement moins plaisante : on sent qu'il n'y a pas très loin, de Saint-Cyran à Saint-Just.

Pour rester dans le même environnement spirituel, et sur les conseils du même Michel Desgranges, j'ai commandé tout à l'heure De l'Église gallicane (ce n'est pas le titre complet) de Joseph de Maistre. Ce qui m'a fait songer que je possède depuis plusieurs années, du même, Les Soirées de Saint-Pétersbourg, en un gros volume “Bouquins”, et que je n'ai jamais dû qu'en feuilleter les premières pages, je me demande bien pourquoi.

– Hier soir, pour tenter d'amortir la redevance que l'on nous contraints à payer, j'ai voulu laisser un peu tomber les séries enregistrées pour regarder un film passant sur de nos chaînes payantes (payantes en plus de la redevance, et que nous ne regardons quasiment plus…), en l'occurrence L'Évangile selon saint Matthieu de Pasolini. Catherine à tenu trois quarts d'heure, et moi un de plus : c'est ennuyeux à périr. Et pourtant, il commençait bien : la confrontation de Joseph avec Marie enceinte est une belle scène, par exemple. C'est dès que Jésus, le Jésus adulte, se met à dispenser sa parole que le film se casse la figure, me semble-t-il. Bref, ce soir, on va revenir à The Shield.


Lundi 13 février

Sept heures cinq. – Journée bornée de lectures, en amont celle de Sainte-Beuve, en aval de Panaït Istrati, dont j'ai reçu le premier volume des œuvres complètes ce matin. J'aurai l'occasion, je pense, de revenir sur le Roumain (mais écrivain français, puisque s'exprimant dans cette langue). Quant au premier, me voilà rendu à près de cinq cents pages de son Port-Royal : lecture parfois ennuyeuse, au moins pour moi, notamment lorsqu'il disserte sur les épais volumes écrits et publiés par ses grands fâcheux, mais beaucoup plus intéressante lorsqu'il retrouve le déroulé de l'histoire, parsemé de portraits et même d'anecdotes, dont certaines fort savoureuses.

C'est le cas lorsque apparaît – à la page 400 très précisément –, pour un bref tour de piste, M. de La Petitière. Si l'on en croit Pierre Thomas Du Fossé, l'un des illustres solitaires de la maison, ce gentilhomme poitevin passait pour la meilleure épée de France, au point que Richelieu aimait l'avoir à son côté pour assurer sa sécurité. Bretteur sanguin aux yeux de feu, toujours prêt à se lancer dans les plus folles équipées, aimant chercher et vider querelles, etc. Or, le voilà un jour touché par la grâce du repentir, décidé à s'abîmer dans la solitude et la prière “pour se punir à proportion de ses crimes et pour s'humilier à proportion de son orgueil”, précise dans ses mémoires le jeune Du Fossé. La Petitière est le héros d'une saynète contée par un autre contemporain, le père Rapin :

« Il étoit si vaillant que menant un jour l'âne du monastère au moulin, au retour son âne et sa farine furent pris par trois soldats, dont la campagne étoit alors infestée pendant la seconde guerre de Paris. Comme il fut de retour au logis, on lui demanda comment il s'étoit laissé dévaliser de la sorte : “Est-il permis de se défendre à un chrétien dans notre morale ?” dit-il. – “Pourquoi non ?” lui répondit-on. À même temps il prend un bâton à deux bouts, qu'il trouva par hasard en son chemin, court après les soldats qui l'avoient volé, les désarme et les amène les poings liés derrière le dos à Port-Royal où, les ayant conduits à l'église pour faire amende honorable devant le Saint-Sacrement, il leur fit une espèce de réprimande charitable mêlée d'instruction et les renvoya avec une aumône. »

Est-ce qu'on ne se croirait pas au cœur d'un roman de Dumas ? C'est qu'il y a du mousquetaire, dans ce La Petitière, et même de trois ! On lui voit l'impétuosité un peu brouillonne du jeune d'Artagnan, quand il s'agit de rattraper et maîtriser ses voleurs ; la naïveté enfantine de Porthos (“Comment ? On a le droit de se défendre ? Ah, morbleu, j'y cours !”) ; et l'équanimité dans le pardon et la largesse d'un Athos, plutôt celui de Vingt ans après que du roman initial. Finalement, le seul qui paraisse n'avoir prêté aucun trait à notre moine bretteur c'est Aramis, bien qu'il fût le seul d'Église.

