mardi 1 janvier 2019

Décembre 2018










LA CASA DE PAPEL








Samedi 1er

Trois heures. – Pluie en rafale et vents épileptiques : pas moyen d'aller arpenter les voies et les chemins. Ça commence bien…


Dimanche 2

Sept heures. – Ce matin, écrit 8500 signes “lucratifs”, ce qui ne m'était pas arrivé depuis des lunes. Il m'en reste environ 5500, que je vais me dépêcher de boucler demain matin, avant d'expédier le tout aussitôt, de façon à “passer” sur les piges de novembre – payées fin décembre – et non sur celles de ce mois-ci.

– Terminé Deux siècles ensemble, tout à l'heure, entre le repas de Charlus et notre propre dîner ; commencé aussitôt L'Archipel du Goulag, ou plutôt : recommencé, puisque déjà lu il y a une vingtaine d'années (à la louche : je ne sais plus du tout quand j'ai lu ça).

– Adrien, le neveu de Catherine, est arrivé du Japon pour quelques semaines en France. Il sera chez nous le week-end du 15. Catherine a décidé que, ne faisant rien à Noël, nous nous offririons un petit réveillon prématuré, pour son arrivée, le 14 au soir. Nous avons prévu d'aller passer la journée du lendemain à Chantilly (il y a, dans l'enceinte même du château, un restaurant “Relais et Châteaux” qui a l'air pas pire (parlure québécoise)), et, le dimanche après-midi, nous irons probablement visiter le château de Monte-Cristo,  cette demeure assez étrange qu'Alexandre Dumas s'était fait construire à Port-Marly et qu'il n'a finalement que fort peu habitée, si j'en crois les pages que Renaud Camus lui a consacrées dans le volume “Île-de-France” de ses Demeures de l'esprit.


Lundi 3

Neuf heures du matin. – Parvenu aux deux tiers de Résurrection, j'en retire une impression étrange : celle d'une histoire qui se serait trompée d'auteur. Culpabilité, élan vers la rédemption, chute, rachat, mysticisme et faux semblant : quel roman aurait tiré Dostoïevski de tout cela ! Et ce n'est sûrement pas lui qui, comme Tolstoï, nous aurait infligé ces lourdes tartines sur la justice de classe, la cruauté des hauts fonctionnaires, l'innocence des bagnards, etc. Résurrection : du Dostoïevski délayé dans du Hugo. Cela dit, il faut être juste et reconnaître de nombreux éclairs de génie, dans ce roman. Ainsi, dans un long chapitre de la première partie, qui nous place au cœur d'un salon mondain, on a l'impression de lire du pré-Proust, par l'enchaînement des scènes et l'ironie pénétrante du regard ; impression renforcée par le fait que le personnage central de toute la scène semble préfigurer à la fois Mme Verdurin et la duchesse de Guermantes. Et puis, tout de même, Tolstoï est beaucoup plus sensible au monde extérieur que ne l'a jamais été Dostoïevski.

Deux heures. – Hier et ce matin, mon inextinguible soif de richesses m'a conduit à m'intéresser à l'endométriose. Qu'est-ce que l'endométriose, ami lecteur (comme elles savent sans doute déjà de quoi il retourne, les amies lectrices sont autorisées à aller jouer dehors jusqu'à mon intervention suivante) ? L'endomètre est la muqueuse qui recouvre la paroi interne de l'utérus. Au début de chaque cycle menstruel, il s'épaissit et devient richement vascularisé, pour pouvoir éventuellement accueillir un embryon, qui deviendra ensuite un enfant bruyant, puis un adolescent pénible et enfin un électeur de la France insoumise. L'endomètre est parfois appelé “dentelle utérine”, ce qui est bien une manière hypocrite de cacher la merde au chat. Si grossesse il n'y a point, l'endomètre se détériore partiellement et les déchets sont évacués par le flux menstruel (j'en vois déjà au moins trois qui ont quitté la salle, tout pâlots). En cas d'endométriose, la voirie se met en grève et les petits détritus remontent au lieu de descendre, pour aller coloniser, à leur fantaisie, les trompes, les ovaires, mais aussi bien l'intestin, le rectum et autres organes alentour. Je vous passe les détails, mais enfin, en gros, toutes ces adhérences parasitaires engendrent inflammations, saignements, kystes, nodules, et provoquent chez ces dames des douleurs fort pénibles au moment des règles, mais aussi entre les règles dans certains cas, et parfois pile à l'instant de l'orgasme : la joie dans la douleur.

J'ai donc passé deux jours à scruter de près cet intéressant processus et ses diverses conséquences. Privilège du grand âge, je crois m'en être tiré sans dommages psychiques majeurs. Mais je pense que si on m'avait demandé d'écrire ce genre d'article à 20 ans, j'aurais viré pédé illico.


Jeudi 6

Neuf heures du matin. – Est-ce que je “soutiens” les gilets jaunes (les Gilles et John, comme dit l'autre…) ? Oui, indubitablement, et même de plus en plus, à mesure que dure le mouvement. Éprouvé-je même un élan de sympathie envers eux ? Une certaine forme de solidarité (toute passive, malgré tout) ? Encore oui. Mais mon soutien est-il d'un excellent aloi ? D'un métal sans la moindre paille ? Pas sûr. Car, ces gens, tels qu'on peut les voir sur internet et, je suppose, à la télévision, il faudrait me payer cher pour me voir fraterniser vraiment avec eux, avec leurs personnes, et rien que l'idée que je pourrais avoir à les fréquenter suffit à provoquer chez moi une fugace sensation d'ennui, voire d'accablement. Il est vrai, pour tempérer le côté désagréable de ce que je viens de dire, il est vrai que, l'âge augmentant, je me sens de moins en moins en moins apte à toute fraternisation, quel que soit le frère putatif. Les gilets jaunes représentent certainement la “vraie France” (c'est-à-dire, soyons clair, celle qui agonise sous nos yeux), mais qu'on me permette, même si j'en suis indubitablement issu, de me tenir prudemment en lisière d'elle.


Dimanche 9

Trois heures. – Demain, matinée de merde : scintigraphie à la clinique Bergouignan (mais comment peut-on avoir un nom pareil et, en plus, fonder des cliniques ?) d'Évreux. Une scintigraphie, pour ceux qui ne savent pas, c'est environ cinq heures dont au moins quatre dans la salle d'attente. On va d'abord faire du petit vélo, jusqu'à ce que souffle et muscles vous lâchent (quand ce n'est pas le cœur lui-même, comme ce bon Goscinny). Ensuite, retour à la salle d'attente, pas très longtemps (d'après mes souvenirs d'il y a quatre ans…). Puis on va s'allonger à côté d'une machine qui, contrairement au scanner, n'a même pas l'intérêt de bouger pour vous distraire un peu. Ensuite, de nouveau salle d'attente, et là pour au moins deux heures. Puis, on repasse à la machine sus-évoquée. Après, re-re-re-salle d'attente, avant de voir enfin un cardiologue, qui vous dit que tout va bien et que vous pouvez rentrer chez vous ; ou bien qui vous fait immédiatement hospitaliser, c'est selon. Et, durant ces cinq heures, on vous interdit de sortir fumer une cigarette sur le parvis, sous le peu rassurant prétexte que vous êtes radioactif. Seul point positif : on a le droit de se nourrir avant d'arriver. Non, un autre : leurs fauteuils, si j'ai bonne mémoire, sont tout à fait confortables. Ce qui me permettra de bien avancer dans le second tome deL'Archipel de M. Sol.


Lundi 10

Cinq heures. – J'ai écrit des sottises, hier : la machine bouge bel et bien. Mais on n'en voit rien dans la mesure où l'on est étendu sur le ventre avec interdiction de bouger un cil (sinon la photo est floue et il faut remettre ça…) D'autre part, j'ai été optimiste en parlant de cinq heures, puisque j'en suis demeuré six à Bergouignan, au sous-sol qui plus est, si bien que j'ai un peu l'impression que quelqu'un, quelque part, m'a escamoté une journée. Mais enfin, malgré cela – l'épuisement sur le vélo immobile, puis les trèèès longues heures d'attente entre les deux passages en machine (lavage et rinçage ?) –, je suis tout à fait content de savoir que mon cœur va aussi bien qu'il n'allait il y a un peu plus de quatre ans, lors du même examen au même endroit. À noter, ce petit fait presque incroyable qui m'a presque arraché des sanglots de gratitude : la salle d'attente où l'on passe ces heures vides, non seulement est pourvue de fauteuils qui sont réellement des fauteuils, comme je le disais hier, mais surtout… il ne s'y trouve ni radio ni télévision.


Mardi 11

Midi. – Un retentissant imbécile de tendance communiste, nommé ou pseudonommé Alain Bobards vient d'écrire ceci, en commentaire chez Juan Sarkofrance (lequel a un redoutable don pour attirer les dogmatiques furieux, je me demande bien pourquoi). Bref, voici ce qu'écrit ce Bobards, à propos de ce que semble avoir dit, hier, le président de la République, que je n'ai évidemment pas écouté :

« Un truc qui sautait aux yeux, hier soir : le petit marquis lisait un prompteur . On peut en déduire que 1) ça manquait de sincérité 2) que ce sont les communicants élyséens qui ont rédigé le texte 3) que ça confirme que les « conseillers  » du petit marquis sont aussi largués que lui 4) que de se prendre pour  » la figure du roi « , ça incite les citoyens à lui coller des baffes dans la royale figure ! »

Donc, pour cette andouille de format king size : 1) quand on lit un texte, c'est qu'on ment : la sincérité ne peut naître que de l'improvisation ; 2) quand on lit un texte, c'est forcément qu'il a été écrit par quelqu'un d'autre que soi (exemple : Malraux accueillant les cendres de Moulin au Panthéon…) ; 3) le fait que le texte soit écrit, et le soit par d'autres, implique que ces autres ne savent absolument plus quoi raconter (c'est pourquoi, je suppose, on leur a confié l'écriture de la dite déclaration) ; 4) que lire un texte sur un prompteur implique que l'on se prend pour “la figure du roi” (mais pourquoi pas pour le roi lui-même ?), ce qui, bien entendu, dans l'esprit de ce résidu post-moderne de Jacobin, entraîne une envie de violence chez les “citoyens”.

Peut-on être plus sottement et plus illogiquement péremptoire ?

Sept heures. – Il y a, c'est connu, des degrés dans l'horreur, notamment en matière carcérale. quand on sort à peine de L'Archipel du Goulag pour se replonger incontinent dans les mémoires de Casanova, on se surprend à sourire devant la description qu'il donne de ses conditions de détention aux célèbres “plombs” de Venise : pour un peu, on aurait presque l'impression qu'il vient simplement de tomber dans un hôtel de basse catégorie (son geôlier, le premier jour, vient prendre la commande de ce qu'il souhaite pour son repas du lendemain, et savoir de quels meubles il a besoin…). De même, d'après Soljénitsyne, la Maison des morts de Dostoïevski (que je compte relire juste après L'Archipel) fait plus ou moins figure de camp de vacances pour jeunes difficiles de Seine-Saint-Denis ou de la banlieue lyonnaise. À l'inverse, au moment de la parution d'Ivan Denissovitch, son auteur s'était fait amicalement tancer par Varlam Chalamov : « Qu'est-ce que c'est que ce chat qui se promène librement dans votre hôpital ? Pourquoi personne ne l'a-t-il encore tué et mangé ? » Cela dit, quand on voit ce que furent les camps communistes et nazis (et sont sans doute encore, ici ou là, dans le premier cas), on se dit que, dans l'avenir, il va être vraiment difficile de faire pis. Mais je suis probablement un incorrigible optimiste. Ou, si l'on veut voir les choses sous un angle différent, un incurable pessimiste, un type qui ne fait pas assez confiance à l'ingéniosité humaine…


Mercredi 12

Dix heures du matin. – Cinquième anniversaire, aujourd'hui, de la mort de mon père. L'événement me paraît tantôt plus proche, tantôt plus lointain que cela. Comme si je ne parvenais pas à accommoder.


Jeudi 13

Dix heures. –  On commence à être de moins en moins copains, les gilets jaunes et moi. Samedi, nous avions prévu d'aller, avec Adrien, passer la journée à Chantilly, la table au restaurant était même réservée depuis une bonne semaine. Rusé comme un Native American, j'avais concocté un trajet buissonnier, évitant grands axes et villes, de manière à circuler sans encombres. Sauf que je viens de m'apercevoir que la promenade en question allait durer deux heures et demie – soit cinq au total –, et que, détestant désormais conduire de nuit, surtout sur de petites routes inconnues, et donc forcément vicieuses, notre équipée allait consister à passer six heures dans la voiture et pas plus de trois au château lui-même, si on ajoute au transport le temps du déjeuner : annulation.

Catherine a donc suggéré une solution de repli : Rouen, sa cathédrale, son musée, sa place du Marché. Très bien : pas plus de 40 mn de trajet. Mais, par sécurité, elle vient de téléphoner au musée en question, et on lui a répondu que, en raison des manifestations prévues, il était fort possible que le musée fermât prudemment ses portes, afin de se protéger de l'excès d'enthousiasme révolutionnaire des racailles d'extrême gauche et de leurs consœurs ethniques (ça, c'est moi qui le rajoute…). Donc, annulation de Rouen également.

(Dernière minute : Catherine vient de m'appeler pour me dire que rien ne nous empêchait d'aller à Rouen dimanche et non samedi ! Pas bête, en effet. La machine est donc relancée. Mais ça devient tout de même fatigant.)


Vendredi 14

Quatre heures. – Pour occuper notre Tokyoïte d'adoption – qui doit nous arriver en tout début de soirée, par la magie de Blabla Car (la peste soit de ce vocable et de son orthographe !) –, j'ai eu l'idée que nous pourrions, demain, l'emmener à Lyons-la-Forêt, qui offre l'avantage de n'être pas très loin d'ici et de se trouver dans une région qui ne devrait pas grouiller de gilets jaunes à la moindre intersection. Cela lui fera l'occasion de découvrir l'existence d'Isaac de Benserade, le régional de l'étape : je n'ai pas de statistiques probantes sous la main, mais je doute que beaucoup de chimistes connaissent parfaitement l'œuvre ni même l'existence de ce poète (déjà, chez les écrivains en bâtiment…). À son propos, d'ailleurs, je note que Wikipédia et la BnF le font naître à Lyons, cependant que sa fiche de l'Académie française lui fait voir le jour à Paris : il faudrait savoir. J'incline à donner raison aux premiers ; au moins parce que, sinon, l'une des justifications de l'équipée de demain me claquerait entre les doigts.

Pour dimanche, la visite rouennaise est toujours d'actualité, à moins d'une météo fortement contraire, ce qui ne semble pas à exclure.


Lundi 17

Cinq heures. – Le séjour d'Adrien – qui s'est terminé ce matin par une reconduite à la gare de Vernon – s'est déroulé sans anicroches. Samedi, nous n'avons finalement pas bougé d'ici, nous contentant de cuver le vin bu vendredi soir, pour célébrer dignement son arrivée. Hier, nous avons passé la journée à Rouen (cathédrale, musée des beaux-arts, avec brasserie Paul entre les deux), sans voir le moindre gilet jaune. Il est vrai que,  à l'aller comme au retour, nous n'avons fait que rouler à travers une purée de poix quasi londonienne : la flèche de la cathédrale en était à peine visible dans sa partie supérieure.

Si nous avons finalement renoncé à l'excursion sabbatique prévue (Lyons), c'est que le temps, ce jour-là, fut véritablement exécrable et qu'aucun de nous trois n'avait la moindre envie de mettre le nez dehors. Surtout lorsque s'est mise à tomber une pluie assez drue, se transformant en gel dès qu'elle touchait le sol. Évidemment, aujourd'hui que nous n'avions pas à sortir, ni rien à visiter, il a fait un temps absolument superbe dès le matin, et encore maintenant  alors que tombe doucement la nuit.


