ENTRONS DANS LA RONDE
HOSPITALIÈRE
Samedi 1er
Six heures et demie. — Grosse déception avec le livre de Mme Simone Bertière acheté la semaine dernière et reçu hier midi. D'abord, il y a presque tromperie dès le titre : Dumas et les Mousquetaires — Histoire d'un chef-d'œuvre. Tromperie, ou au moins abus, car la trilogie en question occupe moins de cent pages du livre sur les trois cents qu'il compte. Le reste ? Des pages sur Dumas lui-même, ou sur ses autres romans, ou sur la naissance du théâtre romantique, ou sur les journées de 1848, ou...
Si encore les quatre-vingts pages réellement consacrées aux mousquetaires étaient brillantes, nouvelles, excitantes pour l'esprit... Mais non : c'est l'analyse la plus plate, la plus morne qu'on en puisse faire, et que chaque lecteur, du reste, a certainement fait à l'issue de sa lecture.
Verdict : poubelle jaune.
Dimanche 2
Dix heures. — Hier soir, peu avant le dîner, j'ai fait mes adieux à Léautaud. Je l'ai laissé à la fin de février 1955, soit un an exactement avant sa mort. J'ai beau me rendre compte que c'est ridicule, j'ai tout de même l'impression d'une vague trahison de ma part. Après tout, cela faisait des mois que nous nous fréquentions tous les jours, en fin d'après-midi, et voici que je le lâche au moment où les choses vont commencer à se gâter sérieusement pour lui...
En lecture vespérale, je pense reprendre les mémoires et le journal de Jean Galtier-Boissière. Ce sera une façon détournée de ne pas quitter tout à fait l'Oncle Paul, les deux hommes se rencontrant régulièrement et se vouant une estime réciproque.
Midi. — Octobre 1940, Drieu La Rochelle dîne chez les Galtier-Boissière :
« Drieu est certain de la rapide victoire allemande. Je lui dis que je crois à la guerre longue et à la victoire anglaise. Il hausse les épaules avec un sourire supérieur et me traite de fou.
— Mon cher Drieu, je te parie que tu seras fusillé !
— Et toi ?...
— Moi aussi ! Mais moi... par erreur ! »
Deux heures. — Comme je ne voulais pas que Catherine et sa soeur aient la honte de circuler dans une immonde poubelle (« En moins pratique : y a pas les poignées », disait Coluche), j'ai décidé d'aller passer Soraya dans les rouleaux du Super U. Étant un p'tit gars très futé, je me suis dit qu'en y allant un dimanche après la fermeture du dit Super U, j'y serais tout seul. Eh bien, apparemment, je ne suis pas le seul petit malin de Pacy : quand je suis arrivé, une voiture était entre les rouleaux et, le temps qu'arrive mon tour, une autre attendait déjà derrière. Mais enfin, Soraya resplendit comme une princesse orientale.
— Du crétin majuscule Ilan Gabet : « Arrêtez de poser des débats là où il ne devrait pas y en avoir » T'es bien gentil, mon gamin, mais je suis chez moi ici : je pose mes débats où ça me fait plaisir de les poser. Sur la lunette des gogues, même, si la lubie m'en prend.
— La transmission des gènes semble relever assez largement de la foutaise. Sinon, comment expliquer qu'un “anar” flamboyant tel que Michel Audiard ait pu engendrer le grisâtre et platement conformiste Jacques Audiard ?
— Une phrase de Weygand, en juillet 39 : « Personne chez nous ne désire la guerre, mais j'affirme que si l'on nous oblige à gagner une nouvelle victoire, nous la gagnerons. » Mon général, avec tout le respect que je ne me sens pas vous devoir, je vous ferai observer qu'une victoire se remporte, ou s'obtient, mais ne peut en aucun cas se gagner (sauf dans un concours intervilles de pléonasmes). Car si une victoire pouvait être gagnée, elle pourrait aussi, par voie de conséquence, être perdue ; ce qui serait dénué de tout sens. Weygand : aussi fin styliste que grand stratège, et ayant à cœur de le prouver.
Quatre heures. — Je n'ai encore lu qu'une cinquantaine de pages du journal de Gaultier, mais Léautaud y a déjà fait trois brèves apparitions. Chacune m'a fait la même bizarre impression, un peu comme quand un personnage réel fait irruption dans un roman de pure fiction : une interpénétration presque surnaturelle entre deux univers a priori étanches l'un à l'autre. Et sans que je sois capable, pour l'instant, de déterminer lequel est réel et lequel imaginaire.
Lundi 3
Neuf heures. — Anniversaire de mon frère : 65 ans. Et, d'ici deux heures, arrivée de Nathalie en gare de Vernon. Elle a également 65 ans, mais ça n'a rien à voir. Elle reste jusqu'à vendredi, si bien que la semaine risque d'être agitée. Enfin, agitée par rapport à d'habitude, ce qui n'est pas placer la barre bien haut. De plus, les deux filles partent mercredi matin, pour aller voir je ne sais plus quelles cousines qu'elles ont vers Beauvais, et ne rentreront que jeudi en fin de journée. Et qui donc, de ce fait, va bénéficier de presque deux jours de calme absolu ? Je pense que je vais me la jouer “total légume”, c'est-à-dire sans me laver ni m'habiller. Du lit au fauteuil, et du fauteuil au lit.
