jeudi 1 octobre 2020

Septembre 2020

 









ÇA VA BARDER










Mardi 1er


Dix heures. – Sentence sobre et terrible de Benjamin Constant, à propos d'une femme déjà âgée – 65 ans – dont il fait la connaissance alors que lui-même atteint à peine 20 ans : « Elle avait été fort belle et s'en souvenait toute seule. » Il lui arrive d'ailleurs, avec cette Mme Saurin, une aventure amusante – amusante pour nous, moins pour lui sur le moment. Ayant perdu au jeu davantage que ce dont il pouvait s'acquitter dans l'instant, il lui vient l'idée de demander à Mme Saurin la somme dont il a besoin pour éponger sa dette. Mais, comme il a un peu honte, il préfère faire sa demande par écrit, lui spécifiant dans sa lettre qu'il viendra chercher sa réponse dans la soirée. Le soir, il arrive et, parlant de choses et d'autres, attend que la vieille dame aborde d'elle-même le sujet. Ce qu'elle ne fait pas. L'affaire finit par s'éclaircir : la lettre n'est jamais arrivée ! Mme Saurin, tout naturellement, s'informe de ce qu'elle contenait. Et voilà notre jeune Benjamin très embarrassé, tournant autour du pot, se livrant à mille circonvolutions oratoires, n'osant réitérer oralement la demande qu'il avait faite par écrit. Et c'est là que l'on débouche sur un quiproquo tout à fait “boulevard”. Mme Saurin le presse de lui révéler le contenu de cette si intrigante lettre. Et je cède la parole à Constant :


« Et elle couvrit de ses mains son visage, et elle tremblait de tout son corps. Je vis clairement qu'elle avait pris tout ce que je venais de lui dire pour une déclaration d'amour. Ce quiproquo, son émotion, et un grand lit de damas rouge qui était à deux pas de nous, me jetèrent dans une inexprimable terreur. Mais je devins furieux comme un poltron révolté et je me hâtai de dissiper l'équivoque. »


Mme Saurin eut l'élégance de garder sa déception par devers elle… et de compter aussitôt à Constant l'argent qu'il sollicitait d'elle : « Nous étions si confondus, elle et moi, que tout se passa en silence. Je n'ouvris même pas la bouche pour la remercier. » Tout cela est dans Le Cahier rouge, de la page 140 à la 142 de l'édition Folio classique.


– Bonne surprise – quoique incompréhensible – en ouvrant ce nouveau journal : j'ai récupéré, sans rien faire pour cela, l'ancienne police, celle qui permet d'obtenir de jolis guillemets anglais : “ ”. (Et je m'aperçois que, dans le journal du mois dernier, j'ai confondu les guillemets français avec les anglais, désignant les premiers quand je voulais parler des seconds ; je viens d'aller corriger à pas de loup, col relevé, fausse barbe et lunettes noires, en espérant que personne ne se sera rendu compte de la bourde.)


Trois heures. – Je viens de commander un gros volume “Omnibus” contenant des nouvelles de Somerset Maugham, que je n'ai encore jamais lu : 1450 pages pour 4 euros port inclus, la lecture est la drogue la moins chère du marché et de loin – bien que je ne sois pas un expert du prix des autres produits proposés. Pourquoi cette envie subite de cet auteur ? Allez donc savoir.



Mercredi 2


Dix heures. – Voilà deux jours de suite que, sous prétexte qu'elle doit laver les vitres de la maison, Catherine “coupe” à la promenade matutinale, que Charlus et moi effectuons donc seuls, comme des âmes en errance. Pourtant, au départ, l'un des arguments massues de la maîtresse de maison en faveur de l'adoption de l'animal en question était : « Avoir un chien m'incitera à aller marcher tous les jours… » On se croirait dans ces familles où les adultes finissent par consentir à acheter un chaton, parce que les enfants, qui le réclamaient à cor et à cri, ont solennellement juré de s'en occuper eux-mêmes, et où, dès la seconde semaine, ce sont parent 1 et parent 2 qui se retrouvent à vider la caisse à sable pour les quinze années à venir.


– Commencé ce matin à lire le Dominique de Fromentin. encore un livre qui somnolait dans cette bibliothèque et qui n'avait jamais été ouvert – en tout cas pas par moi. (Et je continue Montaigne “à petites journées”.)