– Pour que cette entrée ne soit pas entièrement littéraire, je préciserai qu'entre Sainte-Beuve et Istrati j'ai expédié, dans les deux sens du terme, six mille signes à propos de Mme Carla Bruni épouse Sarkozy ; ce qui, en une heure et demie, m'a largement remboursé l'achat des deux auteurs qui meubleront encore ma journée de demain, et plusieurs autres ensuite : la vie est assez bien faite.


Mardi 14 février

Sept heures vingt. –  Journée rigoureusement semblable à celle d'hier : Sainte-Beuve le matin, Istrati l'après-midi. Seule différence : pas de FD entre les deux. Je ne vois pas ce que je pourrais ajouter à cela.


Mercredi 15 février

Neuf heures et demie du matin. – Au fond, le seul résultat vraiment notable (pour l'instant) d'une fréquentation aussi assidue que la mienne depuis une semaine des Saint-Cyran, Arnauld, d'Andilly, et autre Saci ou Le Maître, de Port-Royal, pour ne rien dire de Blaise Pascal, c'est une envie à peine résistible d'aller respirer une brise plus fraîche et de se détendre un peu avec Montaigne ; conséquence paradoxale, puisque Montaigne fait justement partie de ces écrivains que, malgré plusieurs tentatives, je n'ai jamais pu lire au long : au bout d'une cinquantaine de pages, que je prenne ses Essais à leur commencement ou bien n'importe où, mon esprit se met à battre la campagne, mes paupières ensuite s'alourdissent et, finalement, le livre me tombe sur les genoux. Mais, après ces grandes lampées de jansénisme, ce sera peut-être le moment de retenter ma chance avec lui.

– Si je viens dans ce journal à une heure aussi inhabituelle, c'est que notre voisin, M. H., et son épouse qui lui sert de “petite main” occupent la maison, où ils changent la porte-fenêtre du salon : activité réfrigérante et bruyante, qui m'a d'autant plus incité à venir me réfugier ici que les deux sont du genre fort communicatif – surtout elle –, et que les conversations sur les diverses entourloupes dont se rendent généralement coupables les assureurs ont tendance à me lasser assez vite. J'ai donc mis Sainte-Beuve sous mon bras, un gobelet de café dans l'autre main et ma pipe au bec, pour venir me réfugier en cette oasis annexe. Avec l'espoir que la pose de la nouvelle porte ne durera pas la journée entière (pour l'instant “on” vient d'en terminer avec la dépose de l'ancienne).

(Et tandis que j'écris cela, je vois mes duettistes revenir de leur camionnette vers la maison, avec la porte neuve…)


Dimanche 19 février

Sept heures dix. – Journée chez les Desgranges, hier, semblable à ce que sont toutes les journées que je passe chez eux depuis quelques années (combien, d'ailleurs ? Trois ? Quatre ? Cinq ? Au moins quatre, je pense). Vu mes lectures actuelles et celles de Michel, il fut beaucoup parlé de jansénisme et de quiétisme. Mais aussi, bien sûr, de films, muets et sonores, et de séries américaines. Quant au trajet, il fut un peu pénible à l'aller : l'épais brouillard qui régnait ne s'est dissipé qu'entre Verneuil-sur-Avre et La Ferté-Vidame ; au retour, en revanche, grand soleil ; mais, comme il était couchant, il avait tendance à m'éblouir par l'intermédiaire de l'un ou l'autre des rétroviseurs de Liselotte. Conséquence financière habituelle de cette visite : j'ai, ce matin, commandé trois séries en DVD ainsi qu'un livre de Joseph de Maistre, Du Pape, suivi de De l'Église gallicane, que Michel aimerait beaucoup que je lise. Je l'ai trouvé dans une édition de 1870 qui m'a coûté plus cher qu'un volume neuf de la Pléiade, mais qui était tout de même ce que j'ai trouvé de meilleur marché : lire les bons auteurs réactionnaires se mérite.

– Demain, nous allons derechef nous faire matutinalement virer de la maison, par le poseur de parquet et de sols divers : il va cette fois s'attaquer au salon de télévision puis à la salle de bain, dont Catherine a repeint les carreaux muraux en début de semaine. Cela ne devrait pas lui prendre plus que la matinée.