— Sous la plume de Galtier, les dirigeants du Parti communiste de 1944, ainsi que les folliculaires à leur solde, apparaissent pour ce qu'ils furent : d'abjectes crapules. L'ignoble Aragon, en particulier, ressort de ces pages entièrement recouvert de merde. Les “résistants” de la 25ème heure en prennent eux aussi plein leur besace. Décidément, ce Galtier-Boissière est un homme selon mes goûts : le genre qu'on regrette de n'avoir pu connaître “en vrai” (d'autant qu'il semblait avoir une cave digne de respect).
Midi. — Galtier, décembre 44, évoque un grand dîner où sa femme et lui ont été conviés, mélange d'artistes et de gens du monde :
Il n'y a que du champagne à boire, que je n'aime pas [moi non plus]. Pour me consoler, j'en bois beaucoup [réaction qui me semble naturelle], trop même sans doute, car sur le coup de minuit, écœuré, je réclame du gros rouge [j'aurais plutôt exigé un “petit blanc”] avec une telle violence que les duchesses prises de panique se sauvent et se barricadent dans un salon voisin.
Ecce homo !
— À la même époque, Galtier estime que Saint-Exupéry est “le plus grand écrivain contemporain”. Voilà au moins un point sur lequel nous aurions pu nous engueuler un peu. Et je doute si son ami Léautaud aurait été d'accord avec lui.
Cinq heures. — Dans la salle d'attente de la clinique vétérinaire : l'abcès dont Charlus a été opéré il y a... je ne sais plus combien, est revenu, aussi gros qu'avant et en quelques jours seulement.
Sept heures. — Le Dr Le Thomas pense qu'il pourrait s'agir d'un problème dentaire (hypothèse qu'il avait rejetée la dernière fois). Du coup : extraction de la dent suspecte vendredi matin.
Mardi 4
Neuf heures. — Décidément, le pouilly fumé est bien le meilleur ami de l'homme, en tout cas le plus secourable. Une bouteille suffit : adieu les douleurs thoraciques et à l'épaule ! Vous pouvez ensuite, nectar avalé, vous coucher dans n'importe quelle position sans ressentir la moindre gêne, et donc vous endormir séance tenante. L'expérience fut si concluante que je compte fermement la renouveler dès ce soir.
— Grandes différences d'un journal à l'autre. Celui de Léautaud est essentiellement centré sur son auteur, même si on y rencontre beaucoup d'autres personnages. Celui de Galtier-Boissière est avant tout une formidable chambre d'écho, où les bruits du monde convergent pour y être mis en lumière, analysés, disséqués par une intelligence remarquable, souvent goguenarde, voire acide. Plus d'humour chez Galtier, plus de talent littéraire chez Léautaud. Et puis, on mange et boit nettement mieux chez Le Parisien qu'au pavillon de Fontenay.
— Petite blague circulant dans Paris en mars 45 : « Vous connaissez le prochain remaniement ministériel ? À l'Information : Menthon. À la Justice : Parodi. »
Mercredi 5
Onze heures. — Catherine et Nathalie sont parties depuis une petite heure, chez leurs septentrionales cousines. Elle ne rentreront que demain en fin de journée. Quant à moi, je compte mettre ces deux jours à profit pour “fumer du silence”, comme le chantait Richard Desjardins.
Midi . — Nicolas vient de faire un billet pour raconter que, hier soir, sans savoir comment, il s'est cassé la figure de son tabouret de bar, à la Comète, puis a passé cinq ou six heures aux urgences de Bicêtre, avant d'en ressortir, le crâne agrémenté d'une dizaine de points de suture. Il précise : « Pourtant, je n'étais pas spécialement saoul. » Je suis désolé mais ma propre expérience me rend formel : quand un type qui picole vous dit qu'il n'était pas spécialement saoul, il convient de comprendre que, saoul, il l'était bel et bien.
Six heures. — Lorsqu'il évoque l'univers concentrationnaire nazi, Galtier parle de camps de représailles. Je crois bien n'avoir jamais rencontré cette appellation en dehors de chez lui.
Jeudi 6
Neuf heures. — Une petite histoire, pour bien commencer cette journée, que je vais passer seul pour l'essentiel. Elle est, évidemment, rapportée par Galtier :
Pendant l'Occupation, Madeleine Jacob avait procuré à sa mère, grâce à un ami, un extrait de naissance prouvant qu'elle était alsacienne et protestante. En sortant de la préfecture où ses faux papiers avaient été jugés impeccables, la vieille dame juive dit à sa fille : « Et maintenant, pourvu qu'il n'y ait pas une Saint-Barthélémy ! »
Dix heures. — Je ne sais pas si c'est le fait d'être seul, mais j'ai l'impression de n'avoir pas cessé de m'agiter depuis mon lever (à sept heures). Or, j'ai accompli les mêmes mini-besognes que d'habitude, ni plus, ni moins.
Tout de même, en plus, j'ai nettoyé la joue et l'oreille de Charlus qui, quand je suis sorti de la douche, étaient pleines de sang : l'abcès dont il doit être débarrassé demain avait inopinément percé (peut-être s'est-il bêtement gratté ?). Ce qui, au vu de ma propre expérience en fait de bubons divers, m'a paru plutôt positif. J'ai dit à Catherine le percement, mais pas l'épisode sanglant : mère traqueuse comme elle est devenue, elle aurait été capable de rappliquer ici ventre à terre, ce qui n'aurait servi à rien.
Huit heures. — Catherine et Nathalie sont arrivées peu avant sept heures. On a débouché deux flacons (pouilly fumé et quincy). Depuis, comme elles passent l'essentiel de leur temps à s'échanger leurs photos avec leurs téléphones, elles me fichent une paix royale.
