lundi 29 avril 2013

Mars 2013









MON NOM EST OBERTONE









Vendredi 1er mars

Huit heures. – Les petites crevures stalinoïdes de Médiapart et leurs supplétifs de Libération s'agitent comme des forcenés pour tenter de découvrir qui se cache derrière le nom de Laurent Obertone, l'heureux auteur de La France orange mécanique (non, décidément, ce titre ne me va pas…). C'est d'ailleurs bien parce qu'il est heureux, en terme de ventes et de “présence médiatique”, qu'ils ont lâché les roquets : comme le silence n'est plus possible, que le feu menace la bicoque vermoulue, et que d'autre part ils sont incapables de réfuter ce qui est énoncé dans le livre, ils cherchent à déconsidérer, à salir l'auteur, de manière à annuler tout ce qu'il a pu et pourra dire. Pour l'instant, ils en sont à l'associer à un ex-blogueur qui s'appelait Le Pélicastre jouisseur : tant qu'ils tourneront autour de cet appât-là, ils ne seront pas au bout de leurs déceptions ni de leurs frustrations.

Il n'empêche : on a beau se répéter que notre république “citoyenne” ressemble de plus en plus à un satellite soviétique, on s'aperçoit soudain, à la stupéfaction écœurée que l'on ressent devant ces groins fouillants, que l'on n'y croyait pas encore assez ; mais que, en effet, c'est là. Ces soi-disant journalistes ne se comportent pas encore comme des S.A. ou des fonctionnaires du NKVD, mais ils sont bien engagés sur la voie royale.

En attendant, nous autres, les futurs engoulagués, occupons tant bien que mal le front de l'humour et de la dérision : à l'heure qu'il est, une quinzaine de blogueurs (dont moi, mais l'initiative en revient à Woland) ont déjà affirmé hautement, sur leurs blogs respectifs ou en commentaire chez les uns et les autres, être le seul et l'authentique Laurent Obertone – on va bientôt pouvoir fonder une sorte de coopérative, ou d'élevage en batterie qui, de par notre nature, puera encore plus qu'une porcherie bretonne.

– Pas écrit la première ligne de mes cinq feuillets sur le conclave qui va s'ouvrir (ou se fermer, c'est selon) ; je n'ai même pas fait mine de vouloir m'y mettre. À la place, j'ai continué ma lecture assez paresseuse du Dictionnaire égoïste de la littérature française, en y trouvant plusieurs sujets de billets et un certain nombre de livres à acheter d'urgence. Heureusement pour tout le monde je n'en ai rien fait.


Samedi 2 mars

Huit heures. – Je suis “en échange de mails rapprochés” avec Laurent Obertone depuis hier ou avant-hier. Apparemment, il commence d'organiser sa contre-attaque vis-à-vis des roquets communistes (pour faire bref et clair) et a opéré sa jonction avec Goldnadel, cet avocat juif “non repentant” dont je lis toutes les chroniques hebdomadaires avec un intérêt jamais encore démenti à ce jour.  Je viens de lui proposer de le mettre en rapport avec Rémi Pellet, dont les affaires de presse ne sont nullement la spécialité mais qui est un avocat d'une grande intelligence et pourrait le conseiller beaucoup mieux que le pauvre Moi ne saurait le faire.

Il se passe surtout ceci qu'Obertone, chemin faisant, me pose des questions à moi. Or, je suis incapable de lui répondre, de lui répondre utilement, intelligemment. Je n'ai aucune connaissance en ce domaine qui se met à le concerner brusquement, et ces question peuvent être lourdes de conséquences.  Bien sûr, tout cela à tendance à m'exciter. Mais c'est justement ce qui me fait me rétracter, ce verbe : on n'est pas là pour jouer aux cowboys et aux Indiens ; mon petit frisson imbécile, cette impression d'être Noël-Noël dans Le Père tranquille, ne doit pas me conduire à camper les vieux sages et à l'engager dans des voies impassibles (du mot impasse). Le succès, à la fois mérité et inespéré, de son livre, fait qu'il se retrouve sur la ligne de crête, et que, ne s'y attendant probablement pas, il s'est présenté vulnérable (sa photo, présence à la télévision, l'ESJ, etc.). D'un côté, il est intéressant que son exemple révèle à quel point les kapos de Médiapart, Libération, sans doute Le Monde, d'autres encore, ressortissent à l'Allemagne de l'Est de haute époque ; mais d'un autre côté, il est question d'un homme, vivant, ayant une existence, peut-être une famille, etc., dont on sent bien que, ne pouvant le contrer, il s'agit de le broyer. Et je ne veux pas jouer avec ça ; on n'est plus dans le “blogage”, là. Il va être question, rapidement, de soutenir cet homme autrement que par l'humour – mais comment ? Je ne sais pas trop. Pourtant, il faut le protéger des miradors virtuels. J'ai failli ajouter quelque chose comme : « On s'y emploiera. » Mais peut-être que non ; peut-être qu'on ne s'y emploiera pas. C'est une pose martiale sans risque, ce « on s'y emploiera ». Bon, attendons de voir la suite : les rats, hors leur nombre, ne sont pas forcément très courageux.

En dehors de tout ça (j'adore ce genre de transition idiote, et de plus en plus), j'étais venu ici pour parler de cette journée passée en partie chez mes parents. Je suis (nous sommes : Catherine aussi) vraiment content qu'ils soient désormais là, à 120 km de nous et, surtout, à 5 km de chez Isabelle et Olivier.

Pour nous : on peut aller les voir souvent, partir en milieu de matinée et être revenu pour l'heure du repas des chiens (et de mon apéritif, mais ça diminue, de le dire, le côté “bon fils” de la chose) ; chiens qu'on laisse évidemment ici, et dans le jardin s'il ne pleut pas – sauf Swann qui, désormais, à bientôt douze ans, est autorisé à garder la maison de l'intérieur.

Pour eux : ils nous voient plus souvent mais nous supportent moins longtemps. Je ne veux pas dire que mes parents ne nous supportent que difficilement (encore que), mais simplement que, nous recevant à midi un jour et sachant que nous allons disparaître le même jour à quatre heures, ma mère n'a pas trop à se soucier de nous : elle a simplement à nous nourrir entre notre arrivée et notre départ, et sans y faire trop de frais.


Dimanche 3 mars

Sept heures et quart. – Mon frère a cinquante-trois ans.

– Eh bien, j'ai fini par le faire, cet article sur le conclave ! J'y ai même pris un certain plaisir, je dois dire. La seule ombre est qu'il a mille cinq cents signes de trop, mais on verra à lui raboter la tiare demain, à Levallois. En dehors de lui je n'ai rien fait d'autre que poursuivre ma lecture de Dantzig. Ah, j'ai aussi mis en lien, sur le blog, le billet excellent que Georges a consacré au passage, hier, de Laurent Obertone chez le pitre Ruquier – émission que je n'avais pas voulu regarder car je subodorais qu'elle serait pénible. Du reste, les avis semblent partagés, à son sujet. Certains, comme Georges lui-même, estiment qu'Obertone s'est fait plus ou moins massacrer ; d'autres – Carine, Suzanne… – trouvent au contraire qu'il s'en est dignement tiré. Mais il est vrai que ces deux femmes sont de nature optimiste, quand Georges est une manière d'Alceste : ils peuvent difficilement voir les choses sous les mêmes couleurs.


Lundi 4 mars

Six heures. – Ce matin, à sept heures, la voix de Catherine : « Tu es réveillé ? » Moi : « Oui… » C'était à la fois vrai et faux puisque c'est elle qui, en me posant la question, venait de le faire. Je m'aperçois alors que je suis incapable de localiser d'où a bien pu venir sa voix. Et puis, que ferait-elle elle-même éveillée à sept heures du matin ? Pas trop son genre… J'en conclus que j'ai dû rêver et me rendors. Cinq minutes plus tard, la même voix : « Didier, tu peux venir, s'il te plaît ? » Là, moins coltardeux, je me souviens qu'elle s'est couchée la veille assez dolente. Je me lève, passe dans le petit salon jouxtant la chambre, la découvre roulée en position fœtale sur un gros oreiller, gémissant de la douleur qui lui cisaille le ventre. Sans trop d'atermoiements j'appelle le samu, qui arrive une vingtaine de minutes plus tard et me l'embarque.

Catherine sera opérée demain matin (elle devait l'être ce soir, lorsque je l'ai quittée vers cinq heures), une affaire de diverticule, un bidule intestinal qui a explosé et n'aurait pas dû, l'affaire m'est restée obscure. Mais enfin, quelque chose de tout à fait routinier, qui va la retenir quatre ou cinq jours à l'hôpital d'Évreux. Lequel hôpital est flambant neuf (enfin, il a tout de même deux ans) et est désormais situé presque en pleine campagne, en bordure du golf de la route de Lisieux et non plus en pleine ville comme l'ancien : cadre calme et agréable, grand parking pour les visiteurs, éclat du neuf, etc. Plus un avantage non négligeable dans une ville aussi gangrenée qu'Évreux : pour y venir du centre, il faut sans doute prendre un ou deux bus, y perdre pas mal de temps, ce qui doit suffire à décourager un certain nombre de jeunes-à-guillemets ne sachant pas quoi faire de leur après-midi ou soirée et désirant faire profiter les malades de leurs nuisances sonores. De fait, les halls et couloirs semblaient bien tranquilles, le temps que j'y ai passé cet après-midi.

Il va de soi que, au vu des circonstances, je ne suis pas allé à Levallois aujourd'hui ; je semble n'avoir manqué à personne. J'irai demain normalement, mais tâcherai d'en repartir tôt pour pouvoir passer à Évreux. (Passer n'est d'ailleurs pas le mot, puisque, venant de Paris, Évreux se trouve à une vingtaine de kilomètres au-delà la maison.)

En tout cas, me voilà au bord d'une soirée en solitaire. Je me demande bien comment je vais choisir de l'occuper…

Neuf heures. – Impression bizarre de cette soirée. Ce n'est évidemment pas la première fois que je suis seul dans cette maison alors que Catherine est ailleurs. Du reste, j'ai fait exactement la même chose que les autres fois qu'elle était absente : siroter une boisson alcoolique en écoutant Piaf.

Sauf que, là, aujourd'hui, Catherine est à l'hôpital, ce qui est, à mon sens, parfaitement anormal : en principe, c'est moi que l'on conduit en ces antres sur une civière, et elle qui tient la maison. D'une certaine manière, même si son hospitalisation ne doit inquiéter personne, est troublant ce renversement des choses. Et je pensais, tout à l'heure, au salon, écoutant Piaf en buvotant un verre de pastis (oh, la petite transgression !) que mon père avait dû vivre quelque chose d'à peu près semblable, il y a un an ou deux (vérifier dans le journal), lorsque ma mère s'est retrouvée clouée sur ce genre de lit où se trouve Catherine aujourd'hui. Je suis sûr qu'il a erré (ils étaient encore à Sedan, alors, et je peux suivre en pensée ses trajets au millimètre) dans une maison devenue brusquement assez inhospitalière, en tout cas froide. Il a même dû être plus perdu que moi, parce que mon père et ma mère, si l'on excepte ces deux années 1972-1974 où mon père est parti seul à Djibouti, cependant que ma mère venait vivre à Orléans avec leurs trois enfants communs, dont moi, l'aîné, qui commençait à devenir un peu pénible, ne se sont jamais séparés d'une journée.

(Je suis en train de m'emmêler dans mes phrases, et aussi dans mes souvenirs : évidemment que mes parents se sont parfois séparés, hors ce que je viens de dire. Ce n'était jamais long, et surtout il n'était jamais question d'hôpital, ce qui nous ramène à notre pitoyable aujourd'hui.)


Mardi 5 mars

Sept heures. –  Je commence à être excédé de cet hôpital d'Évreux, tout flambant neuf qu'il est. Catherine, qui devait déjà être opérée hier a finalement été “remise” à aujourd'hui. Du coup, évidemment, pas question de manger ni même de boire quoi que ce soit depuis ce matin. On lui avait dit “dans l'après-midi” sans plus de précision. À mesure que l'heure tournait, dès qu'une infirmière se pointait dans sa chambre, c'était systématiquement “bientôt” ; jusqu'au moment où l'une, plus franche ou pas au courant qu'il fallait dissimuler la vérité, lui a avoué que les opération viscérales étaient toujours les dernières de la journée, sauf cas de réelle urgence bien entendu. Et, il y a un instant, retour de Levallois, quand j'ai appelé dans la chambre de Catherine, en espérant n'obtenir pas de réponse, j'en ai obtenu une, la sienne. Ce fut pour m'apprendre qu'elle ne serait encore pas opérée aujourd'hui mais peut-être demain. Évidemment, on peut toujours voir le bon côté des choses et se dire que si on la repousse avec autant de nonchalance, c'est que son cas ne doit pas être bien sérieux. Le problème est qu'on ne parvient pas à s'en persuader tout à fait. En attendant, elle est partie pour une troisième journée de quasi jeûne, avec seulement le repas du soir – et l'on sait ce que valent les repas d'hôpital – si elle n'a pas été opérée.

Bien sûr, si elle ne peut pas manger, je puis toujours, moi, aller prendre un verre au salon.


Mercredi 6 mars

Trois heures. – Je suis arrivé à l'hôpital à une heure tapante, les bras chargés non de cadeaux mais d'objets utilitaires divers, ainsi que de livres et de journaux idiots récupérés à Levallois hier. On m'a enlevé Catherine à une heure et demie afin de la conduire au bloc opératoire, je suis donc reparti moi aussi. J'appellerai les infirmières vers six heures afin de prendre des nouvelles de la recousue…

– Carlos a 57 ans aujourd'hui, ce qui signifie que mon tour n'est pas loin. Nous en avions à peine 17 le jour de notre première rencontre, en novembre 1972.

Cinq heures. – Catherine vient de m'appeler à l'instant, la voix parfaitement claire, à mon grand étonnement. C'est la version la plus light qui a finalement été retenue par le chirurgien :   intervention minime, grand nettoyage des intérieurs de Madame et pose d'un drain pour que finisse de s'écouler le pus qui se trouvait là et n'avait rien à y faire – mais pas d'opération au sens strict. Je lui ai demandé de me rappeler dès qu'elle aura vu le chirurgien, tout à l'heure.


Jeudi 7 mars

Cinq heures. – Catherine a énormément de mal à se mouvoir. De fait, elle serait bien incapable de le faire sans aide. Elle souffre mais, assez bizarrement, des épaules et non du ventre. Il paraît que c'est normal, ce serait un effet secondaire du gaz (?) dont on l'a dilatée sur le billard, afin que les instruments de vision puissent faire correctement leur travail – si j'ai bien compris. Ça doit en principe se dissiper tout seul, mais personne ne s'est risqué à lui dire en combien de temps.

Je suis resté environ une heure avec elle : par expérience, je sais que les visites, au-delà, deviennent vraiment pesantes, les blancs se faisant plus nombreux que les bribes de conversation. Du reste, elle n'a rien fait pour me retenir lorsque j'ai annoncé que j'allais peut-être y aller…

Elle a émis l'idée que nous pourrions, dans l'avenir, prendre des sortes de vacances mais sans quitter la maison. On mettrait éventuellement les deux gros chiens au chenil, partirions dans la matinée avec Bergotte pour visiter ceci ou cela, et rentrerions tranquillement chez nous le soir. Et, lorsque nous en aurions assez d'être en vacances, il nous suffirait simplement de décréter qu'elles sont terminées et, dans la seconde, de fait, elles le seraient. L'idée m'a plu.

– Je viens de commander chez Amazon les Grandeur et servitude militaires (ce ne serait pas plutôt Servitude et grandeur ? Voilà que je ne sais plus…), que je n'ai jamais lues, Dieu sait pourquoi, ainsi que les Lettres d'Italie du président de Brosses, jamais lues non plus.

