jeudi 28 juillet 2016

Juin 2016










LES BIENFAITS DU KÄRCHER









Mercredi 1er juin

Sept heures et demie. – En me livrant, cet après-midi, à une première lecture de mon journal de mai, je me suis aperçu que, à quelques jours d'intervalle, je disais une chose et son contraire, à propos de la situation temporaire que nous crée l'invalidité (également temporaire) de Catherine. Mais c'est que, en effet, je ressens, et elle aussi, d'un jour sur l'autre ou presque, tout et son contraire ; c'est selon l'humeur, le temps qu'il fait, les accès de douleur (pour elle), etc. Ce qui est remarquable, c'est que nos humeurs conjointes ne changent jamais au cours de la journée, laquelle est comme une sonate ou une symphonie : la tonale (ou dominante ? Putain, je ne saurai donc jamais…) vaut jusqu'au soir.

– J'ai brusquement abandonné, hier, mes romanciers anglais (provisoirement sans doute) pour relire quelques centaines de pages de Revel, je ne sais trop pourquoi. et c'est lui qui m'a donné l'envie de retenter Montaigne que, depuis trente ans au moins que j'essaie (!), j'abandonne toujours au bout d'une centaine de pages. Comme je ne parvenais pas à me décider entre du Montaigne “pur et dur” (La Pléiade) et la version que j'ai en français “modernisé”, j'ai sorti les deux et décidé de lire chaque chapitre deux fois. J'ai d'abord opté pour l'ordre chronologique : Montaigne en premier, ensuite son “traducteur” pour vérifier que j'avais bien compris l'original. Mais, trois chapitres plus loin, je me demande si je ne devrais pas faire l'inverse : prendre d'abord connaissance du contenu, puis aller me colleter au texte. Comme diraient les Québécois : je ne suis pas sorti du bois.

(Et pendant que je me posais ces questions, je m'amusais à imaginer les cris de pucelles effarouchées que pousseraient les In-nocents (du moins les plus snobs d'entre eux), s'ils apprenaient que je puis seulement envisager de lire Montaigne en français moderne… Ils y trouveraient au moins la confirmation de ce qu'ils pensent de moi : rien que pour leur donner cette satisfaction innocente, je devrais peut-être répandre en ces parages le bruit de ma forfaiture.)


Jeudi 2 juin

Huit heures moins le quart. – Conversation “mortuaire” ce soir, durant l'heure de notre mini-apéro, en ce moment quotidien. L'accroche en était le “bilan de carrière” que je viens de recevoir, selon lequel, s'il est juste, Catherine touchera, après ma mort, une pension dite “de reversion” d'à peine neuf cents euros. Après m'avoir dit qu'elle comptait fermement mourir avant moi (ce qui n'est guère réaliste), nous avons tout de même examiné ce que sera sa situation après ma “disparition” (je n'aurai pas disparu : je serai simplement mort). Elle a commencé par me dire qu'elle ne pourrait pas garder la maison, avec les frais que cela entraîne (impôts divers, entretien, etc.) Je lui ai fait observer que, cette maison, elle aurait tout le loisir de la vendre, puis de se louer un appartement “en ville”, et qu'elle pourrait ensuite dilapider tranquillement son capital durant les années qui lui resteraient (mais combien d'années lui resteront après moi ? Eh…). Elle en a convenu, et a semblé, soudain, considérer cette hypothèse comme probable, ou au moins envisageable.

Là-dessus, elle a tenté une échappatoire, disant que le mieux serait encore que l'on meure ensemble, et au jour où on l'aurait décidé. Je lui ai répondu que j'étais d'accord avec ça, que je trouvais même cette solution idéale, mais qu'elle présentait quelques difficultés d'exécution, vu le degré d'obscurantisme du monde dans lequel nous vivons. Là-dessus, nous nous sommes mis à parler d'autre chose, puis à aller préparer le dîner, et il ne fut plus question de rien. Mais j'ai au moins, je crois, instillé dans l'esprit de Catherine, que, de l'argent qui va nous arriver, il faut en garder la majeure partie pour les années pénibles qu'elle aura à vivre quand je n'y serai plus. (Pénibles surtout par manque de moyens : pas du fait de mon absence…)

– À part ça, je n'ai guère quitté Revel depuis ce matin ; j'y reviendrai.


Vendredi 3 juin

Huit heures. –  J'ai passé ma journée à caresser la vague idée d'un billet de blog, à propos de la tromperie que nous infligent assez constamment nos sens, en partant du sens auditif, qui nous pousse parfois à accepter, dans telle ou telle chanson, une écoute parfaitement erronée. Mon idée était basée sur deux exemples, l'un me concernant, et l'autre ayant pour “héros” mon père. Je voulais articuler cela avec la cécité et l'aveuglement des communistes (et des socialistes) concernant l'un des deux totalitarismes les plus terrifiants que l'homme ait engendrés, et tous deux à notre époque, à savoir ces “miroirs jumeaux” que sont le communisme et le national-socialisme (par ordre d'entrée en scène). C'est l'articulation entre mes deux “thèmes” qui m'a fait reculer. Mais je crois que j'essaierai d'y revenir demain.

– Je continue à relire Revel, ce qui n'est pas étranger à ce que je viens de dire.


Samedi 4 juin

Sept heures et quart. – Catherine et moi venons de franchir un pas décisif vers le retour à la vie normale, en supprimant l'apéritif vespéral que, sous prétexte de nous soutenir le moral, nous prenions tous les soirs depuis son opération. Il n'était jamais excessif, mais enfin il devenait une habitude dont, depuis quelques jours, je me disais silencieusement qu'il serait bon que je m'en défisse. Comme Catherine, ce matin, a annoncé son intention de s'en passer, j'ai sauté sur l'occasion.

– Programme de la journée : tonte et Revel. Et aussi le billet de blog que j'évoquais hier soir.


Dimanche 5 juin

Sept heures et demie. – Je me suis enfin débarrassé, ce matin, des six mille signes que je traînais après moi comme une queue d'âne depuis jeudi et qui concernaient l'os de seiche de Monaco – Charlène de son prénom, princesse d'importation et de carnaval. J'ai ensuite pu me consacrer de nouveau à la Fin du siècle des ombres, chroniques de Revel datant des années 1981 à 1999, lecture tout à la fois passionnante (en raison du style de l'auteur et de l'acuité de son regard sur les questions qu'il aborde) et déprimante (dès que l'on s'aperçoit que les problèmes et blocages qu'il pointe du doigt n'ont généralement fait que s'aggraver depuis lors). Vers la fin de la journée, en raison d'un compte rendu élogieux de Revel, justement, j'ai repris les Mémoires d'Andréï Sakharov, que j'avais tenté de lire il y a quelques années et abandonnés au bout de deux cents pages, les trouvant fort ennuyeux ; j'aurai peut-être plus de chance cette fois-ci, ou eux avec moi.

(Je m'aperçoit que, si l'on suit Revel, pour admettre avec lui que le XXe siècle a en effet été celui des ombres, l'actuel semble parti pour être celui des ténèbres ; aussi amusant à vivre que, dans un genre différent, a pu l'être le XIVe par exemple. La différence est que l'envahisseur ne vient plus d'Angleterre ; quant à la grande peste, nul ne peut dire quelle forme exacte elle s'apprête sans doute à prendre. Mais enfin, si l'on poursuit le parallèle entre les deux époques, il nous reste environ 20 ans vivables : c'est bien plus qu'il ne m'en faut, et les suivants se démerderont comme ils le pourront, avec l'immense gabegie que nous leur aurons laissée. Et puis, soyons optimistes quelques secondes, peut-être le cauchemar dans lequel ils vont plonger combattra-t-il efficacement le formidable abaissement moral et culturel qu'ils nous devront également.)


Mardi 7 juin

Sept heures et demie. – Les journées se suivent et se ressemblent, ce qui, malheureusement, n'est guère à porter à leur crédit. Mais enfin, on se dit que, d'ici une semaine, Catherine ayant retrouvé l'usage (au moins partiel) de ses deux mains, nous ferons un grand pas vers une certaine normalité retrouvée. Hier, en toute fin d'après-midi (c'est-à-dire à l'heure du repas de Bergotte), me trouvant une mine anormalement morose, et il est vrai que je l'étais en effet, mais sans cause précisément identifiable, Catherine m'a littéralement intimé l'ordre de me servir un verre de quelque chose ; et, bien entendu, de lui en offrir un du même élan ; ordre auquel je me suis empressé d'obéir, comme on imagine.

– Comme je n'ai guère l'envie, ni le courage, de lectures “sérieuses” – j'avais ressorti tour à tour les Essais de Montaigne et les Mémoires de Sakharov, que je me suis empressé d'abandonner au bout de trente ou quarante pages –, j'ai repris très paresseusement Un festin de paroles, le livre “gastronomique” de Jean-François Revel ; et, ma foi, je m'en trouve fort bien car c'est une lecture délicieuse – ce qui est bien le moins. Je me demande si, après ça, je ne vais pas relire, tout aussi paresseusement, Le Voleur dans la maison vide, joli titre de ses mémoires.

– La semaine prochaine s'annonce cependant assez pénible, puisque nous allons voir, dès lundi matin, débarquer le peintre – celui qui nous avait remis à neuf les plafonds il y a quelques mois –, cette fois pour refaire tout l'extérieur de la Case. J'espère au moins que je pourrai continuer à avoir accès à mon bureau ; sinon, je serai obligé d'écrire mes articles FD sur l'ordinateur portatif de Catherine, ce qui ne m'enchante guère. (Il faudra au moins que je pense, si la chose est possible, à brancher mon clavier “non portatif” sur son engin.)


Jeudi 9 juin

Huit heures moins le quart. – La pitié, et même la douleur, que l'on éprouve face à la souffrance animale (qui nous valent les moqueries de ceux qui ne les ressentent pas) dépendent de deux critères, liés l'un à l'autre, que l'on aimerait mieux oublier, si c'était possible. L'un est la proximité de l'animal avec nous, l'autre (beaucoup plus agissant) est la taille de l'animal. En fonction de ces deux critères simples, et à mon avis irréfutables, chacun devrait se demander comment il considère les animaux, si tant est que l'on puisse englober tous les êtres vivants sous ce vocable unique : les animaux.

1) La proximité, c'est-à-dire la ressemblance, la parenté. Qui ne versera une petite larme, en voyant un chimpanzé tomber sus les balles de quelque chasseur, alors qu'il ne bronchera pas devant un lapin subissant le même sort ? Et qui ne se sentira un pincement au cœur devant la mort de n'importe quel mammifère, quand il restera de marbre face à l'embrochement d'un thon ?

