mercredi 1 janvier 2020

Décembre 2019














Mourir pour Dantzig ?
Plutôt crever !








Dimanche 1er

Dix heures. – Eh bien voilà : comme je le craignais plus ou moins, cette pauvre Conjuration des imbéciles m'est tombée des mains avant même que je fusse arrivé à la moitié de ses quatre cents pages. Bien sûr, c'est assez drôle, au moins durant les cent premières pages. Mais une fois qu'on a compris que l'on se trouvait à l'intérieur d'un gigantesque asile d'aliénés à la taille de la Nouvelle-Orléans où se passe l'histoire, on comprend que, dès lors, on ne fera plus que tourner en rond. Et l'éditeur français (Robert Laffont) se moque de nous lorsque, sur le rabat de couverture, dans le paragraphe où il est censé nous présenter le roman, il convoque rien de moins que Rabelais, Swift, Cervantès et Dickens ! Pourquoi d'ailleurs s'arrête-t-il en si bon chemin, dans son intempérance ? Pourquoi oublier Dante, Shakespeare, Faulkner, Dostoïevski, Montaigne et Kafka ? Décidément, on a presque toujours tort de relire les livres qu'on a aimés jeune homme. (Je dis ça, en sachant qu'à la prochaine occasion je repiquerai tout de même au truc.)

À part ça, le réchauffement climatique continue d'exercer ses ravages, en faisant grimper le thermomètre jusqu'à la hauteur vertigineuse de trois degrés tropicalement celsius.

Quatre heures et demie. – Nous avons regardé, hier soir, la première partie du dernier film de Scorcese, The Irishman, sorti directement sur Netflix mercredi : c'est un très bon Scorsese, même si, en principe, les films de mafieux ne me séduisent guère. Mais c'est bien agréable de temps en temps, de retrouver un cinéaste sachant filmer, une caméra mobile, sinueuse, qui emmène véritablement le spectateur à l'intérieur du film, et donc de l'histoire. Nous regarderons la fin tout à l'heure (le film dure trois heures et demie…).


Lundi 2

Deux heures et demie. – J'en termine à l'instant avec Molière, ayant bouclé le cycle, comme il se doit, avec Le Malade imaginaire. Pour ne point que nous nous séparions trop brutalement, Poquelin et moi, j'ai ressorti le petit volume de Ramon Fernandez (Grasset, Les Cahiers Rouges) intitulé Molière ou l'essence du génie comique, dont je ne me souvenais même pas de le posséder. À compter de demain : Shakespeare.

Sept heures. – Hier matin, partant promener Charlus, nous trouvons le voisin d'en face parcourant sa pelouse d'un pas lent, les yeux obstinément fixés sur le sol, tournant la tête de droite et de gauche à mesure qu'il progressait. Après salutations réciproques, et question de la part de Catherine, il nous explique que son chien (Félix) a pris l'habitude d'aller voler les œufs frais pondus dans le poulailler puis, très délicatement, sans jamais les casser, d'aller les cacher un peu partout dans la propriété, laquelle n'est pas si petite que la recherche des œufs ne soit ensuite une simple formalité. De fait, ils, les voisins, doivent en perdre un certain nombre. Chez nous c'est plus simple : nos deux poules ont totalement cessé de pondre.


Mardi 3

Dix heures et demie. – Voilà déjà cinq jours que mon article à propos de Muray a été accepté et doit paraître sur le site ternétique de Causeur. Du coup, bien entendu, je vais voir deux fois par jour si, par hasard, il n'y serait point apparu depuis ma dernière visite. En vain. L'affaire tourne au gag, et je me fais l'effet d'être le narrateur d'À la recherche du temps perdu qui, pendant des années, ouvre chaque matin Le Figaro, pour voir si l'article qu'il a envoyé à la rédaction ne s'y trouverait pas. La différence avec moi est que, finalement, après un temps invraisemblablement long, et qui rend toute l'affaire comique, il finit par l'y découvrir. Il est vrai que j'ai encore quelques années devant moi avant de battre son “record de latence”.

– Dans un article paru dans Le Figaro en 1941 – en zone “libre” donc –, André Gide étrille littéralement Jacques Chardonne et son dernier livre paru. Il s'agit pour l'essentiel de chroniques que Chardonne avait auparavant publiées dans la NRF de Drieu La Rochelle. Dans sa note, le responsable de “l'appareil critique” nous dit que, à cette même époque, Drieu avait demandé à Gide d'entrer au comité directeur de cette nouvelle NRF “collaborationniste”, et que celui-ci hésitait beaucoup. C'est le livre de Chardonne qui l'aurait finalement dissuadé de paraître dans la revue, ne voulant pas que son nom soit rapproché du sien (j'ai l'impression, depuis deux ou trois lignes, d'écrire en pur charabia bloguesque !). Au-delà des circonstances particulières de cet éreintement, il m'a fait  plaisir, ayant toujours considéré Chardonne comme un écrivain précieux, vaporeux, tarabiscoté, fumeux ; “inutile et incertain”, comme disait Revel à propos de Descartes. C'est pourquoi je n'ai jamais été étonné de l'admiration professée pour lui par cette byzantine crapule de Mitterrand.

– J'ai ressorti, hier en fin d'après-midi, la cabane à graines. Les mésanges sont arrivées presque immédiatement, comme si l'une d'elles guettait aux avant-postes, chargée d'avertir toute la troupe. Ce matin, les deux premiers chardonnerets étaient là eux aussi.

Cinq heures. – Lu Les Corbeaux, la pièce d'Henry Becque (sa plus connue avec La Parisienne) : nette déception. C'est lent, bavard, les personnages parlent tous du même ton et il ne s'y passe finalement rien. Je veux dire qu'il ne se passe rien sur scène : on ne fait qu'y relater ce qui s'est passé, se passe ou se passera au dehors. Cela dit, j'ai peut-être fait du tort à Becque en le lisant tout de suite après mon “cycle Molière”…


Mercredi 4

Onze heures. – Comme j'en avais déjà eu vaguement l'intention hier, je viens de fermer les commentaires sur le blog. Hier matin, j'ai publié un petit billet “promotionnel” pour le livre de Rémi, Le Chevalier au cygne. Là-dessus, les habituels piliers du bar se mettent à jacter de choses et d'autres, sans que rien, dans leurs propos dénués du plus petit intérêt, ne laisse soupçonner qu'ils avaient lu le texte sous lequel ils “s'exprimaient”. Entre Mildred qui a de plus en plus tendance à se croire chez elle, Élie Arié qui prend mon blog pour une annexe de celui de Sarkofrance dont on lui a confisqué les clés, sans parler de Fredi Maque qui joue volontiers les mouches du coche et deux ou trois autres dont les propos sont généralement incompréhensibles, ça commençait à bien faire. J'ai, toujours hier, lancé une sorte d'avertissement sans frais. Ce matin, j'ai bien dû constater que tout avait imperturbablement continué comme si je n'avais rien dit, comme si je n'étais pas là. J'ai donc effacé tous les commentaires sous mes deux derniers billets (avec toutes mes excuses pour les rares personnes qui avaient écrit des choses intelligentes, voire seulement intelligibles) et muré la porte d'accès. C'est tout de même curieux, et aussi un peu déprimant, ces gens qui vous poussent à jouer, contre votre nature, les adjudants de caserne, et qui ne semblent pleinement contents que lorsque vous les envoyez au trou pour une semaine ou deux. Évidemment, ce sont les mêmes qui, je m'y attends, vont venir pleurnicher par himmel qu'ils ne comprennent pas, que je suis vraiment dur, qu'ils n'ont pas mérité ça, etc. Je ne répondrai évidemment à aucun message de ce type.

– Parution hier d'un article de M. D., le patron en second de Causeur, pour annoncer la parution du mensuel de décembre, avec Muray en couverture et sujet du dossier principal. Du coup, il me paraît tout à fait logique que mon propre petit article sur le même sujet n'ait pas pu être publié avant cette annonce. Ce qui, d'ailleurs, ne veut pas dire qu'il le sera.

Deux heures. – Je viens de commencer mon cycle shakespearien par Roméo et Juliette (simplement parce que c'est par cette pièce que s'ouvre le premier volume de la collection que j'ai). Je crois bien que je ne l'avais jamais lu, et j'ai été stupéfait de découvrir un consternant fatras, un verbiage ampoulé et absurde qui a, plusieurs fois, provoqué chez moi une sorte de spasme ressemblant à un fou rire nerveux – mais il y a-t-il des fous rires qui ne le soient point ? Tous ces implacables phraseurs deviennent à la longue si pénibles que, lorsque le couple vedette périt enfin de mort violente, le lecteur s'en trouve comme soulagé, apaisé. Prochaine lecture : Richard III. On verra ça demain.

Quatre heures. – Relisant les Interviews imaginaires de Gide (parus en 1941 et 1942 dans Le Figaro), je suis retombé sur un paragraphe qui m'avait déjà arrêté lors de ma première lecture. Je le copie ici. Gide vient de dire, à son interlocuteur fictif, que, malgré ses efforts répétés, il n'a jamais pu prendre plaisir ni même un vrai intérêt à Guerre et Paix. Que, pourtant, il dit avoir  lu d'un bout à l'autre dans sa jeunesse. Il poursuit alors :

« Je parle à présent de relectures. Tolstoï est un évocateur incomparable ; mais cette succession de dioramas (je ne songe qu'à Guerre et Paix) où tout est également éclairé, sans ombres et, partant, sans reliefs, sans clair-obscur, sans art, me plonge bientôt dans un morne ennui. C'est un aveu que je vous fais là ; un aveu craintif ; mais si je crois bon au temps de la jeunesse de forcer son admiration sans trop écouter son goût propre et d'apprendre à aimer ce qui mérite d'être aimé, et que l'on n'aimerait peut-être pas suivant sa pente, il n'est sans doute pas mauvais, parvenu à mon âge, d'oser avouer, à soi-même et aux autres : non, tout compte fait et refait, décidément je n'aime pas cela. Et de tâcher de s'expliquer pourquoi. »

Outre que je partage l'ennui éprouvé par Gide devant Tolstoï – et que j'étendrais, moi, à Résurrection et même à Anna Karénine –, je suis surtout frappé par ce qu'il dit des relectures “vespérales” et des révisions de jugement qu'elles entraînent, dans la mesure où j'en fais régulièrement l'expérience, dès que je me mêle de relire un roman que j'avais beaucoup aimé, ou cru aimer, trente ou quarante ans plus tôt. Quand à “tâcher de s'expliquer pourquoi”, c'est souvent une autre affaire.


Jeudi 5

Deux heures. – Cette nuit, un hôte aussi imprévu qu'indésirable s'est présenté chez moi. Je serais mieux de dire : en moi. Il s'agit en effet d'un gros bouton joufflu, dont l'amusante particularité est d'être placé juste à la pointe du coccyx ; si bien que, quelle que que soit la position que je tente de prendre, il est toujours là pour se rappeler à mon bon souvenir. Je ne sais quelle est exactement sa nature ; appelons-le “furoncle”, ça lui donnera un petit air de famille. Lui et moi nous fréquentons depuis 1977, première moitié de l'année. Si je puis être aussi précis à plus de 42 ans de distance c'est que, lors de notre première rencontre, après une nuit presque totalement blanche assez longuette, je m'étais résolu à aller demander aide et secours à l'infirmerie des cheminots de la gare d'Austerlitz. Où, en effet, on m'en a débarrassé – temporairement.

Si je m'étais rendu à cet endroit a priori saugrenu plutôt que dans n'importe quel service d'urgences, c'est que j'étais alors moi-même une sorte de cheminot. Je l'ai été d'octobre 1976 à mai de l'année suivante, ce qui me permet de dater avec une relative précision la naissance officielle de mon oncle Fur. Parisien de très fraîche date, afin de payer mon demi-loyer, rue de Patay, et la nourriture riche en graisses animales que j'ingurgitais, j'avais trouvé cet emploi, qui me faisait arriver à la gare souterraine du pont Saint-Michel (aujourd'hui RER) à six heures et demie du matin pour en repartir à neuf heures ; entretemps j'avais récolté les coupons détachables des banlieusards habitués, hormis ceux que l'on m'avait jetés à la figure, dans un accès bien compréhensible de mauvaise humeur matinale.