Lundi 20 février

Sept heures dix. – J'en ai plus qu'un peu assez, depuis quelque temps, de ce journal (un quelconque “effet retraite” ?), de cette sorte d'astreinte à y venir, chaque soir ou presque, entre dîner et télévision, pour y noter sans envie des faits de plus en plus ténus, et rien d'autre. Ce n'est d'ailleurs pas qu'il se passe moins de choses, mais plutôt que s'amenuise l'envie de les examiner, avant de les relater : ce n'est pas l'existence qui s'appauvrit et se resserre (quoiqu'un petit peu tout de même) : c'est moi qui me dessèche. Par exemple, il y a encore quelques mois, j'aurais évidemment consacré un paragraphe ou deux à Knut Hamsun, écrivain que je ne connaissais jusqu'à présent que de nom et dont je découvre les romans depuis quelques jours (La Faim d'abord, puis, en ce moment même, Mystères). J'en aurais parlé, c'est sûr ; j'aurais sans doute tenté de discerner mieux pour quelles raisons ils m'ont tout de suite fait penser à Dostoïevski ; je me serais peut-être efforcé de voir, puis de dire, en quoi ils étaient par ailleurs différents ; etc. Là : rien. Je n'ai tout simplement pas envie.

– Sinon, rassurons les foules impatientes et angoissées : le poseur de sols était bien au rendez-vous ce matin et, à une heure et demie, il en avait terminé du salon télé et de la salle de bain.


Jeudi 23 février

Cinq heures et quart. – Catherine est évidemment partie trop tôt de la maison, pour aller chercher sa sœur à la gare d'Évreux, laquelle (la sœur, pas la gare d'Évreux) nous arrive de son Jura d'adoption pour passer la soirée et la nuit ici, en attendant le rendez-vous qu'elle a demain à Paris – rendez-vous dont j'ai totalement oublié les tenants et aboutissants. Elle vient de m'appeler pour me signaler que le train est parti avec vingt minutes de retard de Saint-Lazare, ce qui lui fait presque une heure à attendre dans la voiture. Conclusion de l'intéressée, un peu marrie : « Heureusement que j'ai emporté mon sudoku ! » C'est une chance, en effet.

– Poursuivi mes lectures, selon un mode et un rythme désormais entré dans les mœurs : Sainte-Beuve le matin et un romancier l'après-midi (depuis hier, abandon provisoire d'Hamsun et retour à Istrati). Quant à Port-Royal, Sainte-Beuve et moi en avons terminé avec Pascal et nous acheminons tranquillement vers Pierre Nicole puis Jean Racine, lequel clora cette épopée de 1500 pages serrées (j'en suis à 850). Après cela, pour changer radicalement de point de vue, je donnerai la parole à Joseph de Maistre, arrivé hier : Du Pape, suivi de De l'Église gallicane ; encore un pavé, mais tout de même moins imposant. Encore ensuite, j'ouvrirai sans doute les deux volumes de l'histoire des jésuites dont j'ignorais que Jean Lacouture l'eût commise. Après quoi, je pense que j'en serai quitte avec religion et religieux pour un bon moment.

– Je ne sais si je l'ai déjà noté ou non, mais je suis quasiment décidé à ne voter pour personne à la prochaine consultation électorale. Je sais bien que le vote consiste souvent à choisir le “moins pire”, mais enfin il faut tout de même que ce moins pire ne le soit pas encore trop, pire ; or, là, ils le sont tous. Ce qui fait que, après une parenthèse “citoyenne” finalement assez courte, je vais redevenir l'abstentionniste que j'ai très longtemps été. Je crois que le coup grâce a été, hier, de voir ce lugubre guignol de François Bayrou courir se vautrer dans la gamelle Macron, dont il disait pis que pendre avant-hier, lorsqu'il espérait encore pouvoir lui chiper sa portion de rata. Il semble tellement inenvisageable qu'un aussi pitoyable attelage parvienne au sommet de l'État, qu'ils vont sûrement y arriver. Ce jeu de dupes se jouera donc sans moi, ce qui ne changera d'ailleurs rien.


Vendredi 24 février

Sept heures dix. – La soirée avec Nathalie a été plutôt longue, mais agréable, et assez nettement alcoolisée ; trop, en tout cas, pour ce que sont devenues mes capacités de résistance et de récupération : j'ai passé la journée à me traîner sans goût pour rien ; jusqu'à ce que, tout à fait par hasard, je retombe sur un recueil de chroniques de Bernard Frank (Vingt ans avant, Grasset), si savoureuses qu'elles ont enfin réussi à me réveiller un tant soit peu. J'ai aussi regardé les deux premiers épisodes d'Une nuit en enfer, la série que Robert Rodriguez a tirée de son propre film éponyme : très décevante pour le moment ; j'espère que tout cela va s'animer un peu lorsqu'on arrivera dans le bar à vampires. Pour le moment, j'ai l'impression qu'on s'est contenté d'étiré sur huit heures un film de deux, en gardant la même histoire, sans l'enrichir de petits épisodes adventices ; d'où une multiplication de longs dialogues ne menant nulle part, l'une des plus fâcheuses tendances de Tarantino (auteur du scénario original et originel).