Jeudi 3


Onze heures. – Un dernier mot à propos de Bernard Frank, que je quitte à l'instant… jusqu'à ma prochaine relecture. Son recueil intitulé Mon siècle regroupe ses chroniques parues entre 1952 et 1960. Le suivant, En soixantaine, propose celles écrites entre 1961 et 1971. Ensuite, nous sautons à Vingt ans avant, livre où sont rassemblées les chroniques écrites pour Le Matin de Paris entre 1981 et 1985. Et alors ? Elles sont passées où, les chroniques écrites entre 1971 et 1981 ? Qu'on ne vienne pas me dire que l'auteur a peut-être fait relâche à cette époque-là. C'est fort peu crédible, dans la mesure où il fallait bien qu'il vive de quelque chose, et justement durant cette décennie où, entre Un siècle débordé (1970) et Solde (1980), il n'a publié aucun livre nouveau. Vu que Frank est mort depuis près de quinze ans, je suppose qu'il serait vain d'espérer les voir soudain réapparaître sous forme de livre… De même d'ailleurs que les chroniques de ses dernières années, parues dans Le Nouvel Observateur.  C'est tout de même bien dommage.


Trois heures. – Hier, himmel d'André et Béa pour nous dire qu'ils vont se rendre dans leur maison de Cabourg à la fin d'octobre et nous demandant, comme chaque fois, s'ils peuvent bivouaquer une nuit ici avant de rentrer à Strasbourg.  Catherine a opposé un veto formel à leur visite, ce qui m'a montré qu'elle était bien plus atteinte par le petit Chinois que ce que je pensais. Je parle bien sûr de ravages psychiques, étant entendu que, comme à peu près tout le monde, elle continue de se porter comme un charme. J'ai donc, mi-triste, mi-furieux, répondu à André que nous ne pourrions sans doute pas nous voir avant que le monde ne se soit dépris de cette pénible démence qui l'affecte depuis de trop longs mois.


J'avais vaguement envisagé, hier et ce matin, d'aller, moi tout seul, passer une soirée avec eux à Cabourg, puisque aussi bien nous avons ici un voisin qui se trouve être propriétaire d'un hôtel dans cette ville. Je viens d'y renoncer : je me connais suffisamment pour savoir que plus la date de cette “équipée” se rapprocherait et moins j'aurais envie de bouger d'ici ! Il n'empêche que tout cela est profondément lamentable.


Il y a des jours où je me demande si je ne préférerais pas l'attraper une bonne fois pour toutes, leur saloperie de virus : j'en mourrais peut-être, mais au moins on cesserait de me casser les couilles avec.


Six heures. – À propos du petit Chinois, j'apprends que le fameux “Chef Raoni” (qui n'est nullement un cuisinier trois étoiles) a attrapé le covidentiel. Évidemment ! avec la lèvre inférieure en forme d'assiette à dessert, comment voulez-vous porter un masque ?



Vendredi 4


Dix heures. – Petit tour à Pacy ce matin, pour acheter diverses bricoles, et notamment un sac de croquettes pour Charlus. Chez le vétérinaire, l'appareil à cartes de crédit avait rendu l'âme, il fallait donc payer par chèque (et, l'écrivant, je me rends compte tout à coup que j'aurais fort bien pu payer en numéraire, ayant largement la somme requise dans ma poche : trop con, le mec…). Bref, moi qui ne remplis plus jamais de chèque, devoir m'y remettre m'a tellement perturbé que j'ai bien failli écrire “francs” à la place de nos chers euros.


– À cause de Jacques Brenner, dont je relis son histoire de la littérature contemporaine, je me suis senti une soudaine envie de rouvrir Le Hussard sur le toit de Giono. C'est sans doute idiot, vu que j'ai déjà tenté deux fois de lire ce roman et qu'il m'est les deux fois tombé des mains. Idiot d'autant  plus que, globalement, Giono m'emmerde. Mais enfin, je ne risque rien à m'y rerisquer.


– À Saint-Aquilin, les ouvriers ont enfin terminé de ravaler la longue rue qui mène jusqu'à l'entrée de Pacy, travaux qui nous ont bien compliqué la vie durant plusieurs semaines. Tout à l'heure, j'ai pu constater – sans grande surprise : je connais les manies de mon époque – qu'ils en avait profité pour nous coller un “ralentisseur” juste devant la mairie. C'est-à-dire où se trouve un passage protégé que je crois bien n'avoir jamais vu personne emprunter. En tout cas, je suis certain de n'avoir jamais dû, en 18 ans de passages réguliers, m'arrêter pour laisser traverser un piéton. Mais ça ne fait rien : l'important est que Saint-Aquilin ait enfin son ralentisseur, suivant le sacro-saint principe du yapadréson.