J'avais obtenu ce poste par un éhonté piston, celui du père de mon ami Alain Chambenoit, un genre de ponte de la SNCF locale. Pour ce qui est du fils, il avait à l'époque commencé des études de médecine, à Tours, qu'il a visiblement menées à bien puisque, si l'on feuillette virtuellement les Pages jaunes, on constatera qu'il a depuis des années le même cabinet (médecine manuelle, ostéopathie, médecine générale), sis à Issoudun, petite ville de l'Indre où je crois bien n'avoir jamais mis les pieds. Alain et moi ne nous sommes pas revus depuis environ 43 ans. Si vous habitez dans le coin, vous pouvez toujours aller lui dire bonjour de ma part – et tenter du même coup, en profitant de son possible attendrissement, de lui arracher une consultation gratuite.

Donc, en cette année scolaire 76 – 77, je passais deux heures et demie de chaque primo-matinée dans les courants d'air de la gare Saint-Michel. Le reste du temps, je ne faisais rien. Je m'étais inscrit en deuxième année de Lettres modernes à Jussieu (Paris VII, je crois bien), cloaque freudo-marxisant où je restai deux heures, le temps du premier cours auquel j'assistai, qui fut donc aussi le dernier. Naturellement, je ne soufflai mot à mes parents de cette désertion en rase campagne. Sorti de ma gare, je passais le reste des journées à somnoler – j'étais debout depuis cinq heures et demie – et à me morfondre, me demandant ce que je fichais là, dans ce deux-pièces peu engageant, mais pas taudis tout de même, alors que je disposais, chez mes parents, d'une grande chambre bien éclairée et de repas équilibrés servis à des heures immuables. Je ne connaissais évidemment personne : bien qu'assez peu élitiste, ou ne sachant pas encore l'être, je m'étais basé sur les conversations de mes camarades  cheminots pour me dissuader de tenter d'établir avec eux des liens plus approfondis. Il y avait bien la présence de Denis Barthès,  mon colocataire, et ami depuis mon arrivée, en novembre 72 au lycée Pothier d'Orléans. Mais lui avait quitté la cité ligérienne une année avant moi, il suivait ses cours plus sérieusement que moi et avait eu le temps de se faire quelques amis tout neufs. D'autre part, il me l'a avoué deux ou trois ans plus tard, la perspective de passer ses soirées avec un gros légume semi-dépressif ne l'enchantait qu'à moitié, malgré la sincérité de son végétarisme. C'est pourquoi, dès l'année suivante, mon entrée au CFJ fut une sorte de bénédiction, même s'il ne me fallut pas plus d'un mois ou deux pour comprendre que le journalisme et moi-même resterions toujours radicalement étrangers l'un à l'autre – mais mon atonie était telle que l'idée d'exercer durant trente ou quarante ans un métier pour lequel je n'avais ni goût ni aptitudes ne me gênait nullement. Faire ça ou autre chose, n'est-ce pas ?

Pour revenir à mon année ferroviaire, il n'est pas exagéré de dire que les deux seuls événements qui la marquèrent un tant soit peu furent, et dans cet ordre, mon dépucelage à l'automne 76 et l'oncle Fur  quelques mois plus tard. Si je n'ai jamais revu la jeune Nadine qui collabora gentiment au premier des deux, l'oncle Fur, lui, n'a jamais cessé ses visites, heureusement de plus en plus espacées à mesure que je prenais de l'âge. Là, par exemple, je crois bien qu'il ne s'était pas présenté depuis une dizaine d'années – si bien que j'aurais pu le croire mort, si j'avais été d'une nature plus optimiste.

Enfin, il est là. Généralement, ses visites ne durent pas plus de deux ou trois jours. Mais Dieu que les heures paraissent longues en sa compagnie ! Comment le temps pourrait-il se montrer léger et bondissant lorsque, pour qualifier la moindre station que l'on fait sur une chaise ou dans un fauteuil, on hésite constamment entre deux adjectifs, assis et empalé ? Il faudrait peut-être voir si, à Évreux, la gare ne possèderait pas, en ses bâtiments, une infirmerie pour très anciens cheminots d'occasion…

Quatre heures. – Dans une étude sur Montaigne datant de 1928, alors qu'il parle de l'amitié avec La Boétie, Gide cite Sainte-Beuve citant une phrase de Pline le Jeune (ami des poupées gigognes, bonjour !). Cette phrase la voici : « J'ai perdu un témoin de ma vie… je crains désormais de vivre plus négligemment. » Je me souviens avoir été frappé par quelque chose de très approchant, au moment de la mort de Bernalin, en novembre 1985. L'impression, non : la certitude qu'une part de moi qu'il était seul à connaître allait descendre avec lui à la tombe, pour parler un peu emphatiquement, et que plus personne ne pourrait désormais la connaître, que moi-même je finirais sans doute par la perdre de vue. Privée de son terreau, ou de son tuteur, ou de son jardinier, elle allait s'atrophier puis disparaître. Et c'est probablement ce qu'elle a fait. Il est possible aussi que cette dimension inconnue qui aurait été la mienne n'ait jamais existé et que je sois seulement en train de me vanter, de me pomponner.

(Sinon, je viens de transformer en billet de blog le texte sur l'oncle Fur écrit juste avant. Je le laisse tout de même ici : ce sera pour ma mère, qui ne lit que ce journal, une fois que je l'ai transformé en livre pour elle.)


Vendredi 6

Trois heures. – Eh bien, gloire à lui, l'oncle indésirable m'a quitté plus tôt que prévu : dès hier soir. Ce qui m'a valu, ensuite, de dormir tel un bébé mes huit heures d'affilée.

– Confiné dans la Case pour cause de tornade blanche dans la maison, hier, je n'ai absolument aucune idée sur ce qui m'a poussé à tirer de son étagère le petit Sur Proust de J.F. Revel, déjà lu au moins deux fois. Je suppose que cela doit être de l'ordre du mouvement réflexe ; presque du tic nerveux. Pour m'en distraire, j'ai reçu en fin de matinée les 1200 pages du Dictionnaire égoïste de la littérature mondiale. À première vue, c'est-à-dire après lecture d'une vingtaine de pages, les défauts de M. Dantzig, déjà notés dans ce journal le mois dernier, semblent avoir eu une fâcheuse tendance à s'aggraver, ces quinze dernières années, en particulier son irrésistible propension à parler de moi-ma vie-mon œuvre à tout propos, et même hors de propos, ainsi que sa tendance à nous asséner des phrases “définitive” destinées à nous intimider et réduire au silence, mais qui, si on prend la peine de les examiner, ne signifient à peu près rien. Ou pourraient tout aussi bien être retournées comme des vêtements réversibles (je comptais donner un ou deux exemples de ces affirmations-massues, mais j'ai oublié le volume à la maison : on verra plus tard… ou jamais).

Entre Proust et Dantzig, j'ai aussi feuilleté le dernier numéro de Causeur, acheté uniquement parce que je savais y trouver l'article fait par Daoud Boughezala sur Michel Desgranges. L'article est bon, le reste du numéro m'a paru sans grand intérêt, malgré le “dossier Muray” qu'il contient, destiné à promouvoir le troisième tome d'Ultima Necat paru il y a un mois ou deux. Mais je suis fondé à penser que cela vient plutôt de moi que du magazine, qui ne m'intéresse plus à grand-chose dès lors que cela ressortit à l'actualité, qu'elle soit “sociale” ou “culturelle”. Culturelle encore moins, d'ailleurs : qu'est-ce que j'en ai à foutre de savoir si le dernier film de cette triste godiche de Karine Viard est simplement médiocre ou carrément à chier (seule alternative crédible pour un film français contemporain) ?

Cinq heures. – Dans ses filets, Dantzig ramène à la surface des poissons dont j'aurais cru l'espèce disparue depuis des siècles. Par exemple Thomas Bernhard. J'ai dû lire six ou sept livres de lui – peut-être moins –, il y a 35 ou 40 ans, à l'instigation de Carlos. Carlos a, ou avait dans notre jeunesse, un radar infaillible pour débusquer les écrivains emmerdants. De fait, je garde de Bernhard le souvenir d'un écrivain emmerdant. Mais presque guilleret si je le place à côté de Peter Handke, autre belle découverte de Carlos. Voilà qui, évidemment, donne très envie de relire et Bernhard et Handke. (« Mais enfin, bougre d'imbécile, tu as écrit, hier ou avant-hier, qu'il fallait se garder de relire les écrivains qu'on avait aimés en sa jeunesse ! – Qu'on a aimés, sans doute ; mais, là, il s'agit d'écrivains emmerdants : ce n'est pas la même chose… »)


Samedi 7

Midi. – Mon article “Muray et moi” est paru ce matin sur le site de Causeur. Ironie de la chose : il est réservé aux abonnés, ce qui fait que je ne puis même pas m'offrir le petit plaisir puéril de le relire, ni par conséquent celui de me désespérer à cause d'une faute d'accord ou de ponctuation que j'aurai évidemment laissé passer lors de mes successives relectures d'avant envoi !

Trois heures. – Je viens de proposer à M. P., de Causeur, un article sur le Dictionnaire égoïste de Dantzig, livre dont la lecture commence à m'horripiler au plus haut point. C'est un océan de mélasse bien pensante, un long coming out pédo-progressiste sombrant à chaque page dans l'auto-satisfaction la plus puérile, l'infatuation la plus tranquille. De plus, les quatre cinquièmes du livre parlent de tout et de n'importe quoi, sauf de la “littérature mondiale” que nous promet le titre, hautement mensonger de ce fait. Bref, si M. P. accepte le principe d'un article, c'est un étrillage en règle qu'il va recevoir. À moins que, d'ici lundi, j'ai perdu l'envie de consacrer deux heures à ce pitoyable guignol. Dont je n'arrive pas à comprendre comment il a pu tomber aussi bas, après avoir écrit un premier dictionnaire tout à fait excitant. Je sais bien qu'une douzaine d'années a passé entre les deux, et que la vieillesse est un naufrage, mais enfin, là, tout de même, M. Dantzig abuse du droit de couler à pic.

Six heures. – Ce doit être la première fois que Catherine assiste à une messe vespérale (au Plessis même) sans que je prenne un apéritif en l'attendant. Cette sagesse nouvelle m'effraie.


Dimanche 8

Onze heures. – La lecture du Dantzig m'est de plus en plus pénible, et son auteur de plus en plus antipathique. Depuis hier, je m'efforce de le lire “plume en main”, afin de noter les diverses choses qui pourraient me servir dans l'article que j'ai proposé à Causeur ; article que j'ai de moins en moins envie d'écrire, mon énervement d'hier s'étant transformé en un vague mais persistant dégoût devant tant de fadeur bienpensante. Il paraît que Dantzig ne rêve que d'Académie française. En attendant d'y entrer, si jamais il y entre, il est toujours assuré d'avoir sa place dans l'émission de Ruquier : il a tous ses papiers en règle, tous les visas de bonne conduite, son certif' homosexuel dûment tamponné (?), il sera reçu avec tous les honneurs qu'il mérite. Les deux petits Ruquier-Tinville de service lui feront même la génuflexion. Je sens que tout ça va se terminer prématurément dans la poubelle jaune.