Neuf heures . –  Évidemment qu'on y pense, Catherine comme moi. On a soixante ans, plus ou moins, donc hôpital = mort possible. Complication pénible, à tout le moins. On n'en parle pas vraiment, ou alors en riant : on dédramatise. En réalité, on ne dédramatise rien du tout, on est plus ou moins tétanisé et on attend ; de pauvres lapins pris dans les phares. Bien sûr, on peut toujours se moquer, dire que ce m'est une parfaite excuse pour m'alcooliser gentiment tous les soirs, et ce n'est pas faux : l'excuse est bonne. Sauf que ce n'est pas une excuse mais une raison. J'ai parfaitement le droit de prendre quelques verres si cela m'aide à penser mieux à Catherine. Et à moi. Et à nous – chabadabada. Car, quoiqu'en pensent les culs serrés abstèmes, l'alcool aide parfois à mieux penser ; en tout cas plus vite, plus directement ; à passer par-dessus soi pour atteindre à l'essentiel.

L'essentiel est que je suis seul ici

(Et je viens de m'interrompre pour faire sortir le vieux Swann, car je reste chef de meute, malgré qu'on en ait, et naturellement Elstir est sorti en même temps que lui, parce qu'il ne semble pas pouvoir supporter l'idée que son patron aille prendre l'air, ou une lappée d'eau fraîche, sans lui.)

L'essentiel, disais-je, est que je suis seul ici, dans cette maison qui n'est faite que pour deux (mon côté “gros veau sentimental”, comme dirait Yanka), et dont je me demande comment je pourrais l'occuper à moi seul si cela devait se produire.

(Et ce vieux con de Swann, qui en a déjà assez d'être dehors, aboie tant qu'il peut pour me faire lever : j'y vais. De toute façon j'ai envie de pisser, et mon verre est vide.)

Que disais-je ? La maison, ah oui. En fait, ce n'est pas la maison, c'est ma vie que je ne parviendrais pas à occuper, comme du reste je n'y arrivais pas avant de vivre avec Catherine (je suis un des seuls hommes qui ne peut dire : avant de rencontrer Catherine, puisque chacun sait que nous nous sommes rencontrés bien avant que l'histoire réelle ne commence). Je n'ai jamais réussi à (je n'ai même jamais essayé de) remplir ma vie. Elle était là, en jachère, improductive, pas excitante pour deux sous ; je la regardais aller à vau-l'eau et je m'en foutais. Je m'en fous toujours, mais moins puisque Catherine y est entrée. Si elle en sortait, je crois que je reviendrais exactement à avant elle, mais avec un quart de siècle en plus : ce serait intéressant à observer.

(Venant de relire (pour savoir de quoi je parlais…) les trois ou quatre paragraphes précédant celui-ci, je signale aux esprits moqueurs qu'ils ne comportent pratiquement aucune faute de frappe, bien que j'écrive sur le fucking portable de Catherine, ce qui tendrait à prouver que je ne suis pas bourré et que, donc, je pourrais, si je voulais, m'autoriser un verre supplémentaire – je viens d'ailleurs d'aller me le servir, ne vous en déplaise.)

Néanmoins, le fait que je continue à jacter tout seul ici pourrait bien prouver le contraire de ce que je viens de péremptoirement déclarer : on verra demain matin, à l'état de ma tête. Il reste que Catherine est à l'hôpital, qu'elle souffre et n'est pas ici. Elle souffre de manière prévue par les médecins, institutionnelle, mais ce m'est tout de même pénible, au moins parce que je n'y puis rien faire. Et que, bien évidemment, comme chacun, je ne sais pas me comporter face à cela : trop désinvolte, mauvais comédien, ignorant du rôle ; et avec cette tendance malheureusement naturelle, je crois, à minimiser toujours, à traiter en blague, alors que personne n'a envie de blaguer.

Il est possible qu'on puisse traiter par-dessus la jambe une hospitalisation de sa femme ou de son mari quand on a trente ans, puisque à trente ans on est évidemment immortel ; mais à soixante, permettez-moi de vous le dire, l'hôpital devient vaguement menaçant, ne serait-ce que parce qu'on sait qu'on y retournera bientôt – et que ce sera plus grave, obligatoirement.

Bon, on va en rester là pour ce soir.


Vendredi 8 mars

Six heures vingt. – Catherine allait déjà nettement mieux aujourd'hui, parvenant à se lever, à passer du lit au fauteuil puis retour (misère ! on se croirait chez Brel…) sans aide. En principe, elle devrait sortir lundi au début de l'après-midi, si bien que j'ai proposé à mes vénérés patrons de décaler ma semaine de travail d'un jour vers le vendredi, afin d'être tout à fait libre de mes mouvements lundi – ce qu'ils ont accepté. Et je n'ai rien de plus à consigner ici (mais attendons un peu l'“effet apéro”…).

Neuf heures et demie. –  J'ai appelé Catherine il y a environ une heure, peut-être un peu plus. Pour lui faire part d'une quelconque sottise.  Je pensais la trouver détendue, elle m'arrive en pleurs et assez considérablement souffrante.  Elle me raccroche assez rapidement au nez, persuadée, je suppose, que de toute façon je ne pourrai rien pour elle. Du coup, bien que ce soit le contraire de mon caractère, je décide de “faire le mâle”. Ça n'est pas très compliqué : il suffit de téléphoner et de prendre sa grosse voix. Montrer ses muscles, accepter d'être ridicule, dire par exemple : « Si vous n'agissez pas tout de suite, je monte dans ma voiture et, dans une demi-heure, je débarque ! » Le plus étrange, à mes yeux, c'est que cette poussée de testostérones simulée semble avoir produit les effets attendus.

Catherine m'a remercié au moins trois fois, en deux coups de fil, d'avoir “fait le mâle”. Ça prouve juste qu'elle a été étonnée que je le fasse : elle était sûre que, téléphone raccroché, j'allais la laisser se débrouiller. En effet, c'est assez mon genre. Or, ce soir, je l'ai fait, et franchement je ne suis pas peu fier, même si c'est absurde !


Samedi 9 mars

Six  heures. – Il n'y a rien à garder de ce que j'ai écrit ici, hier, à neuf heures et demie. Enfin, si : le fait précis que je voulais noter ; mais ensuite tout se dilue dans la considération filandreuse et le même détail trois fois répété à quelques lignes d'intervalle. Bref : un paragraphe d'homme à demi-saoul. C'est tout de même curieux, cet effet de l'alcool – en tout cas sur moi – de rendre l'esprit tout à fait méandreux, de le faire s'enrouler sur lui-même comme une coquille d'escargot, de le pousser à récrire sans cesse les mêmes mots, les mêmes éléments de phrases, comme si celui qui tente d'exprimer on ne sait trop quoi avait oublié ce qu'il a dit à la ligne précédente – ce qui est peut-être le cas.

– Pour ce qui concerne aujourd'hui, j'ai trouvé Catherine débarrassée des douleurs qui lui ont plus ou moins gâché la soirée d'hier, mais aussi de ses encombrantes perfusions, se levant seule de son lit sans trop de difficultés, etc. Si l'amélioration se poursuit à ce rythme, elle devrait être à peu près ingambe lundi après-midi, lorsqu'il s'agira de revenir à la maison.

Quant à moi, hormis les deux heures passées à l'hôpital et dans la voiture pour m'y rendre ou en revenir, je n'ai fait que lire ; le Flaubert de Troyat dans un premier temps, puis La Tentation de saint Antoine (les dix premières pages). Entre les deux, je m'étais accordé un plaisir substantiel qui m'est refusé lorsque Catherine est en les murs : engloutir une pleine assiettée de tripes convenablement brûlantes et généreusement badigeonnées de moutarde. Les gens, nombreux, qui n'aiment pas les tripes me demeurent en grande partie incompréhensibles ; autant que ceux qui mangent des haricots verts par plaisir.

C'est égal, il est temps que Catherine rentre, ne serait-ce que pour mettre fin à cette déplorable coutume de l'apéritif quotidien, qui ne dure que de huit heures à neuf heures et demie, mais pendant ce temps je ne chôme pas du coude.

Neuf heures moins quart. – Dans son espèce d'autobiographie discographique de 1973, Et… basta !, Ferré a cette attendrissante inconséquence : « L'âme de certains individus m'empêchera toujours de croire tout à fait en Dieu. » Mais s'il y a âme, il y a Dieu, non ?

Et il a aussi, dans le même disque, cette autre, en deux fois. À un moment : « Ces fautes de parler et de syntaxe qui me sont devenues insupportables… » Et à un autre : « … après que les voitures soient passées ».

– Sinon, je viens d'écrire un petit billet anti-musulman en convoquant Apollinaire et sa Chanson du mal-aimé ; je ne suis pas mécontent de cette gaminerie.


Dimanche 10 mars

Huit heures. –  Étais-je destiné à être triste comme je le suis de plus en plus souvent, et à tout propos ? Peut-on être à la fois triste et heureux ? Sans doute, car je crois bien être les deux. La tristesse est d'ailleurs plus récente que son associé : est-elle causée par mon âge ou par l'état du monde, que je vois changer d'irrémédiable façon, et des plus fâcheuses ? Quand je dis “du monde”… je m'en fous, du monde ! je parle de la France, du monde familier. Y a-t-il du ramollissement cérébral quand je me trouve ému d'une chanson de Montand ou de Gréco, que pourtant je n'aime pas particulièrement, l'un ni l'autre ? Ce doit être ça. Sinon, comment expliquer que me plongent dans la nostalgie cafardeuse ces films, même médiocres, qui ont pour décor le Paris des années cinquante, ou mieux encore la banlieue, la banlieue ouvrière, alors que je n'ai évidemment pas connu cette époque, ni ces lieux en elle ?

Bien entendu, l'absence de Catherine joue son rôle, ainsi que l'effet dépressif de l'alcool quotidien. Mais je suis triste aussi quand Catherine est ici, il me semble ; et quand je ne bois pas. C'est juste que, alors, je l'entends moins. Ces bouffées sont de plus en plus fréquentes, je crois bien, donc ce serait effectivement l'âge. Mais, à mesure que je vieillis, il n'en demeure pas moins vrai que ce pays s'écroule et devient dément chaque jour davantage, je ne suis pas seul à le voir, tout de même !

Comment tout cela va-t-il se terminer ? Mal, forcément. (L'idiot, seul dans son fauteuil, découvre la lune.) Et, malgré cela, en dépit de ce “fond”, ma vie me semble tout de même bien heureuse. C'est à n'y pas comprendre grand-chose.


Lundi 11 mars

Cinq heures. – Pénible journée, et elle n'est pas fini. Elle a commencé par l'annonce faite à Catherine qu'elle ne pourrait pas quitter l'hôpital aujourd'hui, ni même sans doute demain, mais peut-être mercredi. Déception évidemment, qui plus est doublée d'un début d'exaspération car le médecin lui a affirmé qu'il n'avait jamais été question qu'elle puisse sortir lundi, mais que, ce jour-là, on commencerait à lui extraire son drain abdominal, opération qui, apparemment, peut prendre deux à trois jours. Or, le praticien ment effrontément puisque même les infirmières semblaient tenir pour acquis, jusqu'à ce matin, que Catherine les quitterait bel et bien aujourd'hui. L'explication la plus probable est que ce médecin a dû, pour cause de week-end ou toute autre raison, oublier de donner l'ordre aux infirmières, vendredi, de procéder à la dite extraction. Mais, naturellement, il ne l'avouera jamais, eût-il la tête sur le billot.

Là-dessus, en début d'après-midi, alors que je venais à peine de la quitter, Catherine s'est mise à ressentir de violentes douleurs dans tout le ventre. Une infirmière lui a dit qu'elle avait averti le médecin ; mais, à quatre heure et demie, lorsqu'elle m'a téléphoné pour me tenir au courant, Catherine n'avait toujours vu personne. Si bien que l'on est toujours dans l'incertitude quant à la signification de cette douleur impromptue et assez inquiétante.

Lorsque j'ai vu, dès ce matin, la tournure que prenait les événements, j'ai tout de suite appelé à FD pour demander s'il me serait possible d'avancer mes vacances de la semaine prochaine à celle-ci : de ce côté, au moins, il n'y a pas eu de problème. C'est heureux car je ne me voyais pas, en plus du reste, être obligé d'aller faire le sapajou à Levallois. Il ne reste plus qu'à espérer que Catherine sera tout de même sortie d'ici lundi prochain…


Mardi 12 mars

Six heures et quart. – Il semble assuré que Catherine sortira demain en début d'après-midi : cela

(Coup de téléphone d'elle, justement. Très menus propos de part et d'autre (elle n'a rien fait de sa journée, évidemment, et moi à peine davantage), qui ne méritent pas d'être consignés. Babillage interrompu par l'arrivée de son repas, si ce nom reste adéquat à ce qu'on sert comme nourriture dans les hôpitaux français.)

cela, disais-je, me réjouit et m'ennuie tout à la fois ; me réjouit pour des raisons qu'il n'est pas besoin de détailler, mais m'ennuie parce que je prévois des difficultés neigeuses pour aller la chercher à Évreux – si déjà je parviens à sortir la voiture  de la descente de garage où j'ai eu l'imprudente sottise de la garer hier. Sinon, il restera toujours, j'imagine, la solution de l'ambulance.

– Je constate de manière un peu plus évidente chaque année que je n'aime pas la neige, ou en tout cas toutes ces petites difficultés domestiques qu'elle engendre ; l'exil au Québec que nous avions un moment envisagé était donc une fichue mauvaise idée. En ce moment, par exemple, elle n'est vraiment installée que depuis quelques heures et je n'ai déjà plus qu'une hâte c'est de la voir fondre ; au moins qu'elle cesse de tomber comme une imbécile. Et cela suffit pour ce soir.

Sept heures et quart. – J'ai dû la vexer. À peine avais-je écrit tout le mal que je pensais de sa tyrannie poudrée que la neige me composait un parfait petit tableau de fauteuil, tombant finement devant le réverbère dont la lumière orange donnait au coin de jardin visible de ma place des airs de sucre inemployé, serti de petites lucioles attentives. Il n'y manquait même le lacet capricieux d'un pas, comme un souvenir de chien.


Mercredi 13 mars

Neuf heures. –  Habemus papam, donc : un Argentin qui s'appellera François 1er. Pour un Français, c'est un peu dur, forcément. Non qu'il soit argentin, mais qu'il se nomme François 1er. J'ai tout de même hâte de savoir pourquoi il a choisi ce nom qu'aucun pape avant lui n'avait pris. En relation à saint François d'Assise, supposé-je.

– Sinon, j'ai récupéré Catherine, vers deux heures, ramenée par ambulance, puisque nous ne savions pas s'il était possible d'aller d'ici à Évreux.


Jeudi 14 mars

Sept heures et quart. – Anniversaire d'Élodie : 43 ans ; elle en avait tout juste 20 quand je l'ai rencontrée pour la première fois.

– On voit, à l'heure de mon arrivée dans ce journal, que les bonnes et routinières habitudes ont été vite reprises : vrai repas – mais fort simple car Catherine ne peut encore rester très longtemps debout –, retour à un mode eau minérale de bon aloi et respect des horaires pour passer à table. Quant à la journée, elle fut à peine plus active pour moi que pour la malade, en dehors du fait que j'ai bien dû descendre à Pacy pour y quérir quelques nourritures terrestres. J'ai eu la stupeur de constater que le Super U de Saint-Aquilin prenait des allures d'échoppe communiste, avec ses rayons aux trois-quarts vides ; il m'a fallu quelques minutes pour me souvenir que cela fait trois jours que les camions ne roulent plus, et pour établir une connexion entre ces deux faits. Je serai donc obligé d'y retourner demain. Mais, en dehors de cette échappée vers la ville, la journée fut toute lecture : les Lettres d'Italie du président de Brosses pour Catherine, et, pour moi, d'abord Nos vie hâtives de Dantzig, puis les premières pages de Servitude et grandeur militaires.