2) La taille, qui est l'élément essentiel. Il y a une demi-heure, sur la paroi extérieure de mon verre se trouvait un petit point noir, dont mon œil humain ne distinguait rien. Mais je savais qu'il s'agissait d'un être vivant, une sorte de ciron, comme disaient nos ancêtres du XVIIe siècle, pour désigner
 la plus petite chose vivante que leur œil pouvait discerner. Attrapant mon verre, pour une gorgée distraite, j'ai évidemment pulvérisé l'existence de cet animalcule. En ai-je éprouvé quoi que ce soit ? Non. Rien du tout. Par sa taille à peine perceptible, cette petite chose vivante et sans nom n'avait aucune existence à mes yeux, en tout cas pas assez pour que je prenne la peine de penser à elle avant de l'anéantir.

On peut du coup se poser la question, nous autres qui pleurons la mort d'un hérisson sur la route ou d'une mésange charbonnière sous les griffes du chat :


Vendredi 10 juin

Sept heures et demie. –Comme chaque année, quand le temps le permet, ce qu'il fait depuis trois ou quatre jours, nous nous disons, Catherine et moi, entre six et sept heures du soir, lorsque nous prenons un verre, sur ce que j'appelle la terrasse et elle la galerie (en ce moment, vodka-orange pour moi et bloody mary pour elle), que la vie nous a vraiment favorisés en nous dirigeant vers la campagne, et que pour rien au monde, même dans la plus luxueuse des demeures, nous ne pourrions plus vivre en ville – ou alors une toute petite, mais certainement pas dans ces cloaques “multiculturels” et surtout bruyants (peut-être ceci parce que cela) que sont devenus Paris ou Lyon (je ne parle même pas de Marseille, cloaca maxima) et, j'en ai peur, de plus en plus de villes de moindre importance. Les villages peuvent encore donner l'illusion que l'on vit en France, que le silence et le savoir-vivre restent possibles. Mais c'est évidemment une illusion fort temporaire ; on en est réduit à espérer qu'elle durera aussi longtemps que nous.

– J'ai bien vu, en ouvrant ce journal, ce soir, que j'avais interrompu mon entrée d'hier sur un “deux points” appelant autre chose. Mais quoi ? Je ne sais plus ; il faudrait que je reprenne la totalité de l'entrée. Au début du mois de juillet, quand je relirai vraiment tout le fatras de ce mois-ci, je tenterai de renouer le fil : on verra si j'y parviens. Si c'est le cas, je tâcherai de le signaler, par des parenthèses, des italiques, ou je ne sais quoi. [1er juillet : eh bien non, je n'ai pas retrouvé la question que l'on aurait dû se poser…]

– Catherine porte de moins en moins son attelle, on a l'impression de foncer comme des chiens fous vers le bout du tunnel.


Samedi 11 juin

Huit heures. – Nous venions, en terrasse, d'achever notre premier verre, lorsque le téléphone a sonné dans le salon : ça ne pouvait être qu'une pub ; c'était André. J'ai parlé le mois dernier (s'y reporter), sinon de lui, du moins autour de lui, puisque j'ai participé à ce roman à multiples mains que Béa, sa femme, voulait lui offrir pour ses 60 ans. L'offrande fut faite, le week-end dernier si je ne m'abuse, et André appelait, officiellement pour me remercier de la part modeste que j'y avais prise, en réalité, supposé-je, pour parler un moment avec moi. Parler avec André me ravit et m'apaise depuis près de 40 ans. Si je disposais, ce soir, d'un peu plus de temps, je reviendrais volontiers sur ces soirées du mardi, que nous passions dans son petit appartement de la rue du Sommerard, quartier de la Mutualité, en 1978 et 1979, Philippe Bernalin, lui et moi ; il faudra bien que je j'y vienne un jour, d'ailleurs. Des quelques amis que je me suis faits à cette période du CFJ ou un peu avant, il est finalement le seul avec qui le contact ne s'est jamais rompu. Celui avec Philippe s'est brisé par la force des choses et du cancer en 1985, celui avec les autres (Jef, Luc, Denis, Carlos…) s'est plutôt effiloché lorsque les prémices de la vieillesse ont commencé à devenir impérieux et visibles, il y a dix ou quinze ans, en gros. Mais avec André (et Béa), le bonheur de se retrouver, moins souvent que dans notre jeunesse bien sûr, il faut tenir compte des pesanteurs propres à chacun, ce plaisir est resté intact. Je me demande même si, en changeant peu à peu de nature, il ne s'est pas renforcé. Nous avons en tout cas passé un cap que les autres, ceux que j'ai évoqués, n'ont pas franchi, ni moi avec eux. Il va de soi, maintenant, qu'André et moi resterons indissolublement liés jusqu'à la mort de l'un de nous, c'est-à-dire en principe de la mienne : j'ai cette certitude, absolument injustifiable, que les pères de famille, et surtout ceux d'une famille heureuse, disposent d'une espèce de garantie de longévité relative, dont les existences stériles comme la mienne ne peuvent en aucun cas bénéficier – et je trouve cela assez normal, finalement. Au moins pour une raison pratique : si, demain (façon de parler), Béa ou André, ou les deux, deviennent de pitoyables légumes alzheimerizés, il se trouvera forcément au moins un ou deux de leurs enfants pour leur épargner l'enfer, je veux dire : la maison de retraite – en tout cas, je le leur souhaite vivement. Or, il se trouve que j'ai deux hantises dans l'existence : la cécité et la maison de retraite ; pour éviter l'une ou l'autre, et si possible les deux, je suis tout prêt à mourir dans les quelques années qui viennent, à condition de le faire ici, au Plessis-Hébert, et un livre à la main.


Dimanche 12 juin

Sept heures et demie. –  Journée paisible, semblable à ses sœurs aînées : 4500 signes pour FD, un petit billet sur Revel, puis lecture : fin du Voleur dans la maison vide. Puis, quelques pages des deux livres reçus hier, pour prendre un peu leur pouls : l'Histoire du silence de la Renaissnce à nos jours, d'Alain Corbin et La République des camarades de Robert de Jouvenel. Finalement, après hésitation, et n'étant point encore rassasié de lui, je leur ai préféré Les Plats de saison de Revel, qui est son journal de l'année 2000.

Demain va sans doute être nettement plus agité et perturbant, ainsi que toute la semaine d'ailleurs. À huit heures va débouler ici le peintre chargé de remettre en état toute la protection extérieure de la Case. Et, en même temps que lui ou à peu près, mais pour demain seulement, elle, arrivera une nouvelle femme de ménage, l'ancienne nous ayant inopinément claqué entre les doigts (c'est une simple image, elle va bien). Passer la matinée dans la Case cernés par le vacarme du Kärcher risque de n'être pas très drôle. Bien heureux encore si l'accès à la dite Case ne nous est pas interdit par le manieur de l'engin. Il est tout de même ironique de constater que, dans les endroits où la racaille abonde, il semble ne pas y avoir moyen de trouver le moindre Kärcher, et que nous qui allons en avoir un ne disposons point de la moindre racaille pour tester sur elle l'instrument miracle.


Lundi 13 juin

Huit heures moins le quart. – Journée assez agitée, comme prévu et annoncé. À neuf heures, quand nous sommes revenus de chez la kiné de Pacy, le peintre était déjà là (il connaît la maison) et déployait tous les vacarmes de son Kärcher sur la Case. Une demi-heure après arrivait notre femme de ménage remplaçante, une Biélorusse presque aussi grande que moi, qui vit en France depuis 15 ans, mariée avec un Franco-Canadien : ce dernier détail a suffi pour faire d'elle notre femme de ménage désormais attitrée ; cela et le fait qu'elle a travaillé vraiment bien durant les trois heures qu'elle a passées ici.

Pendant ce temps, le peintre découvrait, lui, que l'un des trois côtés de la Case présentait des “gondolages” assez préoccupants et en concluait qu'il allait sans doute falloir en changer les panneaux de bois avant de songer à repeindre : nous attendons son patron (qui porte le très beau nom de Brisorgueil) d'une minute à l'autre, pour qu'il juge de la situation, et accessoirement de ce que cela va nous coûter en plus.

Au milieu de toute cette agitation pénible, j'ai trouvé en moi la ressource, à la fois physique et mentale, de tondre le jardin et d'aller à la déchetterie, afin de m'y débarrasser, dans le conteneur idoine, des nombreux cadavres de bouteilles attestant de notre appétence alcoolique. Il va de soi que tout cela a justifié les deux ou trois vodkas que nous venons de prendre, avant de dîner. Si M. Brisorgueil nous quitte suffisamment tôt, nous envisageons de voir (pour Catherine) et de revoir (pour moi) Le Crabe-Tambour de Pierre Schoendoerffer, film que je me souviens d'avoir aimé lorsque je le vis, il y a plus de trente ans de cela.

– Sinon, j'ai continué mon compagnonnage avec Revel. Et récupéré vers cinq heures six mille signes à écrire sur sa majesté Hallyday.


Mercredi 14 juin

Huit heures. – Si j'arrive ici bien tard, ce n'est nullement pour cause d'apéritif prolongé (nous n'en avons pas pris le moindre, contrairement à hier où il fut massif…), mais parce que, saisi d'un courage proprement hallucinant, je viens de me débarrasser des trois mille signes qu'on m'a demandés vers cinq heures, à propos d'Angelina Jolie – que personnellement je n'ai jamais trouvée telle, mais ce n'est pas la question. Ce qui m'épate – et m'inquièterait presque –, c'est de ne pas avoir remis ce travail à demain matin, comme ma logique personnelle l'aurait voulu. Il y a des jours où je me surprends.

– C'est vraiment très bien, Le Crabe-Tambour. Le film m'a donné envie de lire le roman.


Jeudi 15 juin

Huit heures moins le quart. – Mme de Ribas (Dany des-Belles-Lettres pour les intimes) m'a fait parvenir cet après-midi le mail suivant, à elle envoyé :

Bonjour,

C'est avec plaisir que je vous informe que le premier roman de Didier Goux, Le chef-d'oeuvre de Michel Houellebecq, a retenu l'attention du comité de présélection, et a donc passé la première étape. Pouvez-nous envoyer 10 services de presse du roman, afin que nous le donnions en lecture à notre réseau de lecteurs ?

Je vous remercie,
Bien à vous,
Elodie

L'Élodie en question s'occupe du “Festival du premier roman” de Chambéry. Je trouve qu'on les sent bien, là, les prémisses d'une gloire planétaire.