– Mon Montaigne de ce matin s'intitulait Des menteurs (I, 9). On commence par y parler de la mémoire, et ce qu'en dit Montaigne d'entrée a aussitôt créé un genre de solidarité entre nous. Voici : « Il n'est homme à qui il sièse [convienne] si mal de se mêler de parler de mémoire ; car je n'en reconnais quasi trace en moi, et ne pense qu'il y en ait au monde une autre si monstrueuse en défaillance. J'ai toutes mes autres parties viles et communes, mais en celle-là je pense être singulier et très rare, et digne de gagner par là nom et réputation. »


Nous sommes deux, mon cher, nous sommes deux ! J'ai bien fait de poursuivre ma lecture au-delà de cet incipit car, un peu plus loin, Montaigne s'affaire à remonter le moral des oublieux de notre espèce : « […] il se voit par expérience […] que les mémoires excellentes se joignent volontiers aux jugements débiles. » Ouf ! me voilà repêché in extremis ! Et puis, Montaigne a très bien pointé l'avantage de cet “alzheimer soft” : « […] les lieux et les livres que je revois me rient toujours d'une fraîche nouveauté. » C'est ben vrai, ça ! J'en fais l'expérience quasiment chaque semaine, depuis quelques années.


Trois heures. – Dans son billet du jour, Nicolas rend un hommage vibrant à… Lionel Jospin. À qui il va jusqu'à trouver une certaine “majesté”. La majesté de Lionel Jospin, n'est-ce pas… J'éprouve toujours de la gêne, et même une certaine humiliation diffuse, de voir des gens que je connais et apprécie tomber en pâmoison devant l'un ou l'autre de ces politiciens que, pour ma part, j'ai une assez forte tendance à mépriser. En tout cas, sans aller jusqu'au mépris, disons que ce sont des exemplaires d'humanité qu'il ne me viendrait jamais à l'idée d'admirer, ni même de respecter. Mais Nicolas a ce côté midinette qui le pousse à avoir de la considération pour les plus piètres guignols, du genre Julien Dray ou autres de même acabit, pour peu qu'il ait un jour ou un soir croisé leur route, à la Comète ou dans les arrières-salles d'un meeting.


– Guillaume Cingal ne jure plus, ou presque plus, que par les écrivains africains, “subsahariens” pour reprendre son terme, avec une nette préférence pour ceux de sexe féminin évidemment (les écrivaines…). On sent que si, parmi elles, il s'en trouvait une ou deux pour être en plus lesbiennes, on frôlerait l'orgasme sur les bords de la Loire. Bon, je me moque, mais au fond, voilà une passion qui arrange bien mes finances, dans la mesure où je n'ai aucun mal à résister aux conseils de lecture qu'il donne généreusement. On pourra toujours dire que ce manque d'appétence pour les lamentations post-coloniales et antiracistes – car je suppose que beaucoup de ces romans doivent ressortir à ce genre-là, de manière plus ou moins habile – est imputable non à la qualité des œuvres en question (en effet, j'en ignore tout), mais à mon indéracinable racisme viscéral. (Dans un additif au Dictionnaire des idées reçues de Flaubert, on trouverait sans doute : « Racisme : toujours viscéral. »)



Samedi 5


Neuf heures et demie. – Depuis ce matin, Hussard sur le toit. On aura beau dire : le choléra chez Giono, c'est tout de même autre chose que le petit Chinois chez les bobos.


Onze heures. – Promenade d'une demi-heure avec Catherine et Charlus, dans le bois dit “de monsieur Poules”. Ce matin, quand nous nous sommes levés, il pleuvait, puis le ciel s'est largement dégagé, ce qui nous a permis cette petite équipée. Sauf que, une fois dans le bois, à couvert des grands arbres, un petit vent s'est levé, agitant leurs faîtes et faisant du même coup tomber sur nous toute l'eau que retenaient les feuilles. Nous mouillant et produisant le même son qu'une pluie réelle.