– Comme il était facile de le prévoir, les hyènes modernœuses n'ont pas tardé à gicler leur fiel sur le nouveau pape ; l'ancien était un nazi, son successeur a couché avec le général Videla : la pantalonnade est dans l'ordre des choses. Je me demande comment font ces gens pour ne pas voir qu'ils se déshonorent gravement en propageant ce type de calomnies. Stupidité congénitale ? Aveuglement idéologique ? Haine psychiatrique de tout ce qui évoque le catholicisme ? Un cocktail de tout cela, sans doute. D'un autre côté, comme je le disais en commentaire sur un blog, si des Plenel et des Mélenchon, ces adorateurs de Chavez ou Castro, et avant de Mao voire de Pol Pot, si eux avaient trouvé du bien à dire de François 1er, c'est là qu'il y aurait eu du souci à se faire.

Huit heures moins le quart. – J'apprends à l'instant (et sur un blog de vieux ultra-gauchistes, ce qui ne manque pas d'un certain sel…) que l'on dira “Pape François” et non François 1er, ce qui à la fois me soulage et me semble beaucoup plus logique.


Vendredi 15 mars

Huit heures moins le quart. – Dieu la pénible journée que ce fut ! J'ai commencé par m'éveiller mi-irrité, mi-accablé, uniquement en pensant à la somme d'activités plus ou moins stupides auxquelles j'allais devoir me livrer d'ici demain soir. Aujourd'hui :

– faire la vaisselle d'hier soir,
– mettre un lavage (de “blanc”) en route,
– lecture avec prise de notes d'une quarantaine de pages d'un livre, réparties en autant de pdf distincts, en vue d'un article pour Enquêtes,
– descendre au Super U afin d'y acquérir les diverses denrées qui y manquaient hier, pour cause d'épisode neigeux,
– pousser jusqu'à Pacy pour le pain,
– téléphoner à Étienne T. afin de convenir avec lui d'un plan pour l'article sus-mentionné,
– passer l'aspirateur,
– vider la machine à laver et étendre le linge propre,
– nourrir les chiens,
– pester après l'infirmière de Catherine, en se disant qu'elle allait trouver le moyen d'arriver suffisamment tard pour repousser notre dîner – ce qu'elle n'a pas manqué de faire,
– ne pas prendre l'apéritif.

Et demain :

– faire la vaisselle de ce soir,
– mettre un autre lavage (“couleurs”) en route,
– retourner au Super U pour y acheter les produits que j'ai probablement oubliés aujourd'hui,
– le pain,
– pousser jusqu'à la route de Paris, afin d'y récupérer la tondeuse à gazon,
– penser à rmettre d'aplomb les sièges arrière de la voiture, abaissés afin de pouvoir faire tenir l'engin précité dans le coffre,
– pester contre ces fucking sièges qui refusent de condescendre à l'opération,
– jurer parce qu'on a évidemment mis, ce faisant, le pied dans une merde de chien,
– ramasser les innombrables merdes de chiens qui jonchent le jardin,
– écrire l'article pour Enquêtes,
– plier le linge sec qui se trouvera depuis la veille sur le séchoir du sous-sol,
– vider la machine et étendre le linge humide sur le séchoir fraîchement libéré,
– nourrir les chiens,
– pester après l'infirmière qui…
– ne pas prendre l'apéritif.

Et, a priori, on ne voit pas pourquoi les choses iraient mieux dimanche.


Samedi 16 mars

Quatre heures. – Parce que ma mère l'a donné à Catherine lorsque nous nous sommes vus récemment, je viens de lire le dernier roman de Fred Vargas, L'Armée furieuse. « Il est plutôt mieux que les deux ou trois précédents, m'avait dit Catherine en substance (j'avais personnellement abandonné l'auteur avant le pénultième : Les Lieux incertains, ou quelque chose d'approchant), mais la fin est grotesque. » Livre refermé, je la trouve plutôt indulgente. Il est tout à fait exact que le coupable qui sort dans les dernières pages du chapeau et surtout ses prétendues motivations sont parfaitement ridicules et artificielles – ou l'un parce que l'autre. On retrouve là le plus gros problème de Mme Vargas, ou si l'on veut de ses lecteurs : cette fin qui s'effondre oblige à un coup d'œil rétrospectif sur tout le roman, ce qui a pour conséquence de montrer en pleine lumière ses défauts, et les faiblesses de l'auteur. Les plus graves de celles-ci me semblent deux : la première est carence, la seconde excès de richesse.

Contrairement à ce qu'une lecture rapide, ou débutante, tend à faire croire, Fred Vargas est dans l'incapacité de créer des personnages, c'est-à-dire des gens “normaux”, semblant pris presque au hasard, dont elle s'attacherait ensuite à nous donner de bonnes raisons de nous intéresser à eux, en nous révélant ce qui se tient, se déroule, s'agite, fermente sous les miroitements de leurs apparences. Comme elle ne sait pas le faire, elle espère cacher ses manques en multipliant les phénomènes de foire, les attractions foraines, les originaux à lubie, etc. Cela étonne et amuse dans les premiers chapitres – voire dans les deux ou trois premiers romans, car elle ne manque pas d'habileté –, puis cela fatigue, agace et enfin ennuie. Surtout, cela déréalise. On me dira que les histoires qu'elle échafaude ne dénotent pas un grand souci de réalisme ; c'est justement pour cela que les personnages qui y sont plongés devraient être, eux, au plus près du réel. Nous reviendrons sur les “intrigues”, restons encore un peu sur le personnel.

Cette tendance à créer des marionnettes difformes est surtout devenue flagrante lorsqu'elle s'est mise à doter son commissaire Adamsberg (lui-même déjà forcé) d'une sorte de brigade ou d'embryon de brigade : pas un seul être humain ordinaire en son sein, pas un flic un tant soit peu reposant. On se dit rapidement qu'un tel synode de frapadingues ne sera jamais en mesure de résoudre le moindre début d'enquête et on aura raison. Le soupçon s'installe alors que nous ne sommes pas en présence d'une brigade criminelle mais bien d'un petit groupe d'aliénés dont la caractéristique commune est de se prendre pour des policiers ; et on se met à guetter l'irruption dans le décor des infirmiers chargés de distribuer les petites pilules du soir et de rediriger tout le monde vers les chambres capitonnées.

L'auteur profite de ce qu'elle nous a jeté entre les jambes des “héros” tous parfaitement hors normes (on est moins loin qu'on ne pense des Marvel comics), pour se laisser aller à trop de facilités – même en tenant compte du fait que nous sommes  dans de la littérature populaire –, faisant appel à la surpuissance de l'un ou l'autre de ses super-Mario(nnettes) quand elle a besoin de s'extraire d'une impasse scénaristique où elle s'est elle-même fourrée par excès de complication, ivresse de toute-puissance.

Car à cette incapacité à créer de véritables personnages vient s'ajouter un goût malencontreusement prononcé, et davantage en vieillissant me semble-t-il, pour les intrigues les plus tarabiscotées, les échafaudages tellement savants qu'ils finissent par s'écrouler sous leur propre sophistication : c'est l'excès de richesse dont je parlais en commençant. La mécanique que Vargas met au point est si complexe, si ramifiée, si précise dans le moindre effet de ses causes multiples qu'à la fin, lorsque la clé lui est fournie, le lecteur est assommé par une double déception. La première est que le ressort primordial lui semble bien pauvre par rapport à la merveilleuse horloge que l'on a actionnée devant lui durant plus de quatre cents pages ;  la seconde correspond à la certitude d'avoir été floué, dans la mesure où il comprend, là encore rétrospectivement, que tout ce qu'on lui a raconté est rigoureusement impossible, que le coupable – qui ne saurait, lui non plus être un assassin ordinaire, mais toujours un esprit d'un diabolisme qui le fait basculer dans l'irréel, un fantastique presque gothique – ne peut pas avoir conçu et encore moins réalisé un plan aussi retors et implacable ; en un mot, nous voyons avec une netteté cruelle qu'il n'est pour rien dans tout cela, que c'est Mme Vargas qui, patiemment, sans doute laborieusement, a tissé cette toile labyrinthique avant de l'installer en son centre. Je sais bien que le polar n'est jamais réaliste et qu'aucune des enquêtes que l'on y déroule ne pourrait avoir un commencement d'existence dans le monde réel : n'importe quel policier nous le confirmera, je pense. Mais il y faut tout de même quelques points d'ancrage, et c'est justement ce que se et nous refuse Fred Vargas. Si ses débuts de romans sont en général assez réussis, en tout cas bluffant au sens propre du mot, ils basculent ensuite dans la féérie, avec rebondissements en cascades, interventions quasi-surnaturelles, sens de la divination illuminant brusquement certaines figures, etc. C'est bien pourquoi, au moins dans ses trois ou quatre derniers ouvrages, la fin est toujours un effondrement : c'est qu'il s'agit, tout de même, de nous persuader tant bien que mal que tout cela, cette surhumaine machinerie, a été monté rouage après rouage par un simple mortel ; que, du coup, l'auteur est bien contraint de nous faire apparaître comme un véritable génie du mal : c'est l'Ombre jaune de Bob Morane distribuée en avatars finalement assez peu différents les uns des autres, car rien n'est plus monotone et semblable à tous les autres qu'un génie du mal.

Cela dit, je dois reconnaître à Fred Vargas un certain sens du dialogue vif, efficace, souvent drôle, même si elle a tendance à abuser du paradoxe. Si elle parvient à s'astreindre à des histoires plus ramassées, moins “esbroufe”, et à renoncer à ses originaux systématiques, elle parviendra peut-être un jour à écrire un excellent roman. Mais alors, elle sera devenue quelqu'un d'autre que Fred Vargas.

Huit heures moins le quart. – Je viens de transformer ce qui précède en un billet de blog ; du coup, je me demande si je ne devrais pas le supprimer ici, où il fait doublon. On décidera à la relecture d'avril…

– Après avoir, si je puis dire, tourné autour durant deux heures ce matin, j'ai fini par aller ramasser les très nombreuses crottes de chiens qui constellaient le jardin. J'en ai empli quatre sacs en plastique… sauf que j'ai bien dû m'arrêter juste avant d'avoir fini : à force de me baisser et de me relever, les muscles de mes cuisses, ou ce qu'il en reste, ont fini par implorer grâce, imploration qui s'est traduite par d'incontrôlables tremblements à chaque fois que je tentais de me baisser de nouveau. J'ai donc décidé de terminer demain matin. Je le regrette un peu car la grosse pluie qui est tombée ensuite va rendre la glane encore un peu moins appétissante.

– Inutile de préciser que, la mauvaise conscience apaisée par ce violent exercice, j'ai promptement remis à demain l'écriture de l'article pour Enquêtes.

– L'excellente nouvelle, pour moi principalement, est que ma mutuelle va octroyer généreusement à Catherine une “aide à domicile” durant un mois (ou deux ? Je ne sais déjà plus…), qui est le temps où elle aurait été “arrêtée” si elle avait travaillé.


Dimanche 17 mars

Sept heures et quart. – Entre la fin du ramassage des déjections canines et l'écriture des huit mille signes que je devais à Enquêtes, j'ai lu une grosse moitié des Consciences réfractaires de Michel Onfray, auteur que j'aime bien, et depuis longtemps, ce qui ne manque jamais de me valoir les demi-sourires ironiques ou incompréhensifs de mes amis réactionnaires. Je suis peut-être d'une naïveté confinant à l'idiotie pure et simple, mais il me semble qu'Onfray a toujours fait preuve d'une grande honnêteté intellectuelle dans ses écrits. Dans celui que je lis, par exemple, il ne me semble pas dénué de courage lorsque, à propos de son chapitre sur Camus, il souligne la réciprocité des massacres, durant la Guerre d'Algérie, entre l'armée française d'un côté et le FLN d'autre part. Sans même parler du plaisir qu'il y a à le voir tirer à la mitrailleuse lourde sur Sartre et ses roquets appointés, tels Jeanson ou Brochier. D'autre part, lorsqu'il se trouve invité sur un plateau de télévision, il reste l'un des rares capables d'écouter leur contradicteur sans l'interrompre, puis de lui répondre réellement. Il reste que je trouve tout de même assez irritante cette façon qu'il a de nous répéter trois ou quatre fois les mêmes choses, en divers endroits d'un même livre, comme si les parties en avaient été écrites indépendamment les unes des autres, puis reliées sans avoir été relues. C'est assez bizarre, comme façon de procéder. Ou alors, il nous prendrait pour des demeurés ?

– Demain, retour à Levallois : j'ai l'impression de n'y être pas allé depuis des semaines, voire des mois.

– Il faudrait bien que je relise Camus. C'est-à-dire que je change de Camus.


Lundi 18 mars

Huit heures moins dix. – La reprise levalloisienne s'est effectuée en douceur : quatre feuillets sur le nouveau pape et rien de plus. À quatre heures et demie j'étais à la maison… et encore, après être passé faire l'homme moderne dans les allées du Super U.

– Catherine semble enchantée (mais attendons de voir sur le long terme…) de sa nouvelle assistante ménagère, qui ressemble à s'y méprendre aux anciennes femmes de ménage. Le fait qu'elle soit non seulement française de pleine terre mais en outre une habitante du Plessis-Hébert a évidemment joué en sa faveur.

– Contre Sartre et Beauvoir, Onfray y va vraiment à l'arme lourde, mais de manière solide, semble-t-il. Il reste que je trouve stupéfiant cette manie qu'il a de répéter trois ou quatre fois, voire davantage, les mêmes choses au sein d'un seul livre.


Mardi 19 mars

Sept heures vingt. – 57 ans depuis vingt minutes. Si j'avais pu prévoir…

– Ma mère m'a évidemment appelé pour cet anniversaire, de Pralognan où mon père et elle sont en vacances, avec Isabelle et Olivier. Elle l'a fait exactement au moment où ma voiture franchissait le portail, retour de Levallois (avec arrêt à la boulangerie puis au Super U…). Si bien que j'ai dû bavarder avec elle, mon sac de courses à la main et ma veste dégoulinante de la pluie qui tombait dru depuis environ une demi-heure.

– Si l'on en croit son journal, que je lis chaque jour, et il n'y a pas de raison de ne pas le croire, Renaud Camus serait tout près d'atteindre le point de non-retour, financièrement. Je sais bien que j'ai déjà dit ou simplement pensé cela dix à douze fois ces cinq dernières années, mais là je vois mal comment il pourrait encore sauver Plieux. À moins qu'il y ait un dieu pour les écrivains impécunieux et un peu fous.


Jeudi 21 mars

Sept heures et demie. – Je crois que je vais cesser de tenir ce journal. Déjà, je viens d'effacer ce que j'y ai écrit hier. Si je le fais, je fermerai aussi le blog-mère et les différentes annexes. Je ne saurais dire pourquoi, exactement ; un vague sentiment d'écœurement ; l'impression, depuis quelque temps, d'avoir basculé dans une autre période de ma vie, qui sera à la fois pénible et courte (heureusement) et se terminera sur… Non, sur rien : se terminera, simplement. Ça me semble être pour bientôt. Mais il est vrai que j'ai déjà éprouvé cette sensation plusieurs fois dans ma vie et que, crétin obstiné, je suis toujours là. Mais je suis fatigué et ne vois guère l'intérêt de prolonger indéfiniment l'expérience. Il serait prétentieux de dire que j'ai compris de quoi il retourne. Mais il me semble certain que, quoi qu'il arrive, je n'en comprendrai pas davantage.


Vendredi 22 mars

Sept heures vingt. – Denis a eu 58 ans aujourd'hui. Il en avait 17 lorsqu'on s'est rencontré pour la première fois, dans un couloir du lycée Pothier d'Orléans, un jour de novembre 1972.