Dimanche 19 juin

Cinq heures. – Élodie a été des nôtres de vendredi après-midi à aujourd'hui (la fille aînée de Catherine, pas l'Élodie du festival de Chambéry…) ; c'est ce qui explique que je ne sois pas venu dans ce journal depuis jeudi : la dite Élodie ne refusant jamais un apéritif, celui-ci a été pris vendredi et samedi soirs, et relativement prolongé à chaque fois. Si bien qu'ensuite l'envie de revenir à ce clavier me faisait défaut. Du  reste, je ne vois pas ce que j'aurais pu noter dans ce journal, vu que ces deux journées ont été assez considérablement légumineuses. En outre, je ne pouvais guère lire, en tout cas pas de manière suivie, en raison du babillage quasi incessant des deux femmes ; mais, d'un autre côté, quel intérêt pour une mère et sa fille de se réunir si c'était pour ne rien se dire ?

– J'ai remis Jean-François Revel sur son étagère pour m'intéresser à Marc Fumaroli et à son État culturel, livre tout à fait remarquable – comme tous les livres de cet auteur que j'ai pu lire, notamment ceux qu'il a consacrés à Chateaubriand et à La Fontaine – et qui reste tout à fait d'actualité malgré ses 25 ans de bouteille. Fumaroli y fait preuve d'un humour d'autant plus efficace qu'il est la discrétion même.

– Catherine a recommencé à se servir de son bras droit, mais avec des prudences de chat.


Mardi 21 juin

Dix heures du matin. – Je ne crois pas avoir dit ici que, voilà deux ou trois semaines, nous avons changé de femme de ménage, la précédente nous ayant fait faux bond deux fois de suite et au dernier moment. [1er juillet : eh si, tu l'avais dit ! Tu radotes, mon p'tit gars, tu radotes…] L'information n'a que peu d'intérêt en soi ; ce qui en a un, mesuré certes, c'est que la nouvelle est biélorusse, qu'elle vit en France depuis une douzaine d'années et qu'elle était mariée à un Franco-Canadien, ce qui bien sûr a tout de suite plu à Catherine. Je dis “était”, car ils ne vivaient plus ensemble depuis déjà un petit moment, malgré leurs quatre enfants, et parce que, en outre, l'ex-mari en question est mort la semaine dernière, des suites de la traditionnelle et toujours efficace “longue maladie”. C'est une femme qui doit avoir une quarantaine d'années, mince et très grande (elle ne doit pas être loin de ma propre taille), efficace, plutôt sympathique a priori et surtout silencieuse, ce qui nous permet de demeurer dans la maison principale quand elle s'y trouve – ce qui est précisément le cas en ce moment – sans être abrutis par un flot verbal incessant et stupide, comme nous l'étions par la précédente. Cela ne m'a pas empêché, néanmoins, de m'être tout de même réfugié ici, dans la Case : j'éprouve toujours une réelle gêne, que je sais par ailleurs être assez idiote, à me trouver dans mon fauteuil, lisant, tandis qu'une personne étrangère s'active autour de moi

… J'ai dû m'interrompre au milieu de ma phrase en raison de l'irruption ici des deux femmes (celle de ménage et la mienne), pour cause de repassage. Ce qui est sans importance puisque je n'avais plus rien à dire.

Sept heures et demie. – Je suis toujours un peu surpris par ces blogueurs que je ne connais ni d'Ève ni d'Adam (ni même d'Abel ou de Caïn), qui éprouvent néanmoins l'envie ou le besoin de me rentrer dans le chou sans raison discernable et qui, en outre, le font de la manière la plus maladroite et la plus inefficace possible.

Je me trouvais tout à l'heure passer chez l'inénarrable Cui-cui fit l'oiseau (je ne sais toujours pas, à ce propos, si son nom est Fit l'oiseau, auquel cas ses parents l'auraient gentiment baptisé Cui-Cui, ou si, à l'inverse, M. et Mme Cui-cui ont décidé de prénommer leur fils Fit l'oiseau : il y a là un petit mystère qu'il faudra bien éclaircir un jour), pour y lire son dernier billet, assez insignifiant. Mais, comme il vient régulièrement sur mon blog pour “me régler mon compte” sans jamais y parvenir, je lui lançai une petite pique, à propos d'une phrase, ou plutôt d'un tronçon de phrase particulièrement acrobatique. Il disait ceci (mon commentaire fait suite) :

comme si la mixité ethnique n'était pas inhérente à la caractéristique immémoriale de notre pays.

« En dehors même de l'incohérence syntaxique de ce morceau de phrase, l s'agit là d'une contre-vérité totale, comme n'importe quel étudiant démographe pourrait vous le dire. »

Rien de bien méchant, on le voit. À quelque temps de là surgit un autre commentateur, inconnu de nos services, qui s'adresse directement à moi en ces termes :

« @ Didier Goux : Avec le nombre de fautes de français que vous commettez régulièrement, vous pouvez vous dispenser de donner des leçons. J'ai été correcteur professionnel pour la presse et l'édition, c'est dire si vous m'êtes une source inépuisable de tranches de rire. Sur le plan de la syntaxe, la phrase que vous citez est parfaitement correcte, et cohérente. N'essayez pas de péter plus haut que votre cul en ayant la prétention, risible venant de vous, de corriger les autres. Laissez cela à ceux qui savent. »

Bien entendu, je serais aussi fat que stupide si je prétendais ne jamais faire de fautes, d'orthographe, de syntaxe, etc. Mais comment un individu qui, j'imagine, avait au départ l'intention de me blesser, ou au moins de m'agacer, peut-il choisir cet angle-là pour porter son attaque ? On dirait un Poilu de 14 qui, tournant le dos à la tranchée allemande, se mettrait à mitrailler la “roulante” venue tout exprès pour lui apporter la soupe et le courrier. Et puis, mon Dieu, se targuer d'être un correcteur de presse, quand on voit dans quel sabir les journaux sont écrits : il y aurait bien un fond de masochisme, là-dessous.


Mercredi 22 juin

Sept heures et demie. – L'été est arrivé sans prévenir : 28 ou 29° cet après-midi, au Plessis. Et, déjà, je me prends à penser avec nostalgie à ce cher printemps “pourri” que nous venons d'avoir. Heureusement, il semblerait que les températures dussent rechuter à compter de vendredi.

– En ayant terminé avec La Tentation totalitaire de Revel, je me suis plongé dans le court livre de Robert de Jouvenel (le petit frère d'Henry, époux de Colette), paru en 1914 : La République des camarades. Selon la formule consacrée : nous y reviendrons. Mais, d'ores et déjà, c'est un livre aussi drôle que pertinent ; pertinence d'ailleurs assez étonnante : même si certaines parties sont évidemment démodées, les trois quarts au moins de ce que j'ai lu aujourd'hui pourrait avoir été écrit la semaine dernière (la première partie traite des députés et du Palais Bourbon).

– Vendredi et samedi, le peintre qui a refait la Case sera de nouveau là pour repeindre les volets de la dite. Ce devait en principe être son fils qui se chargeait de ce travail, mais il ne peut finalement pas venir car “il vient de trouver du boulot”. Je ne sais pourquoi, j'ai un doute. Enfin, au moins, avec le père, on sait que le travail sera vite, bien et proprement fait. Et le jeudi suivant, ce sera au tour du jardinier de venir nous tirer du lit à huit heures, par le vacarme qu'il fera en taillant nos haies. C'est effréné, la vie de campagne.


Vendredi 24 juin

Sept heures et demie. –  Des jours où l'on est vaguement content de soi, contrairement à la pente (terme assez camusien) que l'on croit être la sienne – mais peut-être se trompe-t-on là-dessus comme sur nombre d'autres choses. Il n'y a pourtant guère de raisons : une virée à Pacy (kiné + courses) le matin assez tôt ; six mille signes consacrés à Olivia de Havilland, qui sera centenaire vendredi prochain ; un billet assez paresseux consacré au Crabe-Tambour ; tonte au plus chaud de l'après-midi, mais qui le fut nettement moins, chaud, qu'hier et avant-hier ; et… et c'est tout. Mais il ressort de ces pauvres petites activités une sorte de satisfaction vague, l'impression d'avoir fait son devoir. Et, du coup, d'avoir mérité les deux ou trois vodkas-orange prises ensuite, sur ce que j'appelle la terrasse (qui n'en est pas une) et que Catherine nomme la galerie (qui n'en est pas une non plus). En plus de tout cela, une température idéale pour nous (22° gentiment celsius), un ciel amical, et Boulou qui, vu d'ici, semble dormir profondément sur la terrasse (ou la galerie).

Pendant ce temps, le blogomonde s'agite parce que les Royaume-Uniens viennent de décider de quitter l'Union soviétique – je veux dire l'UE (cette chose ne mérite en effet pas mieux qu'un sigle). Catherine, tout à l'heure, me demandait ce que cela allait changer concrètement pour nous. Sans hésiter, je lui ai répondu : « Rien ! », ce qui me semble logique dans la mesure où ce sont les Britanniques qui viennent de s'évader et de reprendre le large et non nous : quand Edmond Dantès plonge dans la Méditerranée, enfermé dans son suaire, cela ne modifie en rien le sort des autres engeolés du Château d'If.

Néanmoins, tout le monde s'affole, y compris les raisonneurs pontifiants, du genre Authueil, qui osent ce genre de sentence : « L'idée de ne plus avoir d'Union européenne est également à exclure, car le retour en arrière n'est pas possible. »

Comment peut-on être à ce point tremblotant et dénué d'imagination ? Et sot au point de croire que l'histoire des hommes est une sorte de train circulant sur une voie unique ? Comment leur expliquer qu'il n'y a pas de “marche en avant” et que, par conséquent, la notion de “retour en arrière” est simplement dénuée de sens ?


Samedi 25 juin

Sept heures et demie. – J'en ai fini avec mon Crabe-Tambour en début d'après-midi. Dans les dernières pages, celles qui racontent l'escale à Saint-Pierre-et-Miquelon, est relatée l'histoire du condamné à mort de l'île, de la guillotine que l'on fait venir de la Martinique, du recrutement d'un bourreau “amateur”, etc., exactement comme on la trouve dans le livre d'Eugène Nicole, alors qu'elle n'apparaît pas dans le film (ou alors j'ai déjà oublié, ce qui est malheureusement envisageable).

Pour suivre, j'ai d'abord eu la vague idée de retenter ma chance auprès de Joseph Conrad, mais y ai finalement renoncé : cet Anglo-Polonais et moi n'avons jamais entretenu que des rapports fort distants et empreints d'une sorte de méfiance mutuelle. À la place, j'ai ouvert les Sous-Ensembles flous de Jacques Laurent qui, sur la table du salon, attendaient mon bon vouloir depuis au moins un an ; j'en ai lu cent pages d'affilée avec beaucoup de plaisir. Je n'ose pas dire que j'y reviendrai, car j'ai déjà constaté, après avoir lu Les Corps tranquilles puis Les Bêtises, que j'avais un certain mal à parler des romans de Laurent ; et, même, que je n'y parvenais pas du tout, bien qu'ils me plussent beaucoup.