Mardi 18

Cinq heures. – Ah ! triple vérole ! On m'y reprendra, à recevoir du monde, à jouer les hôtes munificents ! En deux jours et demi d'orgies alimentaires – orgies qui, en outre, ne furent point sardanapalesques –, voilà que j'ai pris quasiment trois kilos  ! Certes, je sais bien qu'il s'agit de kilos “flottants”, qui vont s'empresser de disparaître presque aussi vite qu'ils sont venus, pour peu que je les en prie gentiment, mais enfin tout de même : c'est rageant. Du coup, je suis repassé au-delà de la fatidique barre des 90 ; de fort peu, sans doute, mais symboliquement c'est désastreux. Bon, les saines habitudes (marche + nourritures diététiquement correctes) ont été reprises dès ce matin, et il ferait beau voir que je ne repassasse point cette foutue barre dans l'autre sens d'ici samedi : c'est le terme que je viens de me fixer à l'instant même. Les foules haletantes seront bien entendu tenues au courant jour par jour des résultats de cet homérique combat caloriphobe. Je pesais donc, ce matin, le poids éléphantesque de 91 kg : il va s'agir de quitter l'Essonne pour les Vosges, en traversant dare-dare le Territoire de Belfort et sans trop s'attarder non plus dans l'Yonne ; si l'on est vraiment courageux, on poussera peut-être même jusqu'à la Haute-Vienne : je compte sur moi.


Mercredi 19

Cinq heures. – Commandé à l'instant le prochain roman de Houellebecq – à paraître le 4 janvier – intitulé Sérotonine : il me tarde déjà.

– Ce matin, au lever, j'étais redescendu à 90 kg. OK, OK : un bon 90 ! Mais tout de même : c'est encourageant, tout ce mauvais gras intempestif qui part en fumée, non ?


Jeudi 20

Trois heures. – J'ai repassé le cap de Bonne Espérance, soit la barre des 90 rugissants. Pas de beaucoup, mais c'est de ma faute : hier, vers quatre heures, au lieu de manger deux oranges comme j'en avais l'intention primordiale, je me suis souvenu malencontreusement que, la veille, Catherine avait mitonné quelques cookies à sa façon (avec des petits fruits rouges dedans, dont j'oublie toujours le nom : canneberges, peut-être) et j'en ai gloutonné deux sans même reprendre ma respiration. Or, tout se paie, dans notre triste monde sublunaire, et la balance fut mon juge.

(Je sens que le journal de ce mois-ci va être palpitant ; on va terminer l'année en œuvrant dans le grandiose.)

– Sinon, qu'est-ce que vous voulez que je me dise ? Je continue à lire Casanova le matin, Soljénitsyne l'après-midi, en allant, entre les deux, transpirer par les voies et les chemins. Ah, tout de même : en outre, tout à l'heure, je suis descendu au Super U de Saint-Aquilin et je suis passé à la pharmacie. C'est ce qu'on pourrait appeler une journée bien remplie ; à deux doigts de l'engorgement ; à la limite du débord.


Vendredi 21

Dix heures du matin. – Regardé hier soir les trois derniers épisodes de cette série espagnole dont tout le monde semble faire grand cas depuis un an : La Casa de papel, histoire d'un braquage de plus de deux milliards d'euros, effectué à la Maison royale de la monnaie, à Madrid, lieu où sont imprimés les nouveaux billets. Série du genre irritant, car assez originale pour qu'on la regarde jusqu'au bout, mais suffisamment ratée pour énerver de plus en plus, au fil des 22 épisodes, les deux spectateurs que nous fûmes. Beaucoup trop de bavardages, de scènes “romantiques” sans intérêt et, qui plus est, répétées sans vergogne deux ou trois fois, grossières incohérences du scénario. En fait, il m'est apparu que si les scénaristes avaient “compressé” leurs 22 épisodes dans les 13 de la première saison, ils auraient peut-être obtenu une série digne des meilleures productions américaines. Mais, en l'état, c'est loin d'être satisfaisant (quoique à mille lieues au-dessus de n'importe quelle production française, il va sans dire).

(La Casa de papel : ce pourrait être le nom général de ce journal. Ou, au moins, son titre pour ce mois-ci.)

– Depuis cette nuit : pluie persistante et vent violent : la marche se fera sans moi.

– Sur la balance, au réveil : 89 kg. Comme le but fixé était de redescendre sous la barre des 90 d'ici samedi, le pari est d'ores et déjà gagné. Si je pouvais quitter l'Yonne pour les Vosges d'ici dimanche matin, je serais comblé.

Trois heures. – Eh bien, finalement, si : la pluie ayant un moment suspendu sa chute, et le vent son vol, j'ai pu aller me dérouiller les muscles et m'exercer le souffle dans les rues du Plessis, durant trois petits quarts d'heure (point trop n'en fallait, car je voyais s'avancer, venant de l'ouest, un groupe de nuages aussi sombres qu'une bande de Français new style et presque aussi menaçants : pas question de les provoquer plus que de raison, sachons rester humbles et souriants face à l'inéluctable, n'est-ce pas ?).


Samedi 22

Midi. – Verdict du matin : 88,5 kg. On peut donc considérer que l'incartade de la semaine dernière a été effacée de l'ardoise magique.

– Reçu tout à l'heure, L'Île de Sakhaline, de Tchekhov, que je compte ouvrir après avoir relu les Souvenirs de la maison des morts. Ensuite, il sera temps de m'évader de tous ces bagnes russes, pour aller un peu respirer ailleurs. Rabelais, peut-être ? On verra bien. Néanmoins, je continue à pratiquer Casanova tous les matins.

– Nouvelle reprise des écritures lucratives. D'autre part, puisqu'on parle plus ou moins de finances, budget, etc., je dois dire que j'ai hâte de voir quelle retraite je vais toucher en janvier, une fois celle-ci amputée de la retenue d'impôt “à la source”. Je ne sais trop pourquoi, je m'attends à des choses assez rock and roll.

– Ce soir, messe en l'église du Plessis, ergo petit apéritif en attendant le retour de Catherine.  C'est qu'il ne s'agirait pas de laisser tourner le chablis qui est resté en carafe après la visite d'Adrien…


Mardi 25

Dix heures du matin. – Belle matinée de Noël (hormis la neige, mais on sait que je n'y tiens guère) : froid raisonnable, toutes surfaces blanches de givre, qu'elles soient herbues ou tuilées, ciel d'une parfaite pureté, plus lumineux que vraiment bleu, et si peu de vent que la fumée semble hésiter à s'évader des cigarettes. (Et plutôt que de noter ce genre de choses, je ferais mieux, profitant de ce que Catherine est partie pour la messe (« Je m'occupe du spirituel, à toi le matériel ! »), d'écrire quelques milliers de signes lucratifs, d'ici à son retour.

Deux heures. – Bonne marche sous le soleil hivernal, et en l'absence complète de vent, ce qui n'est pas arrivé souvent ces derniers temps. Catherine est partie par le chemin “du berger allemand”, moi par celui qui rejoint la Ferme de l'Hôpital, et nous nous sommes rejoints à la voie romaine, avant de revenir ensemble (chabada bada), de nouveau par le chemin du berger allemand, celui “entre les maisons” étant par trop boueux, ou du moins nous ayant semblé tel.

– J'ai oublié de noter que, ayant fêté Noël avec Adrien le 15 décembre, nous n'avons aucunement réveillonné hier. Endives au jambon, trois épisodes de Designated Survivor, au lit à dix heures moins le quart : telle fut notre soirée. Et il devrait en aller exactement de même le 31 (sauf que nous mangerons autre chose et serons probablement venus à bout de l'actuelle série).

– Demain, visite conjointe au Dr Jobbé-Duval, cardiologue neuilléen de son état, afin qu'il me félicite chaudement pour les résultats de ma scintigraphie (il a intérêt, sinon j'arrête de scintiller !).

– J'en ai terminé, hier, avec L'Archipel du Goulag, je vais donc pénétrer dans la Maison des morts dostoïevskienne dès que j'en aurai fini avec ces notes sans le moindre intérêt.


Mercredi 26

Sept heures dix. – Aller-retour à Neuilly, donc. Verdict médical : Catherine a un cœur de jeune mariée, et moi de garçon d'honneur ou presque. Les deux trajets se sont déroulés sans encombres, même si, au retour, une vingtaine de gilets jaunes se trouvaient au péage de Mantes, souriants et cordiaux. Apparemment, ils laissaient passer les voitures sans payer, ce qui n'a pas valu pour nous, puisque nous disposons du bitonio (je ne sais comment nommer ce petit boîtier de plastique fixé au haut du pare-brise) de Bip and Go, qui nous ouvre automatiquement les barrières de péage… en débitant l'argent directement sur notre compte bancaire. Et nous avons formellement entendu le “bip” nous indiquant que le débit aurait bel et bien lieu. Mais, comme on est pété de thunes, on s'en bat l'œil et le reste. Trop contents, déjà, de ne pas avoir eu à affronter des kilomètres de bouchons avant de pouvoir franchir le péage en question. Il aurait d'ailleurs été facile d'en créer un vraiment maousse car la circulation était étonnamment dense dans les deux sens, surtout en plein milieu de journée et durant une semaine réputée “creuse”. Ou alors, c'est moi qui, depuis ma retraite, ait oublié à quoi ressemblait le trafic sur l'A 13 durant les semaines “pas creuses” ; c'est tout à fait possible.


Samedi 29

Dix heures et demie du matin. – Finalement, ça n'avait pas grand sens, de vouloir mettre en parallèle L'Archipel de l'un avec la Maison des morts de l'autre : leurs buts, leurs visées, leurs projets, leurs moyens même sont par trop différents. Alors que Soljénitsyne cherche à brosser le tableau le plus exhaustif possible d'un monde, on sent bien que, pour Dostoïevski, le bagne n'est qu'une occasion – j'allais écrire “une bonne occasion” ! mais, de fait, il donne souvent l'impression de se féliciter de l'expérience qu'il a faite – de descendre plus profondément en l'homme, par des voies qui lui étaient inaccessibles avant et que l'expérience carcérale seule a pu lui ouvrir. Ce qui est passionnant, en dehors des enseignements eux-mêmes, des portraits, etc., c'est que l'on discerne déjà, dans ces Souvenirs, les lignes de force qui vont ensuite être utilisées par l'écrivain dans ses “grands romans”, et notamment dans Crime et châtiment.

En revanche, pour l'avoir commencé hier après-midi, j'ai l'impression que L'Île de Sakhaline va bien mieux se prêter à mon “projet comparatif”, si je puis ainsi jargonner. Malgré tout, il y aura toujours un fossé qui séparera Tchekhov des deux autres : eux ont vécu au bagne, pendant que lui n'y est allé qu'en visiteur.


Lundi 31

Trois heures. – Je me demande bien pour quelles raisons (sans doute n'y en avait-il aucune, que mon caprice) je me suis privé pendant tant d'années de la lecture des mémoires de Casanova, dont je vais, demain ou après-demain, achever le deuxième volume (le troisième et dernier tarde  un peu à arriver : on risque la rupture de flux…). Quel homme irrésistible et attachant ! Comme on a envie de le suivre partout et en toute circonstance ! et combien on aurait aimé pouvoir le connaître, souper avec lui, courir l'Europe (la vraie, pas le machin grisâtre et soviétoïde qu'on appelle ainsi de nos jours) en sa compagnie et bambocher dans les auberges rencontrées sur la route ! Et on ne peut que l'approuver, dans ses relations avec les femmes qui le séduisent, dont il tombe entièrement et sincèrement amoureux, chaque fois, même si c'est pour les quitter au bout d'une semaine et s'éprendre d'une autre, tout aussi entièrement et avec une passion intacte. Du reste, cet élan envers elles, qui ne cesse jamais d'être juvénile, cet élan se traduit bien dans sa façon de manier  le français, une langue vive et pimentée de quelques italianismes qui ne jurent jamais avec le ton général de sa phrase (je rappelle que Casanova a écrit les quelque quatre mille pages de ses mémoires en français). La façon aussi dont il parle de ses ébats sexuels est savoureuse, à la fois allusive et assez directe cependant. Un seul exemple. Le voilà au lit avec une charmante et complaisante Thérèse, avec laquelle il “s'abandonne à l'amour” durant deux heures, avant de s'endormir, épuisés tous les deux. Il écrit : « À notre réveil nos fureurs se renouvelèrent, et je ne l'ai quittée qu'après lui avoir donné un bonjour égal en force à l'ardeur avec laquelle je lui avais concilié un sommeil de quatre heures. » Il y a, pour terminer une année et en commencer une autre, des lectures plus moroses.

– Notre “réveillon” de ce soir sera aux antipodes des régalades casanoviennes : dîner de crêpes entre sept heures et sept heures et quart (approximativement), généreusement arrosé d'eau minérale ; télévision de sept heures et demie à neuf heures et demie (série The Blacklist, avec James Spader) ; coucher avant dix heures. On n'est pas plus janséniste.

samedi 1 décembre 2018

Novembre 2018









C'EST TOUJOURS ALEXANDRE








Jeudi 1er

Onze heures du matin. – Bonne surprise hier, dans la boîte aux lettres : un livre de Pierre, mon lecteur et ami de Saint-Flour, dont il fut question dans le journal du mois dernier. Il s'intitule (assez rébarbativement…) Essais et Recensions (2004 – 2018) et est sous-titré Quinze ans de vie intellectuelle en Auvergne. Il s'agit de textes publiés au fil du temps dans la revue Patrimoine  en Haute-Auvergne. Parce que c'est un homme soucieux du temps des autres, Pierre avait pris la peine de cocher, dans la table des matières, les sept ou huit textes qui, selon lui, étaient susceptibles de m'intéresser, à l'exclusion des vingt autres, censés m'ennuyer. Il avait tort. Mais, pour aller plus vite, voici le himmel que je viens de lui envoyer :

Mon cher Pierre,

Eh bien voilà : je viens de tourner la dernière page de vos Essais, auxquels j’ai consacré mon après-midi d’hier et ma première matinée de ce jour. J’ai dû pour cela tenir en lisière MM. Tocqueville et Casanova, excusez du peu ! J’ai bien fait car, dans votre livre, je me suis plu de bout en bout. Avec le sens du paradoxe qui a fait ma renommée, je pourrais même avancer que j’ai pris davantage de plaisir dans certains des textes qui ne figuraient pas dans votre “chemin de croix” que dans ceux-ci. C’est-à-dire que j’y ai pris un plaisir différent et plus inattendu ; donc plus précieux.

Bien sûr, vos recensions philosophico-littéraires m’ont immédiatement pris, j’y suis entré de plain-pied, toujours avec intérêt et parfois avec jubilation : que ne donnerait-on pas pour se plonger séance tenante dans les livres de cet étonnant Platon-Polichinelle ? Et puis, même quand on sait bien qu’on ne lira jamais l’ouvrage dont vous parlez, on est retenu par la façon dont vous le vantez ou l’exécutez (je pense à ce pauvre Daniel Tardy, qui a eu l’infortune de tomber entre vos griffes…), par votre sens de l’équité et l’élégance de votre écriture, jamais jargonnante (on sent que vous avez su « dépouiller le philosophe » !), toujours précise et claire. Bref, je persiste et signe : vous auriez pu et dû trouver un titre qui rende mieux justice à ces articles.

Mais venons-en aux autres textes, ceux qui, d’après vous, n’ont pas « mérité la croix ». Ils m’ont plu pour deux raisons. La première est toute bête : c’est le plaisir d’apprendre des choses sur des sujets ou des personnages dont bien sûr on ne savait rien, mais dont on ne soupçonnait même pas l’existence. Ainsi de Géraud (dont j’avais très vaguement entendu parler) ou de  Pierre Laurent de Belloy (totalement inconnu de moi)

La seconde raison qui m’a fait me plaire à la lecture de ces textes-là, c’est un mélange d’étrangeté et de joie. Étrangeté de se trouver brusquement plongé dans un monde peuplé de gens qui n’hésitent pas à discourir à perte de vue sur l’authenticité de la Vita prolixior et de sa petite sœur brevior. Grâce à vous, qui réussissez à rendre (à peu près) claires ces joutes, on arrive à y prendre intérêt et plaisir ; un peu comme un Martien pourrait peut-être trouver de l’intérêt à un match de football bien qu’en ignorant presque toutes les règles. Étrangeté encore (rehaussée d’une pointe d’amusement) devant ces savants qui n’hésitent pas à s’étriper (figurativement, par chance) lorsque le désaccord les empoigne : par exemple, ces combats que vous évoquez entre les précocistes et les tardifiants, lesquels, sous votre plume, prennent des allures de Capulet et de Montaigu, pour ne pas dire d’Horace et de Curiace !