Sept heures. – Comme je me trouve autant de bonnes raisons d'écrire une critique sévère du Dantzig que de raisons, tout aussi bonnes, de m'en abstenir, j'ai décidé… de ne rien décider et de m'en remettre au hasard. Si, demain ou après-demain, monsieur P. de Causeur me relance, je l'écrirai, sinon je m'abstiendrai ; je veux dire par là que je ne me rappellerai pas à son bon souvenir, comme il m'a demandé hier de le faire. C'est ce qui s'appelle, je crois, “prendre ses responsabilités”…


Lundi 9

Midi et demie. – Je me demande quel petit démon obstiné me pousse à persévérer dans ma lecture de l'indigeste pensum du triste pitre Dantzig, alors que je suis presque assuré de ne pas lui consacrer la moindre ligne, même pas sur le blog. Le pis est que, non seulement je continue de le lire, mais je persiste à cocher les phrases qui pourraient me servir si jamais j'écrivais l'article que je n'écrirai pas ! Du masochisme, vous croyez ? Ça se soigne ? Je viens de doubler la neuf-centième page quand même…

– Une chose qui me dissuaderait sans doute d'envoyer encore des textes à Causeur serait de continuer à lire les commentaires, plus ou moins nombreux selon les sujets, que chaque article suscite. Rien que les pseudonymes choisis par la quasi totalité de ces personnes suffiraient à faire fuir n'importe qui d'à peu près sensé. Or, je ne crois pas être fou. La qualité du site, de ce qui s'y publie, n'est pas étroitement liée à ces gens qui s'y retrouvent pour bavasser, c'est entendu. Mais tout de même : les lire, ou simplement savoir qu'ils sont là, devient un frein puissant.

– Voilà  quatre ou cinq jours, à vérifier, que j'ai fermé les commentaires sur mon propre blog : je m'en porte admirablement. Car chez moi aussi, ça prenait des allures de basse-cour (et non de basse cour).


Mardi 10

Dix heures. – Ouf ! j'en ai terminé avec le cuistre bouffi, l'infatué primordial. Il va de soi que son pavé est destiné à la poubelle jaune. Et je me retiens à quatre mains pour ne pas y envoyer à sa suite le premier Dictionnaire égoïste, que j'ai pourtant beaucoup aimé, et encore tout récemment. Mais je sais que je ne le rouvrirai jamais (à moins que si ?), tant la baudruche dantzigienne me sort par tous les pores. Un dernier exemple et j'en aurai terminé avec ce puits de bienpensance. Dans son article consacré à Susan Sonntag (phare de la littérature mondiale qui, c'est évident, méritait largement les six pages qui lui sont consacrées ; de même que Barack Obama, qui a droit à presque autant), Dantzig lui reproche d'avoir écrit que le communisme était “un fascisme à visage humain”. Il a raison : il faut être une oie stupide pour trouver un “visage humain” au communisme, surtout en 1982.  Mais ce n'est pas du tout cela que notre instituteur pour quartiers défavorisés lui reproche, pas du tout. Écoutons-le :

« Le communisme était une brutalité, le communisme était une bêtise, mais le communisme n'était pas un fascisme. S'il anéantissait ses ennemis, il n'avait pas l'admiration de la mort. »

Voilà. Pour M. Dantzig, le communiste aura été une bêtise (pourquoi pas une gaminerie ?) à qui on peut reprocher une certaine brutalité (pourquoi pas un excès de vitalité ? Une fougue mal contrôlée ?), mais c'est bien tout. Et s'il a malheureusement dû se résoudre, à contre-cœur, malgré cette horreur de la mort qui le distingue du méchant fascisme, à éliminer quelques dizaines de millions de personnes, c'est uniquement parce qu'elles étaient ses ennemis. C'était en quelque sorte de la légitime défense. Et Dieu sait s'ils étaient terribles, ces ennemis du communisme ! Trotsky, Zinoviev, Kamenev, le général Toukhatchevski : anti-communistes impénitents ! Varlam Chalamov, envoyé quinze ans en Sibérie pour avoir soutenu qu'Ivan Bounine était un grand écrivain russe : réactionnaire terrifiant ! Et Evguenia Guinzbourg donc ! Et tous les autres ! Tous des ennemis implacables de ces amis de la vie qu'auront été les communistes, c'est Charles Dantzig qui vous l'affirme.

Sale con.

Maintenant, il faut que je me trouve une lecture purgative, voire désodorisante, afin d'éliminer les derniers remugles laissés dans mon salon par cette prétentieuse et snob engeance. Pas facile. Une seule chose m'étonne encore : en 1200 pages, il n'a pas une seule fois flétri Les Le Pen père et fille (mais Marion a droit à une brève mention) : une distraction ? Ce sera, nul doute, pour le prochain volume, les 3582 pages de son Dictionnaire égoïste de la littérature galactique.

Trois heures. – Repris le Bloc-notes de Mauriac. Bouffée d'intelligence bienvenue, après les épaisses ratiocinations du petit marquis progressiste.


Jeudi 12

Deux heures. – Je vais écrire ici une chose que pour rien au monde je n'avouerais en public, bien certain, si je m'y risquais, de passer pour un irrécupérable abruti : Shakespeare m'emmerde. J'ai beau, depuis quelques jours, passer d'une pièce historique (Richard III, Henri IV) à une comédie (Peines d'amour perdues) à une tragédie (Hamlet), rien n'y fait, je m'ennuie toujours autant. Je vais m'obstiner encore un peu, tout de même, mais franchement, à moins d'un miracle…

– Je pense que je vais rouvrir les commentaires sur le blog-mère. Juste pour voir qui va s'en apercevoir d'abord, et au bout de combien de temps…

Sept heures. – Depuis un certain temps, le “compteur de visites” du blog-mère en affiche entre 800 et 1200 (dont je n'ai jamais cru qu'il puisse s'agir de visites réelles, mais c'est une autre histoire). Or, samedi dernier, 7 décembre, je suis brusquement grimpé à 4000. Il m'a fallu plusieurs jours pour comprendre que ce “pic” correspondait à la publication de mon article sur le site de Causeur. Ce qui m'étonne c'est que, sur ce même site, nulle part n'était donné de chemin d'accès à mon blog. Je suppose donc que les lecteurs de Causeur ont tapé mon nom dans leur moteur de recherche favori, ont fatalement atterri sur mon blog… d'où ils se sont empressés de fuir pour n'y plus revenir, si j'en juge d'après le même compteur de visites qui, dès le lendemain, affichait un gentil et pépère 813. Ça faisait du bien de se retrouver entre soi.


Vendredi 13

Midi et demie. – Abandonné Shakespeare, remplacé par Corneille : quand on est parti pour se faire du mal, n'est-ce pas…

Ravi de la belle victoire électorale de Boris Johnson, en Angleterre. Nos éditorialistes patentés vont pouvoir pleurnicher et piailler tout leur saoul, je pense que ça va être plutôt réjouissant de les lire. Ils vont encore se demander pourquoi le réel est toujours aussi méchant avec eux,  alors qu'ils représentent, non : qu'ils sont le Bien. Les peuples sont décidément incorrigibles, c'est à vous dégoûter de la démocratie.

Sept heures. – Tout à l'heure, himmel d'Élodie à sa mère. C'était une simple question, mais qui nous a laissés tous deux mi-hilares, mi-incrédules : « Est-ce que tu te rappelles un Simenon où il y aurait une ambiance de brumes ? » Sans commentaire, évidemment.


Dimanche 15

Trois heures. – Anniversaire de ma sœur : 55 ans, ce qui me paraît totalement irréel.

– Ma collaboration avec Causeur semble s'installer. Ils ont publié hier un texte à propos des Fous du roi de Robert Penn Warren. Pour contrebalancer un peu l'effet fâcheusement “intello” d'icelui, je leur en ai envoyé un autre, tout à l'heure, à propos d'un autre Robert : Rodriguez, l'un de mes cinéastes préférés, à qui nul intellectualisme outrancier ne peut être reproché. Pas de réponse des Puissances tutélaires pour l'instant. Il est vrai qu'on est dimanche, et que ces mêmes Puissances ont bien droit à quelque repos de l'esprit, sinon de l'âme. Si ces seigneurs ne se lassent pas trop vite de ma prose, je compte remanier pour eux un ancien texte concernant mes calamiteux souvenirs de réveillons de la Saint-Sylvestre, texte que je leur enverrai deux ou trois jours avant la date en question.

– Depuis trois jours, mes lectures de l'après-midi sont cornéliennes. Horace avant-hier, Cinna hier et Polyeucte en ce moment même : je me suis interrompu entre les deuxième et troisième actes pour avaler une tasse de café, tirer trois bouffées de pipe et venir noter ce qui précède. On dira ce qu'on voudra de Corneille : c'est quand même très “manche à balai dans le fondement”. Mais pas désagréable pour autant.


Lundi 16

Deux heures. – Je furetais tout à l'heure dans le coin des Pléiade, pour en extraire le volume contenant les Œuvres autobiographiques de Mauriac : disparu. Par une sorte de compensation, ou de consolation, je tombai sur celui qui contient les mémoires de Yourcenar, livre que j'ignorais posséder et que j'ai bien failli racheter voilà quelques mois. Tout content malgré la défection de François, je ramenai Marguerite au salon. Racontant cela à Catherine, elle me suggéra que, peut-être, les Pléiade étant normalement classées chronologiquement, Mauriac avait été rangé par moi “dans un mauvais siècle”. C'était possible en effet, j'y retournai donc voir… pour le trouver bien à sa place,  entre Julien Green et Paul Morand, où il m'avait échappé à l'œil un quart d'heure plus tôt. J'ai illico commencé à relire les Mémoires intérieurs.

– En commentaire chez Sarkofrance, la momie archéo-gauchiste Alain Bobards écrit ceci : « Pour éviter d’être taxé d’antisémitisme, ma conjointe est juive et des membres de sa famille ont été déportés ! » Ce n'est plus Bobards, c'est jobard. Comme si le fait d'avoir épousé une femme juive suffisait pour être à l'abri de toute pulsion antisémite : on dirait de ces racistes à l'ancienne mode qui, croyant se dédouaner à bon compte, vous assuraient qu'ils avaient un excellent ami nègre. Et je ne dis rien de l'obscénité qu'il y a à convoquer une escouade de déportés que l'on n'a pas connus pour s'en confectionner un genre de petite armure idéologique. Et puis, ce vocabulaire : “ma conjointe”… Qui parle de sa “conjointe” ? Qu'est-ce que c'est que ce langage d'employé de mairie ? Enfin, il y a la construction boiteuse de la phrase, qui semble dire que c'est afin de se protéger de l'antisémitisme que sa “conjointe” s'est faite juive et que ses parents ont choisi la déportation. On ne s'ennuie pas toujours, dans la blogoboule…


Mardi 17

Cinq heures. – Je pensais que Milan Kundera était le premier écrivain à avoir exigé que les volumes de Pléiade qui lui sont consacrés restent vierges de tout “appareil critique”, ce dont je lui lui étais, et lui suis encore, fort reconnaissant. Je viens de m'apercevoir que je me trompais, en ressortant de son rayon celui consacré aux essais et mémoires de Marguerite Yourcenar, qui lui est antérieur et n'en comporte pas non plus.

– Je viens de mettre, dans ma liste Netflix des films à voir, les trois Batman tournés par Christopher Nolan : la régression intellectuelle bat son plein.

– Est-ce moi qui ne comprends plus ce que je lis, ou bien si Jérôme Leroy en arrive à écrire n'importe quoi ? Dans son dernier article de Causeur, intitulé Grève : il est plus facile d'être de droite que d'être de gauche, je relève ceci : « Il est plus facile d’être de droite que de gauche parce que naturellement, on n’aime pas que son voisin soit plus riche que soi. On voudrait être comme lui et comme on ne peut pas, on veut qu’il soit comme nous. C’est la passion de l’égalité à l’envers, c’est le désir de nivellement par le bas. » Il me semble, moi, que ces trois phrases définissent parfaitement l'homme de gauche et non l'homme de droite. La passion de l'égalité et la haine du plus riche que soi ne font nullement partie des caractéristiques de l'homme de droite, ou bien j'ai rêvé ?