– Je suis plus ou moins dans le même état d'esprit qu'hier, mais sur un mode mineur, pas badin mais presque. Ce qui ne signifie pas que j'ai davantage de choses à consigner ici. Du reste, la journée que j'ai passée n'y incite guère : hormis une descente conjointe au Super U et à la pharmacie de Pacy, ce matin, Catherine et moi n'avons à peu près rien fait d'autre que lire. Par manque d'envie de m'attaquer à un “vrai livre” (le Manuscrit trouvé à Saragosse, par exemple), je me suis mis à lire celui de Pierre… Et voilà que son nom m'échappe alors que je l'ai quitté il n'y a pas une demi-heure ! Quelque chose comme Courmantin… Fourmentin… Enfin, il s'agit d'un ethologue, ancien directeur de recherche au CNRS qui, entre 1975 et 1980, a élevé chez lui, dans son appartement de Montpellier, une véritable louve, récupérée nouveau-né au zoo de cette ville. Le récit de cette vie commune (il était marié et avait un fils alors âgé de dix ans) occupe en fait à peine un tiers des chapitres : dans les deux autres, il s'appuie sur son expérience de savant pour parler des différents animaux qu'il a eu l'occasion d'étudier, notamment en forêt équatoriale et en Antarctique ; et c'est passionnant.

(Je viens de retrouver : Pierre Jouventin. Son livre s'intitule, Kamala, une louve dans ma famille – Flammarion.)

– À l'instant, mail de l'Amiral Woland, m'apprenant qu'il doit déjeuner la semaine prochaine avec Laurent Obertone ; il me demande quand sera le nôtre, de prochain déjeuner : je lui ai répondu que la semaine suivante me semblait tout indiquée.

– Ce soir, Lacombe Lucien, vu au cinéma à sa sortie et que Catherine ne connaît pas.


Samedi 23 mars

Huit heures moins vingt. – Le livre de Jouventin, terminé il y a une heure, m'a passionné. si bien que je viens, d'enthousiasme, d'en commander deux autres, s'approchant de son sujet : Konrad Lorenz pour les fondements de l'éthologie, et La Peur du loup de Geneviève Carbone. Je bouillonne de l'envie de traduire cette lecture toute fraîche en un billet, mais je ne vois pas du tout comment aborder la chose : lecture trop fraîche, précisément.

– Sinon, j'ai tout de même trouvé le temps de passer l'aspirateur (dans la maison) et de ramasser les merdes des chiens (dans le jardin), pendant que Catherine renouait avec son bonne-du-curéisme du samedi matin.

– Il y a cinq minutes, sur son blog, le camarade “Gauche de combat” a cru me terrasser en me qualifiant d'écrivain raté. Encore un qui se prend pour Guillaume Tell sans même se rendre compte qu'il tourne le dos à sa cible. Avec des révolutionnaires dans son genre, la bourgeoisie et le grand capital peuvent roupiller tranquilles.


Dimanche 24 mars

Sept heures. – Le Journal 2012, que j'ai mis en vente dans sa version blurbienne il y a environ deux semaines, s'est pour l'instant vendu à un exemplaire. Je le note pour conforter le camarade GdC dans la flatteuse opinion qu'il a de moi.

– Excellent film que Lacombe Lucien. Mais on comprend qu'il ait fait grincer quelques dents à sa sortie, dans la mesure où il a dû prendre à rebrousse-poil aussi bien les gaullistes que les communistes, dans leurs mystiques respectives de la Résistance, pas tellement éloignées l'une de l'autre d'ailleurs : cet adolescent paumé et assez bas-du-front, qui tente mollement de rejoindre le maquis, simplement parce qu'il en a assez de passer la serpillière dans la salle commune de l'hôpital, et qui, rebuté, se retourne vers la milice avec exactement la même absence d'enthousiasme ou simplement de désir, voilà qui n'allait pas trop dans le sens de la geste héroïque opposée à la chute maléfique à laquelle chacun était encore sommé de croire en ces années soixante-dix.


Lundi 25 mars

Sept heures vingt. – Accident sur l'A13 ce matin, exactement à la hauteur de l'échangeur A 13 – A 14 de Poissy. Comme j'étais encore à 25 km lorsqu'un panneau lumineux m'en a informé, j'ai pris l'annonce avec une belle désinvolture, me disant que, d'ici mon arrivée, le terrain serait déblayé par les services compétents. Fallacieux optimisme, confiance excessive en les hommes de terrain bitumé : à quatre kilomètres de l'A 14, je me suis retrouvé brusquement arrêté – mais alors là, tu vois : arrêté d'chez arrêté, j'veux dire ! – et il m'a fallu trois quarts d'heure pour franchir cette courte distance, soit le temps que cela m'aurait pris à pied. Tout cela pour passer moins de deux heures à Levallois : dès que mon travail du jour m'a été donné, j'ai repris le chemin du retour pour venir le faire ici, dans la Case. C'est du reste une pratique qui tend à se généraliser le lundi, car ce jour-là je dois partager mon bureau avec la personne chargée de sélectionner pour parution les lettres de lecteurs et de leur faire réponse, femme qui a l'agaçante particularité de dialoguer volontiers avec les choses inanimées : son clavier d'ordinateur, son répondeur téléphonique, la lettre dont elle prend connaissance, le tiroir qui coince, etc.

– Pendant ce temps, deux ou trois blogueurs de gauche, Nicolas en tête de gondole, s'acharnent à démontrer mathématiquement que les manifestants d'hier, opposés au mariage guignol, ne pouvaient pas être plus de trois cent mille. La meilleure preuve qu'ils disent n'importe quoi et qu'ils le savent fort bien (Nicolas tout au moins), et que les manifestants devaient bien atteindre le million, c'est que la très grande majorité des blogueurs observe à ce sujet un prudent et pieux silence : si vraiment la manifestation avait été un échec, ou même un demi-succès, ils auraient tous déclenché le tintamarre habituel. Je crois d'ailleurs savoir que les journaux étrangers, notamment américains, ne se privent pas d'ironiser sur le comptage policier.


Mardi 26 mars

Six heures et quart. – Il est bien rare que je vienne dans ce journal alors que je suis encore à Levallois. La raison en est que j'ai, ce matin, récupéré le travail le moins enviable du mardi : ce que l'on appelle les “échos photos”. Il s'agit d'une double page composée de photographies prises durant la semaine écoulée, et censément drôles ou surprenantes ou les deux – en général, elles ne sont ni l'une ni l'autre, à mon modeste avis. Ensuite, il revient au rédacteur chargé de la page d'écrire de grosses légendes sous chacun des clichés sélectionnés. En soi, ce travail-là n'est ni plus compliqué ni plus long à effectuer qu'un autre, plutôt moins que certains même. Le problème est qu'il intervient après celui de tous les autres participants à la page : chef du service photo, rédacteur en chef, maquettiste. Si bien que, pour travailler environ une heure, on doit en passer quatre ou cinq à attendre que tout le monde ait joué sa petite partition avant d'emboucher son propre instrument. Et voilà ce qui explique que je sois encore à ce bureau à une heure aussi avancée de la journée. La conséquence induite est que, arrivant à la maison bien après l'heure habituelle du repas vespéral, je vais probablement remplacer celui-ci par un apéritif dînatoire – qui n'aura de dînatoire que le nom.

– À midi, sachant que j'avais encore un long temps d'attente devant moi, j'ai décidé de renouer avec ma pratique ancienne, à savoir de m'octroyer une heure de lecture dans la salle de réunion. Je suis donc parti m'y installer, en compagnie du Vigny de Servitude et grandeur militaires. J'ai dû en lire environ quatre pages, avant de sombrer dans un profond sommeil siesteux, qui a duré près de trois quarts d'heure. Je crois qu'il me faut dire un adieu définitif à ces lectures post-prandiales qui ont fait mon ordinaire durant tant d'années.


Mercredi 27 mars

Sept heures et quart. – Il y a des journées comme ça. On se lève à sept heures, on s'agite, on bouscule les chiens – qui, eux, vous narguent en allant ostensiblement se recoucher dès qu'ils ont fini de pisser –, on part à huit heures moins vingt-cinq, on gaspille près d'une heure et demie pour arriver à Levallois où aucun travail ne vous attend, concernant le numéro qui se termine. Et, quand on vous en donne, du travail, les deux articles que vous avez à écrire d'ici jeudi soir doivent l'être à partir des livres que vous avez laissés à la maison, si bien que vous auriez pu vous épargner ces cent soixante kilomètres, assortis de leurs incompressibles dépenses d'argent, et attendre dans votre fauteuil un coup de téléphone de vos patrons.

Mais, évidemment, j'aurais fort mauvais goût de me plaindre, dans la mesure où ces mêmes patrons me paient généreusement pour quatre jours de présence tout en acceptant de ne me voir à la rédaction que deux jours et demi au grand maximum. Aujourd'hui, j'étais de retour à une heure et demie. Après une pause lecture d'une grosse heure, je suis allé vers trois heures me mettre à mes quatre feuillets sur Patrick Sébastien ; et à quatre heures tout était terminé et envoyé. Demain, je prendrai une paire d'heures pour mener à bien l'article sur le livre de Pierre Jouventin et sa louve, Kamala.

– J'ai reçu, et commencé, le livre de Konrad Lorenz qui est une sorte d'introduction à l'éthologie : l'ouvrage s'annonce passionnant mais “trapu”. Reste à voir lequel de ces deux aspects l'emportera, motivant la poursuite ou bien l'abandon.


Jeudi 28 mars

Sept heures vingt. – Dernière soirée calme (et arrosée d'eau…) : demain, mon frère débarque d'Angleterre avec sa petite tribu pour tout le week-end. En prévision de leur arrivée, Catherine et moi nous sommes agités comme des diables, pratiquement toute la journée. Tandis que, en plus de ses obligations paroissiales, particulièrement lourdes en cette période pascale, elle se chargeait du ravitaillement en nourritures et boissons, je faisais la vaisselle, ramassais les merdes de chiens dans le jardin (et avant le passage imminent des éboueurs, ce qui, d'un strict point de vue olfactif, a son importance), écrivais cinq feuillets pour FD, passais la première tondeuse de la saison. Tout cela sans apéritif à la clé, je me suis trouvé bien beau, presque admirable.

– J'ai tout de même trouvé le temps de lire quelques dizaines de pages de Konrad Lorenz, à quoi je ne comprends pas grand-chose, je le crains, mais suffisamment pour me donner l'envie de persévérer. Encore un livre dont, terminé, il me restera probablement à peine plus que rien. Mais, après tout, de la vie non plus il ne nous reste pas grand-chose, une fois morts.


Vendredi 29 mars

Trois heures moins le quart. – Philippe et Dominique devraient en principe nous arriver aux alentours de cinq heures et demie, d'après leurs propres prévisions. Finalement, ils ne seront escortés que de Louise, Gabrielle et son amie : Paul et le chien restent à Bristol, ce qui va faciliter grandement les problèmes de logement et de cohabitation.

Pas grand-chose de plus à noter ici, sinon que nous nous retrouvons, Catherine et moi, dans le cas de figure bien connu de nos services, à savoir celui d'une journée durant laquelle, sous prétexte qu'elle va se clore sur une visite, nous ne faisons à peu près rien d'autre qu'attendre en contemplant d'un œil morne, même pas impatient, l'écoulement des heures. Même les chiens semblent suspendus à quelque chose dont ils ignorent tout.


Samedi 30 mars

Trois heures. – Tous la petite famille des Goux cadets (moins Louise, la fille aînée) est partie livrer une chasse implacable aux œufs de Pâques, dans je ne sais plus quelle ferme des environs. Je comptais mettre à profit ce temps pour faire un peu de journal. Comme Louise squatte mon ordinateur, je me suis emparé de celui de Catherine. Sauf que Louise, toujours elle, a dû connecter je ne sais quelle machine infernale sur la livebox de la Case et, du coup, je ne suis plus relié à Internet ; j’ai donc dû me résoudre à créer un document Word, que je “transvaserai” ensuite dans le journal lorsque la connexion aura été rétablie.

– La soirée d’hier s’est fort bien et agréablement déroulée. Catherine et Dominique sont parties pour l’église de Pacy peu avant sept heures, Philippe et moi en avons profité pour entamer l’apéritif. Entamés, nous ne l’étions nous-mêmes que fort peu lorsque les femmes sont rentrées, peu avant neuf heures. Quant aux trois filles, elles s’occupaient de leur côté, dans la Case. Je crois bien, de ma vie, n’avoir jamais autant parlé avec mon frère. Il faut dire que nous n’avons que très rarement l’occasion de nous voir en petit comité, et encore moins seul à seul comme ce fut le cas précisément hier. Il devrait en aller différemment ce soir, puisque Philippe et Dominique (pour les enfants, je ne sais pas) sont censés accompagner Catherine à la veillée pascale, toujours à Pacy, laquelle doit durer jusque tard dans la soirée, si j’ai bien tout compris – mais ce n’est pas sûr. Quant à demain, nous ne les verrons pas, puisqu’ils vont passer la journée chez des amis à eux, dans les environs de Limours, et qu’ils ne rentreront qu’après le dîner. Et lundi matin ils repartent pour aller chez mes parents – chez nos parents, devrais-je dire, mais j’ai toujours eu un certain mal à admettre que mes parents sont aussi ceux de Philippe et d’Isabelle, que ce sont les mêmes personnes. Et, de fait, si l’on veut bien penser que les gens sont en partie façonnés par la manière dont on les envisage, par le regard et le jugement que l’on porte sur eux, la forme particulière d'amour qu'on leur voue, alors il n’est pas absurde de considérer que nous sommes tous des enfants uniques et que ceux que nous appelons nos parents ne le sont en effet que de nous.

– À propos de journal, comme j’en possède quelques exemplaires en stock, je m’étais dit que j’offrirais à Philippe et Dominique celui de 2012, Scènes de la vie mondaine, si l’un ou l’autre d’eux venait à me parler de celui de 2009, Châtelain furtif, que je leur ai donné lorsque nous nous sommes vus au mariage d’Isabelle. Mais, jusqu’à présent, aucune allusion n’a été faite dans ce sens. Bien plus, hier soir, alors que j’évoquais le château de Plieux, Philippe a eu l’air de ne pas comprendre à quoi je faisais référence, ce qui semble la preuve qu’il n’a pas seulement songé à ouvrir le volume en question. Et je dois dire que cette totale absence de curiosité m’étonne beaucoup. Elle ne me chagrine pas, mais elle m’étonne : je crois que si Philippe ou Isabelle tenait un journal et se mêlait de l’éditer, je me précipiterais dessus, aiguillonné par le désir d’en apprendre un peu plus sur mon frère ou ma sœur, de découvrir, peut-être, un aspect d’eux-mêmes qui m’aurait jusque-là échappé. Mais Philippe, non, selon toute apparence.

– Toujours à propos de mon frère, j’ai été frappé de constater que sa voix m’était devenue étrangère. Lorsqu’il parle en se tenant hors de mon champ visuel, je ne parviens pas, ou difficilement, à faire coïncider la voix qui m’arrive avec la personne de Philippe. Je ne sais si sa voix a effectivement changé ou si c’est moi qui l’ai oubliée ; le plus étrange est que les deux hypothèses me paraissent aussi improbables l’une que l’autre.


Dimanche 31 mars

Huit heures dix. – Décidément, deux soirées alcoolisées de suite ne sont plus à ma portée. Philippe et moi, hier, avons largement abusé de l'autorisation qui nous était donnée de picoler ad lib. Lui, je ne sais pas, mais j'ai personnellement passé une journée en demi-teinte, voire en quart de teinte. Ayant fini le petit recueil que j'avais des lettres d'Italie du président de Brosses, je suis venu rechercher le Traité de la ponctuation française de Jacques Drillon. Puis, à six heures, après le repas des chiens, j'ai replongé dans l'apéro, toutefois en négligeant le Ricard pour le vin blanc, plus “soft”. Mais comme j'en suis à presque deux bouteilles, je doute que l'effet soit moins sévère et moins lourd de conséquences demain matin.

– Je vais redire ce que j'ai noté hier : j'ai été extrêmement content de cette visite de mon frère, avec qui, finalement, je n'ai presque jamais parlé. Il me semble être à peu près dans la même situation que j'étais il y a six ou sept ans, à savoir officiellement de gauche, et néanmoins assez “réactionnaire” : dès que nous abordions un sujet nouveau, et sans que je le pousse, il s'alignait assez naturellement sur ce que je pensais moi-même. Il lui reste à “faire le saut”.