Finalement, ce qui reste de tout cela, c’est bien une forme de joie, de joie apaisante : celle que fait naître la constatation que, dans notre monde horrible et dérisoire, cette sorte de gens existe encore, les érudits locaux dont vous tracez fort bien le portrait en ouverture du livre. Ils me font presque l’effet de ces moines qui, au fond de leurs monastères des sixième, septième ou huitième siècles, travaillaient en silence et dans l’ombre à sauvegarder ce qui pouvait l’être de la barbarie du dehors. Il faut les en remercier, et vous tout le premier, pour m’avoir procuré ces quelques heures de lecture et de « rêverie agissante ».

Amitiés,

Didier

Et je me demande s'il est possible, chez Amazon ou ailleurs, de trouver ce Platon-Polichinelle qui m'intrigue et m'attire beaucoup…


Dimanche 4

Midi et demie. – J'ai passé, hier après-midi, environ deux heures à chercher qui avait bien pu écrire Le Maître et Marguerite. Lorsque j'ai pensé au génial roman, c'est le nom de Pasternak qui s'est présenté. Naturellement, je savais très bien qu'il ne s'agissait pas de lui, mais de… Voilà : de qui ? Certes, il aurait suffi que je vienne taper le titre sur ce clavier pour qu'aussitôt apparaisse son auteur sur l'écran ; mieux encore, je pouvais tirer le volume de son étagère russe, à trois mètres de ce bureau d'où j'écris. Mais je ne le voulais pas. Non, pas question, c'eût été capituler en rase campagne : il fallait que le nom revînt de lui-même, que je le fasse remonter à la surface par mes seules forces. J'ai essayé de ruser, cessant d'y penser, reprenant ma lecture (la biographie de Soljénitsyne par Lioudmila Je-ne-sais-plus-quiskaïa), puis l'interrompant pour prononcer mentalement : « Le Maître et Marguerite, de… » Rien à faire : systématiquement cette andouille de Pasternak bondissait sur la scène, pour m'adresser de pitoyables grimaces. J'ai fini par renoncer, mais sans pour autant me résoudre à demander aucune aide à quiconque, Ternette ou étagère. Et, ce matin, alors que, sans prévenir, le titre maudit a refait surface, j'ai vu mon Boulgakov se présenter aussitôt, au garde-à-vous, sans faire la moindre difficulté. Mais avec tout de même l'amorce d'un petit sourire ironique au coin de la lèvre.

Trois heures. – L'un des inconvénients de Netflix, c'est que sa quasi-gratuité pousse à regarder n'importe quoi à n'importe quel moment. Comme ça, pour voir. C'est ainsi que Catherine et moi venons de nous taper une heure et demie d'une grosse daube, du genre “Jason Bourne” mais encore plus con. Avec cet insipide acteur au nom ridicule : Shia LaBeouf (Chia la bouffe : il a de la chance de ne pas parler français, celui-là : ça lui évite de contempler sa misère. Un peu comme sa consœur blonde et osseuse dont le prénom est, en version phonétique, Gouinette…) Le film s'étirait sur deux longues heures : nous avons jeté l'éponge une demi-heure avant la fin, laquelle ne nous intéressait pas plus que le début, ni le milieu. Pendant ce temps (perdu), Soljénitsyne se languissait au salon.


Lundi 5

Quatre heures. – Elle est très complète, cette biographie de Soljénitsyne par Lioudmila Saraskina. Vraiment très complète. Ce qui revient à dire qu'elle l'est trop. L'auteur semble incapable de hiérarchiser les masses d'informations dont elle dispose ; d'éliminer celle-ci, de mettre en valeur celle-là, de placer cette autre en retrait, et cette autre encore au premier plan : tout arrive au lecteur dans un flot incessant, impétueux et finalement monotone, dans lequel le risque de noyade n'est jamais absent. Si l'on veut quitter la métaphore fluviale pour une sylvestre, disons que l'on a l'impression de pénétrer dans une forêt dont les propriétaires, par respect excessif, se sont toujours abstenu d'éliminer la moindre pousse, la plus petite ronce, ne se sont pas non plus souciés de dessiner des allées, d'organiser des bosquets, de dégager des clairières, etc. Moyennant quoi, ce très gros livre reste tout de même passionnant ; mais c'est parce que son personnage central l'est. Et puis, soyons juste : même s'il est difficile de circuler dans cette forêt, on y fait tout de même ample moisson d'informations, aussi bien sur Soljénitsyne que sur la Russie qui l'entoure et sur l'effroyable machine à broyer communiste (Soljénitsyne, à propos du drapeau rouge : « Un marteau pour cogner les âmes, une faucille pour trancher les gorges. »).

– Depuis ce matin, vent du Sud, ce qui est très rare dans nos contrées normandes ; du coup, température très douce, presque printanière.


Mardi 6

Trois heures. – Elle a au moins une vertu (mais en est-ce une ?), cette biographie de Soljénitsyne, c'est de me donner, depuis hier, une furieuse envie de relire ses œuvres à lui, en commençant bien sûr par Une journée d'Ivan Denissovitch, pas ouvert depuis au moins 40 ans (mais acheté il y a quelques années, lors de mon dernier accès de littérature russe) : j'ai bien hâte de voir ce que va donner cette relecture après un tel écart de temps. J'ai d'ailleurs failli interrompre la biographie pour relire tout de suite Denissovitch, c'est-à-dire au moment de sa parution dans le livre (je me demande si je suis tout à fait clair, là…) ; mais, finalement, j'ai préféré poursuivre sur ma lancée. Ensuite, si mon envie de Soljénitsyne ne s'est pas éteinte, j'enchaînerai avec Le Premier Cercle, puis Le Pavillon des cancéreux. Si j'ai vraiment un grand courage, viendront ensuite les trois tomes de L'Archipel du goulag ; sans oublier Le Chêne et le Veau, jamais lu, lui, et qui doit m'arriver ces jours-ci. L'avantage d'un tel programme est qu'il est extrêmement économique, dans la mesure où, à l'exception du dernier cité, je possède déjà tous ces livres. C'est un aspect des choses qui ne doit pas être négligé, à l'heure où il semble de plus en plus certain que nous allons devoir désormais subsister avec nos seules retraites, les écrits lucratifs étant complètement taris depuis déjà plus d'un mois (presque deux, en fait).

– Il est vraiment très curieux à observer, ce Pierrick Tillet qui tient blog à l'enseigne du Yéti : voilà un homme d'un âge plus que respectable, si l'on en croit sa photo, qui semble incapable d'écrire plus d'un demi-paragraphe sans qu'arrive tout de suite sous sa plume une vulgarité parfaitement inutile à son propos. Quel que soit le sujet qu'il aborde (et Dieu sait que ce “Souverain Poncif” a des avis sur toute chose !), il faut à tout prix que jaillissent en rangs serrés les “merde”, les “dégueulasse”, les “salaud”, les “branlette” et autres “faux culs” ou “attrape-couillon”. De plus, ce Monsieur-je-sais-tout emploie des expressions dont il semble ne pas tout à fait maîtriser le sens. Ainsi, dans son dernier billet (peu importe le sujet : c'est sans intérêt, comme le plus souvent) : « le parc automobile fonctionnant au diesel serait réduit à peau de chagrin. » “Réduit à peau de chagrin” ne veut rigoureusement rien dire, et ne signale rien d'autre que l'ignorance où se trouve M. Tillet du roman de Balzac : “réduit comme peau de chagrin” aurait eu davantage de sens.


Jeudi 8

Cinq heures. – La femme de ménage bloquant la maison cet après-midi, durant trois heures, il fut décidé, sur mon initiative, que l'on irait se promener quelque part. Le quelque part choisi fut l'abbaye de Mortemer, sise près du village de Lisors, entre Les Andelys et Lyons-la-Forêt. Sauf que, cette abbaye, censée, d'après ce que j'avais lu ou cru lire, être ouverte à l'année longue, s'est révélée implacablement fermée. Ça ne fait rien, nous avons tout de même passé un joli après-midi, ensoleillé, sur des petites routes normandes point trop encombrées. Nous avons même découvert, également à Lisors, une certaine source Sainte-Catherine, agrémentée de sa petite chapelle : Catherine y a trempé sa main, en demandant à sa patronne de la soulager de ses douleurs à l'épaule : on verra dans les heures qui viennent si la sainte a fait le job.

– Terminé la biographie de Soljénitsyne, et enchaîné aussitôt avec Le Chêne et le Veau, judicieusement arrivé ce matin.


Vendredi 9

Dix heures du matin. – Hier soir, nous nous sommes, Catherine, moi et le chien, confortablement installés devant l'écran plat pour regarder, sur Netflix, la sixième et dernière saison de House of cards, dont nous ignorions tout. Gros choc : celui provoqué par l'absence de Kevin Spacey, dont le personnage est censé être mort brusquement entre les saisons 5 et 6. Évidemment, j'ai tout de suite subodoré que cette mort était liée à la chasse aux sorcières dont est victime l'acteur depuis qu'il a été accusé de tentative de viol par je ne sais plus quel comédien inconnu (au moins de moi). Passer de la subodoration à la certitude ne m'a pas pris plus de quelques minutes, et j'ai décidé (tout seul, en moi-même, en tête-à-tête avec mon for intérieur) de boycotter cette ultime saison. Par principe, de même que je suis résolu à ne plus jamais regarder le moindre film du répugnant Ridley Scott, lequel n'a pas hésité à effacer Spacey du film qu'il venait de terminer pour le remplacer par un autre acteur. La résolution me fut d'autant plus facile que je me suis mis tout de suite à prendre en grippe Mme Robin Wright – que j'aimais pourtant beaucoup, au moins dans cette série –, dont j'estime qu'elle aurait dû, en ayant sans doute les moyens, se solidariser de son coéquipier disgracié. Par exemple en mettant la propre participation à l'ultime saison dans la balance. Enfin, la décision fut rendue encore plus aisée par le fait que les deux épisodes que nous avons vus tout de même étaient prodigieusement nuls.


Dimanche 11

Dix heures du matin. –  Nous étions, Catherine et moi, fermement décidé à honorer de notre présence la cérémonie commémorative qui aura lieu dans une heure au monument aux morts du Plessis (suivie, comme il se doit, par un “verre de l'amitié” à la mairie voisine). Mais il vente à décorner les bœufs et, surtout, depuis une demi-heure, il tombe une pluie fine, dense, régulière, qui fait fondre notre patriotique résolution à la vitesse du cheval dans la baie du mont Saint-Michel. Comme les services de la météorologie persistent, imperturbables, à nous diagnostiquer un ciel purement azuréen, nous conservons l'espérance que la pluie va s'interrompre à temps…

– Terminé ce matin Le Chêne et le Veau, mémoires de Soljénitsyne courant jusqu'à son départ de la Russie concentrationnaire, en 1974. Commencé aussitôt Une journée d'Ivan Denissovitch.


Mercredi 14

Sept heures. – Comment ça, rien écrit ici depuis dimanche ? C'est n'importe quoi, mon pauvre garçon ! Heureusement que les gens ne paient pas pour lire ce journal : il y aurait sûrement de la rébellion dans l'air, je verrais les gilets jaunes envahir mon jardin et martyriser mon chien en guise de représailles. Enfin, donc : j'ai évidemment terminé Denissovitch depuis belle lurette (c'est un mince roman ou une grosse nouvelle, au choix). Depuis, je me suis plongé dans Le Premier Cercle, qui est d'une tout autre ampleur, puisqu'il approche les mille pages (en “Pavillons Poche” tout de même). Mais quel magnifique “roman russe” au sens où l'on entend généralement l'expression (multiplicité des personnages, foisonnement des récits, etc. On ferait sans doute mieux de parler de roman tolstoïen, du reste. Ou tolstoïforme.

Quand j'en ai assez du roman de Soljénitsyne, je le mets de côté pour passer aux mémoires de… Soljénitsyne : Le Grain tombé entre les meules, qui commence à son arrivée en Allemagne de l'Ouest, en 1974. Dans ce livre, je viens de tomber sur cette phrase : « […] les communistes sont comme les truands : contre eux, il faut montrer une fermeté sans faille, ce sont eux qui céderont devant la fermeté, car ils la respectent. » Soljénitsyne serait sans doute consterné (il a d'ailleurs eu le temps de l'être avant de mourir) de voir que, d'une certaine manière, nous avons suivi son conseil, mais en le renversant radicalement. C'est-à-dire que nous traitons désormais nos truands, notre pègre, toute notre racaille violente et stupide, avec la même mansuétude coupable dont nous avons toujours fait preuve envers les communistes depuis 1920, alors qu'il eût été salutaire de les écraser du talon lorsqu'ils étaient encore à l'état plus ou moins embryonnaire. Et personne ne s'est jamais avisé d'être d'une fermeté sans faille avec les tyrans de Moscou avant l'arrivée de Reagan au pouvoir ; mais c'était bien tard.


Jeudi 15

Midi et demie. – Lorsque, comme aujourd'hui, le brouillard est épais et semble décidé à ne point se lever de la journée, le silence lui-même prend une qualité particulière : plus compact, comme davantage présent, à la manière d'une sentinelle invisible mais attentive. Et, aussi, la marche habituelle dans la campagne proche prend rapidement des allures d'errance, même si on ne s'écarte pas des sentiers familiers. Mais c'est en ces jours-là que, parvenant à la voie romaine, on ne serait pas trop surpris de devoir céder le passage à une belle patricienne en son char décoré, escortée par une douzaine de légionnaires peu engageants.

Sept heures dix. – Approchant de la fin des mille pages du Premier Cercle, j'ai décidé tout à l'heure de remettre à plus tard ma relecture du Pavillon des cancéreux puis de l'Archipel du goulag : mon intention est de refaire une tentative du côté de La Roue rouge, la première, voilà environ un an, ayant piteusement échoué après deux ou trois cents pages d'Août 14, qui en constitue le premier “nœud”. Si jamais j'accroche cette fois-ci, je vais avoir de la lecture pour un moment, puisque l'ensemble des nœuds (la corde ?) représente sept volumes de près de mille pages chaque. Évidemment, je vais recommencer Août 14, en le reprenant da capo. Ensuite, il s'agira d'acheter les six tomes suivants ; ce que, prudent, je ferai un par un, afin de ne pas gaspiller inutilement l'argent du ménage, si jamais je devais “caler” en route.

– Aussi étonnant que cela puisse paraître, je n'ai rigoureusement aucune opinion en ce qui concerne le mouvement dit “des gilets jaunes”. (En dehors du fait que jamais je ne serais capable de me promener dans les rues, même du Plessis-Hébert, avec ce machin sur le dos.)


Samedi 17

Trois heures. – Tous les jours, ou presque, le scénario se répète. Je pars accomplir ma marche quotidienne entre onze heures et demie et midi (sauf en cas de pluie diluvienne…). Au bout des premiers trois ou quatre cents mètres, je m'assure que non, aujourd'hui, je n'ai vraiment pas envie de crapahuter sans but à travers la campagne, et que je vais donc faire au plus court. Et puis, au premier virage, les muscles s'échauffant quelque peu, je me dis que, tout de même, ça ne me coûterait guère de  prendre à droite, le chemin de Monsieur poules (nous avons notre toponymie particulière, Catherine et moi). Il me suffira, une fois rejointe la route de Gadencourt, de prendre à gauche pour me rabattre sur le village et rentrer. Seulement, le corps continue de monter en température ; tout, là-dedans, semble parfaitement huilé… Alors, pourquoi ne pas tourner plutôt à droite pour, un peu plus loin, prendre à gauche le long chemin rectiligne qui me mènera jusqu'à la ferme de l'Hôpital (là, c'est son vrai nom…), à l'extrême bord du plateau ? J'en serai quitte pour remonter un bout de la voie romaine (c'est réellement une ancienne voie romaine), jusqu'au chemin entre-les-deux-maisons (retour à la toponymie conjugale…) qui me ramènera gentiment aux abord de la mairie du Plessis. Mais, arrivé à ce chemin qui bifurque, la marche a changé : de corvée hygiénique, elle est devenue plaisir, à quoi se mêle une minuscule pointe de défi : et pourquoi ne pas pousser jusqu'au chemin de Monsieur-berger-allemand ? Voire, encore plus loin, celui de la rue du château d'eau, ce qui nous fera traverser tout le village pour retrouver la rue de l'Église. Et c'est comme cela qu'on se retrouve à marcher trois quarts d'heure, alors que, en quittant le portail tout à l'heure, on s'était bien juré d'être, pour cette fois, rentré à la maison dans moins de vingt minutes. La question de fond, cependant, reste entière : qu'est-ce qui pousse un individu apparemment doué de raison à gaspiller trois quart d'heure de son existence chaque jour, uniquement pour se rendre de chez lui à chez lui ?