(Vérification faite, j'ai tout de même un peu parlé des Corps tranquilles sur le blog. Mais de manière fort superficielle et à l'aide d'un biais particulièrement hasardeux.)


Dimanche 26 juin

Sept heures et quart. – Passé l'essentiel de la journée en compagnie de Jacques Laurent, si bien que je n'ai rien de particulier à noter ici, d'autant moins que, sur les blogs, la trêve dominicale semble inciter la sottise péremptoire à relâcher quelque peu son emprise habituelle. Néanmoins ceci : que le roman de Laurent, en approchant de sa fin, me plonge dans une sorte de mélancolie assez voisine de la tristesse. J'en ai commandé deux autres de lui, Les Dimanches de Mademoiselle Beaunon et le second dont le titre m'échappe déjà (il y a miroirs dedans ; ou tiroirs ; peut-être même les deux…). En outre, à l'instant, je viens aussi d'acheter son pamphlet anti-Sartre, Paul et Jean-Paul, dans lequel il le compare à Paul Bourget, ce mauvais romancier à succès de la fin du XIXe siècle et du début du suivant.

À propos de Bourget, cette anecdote qui m'est revenue tout à l'heure. Alors que l'écrivain avait présenté sa candidature au Jockey Club et qu'il venait de s'y faire blackbouler, un membre du club (peut-être même son président, je ne sais plus) s'était écrié : « C'est très bien ! Cela apprendra à ce monsieur qu'il existe encore des lieux où le talent ne compte pour rien ! » Ce qui est une définition presque “chimiquement pure” du snobisme ; et une preuve d'absence de jugement littéraire puisque, de talent, Bourget était fort dépourvu.

– Demain, nous allons passer l'après-midi à Rouen, plus précisément à la clinique de l'Europe où, à force, j'ai presque l'impression que nous sommes chez nous. Premier rendez-vous à deux heures et demie, avec le pouçologue, celui de Catherine, de pouce, commençant à renâcler sérieusement à accomplir ce pour quoi il est au bout de sa main. Une heure plus tard, second rendez-vous, avec l'épaulologue cette fois, pour que ce digne praticien constate à quel point il a bien réparé sa patiente et puisse s'adresser un satisfecit amplement mérité. Après quoi, rentrés ici, nous n'aurons pas volé la solide vodka-orange que nous prendrons sur la terrasse, si le temps veut bien se faire le complice de la soif.


Lundi 27 juin

Cinq heures vingt. – Eh bien, ma foi, cet après-midi, qui devait en principe osciller entre le pénible et le cauchemardesque, s'est finalement plutôt bien passé ; en tout cas, il n'aurait pu se passer mieux. Nous sommes arrivés à la clinique (comme d'habitude, avec ma fichue hantise du retard) à deux heures pour notre premier rendez-vous, celui de deux heures et demie. Léger effarement, en voyant surgir le pouçologue dans la salle d'attente, venu chercher le patient nous précédant : « Mais il a seize ans ou quoi ? », me murmura Catherine, qui a la curieuse habitude de repérer des “faux docteurs” un peu partout. Le fait est qu'il paraissait vraiment très jeune, effet accentué bien entendu par notre propre décrépitude en marche. Mais enfin, il était à l'heure ; il fut statué que, pour les mois qui viennent, une simple infiltration serait suffisante. Après consultation du GLRV (Grand Livre des Rendez-Vous), il fut même décidé qu'elle aurait lieu séance tenante : à cette fin, on m'expédia sans ménagement à la pharmacie d'en face pour y faire emplette du produit à injecter. Quand j'en revins, Catherine m'apprit, avec des airs de conspiratrice honteuse, que la secrétaire (pardon : l'assistante) de l'épaulologue venait de faire passer son dossier sur le dessus de la pile, « pour pas que vous perdiez toute votre après-midi ici ». C'était fort aimable à elle, mais Catherine en concevait une certaine gêne, vis-à-vis des patients qui allaient, à cause d'elle, devoir l'être encore davantage, patients. En mon for intérieur, et avec une mauvaise foi que j'admirai moi-même, je parvins de mon côté à me persuader que, habitués aux retards homériques de l'épaulologue, ces braves gens ne s'apercevraient même pas qu'une personne leur était subrepticement passée devant. De fait, il n'y eut aucune vague de révolte lorsque, à trois heures vingt-cinq, le Dr D. nous manda dans son enclos de consultation. Il y trouva, après lui avoir agité le bras dans tous les sens permis par son articulation, que l'épaule de Catherine allait fort bien : nous ne lui en demandions pas davantage ; et, à quatre heures moins dix, nous récupérions Liselotte dans son parking souterrain pour rentrer ici sans le moindre encombre. De plus, dans l'intervalle, il s'était mis à faire beau.


Mardi 28 juin

Cinq heures. – Fini tout à l'heure Les Sous-Ensembles flous et j'ai bien regretté de n'avoir pas encore reçu les autres livres de Laurent que j'ai commandés il y a quelques jours : quand un auteur me séduit, et c'est le cas, j'aime bien prolonger le temps que je passe en sa compagnie, et le faire sans solution de continuité. Il y a une heure, parce que je venais de rencontrer son nom dans le roman de Jacques Laurent, précisément, j'ai commandé un livre de VS Naipaul, L'Énigme de l'arrivée. J'ai déjà lu un roman de lui, il y a très longtemps : c'était à l'époque où je co-animais une émission “littéraire” hebdomadaire sur la défunte Radio 7 (émission d'une demi-heure qu'en réalité j'écrivais tout seul, mais pour deux voix, mon compère, Luc Évrard, ayant été entretemps nommé rédacteur en chef de ladite radio et n'ayant plus le loisir de s'en occuper). Bref, c'était en 1981. Je ne m'en rappelle rien, pas même le titre, sinon que je l'avais aimé. On verra avec celui qui va arriver.

– Ma sœur et son mari sont dans les affres depuis deux jours. Alors qu'ils promenaient leur chien (de nature à la fois craintive et fuyarde) dans les rues d'Ermenouville où ils habitent, celui-ci s'est fait sauvagement attaqué par un dalmatien (un chien, pas un habitant de la Dalmatie…) du village. Sa cuisse sévèrement blessée ne l'a pas empêché de disparaître dans la nature (et ça court très vite, un lévrier…). Depuis, ils le cherchent en vain, recherche compliquée par le fait que l'animal ne répond ni ne revient quand ses maîtres l'appellent. Le dalmatien appartenant au fils du maire, qu'Isabelle et Olivier connaissent bien, l'édile, se sentant peut-être un peu morveux, a lancé l'alerte auprès des maires de toutes les communes alentour ; de plus, un fermier a fait la même chose pour les fermes environnantes, tandis qu'un villageois nanti d'un chien “renifleur” fait un tour avec lui plusieurs fois par jour, par les voies et les chemins. Malgré ce branle-bas de combat, toujours aucune trace de la bête.


Jeudi 30 juin

Sept heures et quart. – La journée fut à la fois agitée et calme. Agitée en raison du vacarme produit par le jardinier armé de son taille-haie ; et calme parce que, mes Puissances tutélaires m''ayant oublié, je n'ai eu aucun travail à fournir et ai pu me consacrer entièrement à la lecture : Baudouin de Bodinat et François Taillandier alternativement – j'ai d'ailleurs terminé les deux. Ah ! et j'ai failli oublier le mince Paul et Jean-Paul, de  Jaques Laurent, reçu ce matin : court texte (une cinquantaine de pages), dans lequel il établit de réjouissants parallèles entre Paul Bourget et Jean-Paul Sartre, dans le but évident de “flinguer” le second, qui le mérite amplement.

Sinon, je me suis également fait traiter d'ordure fasciste par une carne communiste quasi centenaire (je suppose), sur le blog de Sarkofrance, qui est fréquenté quotidiennement par une jolie brochette de staliniens momifiés, parce que j'avais osé dire que je trouvais Jean Ferrat “puant”, pour son disque de 1967, à la gloire de la dictature castriste. Voilà donc des gens qui trouvent “nauséabond” tout ce qui s'écarte un tant soit peu de ce qu'ils ont décrété qu'il fallait penser sur les hommes et le monde, et qui s'offusquent pour un pauvre petit “puant” ; lequel, il est vrai, venant de moi, émanait donc du camp du Mal, du côté obscur de la force…

Demain après-midi, notre peintre viendra raccrocher les volets de la Case, qu'il a fini tout à l'heure de repeindre (dans un assez joli vert foncé, choisi par Catherine). Nous allons donc commencer le mois prochain avec, sous les yeux, une petite maison tout ce qu'il y aura de pimpant.

mardi 28 juin 2016

Mai 2016









PAS DE BRAS,
PAS DE CHOCOLAT









Dimanche 1er mai

Huit heures. – Eh bien, finalement, nous avons commencé ce mois exactement comme nous avions conclu le précédent, c'est-à-dire par un apéritif vespéral, puisqu'il s'agissait de notre dernière soirée vraiment agréable avant au moins six à huit semaines, Catherine ayant rendez-vous demain à la clinique de l'Europe, dont elle ressortira mercredi avec un bras totalement immobilisé et des douleurs assez considérables. Moi-même, je n'aurai mal nulle part (en principe), mais l'incapacité de Catherine va impliquer que je devrai me transformer en homme à tout faire, moi qui n'aime rien tant que d'en faire le moins possible, surtout dans le domaine ménager. Rien que d'y penser, cela me donne envie d'aller remplir mon verre de riesling, ce que je vais faire illico.


Lundi 2 mai

Cinq heures et quart. – Nous sommes arrivés à la clinique de l'Europe à deux heures et demie et, une heure plus tard, je laissais Catherine installée dans sa chambre (chambre individuelle : exigence qui, chez elle, finirait par tourner à la hantise, ce que je puis comprendre) ; en réalité, je mens un peu : une fois l'installation faite, nous sommes redescendus ensemble fumer une dernière cigarette (dernière pour elle, évidemment), et je suis reparti directement. Après un rapide passage au Super U (il convient de respecter la “tradition Ricard” qui joue lorsque je suis seul ici), j'étais rentré à cinq heures moins le quart. Je suis censé aller rechercher Catherine mercredi en tout début d'après-midi.