– Pour aujourd'hui, ils sont partis en banlieue d'extrême-sud parisien (Limours) chez Pascale Potin, que je me souviens avoir connue il y a environ quarante ans, lorsque nous vivions à La Source, banlieue d'Orléans qui doit aujourd'hui être bourrée de divers et de jeunes-à-guillemets, supposé-je.

– Il n'empêche que toute cette petite famille va rentrer à pas d'heure, puis va repartir demain pour aller chez mes parents. Et ma mère va s'épuiser à préparer deux repas par jour pour sept personnes jusqu'à vendredi. Cela ne parvient pourtant pas à me gâcher la perspective d'un retour à la normale ici.

dimanche 31 mars 2013

Février 2013












 FORMOSE II








 À Cherea, pour le titre…




1er février


Dix heures vingt. – Heure tardive pour une survenue ici ; mais c'est que nous avons eu à dîner El Desdichado (Rémi), qui était venu assister à la messe de Pacy et qui est remonté ensuite avec Catherine. En fait, non, il est arrivé une vingtaine de minutes avant elle, pour la raison que, si j'ai bien compris, la messe du vendredi soir est suivie par une sorte de “temps libre” (qui ne s'appelle évidemment pas comme ça) où chacun prie dans son coin durant le temps qui lui convient. En tout cas, il était prévu que tous les deux reviennent ici dîner, ce qui fut fait.

– De mon côté, j'avais joué la chose aussi prudemment qu'il est possible ; d'abord en restant devant cet ordinateur jusqu'à sept heures, et surtout après avoir demandé à Catherine, partie en course ce matin, d'oublier le Ricard au profit du Sancerre, plus susceptible de me conserver en état de recevoir un hôte – et de fait il m'a semblé l'être parfaitement, en état, mais il faudrait vérifier auprès de l'hôte en question.

De mon point de vue, la soirée fut parfaite. Contrairement à la dernière fois nous n'avons guère parlé de littérature mais beaucoup de blogs et de blogueurs (mais ce n'est pas cela qui a rendu la soirée parfaite – comprenne qui peut). Comme chacun de nous avait lu le long et assez agressif billet d'Ygor Yanka d'aujourd'hui, presque entièrement consacré à Juan A., nous nous sommes dit ce que nous pensions de l'A. en question et sommes finalement tombés d'accord : ce type n'est définitivement pas fréquentable, quel que soit le sens que l'on donne à ce mot. Lisant le billet de Yanka, je l'ai, dans un premier temps, trouvé sinon excessif du moins pas forcément utile. Puis, je me suis posé cette question : qu'est-ce qu'un billet utile, concernant Juan A. ? Assortie de cette seconde : pourquoi devrait-on ménager ce fruit sec qui, au fond, ne songe qu'à nuire ? J'en ai conclu que Yanka avait raison, de frapper et de frapper fort : ce type est ce qu'on appelle un nuisible ; un nuisible malheureux, sans doute, parce qu'il se découvre inutile, qu'il comprend qu'il n'arrivera jamais à rien ni nulle part alors qu'il est dévoré d'une ambition puérile. Mais ce n'est pas une raison pour le laisser répandre ses miasmes ; on n'a pas à se laisser intimider par ce cuistre, finalement pas réellement cultivé, faisant tourner en rond toujours les quatre mêmes écrivains qui n'en peuvent mais, comme un Monsieur Loyal ses chevaux de cirque. De toute façon, il ne s'intéresse nullement à la littérature. En tout cas, pas autant qu'il aimerait qu'on le crût, et pas de la meilleure façon qui soit, à mon sens. Lors de l'unique dîner que nous avons partagé, qui intervenait peu après ses explosions de haine contre moi, Valérie Scigala, Guillaume Cingal et finalement Renaud Camus, je l'ai presque adjuré de ne pas se laisser guider par les récents tirs de mortier pour juger des prochains livres de Camus. il m'a regardé d'un air choqué et hautain, avant de m'affirmer que ce n'était pas du tout son genre, qu'il était tout de même capable de faire la différence entre une “engueulade entre hommes” et ce qu'il pensait d'un écrivain. Moyennant quoi, quelques semaines plus tard, il publiait sur son blog le premier des textes répugnants qu'il pond régulièrement depuis à propos de Camus, sans même se rendre compte à quel ridicule il s'expose en se déjugeant aussi radicalement.

Que dire de plus ? Sans doute rien. Il faut laisser ce pauvre homme dans la bauge qu'il s'est choisie, s'amuser de le voir enfourcher le destrier fourbu de l'antiracisme pour espérer revenir montrer sa face chez Taddéi, voire chez Ruquier (ce qui amuse beaucoup le “vieil alcoolique” que je suis d'après lui, lequel n'était pas assez saoul, certain soir, pour avoir oublié les propos qu'il a pu tenir quant aux étrangers que nous accueillons si volontiers ; c'est le problème des gens qui tournent casaque : d'autres ont de la mémoire…). Il arrive aux gens qui s'affublent d'un masque de condottiere des aventures parfois cocasses, notamment lorsqu'ils ne parviennent plus à se l'arracher et qu'ils en viennent à le considérer comme leur visage authentique : plus ils forcent leurs traits peints, qu'ils pensent effrayant, plus leur voix s'amenuise… s'amenuise…


Samedi 2 février

Sept heures vingt. – Hier soir, après avoir écrit ce qui précède à propos de Yanka et de l'autre furieux, j'ai décidé d'en faire un billet sur le blog-mère. Prudemment, au lieu de le publier tout de suite, je l'ai programmé pour neuf heures ce matin. Me levant à huit heures et demie, la première chose que j'ai faite a été de le relire et de le supprimer ; non qu'il fût spécialement mauvais, mais à quoi bon se lancer dans une nouvelle et stupide guéguerre dont il ne sortira rien ? Et puis, Yanka a bien assez de ressources et de force pour affronter l'éructant tout seul.

– Passé l'essentiel de la journée à lire le dernier numéro du Débat, arrivé ce matin au courrier. Entre autres, un article de Matthieu Bock-Côté sur la situation politique du Québec, un autre d'un auteur dont le nom m'échappe consacré à la démocratie israélienne et ses rapports avec la guerre, un troisième écrit par deux Français ayant fait partie des cercles de pouvoir à Bruxelles et qui décrivent le fonctionnement “ordinaire” de cette invraisemblable machinerie : j'avais l'impression de voir Adrien Deume au siège genevois de la SdN. On se sent obligé d'en rire, sinon ce serait des coups à débarquer à Bruxelles avec une mitrailleuse lourde afin de dézinguer toute cette pépinière d'inutiles voire de malfaisants.


Dimanche 3 février

Sept heures dix. –  Journée d'absolue fainéantise, au cours de laquelle je n'ai même pas su trouver la très faible énergie qui m'aurait été suffisante pour écrire les cinq feuillets que je dois à Zodiaque. Comme je m'étais engagé auprès de la rédactrice en chef à ce qu'elle le trouve demain dans sa boitamel, je vais être obligé de l'écrire à FD, en plus du travail que l'on m'y donnera : ce n'est guère malin. Ce qui est un peu étonnant c'est que j'ai su, pratiquement dès mon réveil, ce matin, que je n'écrirais pas cet article aujourd'hui. Pourtant, je venais de passer une bonne nuit de huit heures, sans avoir bu la moindre goutte d'alcool hier et sans avoir de problèmes d'aucune sorte.

– À côté de ça, je me pose de plus en plus de questions quant au devenir du blog-mère. J'ai noté dans ce journal, le mois dernier, que je trouvais moindre la qualité des billets écrits en 2011 par rapport aux deux ou trois années précédentes. Eh bien il me semble que cette tendance s'est encore accentuée en 2012 : je n'en ai retenu que fort peu pour le futur et très éventuel second volume de mon anthologie. Pour le coup, j'en suis à me dire qu'il serait peut-être temps d'arrêter ; ou au moins de suspendre, de raréfier.

– Finalement, le seul aspect agréable de cette journée fut la lecture de l'un des deux livres de La Varende qu'El Desdichado m'a prêtés vendredi soir, Les Belles Esclaves, ensemble de textes consacrés à quelques grandes figures féminines de l'Ancien Régime, de Diane de Poitiers à Madame Récamier (peut-on la considérer comme appartenant à l'Ancien Régime, cette dernière ?), en passant par  Mlle de La Vallières, la Grande Mademoiselle, Madame de Montespan, etc. Lecture éminemment agréable, incitant fortement à la rêverie paresseuse.

– Pendant ce temps, Ygor Yanka et Juan A. continuent de s'écharper par blog interposé (celui de Yanka) : on en est aux menaces fort peu voilées d'actions en justice… Je suis décidément bien content de ne pas être monté au front, et je me demande de plus en plus si Ygor a eu raison de le faire, compte tenu du comportement rabique et perpétuellement éructant de l'autre zouave. Cela dit, si son but est de montrer à tous que son adversaire est en réalité un pitbull sans dents, un tout-en-bave, je pense qu'il devrait y arriver sans trop de peine. Mais il y faut tout de même une certaine énergie, dont j'ai peur qu'elle ne se dépense en pure perte : c'est soulever une masse pour tuer un moustique.


Lundi 4 février

Sept heures. – « Ah ! foutredieu, mais quel imbécile tu fais ! » Telle fut à peu près la première pensée qui me vint au réveil, ce matin, en songeant qu'il me restait à écrire l'article que je n'ai pas fait hier, pour Zodiaque, par pure flemme. Le pis est que, à FD, les choses se sont emmanchées de telle façon, que cela ne m'a pas été possible du tout. J'ai donc, en milieu d'après-midi, envoyé un mail à la rédactrice en chef en lui disant que j'avais eu un problème hier (tu parles !) et que je lui écrirais son article mercredi après-midi. J'ajoutais, pour me donner bonne conscience que, son magazine étant mensuel, je supposais qu'elle ne devait pas être si pressée que cela. Par retour elle m'expliqua que, bien au contraire, elle avait trouvé ce sujet en dernière minute ou presque, et que son canard bouclait précisément mercredi soir. Du coup, je lui ai promis le travail pour demain midi, ce qui m'a obligé, avant, de téléphoner à Gabriel, le chef des informations de FD, pour lui dire que je ne pourrais pas être à Levallois avant midi demain. Et j'ai d'ores et déjà prévu de mettre le réveil sonner à huit heures de façon à être assis à neuf devant ce clavier. Bref : Procrastin 1er dans ses pompes et ses œuvres. Sinon, vraiment rien à dire de cette journée, dont la seule joie fut de constater, ce matin, sur le calendrier de la cuisine, que j'étais en vacances la semaine prochaine, détail que j'avais oublié.

– Longue interruption au milieu du paragraphe précédent, pour cause de téléphonage avec Hugues Vassal, qui me suggère de proposer à Philippe B. une série sur les Sixties, en liaison bien entendu avec le livre qu'il prépare sur ce même sujet qu'il connaît mieux que personne – que personne à FD en tout cas. L'idée me semble excellente et très susceptible de plaire à B. Surtout si l'on regarde le grand succès que remportent, au moins auprès de nos lectrices, les différentes tournées de vieux chanteurs, du style “Âge tendre et Tête de bois”. Je vais lui en parler dès demain ou mercredi. Plutôt, non : je vais lui envoyer un mail, ce qui est une meilleure façon de l'aborder.


Mercredi 6 février


Sept heures et quart. – J'ai, ce matin, tout effacé de ce que j'ai écrit ici hier. Non parce que c'était incohérent – apéritif il y eut… – mais parce que c'était au contraire trop limpide. J'y revenais, je ne sais plus trop pourquoi, sur cet épisode bloguesque malencontreux qui m'a vu dire explicitement en commentaire quelque part ce que Nicolas m'avait, le jour même, confié sous le sceau du secret – un sceau qui n'était qu'implicite mais qui aurait dû être évident pour moi, et l'avait d'ailleurs été sur le moment. Je disais que Nicolas devait probablement m'en vouloir, ce que je concevais fort bien, car il semblait qu'il me battait froid depuis quelques jours. À la fin, je lui ai envoyé par mail ce que je venais d'écrire. il m'a répondu en gros qu'il ne me battait nullement froid, mais que, en revanche, il ne lui paraissait pas très indiqué d'en “remettre une couche”, d'ajouter une explication laborieuse à mon indiscrétion première. Je lui ai répondu que, bien évidemment, ce paragraphe sauterait avant publication, fin mars. En revenant à ce clavier ce matin, je me suis dit que le plus simple était encore de supprimer tout de suite le paragraphe litigieux – ce qui fut fait. Bien entendu, j'aurais pu conserver le tout, en me livrant à de savants travaux de maquillage des noms et des faits ; mais cela ne m'a pas paru en valoir la peine.

– En dehors de cette palinodie, pas trop mécontent de ma journée, dans la mesure où j'ai “vendu” à Philippe B l'idée d'une série de trois ou quatre semaines, sur le modèle de la récente consacrée à Piaf, à propos de Johnny Hallyday dont ce sera le soixante-dixième anniversaire le 15 juin prochain ; série qui sera consacrée au Johnny des années soixante et sera faite, là encore, en collaboration avec Hugues Vassal, le photographe des jeunes stars de ces années-là. De plus, j'ai aussi trouvé le temps d'écrire un quatrième article sur Columbo, série dont FD propose un DVD à la vente avec chaque numéro du journal, pendant dix semaines. Lorsque j'aurai dépassé le cinquième article (demain en principe), la difficulté de me renouveler va peut-être commencer à se faire jour.

– Terminé ce soir Les Belles Esclaves de La Varende, lecture tout à fait délicieuse et, ma foi, assez instructive de surcroit, ce qui ajoute au plaisir. J'ai enchaîné avec, du même, L'amour de M. de Bonneville, lui aussi prêté par El Desdichado ; lequel Desdichado devrait en principe se joindre à nous pour dîner lorsque nous recevrons les Woland, ce qui se fera soit à la fin de ce mois, soit en avril.


Jeudi 7 février

Sept heures vingt. – Peu à dire de cette journée, sinon que j'ai écrit deux feuillets et demi à propos de Columbo, exactement comme hier, et que j'ai lu L'amour de M. de Bonneville, exactement comme hier ; si Catherine avait eu la malice de nous servir exactement la même chose à dîner, je n'aurai plus du tout été sûr d'être vraiment aujourd'hui. À cette différence tout de même que je suis descendu à Pacy à l'heure du déjeuner – du déjeuner des autres, puisque nous avons, pour notre compte, supprimé ce repas-là – afin d'y faire quelques courses de première nécessité : pain frais, cigarettes, fromage et eau-qui-pique.

– Demain, si le temps ne se remet pas à la pluie, nous avons prévu d'aller à Illiers-Combray, afin que Catherine découvre la maison de Tante Léonie. J'en ai fait, moi, la visite, il y a trente ans, en compagnie de Bernalin et de Petros, qui étaient venus passer le week-end chez mes parents à La Ferté ; autant dire dans une autre vie : c'est la recherche du temps perdu en action.

– Nous nous étonnions, depuis quelque temps, de la quantité de noisettes, celles que nous déposons pour lui à l'embranchement primordial du cerisier, que pouvait engloutir le pic épeiche qui nous rend visite régulièrement. Mais Catherine, ce matin, a vu un énorme pivert – déjà aperçu par moi deux ou trois fois, dans le verger voisin – venir y puiser lui aussi. Quand je dis “énorme”, c'est par référence au volume de son cousin épeiche : pour un pivert, il doit être, je suppose, de taille résolument standard. Le paradoxe est que, au départ, elles avaient été achetées, ces noisettes, en vue de nourrir l'écureuil qui est passé par chez nous deux ou trois fois cet automne, et n'est plus jamais revenu depuis, alors qu'il aurait en principe table ouverte. Il n'empêche : si on m'avait dit qu'un jour je serais obligé de prévoir un “budget noisettes”…

– Les Woland seront des nôtres le week-end du 23.