Mardi 20

Quatre heures. – Eh bien voilà : pour la seconde fois (je dis bien : la seconde, et non la deuxième, car il n'y aura pas de troisième chance…), je viens à l'instant d'abandonner la lecture de La Roue rouge, à peu près au milieu d'Août quatorze. (J'ai l'air malin, maintenant, avec mon billet de blog d'hier, par lequel je suppliais presque mes dévoués lecteurs de m'aider à trouver un exemplaire de Novembre seize pas trop cher !) Le déclic s'est produit il y a une vingtaine de minutes lorsque, sortant de la Case pour rejoindre la maison, je me suis surpris en train de penser : « Bon, il faut que j'aille lire quelques pages de Soljénitsyne. » Ce verbe, falloir, qui s'était présenté spontanément, m'a fait réaliser que, en effet, depuis un jour ou deux, c'était là une lecture que je poursuivais en quelque sorte par devoir. Mais quel devoir ? Envers quoi ou qui ? Comme je le disais il y a trois minutes à Catherine, lui relatant mon abandon soudain : si encore toute l'œuvre était contenue dans ce premier volume, j'aurais sans doute fait  l'effort de “mener le petit au bout”. Mais s'astreindre à lire huit tomes énormes quand on commence déjà à renâcler au milieu du premier, ça n'avait décidément aucun sens. J'avais un certain nombre d'objections à formuler contre cette Roue, des critiques à émettre. Mais, pour le coup, je vais m'en abstenir : à la suite de mon abandon en rase campagne (c'est le cas de le dire), ç'aurait un côté “ils sont trop verts” assez ridicule.

Cela étant, je n'en ai pas fini pour autant avec Soljénitsyne : je viens de rapporter au salon son Pavillon des cancéreux, j'attends d'un jour à l'autre les deux tomes de Deux siècles ensemble, et je compte toujours relire L'Archipel. Sans parler de La Maison de Matriona qui, elle aussi, est attendue dans les meilleurs délais.


Dimanche 25

Quatre heures. – Alexandre Issaïevitch Soljénitsyne est à l'évidence un homme supérieur, même si le qualificatif fait venir des boutons d'urticaire aux homuncules que l'époque produit en série. Une stature de colosse, une force morale indomptable, une volonté et une énergie que rien n'a jamais pu abattre. Mais est-ce ce qu'il est convenu d'appeler un grand écrivain (je sais, je sais : il faudrait d'abord définir ce que, etc.) ? Après une dizaine de livres lus ou relus, je n'en suis pas tellement sûr ; mais je n'affirmerais pas le contraire non plus (on sent le critique qui n'a pas peur de se mouiller…). Je ne pense pas qu'on puisse le placer au même niveau qu'un Gogol ou qu'un Dostoïevski, ou que le Tolstoï de La Mort d'Ivan Illitch. Et, même en se cantonnant au XXe siècle russe, il me semble que Vassili Grossman, Boulgakov ou Chalamov sont plus riches, descendent plus profondément dans l'homme, parviennent mieux que lui à mettre en lumière Des choses cachées depuis la fondation du monde. Cela étant dit, la restriction étant posée, nous restons tout de même, avec Soljénitsyne, à haute altitude littéraire : Le Premier Cercle et Le Pavillon des cancéreux sont de superbes romans, à qui il n'a sans doute pas manqué grand-chose pour devenir de grands romans.

Mais c'est évidemment comme témoin et pourfendeur de la pire tragédie de son siècle, comme force qui va, comme Jupiter tonnant, qu'il mérite la première place, et par quoi il restera unique et ineffaçable ; en tout cas pendant au moins un siècle ou deux, c'est-à-dire le temps que mettra le temps à dissoudre dans la mémoire des hommes tout ce qui fut vécu alors.


Mardi 27

Sept heures et quart. – Penser à venir ici demain, pour y parler du livre de Soljénitsyne, des Juifs, de l'antisémitisme, de Stolypine et de Bogrov, etc. : là, j'avions point trop le temps…


Mercredi 28

Midi. – Je dois bien dire que j'ai abordé Deux siècles ensemble, un peu comme on risque un demi-pied dans une mer trop froide : avec l'arrière-pensée que, sur ces 1300 pages, il serait déjà beau que j'en lusse 130. (Et la petite voix de la raison économe : « Mais qu'est-ce qui t'a pris, d'aller acheter ces deux pavés ? Qu'est-ce que tu en as à ficher, des rapports entre Juifs et Russes à travers les âges ? Il a bon dos, Soljénitsyne ! ») De fait, les deux cents premières pages ont semblé donner raison à cette raison-là : franchement, les tribulations des peuplades mosaïques sous Ivan le Terrible ou Pierre le Grand, hein…

Et puis, au tournant du XIXe siècle, les choses se sont mises à changer, l'intérêt a point. Pour devenir fort vif, et même interpellatoire, aux alentours immédiats de la révolution avortée de 1905. Car, à cette époque, les progressistes russes, les milieux “éclairés” se sont mis à ressembler étrangement, avec un siècle d'avance, à nos progressistes à nous, nos antiracistes vertueux et intransigeants : plus moyen, alors, de dire un mot contre un personnage, ou un journal, ou une association, d'émettre envers eux la plus légère restriction mentale, pour peu qu'ils fussent juifs : c'était courir le risque à peu près certain de se faire taxer d'antisémitisme, et par suite vouer aux gémonies, par tout ce que la Russie comptait de bien-pensants. Un interdit dont fort peu de gens – et quelques Juifs lucides parmi eux – voyaient à quel point il risquait, à terme, de se retourner contre les Juifs eux-mêmes, ce qui n'a évidemment pas manqué de se produire. D'autant que, au même moment, la frange la plus révolutionnaire de ces “élites”, notamment à la Douma, s'employait efficacement à bloquer toutes les réformes que le régime tsariste tentait maladroitement de mettre en place pour “normaliser” le statut des Juifs dans l'empire. Leur raisonnement était que, si les Juifs finissaient par devenir des citoyens à part entière, leur ardeur révolutionnaire diminuerait d'autant et qu'ils s'emploieraient moins activement à militer dans les rangs des factions qui ne souhaitaient rien de moins que de mettre à bas le régime – bolcheviques en tête évidemment. Bref, à l'issue de ce premier tome, il me tarde “d'entrer dans le dur”, c'est-à-dire dans le second, celui qui traite des rapports Juifs/Russe, à partie de la révolution de février 17, puis durant la tyrannie communiste.

Conséquence imprévue de cette lecture : j'ai finalement ressorti de son rayon Août 14 (le premier “nœud” de La Roue rouge), afin d'y lire ce que Soljénitsyne y dit de Stolypine, personnage apparemment fort intéressant, et de son assassinat par un jeune Juif nommé Bogrov. Il est d'ailleurs piquant de constater que, lors de la parution d'Août 14 dans sa traduction anglaise, Soljénitsyne a été l'objet d'une virulente campagne, aux États-Unis surtout, mais en Europe occidentale aussi, visant à le faire passer pour un virulent antisémite, sous prétexte qu'il avait signalé le fait que Bogrov était juif ; ce que, d'après nos sourcilleux censeurs, il aurait dû dissimuler vertueusement, tout comme, aujourd'hui, eux-mêmes camouflent autant qu'ils le peuvent (mais ils le peuvent de moins en moins, les pauvres !) les origines arabes ou africaines de tel ou tel assassin.

Bref, je ne regrette nullement de m'être immergé dans ce livre profus, d'une richesse de documentation (juive essentiellement) qui donne le tournis.


Jeudi 29

Trois heures. – J'en ai terminé avec le Soljénitsyne “romanesque” (alors que je dois encore lire le second tome de Deux siècles ensemble puis les trois de L'Archipel du Goulag…) ; mais sur quoi, ou avec qui, enchaîner ? La réponse s'est formée pour ainsi dire toute seule : Tolstoï ! Comme je n'avais nulle envie de relire Guerre et Paix, ni Anna Karénine, j'ai opté pour Résurrection, qui attendait bien sagement mon bon vouloir, en deuxième partie du volume de Pléiade hébergeant la Karénine. Ce sera donc ma lecture du matin, les après-midi restant consacrées au goulagologue en chef. Je suis en outre vaguement titillé par l'envie de relire Les Hauteurs béantes d'Alexandre Zinoviev ; que Soljénitsyne ne semblait pas  trop porter dans son cœur, du reste. Il est vrai que, dans ces mêmes Hauteurs béantes, Zinoviev a fait de lui le Père la Morale

– Sinon, heureuse nouvelle pour les finances familiales, la pompe des feuillets lucratifs semble vouloir se réamorcer : on aura peut-être de quoi se payer un méchant pichet de gnôle pour Noël…

– J'ai oublié de noter qu'ici, d'après mes courtes statistiques personnelles, à peu près une voiture sur deux arborait le désormais fameux gilet jaune. À quoi il faut sans doute ajouter les mauvaises têtes qui, comme moi, accordent toute leur sympathie au mouvement, mais se refusent à en arborer ostensiblement le signe de ralliement. “Pas de ralliement” : je devrais prendre ça comme devise ; si j'éprouvais le besoin d'avoir une devise.

– Je viens de relire l'ensemble de ce mois de novembre, qui n'est guère copieux : il n'y est question, presque, que de Soljénitsyne. Du coup, je crois que je vais l'intituler C'est toujours Alexandre, en référence à une vieille chanson de Nino Ferrer.


Vendredi 30

Trois heures. – Je viens de clore dignement et travailleusement le mois en pratiquant la dernière tontine de l'année, du moins je l'espère : putain de réchauffement climatique, tiens ! En réalité, pour ce qu'elle avait poussé depuis trois semaines, l'herbe aurait fort bien pu attendre mars prochain. Il s'agissait plutôt de pulvériser les feuilles mortes du cerisier, lesquelles, en noircissant et se racornissant, ressemblaient de plus en plus à de fausses merdes de chien, ce qui rendait problématique le ramassage des véritables. C'est sur cette note hautement intellectuelle, et d'un raffinement au-dessus de tout éloge, que nous dirons adieu à novembre. Quant à décembre, avec sa petite farandole de fêtes que l'on ne doit plus, j'imagine, appeler “de Noël”, nous y entrerons gaillardement dès demain matin, en compagnie des deux mêmes compagnons avec qui nous achevons celui-ci : Tolstoï et Soljénitsyne.

mercredi 31 octobre 2018

Octobre 2018











LA ROUTE DE SALERS







À Pascale et Pierre,
qui nous ont montré la voie…






Lundi 1er

Une heure. – Bien que ne regardant plus du tout la télévision, nous continuons à recevoir le magazine des programmes, puisque notre dernier abonnement pris l'a été pour un an. Dans celui arrivé ce matin, je tombe sur cette mini-critique d'un film “roumano-français” (traduisez : réalisateur et acteurs roumains, argent français…) : « Si le style de Cristian Munglu est austère, ce long métrage n'en reste pas moins un dérangeant portrait en creux de la Roumanie. » La ou les personnes qui rédigent ces petites critiques, dans ce magazine que je ne nommerai pas, sont toujours d'une réjouissante bienpensance et ne ratent jamais un cliché lorsqu'il en passe un à portée de leur clavier. Cela donne ces petites choses qui ont l'air de signifier quelque chose d'intelligent, ou au moins de le sous-entendre, mais en fait qui ne disent rien, au sens strict du mot rien. Par exemple, ici, j'aimerais beaucoup savoir, personnellement, ce que peut bien être un portrait en creux de la Roumanie. Pendant qu'on y sera, je souhaiterais aussi que l'on me dévoilât ce que serait, à l'inverse, un portrait en plein, voire un portrait en bosse, de cette même Roumanie. Enfin, quelqu'un saura-t-il me préciser en quoi ce portrait (en creux, donc) pourrait bien me déranger ? Franchement, vu le peu de choses que je sais de la Roumanie et le désintérêt presque total que ce pays m'inspire, comment Cristian Munglu va-t-il s'y prendre pour me déranger ? Je n'aimerais vraiment pas être à sa place. Il est vrai que ce mot, “dérangeant” arrive très régulièrement sous la plume des petits rebelles du magazine, dès lors qu'ils doivent rendre de compte d'un film ou téléfilm d'une parfaite et sage orthodoxie de gauche citoyenne, durable et vivre-ensembliste.


Jeudi 4

Sept heures. – J'ai ressorti tout à l'heure, de leurs rayonnages respectifs, Tocqueville (De la démocratie…) et Taine (Les Origines…), mais ce sera pour notre retour d'Auvergne, où je compte partir avec les seules Chroniques de Vialatte, ouvrage de circonstance et de lieu, bien sûr, mais aussi tout à fait adapté à une lecture morcelée, fragmentaire, comme c'est toujours le cas lorsque nous sommes “en vacances” (je mets les guillemets car je ne vois pas trop en vacances de quoi je pourrais être).

– Je me suis aperçu, ces jours derniers, avec une certaine surprise, et même un peu de désarçonnement (ou de désarçonnage ?), que la mort d'Aznavour m'avait beaucoup plus atteint que je n'aurais pu le penser, notamment en faisant remonter mon père à la surface, si je puis dire.

– Je crois que j'ai totalement cessé de m'intéresser, aussi peu que ce fût jusque-là, à ce que l'on continue d'appeler l'actualité. Désormais, je continuerai de marcher avec les autres à l'abîme, mais sans même regarder où je mettrai les pieds ; et encore moins les diverses désolations alentour.


Vendredi 5

Neuf heures du matin. – Si la mort de Charles Aznavour a pris une telle importance, occupé une aussi grande “surface médiatique”, c'est, me semble-t-il, pour deux raisons qui s'additionnent. La première, la plus évidente, est son statut de gloire-de-la-chanson-française, aussi bien ici, “à domicile”, que dans le reste du monde, ou du moins dans certaines de ses parties. La seconde n'est pas moins importante, et c'est le fait qu'il soit une gloire encore en activité. S'il avait fait une grande tournée d'adieu vers 75 ou 80 ans, on peut parier à coup sûr que sa mort n'aurait pas eu le retentissement qu'elle a eu. Si l'on désire s'en convaincre, il suffit de prendre quelques secondes pour imaginer la place que les journaux et les télévisions accorderont, au moment de leur mort, à un Marcel Amont ou un Fred Mella (le chanteur soliste des Compagnons de la Chanson, pour les moins de 100 ans…). Pourtant, en ce qui concerne ce dernier, il a exactement le même âge qu'Aznavour et a même commencé à chanter avant lui. Seulement, les Compagnons ont  donné leur dernier récital il y a plus de trente ans… Si bien que, lorsque Fred Mella mourra, la réaction la plus fréquente que l'on pourra entendre sera sans doute : « Tiens ! il était encore vivant ? » Quant à Amont, le “benjamin” de mon trio, sa carrière n'a commencé qu'à l'orée des années cinquante, certes, mais il n'y a jamais vraiment mit fin. Seulement, il me semble qu'elle est devenue de plus en plus éparse et confidentielle : rien à voir avec les triomphes internationaux d'Aznavour.