Mardi 3 mai

Cinq heures. – Catherine a donc été, en principe, opérée ce matin. Je dis en principe car le numéro que l'on m'a donné au standard pour y prendre de ses nouvelles sonne imperturbablement dans le vide. Cependant, je suppose que si l'opération avait dû être remise, elle aurait trouvé le moyen de m'en avertir ; et dans le cas où elle serait morte sur le billard, les autorité compétentes ne se seraient pas fait faute de m'en avertir. Je referai un essai tout à l'heure, puis demain matin en cas d'insuccès. Comme Catherine est partie sans son portable (par peur des vols), je n'ai aucun moyen de la joindre directement. J'aurais de toute façon fortement hésité à le faire, sachant combien, après une anesthésie, il est pénible de se faire réveiller par des importuns, même quand l'importun est votre femme ou mari.

Pour ce qui est de ma soirée en vue, je vais tâcher de me mettre à l'apéritif le plus tard possible (disons sept heures au lieu de six…), puis de manger, de façon à être encore tout frais pour la soirée Denys Arcand que propose je ne sais plus quelle chaîne de télévision. Le deuxième film projeté est Les Invasions barbares, que je reverrai avec plaisir, mais c'est surtout le premier qui m'intéresse (son titre m'échappe) : datant de 2014, il est tout à fait inconnu de moi. Le critique de notre magazine de programmes en dit plutôt du mal, mais vu qu'ils couvrent généralement d'éloges des bouses irregardables, cela ne m'impressionne pas plus que ça. [Note du premier juin : le film d'Arcand s'intitule Le Règne de la beauté.]


Mercredi 4 mai

Huit heures vingt du matin. – J'ai fini par réussir à parler à une infirmière, hier vers six heures : l'opération avait bien eu lieu et Catherine était remontée dans sa chambre (pas par ses propres moyens, évidemment). Je vais aller la rechercher tout à l'heure, entre onze heures et midi, suivant les instructions qui m'ont été données par la même occasion.

Ensuite, mon apéritif fut court (dans le temps), raisonnable (par la quantité bue) et suivie d'une soirée “spéciale Denys Arcand”, sur laquelle je reviendrai probablement cet après-midi ou ce soir.

Cinq heures et demie. – J'ai récupéré une Catherine souffrante et énervée peu avant onze heures et, à midi, nous étions de retour à Pacy, où je fis un passage à la pharmacie afin d'y faire l'emplette des diverses drogues chaudement recommandées par l'épaulologue ; à quoi Catherine ajoute de petites gélules à base de morphine, avec la bénédiction du Dr Pluton, consulté tout à l'heure par téléphone. Le même Dr Pluton ayant conseillé l'absorption vespérale d'un petit whisky, nous allons sans trop tarder suivre ses recommandations. Cela dit, malgré son cocktail analgésique, Catherine souffre tout de même joliment. Au moins durant les trois ou quatre premières vingt-quatre heures, le plus pénible (et le plus long à passer) est pour elle les nuits, dans la mesure où elle ne peut dormir qu'assise. Mais enfin, il faut bien en passer par là.


Jeudi 5 mai

Sept heures et demie. – Petit miracle ce matin : me levant peu après sept heures (j'ai émigré dans la chambre de la Case afin de laisser le lit de la chambre “conjugale” à Catherine), je l'ai trouvée (Catherine) bien reposée malgré sa nuit passée assise, et nettement moins accablée de douleur qu'hier soir ; au point qu'elle a même, toute la journée d'aujourd'hui, négligé les petites gélules de sulfate de morphine pour se contenter des calmants prescrits par le chirurgien de la clinique de l'Europe. Comme il y a peu de risques que la douleur se mette à réaugmenter (sur les conseils du Dr Pluton, nous avons doublé la dose de l''anti-inflammatoire prescrit), on doit pouvoir, sans trop s'avancer, dire dès maintenant que cette opération s'est mieux déroulée que la précédente. En tout état de cause, Catherine a un moral au beau fixe, ce qui, en ce moment, suffit à mon bonheur.


Vendredi 6 mai

Sept heures vingt. –  L'amélioration rapide de l'état de Catherine s'est confirmé aujourd'hui, puisqu'elle a commencé d'elle-même à supprimer les doses de Tramadol qu'elle était censée prendre dans la journée, pour se contenter du seul paracétamol. (J'ai soudain l'impression de tenir un blog-de-pharmacien…) En revanche, l'énerve un peu le fait qu'elle s'endort dès qu'elle s'installe dans le canapé et est à peu près incapable de se concentrer sur aucune lecture que ce soit.

– Mes Puissances tutélaires m'ont fait un coup nouveau ce matin, en me chargeant d'un article à faire à partir d'un papier paru dans Nice-Matin, mais réservé aux seuls abonnés : il a fallu que je me crée un compte et que je m'abonne – au tarif “incitatif” d'un euro – pour pouvoir le lire. À charge pour moi, demain, de découvrir sur le site de ces plumitifs la procédure à suivre pour se désabonner ; à mon avis, elle doit être particulièrement discrète, voire tout à fait décourageante. Le pire est que je suis assez “aquoiboniste” pour me laisser décourager, en effet, et payer le restant de mes jours un abonnement à ce récure-fondement méridional.

– Commencé le Portrait de femme de James.


Samedi 7 mai

Sept heures vingt. – Mes journées, objectivement, ne sont pas particulièrement pénibles (moins que celles de Catherine, en tout état de cause),  mais je suis désormais ainsi fait – et sans doute l'ai-je toujours plus ou moins été –, que tout dérangement même minime dans les habitudes résonne en moi de façon désagréable ou, au moins, légèrement perturbante. Rien que le fait, par exemple, de voir Catherine s'assoupir dix fois par jour me crée une sorte d'obligation de silence, de retenue, de pointe-des-pieds, qui suffit à me distraire totalement de ce que je suis occupé à lire (Henry James en souffre, actuellement…). Et aussi la perspective de devoir, à n'importe quel moment, être requis par elle, pour ceci ou pour cela ; des ceci et des cela qui ne sont nullement prenants en eux-mêmes, mais dont la perspective suspendue en permanence sur ma tête a pour effet de me mettre dans une sorte de situation d'insécurité diffuse. La vérité est que, contrairement à d'habitude, je me sens responsable de la marche de la maison, et que je n'aime pas cela (toujours cette certitude latente que je ne vais pas être à la hauteur, que l'imposture va se révéler au grand jour).

– Tonte (entre autres choses).


Dimanche 8 mai

Huit heures. – Tout a été normal aujourd'hui, en tout cas vu par un pessimiste rédhibitoire comme je le suis devenu. D'une part, au moment d'écrire mon stupide article à propos de Michèle “Angélique” Mercier, je me suis aperçu que le site de Nice-Matin était inaccessible (et il l'est resté toute la journée), si bien que j'ai dû faire le travail en me passant de ses services ; d'autre part, lorsque, enfin, j'ai pu accéder à un certain nombre de rubriques, et notamment à celle qui s'intitule très logiquement “Mon compte”, j'ai bien entendu été infoutu de trouver la moindre piste permettant de se désabonner.

Avec tout cela, il a fallu supporter les piaillements orgasmiques attendus des progressistes à babouches, à propos du nouveau maire exotique et musulman de Londres, et leurs déplorations rituelles concernant le 8 mai 1945 de Sétif, dont bien entendu ils ignorent à peu près tout, en dehors de la propagande éhontée que le sub-claquant parti communiste français entretient avec succès depuis cette date. Il y a des jours où je n'espère plus qu'en la venue du virus particulièrement implacable ou de la bonne grosse météorite.


Lundi 9 mai

Huit heures. – Dieu que ces journées sont mornes, depuis une semaine ! C'est à peine si j'arrive à lire, tant le fait de savoir que Catherine va avoir besoin de moi me retient l'esprit. Et, quand elle dort (ce qui est souvent, en raison du tramadol qu'elle absorbe), c'est presque pire : j'ose à peine respirer, encore moins tousser (et, naturellement, l'envie de tousser survient, irrésistible, dès qu'elle ferme les yeux ; un peu comme, au théâtre ou à l'opéra, quand le rideau se lève et que se fait le silence). Elle-même, de son côté, doit vivre des journées agaçantes, dans la mesure où, dès qu'il lui manque quelque chose, elle doit peser le pour et le contre durant des temps infinis avant de faire appel à moi. Si bien que, à force de ne pas vouloir nous déranger l'un l'autre, nous nous pourrissons largement nos journées, en étant finalement obligés de nous déranger l'un l'autre.

– J'ai tout de même lu quelques chapitres de Portrait de femme, qui est un superbe roman.


Mardi 10 mai

Sept heures et quart. – Tenir un journal pour ça, vraiment ? Pour dire que, ce matin, je suis allé passer une heure à Pacy, chez le boucher, puis le boulanger, puis le bureau de tabac afin d'en rapporter diverses denrées indispensables ? Que j'ai préparé le dîner (sous l'œil vigilant de Catherine, tout de même…) et que, entre ces deux activités, plus deux ou trois autres de moindre importance, j'ai somnolé sur le roman de James, mes yeux se fermant dès que je venais me rassoir dans mon fauteuil d'élection ? Que, demain, il va falloir recommencer les mêmes choses, avec, en plus, un petit voyage jusqu'au cabinet de la kinésithérapeute – le matin – puis à celui du vétérinaire – l'après-midi –, sans oublier de ramasser les merdes de Bergotte dans le jardin car les poubelles passent (merveilleuse expression dont je ne me lasse pas) après-demain ? Le seul point positif de cette journée idiote est que nous avons, d'un commun accord, renoncé à l'apéritif qui, depuis le retour de Catherine de la clinique, tendait à devenir sérieusement quotidien ; positif mais bien esseulé…

– Il y a 35 ans, le 10 mai 1981, j'étais rentré en train de chez mes parents, j'avais traversé Paris pour retrouver chez elle une jeune Patricia brune et potelée dont j'avais fait la connaissance quelques jours plus tôt et qui, une fois sa porte refermée, avait fait montre d'une réelle appétence pour l'organe qui me différenciait essentiellement d'elle. Puis, j'étais rentré dans ma rue de Charenton en taxi, dans une ville en fête furieusement klaxonneuse, et je m'étais couché, tout content de m'endormir dans une France socialiste. Il ne faudrait pas vieillir.


Vendredi 13 mai

Sept heures et demie. – C'est bien pour dire que je ne laisse pas ce journal totalement en jachère… Mais le fait est que je n'ai rien envie d'y noter, tant les journées que nous vivons depuis dix jours, Catherine et moi, sont privées de tout relief (pour elle, qui dort la moitié du temps) et de toute activité un tant soit peu intéressante (pour moi qui me disperse entre mille et une petites tâches stupides mais indispensables à accomplir).