Vendredi 7
Sept heures et demie. — Dans une heure, dépose de Charlus à la clinique vétérinaire pour son fucking abcès à la joue. J'en profiterai pour rapporter du pain. À une heure, dépose de Nathalie à la gare de Vernon. Et, plus tard, récupération de Charlus opéré. Bref : journée de merde.
Deux heures. — Les deux déposes ont bien eu lieu comme prévu, et on rentre à l'instant de Vernon. La maison paraît surnaturellement calme et apaisante. Il ne nous reste plus qu'à récupérer Charlus à quatre heures et demie et on aura bouclé tout le parcours d'obstacles de ce jour.
— À propos de “boucler”, je vien de terminer le journal de Galtier-Boissière, dont la seconde moitié — 1946-1950 — n'est pas tout à fait à la hauteur de la première. Comme je ne lui en veux pas, j'ai enchaîné directement avec ses Mémoires d'un Parisien.
Quatre heures et demie. —
Cinq heures. — Rien eu le temps d'écrire, que c'était déjà notre tour. Depuis notre arrivée, nous nous étonnions de ne pas entendre Charlus japper et gémir en reconnaissant nos voix. Les demoiselles de l'accueil nous ont gentiment expliqué que, Charlus ayant aboyé toute la sainte journée, elles avaient fini par l'enfermer dans leur enclos extérieur. À part ça, il a l'air en pleine forme, il a englouti sa gamelle de croquettes comme s'il avait encore toutes ses dents ; et maintenant, il dort.
Samedi 8
Huit heures. — Cette nuit, mes douleurs thoraciques ont franchi un palier. Peut-être même deux : je ne suis pas expert en paliers. Nuit pénible, coup de poignard sous les côtes si je m'avise de respirer à fond. Ça ne s'est guère arrangé depuis que je suis levé : j'ai dû renoncer à vider le lave-vaisselle, vu que, chaque fois que je fais mine de me baisser, le méchant coup de poignard arrive immanquablement. Il n'y a guère qu'assis dans mon fauteuil, et en bougeant le moins possible, que la situation reste envisageable. Avec ça que, depuis environ une semaine, j'ai perdu d'un coup une grosse moitié de mon appétit. En réalité, je n'en ai plus du tout, d'appétit, et ne mange (moins) que par raison. À peine ai-je avalé la première bouchée que je voudrais déjà en avoir terminé de cette corvée. Bref, c'est l'avenir radieux dans toute sa splendeur.
J'ai quand même réussi à descendre à Pacy pour y acheter le pain du week-end ; pain que je n'ai pas la moindre envie de manger...
Midi. — D'ici deux heures, des grappes de femelles tatouées et clochardisées vont s'offrir une balade dans Paris, en braillant très fort pour réclamer des droits qu'elles ont déjà. Ces dames ont de la chance : il fait beau.
Trois heures. — J'apprends (ou réapprends : Michel Desgranges me l'avait sans doute dit) que Lovecraft a récemment fait son entrée dans la Pléiade. Pour quelqu'un qui n'a jamais publié un livre de son vivant et distribuait ses textes au gré des fanzines qui les acceptaient, c'est plutôt une belle réussite posthume. D'autant plus méritoire, d'ailleurs, qu'en tant que raciste et admirateur de Hitler, il aurait pu voir, pour lui barrer le chemin de la prestigieuse bibliothèque, moderne Chtulhu sortant de l'océan du Bien, se dresser la colossale, répugnante et indicible silhouette du Pr. Saint-Graal en personne.
Cela dit, possédant déjà les trois volumes Bouquins consacrés à notre sympathique nazi, je ne vois pas l'intérêt, pour moi, de cette Pléiade. Même si les textes y bénéficient d'une nouvelle traduction.
Six heures. — À l'issue d'une brève et anodine discussion, verdict de conclusion émis par Catherine : « Les lunettes sans montures visibles, c'est comme la soupe japonaise ! » Je dois admettre que, hors contexte, la phrase pourra paraître légèrement ésotérique.
Dimanche 9
Huit heures et demie. — endormi peu après dix heures (j'ai vu s'éteindre les lampadaires de la rue...), réveillé dès minuit. Je n'avais pas spécialement mal mais, par une sorte de curiosité, j'ai voulu essayer un comprimé de dafalgan codéinisé que m'a refilé Catherine hier. Bonne idée : j'ai dormi comme un bébé — un bébé drogué, certes — jusqu'à sept heures moins le quart. Comme j'étais très bien dans mon lit, j'ai décidé de flâner cinq minutes de plus... et j'ai redormi une heure. Je pense que je renouvèlerai l'expérience ce soir, mais en prenant le petit bonbon magique juste avant le coucher.
— Les petites ironies de la douleur. Quand je me couche, le soir, la position de loin la plus confortable, c'est sur le dos, nuque légèrement surélevée, bras sur la poitrine (un peu comme dans mon futur cercueil, en somme). L'ironie vient de ce que j'ai toujours détesté être couché sur le dos et que jamais je ne me suis endormi dans cette position. Résultat, elle me semble tellement artificielle, forcée, que je mets chaque soir à peu près une heure à m'endormir, au lieu des cinq ou dix minutes habituelles. Et la douleur de ricaner en sourdine, juste sous mes côtes...
Deux heures. — Je tombe à l'instant, sous X, dans la boutique d'un jeune gauchiste rennais, souriant et frisotté, qui se présente comme “Gwénolé Bourrée”. En principe, je suis opposé à l'utilisation de pseudonymes chez Dame Ternette. Mais là, je ne sais trop pourquoi, il me semble que j'aurais été plutôt pour.