Sur ce, je m'apprête à vivre ma dernière journée de tranquillité, avant de partir faire le guignol en Auvergne. Comme c'est désormais l'habitude à chacun de nos petits voyages, plus l'heure du départ approche, plus je me demande ce qui m'a pris de vouloir (ou d'accepter de) l'entreprendre…

 Cinq heures. – Il m'arrive parfois d'aller flâner un court moment sur un blog intitulé Chroniques du Yéti, lequel est semble-t-il tenu par un triumvirat : l'un des membres du trio ne possède que des initiales, le deuxième s'est nanti d'un pseudonyme ridicule (Le Partageux), le troisième s'appelle Pierrick Tillet et semble être, d'après sa photographie, un monsieur d'un âge certain. Aujourd'hui, il publie le billet suivant :

« Je ne fréquente plus les médias mainstream depuis belle lurette. Y voir parader les cons m’emmerde. Or voilà que ceux-là rentrent par la fenêtre des réseaux sociaux… via les anti-cons autoproclamés. Pas une connerie de Zemmour, pas une saillie d’Aurore Bergé, pas une frasque de Griveaux, de de Rugy ou de Valls qui ne soient répercutées jusqu’à l’indigestion, au mauvais prétexte de les dénoncer, sur Facebook ou sur Twitter. Moyennant quoi, vous êtes sûrs de ne rien manquer des conneries de ceux que vous fuyez comme la peste. […] » Je vous fais grâce de la suite.

Voilà donc un homme qui se plaint d'être assaillis à la fois par les cons et les anti-cons – lui-même, on le comprend, ne fait partie ni des uns (c'est l'évidence !) ni même des autres ; il doit se compter parmi les sages, je suppose –, mais qui continue néanmoins à fréquenter assidûment ces cloaques à ciel fermé que sont Facebook et Twitter, vice dont on aurait pu croire que son grand âge le mettrait à l'abri. Et, donc, pour M. Tillet, prétendre dénoncer les cons serait un mauvais prétexte. En revanche, on suppose que dénoncer les anti-cons qui dénoncent les cons doit être un bon prétexte, puisqu'il s'y livre sous nos yeux avec une manifeste satisfaction et une conscience gourmande de sa supériorité sur les uns et les autres. Sans paraître s'aviser que, pour un sage dans sa tour d'ivoire, être relié constamment à Facer et Twittbook est assez risible. De plus, je lui signale qu'on ne doit pas parler de de Rugy, mais simplement de Rugy : si on ne veut pas lui ôter sa particule, à ce brave homme, il convient de lui laisser également son prénom, ou alors de lui donner du “Monsieur”. Mais comme, apparemment, ce Rugy fait partie des cons de M. Tillet, je suppose que l'appeler Monsieur serait par trop respectueux, et François vraiment trop familier.



Dimanche 7

Huit heures. – Nous voilà donc dans le Cantal, au lieu dit Frugères, lui-même dépendant d’un village nommé Talizat. Le voyage d’hier s’est passé sans événement notable, ce qui était tout ce qu’on lui demandait, finalement. Il eut lieu sous un soleil radieux, quoique vaguement ironique, ce qui veut dire que, descendant vers le sud, et compte tenu de la saison, je l’ai eu en pleine figure à peu près toute la journée ; inconvénient dont je devrais être à l’abri aujourd’hui, vu qu’il fait un temps de merde : vent, bruine, ciel bas et lourd pesant comme un couvercle, and so on.

Le gîte est très bien, confortable, spacieux, et M. Charlus y a tout de suite trouvé ses marques. Nous aussi, à peu près. Le plus difficile a été d’endurer – sans jamais parvenir à l’endiguer – le flot de recommandations superflues dont n’ont cessé, durant une grande heure, de nous abreuver les propriétaires, gens assez âgés (je veux dire : légèrement plus que nous…), ainsi que leur fille, qui compensait son déficit d’années par une sorte de tension perpétuelle la poussant à parler à jet continu. Et tout cela était pour nous expliquer comment fonctionnait le téléphone fixe, qu’il fallait débrancher la Wifi le soir si on voulait bien dormir, comment allumer la lumière dans la cuisine puis l’éteindre, et autres révélations de la même importance. Le pis était que, comme ces gens étaient par ailleurs fort avenants, et qu’il s’efforçaient de faire au mieux possible, il eût été assez mufle de notre part de les interrompre, ce que nous ne fîmes donc pas, endurant patiemment notre épreuve ; enfin, surtout Catherine, car, ayant lâchement prétexté le déchargement de la voiture, je m’éclipsais régulièrement.

Avant cela, nous avions poussé une pointe jusqu’à l’Intermarché de Saint-Flour, lequel nous fournit obligeamment en fromages et salaisons locales, ainsi qu’en vin blanc, lequel n’était nullement local, et buvable néanmoins. Nous étions au lit avant neuf heures.

Ah, j’ai oublié de dire que, la fille des propriétaires nourrissant ici quatre chats – étalés sur trois générations, d’après ses abondantes explications –, nous nous sommes très volontiers chargés de prendre la relève durant une semaine. Ce sera tout pour le moment : Catherine m’attend pour le café…

Bon voilà, le rituel est accompli, du café dehors malgré la relative froidure (quand Auvergnat couper beaucoup bois, hiver très rude…). Pas de programme dûment établi pour ce matin. Nous avons rendez-vous à Saint-Flour, chez mon fidèle lecteur prénommé Pierre, à deux heures. Son épouse et lui nous ont concocté une visite des hauts lieux de la cité, et nous sommes également, ensuite, jambes coupées par nos divers arpentages, conviés à dîner. Pierre et Pascale – telle est le prénom de Madame – ne doivent pas être les plus mauvais guides, si l’on en juge par le nombre de livres qu’ils ont écrits et publiés, sur les sujets les plus divers intéressant leur région : nous verrons cela dans quelques heures.


Lundi 8

Cinq heures et demie. – La journée d’hier a été parfaite en tous points. Comme je le subodorais, Pascale et Pierre (rendons sa préséance naturelle au beau sexe…) se sont d’emblée révélés des guides chevronnés, connaissant admirablement leur ville. Grâce à eux, nous avons pu voir des choses que nous n’aurions pas découvertes sans eux, comme la superbe bibliothèque des archives diocésaines, ou encore l’ancien Carmel, désaffecté depuis peu, vaste bâtiment labyrinthique où, par moment, semblait souffler encore un peu de l’esprit des sœurs brésiliennes qui en furent les dernières occupantes. Ensuite, après ces trois heures riches, nous nous sommes rapatriés chez eux.

Ils vivent dans une maison fort agréable, dans une rue épousant le tracé des anciens remparts de Saint-Flour, si bien que toutes les fenêtres opposées à la petite cour ouvrant sur la rue commandent un paysage assez vaste. La soirée a passé sans m’en apercevoir, comme dirait Desportes ; les conversations furent goûteuses, le coq au vin également ; le bleu d’Auvergne servi ensuite était une tuerie, pour parler comme Renaud C. ; et les divers vins servis ne se firent pas prier pour descendre les gosiers. J’ose croire que Pascale et Pierre furent aussi satisfaits de nous que nous d’eux, puisque nous devons passer ensemble la journée de vendredi. Au programme : la visite de Salers, qu’ils semblent connaître pratiquement aussi bien que Saint-Flour. En épilogue de quoi, le soir, nous saucissonnerons de nouveau ensemble, mais cette fois dans notre gîte. Je ne dévoilerai pas la teneur de nos propos, craignant d’offusquer par trop mes amis post-modernes. Mais il fut un moment question d’une dame habitant la même rue qu’eux, grande lectrice de Proust… et de mon blog ! Bien que le rapprochement avec Marcel m’écrase un peu, je profite de la tribune qui m’est offerte pour la saluer en toute sympathie.

– La journée d’aujourd’hui a nettement moins bien commencé : brouillard épais comme un aligot, petite pluie fine et serrée qui semblait devoir durer jusqu’aux abords du Jugement. Nous décidâmes pourtant de nous rendre à Brioude, puis à Lavaudieu. Des paysages traversés pour ce faire, nous ne vîmes rien du tout, noyés que nous étions dans cette purée d’un blanc grisâtre, moi ne dépassant jamais, sur l’autoroute pourtant superbe, les 90 km/h. Les choses ont commencé à s’arranger aux abords de Brioude, ne serait-ce qu’en raison de la suspension de la pluie, qui ne reparut point de tout le reste de la journée. Visite de l’abbatiale Saint-Julien, superbe édifice roman (le plus grand d’Auvergne, nous dit-on), dont le chevet fait penser à celui de Saint-Sernin, à Toulouse. Ensuite, ne trouvant aucun restaurant qui fût à la fois ouvert et à notre convenance, nous avons repris la route en direction de Lavaudieu, village fort séduisant, et pas seulement en raison de son église et de son cloître roman. Nous avons déjeuné rapidement dans un établissement sans prétention aucune mais qui en valait bien un autre, à côté d’une table de trois Anglais bavards, un couple d’une quarantaine d’années et une vieille dame dont le parler et le profil me faisaient penser à la comédienne Maggie Smith. Si l’église est en accès libre, le cloître ne peut se voir qu’en visite guidée, ce qui me fait toujours un peu frémir, et me pousse souvent à renoncer. Nous n’avons pas renoncé et nous en portâmes fort bien puisque la jeune femme qui officiait là n’a pas cru bon de déverser sur nos têtes cet humour pesant et cet esprit ludique qui est la maladie des guides de notre temps : elle faisait son métier à l’ancienne, sobrement, avec clarté et précision ; bref : un miracle comme on n’oser presque plus en espérer.

Ensuite, il ne nous restait plus qu’à rentrer ”à la maison”, en admirant les sites que le brouillard nous avait dérobés à l’aller ; non sans faire une brève halte à l’usine Leclerc que le destin avait placé sur notre route, afin d’y faire trois ou quatre emplettes, dont la plus importante était sans conteste le vin dont nous risquions de manquer tout à l’heure. C’est-à-dire, en gros : maintenant.

Huit heures et demie. – Cela se produit à chaque fois, je crois ; je n’en ai jamais parlé, pas même à Catherine : quand je me retrouve, comme maintenant, dans un endroit inconnu, et donc plus ou moins inquiétant, Philippe Bernalin resurgit. Il ne le fait pas dans la journée (c’était un garçon bien élevé et attentif) ; mais le soir, lorsque Catherine est partie se coucher (comme présentement) vraiment très tôt, à cause de ces journées de “vacances” qui ne ressemblent à rien de clairement identifiables et qui la fatiguent plus que de raison, il attend que je reste un moment seul, dans ce salon d’emprunt, vaguement hostile forcément, et il arrive. Il ne dit rien, c’est moi qui parle. À lui ? Non, pas exactement. C’est un peu difficile à expliquer : disons que je parle tout seul, mais en sa présence. Il se tient là, immobile (un peu comme mon père quand j’écoute Aznavour, n’est-ce pas ?), je ne crois pas qu’il me juge, pas son genre (encore que : cela demanderait des développements plus subtils), mais enfin, il s’installe assez confortablement dans mon esprit dont, le reste du temps, il occupe sagement la case que je lui ai impartie, et seulement elle. Il prend ses aises, profitant de cette sorte d’insécurité insidieuse et puérile que je ressens dans chaque maison étrangère, et destinée bien sûr à le rester, puisque nous en repartirons sans retour ni regret d’ici quelques jours. Enfin, il est là. Bien sûr, il n’a jamais cessé d’être là, depuis bientôt 33 ans ; disons que, dans ces circonstances de déracinement provisoire, il est plus là. (Charlus dort comme un bienheureux sur un canapé, juste en face de moi, mais ça ne change rien : ce rappel animal du présent n’empêche nullement Philippe d’être là, ni non plus le bruit en principe rassurant de la chaudière se mettant en marche, puis s’arrêtant, ni la perspective des quelques marches d’escalier me séparant de ce lit à la fois étranger et propice.) Pourquoi donc, dans ces circonstances-là, revient-il, ce crétin mort, hein ? Il se moque ? Il cherche à m’inquiéter ? À me réveiller ? À rien de précis ? Et sait-il qu’il est là, au fond du Cantal, comme il le fut dans le Gard, en Bretagne et ailleurs ? Il ne me poursuit pas : s’il faisait ça, je pourrais encore me défendre, plus ou moins. Non, c’est autre chose : il m’accompagne, me fait un bout de chemin ; il profite de l’occasion pour voir comment je vieillis (les morts savent ce que c’est que vieillir, mieux que nous, parce qu’ils voient le phénomène de l’extérieur, ou de plus haut), et il choisit bien son moment, quand moi-même je me demande chaque matin ce que je fous là, pourquoi j’ai quitté ma maison, et donc, conséquemment, comment j’en suis arrivé là ; surtout pourquoi, par quelle indulgence du destin qui lui a été refusé, à lui. (Et je reprends un demi-verre de vin, demi parce que je suis devenu un demi-vieillard raisonnable ; et Charlus a quitté son canapé pour le paillasson, allez savoir pourquoi.) Ouvrir cet ordinateur et écrire ce qui précède était un bon réflexe : Philippe a disparu, au moins jusqu’à demain soir. De nous deux, chacun regagne sa chambre.


Mardi 9

Neuf heures du matin. – Le programme d’aujourd’hui est, au moins dans un premier temps, de franchir la frontière cantalo-aveyronnaise, afin de nous rendre à Laguiole, où Catherine tient à retrouver le même petit couteau de cuisine que celui qu’elle y a acheté là il y a vingt ans, lors d’une semaine passée à Espalion, et dont elle se sert quotidiennement depuis. Comme il s’agit d’un outil parfaitement ordinaire, la quête ne paraît pas insurmontable. Nous passerons par Chaudes-Aigues, bien que je ne sois pas persuadé qu’il y ait grand-chose à y voir. Mais enfin, c’est sur le chemin. Pour le retour, on verra. De toute façon, nous comptons profiter du temps magnifique, en radicale opposition avec celui d’hier.

Quatre heures et demie. – Nous fûmes donc assez largement infidèles, ce jour, à notre Cantal d’adoption. Notre première halte fut, comme prévu, Chaudes-Aigues. Arrêtant la voiture sur la petite place charmante dont le nom m’échappe, nous montâmes à pied jusqu’à la fontaine, dont l’eau jaillit tout entourée de ses vapeurs. L’exploit n’était pas bien grand : elle était à vingt mètres de l’auto. Nous passâmes rapidement nos doigts dessous le jet, histoire de vérifier qu’elle était en effet très chaude. Le plus impressionnant, pour l’esprit enclin aux rêvasseries stériles, est sans nul doute de se rappeler que cette eau chaude qui sort de terre est tombée en pluie il y a sept ou huit cents ans ; si bien que celle de ce matin, avant d’arroser nos doigts, était d’abord tombée sur la tête de saint Louis, à supposer que saint Louis fût dans la région le jour où creva ce nuage – et c’est peu probable : en matière d’aigues, le bon roi Louis IX était davantage porté sur les mortes que sur les chaudes. Là-dessus, nous continuâmes notre route vers Laguiole, c’est-à-dire vers l’Aveyron, anciennement nommé Rouergue.

Charmante cité que celle-là, où nous déjeunâmes d’une pièce de bœuf de l’Aubrac (moi) et d’une saucisse grillée (Catherine), avec un aligot d’accompagnement (les deux). Auparavant, nous avions investis une coutellerie, où les deux dames âgées qui tenaient boutique ne parvinrent pas à se mettre d’accord sur une question essentielle : est-ce que Charlus ressemble vraiment au cocker qu’il est censé être ou non ? Cela n’empêcha nullement Catherine de faire son emplette. Comme elle hésitait entre le petit couteau à lame en inox et le petit couteau à lame en… à lame pas-en-inox, elle prit, sur mes conseils, les deux. Plus tard, après le déjeuner et dans une autre boutique de la rue principale, nous fîmes provision de fromage local, de lentilles de Saint-Flour, de confitures. Dans une autre boutique encore, d’un modeste flacon de whisky de l’Aubrac, boisson saugrenue dont j’ignorais l’existence et à la bizarrerie de quoi je ne sus résister malgré son prix tout ce qu’il y a de prohibitif ; mais les liens sont étroits et anciens, entre le whisky et la prohibition. Et j’allais oublier le gros pain au levain, acheté à la boulangerie la plus proche à la fois du restaurant et de la voiture. Voiture dans laquelle nous remontâmes pour filer vers Saint-Urcize, c’est-à-dire pour réintégrer le Cantal.