Mercredi 18

Trois heures. – J'apprends, par l'essai que lui a consacré Marguerite Yourcenar, que Mishima a plus ou moins fait l'écrivain en bâtiment, afin de gagner ses barquettes de sushis – si tant est que les sushis se fussent vendus en barquette de son temps. Voilà qui me le rend un peu sympathique, en tout cas moins antipathique qu'il m'a toujours été, sans que je sois trop capable de démêler le pourquoi de cette distance que je garde avec lui. Peut-être en raison de sa mort excessivement m'as-tu-vu-quand-je-défunte ; laquelle, mutatis mutandis, me fait penser à celle de Dominique Venner, se faisant sauter le caisson devant le maître autel de Notre-Dame. Un peu de discrétion, s'il vous plaît, Messieurs ! Glissez, mortels, n'appuyez pas…


Jeudi 19

Midi et demie. – Conduit ce matin Catherine à la clinique Pasteur, pour un examen routinier. Je la récupère d'ici une heure environ. Quand je l'ai laissée, peu après neuf heures, elle commençait à trouver l'affaire un peu saumâtre, vu qu'elle était à jeun depuis hier midi…


Lundi 23

Neuf heures et demie. – Diable ! trois jours sans venir traîner par ici. Sans regret, puisque je n'avais strictement rien à noter. Ce matin, je voudrais inscrire en ce journal un paragraphe trouvé dans les Archives du Nord de Marguerite Yourcenar, second volet de ses remarquables mémoires, dont le titre général est Le Labyrinthe du monde. Le voici, ce paragraphe (le personnage prénommé Michel est son père, dont elle est occupée à évoquer l'enfance) :

« Plus je vieillis moi-même, plus je constate que l'enfance et la vieillesse, non seulement se rejoignent, mais encore sont les deux états les plus profonds qu'il nous soit donné de vivre. L'essence d'un être s'y révèle, avant ou après les efforts, les aspirations, les ambitions de la vie. Le visage lisse de Michel enfant et le visage buriné du vieux Michel se ressemblent, ce qui n'était pas toujours le cas pour les visages intermédiaires de la jeunesse et de l'âge mûr. Les yeux de l'enfant et ceux du vieillard regardent avec la tranquille candeur de qui n'est pas encore entré dans le bal masqué ou en est déjà sorti. Et tout l'intervalle semble un tumulte vain, une agitation à vide, un chaos inutile par lequel on se demande pourquoi on a dû passer. »

Pas mieux (comme on dit quand on essaie de masquer le fait que l'on n'a rien à dire). Si ce n'est que, même dans “l'entre-deux” dont parle Yourcenar, je n'ai jamais ressenti rien de ce qu'elle appelle “les ambitions de la vie”. J'ai eu tout au plus quelques rêveries. Voire des rêvasseries. Et il me semble m'être agité le moins qu'il était possible.

Trois heures et demie. – Ayant quelques emplettes à effectuer, je m'étais naïvement dit que, les faisant un lundi en début d'après-midi, j'allais ressentir le vertige des grands espaces désolés, quelque chose comme “mon nom de Venise dans Calcutta désert”. Je t'en fiche ! j'avais oublié que nous sommes à deux jours de la grande bouffe universelle. Résultat : tous les commerces ouverts et un monde fou partout… y compris, bizarrement, à la pharmacie. Que tous ces malheureux crétins s'étouffent avec leur foie gras frelaté et leur mousseux tiédasse, et toute leur progéniture derrière eux !


Mercredi 25

Onze heures. – Catherine vient de partir pour la messe de Noël. Il faut bien ça pour que je me souvienne que nous sommes en effet le jour de Noël (il y aurait bien les stupides et excessives illuminations de la maison voisine, mais comme elles sont en place depuis la mi-novembre elles ne signifient évidemment plus rien, si tant est que, etc.). Nous n'avons strictement rien fait que d'habituel hier soir, si l'on excepte les huit bouchées Mon Chéri que nous avalâmes chacun durant le film (fort médiocre). Et, sauf événement imprévisible, il en sera exactement de même la semaine prochaine.

– Mon article consacré à Cortazar (et merde pour l'accent tonique !) ne semble pas avoir eu l'heur de convenir à ces messieurs de Causeur : ils l'ont depuis cinq ou six jours et… rien. Évidemment, il n'avait qu'un rapport très lointain avec le tyrannique “esprit de Noël”. D'ici trois ou quatre jours, je leur enverrai un autre article, consacré au réveillon de la Saint-Sylvestre envisagé comme un pur cauchemar : celui-là au moins sera “dans l'actu”. S'ils le boudent aussi, c'en sera fini de ma très brève participation à leur site, ne tenant pas à me placer dans la position du solliciteur, moi qui ne leur ai jamais rien demandé.

– En ayant fini avec Marguerite Yourcenar, et ne sachant trop quoi lire ensuite, j'ai repris le premier volume Pléiade de Kundera ; ce qui est un peu idiot, vu que j'ai relu l'ensemble de son œuvre il y a à peine deux ans. Mais c'est la principale caractéristique de ses romans – en tout cas auprès de moi : sitôt lus, ils se dissolvent à peu près complètement dans la mémoire. Je veux dire : même à l'époque où j'avais encore ce qui s'appelle une mémoire. Je ne suis pas sûr que cette particularité soit à porter entièrement à leur crédit.


Jeudi 26

Une heure. – L'ultime roman de Kundera a été publié en 2014. Il s'intitule La Fête de l'insignifiance, et c'est un titre parfaitement justifié par l'insignifiance du roman lui-même. En réalité, non, il n'est pas insignifiant : c'est pire. L'impression qui se dégage de ce court texte (moins de cent pages de Pléiade), c'est celle de se trouver face à un jeune homme ayant des velléités de devenir écrivain et qui, ayant beaucoup lu Kundera, s'efforcerait de l'imiter, sans y parvenir bien entendu. Tous les “tics” sont là, mais outrés et tournant à vide. Les personnages sont, comme semble le vouloir le titre, totalement inexistants (il est vrai que les personnages n'existent jamais beaucoup chez Kundera, et c'est sans doute ce qui fait que, après lecture de l'œuvre, tous ses romans se mélangent et s'indifférencient dans la mémoire), il se passe encore “moins rien” que d'habitude, c'est très court et ça paraît bien long. Naturellement – je viens d'aller fouiller les entrailles de Google –, à sa sortie, tous mes ex-confrères de la presse ont mécaniquement enseveli cette pauvre petite chose sous des chapes d'éloges convenus. À moins que je sois le seul à n'avoir rigoureusement rien compris à ce chef-d'œuvre ? C'est toujours possible mais j'en doute fort.

Sept heures. – Ricané gentiment (?) en lisant sur Atlantico le titre suivant : La famille britannique qui s'est noyée dans une piscine “ne savait pas nager”. Je me suis retenu d'aller lire la dépêche lui correspondant, de crainte qu'elle n'en fasse évaporer le pouvoir comique, presque poétique à force de cocasserie.


Samedi 28

Onze heures. – La pantalonnade rebondit. Ce matin, Atlantico publie une nouvelle dépêche intitulée : Noyade en Espagne : les trois victimes savaient nager (famille). On est drôlement soulagé pour elles. Du reste, il est assez fréquent, à ma connaissance, que les gens qui sautent dans une piscine sachent nager. Sauf peut-être dans le petit bain, il faudrait vérifier. Je suppose que deux ou trois des grands reporters d'Atlantico sont déjà sur la brèche.


Dimanche 29

Dix heures et demie. – Assez longue promenade, à l'instant, avec Catherine et Charlus. Assez longue car le gel de la nuit a rendu praticables des chemins qui ne l'étaient plus depuis des semaines. Pas un souffle de vent, ciel élavé où flottaient encore quelques souvenirs légers de la brume nocturne. Catherine avait revêtu sa “doudoune” rouge fluo, crainte que les chasseurs ne la prissent pour une biche en vadrouille ; ce qui, en effet, ne s'est pas produit, ni moi pour un placide sanglier.

– Il faut toujours se méfier des citations que l'on lit ici où là, lesquelles sont, presque par définition, toujours arrachées à leur environnement, au fameux contexte. Par exemple, admettons que je poste sur le blog la première phrase du chapitre 22 de L'Ignorance, le troisième roman de Kundera écrit en français, qui traite de l'émigration, de l'exil, mais surtout du retour “au pays” après des années d'absence. Voici la phrase : Plus vaste est le temps que nous avons laissé derrière nous, plus irrésistible est la voix qui nous incite au retour. Aussitôt, si nous sommes dans un jour où ils sont à peu près réveillés, mes douze lecteurs vont s'en emparer, de cette phrase ; certains pour l'approuver, d'autre pour s'inscrire en faux contre elle, d'autres encore pour la nuancer, émettre des réserves, etc. Mais tous seront d'accord pour penser qu'ils discutent d'une pensée de Milan Kundera. Or,  dans le roman, cette phrase est immédiatement suivie de cette autre : Cette sentence a l'air d'une évidence, et pourtant elle est fausse. Ils auront donc, mes chers douze, discuté d'une pensée qui n'a jamais été celle de Kundera.

C'est souvent bien pire, dans le cas des citations de romans, car on a tendance alors à attribuer à l'auteur des phrases, des affirmations que lui-même a placées dans la bouche de tel ou tel de ses personnages, avec lesquels il peut se trouver, lui, l'écrivain, en complète et radicale opposition. Si celui qui fait la citation ne le précise pas – et il le précise rarement –, le lecteur se retrouve à prendre pour une idée de Marcel Proust telle sentence qui, en réalité, a été proférée par Charles Swann voire par Odette de Crécy – ce qui bien sûr est absurde. Après, une fois que la citation fausse, ou du moins faussement attribuée, est mise en circulation, il est très difficile de revenir en arrière, de redresser le tir.


Lundi 30

Quatre heures et demie. – Je viens de finir de relire La Valse aux adieux : il se confirme que c'est, des romans de Kundera, mon préféré. À la fois virevoltant et mélancolique : si c'est une valse, alors ce doit être une valse lente, dansée dans le crépuscule par des couples qui ne se voient pas les uns les autres, avec un orchestre invisible, lointain.


Mardi 31

Une heure. –Publication tout à l'heure de l'article concernant les réveillons de nouvel an que j'ai envoyé à Causeur voilà deux ou trois jours. Si bien que je termine cette année en pleine gloire. Ou, au moins, sur une trajectoire nettement ascendante. Quo non ascendet ?, comme on disait chez les Fouquet…

dimanche 1 décembre 2019

Novembre 2019










LE CANABIS SAUVERA-T-IL LA CREUSE ?









Vendredi 1er

Midi. – Ces temps-ci, 1671, Charles de Sévigné a de très-sérieux et très-embêtants problèmes d'érection, ce qui provoque de légères tensions (!) entre lui et la Champmeslé. Le plus étrange, à mes yeux, c'est qu'il confie ce genre de choses à sa mère. Du reste, s'il les lui avait cachées, ou qu'elle-même n'eût pas jugé bon de s'en ouvrir à sa fille, nous n'en aurions rien su.

– Voici ce qu'écrit le guignol lyonnais (je sais : pléonasme) Bembelly, dans son claviotage du jour, à propos de l'annonce prématurée de la mort de Bernard Tapie  : « Lire sa nécro de son vivant c’est spécial. À part Jésus-le-ressuscité je n’en connais pas d’autre. » Il prouve simplement là sa complète ignorance, car c'est une chose qui est arrivée à d'assez nombreuses personnes, dont certaines fort connues (mais peut-être pas de notre sympathique Croix-Roussien) : Mark Twain, Bernard Shaw, Paul Léautaud, etc. D'autre part, en dehors de la satisfaction de laisser s'exprimer un anti-catholicisme aussi rabique que stupide, on voit mal ce que Jésus vient faire là, dans la mesure où être toujours vivant et être ressuscité sont deux choses tout à fait différentes dans leur nature même. Mais j'ai peur que nous n'entrions là dans des subtilités qui laisseront froid, et légèrement hébété, ce bon Guy-Alain.