— Par quel étrange maléfice, dès que survient une crise grave, guerre, occupation, invasion, etc., les journalistes se déshonorent-ils systématiquement ? Et pourquoi, le sachant, tant de gens continuent-ils à accorder quelque crédit aux postillons, écrits et parlés, de ces nuisibles encartés ?
(Réflexion qui m'est (re)venue à la lecture de la partie des mémoires de Galtier intitulée La Guéguerre à l'arrière.)
Lundi 10
Huit heures. — Sur une des nombreuses pancartes exhibées par les femelles défilantes d'avant-hier, cette affirmation : « Bien nommer c'est déjà lutter. » Cela asséné par des gens, hommes comme femmes, qui ont à cœur d'employer une langue, dite inclusive, parfaitement inutilisable à l'oral (et grotesque à l'écrit, mais c'est une autre affaire).
— Je ne fais pas mes compliments aux éditions Quai Voltaire pour la qualité de leurs livres. Les deux volumes de Galtier n'avaient été lus qu'une fois chacun (et par un lecteur plutôt soigneux : moi), cela n'empêche pas le premier d'avoir une vingtaine de ses pages détachées de l'ensemble, et l'autre d'être complètement décollé de sa reliure. Du boulot de racisés, quoi...
— Les facéties de la génétique. Vous prenez une star française, sex-symbol durant trente ans : Catherine D. Vous réquisitionnez le latin lover numéro un du cinéma italien : Marcello M. Vous les mettez au lit ensemble, persuadé qu'ils vont produire de l'exceptionnel, du jamais vu. Et, finalement, il en sort quoi ? Une fille moche.
Six heures. — Visiblement (je l'ai déjà “pincé” trois fois...), Galtier-Boissière ignorait la différence de sens en le tournemain et son presque homonyme le tour de main : il emploie systématiquement le second quand il faudrait le premier. C'est très mal.
Mardi 11
Six heures du soir. — Je viens tout juste de de réveiller de ma quatrième sieste de la journée. Je me demande comment je vais m'y prendre pour dormir cette nuit, même si la codéine est là pour y aider.
— Demain matin, départ pour la clinique Bergouignan à neuf heures et quart, scanner à dix heures (en principe...).
Mercredi 12
Sept heures. — Mis sonner le réveil à six heures et demie, pour être bien sûr d'arriver trop tôt à la clinique. Je pense que ça devrait marcher.
Neuf heures et demie. — Me voilà dans la salle d'attente. Je ne voudrais pas paraître exagérément optimiste, mais j'ai bien l'impression qu'il y a UNE personne avant moi. Il est vrai que je suis en avance : il peut en arriver des “juste à l'heure”. Ne reste plus qu'à s'armer de patience, en attenda
Interrompu par un jeune homme, qui m'a fait passer illico dans la cabine de déshabillage ! Comme quoi on a parfois raison d'être en avance, puisqu'il n'est même pas encore l'heure “officielle” de mon rendez-vous. Il ne reste plus qu'à attendre que le patient actuel sorte du rouleau de printemps pour aller y faire la farce à mon tour.
Dix heures trois. — Déjà de retour en salle d'attente ! Le scanner le plus rapide de ma longue carrière, sans conteste. J'attends les clichés... et retour maison.
Onze heures moins le quart. — Et voilà. Ne reste plus qu'à attendre le verdict du tribunal, ce qui risque d'être moins drôle. Pas l'attente : le verdict...
— Dans la cabine où je me rhabillais, une pensée m'a traversé l'esprit. Les gens qui font passer les scanners (j'oublie toujours leur nom) ont beau n'être pas médecins, ils savent évidemment lire les images qu'ils prennent de nos intérieurs. Je le sais d'autant mieux que ce fut, des années durant, le métier d'Isabelle et que c'est toujours celui d'Olivier. Donc, je me suis dit soudain que, peut-être, ils avaient, un quart d'heure plus tôt, accueilli un simple patient, moi, et que, là, ils venaient de prendre congé d'un condamné à mort. Je m'en suis aussitôt senti comme investi d'une sorte de dignité nouvelle. J'aurais été à peine surpris si la jeune femme de l'accueil, en rendant ma carte Vitale, m'avait également offert un verre de rhum.
Deux heures. — Compte rendu du scanner. Comme de juste, je n'y comprends à peu près rien. Disons que le peu que crois discerner ne me rend pas très pressé de savoir le reste. L'impression d'être à l'entrée d'un tunnel dont je ne suis pas sûr de voir le bout. S'il a un bout.
Jeudi 13
Sept heures. — Je viens de prendre rendez-vous avec le Dr Dubruel (merci Doctolib !) : tout à l'heure, à midi moins le quart. Elle devrait me traduire en français de tous les jours les joyeusetés exposées dans le compte rendu d'hier et lancer la suite des réjouissances. Enfin, je suppose.
— Catherine, hier, a commencé à parler de “soutien psychologique” (en me précisant que durant sa maladie, Isabelle avait été suivie). Pour le moment (restons prudent...), ma position est nette sur ce sujet : mourir, soit ; le cabinet du psy, non.
— Ces femmes qui prennent des amants ayant l'âge de leurs fils, qu'on a affublées du terme ridicule de “cougars”, l'écrivain Guy Dupré les appelait beaucoup plus joliment : les mamantes.