Vendredi 8 février


Huit heures. – Après-midi passée à Illiers-Combray, j'y reviendrai. Pour l'instant, avant évaporation, il me faut noter les deux ou trois sujets de conversation entre Catherine et moi, durant l'apéritif qui a conclu ce petit périple, ou plus exactement les idées de billets qui en sont sorties.

– Monte-Cristo : roman du mal ; Dantès n'est intéressant que lorsqu'il détruit.

– Dumas écrivain en bâtiment : ses personnages les plus intéressants (toujours dans Monte-Cristo) n'atteignent jamais à Balzac, et même en sont loin. Pourquoi ?

– Les plus intéressants sont les possédés : Mortcerf par l'amour de Mercedes et sa rivalité “girardienne” avec Dantès ; Mme de Villefort, que son amour maternel monstrueux rapproche du Père Goriot.

– Le côté “bâtiment” de Dumas : Danglars ne tient pas la route face aux “possédés” par l'argent de Balzac. Pourquoi ? Creuser.

– Le mal du roman du XIXe siècle (peut-être issu de Rousseau : creuser) : les héroïnes “pures”, pré-TF1. Insupportables chez Dumas (voir chez Barbey) : Valentine de Villefort, Haydée, Louise de La Vallière (Bragelonne), à peine moins caricaturales chez Balzac (Morsauf ----> Morcerf)

– Homme pas mieux lotis : Maximilien Morel (Dumas responsable de l'invention de Morel ?), Raoul de Bragelonne.

– La Varende : bel écrivain, piètre romancier : insupportables héroïnes “pures”, chiantes, envie de troussées à la hussarde chez le lecteur – les faire couiner comme de vraies femelles. (Retrouver le nom de celle de Nez de cuir.) À la lecture, irrésistible pente qui ramène, par réaction purement épidermique, à ce faux écrivain de Frédéric Dard, ce flamboyant bâtimenteur, qui a mieux que quiconque défini, et définitivement, les héroïnes dont je parle, celles qui disent : « Ta bite a un goût. » On sent bien que, pour cette pauvre Valentine de Villefort, toute bite aura toujours un goût – et l'on plaint ce pauvre Maximilien.

– Pourquoi La Varende traîne-t-il après lui cette malédiction, cette guimauve du XIXe  ? Est-ce que ça le condamne (comme écrivain ? Comme romancier ?) ?

– Parallèle esquissé entre Jean de La Varende et Renaud Camus, au sommet d'eux-mêmes lorsqu'ils n'essaient pas d'être romanciers. – Écrivains de vagabondage, moralistes de traverse, promeneurs essentiels (esquisser un parallèle, par exemple, entre les Belles Esclaves de l'un et les Départements de l'autre.)

– Revenons à Dumas et à Monte Cristo : pourquoi le comte redevient-il cette espèce de bisounours qu'est Dantès dès qu'il s'essaie à faire le bien ? Plus bizarre : pourquoi reste-t-il aussi sadique dès qu'il s'avise de le faire, ce bien ? Qu'est-ce qui justifie de pousser le père Morel jusqu'au bord du suicide avant de le sauver ?

– Question annexe mais sans doute importante : devenu Monte-Cristo, Edmond Dantès éprouve-t-il le moindre plaisir à faire le bien ? En a-t-il encore quoi que ce soit à foutre des Morel ?

– Question fondamentale, dérivant de la question annexe précédente : le comte de Monte-Cristo a-t-il quoi que ce soit en commun avec Edmond Dantès ? Ce roman ne serait-il pas celui de la lutte entre l'imbécile niais que vous fûtes et l'espèce de surpuissance que les circonstances ont fait de vous ?

– Question annexe à la question fondamentale dérivant de la question annexe qui l'avait précédée : quel rôle joue là-dedans l'abbé Faria ? Qui est-il ? Pourrait-il être une prolongation de l'esprit de Dantès, en pleine transformation,c'est-à-dire un être n'ayant jamais réellement existé ?

– Pour finir : Le comte de Monte Cristo serait-il autre chose qu'un vampire ?

C'est bien : j'ai des sujets de billets pour un an, au moins.


Samedi 9 février


Sept heures et quart. – J'ai découvert, ce matin, que j'avais les honneurs du journal de Renaud Camus, à la date d'hier. Il parle du jeu d'épreuves (qui d'ailleurs ne sont pas vraiment des épreuves au sens strict, mais plutôt une copie) qu'il vient de recevoir de son journal 2012, annoté par Claude Durand, puisque ce volume doit encore être publié par Fayard, d'ici quelques mois. Comme souvent, Durand lui suggère fortement de supprimer les trop longues citations que Camus fait de tierces personnes. À ce propos, donc, ce dernier écrit :

Didier Goux sera heureux d’apprendre qu’un passage de lui sur la lecture des Églogues et du Journal de Travers, d’abord condamné parce que constituant de ma part un emprunt trop long, a été sauvé sur un remords par cette remarque marginale :

« Non, à garder, car de haute qualité ».

Adoubé par Claude Durand, mazette ! je ne me sens plus de fierté. Blague à part, pour moi qui, dans ce domaine de la “critique littéraire”, ai toujours plus ou moins l'impression d'énoncer au mieux des banalités, au pis des bêtises, une telle remarque et venant d'où elle vient m'est une sorte de baume, inutile de me le cacher. D'ailleurs, assumons notre propre fatuité, je pense que je ne résisterai pas, demain, à l'envie d'en faire un petit billet sur le blog-mère…

– À propos du blog, j'y ai publié ce matin un texte relatant assez brièvement notre demi-journée à Combray. Inutile, donc, que j'y revienne ce soir.

– La journée s'est écoulée paresseusement, à lire paresseusement, tantôt La Varende, tantôt Barbey. Et aussi un peu Camus, les Demeures de l'esprit de la France du nord-ouest, car je voulais relire ce qu'il y dit du deuxième écrivain cité.


Dimanche 10 février

Sept heures dix. – Devant le fantastique succès de mon Anthologie ( dix exemplaires vendus jusqu'à hier, un onzième ce matin…), je me suis résolu à en proposer un deuxième volume pour les années 2010 et 2011 d'ici quelque temps – au moment des prix littéraires par exemple, afin d'optimiser mes chances de couronnement. Après avoir opéré une première sélection il y a deux ou trois semaines (non, sans doute un peu plus ; enfin, je ne sais plus), j'ai commencé la seconde et dernière cet après-midi, ainsi que la partie pénible du travail, parce que très mécanique : le transport, un par un, des textes du blog dans le document Word créé à cet effet. Ensuite, il faudra les imprimer (à FD), tâcher de les ordonner le plus intelligemment possible, les retransporter un à un dans le livre Blurb et les relire aussi soigneusement que possible. Enfin leur trouver à chacun un titre, puisque j'ai décidé, pour changer du premier tome, que, dans celui-ci, les différentes parties ne seraient pas marquées – mais bien présentes tout de même – et que, par compensation, chaque texte serait titré. Titre qui devra être court, autant que possible.

– J'ai abandonné Un prêtre marié avant la centième page : décidément, je crois que Barbey et moi ne sommes pas faits l'un pour l'autre ; mais c'est une séparation à l'amiable davantage qu'une rupture. Là-dessus, j'ai lu les deux premiers chants du Roland furieux, puis je suis tombé, dans ma propre bibliothèque, rayon histoire, sur un livre que je ne savais pas posséder, consacré aux pratiques alimentaires françaises entre le XVe et le XIXe siècles. J'en ai lu une cinquantaine de pages, c'est tout à fait intéressant, même si on aurait pu souhaiter que cela soit davantage écrit.


Mardi 12 février

Sept heures et demie. – Rien ne laissait prévoir un apéritif, il eut pourtant lieu, mais assez replié sur lui-même, si je puis dire, c'est-à-dire modeste. Durant celui, nous en sommes venus à parler de cette période de ma vie (années 1986 – 1989, approximativement) où je prenais l'essentiel de mes repas avenue d'Ivry, soit au Hawaï (dernier restaurant avant la rue de Baudricourt, trottoir de gauche lorsqu'on vient de la porte d'Ivry), soit au Pasteur, situé pratiquement en face. Catherine me rappelait que, d'après Ludovic, Hawaï est devenu l'ombre de lui-même depuis que la femme qui confectionnait les soupes phò, ce fleuron absolu, pour moi, de la cuisine viet (viet du nord : les soupes saïgonnaises sont différentes), avait quitté le restaurant. Ce départ n'a rien d'étonnant : elle devait bien (si tant est que nous puissions juger de l'âge des femmes asiatiques) avoir une petite quarantaine d'années il y a 27 ou 28 ans. Elle était, à cette époque, secondée par une Chinoise (tout le monde était chinois dans ce restaurant vietnamien) d'environ 20 ans, ou 25 (même incertitude que précédemment), dont le visage, vu par le rectangle ouvert séparant la cuisine de la salle, me laissait pantois, non même pas de désir mais de simple admiration : parmi les vapeurs de bouillon, dans le contexte de cette gargote, elle m'était une sorte de fée, de miracle, de créature n'existant sans doute pas vraiment, dans ce bouge bruyant et nourrissant.

De son côté, mon père a passé de nombreuses années de sa vie – et peut-être encore aujourd'hui – avec l'idée scintillante qu'il retournerait un jour en Indochine, renouerait avec cette année, ou année et demie, de sa prime jeunesse. Une fois, nous sommes allés dîner ensemble au Pasteur (Catherine était déjà entrée dans mon existence, elle pourra le confirmer, mais ma mère, elle, n'était pas là, je ne sais plus pourquoi). Ce restaurant était alors tenu, lui aussi, par une famille chinoise. Le père, très diminué physiquement, était toujours assis à gauche de la porte d'entrée, derrière une table ; la mère ne le quittait guère mais surveillait son petit monde ; les deux frères assuraient la bonne marche de l'établissement, et, à force que Bernard – mon alter ego vietnamien – et moi venions nous nourrir et nous abreuver chez eux, étaient devenus des amis, si tant est que la chose soit réellement possible.

Et puis, il y avait la sœur cadette, qui faisait aussi le service quand elle était là, ce qui arrivait assez souvent. Elle était la seule, peut-être parce qu'elle était née ici, ou arrivée très jeune, à parler le français sans accent. La seule aussi qui avait décidé de secouer le joug, de quitter le restaurant, de vivre autre chose (et il m'arrive, comme ce soir, de me demander ce qu'elle a bien pu devenir).

Les yeux de mon père se sont mis à pétiller et à rajeunir dès qu'il l'a aperçue, s'avançant vers notre table. Durant ce repas, il est redevenu un jeune homme inconnu de moi, chaque fois qu'elle s'approchait de nous ; j'en étais presque gêné, et en même temps ravi – sentiment ambigu, difficile à démêler alors, bien plus facile aujourd'hui, évidemment : découvrir son père dragueur, et semblant ne pas s'apercevoir de son âge ni de celui de la fille qui est l'objet de ses roucoulades maladroites et outrées. 20 ans plus tard, je le comprends comme si c'était moi. Le hasard lui rendait une part morte de sa vie, dont il ne savait peut-être pas qu'elle était morte. Sauf que mon père, alors, se réveillait pour une fille, alors que je pleurniche après une soupe – congaï d'un côté, phò de l'autre : on voit bien la déperdition d'énergie vitale, d'une génération à la suivante.

– Cela étant, je n'ai pas eu le temps de venir ici hier. Pour cause de démission papale, j'ai proposé un article à FD sur les papabili, pensant que, si Philippe B. en voulait, ce serait pour la semaine prochaine. Or, pas du tout, non seulement il l'a accepté, mais il l'a requis pour ce numéro, c'est-à-dire tout de suite. J'ai donc écrit environ six mille signes qu'ensuite, après le dîner, j'ai transformés en un billet pour le blog. Lorsque tout cela a été fait, il ne restait plus de temps pour ce journal.

– À propos du futur pape, évidemment, les progresseux de tout poil ont déjà embouché leurs prévisibles trompettes pour réclamer – que dis-je : exiger ! – un pape africain, et si possible un très noir. Comme prévu, ces piteuses limaces qui n'ont jamais assez de voix pour hurler contre les religions, et le catholicisme en particulier, soudain trouvent très important que le prochain pape corresponde exactement à ce qu'ils attendent de lui. Comment font-ils pour ne pas s'apercevoir de leur ridicule, de leur profonde et irrémédiable vacuité ?

Pour ce qui est de leur exigence, je ne puis que l'appuyer : quand on voit comment les Africains gèrent les pays que nous leur avons laissés, il va de soi que confier le Vatican à l'un d'eux est une idée lumineuse et salvatrice. Mais le plus drôle est sans doute que, de l'avis de la plupart des vaticanologues, les deux ou trois cardinaux africains qui auraient en effet une chance raisonnable d'être élus sont sans doute parmi les plus réactionnaires de l'assemblée. Mais, pour Modernœud, ce n'est pas grave : un pape noir suffirait à son bonheur – on n'est pas plus stupide ni, finalement, plus raciste que ces petits trous du cul.


Mercredi 13 février


Six heures vingt. – La journée s'est passée tout doucettement, à continuer de classer mes billets de blogs de 2010 et 2011 en vue du second volume de mon anthologie. Je suis presque décidé à lui donner pour titre général celui que j'avais choisi pour une partie du premier volume : En territoire ennemi ; parce qu'il formerait alors une sorte de diptyque avec le précédent, Mémoire d'en France.

– Au lieu de ne m'occuper que de cela, qui peut fort bien attendre, j'aurais bien mieux fait de regarder, en prenant des notes, l'émission d'Arte dont je vais avoir besoin pour écrire une prochaine page animalière à l'intention d'Enquêtes : c'est à propos du calamar géant qu'une équipe de Japonais a réussi à aller filmer dans les profondeurs où ce machin caoutchouteux se tient habituellement.

– J'ai aussi continué de relire l'Histoire de la papauté, en vue de l'article que j'ai proposé à Philippe B., à propos du prochain conclave. C'est ainsi que je suis tombé sur ce pape nommé Formose, dont le pontificat se situe entre 891 et 896, ce qui m'a donné l'idée que le prochain, pour peu qu'il soit asiatique, comme il est après tout possible, pourrait bien décider de s'appeler soit Formose II, soit, s'il veut être plus moderne, Taïwan Ier – on s'amuse comme on peut.

Neuf heures et quart.  –  Eh bien, il m'est arrivé ceci : j'étais occupé avec Ronsard, qui disait “Le temps s'en va, Madame”. Soudain, je me suis demandé comment un homosexuel lettré, Camus par exemple, pouvait lire Ronsard, qui n'a jamais pensé qu'aux femmes. Il m'est apparu que, tout cultivé qu'il est, il ne pouvait pas le lire comme moi. Il le lit à coup sûr plus profondément, parce qu'il est plus intelligent, mais il est incapable de sentir les vibrations de ce mot, “Madame”, forcément. Je me suis dit que, peut-être, il abordait Ronsard comme je le fais, moi, de Genet, c'est-à-dire sans la moindre excitation personnelle, sans résonance.

Le paragraphe précédent était pour dire que je ne supporte pas qu'on tente de nous faire croire que les hétéro-machins sont semblables en tous points aux homos-trucs.


Jeudi 14 février

Huit heures moins le quart. – Mais qu'est-ce que c'est long à cuire, une cuisse de dinde au four ! On aurait dit le gigot de Jacques Étienne (je plaisante, Jacques, je plaisante…). Résultat, on s'est mis à table à pas d'heure, c'est-à-dire à sept heures vingt au lieu de sept tapantes. Le plus étrange est que cela ne m'a nullement perturbé, j'ai simplement lu quelques pages de La Brière en plus, voilà tout. Il s'annonce plutôt bien, ce roman de Châteaubriant, parfaitement désuet (mais on soupçonne qu'il devait déjà l'être à sa sortie, en mille neuf cent vingt et quelques), aussi bien dans ce qu'il décrit qu'en sa langue, mais charmant. Obn n'en ferait pas son écrivain de chevet non plus, de ce Châteaubriant-là.