– Sinon, pour revenir à des sujets moins grotesques, j'ai trouvé chez Ternette, le volume des lettres de Mme de Sévigné qui me manquait, et dans l'édition Pléiade de 1953, comme j'ai déjà les deux premiers. : vingt euros seulement. Je l'ai mis dans mon p'tit panier mais, raisonnable en diable, je n'ai pas cliqué sur “commander” : on verra lors du prochain “exercice carte dorée”, soit dans vingt jours. Comme tous les autres, à part journaliste, salaud-de-pauvre est un métier qui s'apprend.


Samedi 2

Dix heures et demie. – Il y a environ deux heures m'est venue une idée qui, dès l'abord, m'a paru à la fois amusante et judicieuse. Je me suis dit que je pourrais bien tenter d'en faire un petit texte pour Causeur, publication que je n'encombre guère de mes élucubrations depuis qu'on m'a aimablement proposé de le faire. Sitôt dit, presque sitôt fait : l'affaire s'est écrite presque d'elle-même, en à peine plus d'une demi-heure j'avais mes trois mille signes, dont une “chute” qui me laissait plutôt satisfait. Là-dessus, Catherine m'appelle par le téléphone intérieur pour me proposer, nonobstant un vent à décorner les malchanceux époux, un tour de village avec Charlus et elle. Proposition aussitôt acceptée et mise à exécution. Au retour, c'est-à-dire il y a dix minutes, j'ai relu mon texte, et l'ai envoyé sans la moindre hésitation à la poubelle virtuelle. Non pas en raison de sa qualité – il n'était pas “plus mauvais qu'un autre” – mais à cause de l'espèce d'aquoibonisme latent qui a tendance à s'emparer de moi, doucereusement, dès que je me prends à songer à cette collaboration que l'on m'a fait miroiter, et qui semble de plus en plus devoir rester lettre morte. Revenons donc à des lettres qui ne le sont pas, en dépit de leur âge, c'est-à-dire à Mme de Sévigné.

– Je viens de commander Le Régent de Petitfils. Ce qui, après le Louis XIV de Bluche, ne manque pas d'une certaine cohérence, je trouve. Ensuite, il ne me restera plus qu'à relire Le Siècle de Louis XV de Gaxotte, en saupoudrant tout ça de quelques pages de Saint-Simon pour pimenter le ragout.


Dimanche 3

Quatre heures. – Sur le site de Causeur, je tombe sur un article consacré à Sagan, dont le sous-titre nous apprend que, de la romancière, “on ressort un inédit”. On dirait que le mal qui ravage des sites comme Atlantico est en train de gagner jusqu'aux maisons les plus respectables…

Sept heures. – Monsieur P., qui fait partie de l'équipe gérant le site de Causeur a immédiatement corrigé ce titre malencontreux, après que je le lui ai signalé par mail. Si je persiste à ne leur donner aucun texte, ils pourront toujours m'embaucher comme femme de ménage syntactique.


Lundi 4

Deux heures. – J'ai repris, hier un très gros livre de Jean Favier (dont j'ignorais qu'il fût mort), lu il y a une trentaine d'années : Paris – Deux mille ans d'histoire (Fayard). Il a pour mission, ce livre, de combler le vide qui me sépare encore de l'arrivée du Régent de Petitfils, lequel est la suite logique de mes lectures louis-quatorziennes, et, en principe, du troisième volume du journal de Muray. Je dis “en principe” car il est déjà arrivé deux fois qu'un livre qui m'avait été envoyé directement par les Belles Lettres s'évanouît sans laisser de trace. S'il arrive tout de même, ce journal, il pourrait me fournir une occasion d'article pour Causeur, quelque chose d'un peu personnel qui pourrait s'intituler : “Comment j'ai manqué Philippe Muray”. On verra en temps voulu.

– Mort de Marie Laforêt. Apparemment, c'était une femme intelligente et assez drôle. Mais je n'ai jamais été trop sensible à son genre de beauté et, surtout, je ne supportais pas sa façon de chanter. Hier, voulant m'apprendre la nouvelle, Catherine s'est mélangée les crayons et, confondant entre elles les chanteuses pénibles, m'a annoncé la mort de Juliette Gréco…


Mardi 5

Sept heures. – En milieu d'après-midi, brusquement un peu marre des lectures historiques. Je suis allé rechercher le premier volume du Théâtre de Maurice Boissard : plaisir intact. Mais plaisir contrarié par le fait que, lisant ou tentant de le faire, je ne cessais de penser à ce projet d'article dont je parlais hier, à propos de Muray, commençant même à en “écrire” quelques passages décousus, des bouts de phrases, etc. Je vais essayer de m'y mettre demain, histoire de m'en débarrasser d'une façon ou d'une autre… et cela sans avoir reçu le troisième volume du journal. Mais c'est justement ce qui m'amuse : commencer l'article en annonçant qu'on projette de parler d'un livre qui est toujours entre les mains de la factrice.


Mercredi 6

Quatre heures. – Bon, eh bien, voilà, il est écrit, ce putain d'article sur “Muray et moi” ! Quel que soit sa destinée proche, au moins il ne m'encombrera plus l'esprit. Je comptais d'abord le laisser reposer jusqu'à demain matin pour le relire “à froid”, mais, me connaissant, je sais bien que c'était le meilleur moyen pour qu'il parte directement à la poubelle virtuelle. Je l'ai donc relu alors que son point final était à peine sec et l'ai expédié aussitôt à qui de droit. La balle est donc, depuis une vingtaine de minutes, dans le camp de qui de droit.


Jeudi 7


Neuf heures et demie. – Ce matin, comme je me suis levé plus tôt, j'ai lu Plutarque.

Deux heures. – M. D. (je ne suis plus très sûr de l'avoir “initialisé” comme ça, la dernière fois où j'ai parlé de lui, mais bon) de Causeur, vient de me répondre qu'il désirait soumettre mon petit texte à Élisabeth Lévy, en vue de l'insérer dans le dossier Muray qu'ils préparent pour l'édition de décembre du mensuel “papier”. Bref, je m'apprête à faire une entrée triomphale, directement par la grande porte… ou bien à ne pas faire d'entrée du tout, si jamais Dame Lévy me rejette dans les ténèbres extérieures.


Vendredi 8

Neuf heures. – La factrice m'a apporté hier le troisième tome du journal de Philippe Muray ainsi que Le Régent de Jean-Christian Petitfils ; j'ai commencé les deux. Ce qui est amusant (enfin, ça m'amuse moi…), c'est que l'article que j'ai écrit pour Causeur, à propos de Muray, commence par le fait que je vais parler de lui à l'occasion de la sortie de ce nouveau volume de journal, alors que je ne l'ai même pas encore reçu. Si bien que, si jamais le dit article paraît dans le magazine de décembre, il y aura beau temps que ce même volume aura été terminé. Ce qui est d'ailleurs sans importance aucune, personne n'étant censé le savoir, hors les désormais fameux douze lecteurs de ce journal-ci. Ce qui serait bien, c'est qu'il me poigne soudain une nouvelle idée d'article, cette fois pour le Causeur “en ligne”. Mais voilà qui ne dépend pas vraiment de moi, en tout cas pas de ma volonté.

(Après vérification, il semble que le verbe “poindre” n'existe pas au mode subjonctif. Tant pis : je le trouve bienvenu, je le garde.)

Deux heures. – Belle promenade campagnarde, à l'instant, avec Catherine (et Charlus, mais il va sans dire), sous un ciel d'un bleu très lumineux, parsemé de juste ce qu'il faut de moutons blancs, à peine grisés en leur centre. Et, surtout, ce qui devient de plus en plus rare hélas : pas un souffle de vent.

– J'ai repris les Mémoires de Saint-Simon à leur début, me disant que cela accompagnerait très bien la vie de Philippe d'Orléans que je suis en train de lire. Comme, par ailleurs, je n'ai nullement abandonné le journal de Muray, ni le Théâtre de Maurice Boissard, je me demande si je ne serais pas en train de me disperser un tantinet. D'un autre côté, j'fais c'que j'veux, j'suis en r'traite !

Sept heures. – Du journal de Muray, le 5 juin 1989 : « […] Postérité [son roman paru l'année précédente] n'était pas raté ; ce n'est pas moi qui ai fait un mauvais livre, c'est Grasset qui (par bêtise ou volontairement) en a fait une mauvaise édition. » Malheureusement, l'un n'exclut pas l'autre. Et on est un peu gêné de voir Muray, cet animal lucide qu'est Muray, se réfugier dans ce type d'argument éculé, au lieu d'essayer de porter un regard un peu plus distancié sur son roman – qui est, je suis désolé, totalement raté et d'un insubmersible ennui. Il faut dire que, en cette année de bicentenaire, il est occupé à en écrire la suite, ce qui ne risque pas de le prédisposer à la clairvoyance.


Samedi 9

Une heure. – Il y a un peu moins de deux heures, et sans y avoir pensé avant plus que ça, j'ai écrit d'un trait un assez court billet, anecdotique, ironique, à propos du mur de Berlin. Au moment de le publier, je me suis ravisé et l'ai plutôt envoyé aux Puissances tutélaires de Causeur, puisque c'est en gros ce que je m'étais engagé à faire, lors de mon entretien téléphonique avec M. D. J'ai reçu, très vite, deux réponse consécutives. La première, à 12 h 02 : « Merci, je le publie aujourd'hui même ! A bientôt. » Et la seconde, 25 minutes plus tard : « Navré, en relisant, il me semble que ce point de vue a déjà été soutenu par Jérôme Leroy, avec un peu plus de développements. Ainsi lâchées, ces sentences lapidaires me semblent trop arides. Bien à vous »

Donc, à ma première tentative, je tombai en plein dans une polémique qu'il s'agissait d'éteindre, et voici que je suis aujourd'hui “trop aride”, ce qui est peut-être vrai, du reste. Quoi qu'il en soit, je vais encore attendre de voir quelle sera la destinée de mon article sur Muray : si lui aussi est jugé trop ceci ou pas assez cela, eh bien nous en resterons là, Causeur et moi. Sans regret de part ni d'autre, je suppose.

– À propos de Muray, dans le journal de qui je suis en plein, il note ceci, en octobre 1989 : « Peut-être viendra un temps où il sera raisonnable de rejoindre le camp de ceux (les musulmans p. ex.) qui s'entêtent dans leurs rituels idiots contre la Roue de la Fortune. » C'est une pensée qu'il m'arrive d'avoir, lorsque je contemple les marionnettes désarticulées, alternativement hilares et pleurnichardes que nous sommes devenues. Quelques jours plus tard, il écrit ceci, qui n'est évidemment pas sans lien avec la phrase précédente : « Peut-être un jour, dans l'avenir, un historien lucide analysera-t-il […] les soixante-dix ans du soviétisme comme une résistance brutale et pathétique au vrai socialisme, c'est-à-dire à l'anesthésie générale et à la servitude volontaire. Des années 20 aux années 90, expliquera-t-il, la moitié du monde s'est raidie jusqu'à l'absurde contre la pente inévitable de l'humanité : le “modèle suédois”. Puis, sous l'effet d'un certain nombre de crises insolubles, celui-ci a triomphé aussi dans la partie de la planète qui y avait échappé jusque-là. L'Univers, alors, est sorti des Temps Modernes pour entrer dans l'Âge du Mouroir démocratique et vivre enfin en paix. La place étant nette, les problèmes majeurs étant réglés, le véritable Règne des Mages a pu commencer. »

– Un étudiant lyonnais a tenté de s'immoler par le feu, hier. Avant d'accomplir cette action insensée et grandiloquente, il avait pris soin de rédiger une sorte de message d'adieu. Message qu'il termine ainsi : « Vive le socialisme, vive l'autogestion, vive la sécu. » C'est à ça qu'on reconnaît les authentiques bouffons : ils parviennent à provoquer les rires même dans les situations les plus dramatiques.