– Néanmoins, je suis tout de même allé hier à une réunion organisée à Levallois pour une dizaine de candidat au PDV, sous le haut patronage du courtier qui a été chargé par L. A. de s'occuper de cette affaire et, si possible, de la mener à bien. Elle ne m'a servi à peu près à rien, cette réunion, dans la mesure où je savais déjà (les autres aussi, je suppose) presque tout ce que les deux jeunes femmes – dont une Asiatique tout à fait regardable à défaut d'être audible – tenaient à nous apprendre sur la retraite. La seule utilité a en fait été de m'inscrire pour la suite du parcours, c'est-à-dire l'établissement d'un “bilan retraite”, ce qui devrait prendre une quinzaine de jours, m'a assuré ce matin, par téléphone, l'une des deux jeunes femmes d'hier (la pas-asiatique…). Ensuite, j'aurai droit à un entretien privé, toujours à Levallois évidemment, pour… eh bien, j'ai déjà oublié pour quoi faire exactement. Mais enfin, l'affaire suit son court. Après cela viendra l'été, où il ne se passera plus rien ; et, à partir du premier septembre auront lieu, auprès de la DRH, la remise des dossiers. C'est là qu'il ne faudra pas trop traîner car, à chances égales, les premiers arrivés seront les premiers servis. On peut compter sur moi pour camper sur le paillasson du bureau concerné dès avant l'aurore aux doigts de rose.

– Depuis trois jours, je n'ai pas dû lire plus que quatre ou cinq chapitres de Portrait de femme, et le livre en souffre un peu ; mais évidemment moins que si je m'étais plongé dans un roman à personnages et intrigues multiples, du genre de Middlemarch par exemple.


Samedi 14 mai.

Cinq heures. – Finalement, face au Chef-d'œuvre, je me retrouve un peu dans la situation de cet homme qui a vécu vingt ans de sa vie d'adulte en se croyant stérile et qui finit un jour par féconder une femme ; mais elle lui donne un petit mongolien. Il parvient tant bien que mal à se faire à cette idée pénible, et même à se persuader qu'il l'aimera “comme un autre” ; mais de là à prendre le risque d'en faire un second…

– Catherine et moi venons de revoir (pour la six ou septième fois, dans mon cas) la Rivière sans retour de Preminger :la magie de ce film – qui fait assurément partie de mes dix préférés ; enfin, disons : de mes trente préférés… – opère toujours sur moi avec la même force qu'à la première ou seconde vision. Je trouve que Marilyn y est bouleversante, à la fois de talent et d'émotion (ça va ensemble, évidemment). Et Mitchum est parfait, comme d'habitude. J'avais lu (ou entendu dans un documentaire télévisé) que les rapport entre le réalisateur et sa star féminine s'étaient presque tout de suite dégradés, sur le plateau, au point qu'ils en étaient rapidement arrivés à ne plus s'adresser la parole du tout. Si bien que c'est Mitchum qui se chargeait de faire le go between : « M. Preminger voudrait que tu joues la scène comme ci… », « Miss Monroe vous suggère de… », etc., durant tout le tournage. Et cela pour aboutir quand même à un film habité par la grâce.

– Tonte.


Dimanche 15 mai

Sept heures et demie. – Journée morne, malgré le soleil. Catherine, qui commence à souffrir moins, s'impatiente de son invalidité temporaire et de tous les petits tracas qu'elle entraîne – ils sont nombreux. Du coup, la sentant d'humeur chagrine, je le suis illico devenu moi aussi, si bien que nous avons passé les dix ou douze heures qui viennent de s'écouler dans une vague grognonnerie sans cause, qui n'était pas dirigée contre l'autre, ni d'ailleurs contre soi, mais qui semblait flotter dans toutes les pièces, telle une tenace odeur d'huile après la confection de frites. Cela a entraîné chez moi une désaffection assez large de la lecture (Henry James ne pourra pas se plaindre de harcèlement aujourd'hui), me contentant de remplir sans entrain des grilles de mots croisés “muettes”, en me demandant régulièrement pour quelle raison obscure je me livrais à cette activité somme toute assez stupide ; ce qui ne m'empêchait nullement de continuer. Espérons que demain reverdira.


Lundi 16 mai

Huit heures. –  Il se passe, cette fois-ci, la même chose que lors de l'autre épaule, fin 2014 : devenant le maître bien obligé de la marche de cette maison, j'ai totalement condamné au chômage le lave-vaisselle. Le résultat logique est que, entre cinq et dix fois par jour, je plonge mes mains dans le bac de l'évier pour y laver ce qui s'y trouve de sale. Je ne suis pas sûr que Catherine comprenne ce qui me fait agit ainsi, d'autant qu'il m'a fallu moi-même quelque temps pour y voir un peu clair.

Faire la vaisselle me plaît, il faut bien le dire, parce que cela me ramène à ces soirées de week-end, où je me trouvais à La Ferté, dans la maison de mes parents, et rien qu'avec eux. Il n'y eut jamais de machine destinée à laver la vaisselle, en cette maison. L'opération se faisait donc à la main et, chez nous, selon un certain processus ludique auquel nul n'a jamais songé à déroger, dans la mesure où il faisait partie de l'opération elle-même. La chose se passait ainsi : ma mère, dos tourné à mon père et à moi, lavait ce qui devait l'être, avant de poser les différents ustensiles sur le séchoir à sa gauche. Mon père et moi, chacun un torchon en main, prenions un sur deux de ces objets qui réclamaient d'être essuyés. Mais attention : il ne s'agissait pas de tricher, chacun de nous deux devait obligatoirement et alternativement saisir ce qui se présentait, ce que ma mère, véritable ordonnatrice de cette cérémonie joyeuse, posait sur le présentoir. Il se passait alors un moment unique, où le père et le fils devenaient strictement égaux, en compétition parfaite et pour rire, d'autant plus agréable qu'ils pouvaient penser n'y être pour rien, dans la mesure où c'était la femme leur tournant le dos qui décidait de tout – et qui devait, j'imagine, les prendre pour les mêmes étonnants gamins.

Car, bien sûr, comme dans tous les jeux d'enfants, il y avait un enjeu : il s'agissait de tomber, par effet du sort binaire, sur les choses les plus faciles à essuyer ; l'homme adulte qui m'avait engendré et moi-même avions, sur ce point, des critères d'une grande rigueur : il était entendu qu'une assiette était un privilège, par rapport à une casserole (et dans le cas de deux casseroles consécutives, leurs tailles respectives donnaient lieu à des scènes dont il m'est difficile de me souvenir sans m'en émouvoir un peu). Le point culminant de chaque séance vaisselière se produisait lorsque la cocotte-minute était en jeu. Je crois que, dans ces moments où les mains de ma mère se rapprochaient de plus en plus de la gamelle en question, mon père et moi atteignions le sommet de notre gaminerie commune : qui allait hériter du couvercle, et qui de la marmite ?

Avec le temps qui a passé, et la maison de La Ferté qui s'est évanouie quelque part, je me demande si j'ai, avant ou après, vécu des moments plus précieux que ces séances de “vaisselle à trois”, dont, je crois, il demeure une infime trace dans le chapitre 5 de mon pauvre Chef-d'œuvre.


Mardi 17 mai

Sept heures et demie. – Je me suis demandé, hier, si je n'allais pas utiliser l'entrée du jour pour en faire un billet sur le blog ; je me suis d'ailleurs encore interrogé à ce sujet toute la journée d'aujourd'hui (mais pas en continu, tout de même…). Je pense finalement que je ne vais pas le faire, parce que l'anecdote contée est un peu trop intime pour un billet, me semble-t-il, et qu'elle a davantage sa place ici, dans le journal.

À peu près rien lu. La journée s'est passée en occupations aussi diverses que sottes, comme aller faire les courses, répandre du désherbant total sur les dalles et les allées, mettre en route une machine à laver (du “blanc” : 60° ; et ne pas oublier la poudre anti-calcaire), étendre le linge propre, après avoir dépendu le linge sec d'hier (de la “couleur” : 40° ; et penser à ne mettre la poudre sus-évoquée qu'une fois le tambour refermé, sinon ça laisse des traces blanchâtres sur les vêtements de couleurs sombres), préparer le dîner. Enfin voilà, quoi : ma vie de femme au foyer sans enfant (encore heureux !).


Mercredi 18 mai

Huit heures. –  Notre infirmière habituelle est passée peu après six heures, pour ôter les fils noirs qui décoraient l'épaule droite de Catherine : de même que nous octroyons à Bergotte une friandise carnée dès que nous lui faisons subir une anodine torture, comme l'ingestion d'un vermifuge, où l'apposition à la peau d'une pipette de produit anti-parasites, nous nous sommes, après son départ (celui de l'infirmière) autorisé un petit apéritif, rythmé par Sinatra – nous traversons une période crooner. (Bergotte ronge son os dehors, tandis que le vent, revenu à l'ouest, agite les arbustes et le cerisier, et que Boulou semble guetter la menace du ciel, bien planqué sous la table de la terrasse.)

Je ne déteste pas cette période particulière (je ne l'avais déjà pas détestée il y a un an et demi) où Catherine dépend presque entièrement de moi pour toute chose. Cela a des côtés pénibles, et principalement le fait que je sais pouvoir être déranger à n'importe quelle seconde, même si elle fait effort pour ne pas endosser le rôle du malade infantile et exigeant. On rejoint la fameuse formule de Flaubert, que j'ai déjà citée plusieurs fois : il ne suffit pas de, etc. Mais, d'un autre côté, il me semble que cette interdépendance accrue, et basculant plus ou moins dans le sens unique (et voilà qu'il pleut, Bergotte rapplique dans la Case et s'y couche), crée, non pas un nouveau lien entre nous, mais confère à ceux qui existent déjà une sorte de solidité qu'ils n'avaient pas, ou avaient moins. Il faudrait creuser cette impression, mais je n'ai guère le temps (excuse facile). En réalité, je veux simplement dire une chose toute bête : que ce qu'elle subit depuis deux semaines, et pour encore quatre, nous rapproche tout en nous énervant tous les deux.

Dans cet étrange plaisir dont je parle, entre aussi la projection vers un avenir proche, celui où tout rentrera dans l'ordre habituel ; il s'accompagne d'une certaine mélancolie, engendrée par la certitude que, alors, nous oublierons très vite ces semaines particulières, et que, comme dans ces films où l'on efface la mémoire des protagonistes, nous reviendrons à notre vie d'avant, exactement comme s'il ne s'était rien produit d'anormal.