J'ai parlé de “promenade” et non de “marche”. C'est que Catherine marche ces temps-ci nettement moins vite qu'avant, et moi non (pour l'instant…). J'ai eu, tout à l'heure, l'impression de passer tout mon temps “debout sur les freins”, ce qui ne m'a pas empêché, à l'aller comme au retour, de distancer largement Catherine. Si je veux continuer à marcher à mon rythme, je crois qu'il va nous falloir de nouveau, comme nous le faisions il n'y a pas encore si longtemps, dissocier nos sorties. Question, qui se pose à tous les couples en instance de “séparation”, même aussi temporaire et renouvelable que celle-ci : qui va se charger du chien ?


Six heures. – Décidément, Giono m'ennuie. Je viens de démobiliser son Hussard à peine la centième page franchie. Commencé les nouvelles de Somerset Maugham, reçues hier ou avant-hier : c'est beaucoup plus amusant que Giono.



Dimanche 6


Dix heures. – On va finir par croire que je leur en veux, mais décidément, ces traducteurs… J'ai commencé, ce matin, à lire Mark Twain, plus précisément Les Aventure de Huckleberry Finn, qui somnolent depuis quelques années déjà dans cette bibliothèque. La couverture nous annonce triomphalement que nous tenons entre les mains une “nouvelle traduction intégrale”. Fort bien. En quatrième de cette même couverture, on voit que l'éditeur (Tristram) comme le traducteur lui-même évitent le piège de la trop grande modestie : « La version intégrale – augmentée de deux longs passages inédits – qu'en offre aujourd'hui Bernard Hœpffner procurera à toutes les générations de lecteurs le sentiment d'un livre neuf, jamais lu sous cette forme. » Le lecteur, évidemment, est fort impressionné. Mais pas pour très longtemps.


On se souvient que le livre est écrit à la première personne, que c'est donc Huckleberry Finn lui-même qui s'exprime. Or, dès les les premières pages, parlant de son père, il l'appelle “Pap” – je veux dire que le traducteur le fait nommer ainsi. Cela ne colle pas. Aucun enfant français n'appelle son père “Pap”, pour la simple et excellente raison que le mot “papa” est accentué sur sa seconde syllabe. Donc – tous ceux qui ont un jour été enfant en seront d'accord, je pense –, le mot sera abrégé en “Pa” ou en “P'pa” mais certainement pas en “Pap” : l'apocope est rejetée au profit de l'aphérèse (je suis chez moi : je jargonne si je veux !). Le choix de notre traducteur, cet enchanteur toute-génération, est d'autant plus maladroit que son “Pap” sonne comme “pape”, alors que, Dieu sait, le géniteur de ce pauvre Huckleberry n'a vraiment rien qui puisse rappeler, fût-ce de loin, la majesté de nos souverains pontifes, même les plus approximatifs d'entre eux. Et c'est comme ça qu'on se trouve irrité dès le réveil ou presque, et que la descente du Mississippi nous en serait presque gâchée.


 Deux heures et demie. – Commandé à l'instant le dernier livre d'Emmanuel Carrère, le premier depuis au moins cinq ou six ans, j'ai la flemme d'aller vérifier. Il s'intitule Yoga et, d'après ce que j'ai pu voir, parle de dépression, de séjour psychiatrique… et de yoga :  autant de sujets qui, a priori, ne m'intéressent en rien. Mais Carrère, lui, m'intéresse beaucoup. Or, quand un écrivain écrit un livre sur un sujet donné, c'est l'écrivain qui importe, non le sujet. Le sujet ne devient important – et encore – que si l'auteur du livre n'est rien de plus qu'un auteur.



Lundi 7


Dix heures. – Dans le Montaigne du jour (I, 14), je tombe sur ceci, qui m'agrée sans restriction : « Il n'est rien que je haïsse comme à marchander. C'est un pur commerce de trichoterie et d'impudence : après une heure de débat et de barguignage, l'un et l'autre abandonnent leur parole et leurs serments pour cinq sous d'amendement. » J'ai déjà dit ici – voire en un billet sur le blog-mère, je ne sais plus – le peu de goût (litote) que j'avais pour toutes les formes de marchandage, que certains prisent si fort. J'étends même ce dégoût à toutes les formes de remises, rabais, ristournes, etc. Lorsqu'un vendeur m'en propose un ou une, avec cette mine gourmande qu'ils se croient toujours tenus de prendre alors, mon premier mouvement est toujours de refuser cet “avantage”, en disant à mon interlocuteur que je ne lui ai nullement demandé la charité. Mais, évidemment, il m'en coûterait encore davantage de devoir discuter et expliquer ma position – avec la quasi assurance de n'être pas compris –,  si bien que je préfère en général profiter du désagrément offert (on n'est pas plus jésuite…). Je précise que mon aversion ne vaut que pour les offres spontanées et personnelles : lorsqu'un magasin, par exemple, affiche clairement à sa devanture quelque chose comme : « moins 50 % sur tous nos articles ! », j'y vais faire mes achats sans problème, et même en me réjouissant de l'aubaine.