Vendredi 14
Une heure. — Voilà environ trois semaines que mon appétit est en chute libre et que manger m'est une corvée (expérience toute nouvelle pour moi...). Je ne sais pourquoi, avant-hier, tandis que je mâchonnais sans goût un quignon de pain au levain, agrémenté d'une anémique cancoillotte, le mot “saucisson” a surgi dans mon esprit, en suscitant un début d'amorce d'envie. Illico, je me suis dit : « Pourquoi continuer à te priver de bonnes choses sous prétexte qu'elles font grossir, alors que tu manges à peine plus que deux mésanges et trois chardonnerets, et qu'en plus tu maigris ?
J'ai donc, ce matin, fait l'emplette d'un saucisson sec d'Auvergne et, pour faire bonne mesure, d'un camembert au lait cru du Pays d'Auge. Je viens de leur faire honneur, mangeant presque entière la croustillante baguette “tradi” achetée pour leur servir de support.
Et, chose qui ne m'était plus arrivée depuis des semaines avec aucune nourriture, je me suis régalé.
Donc, Maurice Barrès avait raison : « En période de crise, se replier sur ses minima. »
Six heures. — Je ne me souvenais pas, avant d'en reprendre le gros volume hier ou avant-hier, à quel point les chroniques littéraires d'Angelo Rinaldi étaient, deux fois sur trois, des outres pleines d'un vent qui essaie de se donner des airs à grands coups de phrases chichiteuses, parfois jusqu'à l'incompréhensible. Ce qui n'exclut nullement, chez cet académicien, une maîtrise pas toujours très sûre de la langue. Et en plus, régulièrement, Monsieur se risque à faire de l'humour...
Évidemment, je dois reconnaître qu'en le lisant juste après Bernard Frank, je ne lui ai pas donné la partie belle.
Samedi 15
Six heures. — Levé depuis déjà trois quarts d'heure. J'aurais évidemment pu aller pisser et me recoucher, comme font, je crois, les gens normaux. D'un autre côté, je venais de dormir huit heures “sans escale”...
— Évidemment, aucune nouvelle, hier non plus, du Dr Dubruel, qui doit m'arranger un rendez-vous avec un pneumologue ou un oncologue (mot bisounours pour désigner sans trop faire peur les ex-cancérologues). Et ce n'est pas pendant le week-end qu'elle risque de m'appeler. J'ai donc décidé de me pointer à son cabinet lundi matin avant sa première consultation et de lui secouer courtoisement les puces. C'est bien gentil, de vouloir donner leur chance aux métastases, mais il ne faudrait pas leur faciliter trop le boulot non plus.
Quatre heures. — J'ai repris tout à l'heure le dernier roman de Houllebecq, anéantir, qui date de janvier 2022. Je me souviens qu'il ne m'avait guère enthousiasmé. Mais, après un peu plus de trois ans de cave, qui sait ?
Dimanche 16
Huit heures. — J'avais oublié une chose très agaçante, agaçante pour moi, dans ce roman de Houellebecq : dès que le personnage central, Paul, s'endort, il rêve ; et les rêves qu'il fait nous sont détaillés tout au long, souvent sur plusieurs pages. Or, sans que je comprenne pourquoi, il m'a toujours été impossible de lire un récit de rêve dans un roman. Dès que l'onirique pointe le bout de son nez, je m'en désintéresse absolument et cesse aussitôt de lire. Donc, quand ces récits se multiplient, ça devient assez vite pénible. J'ajoute que le phénomène se produit quel que soit l'écrivain concerné, sauf Lovecraft. Je pourrais sans doute essayer de dégager la ou les raisons de cette exception... mais bon.
Midi. — Autre chose irritante chez Houellebecq : son utilisation systématique du ridicule “anticiper”, quand il s'agit simplement de “prévoir” ou de “voir venir”.
Lundi 17
Dix heures. — Je viens de surprendre le Dr Monreal (ex-Dubruel) “au gîte” : elle venait de lire mon message de vendredi. Elle n'avait pas pu rejoindre les médecins concernés jeudi, et m'a promis que l'affaire se règlerait dans la journée.
Effectivement, j'étais à peine de retour qu'elle me rappelait. Pour me dire qu'il fallait envisager directement une hospitalisation pour un “bilan complet” (je sens que ça va être du joli...), et qu'elle aurait tous les détails à midi et demie. Elle doit me rappeler aussitôt après.
Bref, me voilà quasiment “dans le circuit”.
— Côté comique de l'affaire : je suis dans la dernière partie du roman de Houellebecq, anéantir, où il n'est question que de cancer, d'amputation de la langue et d'une partie de la mâchoire, de chimiothérapie et radiothérapie, sans oublier l'immuno, tout cela avec force descriptions “réalistes”. C'est un peu comme si le personnage, Paul, m'invitait gentiment à le rejoindre dans le roman...
Midi. — Catherine se met en quatre pour tenter de trouver des idées de plats susceptibles de titiller ce qui me reste d'appétit. Elle y échoue une fois sur deux, bien malgré elle, mais obtient de sensibles succès. Comme par exemple, à l'instant, lorsqu'elle a proposé un “repas crêpes” : j'ai nettement senti une petite lumière s'allumer au fond de mon cerveau. Ou de mon estomac : difficile à préciser.
Quatre heures. — Adieu, les crêpes ! Finalement, tout s'est emballé : coup de fil de l'hôpital peu après deux heures, pour me dire qu'on n'attendait plus que moi. Et à l'heure qu'il est, je suis dans mon lit temporaire... et dans une chambre individuelle, grâce au ciel. Mauriac et son bloc-notes me tiennent compagnie. (J'ai aussi apporté Le Pavillon des cancéreux de Soljénitsyne, parce que je suis resté très gamin.)
En tout cas, je pense que je m'apprête à vivre mon premier anniversaire dans une chambre d'hôpital.