Trois heures. – Jérôme Leroy publie un article à propos du film intitulé Joker, dont “tout le monde” semble faire grand cas ces temps-ci. En guise de “chapeau”, cette phrase (qui n'est peut-être pas de lui : je sais comment fonctionne la presse, fût-elle internétisée) : « Le joker illustre le génie du capitalisme : récupérer la contestation pour en faire un spectacle. » Je passe sur le fait que l'idée est déjà usée jusqu'à la corde. Mais surtout : où Jérôme Leroy a-t-il vu que la contestation avait jamais été autre chose qu'un spectacle ?


Dimanche 10

Dix heures et demie. – Depuis hier, j'ai repensé plusieurs fois à ce… à ce malheureux garçon qui s'est immolé par le feu au cri de Vive la Sécu. (J'ai d'abord failli, à la place de mon “malheureux” écrire “déséquilibré” : je me suis souvenu à temps que le mot était désormais réservé aux tueurs musulmans ; préempté, en quelque sorte.) Je vais mettre ici en entier le message qu'il a expédié sur Facebook (évidemment, sur Facebook…) avant d'accomplir son geste aussi dérisoire que dramatique. Pour être sûr ne pas oublier cette meurtrière pantalonnade.

(Non, finalement, c'est inutile : je vais me contenter de mettre en lien vers chez le très-précieux Adolfo Ramirez, qui bien entendu, n'a pas manqué cette occasion de pousser un couinement d'indignation. C'est ici.)

Le plus sidérant – je viens de parcourir rapidement les extraits de journaux que l'on trouve chez Ternette – c'est que personne ne semble voir le côté bouffon de cette lamentable histoire. Ou alors, hypothèse plausible, ceux qui l'ont vu se gardent bien de le mettre en lumière, sachant ce qui leur tomberait immédiatement dessus. Bref, voilà un garçon de 22 ans à qui on vient de supprimer sa bourse d'étudiant, sous le prétexte, hautement valable à mes yeux, qu'il en était à son second redoublement. Redoublement qui semble logique puisque, très visiblement, le futur bonze ne s'occupait à peu près que de ses activités “syndicales” (désolé pour les guillemets, mais la notion de “syndicalisme étudiant” m'a toujours paru relever du plus haut comique, y compris lorsque j'étais moi-même étudiant). Donc, adieu la bourse mensuelle et imméritée de 450 €. De là à penser qu'il n'existait pour lui qu'une seule alternative, la bourse ou la vie, il y avait une grande marge que ce garçon aurait dû éviter de franchir. Il aurait pu par exemple choisir de militer un peu moins et de se trouver un petit “job”, comme le font tout naturellement des dizaines de milliers d'étudiants à travers le monde. Ou envisager une thérapie préventive. Bref, que l'on prenne ce fait divers par n'importe quel bout, on ne débouche toujours que sur du dérisoire post-moderne, dont on essaie d'imaginer les pages qu'il aurait pu inspirer à Philippe Muray. Mais, bien entendu, on n'y arrive pas, puisqu'on n'est pas Philippe Muray.

Une heure. – Oublié ceci, à propos du bonze estudiantin lyonnais. Il va de soi qu'aucun des journalistes qui en parlent ne dit qu'il est entre la vie et la mort. En revanche, tous précisent que “le pronostic vital est engagé” : ce charabia grotesque, digne d'une époque stupide (on sera libre d'intervertir les deux adjectifs), me semble contribuer à rendre le fait divers encore plus irréel, plus farcesque. On m'objectera que les plumitifs en question n'ont fait que reproduire la déclaration ou le communiqué officiels des médecins, lesquels s'expriment ainsi. Et alors ? Sous prétexte qu'en effet les médecins jargonnent de plus en plus, tout le monde devrait adopter leur volapük scientificoïde ? Est-ce que rendre les choses intelligibles en les donnant à lire en bon français ne fait plus partie des “devoirs sacrés du journaliste” ? Ils continuent pourtant à le faire, dès lors qu'il s'agit de nous faire partager les profondes pensées d'une actrice américaine ou d'un despote chinois, non ?

Sept heures. – Terminé Ultima necat juste avant les lasagnes dînatoires. Tout au long de ce troisième volume, et de plus en plus à mesure qu'on avance, Muray est vent debout contre Sollers et BHL, au point d'en paraître littéralement obsédé. Ils deviennent ses Fasolt et Fafner personnels, mais des Fasolt et Fafner qui ont bien garde de ne pas s'entretuer. Deux ou trois autres petites choses à dire de cette suite de journal, mais on verra demain (peut-être…).

Muray m'a donné au moins une envie, celle de relire quelques dizaines – centaines ? – de pages de Sade. J'ai donc ressorti le volume de Pléiade contenant les trois Justine. Il faut que je m'attende à me  faire foutre de moi la prochaine fois que j'irai chez Michel Desgranges – lequel Desgranges fait d'ailleurs son apparition dans ce volume du journal de Muray.


Lundi 11

Dix heures et demie. – Pluie et vent. C'est-à-dire exactement le même temps que l'année dernière à la même date. Si je m'en souviens c'est que nous avions prévu, Catherine et moi, d'aller assister à la cérémonie au monument aux morts, qui se trouve juste à l'entrée de la rue de l'Église, et que le mauvais temps nous en avait finalement dissuadés, ce qui semblerait prouver la tiédeur de notre sentiment patriotique ou encore notre peu de fièvre commémorative. La différence est que, pour aujourd'hui, nous n'avions rien prévu du tout.

– Marche contre la très-sinistre “islamophobie”, hier à Paris : à peine plus de dix mille personnes parmi lesquelles, à en juger par les photos, une majorité de musulmans, femmes voilées et barbus vociférants. Pour une grande manifestation nationale, cela revient à peu près à dire qu'il n'y avait personne. Nous sommes vraiment d'indécrottables racistes, pas à tortiller.


Mardi 12

Dix heures vingt. – Depuis hier, un titre sur le site de Causeur fait ma joie, chaque fois que mes yeux retombent dessus : « Le cannabis sauvera-t-il la Creuse ? » Même là, en le recopiant, un sourire ravi m'est venu. Je n'ai pas lu l'article. Non seulement parce que le sujet ne m'intéresse en rien, n'étant si drogué ni creusois, mais parce que je ne voulais pas prendre le risque de gâcher, ou même seulement d'amoindrir, le doux effet hilarant de la question magique. Répétez-vous cela plusieurs fois, à voix basse, voire murmurante, en variant le ton si cela vous chante : « Le cannabis sauvera-t-il la Creuse ? » Vous verrez que l'effet est irrésistible. Et le moindre de ses charmes n'est sans doute pas de demeurer tout à fait inexplicable. C'est comme un philtre : on ne sait pas quels en sont les ingrédients, ni leurs proportions, mais l'effet est là, indubitable.

Midi. – Entreprise pour des raisons essentiellement économiques, notre restriction tabagique va bon train : Catherine “tourne” à quatre cigarettes quotidienne ; quant à moi, le paquet de quarante grammes d'Amsterdamer arrive désormais à me durer entre six et sept jours. Et cela – fait entièrement nouveau – sans piquer la moindre cigarette dans le paquet de Catherine, lequel trône pourtant sous mes yeux du matin au soir. Je dois dire que je suis assez fier de nous.

Sept heures. – Michel me propose une idée de livre à écrire pour les Belles Lettres. Idée séduisante, que je suis bien tenté d'accepter. C'était il y a trois ou quatre heures. Depuis, je ne cesse de retourner l'affaire dans ma tête en me disant que je n'en serai certainement pas capable, que je devrai abandonner en cours de route, ou que le résultat sera affligeant, etc. Puis, cela s'interrompt, juste le temps de me traiter d'abruti ressassant toujours les mêmes conneries. Ensuite, les conneries en question se remettent à tourner de plus belle. J'aimerais bien, une fois dans dans ma vie, être parfaitement assuré de mes capacités. Juste pour voir quel effet ça fait.


Mercredi 13

Une heure. – La nuit portant conseil – ou incitant à la dérobade, c'est selon –, je viens d'expédier un himmel à Michel Desgranges, pour lui dire qu'il me semblait préférable de renoncer à cette idée de livre qu'il voulait me voir écrire. Non pas, d'ailleurs, à cause de l'idée elle-même, qui est bonne, mais en raison de mes capacités à la mener à bien, d'une part, et d'autre part parce que mon complet anonymat rendrait, j'en suis à peu près sûr, ce livre totalement invendable. Cela étant, j'ai tout de même laissé la porte entrebâillée, puisque je lui ai dit en conclusion que cela ne devait pas nous empêcher d'en parler de vive voix lorsque nous nous verrons chez lui, ce qui aura lieu en principe le 28 de ce mois.  Mais ça m'étonnerait qu'il parvienne à me convaincre.

– Sur Atlantico, le site où la langue française n'est plus qu'un vague souvenir, je tombe sur ce titre :  « UE : von der Leyen a renommé le portefeuille controversé sur les migrations. » Voilà qui me plonge dans des abîmes de questions sans réponses, la principale étant bien sûr celle-ci : si l'on renomme un portefeuille, cela veut dire qu'il va désormais porter un autre nom. Mais lequel ? Quel mot devrai-je désormais employer lorsque je demanderai à Catherine : « T'aurais pas vu mon portefeuille (ancien français, donc) par hasard ? » Je tremble à l'idée que ce von der Leyen ne fasse prochainement subir le même sort au portemonnaie.

Six heures. – Je viens de commander – pas cher – une pièce de Henry Becque, Les Corbeaux. Parfois, on se demande ce qui peut bien nous passer par la tête.


Jeudi 14

Onze heures. – Depuis une dizaine de jours, nos soirées sont occupées par une série télévisée anglaise intitulée The Crown. Comme son nom l'indique plus ou moins, elle retrace le règne d'Élisabeth II, la souveraine actuelle, en ses débuts pour ce qui est des deux premières saisons, c'est-à-dire où nous en sommes rendus. Si j'ai bien compris, quatre saisons sont prévues en tout, et l'histoire doit se prolonger jusqu'à l'arrivée dans le décor de la shampooineuse de luxe, Lady Diana – partie qui m'intéressera sans doute moins, dans la mesure où je risque d'avoir un peu l'impression de me retrouver à France Dimanche. Du reste, il y a déjà, dans les épisodes déjà regardés par nous, des aspects très people, notamment lorsque sont abordées les amours de la sympathique Margaret qui, entre nous, devait être une fieffée cochonne. Mais enfin, pour ce qui est des deux premières saisons, qui vont du mariage de la future reine (1947) à l'assassinat de Kennedy, on peut dire que c'est une bonne série, comme savent en faire les Anglais, au contraire de nous autres : excellents acteurs, bon rythme (avec toutefois quelques baisses de régime dans certains épisodes),  superbes décors (évidemment !) très bien filmés, somptueux châteaux, superbes appartements, etc. Surtout, on n'y voit pas l'ombre d'un pauvre, ce qui est bien agréable : nous en avons déjà deux à la maison, en les personnes de nous mêmes, ce n'est pas pour en retrouver d'autres le soir dans notre télévision.

(Finalement, je viens de transformer le paragraphe qui précède en billet pour le blog : toutes mes excuses à ceux qui fréquentent aux deux endroits…)


Vendredi 15

Midi et demie. – Ce matin, Catherine, consultant comme chaque jour au petit-déjeuner la météo du jour sur son iMachin, sa tablette, quel que soit le nom que l'on donne à cet engin sonore, Catherine, donc, commence par m'annoncer qu'il pleut (ce qu'un rapide coup d'œil par l'une des fenêtres du salon me permet illico de vérifier), et qu'il allait continuer de pleuvoir toute la journée (prédiction pour l'instant pleinement réalisée). Elle ajoute : « Et on ne dépassera pas les quatre degrés ! » Moi : « C'est l'hiver indien… »

– Sinon, mauvaise nouvelle pour Charlus, qui n'en sait encore rien : tout à l'heure, le vétérinaire qui lui administrait son rappel de vaccin a décrété qu'il était trop gros et que nous devions, dès ce soir, diminuer sa ration de croquettes journalière de vingt pour cent. Pour combler, ou tenter de le faire, le vide de son estomac, nous sommes autorisé à ajouter aux dites croquettes… des courgettes cuites à l'eau. La tyrannie de la minceur frappe donc même les chiens, c'est pitié de devoir le constater.