Trois heures. – Il est fort sympathique et attachant, cet Huckleberry Finn. Mais suivre ses aventures durant plus de quatre cents pages, c'est long… bien long…



Mardi 8


Dix heures. – Le Montaigne de ce matin (I, 17) débutait ainsi : « J'observe en mes voyages cette pratique, pour apprendre toujours quelque chose par la communication d'autrui (qui est une des plus belles écoles qui puisse être) de ramener toujours ceux avec qui je confère aux propos des choses qu'ils savent le mieux. » Autrement dit, ce n'est pas parce qu'on est fort savant en un domaine précis que cette connaissance nous autorise à trancher de tout et de n'importe quoi. Et je songeais à ces gens qui, régulièrement, brandissent leur prix Nobel de physique ou de médecine pour mieux nous faire prendre leurs errements, idéologiques ou autres, pour des oracles indiscutables. Je pensais aussi à la roide façon dont Ortega y Gasset avait remis Einstein à sa place, lui disant en gros que le fait d'être un physicien de génie ne l'autorisait en rien à raconter n'importe quoi au sujet de l'Espagne et de la guerre civile qui la ravageait alors.


– Abandonné Mark Twain à cent pages de la fin et commencé un roman d'Iris Murdoch, Le Dilemme de Jackson, qui se trouve être le tout dernier qu'elle a écrit, au milieu des années quatre-vingt-dix.


Six heures. – Tout à fait séduit par le roman d'Iris Murdoch évoqué plus haut, dont je viens de lire plus de deux cents pages à peu  près d'une traite. Du coup (comme diraient Guillaume Cingal et moi-même), je viens d'en commander un autre, intitulé La Mer, la mer. J'espère qu'il sera aussi bon, aussi bon…



Mercredi 9


Huit heures et demie. – Dans une heure, visite de routine (enfin, j'espère…) chez notre dentiste ; laquelle s'apprête à prendre sa retraite, ce qui veut dire qu'il va falloir lui trouver un remplaçant, tâche devant laquelle, de nos jours, même un Hercule renâclerait probablement.


Dix heures et demie : Rien aux dents !


– L'excellent H16, parle ce matin sur son blog de la folie covidentielle et de l'incurie gouvernementale qui va avec. Il pointe assez drôlement ceci : « il est admis qu’assis à une table avec une mousse et des cacahuètes, on peut ne pas porter de masque, alors qu’assis à une table avec un cahier et un crayon, on doit absolument le conserver. Une proposition serait dès lors de refiler des demis et des cacahuètes aux gamins à l’école, ce qui aurait le mérite d’harmoniser le pays. »


– De Cingal, sur son blog, hier : « Moi j'ai toujours été clair idéologiquement : le seul sujet fondamental, absolument prioritaire, c'est le changement climatique et la biodiversité. »  Avoir fait de si longues et si brillantes études pour en arriver, si facilement, à sombrer dans la pensée magique… Par ailleurs, je trouve curieux (et sans doute symptomatique, mais de quoi ?) de faire du pseudo-changement climatique une question idéologique, quand elle ne devrait être, il me semble, que scientifique. Curieux et, finalement, plutôt amusant.


Une heure. – La prochaine fois que je croiserai Alain Souchon, il faudra penser à lui demander pourquoi, dans sa chanson Somerset Maugham, il qualifie ses nouvelles de “pour dames”. Je suis peut-être bouché, mais après en avoir lu une bonne vingtaine, je ne vois toujours pas en quoi elles le seraient. Par ailleurs, je me suis avisé de la chose suivante. Le refrain de la chanson est : « Comme dans ces nouvelles pour dames / De Somerset Maugham. » Cela suppose, évidemment, de prononcer le nom de l'écrivain à la française – ce que d'ailleurs fait Souchon. Et je me disais que, le prononçant à l'anglaise, même approximativement, on pourrait alors, et tout aussi bien, chanter : « Comme dans ces nouvelles pour hommes / De Somerset Maugham. » Donc, c'est bien ce que je pensais : en réalité, les nouvelles en question sont tout à fait “multisexes”. Reste à trouver les rimes convenables pour les différentes appellations contenues dans LGBTQZWHJ, etc.