– FD m'a passé commande de cinq mille signes sur Céline Dion, après m'avoir laissé toute la semaine en jachère. À cette occasion, Florian m'a confirmé que Philippe B. voulait (c'est-à-dire avait reçu consigne de) faire des économies et que lui, Florian, devait quasiment “se mettre à genoux et supplier” lorsqu'il voulait que l'on me confiât un article. En somme, tout se passe exactement comme je l'avais prévu dès le départ de cette collaboration.


Samedi 25 février

Sept heures dix. – Ce qu'est l'esprit de contradiction, voire d'auto-contradiction : je passe mon temps, depuis plusieurs semaines, à acheter livre sur livre, lesquels, arrivant plus vite que je ne saurais les lire, s'entassent sur ma petite desserte salonnière en piles incertaines ; cela ne m'a nullement empêché, une partie d'hier et tout aujourd'hui, de ne pas quitter les Vingt ans avant de Bernard Frank, livre déjà lu à sa sortie et qui ne me demandait rien, tranquillement allongé qu'il était sur son rayonnage, en la compagnie de Léautaud (à qui d'ailleurs il ressemble par certains côtés) et celle de Louis-Sébastien Mercier. Et la perspective agréable est qu'il m'en reste encore quelques dizaines de pages pour demain matin. Après quoi, il faudra tout de même que je fasse mine de m'intéresser à Mme Dion Céline. Ensuite, Frank lu et Dion exécutée, on aura l'esprit libre pour revenir à Sainte-Beuve ou à Istrati. Et je profite de la tribune qui m'est offerte pour renouveler solennellement le serment que je me suis fait il y a une semaine, tout aussi solennellement, et que je me suis empressé d'enfreindre dès que j'ai eu le dos tourné, celui de ne plus acheter le moindre livre avant un mois minimum ; ou, disons, tant que les piles n'auront pas perdu moitié de leur hauteur actuelle. [Note du 7 mars : serment évidemment pulvérisé dès les jours suivants…]


Lundi 27 février

Onze heures du matin. – Je suis, ce matin, passé des chroniques de Bernard Frank aux Croquis de mémoire de Jean Cau, déjà lus eux aussi ; ce qui est une manière de faire se tenir vertical le fléau de ma balance idéologique, entre sa gauche et sa droite. Ils sont souvent très bien, ces portraits dont Cau nous gratifie ; souvent mais pas toujours : parfois on sent que le personnage qui pose devant lui l'inspire moins, et c'est là qu'il se met à en faire un peu trop, à noyer sous une pâte stylistique un peu trop épaisse, aux couleurs trop appuyées, trop volontaires, l'inspiration médiocre que lui communique son modèle. Mais enfin, dans l'ensemble, c'est une lecture savoureuse. Et puis, il a connu tout le monde, Cau : c'est l'avantage d'avoir été d'abord secrétaire de Sartre puis une “plume” de Paris-Match, à l'époque où cet hebdomadaire ne les avait pas toutes perdues.

– Depuis ce matin (et peut-être même avant, comment savoir ?), il règne ici un vrai hiver normand : 10° et une pluie continuelle, lourde, lente comme les jeunes femmes d'Hardellet.