– J'approche des dernière pages du Régent de Petitfils. Ce qui, tout à l'heure, m'a donné envie de lire ou relire quelques Historiettes de Tallemant des Réaux. On est prié de ne chercher aucune logique dans cet enchaînement, Tallemant étant mort plus de vingt ans avant le début de la Régence.

De toute façon, à voir comment tourne notre monde, comment s'abîme notre “civilisation” (d'ores et déjà les guillemets me paraissent s'imposer), la montée de l'intolérance parée des plumes du paon humanitaire, la généralisation de la délation maquillée en vertu, la haine de la liberté qui s'exprime désormais librement chez les belles âmes de la gauche déboussolée, à voir tout cela, je crois que je vais finir, dans mes lectures, par ne plus quitter le XVIIe siècle, à la rigueur le XVIIIe. Évidemment, ce n'est pas ça qui me fournira des idées d'articles pour Causeur… À propos de cette estimable publication, je n'ai aucune nouvelle de mon petit article concernant Philippe Muray. S'il devait finir aux oubliettes virtuelles, ce qui devient un peu plus probable chaque jour, je pense que je pourrais sans remords ni regrets abandonner toute idée de collaboration. Ce qui ne me procure nul chagrin.

Trois heures. – Eh bien voilà : comme on le redoutait de plus en plus, Philippe d'Orléans vient de mourir, Louis XV peut prendre les rênes. C'est à lui que je comptais d'ailleurs m'intéresser ensuite, mais finalement non. À la place, j'ai fait un fort bond en arrière, ressortant L'Homme médiéval, ouvrage collectif sous la direction de Jacques Le Goff (Seuil, coll. L'Univers historique). Et j'aurais aussi comme une vague envie de relire Les Deux Corps du roi de Kantorowicz : on verra. Le Moyen Âge, quand on y entre, on ne sait jamais quand on va pouvoir en ressortir. Ni dans quel état.


Samedi 16

Dix heures et demie. – Finalement, non. Après avoir lu les quarante premières pages de mon Homme médiéval, c'est-à-dire l'introduction générale de Le Goff, je me suis aperçu que je n'avais guère la tripe moyenâgeuse – en tout cas pas présentement. J'ai donc fait un nouveau saut temporel, encore plus important que le précédent, mais vers l'avant cette fois : j'ai ressorti de son rayon la biographie de Churchill (François Bédarida, Fayard) ainsi que le gros volume de sa correspondance avec sa femme, laquelle s'étale (la correspondance…) entre 1908 et 1964. Là, ce sera une lecture inédite, le volume ayant été acheté il y a quelques années par Catherine et lu seulement par elle, qui m'en a dit plusieurs fois grand bien. Je pense qu'une lecture “chronologiquement panachée” de ces deux livres va s'imposer d'elle-même. Sans que cela ne m'empêche de picorer de çà et de là dans les chroniques de Maurice Boissard et les historiettes de Tallemant, histoire de détendre un peu l'atmosphère aux heures les plus grises, ou les plus somnolentes, de la journée.

– Côté télévision, en attendant la troisième saison de notre série windsorienne – elle est attendue demain –, j'avais trouvé malin de sélectionner deux films déjà un peu anciens (1998 pour le premier) consacrés à la reine Élisabeth, mais la première du nom. Nous serions ainsi restés “dans la tonalité”. Las ! nous avons tenu une demi-heure de la première de ces deux pellicules, œuvre lente, pâteuse et prétentieusement filmée, qui, nonobstant la langue utilisée par les acteurs, aurait très bien pu être signée par un jeune espoir du cinéma français – c'est assez dire.

– En plus de ça, il continue à faire un temps de merde.


Dimanche 17

Dix heures et demie. –Himmel de Michel Desgranges, ce matin, me disant, à propos de son idée de livre qu'il souhaite me voir écrire, que nous en parlerons de vive voix (c'est-à-dire quand j'irai déjeuner chez lui, jeudi en huit). Ce qui semble signifier qu'il n'a pas renoncé à me convaincre. De mon côté, je n'ai pas renoncé à renoncer…

– Du côté de Causeur, silence radio. Il est vrai que ces gens ont bien le droit de profiter de leurs week-ends pour penser à autre chose qu'à leur travail.

Sept heures. – Décryogénisé Molière tout à l'heure : influence de Léautaud-Boissard. Lu L'Étourdi. Ainsi que la très courte, mais irréprochable, Vie de Molière due à Voltaire, qui se trouve  en ouverture du premier tome de l'édition que j'ai.

Dans une petite demi-heure, nous filerons de nouveau vers Buckingham et Balmoral : la troisième saison de The Crown vient d'arriver.


Mardi 19

Onze heures. – J'ai, ce matin, terminé le second tome des chroniques théâtrales de Léautaud. À peine le volume refermé, m'a saisi le regret qu'il n'y en ait pas trois, ou cinq, ou dix, tant cette lecture continue à m'enchanter, chaque fois autant si ce n'est plus que la précédente. Léautaud, à mes yeux, est vraiment un écrivain fait “pour l'île déserte”, et il ne sont finalement pas si nombreux dans ce cas.

Quand à Sir Winston, il vient tout juste d'emménager au 10, Downing Street, la bataille d'Angleterre va pouvoir commencer.

– Je ne sais plus si j'ai pensé à noter ici (tu n'as qu'à remonter voir, fainéant !) que notre bon vétérinaire avait trouvé à Charlus, des “poignées d'amour” aux flancs et que, conséquence obligée, il nous avait prescrit de réduire de 20 % sa ration journalière de croquettes. Sa suggestion : pour compenser, donner au chien une impression de volume, compléter sa gamelle avec des courgettes (cuites à l'eau natürlich) : aucune calorie et“un bon pouvoir appétent”. Ah ! le pouvoir appétent des courgettes cuites à l'eau ! on ne le chantera jamais assez. La courgette, ce légume épatant d'appétence. Cela dit, je dois reconnaître qu'il les engloutit avec un enthousiasme proche de la voracité. il est vrai que le malheureux, quand vient l'heure de la gamelle, doit être mort de faim.

Midi et demie. – Au-delà de leurs différences, nombreuses et très grandes, me frappent les ressemblances étonnantes que l'on trouve entre Churchill et de Gaulle, en particulier cette maîtrise du verbe, qu'ils portent tous deux, chacun dans sa langue, à son point d'incandescence. Également le fait que, en 1940, ni l'un ni l'autre n'aurait normalement dû se retrouver à la place que, finalement, le destin leur a assignée.

Sept heures. – La biographie de M. Bédarida continue de m'irriter (au point que je me demande si elle ne va pas disparaître dans la poubelle jaune dès que lue). Il a un côté raisonneur, donneur de leçons, tireur de conclusions personnelles – que personne, pourtant, ne songe à lui demander –, des accès de pédantisme qui  le poussent par exemple à insérer dans ses phrases des morceaux de phrases latines dont il ne prend pas la peine de nous fournir la signification. À côté de cela, il ne maîtrise pas toujours les images qu'il nous sert. Par exemple, lorsque, après sa défaite électorale de 1945, il nous dit que Churchill a été “précipité du Capitole à la roche Tarpéienne”. C'est ridicule, évidemment. À Rome, les condamnés étaient amenés à la roche tarpéienne d'où ils étaient jetés dans le précipice qu'elle surplombait (précipités, donc). La façon dont il déforme la formule bien connue, “il n'y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne”, tendrait à prouver qu'il l'a comprise de travers, voire pas comprise du tout. Enfin, je finirai tout de même son livre, malgré que j'en aie. Ne serait-ce que pour savoir si son héros meurt à la fin ou pas.


Mercredi 20

Onze heures. – Charlus est en ce moment même chez la toiletteuse chargée de le tondre. Et c'est évidemment aujourd'hui qu'est arrivée la première gelée de la saison, alors que le pauvre va se trouver à poil… ou plus exactement sans. Puisque j'en suis aux animaux, Catherine a donné l'une des trois poules (Ninon, celle qui nous avait coûté un bras et n'est pas foutu de nous pondre le moindre œuf) à un voisin qui en possède déjà deux ou trois douzaines (lui-même ne sait pas au juste combien), lesquelles vivent quasiment en liberté autour de chez lui, sa maison étant située en lisière du Plessis, c'est-à-dire entourée de champs sur trois de ses côtés. L'idée de Catherine est de reprendre une troisième poule au printemps prochain – mais une vraie pondeuse, cette fois.

– J'en ai terminé avec Churchill. C'est la première et la dernière fois que je lis un livre de François Bédarida. Qui, dans sa biographie, emploie tellement de pages à nous donner ses avis éclairés sur tel ou tel événement ou trait de caractère de son personnage, qu'il n'a plus la place nécessaire pour nous informer de “détails” sans doute insignifiants à ses yeux, comme par exemple l'attribution à Churchill du prix Nobel de littérature.

– Demain, journée de merde : contrairement à l'habitude, la femme de ménage viendra remplir son office le matin, ce qui veut dire que nous serons embastillés dans la Case dès neuf heures. L'après-midi, je devrai me taper un aller-retour à Neuilly où je dois consulter le bon docteur Jobbé-Duval, qui me dira si mon muscle cardiaque est toujours en état de remplir le sien, d'office. Dans les temps anciens, tout cela aurait automatiquement justifié un apéritif vespéral ; mais comme nous sommes désormais d'une sobriété toute camélienne, il n'en sera point question.


Jeudi 21

Neuf heures du matin. – Et nous voici donc consignés dans la Case jusqu'à midi, pour cause d'arrivée imminente de la tornade blanche. Cet après-midi, juste après avoir avalé un rapide déjeuner, il me faudra prendre la route, direction Neuilly. Comme de juste, il règne depuis ce matin sur toute chose un brouillard à trancher. Ce dont je me fous un peu, dans la mesure où je ne circulerai guère que sur l'autoroute, où il est moins gênant qu'ailleurs. (De ma place, je vois la femme de ménage arriver, et Charlus lui faire une fête délirante et sonore.) Pour combler les trois heures qui viennent, vu qu'il ne faut plus compter pour cela sur les blogs, en état de presque complète catatonie, j'ai emporté le troisième tome des œuvres de Molière, celui qui contient Tartuffe ainsi que Le Misanthrope. De toute façon, ce n'est pas la lecture qui manque ici. Enfin voilà, quoi.

Midi. – Si bien disposé que l'on soit envers Molière, et je crois que je le suis, elle est tout de même difficile à avaler, cette dernière scène de l'acte V de son Tartuffe. Alors que tout va de mal en pis pour la famille d'Orgon, et d'abord pour Orgon lui-même, dépouillé de tous ses biens et sur le point d'être jeté en prison, voici qu'arrive l'exempt, c'est-à-dire l'officier de police, qui nous annonce tout à trac que le roi a tout vu, tout compris, repérer les vrais gentils et le seul méchant, séparé le bon grain de l'ivraie et que, par son coup de baguette royale, toute justice est rétablie comme par miracle, par la seule puissance de son génie judiciaire, de sa magnanimité, etc. Je sais bien que, s'attaquant pratiquement de front au puissant parti des dévots, Molière avait tout intérêt à se concilier l'appui de Louis XIV, et que c'est l'élémentaire prudence qui lui a dicté cette conclusion assez sotte et sentant un peu trop son “lèche-cul”. Malheureusement, le piège dans lequel il a enfermé Orgon et les siens semble si bien tissé, et Tartuffe si implacablement efficace, qu'on a également l'impression que Molière n'a pas trouvé d'autre moyen de s'en tirer, de “poser son bombardier”, comme disait Frédéric Dard. Et ça, cette impression d'impuissance qui subsiste, c'est autrement plus fâcheux que la révérence appuyée au souverain. Évidemment, en dehors de cette réserve finale, Tartuffe reste une œuvre éblouissante, que l'on n'aurait pas grand-peine à transposer de nos jours. Par exemple en remplaçant le faux dévot originel par un écolo décroissant, asservissant toute une famille de “bobos” à ses délires régressifs. On doit pouvoir trouver assez facilement d'autres exemples.