– Je me suis enfin décidé à charger la tondeuse à gazon dans le coffre de Liselotte pour l'emmener chez son docteur en mécanique afin qu'elle y subisse sa révision annuelle. Il était temps car je sens, à d'imperceptibles verdissements tendres, que l'herbe ne devrait pas trop tarder à repousser.

– J'étais sensé, aussi, faire la première partie du travail que je dois à Enquêtes, à savoir regarder, stylo en main, le documentaire qu'Arte a consacré dimanche dernier à la traque du calamar géant. Sauf que, toute la journée, la vidéo a obstinément refusé de se charger. J'ai dit à Étienne T. que je ressaierais demain matin et que, si ça ne voulait toujours pas, il lui faudrait trouver un autre pigiste pour écrire l'article. Voilà comment on perd trois cents euros.


Vendredi 15 février

Six heures et quart. – Que dire d'une journée où l'on a à peu près rien fait d'autre que de dépenser de l'argent – et à des achats où l'envie ni le plaisir n'entrait à peu près pour rien – et où l'on n'a pas gagné le moindre centime de ce que l'on aurait dû ? Ç'a commencé ce matin, lorsque j'ai constaté que je ne parvenais toujours pas à visionner la fuckin' vidéo d'Arte sur le fuckin' calamar géant ; j'ai donc dû renoncer à écrire l'article à propos du céphalopode en question (pourrait-on sans abuser traiter de céphalopode un humain se livrant au puéril exercice du pied-de-nez ?). Bilan : trois cents euros perdus, ou plus exactement : pas gagnés. Ensuite, au début de d'après-midi, nous devions passer au garage Volvo d'Évreux afin d'y récupérer les tapis de sol de Liselotte (ce qui fut fait) mais aussi un chèque de cinq cents euros correspondant à la cage à chien amovible que nous avions payée à la commande mais à laquelle nous avons finalement renoncé : pour cause d'organisation défaillante, le chèque n'était pas prêt, pas remplissable pour le moment, etc. Nous l'aurons en milieu de semaine prochaine si la réceptionniste du garage s'en souvient, si quelqu'un parvient à tirer les postiers de leur désormais chronique léthargie, and so on. La-dessus, nous nous sommes livrés à quelques achats devenus indispensables pour ne pas mourir de faim, à la boucherie de Vernon, au Monoprix et chez Picard, tous lieux où j'ai laissé une partie de ma chemise. Heureusement, Catherine vient de partir pour la messe et j'ai quant à moi un solide apéritif en ligne de mire.

– Au milieu de tout cela, j'ai tout de même relu une cinquantaine de pages de la Critique dans un souterrain de René Girard, arrivé ce matin par la Poste.


Samedi 16 février


Sept heures dix. – Eh bien, les trois cents euros que j'ai perdus hier ont été regagnés aujourd'hui ! Étienne T. a réussi à transporter, par je ne sais quel moyen, la vidéo problématique d'Arte sur un site appelé Viméo, sur lequel j'ai pu la voir tout à fait sans encombre ; j'écrirai donc l'article demain.

– Achevé la lecture du petit volume de René Girard, ce qui m'a donné envie de lire L'Adolescent, le seul “grand roman” de Dostoïevski que je n'ai jamais ouvert, bien que le possédant depuis quelques années déjà, dans la traduction de Markowicz. J'ai rapporté le premier volume au salon : il devra y attendre que j'aie terminé La Brière de M. de Châteaubriant, roman que je lis plus ou moins en diagonale car, finalement, il ne me passionne pas plus que cela. J'ai en outre commandé – d'occasion… – la biographie de Dostoïevski par Troyat ainsi que le Manuscrit trouvé à Saragosse de Potocki.

– Comment les blogueurs de gauche sont-ils assez stupides pour croire qu'un homme qui se suicide par le feu, fût-ce devant l'agence de Pôle Emploi, le fait uniquement par “malaise social” ou parce qu'il arrive en fin de droits ? C'est pour moi un grand mystère.


Dimanche 17 février

Huit heures moins vingt. – Dire que je n'ai rien à dire serait encore peu dire. Ce n'est pas que la journée fût désagréable – dans ce cas, au moins, on pourrait noter en quoi elle le fut –, pas davantage morne, ni ennuyeuse, ni même longue : elle ne fut rien ; littéralement rien. J'ai écrit à l'instant ceci sur le blog-mère :

« J'ai bien hâte que tu fasses un nouveau billet, me dit-elle tout à trac : je ne supporte pas la photo de celui-ci. » Un nouveau billet, un nouveau billet : je voudrais l'y voir, moi, à faire un nouveau billet avec le crâne aussi vide qu'un projet de gouvernement socialiste, comme c'est mon cas aujourd'hui ! Que peut-on écrire lorsqu'on a passé l'essentiel de sa journée à somnoler malgré Dostoïevski et que l'on a dépensé son peu d'énergie à s'extraire de la cervelle et des doigts cinq feuillets à propos d'un calamar géant japonais ? Évidemment, en fouillant la blogosphère avec un esprit moqueur, on pourrait toujours tirer quelques lignes des divagations de celui-ci ou de celle-là ; se divertir d'avoir appris que si les femmes musulmanes se voilent par centaines de milliers avec un si bel ensemble, c'est uniquement à cause de nous, grands méchants Européens aux dents cariées et à l'haleine de rat mort. Mais quoi ! on ne peut pas non plus passer sa vie dans les cloaques, aussi folkloriques soient-ils. D'autant que la botte  d'égoutier n'est seyante qu'avec un certain type bien précis de tenue vestimentaire, que l'on n'a pas forcément envie de porter un dimanche. Et puis, il y a des journées, comme cela, où l'aspérité obstinément se dérobe ; tout fuit, tout glisse, tout coule, comme du sable fin enduit de vaseline, ou quelque chose d'approchant. Rien ne s'enchaîne ni encore moins se déchaîne, on aligne les heures comme les verres vides sur un comptoir, on glisse tout tranquillement vers l'avachissement vespéral ; bien qu'on sache depuis le matin qu'il n'y aura rien à la télé – le magazine est formel à ce sujet.

Je ne saurais mieux dire. Sinon que je ne me sens pas poussé dans les reins par le désir de retourner travailler demain à Levallois, mais pas ennuyé non plus : là encore, le rien ; l'ataraxie maîtresse. Et ce n'est même pas une sensation désagréable.

– J'ai tout de même, à très grandes enjambées, terminé le roman de Châteaubriant, décidément bien ennuyeux et artificiel, et lu une centaine de pages de L'Adolescent, mais d'un œil tellement inattentif qu'il faudra probablement les reprendre si je veux comprendre quelque chose à la suite.


Lundi 18 février

Sept heures vingt. – Désaffection non seulement durable mais il me semble grandissante à l'endroit du blog-mère, depuis quelque temps. Je me demande si le fait d'avoir coup sur coup réalisé les deux volumes d'anthologie, et même si le second est loin d'être “bouclé”, n'a pas eu pour effet de clore ce chapitre de ma vie ; lequel, s'il venait à se terminer, aurait tout de même duré plus de six ans. On verra : le sujet ne m'intéresse pas suffisamment pour que j'y réfléchisse plus avant.

– Le séjour que mon frère Philippe (et je me demande pourquoi je précise son prénom, n'en ayant pas d'autre à disposition) doit effectuer ici à l'occasion du week-end pascal commence à tourner au running gag. Lorsque Dominique nous a dit qu'ils aimeraient bien venir à ce moment-là, nous avons bien sûr accepté tout de suite. Il était alors question qu'ils débarquent à trois : eux deux et leur benjamine, Gabrielle. Première petite complication toutefois : leur chien. Qui, apparemment, a peur des autres représentants de l'espèce. Quelques jours plus tard, nouveau coup de téléphone de la même Dominique : « Est-ce que ça poserait un problème si Gabrielle venait avec sa meilleure copine ? » Non point, au contraire : mieux vaut deux gamines qui jouent ensemble dans leur coin qu'une seule qui s'ennuie et, donc, requiert constamment l'attention des adultes. La semaine suivante, troisième appel : « Ah, finalement, Louise [la fille aînée] aimerait beaucoup venir aussi… mais je peux apporter un matelas pneumatique ! » Très bien, va pour Louise, faisons comme ça. Enfin, aujourd'hui, dernier appel (en date…) : « Bon, tout bien pesé, Paul [le fils de la maison] voudrait bien venir avec nous… Mais je peux apporter deux matelas ! » La première question est la suivante : comment mon frère va-t-il, dans sa voiture de modèle courant, si j'ai bonne mémoire, faire tenir quatre adultes, deux enfants, un chien, deux matelas pneumatiques (que l'on imagine dégonflés et roulés, mais tout de même) et les quelques bagages dont ils auront besoin pour leur séjour en France ? Car, ensuite, ils filent chez mes parents.  Deuxième question : comment Catherine va-t-elle s'y prendre pour contenter gastronomiquement tout ce monde ? Certes, elle a déjà prévenu Dominique qu'elle ne s'occuperait que des dîners et que chacun, le reste de la journée, se débrouillerait pour survivre par ses propres moyens ; mais enfin, des dîners de huit personnes à préparer, dans une cuisine spacieuse comme un demi-couloir, cela risque de devenir rapidement délicat. Et je ne dis rien de la taille modeste de notre frigo qui devra pourtant bien s'efforcer de contenir les victuailles correspondant à ces diverses agapes. Je sens que le week-end va être rock 'n' roll…


Mardi 19 février

Sept heures et demie. – Ma journée laborieuse fut un peu agitée, mais je ne vois nullement l'intérêt d'entrer dans les détails d'icelle, dont moi-même je me fous. Et comme je n'ai rien fait d'autre, sinon, tout à l'heure, un petit billet rigolard à propos d'Euterpe, une soi-disant féministe dont l'aigreur est l'aspect le plus saillant de sa personnalité, ou du moins de ce qu'elle veut en montrer, je ne vois rien à ajouter ici.

Ah, si, tout de même, cette annonce énigmatique, ce matin, sur l'un des panneaux luminescents qui bordent l'autoroute A 14 : « Vous êtes prêts pour l'hiver ? Nous oui ! » Curieux message pour un 19 février, m'a-t-il semblé.


Mercredi 20 février

Sept  heures vingt. – Dans l'entrée d'hier de son journal, Renaud Camus note ceci :

« Je ne sais si c’est par reconnaissance à mon égard pour l’avoir poussé à réunir en volume les meilleurs passages de son blog mais Didier Goux a placé, au cœur du recueil ainsi constitué, Mémoire d’en France, qu’il a fait imprimer par Blurb comme je fais désormais les miens, et qu’il m’a gentiment dédié, plusieurs textes consacrés à mes travaux, et qui sont tous excellents. Celui qui porte sur le Journal deTravers m’a particulièrement réjoui. Si un jour on rééditait cet ouvrage (ce qui a tout autant de chances de se produire qu’une restauration monarchique en Albanie ou un come back médiatique de Plastic Bertrand), il faudrait demander à Goux une préface — ses trois ou quatre pages m’ont donné grande envie de lire le livre.  »

Ma première remarque est qu'il faut se méfier de Plastic Bertrand : ce gars-là est capable de tout, même d'un come back.

La seconde est que l'idée de devoir me charger d'une préface pour un livre ou l'autre de cet auteur, de cet auteur-là, même avec la probabilité qu'il dit, a suffi à faire sourdre un ruisseau de sueur glacée entre mes deux épaules puissantes : je ne me souviens que trop bien de l'exercice d'auto-humiliation durable que je me suis infligé lorsque, ayant imprudemment accepté, à la demande de l'artiste, d'écrire un texte à propos du disque de Jérôme Vallet, je fus contraint d'admettre que j'en étais en fait totalement incapable.


Jeudi 21 février

Huit heures. – C'est très curieux : je me demande s'il m'est déjà arrivé qu'une journée me semble aussi courte. Lorsque je me suis avisé qu'il allait être cinq heures de l'après-midi, j'avais vraiment l'impression que la matinée se terminait à peine. Or, bien qu'ayant réglé un certain nombre de choses (écrire deux feuillets pour FD, aller acheter le vin pour nos invités de samedi), on ne peut pas dire que j'aie été spécialement bousculé. il en reste l'impression d'une journée presque volée, ou plutôt escamotée – très curieux.

– J'ai, tout à l'heure, commandé sur Amazon et d'occasion la biographie de Flaubert par Henri Troyat. Prix : 0,89 €. Quel raisonnement peut conduire un individu à mettre en vente un livre à 89 centimes ? Pourquoi pas 90 ? Ou 50 ? Mystère total. Mais, du coup, lorsqu'on achète un volume à ce prix dérisoire, c'est le coût du port qui, par comparaison, devient exorbitant. Et stupide, au fond : à quoi rime un monde où l'on peut acquérir un livre pour 89 centimes, mais dans lequel vous l'apporter chez vous revient à 2,99 € ? Il y a là une déréalisation de toute chose, et en tout cas l'affirmation que le “service” est plus important, plus précieux, donc plus désirable, que la littérature elle-même. À eux deux, Flaubert et Troyat pèsent 89 centimes, tandis que la chaîne d'employés mornes, anonymes, qui va conduire leur livre jusque chez moi en valent 299.


Vendredi 22 février

Six heures vingt. – Pas fait grand-chose aujourd'hui,  hormis un aller-retour à la déchetterie de Pacy, corvée que je remettais depuis des semaines, comme à mon habitude, mais qui était devenue indispensable, puisque les Woland et nos autres invités arrivent demain et que Catherine refusait qu'ils découvrent une descente de garage ressemblant à un camp de Romanichels après le départ de la troupe roulottière. J'ai également bien avancé dans la lecture du Dostoïevski de Troyat, ce qui m'a donné l'envie d'écrire un billet dans lequel je mettrais en parallèle sa vision de l'écrivain avec celle de René Girard – notamment au sujet de cette fameuse rupture que Troyat, comme presque tout le monde il me semble, situe à l'épisode du bagne et que Girard renvoie à dix ans plus tard, au moment de l'écriture et la publication des Carnets du sous-sol. J'ai du reste commencé à l'écrire juste avant de venir ici, mais me suis interrompu car j'ai laissé le livre de Troyat, dont j'ai besoin, dans le salon. Je le continuerai demain, si les préparatifs à la réception de nos hôtes m'en laissent le loisir. Et s'il me semble toujours pertinent, ce qui n'est pas du tout assuré.

Huit heures et demie – Parlé assez longuement avec Catherine de Michel Houellebecq, et de mon envie de le voir “s'évader par le haut”. Je pense que ce type est un écrivain essentiel, ou en tout cas qu'il pourrait l'être.  Je pensais à lui en lisant la biographie de Dostoïevski par Troyat : Houellebecq a-t-il la capacité de devenir Houellebecq, comme Dostoïevski est finalement devenu lui-même ? On ne le saura qu'après, à la fin, après sa mort (ou peut-être avant, mais alors cela voudra dire qu'il est mort avant de devenir Houellebecq), et je n'en saurai rien puisque je serai mort moi-même – et c'est très agaçant, cette certitude que le monde va continuer après votre disparition, vraiment agaçant. L'idée de mourir sans avoir su si Houellebecq était un vrai (voire un grand) écrivain m'agace.