Étonnante et belle église romane que celle de ce village, avec son chœur énorme, entouré d’un déambulatoire séparé de lui par des colonnes dont l’espacement permet de le contempler sous toutes ses faces ; chœur tout à fait disproportionné par rapport à l’embryon de nef qui se trouve devant lui et qui, plus large que profonde, ressemble à tout sauf à une nef : à un bateau lavoir, à la rigueur, et encore. Petit fait curieux : l’église recèle (et présente dans une vitrine) le calice qui a servi à donner la communion à Louis XVI, lors de la dernière messe entendue par lui, au matin du 21 janvier 1793.

L’infidélité étant question d’habitude, nous n’eûmes aucun hésitation à en faire une seconde au Cantal, dont profita la Lozère, le Gévaudan vaste, onduleux et desséché, parsemé de maisons en ruines et de vaches que ces grands espaces de silence ont probablement rendues philosophes, ou au moins plus pensives que ne l’implique leur condition bovine. À Saint-Chély-d’Apcher, jugeant qu’il ne fallait pas abuser du tourisme, nous nous laissâmes tenter par l’A 75 et regagnâmes le gîte. Il ne nous restait plus qu’à attendre l’heure idoine pour goûter le whisky de l’Aubrac.


Mercredi 10

Cinq heures et demie. – Catherine voulant à toute force revoir Conques, et moi ne sachant rien lui refuser, c’est la route que nous avons prise dès neuf heures ce matin, sous un ciel encore acceptable (il était d’une pureté parfaite au lever du jour). Acceptable, il ne l’est pas resté longtemps : nous n’avions pas fait 20 kilomètres en direction d’Aurillac qu’il s’encombrait de grosses masses anthracites que l’on devinait gorgées d’eau. Je suppose que c’est ce gris-là qu’on appelle le plomb du Cantal…

La pluie nous a cueillis à Aurillac, mais par chance elle avait cessé lorsque nous sommes arrivés à Conques, où nous avons fort mal déjeuné, comme il est presque de règle dans les cités outrancièrement touristiques. La basilique était telle qu’en elle-même : on la trouvera, sur internet, bien mieux décrite que je ne saurais le faire. Et, de toute façon, je n’en ai pas envie, car je suis bien fatigué de la suite, c’est-à-dire de ces routes à virages ininterrompus qu’il a fallu emprunter pour rejoindre, nettement plus à l’est, l’autoroute 75. Le résultat est que j’ai, ce soir, les reins en compote : mon dernier espoir d’apaisement repose dans les bouteilles de chablis dont nous avons fait l’emplette à l’Intermarché de Saint-Geniez-d’Olt. Je n’ose même pas imaginer mon calvaire si nous avions encore une voiture à boîte manuelle. Bref, journée fatigante, mais compensée en grande partie par les paysages d’une magnifique ampleur que nous avons traversés. En revanche, il nous a semblé qu’Aurillac ne valait pas un coup de cidre, ce qui est vraiment dire que je n’ai pas aimé cette ville, vu que je tiens le cidre pour une sorte de pisse d’âne vaguement fermentée. Nous y avions pourtant, il y a près de 25 ans, passé une excellente soirée ; il est vrai qu’elle s’était déroulée entièrement dans un établissement proposant les boissons les plus diverses : nous y avions rapidement sympathisé avec le patron et sa femme, et les libations s’étaient prolongées fort tard. Le lendemain matin, malgré ma jeunesse, je ne faisais pas le fiérot en remontant sur la Gold Wing (nous nous rendions chez le frère de Catherine, qui vivait alors près de Perpignan). Moralité éventuelle : Aurillac est une ville qu’il convient d’aborder bourré.


Sept heures vingt. – Ah, si, j’ai oublié une chose : peu de kilomètres avant d’arriver à Saint-Geniez, nous avons traversé un village, un parmi d’autres, et c’est seulement en lisant le panneau de sortie que je me suis aperçu qu’il s’agissait de Cruéjouls. Or, c’est ici que nous passâmes, dans ce qui ne s’appelait pas encore un gîte, le mois de juillet 1968. Nous n’y étions pas seuls, mais avec “les Garnier”, c’est-à-dire ma tante Évelyne, la sœur puinée de ma mère, son mari de l’époque (Garnier, donc ; prénommé Jean-Paul) et certains de leurs quatre enfants (je crois bien que leur aînée, Béatrice, n’était pas là, mais je ne jurerais de rien dans ce domaine, vu que toute cette marmaille n’intéressait nullement le “grand” que j’étais.

Jean-Paul et mon père, en fin de matinée, avaient pour habitude de rallier le café du village pour y prendre un “petit blanc” et, ce faisant (c’était l’excuse), acheter à l’une des trois épiceries qui existaient à l’époque (je crois qu’il n’y en a plus aucune) telle ou telle denrée dont manquaient les femmes. J’adorais les accompagner, je suppose que, à 12 ans, c’était le moment de ma journée où j’avais l’impression d’être de plein droit dans le monde des hommes. Les deux vrais hommes (ils avaient alors quelque chose comme 35 ans) étaient beaucoup moins enthousiastes de ma présence entre eux. Si je les comprends parfaitement aujourd’hui, je dois dire que j’en ai reçu un léger choc, lorsque mon père, des années plus tard, m’a avoué que Jean-Paul et lui s’enfuyaient littéralement de la maison dès que j’étais occupé ailleurs, de façon à n’avoir pas à supporter ma présence : je les chéris particulièrement pour ça.

Durant ce mois aveyronnais, il s’est produit une chose que les moins de soixante ans auront peine à imaginer, voire à tenir pour vrai. Du reste, je serais bien en peine de l’expliquer de façon lumineuse. Mais enfin, en gros, ma mère s’était fait envoyer de l’argent (sous quelle forme ? Je n’en sais rien. Un mandat probablement) depuis Châlons-sur-Marne où elle avait son compte chèque postal. Seulement, nous étions juste après les z’événements de mai et juin 1968, et la Poste pataugeait en pleine désorganisation ; ce qui fait que l’argent n’arrivait pas ; et que celui disponible s’amenuisait jusqu’à disparaître complètement. Il s’est retrouvé un jour ou deux où nous n’avons mangé que les boîtes de sardines qui se trouvaient là, et où mon père et Jean-Paul écumaient les cendriers à la recherche de mégots encore possibles. Avec le recul – j’y repensais tout à l’heure après avoir traversé Cruéjouls –, je me demande pourquoi ces deux grands et jeunes crétins ne se sont pas acheté une ou deux cartouches de gitanes, en payant par chèque. Mais peut-être bien que demander à payer des cigarettes par chèque vous aurait fait, à l’époque, passer pour un fou particulièrement dangereux.

Je me souviens de l’angoisse souriante de mes parents, lorsque le facteur s’approchait de la maison : « Bonjour ! Alors ? Rien pour nous aujourd’hui ? » Non, rien, toujours pas d’argent, lequel devait dormir dans un sac postal, au fond d’un centre de tri inconnu et encombré de lettres en souffrance : on se fabriquerait des souvenirs épiques à moins que ça, non ? Le spectre de la misère, la faim qui rôde, le retour possible de la sauvagerie primordiale…

Donc, finalement, un matin, l’argent est arrivé, sous forme d’une espèce de mandat, que mon père et Jean-Paul sont allés aussitôt convertir en monnaie d’époque, c’est-à-dire en billets de tant et de tant de francs. Puis, très vite, ils ont foncé au bistrot – qui, je suppose, ne devait pas être très éloigné de la Poste –, ils ont acheté un paquet de gauloises ou de gitanes, ont commandé deux verres de blanc et ont allumé chacun sa cigarette : quand je repense, parfois, au plaisir qui a dû être le leur à ce moment-là, j’aimerais bien redevenir ce garçon de douze ans que je fus et y être aussi, dans ce café-tabac disparu ; d’ailleurs, j’y étais peut-être.

Je n’ai pas d’autres souvenirs de ces vacances-là. Et quand, tout à l’heure, nous sommes sortis de Cruéjouls sans m’être aperçu que nous y étions entrés, eh bien ça ne m’a rien fait du tout.


Jeudi 11

Cinq heures. – Nous avons commencé la journée par le viaduc de Garabit (de Gabarit, comme s’obstine à dire Catherine, victime de l’une de ces ornières langagières dont il est toujours très difficile de se sortir), avant d’aller parcourir la Margeride en tous sens, avec ses paysages d’une étendue magnifique. Au viaduc, nous avons déjeuné (fort bien) à l’hôtel Beau Site, que je me permets de recommander.

– Je crains, hier, dans ce journal, de m’être montré fort injuste avec Aurillac, ville qui, d’après le guide (le livre, pas Pierre…), vaut mieux que le peu que nous en avons vu. Tant pis : nous irons réparer nos torts une autre fois. Il est vrai que, a priori, je suis fort mal disposé envers une cité qui s’enorgueillit d’être la capitale mondiale du théâtre de rue, cette pure abomination moderneuse. Pascale et Pierre nous disaient d’ailleurs, à ce propos, que beaucoup d’habitants d’Aurillac prenaient leurs vacances au moment de ce damné festival, pour ne pas avoir à subir le bruit et la vision de ces hordes de clodos festifs, qui se jettent sur leur paisible ville telles des légions de rats, guidés jusqu’ici par un joueur de flûte démoniaque. Bref, si jamais nous revenons donner sa seconde chance à Aurillac, ce sera évidemment “hors festival”, ne tenant pas particulièrement à ce que Charlus revienne en Normandie infesté de puces, aussi équitables et citoyennes fussent-elles (de Coulanges, bien entendu).

– Chose assez curieuse, que je n’ai pas encore notée : au moins la moitié des routes que nous empruntons dans la région, depuis dimanche, sont cataloguées par le GPS comme “route sans nom”, alors que, des noms (c'est-à-dire des numéros), elles ont bel et bien. Comme nous n’avons jamais été confrontés à ce phénomène ailleurs qu’ici, nous nous perdons en conjectures. Et, en outre, nous nous perdons tout court, en des voies étroites et ravineuses, sur lesquelles nous aurions du mal à croiser une moto un peu large ; heureusement, on n’y croise personne, en tout cas en cette saison-ci.

– En rentrant à la maison, il me va falloir lire deux Henri, Pourrat et Bosco, dont je ne connais rien de plus que le  nom : c’est le tribut que je dois payer à l’Auvergne. En attendant l’arrivée des volumes, j’ai prévu de relire l’admirable Département de la Lozère de Renaud Camus, puisque aussi bien nous y avons fait plusieurs incursion durant ce séjour.

Voilà.

Huit heures. – Mais qu’est-ce qui m’a pris d’associer l’italo-provençal Bosco à l’Auvergne ? En réalité, je le sais : c’est la faute de Pascale. Aussitôt après que je l’eus interrogée sur Pourrat, elle m’a dit le plaisir qu’elle avait eu à lire Bosco. Du coup, ces deux Henri se sont amalgamés dans mon esprit, comme purée et fromage dans un aligot. Pour la peine, je m’astreindrai tout de même à lire l’Henri de l’extrême sud : ça m’apprendra à écrire n’importe quoi. Et puis, après tout, il est peut-être aussi merveilleux que Pascale le dit ? De toute façon, et ce n’est pas Michel Desgranges qui me contredira, il faut aller lire ces écrivains “disparus”, pas tout à fait disparus (sinon on ne connaîtrait même pas leur nom ; et il y en a sûrement), c’est un coup de chapeau qu’on leur doit, même s’il est destiné à demeurer sans lendemain. Pendant deux ou trois heures, on les a réveillées, ces barbes comblées d’honneur de leur vivant (pas toutes, pas toutes…), leurs phrases ont repris une vague jeunesse, avant de retourner à l’oubli, souvent : les écrivains oubliés ont quelque chose du zombie, j’ai le regret de le dire, mais je continuerai à y aller voir. Leur squelette ne m’impressionne pas, ni leur visage, autrefois rougeoyant de santé (Goncourt, Légion d’honneur, Académie, etc.) et aujourd’hui blafard, décharné, lambeaux de chair pendant, et cette démarche titubante et saccadée de l’écrivain que personne ne lit plus, dont il est parfois difficile de trouver les livres, souvent même. Je suis à peu près sûr d’une chose : durant les quelques années qui me restent, je passerai plus de temps avec ces pauvres morts qu’avec ces terrifiants vivants d’aujourd’hui, qui écrivent des livres dont la vacuité et la révérence obligée à tout ce qu’on nous impose, en cette ère de soviétisation du réel, me congèlent tout debout. Je ne lirai plus vos livres ; je ne sais pas pourquoi je dis “plus” puisque je ne vous ai jamais vraiment lus, mes drôles couchés. Je continuerai à exhumer ces morts dont seul le nom m’est connu : c’est le moins que je leur dois.


Vendredi 12

Quatre heures. – Pascal et Pierre sont arrivés au gîte à neuf heures sonnantes, ainsi qu’il était convenu ; la journée promettait donc d’être conforme en tous points à ce qu’on désirait qu’elle fût ; or, tel n’a pas été le cas. La surprise nous attendait quelques kilomètres après le village de Dienne, entre Murat et Salers : soudain, nous trouvâmes l’étroite route barrée, interdite à toute circulation, avec, en deçà des barrières métalliques, une Hollandaise perplexe ; je ne parle pas ici d’une vache de cette race, mais bien d’une personne humaine de sexe féminin, dont la plaque minéralogique de sa voiture était indubitablement néerlandaise. Elle était d’avis de contourner la barrière – ce qui était en effet techniquement réalisable – pour aller voir plus loin ce qu’il en était. Elle semblait encline à croire à une simple plaisanterie d'un genre typiquement français. Plus prudents, nous rebroussâmes chemin pour aller questionner les deux ouvriers qui œuvraient un kilomètre plus bas. Ils nous confirmèrent qu’effectivement, en raison de travaux qui ne furent pas précisés, la route de Salers était coupée ; ce que ne signalait aucun panneau routier. Nous sentîmes alors, chez l’ami Pierre s’ouvrir une sorte de faille métaphysique terrible, une béance spirituelle, face à un tel manquement aux usages de la DDE : il devenait évident, à mesure que passaient les minutes, que jamais plus rien, pour lui, ne serait tout à fait comme avant. C’était d’autant plus compréhensible qu’à ce moment-là, vis-à-vis de nous autres, il portait sur ses seules épaules la réputation et l’honneur d’un département entier : on vacillerait à moins.

Nous aurions été dans une région de plaine aimablement vallonnée, l’affaire n’aurait pas eu grande conséquence : nous aurions fait un léger détour de quelques kilomètres pour aller nous raccorder à la route voisine. Mais le Cantalien est l’homme d’une seule route, et si d’aventure on la lui coupe, il ne peut rejoindre sa destination qu’au prix de détours monstrueux, carrément ulysséens. C’est ce qui nous a conduits, la mort dans l’âme mais le regard fier, à renoncer à Salers. À la place, nous eûmes droit au village de Fortuniès et sa délicieuse petite église romane, plantée à la pointe d’un éperon dominant vallées et montagnes, et, donc, régnant sur un paysage presque trop vaste pour l’homme. Ensuite, nous avons sagement rejoint Saint-Flour pour un déjeuner qui ne fut pas des plus mauvais. Même si la route barrée nous restait un peu en travers de la gorge. Avant de nous séparer, je dus dédicacer à nos commensaux En territoire ennemi ainsi que Le Chef-d’œuvre de Michel Houellebecq, ce que je fis avec le sérieux d’un véritable écrivain, rôle de composition s’il en fut.

Pour clore ce chapitre haut-auvergnat, il nous reste à faire nos bagages, à finir le chablis qui est dans la porte du frigo, puis à dormir en attendant le départ de demain matin pour notre coutumière Normandie. En dehors de l’inaccessible, disons même : chimérique, Salers, mon seul regret est de n’avoir pu trouver le moyen, durant ces six jours, de rencontrer Marco Polo. Qui, pourtant, ne vit pas à Salers.

(Petit rajout fait à la demande de Catherine, qui craint d’oublier ce capitalissime détail : si jamais Pascale et Pierre viennent un jour nous voir au Plessis, penser à leur préparer du chou farci.)