Mardi 18
Huit heures. — Première nuit ici, plutôt satisfaisante, si tant est qu'une nuit d'hôpital puisse l'être vraiment. Réveillé ce matin dès six heures par l'infirmière de nuit, chargée de me prélever du sang avant de rentrer chez elle. J'ignore absolument quel va être mon programme pour aujourd'hui.
Jeudi 20
Midi. — De retour à la maison. Je verrai, cet après-midi ou demain, si j'ai le courage de me lancer dans un récit circonstancié de mes presque trois jours passés chez les oncologues ébroïciens. Mais ça m'étonnerait bien : je ne sais pourquoi, la perspective de quelques paragraphes hospitaliers à écrire suffit à m'accabler. Enfin, on verra.
En attendant, j'ai tout de même relu le premier tome du Bloc-notes de Mauriac et près de 500 pages du Pavillon des cancéreux, qui s'avère être un vrai roman russe, débordant assez largement du cadre “pavillonnaire” impliqué par le titre.
Deux heures. — Bon, revenons tout de même à mon équipée hospitalière. Suite à mon scanner du 12 mars, les oncomachins voulaient, vu mes antécédents en matière de cancers, établir un bilan complet. Je m'attendais donc à être balader de service en service, ici pour une radio, là pour une ponction quelconque, ailleurs pour un autre examen, etc. Bref : des journées bien occupées.
Le mardi, après la copieuse prise sang de six heures du matin, il ne s'est plus rien passé jusqu'au soir. Le lendemain, 19 mars donc, le même onco racisé que la veille est venu m'expliquer tout ce qui était en train de se tramer entre les différents acteurs concernés. Il m'est apparu alors, très nettement, que tout se déroulait entre spécialistes ; lesquels ayant en mains tout ce qu'il leur fallait pour leur bilan, n'avaient absolument plus besoin de moi. J'ai dû argumenter assez intelligemment, car mon onco s'est rangé à mon avis — ce qui est rare chez les médecins, surtout spécialistes — et est allé illico remplir les papiers pour me faire sortir ce matin même.
Avant notre départ (Catherine était déjà arrivée), j'ai eu droit à la visite de toute la troupe : trois oncos (deux racisés et le grand boss furieusement “Pays de l'Est”), deux infirmières et deux secrétaires qui prenaient des notes.
Il est ressorti de tout cela que j'avais eu pleinement raison de demander ma levée d'écrou, puisque la décision concernant une éventuelle biopsie du foie ne sera prise que “dans quelques jours”, et que, à ce moment-là, il suffira d'un coup de fil pour me faire revenir. D'autant plus facilement que la dite biopsie se pratique en ambulatoire.
Tout de même, si je n'avais rien dit, il me gardaient jusqu'à mardi au moins. C'est-à-dire que j'aurais passé huit jours à l'hôpital pour y subir une prise de sang...
Après la biopsie, je n'ai aucun doute là-dessus, s'ouvrira le circuit classique, dont on sait comment il commence et, le plus souvent, par quoi il se termine. Mais bon : ne jetons pas le manche de l'ours après la peau de la cognée. Pour l'instant, je suis ravi d'avoir devant moi trois jours à la maison. (Il faut que je m'habitue à envisager le temps par petites unités...)
— Une petite chose en marge. À la diététicienne venue me visiter mardi (en voilà un métier dont on se demande à quoi il peut bien servir), j'ai eu l'imprudence de dire que j'étais né le 19 mars. Résultat, le lendemain midi, ce n'est pas une aide-soignante qui m'a apporté mon plateau (agrémenté d'un petit gâteau...), mais bien quatre ou cinq qui, depuis le couloir, ont entonné un éclatant “Joyeux anniversaire !” sur l'air bien connu. Refrain qui a dû faire sursauter la moitié des cancéreux du service. Je me suis estimé chanceux qu'elle n'aient pas choisi “Happy Birthday to you”...
— Autre mini-anecdote. Je descends à la cafétéria (14 km de couloirs...) me chercher un café buvable. La barmaid me réclame un euro vingt, je pose un euro trente sur son comptoir (je suis de la “génération pourboires”). Elle : « Vous me donnez trop... » Moi : « Profitez de mon jour faste, c'est mon anniversaire ! » À ce moment-là, le type qui attendait son tour juste derrière : « Moi aussi, je suis né un 19 mars... » On a été à deux doigts de former un petit club.
Vendredi 21
Neuf heures. — L'avantage des séjours hospitaliers, c'est qu'on y est dispensé des petites corvées de la vie quotidienne — avec lesquelles je viens de renouer. Il me fallait : 1) aller à la boulangerie, 2) m'arrêter à la station-service du Carrefour Market pour y remplir mon jerrycan, 3) et, surtout, pousser jusqu'à Mécaloisirs pour y récupérer la tondeuse, dûment révisée. Comme je me suis attaqué à tout cela aux aurores, sachant que, depuis quelque temps, mon courage a tendance à décliner à mesure qu'avance la journée, tout s'est passé aussi bien que possible.
(Pendant que j'écris cela, j'entends Catherine, dans la salle de bain, mener un combat — perdu d'avance — contre le chat pour l'empêcher de jouer avec sa gamelle d'eau et d'en foutre partout.)
Onze heures. — Je viens de trouver la phrase d'annonce à mettre sur le blog quand paraîtra ce journal, le premier avril prochain : « En mars, c'était mon anniversaire. Ce fut aussi ma fête... » Pour l'instant, je n'en suis pas mécontent.