Vendredi 22

Dix heures et demie. – Finalement, la journée d'hier s'est déroulée sans accroc notable. Les deux trajets pour aller à Neuilly et en revenir se sont accomplis presque tout seuls, et le bon docteur Jobbé-Duval m'a assuré que mon cœur semblait disposé à battre encore quelque temps, ce qui est bien tout ce qu'on lui demande (je parle du cœur). De plus, ce même docteur m'a offert le livre “best seller” de Yuval Hariri, Sapiens, sous-titré Une brève histoire de l'humanité. C'est de la très intelligente vulgarisation, fort agréable à lire, même si, après une centaine de pages, j'ai déjà pu y repérer quelques erreurs (il doit donc y en avoir d'autres). Voilà un livre que, s'il ne m'avait été mis entre les mains, je n'aurais certainement pas acheté, à cause de mes petits préjugé personnels. Non pas parce que l'auteur est israélien, mais parce qu'il est végan et pratique quotidiennement la méditation bouddhiste, deux choses qui ont tendance à me voir m'éloigner discrètement des gens qui sont atteints de l'une ou l'autre de ces pathologies, a fortiori des deux à la fois. Le fait aussi, mais dans une moindre mesure, que, homosexuel, il ait éprouvé le besoin d'aller se marier au Canada, le mariage guignol n'étant pas autorisé en Israël. Du coup,  me voilà bien heureux du cadeau, car Sapiens est d'une lecture passionnante… même si l'on sait, comme c'est mon cas, que l'on ne retiendra pas plus de deux ou trois pour cent de tout ce qu'on aura lu.


Samedi 23

Onze heures. –  Aujourd'hui, une bande de malfaisants organise un rallye automobile au Plessis-Hébert. Enfin, pas dans les rues du village même, heureusement, mais sur les voies, goudronnées ou chemineuses des alentours immédiats. Résultat, depuis déjà plus d'une heure, nous entendons vrombir les engins de ces crétins, sans parler des spectateurs qui arrivent dans leurs propres voitures et qui, avec la même excitation factice qui s'empare des supporteurs de football, dévalent les rues du village à des allures peu raisonnables. Bien évidemment, les participants à cette ânerie vont copieusement défoncer les chemins sur lesquels nous avons l'habitude d'aller marcher. Comme notre voisin d'en face disait hier à Catherine : « “Ils” ont promis de les remettre en état après, mais j'y crois pas trop. » Nous non plus.

Quatre heures. – Je viens de finir de relire Le Misanthrope, et quiconque passerait maintenant par ici me trouverait fort perturbé, à deux doigts de la déstabilisation psychique grave. La raison se trouve à la fin de la deuxième scène du premier acte. On y entend Oronte faire à Alceste cette réplique : « Mais, mon petit Monsieur, prenez-le un peu moins haut. » Or, j'ai beau compter et recompter, il n'y a pas mèche d'en sortir : cet alexandrin a bel et bien treize syllabes ! On me concédera qu'on deviendrait fou à moins. Me disant que, peut-être, j'avais en main une édition fautive, et bercé par ce dernier espoir, je viens d'aller voir si je pouvais trouver le texte de la pièce chez Ternette. Je l'y ai trouvé en effet… et avec lui ce maudit alexandrin contrefait, hideusement semblable à lui-même. À quoi peut-on se raccrocher de solide, quand on a dû affronter une semblable épreuve ?

Un peu plus tard. –  Décidément, le poids de ma découverte est trop lourd, il me fallait le partager avec quelque âme compatissante. Je viens donc d'expédier à Michel Desgranges le himmel suivant :

Cher Michel,

Je suis, depuis environ une heure, au bord de l'effondrement psychique, à cause d'une découverte hautement traumatisante que j'ai faite. Je relisais tranquillement Le Misanthrope, lorsque, soudain, à la toute fin de la deuxième scène du premier acte, je suis tombé sur cette réplique, dite par Oronte à Alceste : « Mais, mon petit Monsieur, prenez-le un peu moins haut. » J'ai compté et recompté, rien à faire : cet alexandrin a bel et bien TREIZE syllabes !

Me raccrochant à ce que je pouvais, je me suis dit que, peut-être, je lisais une édition fautive. Je suis donc aller voir chez Mme Ternette si je pouvais y trouver le texte de la pièce. En effet, je l'y trouvais. Avec, au même endroit, le même vers fautif ! Depuis, j'ai l'impression que tout l'univers a commencé à se liquéfier inexorablement autour de moi, au point que j'en viens à douter de ma propre existence. C'est une expérience fort pénible…

Amitiés tout de même,

Didier (ou ce qu'il en reste)


Lundi 25 (Sainte-Catherine)

Dix heures. – Je viens de relire L'Avare. Même si fort réjouissante, la pièce est à mon avis inférieure au Misanthrope, au moins pour une raison. C'est qu'Harpagon est un personnage tout d'un bloc, dont on possède l'unique clé dès le début. Alors qu'Alceste est l'un des personnages les plus mouvants, les plus chatoyants, les plus indécidables qui soient. Je veux dire que, à chaque lecture, suivant l'humeur où l'on est, on peut soit pencher de son côté, soit le trouver bien pénible, dans ses raideurs et ses imprécations. Il est même possible de changer d'avis durant le cours de la pièce, plusieurs fois même. Harpagon ne permet rien de tout cela, évidemment. En revanche L'Avare présente un immense avantage sur Le Misanthrope : comme il est en prose, on ne court aucun risque d'y tomber sur un alexandrin de treize syllabes.

– Pendant ce temps, Catherine est à la clinique Pasteur et s'apprête, à l'heure qu'il est à passer dans le scanner ; ce même scanner dont je fus naguère un habitué fort zélé.

Midi. – Himmel de Michel Desgranges. D'après le maître d'œuvre de l'édition Pléiade de Molière, il y aurait, dans le vers qui me turlupine depuis deux jours, élision du “e” de “le”. Il conviendrait donc de lire ainsi : « Mais, mon petit Monsieur, prenez-l'un peu moins haut. » Mouais… admettons… c'est bien parce que c'est Molière que je ferme les yeux… mais qu'il ne s'avise point de me refaire jamais un coup semblable !

– Dans ses articles critiques, Gide n'a pas son pareil pour envoyer, aux écrivains dont il recense les livres, des brassées de roses dont il a pris soin de n'ôter aucune des épines de leurs tiges. Dans ce genre, sa critique de L'Amateur de Rémy de Gourmont est un modèle du genre. Il est vrai que Gide et Gourmont ne s'aimaient pas beaucoup. Si l'on en croit Léautaud, ami des deux, Gide aurait voulu régner seul et sans partage sur le Mercure de France… où Gourmont était solidement installé. Ce serait l'une des raisons, cette rivalité, et toujours d'après Léautaud, de la création par Gide de la NRF : pour avoir un outil “à sa main”.


Mercredi 27

Deux heures. – Sans trop de raisons, j'ai rouvert hier le Dictionnaire égoïste de Charles Dantzig, je m'y promène depuis. Je ne me souvenais pas à quel point il était constellé d'erreurs, d'approximations, etc. Par exemple, il parle d'une visite faite par Bloy à Zola à Meudon. Il précise que Zola ne l'a pas reçu, ce qui est normal, puisque, pendant que Bloy se rendait à Meudon, Zola devait être tranquillement dans sa maison de Médan. Un peu plus loin, il fait une énorme bourde à propos de Céline (qui, lui, habitait bien Meudon), mais j'ai oublié de la noter, ainsi que la demi-douzaine d'autres qui m'a sauté aux yeux. Or, vu l'étroitesse de ma culture, si j'en ai repéré six c'est qu'il y en a soixante. De plus – mais ça, j'en avais déjà été frappé lors de mes précédentes visites –, M. Dantzig adore se mettre dans un coin du tableau, en parlant de ses propres livres, assez hors de propos, ce qui lui donne un côté m'as-tu-vu assez puéril, et semble dénoter chez lui une vanité un peu ridicule (mais y a-t-il des vanités qui ne le soient pas ?). Enfin, il ne recule pas, çà et là, devant le remplissage sans grande signification, ni les formules à l'emporte-pièce dont on cherche vainement ce qu'elles pourraient bien vouloir dire… avant de comprendre qu'elles ne sont là que pour l'esbroufe, pour intimider le lecteur, en lui faisant croire qu'il est nettement moins intelligent, fin, cultivé, pénétrant, que l'auteur. Toutes ces réserves faites, c'est vraiment un livre très agréable à lire, excitant, presque de salubrité publique.

– Du côté de Causeur, aucune nouvelle de mon article sur Muray (enfin : autour de Muray serait plus juste). Comme le prochain numéro devrait paraître la semaine prochaine, et donc être quasiment bouclé, j'en déduis deux choses s'excluant l'une l'autre : soit le dit article est parti à la corbeille sans que personne n'ai jugé bon de m'en avertir, soit il va paraître en son état premier, ce qui ne me satisferait pas davantage, et même sans doute encore moins, vu que je comptais fermement lui apporter deux ou trois améliorations que j'avais, et ai toujours, bien en tête. Dans un cas comme dans l'autre, je pense que mes rapports avec ce magazine s'arrêteront là – c'est-à-dire, en pratique, sont déjà arrêtés.

– Demain, déjeuner Desgranges.


Vendredi 29

Dix heures et demie. – Finalement, sur les avisés conseils de Michel Desgranges, je viens d'envoyer un bref himmel de relance à monsieur Causeur. Ne serait-ce que pour en finir une bonne fois. Le même Michel, hier, m'a évidemment relancé sur son idée de livre qu'il voudrait que je fasse. C'est assez curieux : lorsque nous en parlons ensemble, j'en arrive à trouver la chose presque faisable. Mais, dès que je me suis éloigné de quelques kilomètres et ai repris plus moins mes esprits, je me redis aussi sec que je ne le ferai probablement pas. Enfin, j'ai promis d'y réfléchir, je vais donc.

Trois heures. – Eh bien, M. Causeur a répondu fort diligemment à mon himmel, pour me dire, en gros, qu'il n'attendait que mon article corrigé pour le publier – mais sur le site et non, comme il en avait été question un temps, dans le mensuel. Mon avis est qu'il avait tout à fait oublié mon existence, que mon petit message de ce matin lui a brutalement rappelée. Mais je puis me tromper, bien entendu.

Sept heures. – En consultant sa fiche wiki, j'ai découvert que Charles Dantzig, qui bien sûr s'appelle en réalité Patrick Lefebvre comme vous et moi, venait de publier un Dictionnaire égoïste de la littérature mondiale. Commandé illico.


Samedi 30

Onze heures. – Nous terminons le mois dans la froidure mais sous le soleil. Ce doit être, je présume, ce qu'on appelle une “pause dans le réchauffement climatique”. On devrait appliquer ce genre de formule à d'autres domaines, de façon à pouvoir soutenir les propositions les plus absurdes. Par exemple, je vais désormais décréter que je ne fais que manger du matin au soir. Mais j'accorderai à mes contradicteurs qu'il peut se produire, de temps en temps, une “pause dans l'ingestion continue”, notamment entre huit heures et midi, mais que cela n'en remet nullement en question le principe même.

Midi et demie. – Reçu à l'instant La Conjuration des imbéciles, roman américain qui m'avait énormément plus lorsque je l'ai découvert, il y a une trentaine d'années. Qu'en sera-t-il demain ? Réponse le mois prochain.