Cinq heures et demie. – Ayant commencé de lire le remarquable ouvrage que Pierre a consacré aux Christs romans d’Auvergne, je tombe, page 25, sur une photo représentant le Christ de Chérier, lequel ressemble de façon étonnante à Robert Mitchum ; et plus je le regarde, plus cette ressemblance m’apparaît frappante. Je me demande si l’auteur s’en est lui aussi avisé. Évidemment, si c’est le cas, je comprends qu’il n’en ait pas fait mention : le rapprochement aurait risqué d’entacher un peu le sérieux de son travail, remarquable (d’après mes faibles capacités de jugement en ce domaine) et passionnant.


Samedi 13

Cinq heures. –Partis de Talizat peu avant dix heures, nous sommes arrivés à la maison il y a une demi-heure, après un trajet effectué sous un ciel estival, durant lequel – je parle du trajet –, aucun incident n'a été à déplorer : inutile donc de s'étendre. Il me restera, demain, à incorporer dans ce journal tout ce qui fut écrit là-bas au cours de la semaine écoulée.


Dimanche 14

Onze heures du matin. – Depuis déjà quelques semaines, Catherine trouvait que Ninon mettait bien du temps à pondre son premier œuf ; et elle escomptait fermement en recueillir au moins un ou deux à notre retour du Cantal : espoir déçu dès hier soir. Mais, ce matin, nettoyant le poulailler, c'est quinze œufs qu'elle a découverts… soigneusement rangés dans un profond trou de la haie. Il va donc falloir enfermer cette idiote (je parle du volatile…) durant trois ou quatre jours, le temps qu'elle change ses habitudes de ponte.

– Autre chose, qui nous amène jusqu'aux frontières de l'étrange. Durant une semaine, notre temple gastronomique reposa essentiellement sur trois piliers : fromages, vins et cochonnailles. Bilan ce matin, sur la balance : cinq cents grammes en moins pour Catherine et un kilo pour moi. Désormais, quand on voudra affiner notre silhouette, on saura quoi faire : s'offrir entre une et quatre semaines en Auvergne, selon la quantité de kilos à perdre.


Lundi 15

Onze heures et demie du matin. –Comme je me l'étais promis il y a quelques jours, j'ai relu Le Département de la Lozère ; je le qualifiais il y a quelques jours, de mémoire, d'admirable : il l'est, peut-être encore davantage que dans le souvenir que j'en gardais. Une lecture un peu distraite pourrait faire croire à un livre écrit au fil de la plume et des impressions successives du voyage qui l'a suscité ; il n'en est rien : c'est au contraire un livre rigoureusement et très subtilement construit, étagé, sculpté même, pourrait-on dire. Et c'est cette construction même, et sa rigueur, et la subtilité de ses correspondances, qui fait que le lecteur a la sensation certaine de s'y perdre ; de s'y perdre délicieusement, de s'y perdre doublement aussi : dans les méandres géographiques des vallées et le dénuement des monts, mais tout autant dans les entrelacs du temps historique. Étant parvenu au bout du volume, et à celui des gorges du Tarn, je ne voulais pas quitter Renaud Camus aussi abruptement, dans un cas comme dans l'autre, et j'ai relu aussitôt la Vie du chien Horla. La choix, par hasard, fut heureux, puisque, au sein de ce second livre, il est donné au lecteur de retourner en Lozère, mais vue cette fois d'un point de vue canin, si j'ose dire, dans la mesure où Horla et son demi-frère Hapax faisait partie de ce périple entre mont Lozère et mont Mouchet, d'Aubrac à Margeride. Mais, dans le premier livre, ils se faisaient si discrets à l'arrière du véhicule que le lecteur ne pouvait même deviner leur présence ; tandis qu'ils occupent dans celui-ci toute la place. Il y avait assez longtemps – hors les volumes successifs du Journal – que je ne m'étais pas offert ce plaisir d'une excursion en Camusie intérieure : je ne regrette pas celle-ci.

Cinq heures. – Finalement, j'ai transformé en billet de blog les quelques considérations qui précèdent : je les maintiens tout de même où elles sont. Du reste, je n'en ai pas fini avec Camus, puisque me voilà plongé dans son Syntaxe ou l'autre dans la langue, et que j'ai également tiré de leur sommeil ses Notes sur les manières du temps. Mais la série va rapidement s'interrompre, puisque je devrais recevoir demain (ou après-demain, les courriers étant de plus en plus lents à livrer leurs colis) trois livres, l'un de Pourrat, l'autre de Bosco et le troisième d'un Russe mort dont je n'avais jamais entendu parlé, un contemporain de Tchékhov, en gros : Fiodor Sologoub.


Mardi 16

Neuf heures du matin. – Voilà plus de quarante-huit heures que nous sommes rentrés d'Auvergne, j'ai, depuis, publié deux billets sur le blog (d'un intérêt sans doute discutable, certes, mais Dieu sait que, d'ordinaire, ce n'est nullement un obstacle)… et aucun commentaire à “valider”. Je m'en étonne plus que je ne m'en inquiète, faut-il le dire ? Ce qui n'est pas difficile, puisque en réalité je ne m'en inquiète nullement. Mais, tout de même, c'est un peu étrange. Ou, au moins, très inhabituel.

Onze heures. – Avant de venir pleurnicher ici (Bouh ! plus personne qui m'ai-meu !), j'eusse été mieux inspiré d'aller voir un peu ce qui se tramait à la rubrique “commentaires en attente de modération” : ils étaient une bonne douzaine à m'y attendre sagement ; mais, par un de ces mystères de l'internétique, plus aucun ne parvenait jusqu'à ma boitamel…

Cinq heures. – En revanche, viennent d'arriver les trois livres commandés dimanche et dont il est question un peu plus haut. Je crois bien que je vais commencé par Gaspard des montagnes.  D'abord parce qu'Auvergne oblige, après la semaine y passée, et ensuite parce que, sortant à peine de Renaud Camus, je ne ferai que sauter d'un Auvergnat à l'autre.


Mercredi 17

Dix heures du matin. – M'est venue tout à l'heure l'idée, sous la douche (on ne dira jamais assez ce que les Muses doivent à la douche), d'appeler le journal de ce mois La Route de Salers ;  avec, pour Pascal et Pierre une petite dédicace non dénuée de gentillette malice, comme il se doit.

Sinon, j'ai commencé à lire Gaspard des montagnes, mais ne m'y suis pas assez avancé pour en dire quoi que ce soit – sans même parler d'en dire des choses intelligentes. En tout cas, se retrouver en Auvergne (mais en Basse…) et au XIXe siècle n'est point chose déplaisante.

Onze heures et demie. – Et un petit chapitre “poule”, pour tenter d'intéresser M. Arié à ce pauvre journal. Ninon est une obstinée. On se souvient que, à notre retour d'Auvergne, nous avions découvert une quinzaine d'œufs soigneusement entassés sous la haie et non dans l'un des deux nichoirs abrités, aimablement mis à la disposition de ces dames (et dont les précédentes faisaient bel et bien usage). Pour tenter de forcer le destin, il fut donc décidé d'enfermer la récalcitrante durant quelques jours, afin de la contraindre, faute d'autres places, à pondre là où il était prévu qu'elle le fît. Depuis lundi, donc, Ninon ne disposait plus que du poulailler proprement dit ainsi que de ce que nous appelons le narthex, sorte de préau grillagé et sans plancher, arrimé en avancée du poulailler. Résultat : lundi, pas d'œuf ; mardi, pas davantage : on s'acheminait vers le bras de fer humano-gallinacé ; bras de fer que les humains comprenaient avoir peu de chance de gagner, puisqu'il semblait tourner à la grève ovulatoire. Du reste, dès hier soir, il fut décidé d'accorder deux heures de liberté à la récalcitrante, juste avant la tombée de la nuit. Ce matin, notre résignation était totale, nous reculions en rase campagne, battions en retraite sur des positions préparées à l'avance, résignés à lui rendre sa complète liberté de naguère. Catherine était en train de lui aménager un “nid de repli”, précisément à l'endroit de la haie où elle avait pris ses habitudes pondeuses, lorsque j'avisai un objet blanchâtre et assez nettement ovoïde dans un coin du narthex : c'était bel et bien un œuf fraîchement expulsé, et expulsé n'importe où, au petit bonheur, à la va-comme-je-te-ponds. Ninon avait gagné : nous étions embourbés à Waterloo, elle contemplait le soleil d'Austerlitz.


Jeudi 18

Onze heures du matin. – Je lis sur Ternette que Renaud Camus va s'associer au SIEL, le micro-parti (le particule ?) présidé par Karim Ouchikh, pour former une liste en vue des prochaines élections européennes, qui auront lieu je ne sais quand, mais sans doute assez prochainement (je m'en moque absolument, d'où mon ignorance). Fort bien, c'est tout à fait leur droit, bien entendu. Mais outre que je vois mal comment serait pratiquement possible la “remigration” qui est au cœur de leur futur programme (si j'ai bien compris), la plupart des gens dont ils souhaitent se débarrasser (et moi tout comme eux) étant “français”, outre ce léger problème, donc, il me semble que prôner cette remigration quand on s'appelle Karim Ouchikh pourrait prêter le flan à une certaine ironie de la part de leurs opposants, c'est-à-dire d'à peu près tout le monde dans l'arène politique. Enfin, on verra.

– Sinon, Henri Pourrat. C'est sûrement très bien, Pourrat, je n'ai personnellement rien à lui reprocher, après avoir lu les deux tiers du premier acte de sa tétralogie Gaspard des montagnes ; vraiment rien. Ce n'est tout de même pas sa faute si je suis, depuis toujours ou presque, fermé au genre “conte-à-la-veillée” avec cette atmosphère de merveilleux, de forêts profondes, de jeteux d'sorts, etc., qui va immanquablement avec. Tout cela a beau être très bellement écrit, les récits peuvent s'enchaîner et s'emboîter aussi impeccablement qu'ils le veulent, rien à faire : je reste extérieur, fermé à double loquet, froid et fuyant comme poisson des mers australes. J'irai jusqu'au bout de ces Enfances de Gaspard, mais je doute beaucoup si la suite de l'épais volume recevra un jour ma visite. C'est d'ailleurs curieux, ce blocage contesque que je fais, dans la mesure où les historiens m'intéressent beaucoup, eux, lorsqu'ils parlent des mœurs paysannes de ces époques enfuies (Eugen Weber, par exemple, mais d'autres avec lui), décrivent leurs modes d'existence (de survie serait plus juste), mettent en lumières leur culture et leurs croyances, dégagent les modalités de leur disparition, etc. Mais quant à entrer de plein pied dans leur vie, à partager leurs veillées, leurs travaux et leurs jours, non, rien à faire, pas pour moi, no way. On verra si j'ai plus de chances avec mon autre Henri en attente – Bosco. Au moins, avec lui, on a des chances d'avoir meilleur temps. En attendant, quand j'en ai assez de l'Auvergnat, je le remise jusqu'au lendemain matin et revient aux Origines de la France contemporaine, tonton, ton Taine. Lequel Taine, en citant trois lignes extraites d'eux, m'a brusquement donné envie, tout-à-l'heure, de reprendre les mémoires de Casanova (et je m'aperçois qu'ils emplissent trois volumes de la collection Bouquins… dont je ne possède que le premier. On verra à se lancer dans les dépenses si je ne suis pas lassé du Vénitien après les 1300 premières pages…).

Trois heures. – Je ne sais pas, ou ne sais plus, qui est ce blogueur – nommons-le K., comme s'il était arpenteur chez Kafka. C'est un garçon, que je suppose assez jeune, qui se pique de mélomanie : il publie régulièrement, à propos des concerts ou opéras auxquels il assiste, des comptes rendus d'une rigoureuse platitude, tels qu'on pouvait en lire il y a trente ou quarante ans (je ne sais ce qu'il en est aujourd'hui) chez les journalistes de la presse de province quand un “événement musical” avait lieu dans la ville où sévissaient leurs compétences. Dans son dernier billet, notre K. franchit une frontière et saute à pieds joints dans le burlesque pur. Je vais noter ici quelques extraits de ce qu'il écrit, avec mon petit commentaire entre crochets et en italique (le retraité passe ses après-midi comme il le peut). Voici le début dudit billet :

« Je n'avais absolument pas prévu d'aller écouter l'opéra Bérénice à Garnier ce dimanche 14 octobre 2018. Cela doit être dit. [Pourquoi cela devait-il être dit ? Pourquoi agrémenter un début aussi anodin et dépourvu d'intérêt d'une pose aussi bravache ? On ne le saura pas.] Pas trop mon répertoire de prédilection, trop moderne, pas assez flamboyant, trop sombre, bizarre, inconnu au bataillon. [Voilà donc quelqu'un qui, tout en avouant une complète ignorance de ce qui l'attend (“inconnu au bataillon”) sait tout de même, probablement par sens divinatoire, que la chose sera trop sombre et pas assez flamboyante, bizarre et trop moderne.] Personnellement ce que j'aime à l'opéra, c'est ce qu'il y a de plus kitsch et de plus caricatural. Donnez moi du Verdi, donnez moi du Rossini, donnez moi du Mozart et je serai content au moins musicalement. [Information capitale, donc, scoop énorme, stupéfiante révélation : Mozart et Verdi, sans même parler de Rossini, sont ce qui se peut trouver, en fait de musique, “de plus kitsch et de plus caricatural” : avouons que ça valait la peine de lire jusqu'ici.] Mais Michael Jarell ? Qui est ce compositeur ? Je sais juste qu'il a à peu près l'âge de ma mère. [Détail important, là encore, et qui nous confirme la jeunesse de notre mélomane, le compositeur ayant, nous dit Wikipédia, tout juste 60 ans.] Bérénice en revanche, je connais de nom [Bel effort, mon garçon !]. Bien que je ne l'ai jamais lue [on avait compris], je sais qu'il s'agit d'une pièce de théâtre de Racine. Cela commençait un peut à égayer ma curiosité. [Car il y existe, il faut le savoir, des curiosités moroses, ou renfrognées.] »

Là-dessus, ce bon K. enchaîne sur un copieux paragraphe, où il se demande fiévreusement s'il va réussir, en ce dimanche, à se lever assez tôt pour être au Palais Garnier à 14 H. D'ailleurs – l'angoisse est là à son acmé – il n'arrive qu'à 14 H 14… heureusement, l'opéra ne commençait finalement qu'à 14 H 30 : le lecteur n'a plus un poil de sec.

Le paragraphe suivant s'ouvre par cette phrase péremptoire : « L'opéra français se caractérise souvent par la mode du parler/chanter. » C'est sans doute en raison de cette spécificité hexagonale qu'on appelle généralement cela le Sprechgesang et que ses principaux illustrateurs furent Schönberg, Berg ou encore Stockhausen, trois Français de souche comme chacun sait. K., à l'appui de sa théorie, cite évidemment Pelléas et Mélisande (dont je ne suis pas bien sûr qu'il relève du Sprechgesang, mais je ne suis pas mélomane). Je pense qu'on l'embêterait fort en lui demandant de nous en citer un second.