– Un film assez médiocre, vu cet après-midi, m'a donné envie de relire Jane Austen, dès que j'en aurai terminé avec Henry James.


Vendredi 20 mai

Huit heures moins vingt. – Merde, tout de même ! Voilà bien deux jours que je n’écris rien dans le journal, et justement, ce soir où j’avais envie d’y inscrire quelques phrases, je me retrouve avec un internet en carafe, ce qui m’empêche d’y accéder. Recours au bon vieux “document Word”, donc.

– Il y a très souvent, presque toujours, dans une journée, des micro-bonheurs que l’on ne songe même pas à noter. (J’ai l’impression de me mettre à parler comme cette pauvre Virginie B !) Parfois, on se dit qu’on le fera le lendemain, à “tête reposée” ou parce qu’on disposera de plus de temps ; naturellement on n’en fait rien, simplement parce qu’on a oublié, alors que la joie avait été réelle sur le moment. Ainsi, aujourd’hui, ce très court mail de Pluton, pour nous dire qu’à la suite de son opération (combien ? Cinq jours ? Une semaine ? Davantage ? Et voici le diariste confus de n’avoir rien noté au jour le jour), Emma venait d’être “désentubée” et qu’elle allait donc bientôt pouvoir rentrer à la maison. Le lisant, ce mail, j’en ai éprouvé un plaisir énorme, une bouffée de soulagement, quelque chose comme ça. Bien entendu, j’aurais dû faire part de cette joie à Pluton, cela lui aurait fait plaisir, je le sais bien. Mais comment s'y prendre ? Quel agencement de phrases pour ne pas tomber dans une sorte de ridicule pleurnichard ou niais, qui en plus pourrait bien passer pour insincère ? Pourquoi est-on toujours si embarrassé avec les gens que l’on aime, et notamment aux instants où l’on sent bien qu’ils auraient besoin de vous ? Je ne sais pas si un dieu nous a créés, mais si c’est le cas, je ne trouve pas qu’il nous ait vraiment réussis. Peut-être la planète Terre s’appelle-t-elle, dans le reste de l’univers, la planète Brouillon.

– J’ai enfin terminé Portrait de femme hier (ou avant-hier ?). Je n’en dirai rien, me sentant incapable de rendre justice à Henry James, vu la façon dont j’ai lu son roman, à savoir entre dix et trente pages par jour, quand il aurait fallu le faire par blocs de cent pages au moins ; mais la vie commande. J’ai enchaîné avec Jane Austen (Emma), qui reste décidément l’un de mes écrivains anglais préférés – j’y reviendrai.


Samedi 21 mai

Huit heures moins le quart. – Grandes délices, à lire Jane Austen. Porté par mon enthousiasme, j'ai voulu revoir ce que disait Nabokov, dans son cours sur Mansfield Park : très décevant. Au moins sur ce plan, celui du “décorticage” d'une œuvre, ce type était un charlatan. Du reste, en tant qu'écrivain, je n'ai jamais très bien compris pour quelles raisons ses sectateurs le portaient aux nues. Je n'ai lu que fort peu de ses livres, mais je me souviens qu'après Lolita, du haut de mes 25 ans (à peu près), il m'avait bien semblé que ce roman, au début extraordinaire, avait cent pages de trop et n'était nullement le chef-d'œuvre qu'on me sommait de voir en lui. Disons, pour liquider la question, que Nabokov et moi sommes assez peu compatibles.

– Les mésanges des deux cabanes (bleues dans l'une, charbonnières dans l'autre) continuent de nourrir inlassablement leurs nichées respectives. Et, comme d'habitude, étant incapable de dire quand les petits sont nés, je ne sais pas non plus à quel moment ils seront susceptibles de s'envoler. Sauf coup de chance, comme l'année dernière, je vais donc probablement manquer leur envol.


Dimanche 22 mai

Huit heures mois le quart. – Le problème, quand on fait garde-malade et aide-ménagère et garçon de course et ambulancier, c'est qu'on n'a plus trop le temps de… Non, tout cela est faux : je dispose encore de très larges plages de temps, chaque jour, où je pourrais faire autre chose. Ce que ces multiples micro-obligations font disparaître, c'est l'envie, ou même l'idée, de faire autre chose.


Lundi 23 mai (saint Didier)

Huit heures moins le quart. – Il se passe une chose amusante, après trois semaines post-opératoires presque révolues (et je me demande si je ne l'avais pas déjà observée lors de la précédente épaule) ; c'est que les contraintes pénibles qui nous sont imposées, chacun les siennes, créent à la longue une forme nouvelle de… de quoi ?  de complicité ? Oui, sans doute : quelque chose comme cela. Notre vie est sortie de ses rails par la force des choses, et nous nous trouvons finalement assez contents, voire fiers, de savoir y faire face sans que ni l'un ni l'autre de nous ne se départe d'une certaine tranquillité bienveillante. C'est un état qui devrait être utilisable dans un roman, si on envisageait d'écrire un roman.

– J'ai oublié de noter qu'hier, il y avait une “exposition d'artistes” à la mairie du village : nous y sommes allés, parce que c'était l'occasion pour Catherine de sortir et de marcher un peu. Quatre ou cinq artistes étaient exposés (peinture et sculpture) et nous fûmes ébahis d'apprendre qu'ils étaient tous du Plessis-Hébert : nous ignorions vivre dans un “village d'artistes”. L'exposition était fort modeste, il y avait des choses qui n'étaient point indignes, et d'autres qui l'étaient franchement. Une dame à fort accent anglais accueillait les visiteurs (c'est-à-dire rien que nous, à une heure) et nous apprîmes qu'elle était l'épouse de l'un de nos voisins “de derrière”, qui est déjà venu faire quelques travaux d'électricité à la maison et que nous voyons à chaque élection, car il fait partie des gens qui entourent le maire en ces jours solennels, autour de l'urne sacrée.

– Sorti du lit à six heures et demie, j'ai terminé avant le lever de Catherine la seconde partie d'Emma, avec un plaisir intact, voire renforcé.


Mardi 24 mai

Huit heures. – Poussé par Catherine (qui la connaît par cœur), j'ai tenté, hier soir, de regarder les deux premiers épisodes d'une mini-série produite par la BBC, concernant Orgueil et Préjugés, le roman sans doute le plus connu (au moins par son titre) de Jane Austen, dont je suis en train de terminer Emma. Au bout de vingt minutes, je savais que c'était une erreur, et j'ai passé le reste du premier épisode (avant de m'opposer fermement à la diffusion du second) à tenter de comprendre pourquoi c'était à ce point dénué d'intérêt. Je crois y être à peu près parvenu, mais l'expliquer demanderait plus de temps que ce dont je dispose ce soir : je ne note cela que pour me souvenir que je dois en parler plus tard, soit demain matin dans un billet, soit demain soir ici. Il me semble avoir également compris pourquoi les divers romans d'Austen jouissaient d'une telle faveur auprès des adaptateurs cinématographiques ou télévisuels.


Mercredi 25 mai

Cinq heures. – Je n'ai plus tellement envie de développer ce que j'évoquais brièvement hier soir. Pour le dire en très bref, il y a d'abord le problème général, celui de l'adaptation des œuvres littéraires au cinéma ou à la télévision : dans la plupart des cas, la caméra ni les seuls dialogues ne sont capables de traduire ce qui compte dans un roman, à savoir le regard de l'auteur sur les personnages et la distance qu'il instaure (et qui peut varier en cours de route) entre eux et nous. C'est évidemment moins gênant lorsqu'on a affaire à une histoire riche en péripéties et rebondissements (Dumas, Hugo, Balzac dans certains cas, etc.). Cependant, dans le meilleur des cas, le cinéaste ne pourra guère faire plus que de travailler sur le scénario du roman, son synopsis, et non sur l'œuvre elle-même, puisque, précisément, il en a éliminé l'auteur par la force des choses, les contraintes propres à son moyen d'expression.

Cela devient dramatique dans le cas de Jane Austen (ou de Proust, ou de Flaubert…), dans la mesure où les scénarios de ses romans sont d'une minceur extrême et, de plus, à peu près toujours semblables (filles à marier), toujours situés dans le même milieu (bourgeoisie et nobliaux de la campagne anglaise). Tout le prix de ses six romans – et c'est à mon avis un prix élevé – tient au regard qu'elle porte sur ses personnages, à son humour, son ironie allant du tendre à l'acerbe, les petites touches de son pinceau de miniaturiste, autant de choses que le cinéma est inapte à rendre. C'est cette ironie douce, et cette distance entre son sujet et nous, qui fait que les personnages les plus grotesques, ou les plus pénibles, ne le sont jamais vraiment, parce qu'ils sont nimbés de cet humour indulgent qui est la marque de la romancière. Transposés au cinéma, ils redeviennent simplement ce qu'ils seraient si Austen n'était pas à pour nous les montrer et que nous les découvrions par nous-mêmes ; c'est le cas, par exemple, dans Emma que je viens de terminer, de Mr Woodhouse, le père du personnage éponyme : vieillard radoteur, obsédé par les courants d'air et l'hygiène alimentaire, avec ça d'un très redoutable égoïsme, qui serait proprement insupportable dans un film parce qu'il serait forcément montré en son état brut, en éclairage direct si je puis dire, et non dans la lumière particulière dont Austen l'entoure.

Du coup, on comprend pourquoi ses romans ont autant eu la faveur du cinéma et de la télévision (les six ont été adaptés, et la plupart plusieurs fois) : c'est que, soustraits à l'auteur et ramenés à eux-mêmes, leurs scénarios ne diffèrent pas beaucoup des “sagas” de l'été que les tâcherons de la télévision pondent sans se lasser pour les chaînes publiques et privées. Il leur suffit alors, lorsqu'ils ont vidé la coquille de toute sa substance, de planter leur caméra devant ce qui reste et de tourner. Il en résulte la chose insipide et assez ridicule que j'ai tenté de regarder avant-hier.

– Sitôt terminé Emma, peu avant midi, j'ai fait un bond de près d'un siècle en arrière en rouvrant le Tom Jones d'Henry Fielding. J'ai également commandé un roman de Tobias Smollett, dont je n'ai lu que le Voyage en France et en Italie (pas sûr que ce soit le titre exact), il y a déjà quelques années.


Jeudi 26 mai

Sept heures et quart. – Vraiment rien.


Vendredi 27 mai

Huit heures. –  André va avoir soixante ans (ce qui est normal, puisqu'il est né la même année que moi). Béatrice, sa femme depuis… Voyons : quand je suis devenu “ami d'enfance” avec André, en 1978, il était déjà entendu qu'il allait passer sa vie avec Béa (je déteste les diminutifs, mais, là, l'ayant toujours appelée Béa, son vrai prénom me semble tout à fait étranger à sa personne – exactement comme celui de Daniel pour mon père, que tout le monde a toujours appelé Dany).