Deux heures. — Catherine dort sur le canapé en face de moi ; Charlus dort lové à ses pieds ; et, sur le fauteuil danois, Petit Loup dort en rond. Durant quelques secondes, j'ai eu l'impression d'être, dans cette maison saturée de silence, le dernier vivant.
Quatre heures. — Par un phénomène curieux, depuis que je me suis transformé en simili-vieillard, je ne supporte plus, à la télévision le soir, que les Maigret. Je suppose que nos rythmes doivent s'accorder. Double coup de chance : 1) J'avais acheté il y a quelques mois l'intégrale de la série avec Bruno Cremer ; Catherine ne s'en lasse pas plus que moi — ou elle fait très bien semblant pour ne pas contrarier son futur grabataire.
Nous en sommes à la saison 2 et, hier soir, nous avons regardé notre premier épisode vraiment ennuyeux et raté. Il était tiré d'un des tous premiers Maigret, 1931, intitulé La Tête d'un homme. Du coup, tout à l'heure, ayant refermé derrière moi la porte du pavillon des cancéreux, je suis allé tirer de son étagère le roman de Simenon. Pour essayer de voir ce qui avait pu dérailler dans l'adaptation.
Samedi 22
Deux heures. — Pensée profonde et novatrice, trouvée à l'instant sous X : « Ce sont d'abord les luttes auto-organisées qui mènent la lutte ! »
Parfait, ça m'arrange : si les luttes, en plus de s'organiser elles-mêmes, se chargent ensuite de mener la lutte, je ne vois pas pourquoi je prendrais la peine de sortir de chez moi. Même un 22 mars (date anniversaire, en outre, de mon ami Denis Barthès qui, lui, vient bel et bien de devenir septuagénaire — si toutefois il est encore en vie, ce que je n'ai aucun moyen de savoir).
Lundi 24
Sept heures. — C'est en principe ces jours-ci que l'hôpital doit me rappeler pour m'informer de la suite des réjouissances médicales qui m'attendent (biopsie ? Pas biopsie ? Le suspense est à son acmé). Ce qui veut dire que, sous peine de manquer l'appel, je dois m'habituer à ne jamais m'éloigner de l'iBigo, même pour aller pisser. (Ça va quand même être délicat au moment de la douche...) Catherine m'a proposé un joli petit étui “fait main” à m'accrocher autour du cou : malgré un sens du ridicule assez embryonnaire, j'ai refusé l'obstacle.
Neuf heures. — François Ost est un vieux juriste belge, ce qui n'excuse pas tout. Quand les juristes belges se mettent à penser et à publier, ça donne des choses comme ceci (le paragraphe est un peu long, mais il me semble valoir la peine) :
Quelle est donc la visée de la perspective traductrice ? Nous dirons d'un mot : dégager une troisième voie, celle d'un espace de sens partagé entre le langage (la pensée) unique d'une part – l'espéranto du globish ou du globalais, par exemple –, et le repli sur les idiomes singuliers de l'autre. Entre la Charybde de l'omnitraduisibilité proclamée par un langage dominant qui croit tout pouvoir absorber dans sa mêmeté, et le Scylla de l'intraduisible ombrageux derrière lequel se réfugient des langues (cultures, communautés) jalouses de leur spécificité, la traduction vise à se frayer un chemin renvoyant dos à dos ces deux versions opposées, mais finalement solidaires, du soliloque, qui se décline tantôt comme l'aveuglement hégémonique du même, tantôt comme l'exacerbation farouche de l'autre, manquant dans les deux cas la médiation de l'autre intérieur (et son corrélat dialectique : le même extérieur) qui seul est en mesure, croyons nous, d'assurer la relance du discours
C'est bien entendu chez l'incontournable Saint-Graal que j'ai recueilli cette perle. Sur laquelle, ensuite, notre professeur ergote et fait la petit bouche. Laissons-les entre eux...
Quatre heures. — Coup de téléphone de l'hôpital d'Évreux. Mon petit cœur battait la chamade : simple biopsie ? Opération directe ? Rien de tout cela : c'était dans le but de me proposer un rendez-vous pour une endoscopie, gastrique, examen dont il n'avait encore jamais été question jusqu'ici. Rendez-vous fixé au... premier avril : ces gens ne savent quoi imaginer pour me faire sourire.
Mardi 25
Sept heures. — Étrange roman que cette Danseuse du Gai-Moulin, de Simenon. C'est censé être un Maigret. Ces livres-là ont dix chapitres (parfois neuf, parfois onze, mais bon). Or, je viens de commencer le chapitre six... et toujours pas le moindre commissaire à l'horizon. Je sais bien que Monsieur Simenon est chez lui et qu'il fait ce qu'il veut, mais enfin, pardon : moi, quand je lis un Maigret, je veux Maigret ! Résultat : j'abandonne la danseuse et passe au roman suivant.
Six heures. — Passer sans transition d'un Maigret lambda (en l'occurrence L'Ombre chinoise) à L'Affaire Saint-Fiacre nécessite une mise au point aussi radicale qu'indispensable. Car, d'une page sur l'autre, il faut remplacer la silhouette de Bruno Cremer par celle de Jean Gabin.
Mercredi 26
Onze heures. — Retour d'une matinée de courses tout à fait ordinaire : épuisé. L'impression d'avoir 90 ans. Et encore : je suis bien sûr que ma mère (92), quand elle rentre des siennes, de courses, est plus en forme que moi en ce moment. J'ai beau savoir que ce “coup de pompe” sera passé dans une dizaine de minutes, ça fait quand même un bizarre effet.