Sept heures et demie. – Mise en ligne ce matin du journal de janvier. Comme d'habitude, j'ai une poignée de commentaires. Mais aucun, comme je m'y attendais plus ou moins, sur ce qui est pour moi le “pic” de ces trente-et-un jours, à savoir le mail d'Eugène Nicole, dont j'ai pourtant fait le titre de cette “livraison” mensuelle. En un sens c'est normal puisque, à part Suzanne (laquelle a disparu de mon radar personnel depuis déjà quelques mois), je n'ai évidemment réussi à intéresser personne à cet écrivain. Parce que j'ai un goût de chiotte et qu'il est, en réalité, fort mauvais ? C'est toujours possible, évidemment (et je vois bien le petit sourire en coin de Michel Desgranges, sitôt qu'il est question de mes préférences littéraires…). Mais, en réalité, je crois que tout le monde ou presque se fout bien de la littérature, des livres et de ceux qui tentent de les écrire. Je suppose que c'est une vérité première, que tous ceux qui publient des livres connaissent. Mais, pour moi, elle est toute récente, et donc neuve, et donc tout à fait fascinante, puisque je n'ai rien publié avant En territoire ennemi, en 2014, soit à 58 ans. Et je continue à être fasciné par ce complet désintérêt que les deux livres ont suscité ; non pas auprès des lecteurs, des journalistes, etc., mais auprès de gens qui me connaissent depuis des années, qui m'aiment bien pour la plupart, que je fréquentais pour certains tous les jours, et dont certains étaient (me semblaient être, soyons désormais prudent) de vrais lecteurs. Je ne voudrais pas avoir l'air de radoter, mais enfin, si je le fais, c'est que je ne comprends toujours pas par quelle espèce de miracle, ou de malédiction, un certain nombre de personnes, averties de la publication de mes livres, se sont comportées exactement comme s'il ne s'était rien produit.

Bien sûr, j'admets volontiers que, au fond, du point de vue de la littérature, il ne s'est rien passé. Et c'est bien parce que je l'admets que je n'écrirai probablement plus rien : pourquoi ajouter un livre inutile à l'effrayante montagne des livres inutiles qui paraissent chaque siècle, voire chaque décennie ? Mais enfin, de leur point de vue à eux, ces gens dont on pouvait penser que certains liens nous unissaient, même ténus, même factices, il se passait tout de même un petit quelque chose : leur voisin de bureau, leur compagnon de restaurant, leur ancien ami d'adolescence, etc. publiait un livre. Il me semble bien (mais je puis évidemment me tromper complètement) que, dans la situation inverse, et même si leur livre avait été aussi inutile que le sont les deux miens, j'aurais fait en sorte de leur dire que je l'avais lu ; ou que, au moins,j'étais au courant de son existence et la saluais. J'ai beau tourner l'affaire dans tous les sens, je ne parviens pas à comprendre le silence de quelques-uns. Bien entendu, j'ai cherché des explications ; et j'en ai trouvé, forcément. La plus simple, et la plus conforme à mon caractère, était de penser qu'en effet ils m'avaient lu, mais, que, mal à l'aise face à la nullité des ouvrages, ils avaient préféré “faire le mort”, oublier le faux pas, rester sur une bonne impression, quelque chose dans ce genre. Mais, en réalité, ce n'est pas suffisant. Car si je sais que mes écrits ne valent pas grand-chose (j'étais lecteur avant d'écrire, tout de même !), je sais aussi qu'ils ne sont pas indignes ; et que, en se forçant un peu, on pouvait m'en dire des choses gentilles. Moi-même, si un ami à moi avait écrit Le Chef-d'œuvre de Michel Houellebecq, je vois assez bien comment j'aurais pu lui en parler, en grossissant ce qui ne me semblait “pas trop mal” et en balayant plus ou moins sous le tapis ce qui était tout à fait raté. (D'ailleurs, y pensant, il me semble que je pourrais bien faire un billet de blog sous cette forme : la critique “indulgente” d'un ami, à propos de ce roman qu'il a trouvé sans grand intérêt : ce pourrait être amusant…)

Je crois que, à la fin des fins, comme disait de Gaulle, la vérité est que personne ne s'intéresse aux livres, sauf, éventuellement, s'il n'ont rien à voir avec la littérature. Publier un livre revient à ne rien faire, sauf si, par extraordinaire, il vous conduit vers des sommets de vente ou dans des émissions de télévision ; c'est-à-dire quand il vous arrache au livre lui-même. C'est pourquoi je ne déduis nullement de leur absolu désintérêt que les gens de FD, par exemple, ne m'aiment pas ou ne se sont jamais intéressés à moi. Je suis presque sûr que si, demain, j'assassinais Catherine à coups de couteau de cuisine mal affûté, ils seraient tout prêts à venir me soutenir au tribunal ; mais c'est parce que, alors, il m'arriverait quelque chose. Alors que publier un livre, ce n'est, à la lettre, rien.


Mardi 28 février

Quatre heures. – Mais enfin, qu'est-ce qui m'a pris, hier soir, de venir pleurnicher comme je l'ai fait ? Je sais bien que nous avions pris quelques verres de vin avant le dîner, mais tout de même ! C'est parfaitement ridicule et, si je laisse ce pavé, c'est à seule fin de me mortifier un peu, me punir de l'avoir écrit.