Bref : Béa a décidé qu'il fallait que les trente ou quarante personnes les plus proches d'André (beaucoup de sa famille) lui offrent une sorte de roman à multiples mains, le jour choisi pour la “fête”. (En ce qui me concerne, le fait qu'on puisse organiser une fête pour mes soixante ans suffirait presque à me faire rompre toute relation avec la femme partageant ma vie ; mais enfin, les Fernique ne sont pas moi.)

J'ai écrit la deuxième “entrée” de ce patchwork, forcément voué à l'incohérence. Et, ensuite, j'ai proposé à Béa de relire l'ensemble et d'en corriger les fautes, ce qui a été accepté. Je ne savais pas exactement ce qui m'attendait : j'y reviendrai demain.


Samedi 28 mai

Deux heures et demie. – Je viens à l'instant de terminer la relecture corrective du patchwork que j'évoquais hier soir. Pour déblayer un peu le terrain, voici le mail que j'ai envoyé à Béa, ainsi qu'à deux autres personnes qui, si j'ai bien compris, doivent se charger de la mise en forme de ces soixante-dix pages :

Ma chère Béa (et bien chers autres),

Je viens de terminer ma relecture, aussi attentive que possible. Tout d'abord, tu pourras présenter mes compliments à tous les participants pour leur orthographe, leur grammaire et leur syntaxe : les fautes étaient étonnamment peu nombreuses dans ces soixante-dix pages.

C'était un peu différent pour la ponctuation, assez incertaine dans la plupart des cas. Comme j'ai moi-même horreur que l'on touche à mes virgules (tu touches ma virgule, tu l'épouses !), j'ai respecté les façons de chacun, n'intervenant que dans les cas où la sarabande des virgules rendait une phrase ambiguë voire presque incompréhensible.

Le plus long et le plus ennuyeux fut de rendre homogènes tous les passages dialogués, chacun ayant évidemment fait sa petite tambouille dans son coin. J'ai opté pour la disposition suivante : mise à la ligne avant le début de chaque dialogue et nouvelle mise à la ligne pour revenir au discours indirect ; dialogues simplement ouverts par un tiret (–), signe que certains confondent avec le trait d'union (-) : qu'ils soient maudits jusqu'à la septième génération. Cela m'a permis de conserver les guillemets français (« ») pour les monologues intérieurs, tandis que j'ai opté pour les guillemets anglais (“ ”) lorsqu'il s'agissait d'encadrer un mot ou deux. J'espère ne m'être planté nulle part, mais sans trop y croire.

Pour conclure, après une lecture suivie, je trouve que l'ensemble se tient fort bien, est souvent amusant, même quand, visiblement, certaines allusions échappent à l'estranger que je suis. Il y a tout de même deux ou trois contributions qui m'ont été pénibles, voire presque douloureuses à lire, et qui auraient largement mérité de ne point être écrites. Mais enfin, ce n'est que mon avis, et même sous la torture je ne dévoilerai jamais desquelles il s'agit !

Voilà.

Didier

P.S. : Peux-tu me rappeler quel jour André découvrira l'objet ? Je te demande ça parce que, comme j'en parle dans mon journal, il ne s'agirait pas que la surprise soit gâchée par une parution prématurée d'icelui…

Je n'ai pas exagéré en parlant d'une lecture “douloureuse” de certaines contributions (trois, exactement, c'est-à-dire à peine 10 % du total). Ces trois personnes, dont j'ignore absolument qui elles sont, ont décidé de “faire dans le délirant”, ou dans le baroque sous ecstasy, comme on voudra. Sans se rendre compte une seule seconde qu'écrire un texte traduisant un certain délire d'un personnage, tout en restant intéressant pour le lecteur, est une des choses les plus difficiles à faire. Le piège principal consiste à confondre le délire d'une situation ou d'un personnage avec celui de l'auteur. Les trois contributeurs en question s'y sont vautrés avec un bel ensemble, chacun aboutissant à une logorrhée pesante, d'un profond ennui, ressemblant un peu à ces interminables discours d'ivrognes qui assomment tout le monde sauf leurs balbutiants auteurs, persuadés d'être très fins, drôles, etc. Le pire est que ce sont justement ces trois-là qui ont largement outrepassé la longueur de texte qui nous était impartie à tous (entre une et trois pages, en gros), ce qui est allier un réel manque de savoir-vivre à l'absence de talent. Je me demande d'ailleurs, si cet incohérent déluge qu'ils ont tous trois produit ne trahit pas simplement, et un peu paradoxalement aussi, leur manque d'imagination et leur incapacité à embarquer dans un récit commencé par d'autres, avec les contraintes inhérentes à ce type d'exercice. Il se peut aussi que le phénomène traduise une espèce de vanité puérile les ayant poussé à écrire “en dehors du troupeau”.

Malgré tout, comme je le dis à Béa dans mon mail, je trouve que tous les autres ont bien joué le jeu et que le résultat n'est pas dénué d'un certain charme, au moins pour tous ceux qui connaissent le principal destinataire.


Dimanche 29 mai

Huit heures. – Appelé ma mère en fin d'après-midi pour lui souhaiter sa fête, avant de lui passer Catherine, qui avait des choses à lui dire. Et c'est à elle (mais le haut-parleur du téléphone était mis) qu'elle a dit avoir tellement aimé le Chef-d'œuvre qu'elle l'a lu deux fois de suite et qu'elle a, plusieurs fois, “versé sa petite larme” (expression maternelle typique). Et je me disais ensuite que si les deux femmes de ma vie avaient aimé ce roman, en avaient été émues, je n'avais vraiment rien à réclamer de plus. (On se console comme on peut.) Sérieusement, les mots trouvés par ma mère pour en parler m'ont bien réchauffé la tripe.

– Commencé aujourd'hui Roderick Random, roman d'un écrivain anglais du XVIIIe siècle dont je n'avais lu que son Voyage en France et en Italie. Il a été réédité récemment par les Belles Lettres et c'est dans cette collection que je l'ai acheté. Si j'avais eu la certitude de plusieurs centaines d'exemplaires vendus du Chef-d'œuvre (au lieu des quelques dizaines probables), j'aurais probablement envoyé un mail à Mme de Ribas, l'attachée de presse de cette digne maison que je contribue à ruiner, pour qu'elle me l'envoie. Mais, évidemment, il m'est désormais impossible de demander quoi que ce soit aux Belles Lettres, non de leur fait, bien sûr, mais du mien. Déjà, il y a quelques jours, informé que cette maison publiait les écrits de Leonard Woolf concernant son épouse Virginia, mon premier réflexe a été d'adresser un message à la même personne, pour qu'elle me l'envoie, sachant que ce livre avait toute chance d'intéresser Catherine ; je n'en ai évidemment rien fait : c'est très ennuyeux, d'être un auteur sans lecteurs ; encore que, d'un autre côté, ç'ait aussi ses avantages, ses petites libertés.


Lundi 30 mai
  
Huit heures moins le quart. – J'ai publié vers midi ce court billet (inutile, je l'espère, de préciser qu'il est absolument authentique) : « Ils étaient donc trois, comme indiqué dans le titre, qui débouchaient d'une ruelle perpendiculaire à la mienne au moment où je parvenais à sa hauteur, me dirigeant vers la seule boulangerie de Pacy ouverte le lundi ; deux filles et un garçon, âgés de huit à dix ans : je ne suis pas spécialiste. Leurs propos, d'abord indistincts, devinrent brusquement compréhensibles à l'instant de notre réunion. L'une des fillettes disait : « En tout cas, moi c'est simple : je devrais pas le dire, mais jamais j'épouserai un noir. » Elle était elle-même la seule noire de ce petit ensemble. »

Je ne l'ai pas fait dans une intention ironique. Il se trouve que j'ai été vraiment frappé par la réflexion de cette petite fille noire. Évidemment, je ne sais pas, et ne saurai jamais, quelles sont ses raisons de ne pas épouser un homme de sa couleur, ni pourquoi elle y montrait une telle résolution tranquille (qui, d'ailleurs, n'a nullement fait sursauter ses deux compagnons). M'a frappé aussi le fait qu'elle précisât, mais sur le ton de la conversation la plus anodine : “je ne devrais pas le dire mais…”. Cela semble vouloir dire que, désormais, à neuf ou dix ans, les enfants ont déjà intégré les impératifs antiracistes (comme les petits Russes ânonnaient le communisme dans les années trente) mais que, en même temps, ils semblent s'en foutre complètement. Ils ont compris qu'il est seulement nécessaire de prendre une vague précaution oratoire avant d'exprimer ce qu'ils ressentent. Une commentatrice me dit ceci : « Les enfants répètent ce qu'ils entendent chez eux... » C'est, me semble-t-il, prendre les enfants pour des imbéciles. Non, les enfants ne répètent pas ce qu'ils entendent chez eux : ils adaptent ce qu'ils entendent, et ils le font à la société à laquelle ils sont confrontés, que généralement leurs parents ne devinent qu'à peine. D'une certaine manière, je crois que les enfants comprennent assez tôt dans leur âge qu'il faudra qu'ils se démerdent avec le monde que leurs abrutis de géniteurs leur auront laissé.


Mardi 31 mai

Huit heures. – Il était prévu depuis longtemps que je fasse aujourd'hui du rewriting à FD, ce qui m'ennuyait au-delà de toute mesure. Par chance, la CGT est venue à mon secours : en empêchant plus ou moins les gens qui travaillent de le faire, elle m'a dispensé de me rendre à Levallois, dans la mesure où je ne pouvais guère y aller sans essence. J'ai donc rewrité “de chez moi”, ce qui s'est avéré bien moins pénible. Je remercie donc ces sales cons agonisants pour leurs blocages divers.

– J'ai abandonné Tobias Smolett aussi vite que j'avais – comme à ma première tentative – laissé tomber Henry Fielding : je crois que le genre “roman picaresque” (pour faire bref) n'est vraiment pas pour moi. Après avoir lu deux ou trois chapitre des Whuthering Heights de Miss Brontë, j'ai éprouvé une sorte de satiété du roman anglais, et même du roman en général, et j'ai rouvert le premier volume qui m'est tombé sous la main de Jean-François Revel. Et nous allons terminer là-dessus ce mois de mai venteux et pluvieux, en signalant tout de même que les deux nichées de mésanges que nous hébergions – charbonnières dans une cabane et bleues dans l'autre – ont disparu voilà quelques jours sans laisser de traces, mais à moi quelques regrets d'elles.