Six heures. – J'ai repris le Bonjour minuit de Jean Rhys, que j'avais lâché à peu près à la moitié voilà quelques semaines : il me semble que j'ai bien fait (de le reprendre, pas de le lâcher…). Le livre (Denoël) s'ouvre sur une préface de Fanny Ardant : sept ou huit pages ridiculement prétentieuses – ou prétentieusement ridicules –, ce qui m'a fait bien plaisir car j'ai toujours détesté cette actrice, sa voix, son phrasé.


– La nouvelle qui m'a fait m'esclaffer ce matin, en la découvrant sur le site d'Atlantico : « François Hollande va travailler sur un programme présidentiel. »



Jeudi 10


Midi. – J'aimerais tout de même bien savoir, simple curiosité autocentrée, quelle raison obscure et indéchiffrable m'a poussé ce matin à vouloir relire séance tenante Madame Bovary. Y cédant sans barguigner, j'ai rapporté au salon le volume Pléiade la contenant. Pour l'instant, en guise d'amuse-gueule, je me suis contenté de la “chronologie” de Gustave établie, peu de temps avant de mourir et de passer le flambeau à René Dumesnil, par Albert Thibaudet. À ce nom – Thibaudet est mort en 1936 –, on voit qu'il s'agit d'une Pléiade d'un âge vénérable, ce qui nous met à peu près à l'abri des vomissures universitaires dont sont entachés les volumes des quatre ou cinq dernières décennies.


– À part ça, voilà près de deux semaines que je n'ai pas écrit le moindre billet sur le blog-mère (je compte pour rien l'annonce de parution du journal d'août) et je m'en porte fort bien. Je me souviens de l'époque où, passer 48 heures sans rien publier me donnait l'impression de démériter. Voire de déserter. Si ce n'est de trahir.



Vendredi 11


Dix heures. – Le Montaigne du jour (De la coutume et de ne changer aisément une loi reçue – I, 23) était plutôt copieux et assez ardu par endroits. Mais, le plus souvent, le côté ardu vient du fait qu'on (c'est-à-dire : je…) a cette propension à lire parfois un peu distraitement, sans s'en apercevoir, comme on peut le faire avec un roman “facile”, en se disant que ce n'est pas grave de n'avoir que survolé ce paragraphe, qu'on raccrochera les wagons au paragraphe suivant, etc. Ici, rien de tel n'est possible, il faut rester concentré sous peine de se noyer presque immédiatement. Bref, j'ai tout de même relevé deux ou trois choses qui m'ont fait dresser l'oreille, si je puis dire.


D'abord ceci, à l'usage de nos amis bougistes, qui considèrent comme une journée perdue celle où ils n'ont pas “levé un tabou” dès le petit-déjeuner : « Je suis dégoûté de la nouvelleté, quelque visage qu'elle porte, et ai raison, car j'en ai vu des effets très dommageables. Celle qui nous presse depuis tant d'ans [la Réforme], elle n'a pas tout causé, mais on peut dire avec apparence de raison que par accident elle a tout produit et engendré, voire et les maux et ruines qui se font depuis sans elle, et contre elle ; c'est à elle à s'en prendre au nez. »


Et aussi cela, cette fois à l'adresse de nos camarades islamolâtres, toujours prêts à dérouler le tapis de prières et à satisfaire à des revendications qui n'ont pas encore été formulées : « Ceux qui donnent le branle à un État sont volontiers les premiers absorbés en sa ruine. Le fruit du trouble ne demeure guère à celui qui l'a ému ; il bat et brouille l'eau pour d'autres pêcheurs. » Les voilà prévenus de ce qui les attend sans doute.


Et pour finir, cette observation que, sa forme nonobstant, on croirait écrite de ce matin : « […] nous advient qu'en faveur des vices publics on les baptisait de mots nouveaux, plus doux, pour leur excuse, abâtardissant et amollissant leurs vrais titres. » Comme on voit, ce n'est pas d'aujourd'hui que les actes de barbarie se transforment comme par miracle en bénignes incivilités. Ni que les Cours des miracles se métamorphoses en quartiers sensibles.