La suite est assez confuse. On comprend que le jeune homme s'est beaucoup ennuyé, qu'il a regretté d'être venu, qu'il s'est peut-être un peu assoupi, et que, au final, il n'était venu là que pour Barbara Hannigan, non seulement parce que sa voix est magnifique, mais aussi parce qu'elle est “charismatique”. Mais c'est lorsqu'il tente de nous expliquer en quoi consiste “l'argument” de Bérénice que K. atteint à la poésie pure sans même s'en douter. Voici (je renonce à mes petits commentaires : il en faudrait quasiment un après chaque mot) :

« Pourtant, l'argument avait tout pour plaire. Bérénice a le don de rendre les hommes fous. En effet, Titus, personnage qui semble assez important à Rome en est épris, tout comme Antiochus ( chanté par Ivan Ludlow)! Et Bérénice semble aussi aimer les deux et a du mal à se décider. Cela commence avec un beau tableau où chaque personnage occupe un tiers de la scène dans des décors somptueux. Des costumes de très belles factures, assez sombres, sauf pour Bérénice qui elle porte une nuisette rouge au début, avant que ses vêtements ne s'assombrissent peu à peu. En gros, au début Bérénice penche pour Antiochus mais il fait une petite gaffe donc elle retourne vers Titus, mais lui veut la larguer parce que sinon, la situation risque de s'envenimer à Rome, et au lieu d'assumer et de lui dire directement, il envoie comme messager le fameux Antiochus ! Allez comprendre quelque chose ! Bérénice scande à un moment ces vers totalement dingues qui résument bien la situation : Sur Titus et sur moi réglez votre conduite. Je l'aime, je le fuis ; Titus m'aime, il me quitte. Ces vers résument bien la complexité de la chose. Et bien entendu, la musique sera tout aussi paradoxale. Dans ce sens, elle a bien saisi le thème de la pièce. »

Pour finir, notre sympathique amateur de caricature verdienne et de kitsch mozartien tente d'appeler Oscar Wilde à la rescousse, mais on sent que le cœur n'y est plus, que la “totale dinguerie” de Bérénice et de ses vers l'a par trop tourneboulé. Et il en arrive à se demander, avec une angoisse que l'on finirait bien par partager, s'il n'a pas “échoué en tant que public”. On a envie de le rassurer, de lui dire que son opéra suisse contemporain était probablement de la daube en branche et qu'il a fait preuve de bonne santé en s'endormant avant le coup de gong final. Car il a l'air plutôt sympathique, ce garçon, et si j'ai donné l'impression d'être cruel avec lui, je le regrette. Après tout, il a au moins le précieux mérite de fréquenter l'Opéra au lieu du Bataclan et d'écouter de la musique véritable plutôt que du rap, ou encore la soupe tiédasse d'aéroport dont un Sarkofrance semble faire son unique consommation, et dont il gratifie ses fidèles chaque dimanche, rivalisant ainsi de médiocrité musicale avec les cantiques modernes que fait entonner le même jour l'Église catholique. Mais, évidemment, il s'agit d'une soupe rebelle quand elle n'est pas décalée, ce qui l'absout de toute critique, et encore davantage de la plus légère raillerie.


Vendredi 19

Cinq heures. – En début d'après-midi, devant descendre à Pacy pour s'y faire inoculer un vaccin chez l'infirmière, Catherine a fait un crochet par la jardinerie-animalerie, dont elle est remontée avec deux nouvelles poules, destinées à devenir les sœurs cadettes de Ninon ; une blanche et une rousse que nous avons respectivement baptisées Blanche (d'Antigny) et Otero (comme la Belle), pour rester dans la tonalité courtisanesque de notre poulailler. Pour l'instant, les deux migrantes sont toujours enfermées dans leur camp de transit, ou plutôt devrais-je dire : dans leur Aquarius, à savoir la boîte en carton qui a servi à leur transport. Elles en sortiront à la nuit, pour être déposées délicatement dans le poulailler, sur le barreau communautaire où leur aînée sera déjà endormie : le choc des civilisations aura lieu demain, au jour naissant ; un enrichissement mutuel dont nous attendons beaucoup, ainsi qu'il se doit.

– Sinon, Casanova ce matin, Taine cet après-midi. Et apéro ce soir, pour cause de messe vespérale (comprenne qui pourra).


Samedi 20

Sept heures. – Au menu de notre dîner : un pounti. J'avoue avec une certaine honte que, jusqu'à la semaine dernière, j'ignorais absolument l'existence de ce mets originaire de la Haute-Auvergne et du Rouergue (du Cantal et de l'Aveyron, en français départemental). Il s'agit d'une sorte de pâté salé/sucré qui peut se manger chaud ou froid aussi bien, et même tiède. On trouvera la ou plutôt les recettes du côté de chez Ternette : je ne vais pas transformer ce journal en livre de cuisine non plus. Toujours est-il que Catherine, elle, en avait entendu parler et était fort désireuse d'en tâter. Malheureusement, ses deux tentatives furent faites dans des restaurants tout juste passables, et ni elle ni moi ne furent pleinement convaincus ; mais nous doutant que notre médiocre plaisir tenait moins au plat lui-même qu'à ses réalisations. Nous n'étions tout de même pas bien loin de nous muer en véritables révoltés du pounti (je la prépare depuis dix à douze jours, celle-là). Et, de fait, le pounti cuisiné par Catherine aujourd'hui était tout à fait délicieux.

– Quant aux poules : entente parfaite entre les deux migrantes et la de-souche. L'une des arrivantes a même pondu dès ce matin, alors qu'elle n'est là que d'hier.  J'y reviendrai demain (pour ne pas frustrer M. Arié…) : Catherine m'attend devant le téléviseur éteint.


Dimanche 21

Onze heures du matin. – Parce que, décidément, Catherine ne parvient pas à mémoriser son nom, Otero est tout à l'heure devenue Liane (de Pougy, of course). Puisque nous voilà revenus au chapitre des poules, il me faut noter que le premier contact entre elles et Charlus a été plutôt agité. Contact d'ailleurs uniquement visuel et sonore, en raison du grillage qui sépare l'enclos du reste du jardin. Néanmoins, probablement fort effrayées par l'apparition de ce quadrupède inconnu et enthousiaste, Liane et Blanche se sont mises à caqueter comme des furieuses, ainsi que nous pouvions les entendre de la maison. Jetant un coup d'œil par la petite fenêtre latérale de la cuisine, nous découvrîmes Blanche perchée sur le narthex, ce qui n'était guère gênant. Ce qui l'était davantage, c'est que Liane, elle, avait réussi à s'envoler jusqu'au sommet de la haie nous séparant de la voisine “de droite” (Roberta), sur laquelle elle se tenait en équilibre instable, semblant se demander par quel prodige elle avait bien pu arriver là. Que faire ? Pénétrer dans l'enclos avec l'espoir de l'attraper était courir le risque qu'elle prît peur et s'envolât de nouveau, pour retomber chez la voisine : à nous le ridicule de frapper à sa porte, puis de courir partout dans son jardin pour récupérer le fucking gallinacé. Nous choisîmes donc courageusement de… wait and see. Nous fîmes bien car, alentour une demi-heure plus tard, Liane était de nouveau par terre, dans l'enclos, picorant en compagnie de ses sœurs. Ce matin, lors de la nouvelle visite que Charlus leur fit, elles n'eurent aucune réaction particulière, ni de peur ni d'autre chose.

– Sinon, tous les matins, je me délecte de la vie de Casanova, dont je viens de commander le deuxième tome (sur trois, en collection Bouquins). J'ai aussi acheté, d'un même élan, le second volume des Origines de la France contemporaine, toujours en Bouquins, mais cette fois d'occasion car, désormais, l'ouvrage de Taine est présenté en un seul gros volume au lieu de deux plus minces. Lire Casanova au saut du lit, par la nuit encore noire, est une excellente manière de commencer la journée ; une sorte de cordial revigorant. Les savantes et minutieuses analyses de M. Taine sont mieux adaptées au reste du temps. À propos de Taine, je ne crois pas avoir noté ici l'anecdote suivante. Dans son analyse des causes profondes de la Révolution, il aborde durant quelques pages le problème des immenses disparités existant au sein du clergé : grands évêques aristocratiques et multi-milliardaires d'un côté, curés de villages quasiment réduits à la mendicité d'autre part. Pour ces derniers, il cite trois exemples concrets, tous trois pris en Normandie ; et le troisième qu'il donne est le curé du Plessis-Hébert. Auquel d'ailleurs il ne donne pas son article (il écrit “à Plessis-Hébert” quand nous dirions “au”).


Jeudi 25

Dix heures du matin. – Avec la meilleure volonté du monde, je ne vois pas ce que je pourrais venir noter ici, vu la régularité parfaite de mes journées : même mes lectures restent les mêmes ! Au lever, Casanova, jusqu'aux environs de neuf heures, puis Taine le restant du jour. Avec, le mercredi après-midi, pour “couper” un peu, la rapide lecture de Valeurs actuelles sur Ternette. Rapide, elle le fut d'ailleurs un peu moins hier que les autres semaines, en raison des six ou huit pages consacrées à Houellebecq, dont je n'ai pas sauté une ligne. Houellebecq dont on annonce un nouveau livre (roman ? Oui, je suppose) pour janvier prochain ; ce qui constitue une excellente nouvelle, en ce temps qui en est si avare.

– Calme plat du côté des écritures lucratives.


Samedi 27

Onze heures du matin. – Semi-déception que ce Destin français d'Éric Zemmour. “Semi” parce que je n'en attendais pas monts et merveilles, l'ayant acheté en grande partie pour Catherine qui avait manifesté sa curiosité envers lui. Ma moitié de déception vient de ce que, justement, c'est à peine un livre : plutôt un ensemble de courtes dissertations, chronologiquement empilées et rangées dans une chemise cartonnée afin d'être soumises à l'examinateur. On pourrait aussi considéré ces copies comme les simples énoncés de travaux ultérieurs, plus approfondis. En l'état, ce n'est pas bien passionnant ; d'abord parce que quiconque s'est un peu intéressé à l'histoire n'y trouvera pas grand-chose à glaner qu'il ne sache déjà. Ensuite pour la raison qu'un tel exercice aurait nécessité un écrivain, ce que Zemmour, tout brillant journaliste qu'il puisse être, n'est pas ; ou “pas assez” : ce déficit de plume, si je puis dire, accentue encore le côté scolaire de l'exercice. Néanmoins, ce livre, ou ce plan de livre, trouvera ses amateurs et ses thuriféraires (la prophétie est sans mérite, vu le nombre d'exemplaires qu'il doit déjà avoir vendus…) ; pas auprès des gens férus d'histoire, je l'ai dit, mais plutôt chez ceux qui cherchent dans le passé des réponses aux questions présentes, sans avoir le bagage historique suffisant pour les en dégager d'eux-mêmes. À ceux-là, Zemmour “mâche le boulot”, et ce qui les réjouira est ce qui m'agace : ces allers et retours incessants entre les époques, ces multiples analogies temporelles, cousues de fil fluo afin d'être sûr qu'il n'échappe jamais au lecteur ; sans même parler de la petite “fiche pratique” qui conclut presque chaque chapitre, et qui transforme le livre en une sorte de guide ou de manuel, très facile à utiliser lors des dîners en ville ou des blablateries sur les blogs. Il n'y manque pas non plus les trois ou quatre appeaux à journalistes, garantissant les articles polémiques et les invitations de plateaux de télévision (Pétain et de Gaulle, l'islam, le féminisme…).  Enfin – c'est secondaire, mais pas tant qu'il n'y paraît –, ces presque six cents pages auraient gagnées à être mieux relues, par l'auteur comme par l'éditeur, afin d'en éliminer les petites bourdes qui font sourire. Comme, par exemple, le commissaire Javert qui, sautant à pieds joints des Misérables à la Comédie humaine, se métamorphose en commissaire Chabert, ou encore le comte de Mortcerf de Dumas qui devient Montcerf. On me dira que ce n'est rien, que ce sont là bénignes bévues. Certes ; il n'empêche qu'elles ont tendance à jeter un certain voile de discrédit sur tout le reste, le lecteur se mettant à soupçonner qu'erreurs et approximations peuvent tout aussi bien entacher les parties que sa pauvre culture pleine de trous ne lui permet pas de maîtriser. Toutes ces réserves étant faites, ce livre a probablement son utilité et même son intérêt, surtout dans ce temps où les historiens girouettes (id est : dans le vent) ont à cœur de nous vendre une France totalement diluée dans des courants de populations continuels depuis l'aube des temps, et qui n'aurait jamais pu exister sans l'indispensable apport de tous ses “migrants”, bienfaiteurs et bienfaisants. Disons que j'aurais pu, moi, me dispenser sans grande perte de le lire.


Dimanche 28

Onze heures et demie. – J'ai suspendu, contraint et forcé, la lecture des Origines de la France contemporaine, étant parvenu au bout du premier tome sans avoir encore reçu le second (qu'est-ce que tu fous, Herr Momox ?). Pour rester “dans la tonalité”, je lis le petit volume de François Furet, Penser la révolution française, livre assez dense (pour ma pauvre intelligence…) quoique disparate. Mes matinées restent consacrées à Casanova, de plus en plus séduisant – ce dernier mot étant à entendre à la fois comme adjectif et comme participe présent.

– C'est la même chose depuis quarante ans : bien que fermement opposé au changement d'heure (c'est-à-dire, en fait, à ce qu'on nomme “l'heure d'été”), je suis tout de même agacé par les rituelles pleurnicheries de ces parents déplorant les “perturbations” que cette avancée ou ce recul d'une heure sont censés infliger à leurs fragiles bouts d'chou. Je ne peux m'empêcher de penser que ces mêmes parents, dans six mois ou dans trois ans, si la fantaisie leur en vient, leur infligeront sans sourciller la déchirure d'un divorce et se donneront une parfaite conscience en qualifiant le champ de ruines qui résultera de leur lubie de famille recomposée. Ils vous expliqueront doctement que la situation nouvelle n'est nullement une source de souffrance pour les enfants, qu'elle peut même être celle d'un épanouissement inédit, pour peu que les parents se comportent en adultes aimants et responsables ; ce que, bien entendu, ils ne manquent pas de faire eux-mêmes, comme bien l'on pense. En revanche, avancer ou reculer d'une heure deux fois par an, ça, tu vois, c'est vachement grave. Hyper-traumatisant à la limite. D'ailleurs, tous les psys – qu'ils soient chiatres, chologues ou chanalystes – vous le diront : les jeunes gens qui défilent dans leurs cabinets depuis plusieurs décennies évacuent en quelques phrases légères les deux ou trois divorces de leurs géniteurs, mais butent de façon longue et misérable sur ce damné changement d'heure qui a littéralement broyé leur enfance…


Lundi 29

Quatre heures et demie. – En vue de sa publication dans trois jours, je viens de relire ce journal d'octobre : il m'a semblé assez nettement plus long que d'habitude, peut-être à cause de notre semaine auvergnate. (Ou alors, c'est qu'il est encore plus ennuyeux que d'ordinaire et que son lecteur trouve le temps long.) À part ça : rien, comme écrivait Louis XVI le 14 juillet 1789.

– Ah, si, tout de même (à propos de 14 juillet) : j'ai suspendu la lecture de Furet au moment où s'ouvrait un chapitre consacré à Tocqueville, que je n'ai toujours pas lu, bien que je promette de le faire depuis des années. Il m'a semblé que c'était l'occasion où jamais de m'y mettre (plutôt que de lire un texte sur lui), et j'ai gaillardement commencé L'Ancien Régime et la Révolution. Première constatation qui saute aux yeux : Alexis de Tocqueville écrit en un français beaucoup plus élégant et clair que François Furet – pais à leurs âmes à tous les deux.


Mercredi 31

Dix heures et demie du matin. – Reçu hier – enfin… – le second tome des Origines de la France contemporaine ; je vais tout de même en finir avec Tocqueville avant de m'y remettre. Désirant rester dans cette période, j'avais également envisagé d'acheter les Réflexions sur la révolution en France d'Edmund Burke, ainsi que les Voyages en France d'Arthur Young (sans même parler de l'Histoire du déclin et de la chute de l'empire romain, de Gibbon, qui n'a évidemment rien à voir avec l'époque ; encore qu'il faudrait y regarder de plus près). Mais comme la source des  écrits lucratifs semble bien, cette fois, être pour de bon tarie, il m'a paru plus sage de surseoir à ces achats ; d'autant que, avec Taine et Casanova, j'ai largement de quoi m'occuper ; sans compter Bosco et Sologoub qui commencent à s'impatienter sur leur petit guéridon d'attente. Bref, on verra cela en novembre, si la pluie d'or se remet à tomber sur nos têtes.

Trois heures et demie. – C'est ce qui s'appelle : avoir le cul creux ou le nez bordé de nouilles. Ce matin, voyant le temps ensoleillé, je me suis résolu à passer un coup de tondeuse dans le jardin, dès que l'herbe aurait un tant soit peu séché. Lorsque j'ai sorti l'engin de son abri (je parle de la tondeuse…), le ciel était devenu menaçant, voire un peu ironique à mon endroit. J'ai terminé les cinquante derniers mètres carrés sous une pluie qui n'était pas encore battante mais paraissait résolue à le devenir. Mais enfin, je l'ai eue au sprint. Il y a comme ça, dans l'existence, de petits plaisirs qui ne coûtent rien et enchantent pourtant la fin de l'après-midi.