D'un autre côté, si je m'habitue, dans les semaines voire mois qui viennent, à me considérer comme nonagénaire, je pourrai, au bout du compte à rebours, me dire que j'ai finalement réussi à vivre bien vieux.
Trois heures. — J'ai terminé L'Affaire Saint-Fiacre peu après le déjeuner. Il y a une dizaine de minutes, j'eu l'idée d'aller glisser dans la machine le dvd Maigret que nous devons commencer ce soir. Premier téléfilm de la dite rondelle ? L'Affaire Saint-Fiacre.
Sur le moment, je me suis dit que je pouvais fort bien le réserver pour plus tard et passer directement au titre suivant. À la réflexion, non : ça m'intéresse de repérer, dans le détail, les différences entre le roman et son adaptation. Et surtout de tenter de comprendre leur éventuel intérêt.
— Reçu un sms de Michel Desgranges me demandant comment j'allais. Je lui ai répondu sans rien lui cacher.
Quatre heures. — Alors que je prenais un café/pipe au soleil sur la terrasse, est venu se poser sur le mur blanc de la Case un très grand papillon entièrement noir. “Mauvais présage...”, comme disait M. de Malesherbes, en butant sur la première des marches le conduisant à l'échafaud...
— Phrase extraite de Chez les Flamands : « Le vieillard ne s'éveillait pas et sa femme, inquiète pour la pipe qu'il pouvait lâcher, la lui prenait délicatement des mains et la pendait à un clou du mur. »
Comment s'y prend-on pour pendre une pipe à un clou ?
Jeudi 27
Une heure. — Il y a une demi-heure, appel de l'hôpital d'Évreux, service de médecine ambulatoire cette fois : la biopsie hépatique est fixée au 7 avril prochain. Je dois être là-bas à huit heures, à jeun évidemment, sortie prévue entre cinq et six heures du soir. En principe, ce sera la dernière étape avant le verdict définitif de la Cour suprême.
Vendredi 28
Quatre heures. — Tout à l'heure, j'ai décidé de “systématiser les doublons”. C'est-à-dire que, sachant quel Maigret nous allons regarder le soir, c'est le même que j'aurai relu dans le courant de la journée. Mon idée commence d'ailleurs par un échec, puisque le téléfilm de ce soir s'appelle Maigret en Finlande, titre qui n'apparaît nulle part chez Simenon.
Samedi 29
Sept heures du soir. — Nos grands-parents médiévaux avaient le sens du calembour, le goût de l'à-peu-près. C'est à leur époque que sont apparues les premières auberges et hostelleries dont l'enseigne était : Au lion d'or. Et chacun y entendait ce qu'il convenait, à savoir : Au lit, on dort. Puis, à force d'être employé, le jeu de mots n'a plus été perçu comme tel. Si bien que sont apparus des Hôtels du lion d'or, ce qui n'avait plus de sel, voire du lion d'argent, ce qui en avait encore moins.
C'est Bernard Touchais, mon patron Brigade mondaine, qui m'avait raconté ça, un jour que nous déjeunions tous les deux au Bistro romain de la place Pompidou, à Levallois. Mais comme, d'un autre côté, ce même Bernard avait tendance à raconter un peu n'importe quoi quand il se sentait en verve, on ne peut être sûr de rien.
Dimanche 30
Onze heures. — L'avantage d'être malade, même si on aimerait l'être un peu moins, c'est qu'on a une excellente excuse pour ne pas manier soi-même la tondeuse à gazon. Le jeune Quentin viendra s'en charger demain matin. J'ai souligné “jeune” parce que Catherine et moi fûmes très surpris de découvrir incidemment, la semaine dernière, que le dit Quentin avait des enfants : nous lui donnions 19 ans à tout casser. Il est vrai que, plus on devient vieux, plus les jeunes paraissent jeunes. Mais tout de même : Quentin en père de famille...
Cinq heures. — Une chose curieuse, dans la série des Maigret, qui ne m'avait jamais frappé avant aujourd'hui. Dans les premiers romans, écrits au début des années trente, Maigret a 45 ans, ce qui le fait naître avant 1890. Il était donc en âge d'être mobilisé en 1914. Certes, en tant que policier, il a pu échapper au front. Mais enfin, il n'est jamais fait la moindre allusion à ces quatre années-là.
Plus surprenant encore : pas la moindre allusion non plus, dans les romans des années cinquante, aux quatre années de l'Occupation, durant lesquelles, pourtant, en tant que commissaire divisionnaire, Maigret a bien dû être en contact régulier avec les autorités allemandes. Qu'a-t-il fait alors ? Collaboré sans réticences ? Aidé la Résistance en sous-main ? S'est-il contenté de “limiter la casse” ? Pas un mot sur la question. Comme si ces quatre années n'avaient jamais existé.
— Bref éclat de rire en lisant ce morceau de phrase (dans Maigret s'amuse) : « Madame Maigret, elle, piqua un phare. » J'espère au moins qu'aucun naufrage n'a été à déplorer la nuit suivante.
Lundi 31
Midi. — Peu après neuf heures, appel de l'hôpital d'Évreux : c'était pour me rappeler mon rendez-vous de demain après-midi, pour la gastroscopie. Il y a une heure, la factrice a déposé dans la boîte une lettre de l'hôpital susnommé : elle était pour me confirmer la biopsie hépatique du 7 avril. Ensuite, il n'y aura plus qu'à attendre une huitaine le verdict définitif, qui ne fait guère mystère mais que mes douze lecteurs ne connaîtront que le premier mai prochain, à la publication du journal d'avril.
Et après ça, il s'en trouvera encore pour prétendre que Didier G. n'est pas un maître du suspense...
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