Finalement, l'idée pénible, c'est de savoir qu'on va bientôt disparaître et que, en plus, le monde va continuer comme si de rien n'était. Et, en effet, de rien n'est. Pourquoi, dans ces conditions, cesser de boire ? Pourquoi se priver de ce petit plaisir, de cette micro-destruction de soi-même, puisque tout le monde s'en fout ? Hier, à propos de cigarettes, Catherine me disait qu'elle ne voulait plus arrêter de fumer, puisqu'on n'y arrive pas, et qu'on se fait du mal pendant qu'on essaie. Et elle ajoutait que, de toute façon, elle ne voulait pas finir sa vie dans une maison de retraite. Moi non plus. Heureusement, je n'ai aucune chance. Je me souviens, il n'y a pas si longtemps, j'étais chez mon cardiologue habituel (que j'aime beaucoup) et, comme ça, au détour de notre conversation (je parle toujours à mes médecins, ça me semble être le seul intérêt véritable de nos rencontres), je lui dis que je vivrai sans doute jusqu'à cent ans (sans y croire moi-même une seule seconde). Il me regarde, sourit, et laisse tomber : « Franchement, ça m'étonnerait… » Évidemment, moi aussi ça m'étonnerait. Et je rejoins Catherine : non seulement, ça m'étonnerait, mais en plus je n'y tiens nullement.

Je rappelle que j'ai toujours ma grand-mère. Elle aura 103 ans le mois prochain. C'est une espèce de légume qui ne reconnaît plus personne et pourrit malgré elle la vie de ses deux filles qui vivent dans la même ville qu'elle. Non : seulement une de ses filles, puisque ma mère s'est finalement évadée de Sedan, et j'en rends grâce au Ciel, si le Ciel a quoi que ce soit à voir là-dedans.


Samedi 23 février

Cinq heures vingt. – Je me dépêche de venir noter une ou deux choses ici avant que nos divers hôtes (qui ne sont pas des hôtes divers…) ne commencent à arriver. J'ai écrit, hier soir et ce matin, un assez long billet à propos de Dostoïevski, en partant de la biographie de Troyat d'une part et du petit livre de Girard d'autre part. Revenant de le publier, j'ai dit à Catherine : « Ce qui est bien c'est que je ne devrais pas être envahi par les commentaires… » De fait, à l'heure où nous mettons sous presse nous en sommes à deux, dont celui de Nicolas qui n'est là que pour signaler qu'il est passé (et n'est probablement pas allé au bout de l'article, vu son peu d'appétence pour la littérature). Bref, tout est normal de ce côté-là.

– Comme chaque fois que de la visite est attendue, la journée s'est consumée, pour Catherine et pour moi, dans une série d'activités sans intérêt mais indispensables : passer l'aspirateur aussi soigneusement que possible, laver les sols, brosser Elstir (pour qu'il ne fasse pas trop piètre figure aux yeux des hôtes), descendre chercher le pain, préparer le repas, etc. Mais enfin, nous sommes fin prêts. Rémi devrait arriver le premier, vers six heures. Catherine et lui repartiront presque aussitôt pour Fontaine-sous-Jouy, à quelques kilomètres d'ici, où est célébrée cette semaine la messe vespérale du samedi ; messe à laquelle les Woland devraient assister également, mais en se rendant directement à l'église ; à moins que, la circulation aidant, ils ne soient trop en retard, auquel cas ils viendront ici où je serai armé de pied en cap pour les accueillir. Le dernier arrivé sera très probablement le Père Éric qui, après la messe qu'il aura célébrée, devra repasser par Pacy avant de monter jusqu'ici.


Dimanche 24 février

Huit heures et quart. –  De fait, le seul de nos hôtes d'hier soir dont nous étions certains de l'endroit où il serait et à quelle heure était le Père Pichard, puisqu'il célébrait la messe en l'église de Fontaine-sous-Jouy à six heures et demie – messe à laquelle Catherine et Rémi ont assisté, le second nommé étant arrivé ici vers six heures moins le quart. (J'en profite pour signaler aux non-hispanisants de mes lecteurs que son nom de blogueur, El Desdichado, se prononce : el dess-di-tcha-do, et fait référence au poème de Nerval qui porte ce titre et commence ainsi : Je suis le ténébreux, le veuf, l'inconsolé…) 

Bref. Pendant que les deux précités étaient à la messe, les Woland me sont arrivés. En vérité, ils étaient d'abord passés par Fontaine-sous-Jouy, mais l'Amirale était trop malade pour passer une heure dans une église mal chauffée et, du coup, ils se sont rapatriés ici, ce qui m'a fourni une excellente excuse pour déboucher la première des deux bouteilles de pouilly-fuissé qu'Hugues Vassals avait eu la gentillesse de m'envoyer et qui étaient arrivées le matin même.

Pourquoi l'Amirale était-elle malade ? Eh bien (scoop !), d'après elle, parce qu'elle serait enceinte. Ce qui signifie, si l'information se confirme, que le monde d'ici quelques mois va s'enrichir d'un petit facho supplémentaire, ce qui devrait navrer beaucoup de monde, mais me réjouis moi. 

Finalement, tout le monde s'est retrouvé à la maison. J'avais acheté le vin blanc et le champagne, Matthieu s'étant chargé du rouge : cette andouille avait jugé bon d'arriver avec six bouteilles, plus une vieille prune dont, à l'heure qu'il est, je suis occupé à savourer les effluves (et pas seulement).

La soirée fut animée, causeuse en diable (si je puis dire puisqu'un prêtre était parmi nous), sympathique et alcoolisée, ainsi qu'on l'a déjà compris.  Le père Pichard et l'Amirale se sont découvert des points communs inattendus, mais je n'en dirai pas plus, parce que je ne suis pas là pour dénoncer.

Notre Père fut le premier à lâcher la rampe, ce qui est normal puisqu'il avait messe ce matin à Pacy (chacun son boulot). Rémi (Desdichado) la tint un peu plus longtemps, la rampe, mais c'était triché puisque, devant reprendre sa voiture, il ne buvait pas (enfin, je crois). L'Amiral et moi nous sommes achevés à la vieille prune et je serais bien incapable de dire de quoi nous parlâmes alors.

Ce matin, lorsque mes paupières bouffies consentirent à se séparer l'une de l'autre, tout le monde était déjà levé. Je me présentai à la face du monde (de nos hôtes en tout cas) dans mon jogging avachi, ainsi que je suis tous les matins : c'est l'avantage d'être vieux, on s'habille comme on veut.

Les Woland qui avaient bêtement raté la messe d'hier soir ont eu à cœur d'y aller ce matin ; il l'ont fait. Durant le temps qu'ils étaient absent, Catherine a décidé de finir le champagne d'hier (oui, il en restait, bizarrement) en le mélangeant à du jus d'orange (un truc de Québécois). Pendant ce temps, pour l'accompagner, j'ai replongé dans la bière.

Là-dessus, la fin de la messe nous rend les Woland. M'étant assuré auprès de Marie-Estelle (ah, oui, j'avais oublié de vous la présenter, pardon…) que c'est elle qui conduirait au retour, j'ai proposé un verre à l'Amiral. Bizarrement il n'a pas dit non.

Is sont repartis vers quatre heures et demie, en direction de leur fuckin' région parisienne. Dès leur départ, Catherine et moi nous sommes royalement endormis, comme les vieux que nous sommes le font généralement dès qu'ils renouent avec un semblant de vie sociale.

Quand on s'est réveillé, il faisait nuit. Catherine est allée nourrir les chien, j'ai repris une bière. – On en est là.


Lundi 25 février

Sept heures. – Ce n'était peut-être pas bien malin, après mes quatre ou cinq bières, de me servir deux pleins verres de la vieille prune apportée par Woland. Le résultat est que la journée d'aujourd'hui a été très calme, Catherine étant à moitié malade, moi assez nettement gueule-de-boisé, et, de surcroit, la chaudière ayant trouvé opportun de nous lâcher aux premières heures du jour, à demi grelottants tous les deux. Ça va mieux ce soir, l'homme de l'art nous ayant rétabli le chauffage vers le milieu de l'après-midi.

– J'avais prévenu par mail dès dix heures que, la neige tombant, je ne bougerais pas de chez moi, et demandé à ce qu'on m'envoie le travail à faire ici : personne de FD n'ayant donné de ses nouvelles, j'en ai déduit que nul n'avait besoin de mes services, ce qui m'arrangeait plutôt.

– Mail de Marie-Estelle, à l'instant, m'apprenant que, contrairement à ce qu'elle pensait (et espérait), elle n'est nullement enceinte.

– Passé la plus grande partie de la journée dans mon lit, sous la couette, avec deux pulls sur le dos, à lire. Notamment un livre récupéré à FD, concernant Mme Steinheil, dont il n'y a rien à tirer (je parle du livre).


Mardi 26 février

Sept heures et demie. – Comme la neige m'a honteusement trahi ce matin (en fondant au cours de la nuit et en ne tombant plus), il a bien fallu me rendre à Levallois aujourd'hui, pour y accomplir mon devoir d'information : trois feuillets à propos de Mimie Mathy ; de petits feuillets, donc (sur les blogs ou dans les journaux nauséabondant, on a le droit, et presque le devoir, de se ficher de la tronche des nains ; également des boiteux, des obèses, des mongoliens, des alcooliques et des sympathisants communistes). Mais ce n'est toujours pas ça qui me fournira plus de sujets de bavardage ce soir. Je veux bien, à la rigueur, expliquer dans le détail en quoi consistait mon article à propos de Mimie, mais ce serait sans doute tomber encore plus bas que nous le sommes déjà.


Mercredi 27 février

Cinq heures. –  Depuis ce matin, les pleureuses progressistes n'en finissent plus de sangloter sur cette momie antisémite de Stéphane Hessel, judicieusement passée de vie à trépas la nuit dernière. Je ne serais pas surpris que, dès demain, circule une pétition exigeant la panthéonisation de ce cuistre ; je ne serais pas davantage étonné qu'ils l'obtiennent.

– Hier matin, les plombiers sont venus remplacer les pièces de la chaudière qui la faisaient tomber en panne du fait de leur grand âge ; dès hier soir, la dite chaudière est de nouveau hors d'état de chauffer les radiateurs. Les sauveurs sont censés passer aujourd'hui, le problème est que cet aujourd'hui commence à tirer à sa fin et que je nous imagine de mieux en mieux passant une soirée enveloppés dans divers couettes ou patchworks.

Huit heures. – Ce matin, je m'étais dit que non, je ne raconterais rien de cela. Mais alors, à quoi bon tenir un journal ? Donc, voilà : j'ai vécu, hier, une des nuits les plus bizarres de mon existence. Couché vers une heure, réveil programmé à sept heures et demie : rien que de normal jusque-là.

Soudain, un rêve. Je fais partie des gens qui rêvent très peu ou qui ne se souviennent de pas grand-chose au réveil. Là, c'est un rêve dont le thème pourrait facilement bifurquer vers le cauchemar, mais ne le fait pas ; au contraire, on est dans une sorte de comédie italienne des années soixante. Une maison assez grande mais délabrée, beaucoup de gens à l'intérieur, qui sont tous proches de moi : pas de ma famille réelle, mais enfin, proches.

C'est un rêve de possession. Il y a là-dedans un grand-père qui est possédé (ou fou, on ne sait pas très bien). Dans la première partie du rêve (très lumineuse, et même assez joyeuse), il ceinture régulièrement l'une des femmes présentes (femme, fille, on ne sait pas trop) et va s'enfermer avec celle-ci dans les toilettes, dont la porte ne ferme pas réellement. Du coup, “on” (un personnage ou l'autre, et parfois moi, vers la fin de cette partie joyeuse) enfonce la porte, on délivre la fille et on vire le vieillard – dont tout le monde sait qu'il est possédé, donc pas responsable de ce qu'il fait ; et personne ne s'en inquiète vraiment.

Du reste, tout le monde semble être possédé ou, en tout cas, avoir accepté de l'être – dont moi-même. On m'a d'ailleurs demandé (mais ce n'est pas dans le temps du rêve) par qui je voulais être possédé. Et j'ai répondu : par Baudelaire, mais sans y croire une seconde, il me semble.

Seconde partie du rêve, fondu au noir. Je suis seul, peut-être dans un lit. Je suis en fait davantage aveugle que plongé dans l'obscurité. J'éprouve une intense sensation de solitude, je voudrais que le grand-père possédé et les autres comparses soient là, mais tout le monde a disparu. C'est alors que, de derrière moi, deux index s'enfoncent (sans me faire mal) dans le creux de mes épaules. À ce moment, je sais qu'il s'agit de l'esprit de Baudelaire, que j'ai imprudemment sollicité plus tôt ; je commence à avoir peur.

Là, ça se brouille un peu : je ne sais plus dans quel ordre se passent les choses. il me semble que je commence par appeler au secours les personnages de la phase précédente. Mais les index dans mes épaules font que je suis devenu incapable de m'exprimer dans un langage intelligible (et je m'entends savonner, dans le rêve). Cela donne quelque chose comme ceci (que je répète trois ou quatre fois, de plus en plus angoissé) : « Ch'est Blarbes Gauglaire ! Au chgours ! » Dans le rêve, je m'entends glossolalier et cela me panique encore plus ; j'admets que personne ne vienne à mon aide, car personne ne me comprend. Du coup (parce que ses pointes d'index continuent de s'enfoncer dans mes épaules), je me mets à supplier Charles Baudelaire lui-même. J'ai compris qu'ayant été sollicité par moi il ne me lâchera pas et je tente de l'amadouer. Je me retrouve dans la situation de Madame du Barry : « Encore une petite minute, Monsieur le bourreau ! » Baudelaire, dont la voix vient à la fois de derrière et d'au-dessus de moi, me dit alors qu'il me faut lui donner mon nom et mon adresse. Sur ce, je me réveille.

Ayant trouvé que ce rêve sortait un peu de la norme, je ne tiens pas à me rendormir immédiatement (alors que je suis écrasé de sommeil). Je me force à allumer la lampe de chevet, à boire deux ou trois gorgées d'eau, à ne pas réteindre tout de suite –  il est trois heures et quart du matin. Naturellement, lorsqu'on désire se rendormir on se paie deux heures d'insomnie, mais quand on aimerait rester éveillé un quart d'heure – afin d'établir une frontière sûre entre le sommeil et la veille – on se rendort tout de suite ; et c'est ce que je fais, pour replonger immédiatement dans un rêve à tonalité semblable, d'esprit, de possession (mais il n'est plus question de Baudelaire, ni même tout à fait de moi).

Lorsque je me “reréveille”, suffisamment pour allumer de nouveau la lampe et boire une gorgée au goulot, il est cinq heures et quart : je viens de passer deux heures dans le même environnement, lequel, tout de même, est devenu de plus en plus chaotique et, bizarrement, de moins en moins personnel et inquiétant. Après ce second réveil, il me semble me souvenir que ce rêve, se prolongeant, et sans vraiment quitter le domaine du fantastique, connaîtra même des dérapages plus ou moins érotiques, mais je ne saurais plus jurer de rien.

– À part ça, tandis que nous prenions un petit apéritif impromptu, les plombiers sauveurs sont revenus à une heure où on ne les attendait plus. Et, pour l'instant, le chauffage refonctionne.


Jeudi 28 février

Sept heures et demie. – Ludo12, l'un de mes commentateurs “opposants” habituels, reproche à mon journal de janvier le fait que j'y parle de plus en plus de mes apéritifs vespéraux et que cela devient fort ennuyeux. D'une part je ne pense pas que ce soit vrai, dans la mesure où je m'offre ce petit plaisir moins fréquemment qu'il y a encore quelques mois ; d'autre part, si vraiment mon journal l'ennuie, que ne le referme-t-il pour aller, à la place, s'adonner à la boisson de son côté ?

– Je ne sais trop ce qui m'a pris de ressortir de son étagère le Dictionnaire égoïste de la littérature française de Dantzig, mais j'ai passé l'essentiel de l'après-midi à le feuilleter, assez paresseusement mais avec un plaisir certain. Moyennant quoi je n'ai évidemment pas commencé d'écrire les cinq feuillets que l'on me réclame (sur ma proposition, du reste) à propos du concile qui va s'ouvrir.

– Note à l'intention de Ludo12 : nous n'avons pas pris l'apéritif ce soir. Rendez-vous samedi, ici même ; car, rentrant de chez mes parents, où je me serai contraint à l'eau pour pouvoir ensuite ramener la voiture, il m'étonnerait fort que je n'y succombasse point.