Onze heures. – Je viens d'aller chercher trois livres au garage Ford de Pacy (je sais que, dit ainsi, ça paraît un peu curieux) : l'histoire de la littérature contemporaine de Jacques Brenner, un roman de Béatrice Beck, dont je n'ai jamais rien lu, et un autre de Jean-Louis Curtis, que je ne connais que par ses pastiches, notamment ceux de La France m'inquiète, hautement savoureux.


– Reçu également, mais par la poste cette fois, le livre que Benoist-Méchin a consacré à Alexandre le Grand. C'est un blogueur qui gentiment me l'envoie… mais qui ? Je me souviens en effet que, ici où là, chez moi ou ailleurs, la conversation a été, voilà quelque temps, mise sur Benoist-Méchin, et qu'il y a été question de ce livre, que je disais n'avoir jamais lu. Mais où ? Et quand exactement ? Pas moyen de me souvenir, évidemment. Que l'auteur de cet envoi soit donc remercié ici, si jamais il y passe.


 Six heures. – Il y a tout de même des choses qui, le recul du temps aidant, font puissamment rêver. Ainsi, ce déjeuner que Flaubert organise chez lui, à Croisset, au début du printemps de 1880, c'est-à-dire à peine quelques semaines avant sa mort soudaine, pour trois de ses amis parisiens. Les convives ? Edmond de Goncourt, Alphonse Daudet, Émile Zola, rien de moins ! Et qui se dévoue pour aller chercher les trois compères au train de Paris ? Guy de Maupassant.




Samedi 12


Neuf heures et demie. – J'avance assez lentement dans la Bovary, pour cette raison que je relis en parallèle les lettres que Flaubert écrivait à Louise Colet dans les semaines – ou plutôt les mois – où il écrivait le passage du roman où j'en suis arrivé (si quelqu'un est capable de goupiller une phrase encore plus mal gaulée que celle-là, je lui paie un traité du style…). Et comme, en effet, il lui faut parfois trois semaines pour écrire les cinq pages que je viens de lire en un quart d'heure, ça traîne. Cela dit, dans ces lettres, je m'efforce de ne lire que les passages où il parle effectivement de son travail. Je m'efforce… sans y parvenir toujours : il arrive assez souvent que mon œil accroche un début de paragraphe prometteur, et que je me laisse aller à lire avec gourmandise trois ou quatre pages n'ayant rien à voir avec le roman à l'établi. 


Onze heures et demie. – Le temps d’écrire le paragraphe précédent, pfuitt ! plus de connexion internet ni téléphonique. Après divers appels chez Orange, il appert que la panne n’est pas plus ou moins générale comme nous l’espérions – car, dans ce cas, elle est réparée sans que nous ayons à nous en soucier, d’autres plus impatients le faisant pour nous –, mais provient bel et bien de chez nous. Nous aurons un dépanneur mardi matin, si bien que nous voilà coupés du monde pour les trois jours à venir (et davantage si la connexion ne peut être rétablie par cette seule intervention de l’homme aux cent mille miracles). Du coup, j’ai fait ce que je n’avais pas fait depuis des mois et des mois : ouvrir un document Word pour y continuer ce journal. Ce qui me donne un peu l’impression d’être en vacances dans un gîte du bout du monde : on voyage comme on peut.


Deux heures. – Gustave Flaubert, Henry Monnier : qui a copié qui ? Ou, pour le dire plus aimablement : lequel a inspiré l’autre ? Voire : qui a rendu hommage à qui ? Dans le célèbre chapitre de Madame Bovary dit “des comices agricoles”, on peut lire, entre autres choses, le discours que prononce un conseiller de la Préfecture (le préfet n’a pas jugé bon de se déplacer en personne…). Discours fort drôle car à peine caricatural. Et, dès les premières lignes, alors que l’orateur rend un hommage convenu au roi, on y entend ceci : « […] et qui dirige à la fois d’une main si ferme et si sage le char de l’État parmi les périls incessants d’une mer orageuse, etc. »


Ce char affrontant la mer orageuse : évidemment on pense aussitôt à Joseph Prudhomme déclarant que “le char de l’État navigue sur un volcan”. Et c’est alors qu’on se demande qui est le véritable créateur de ce fameux char amphibie, de Gustave Flaubert ou d’Henry Monnier. La réponse n’est pas facile à trouver… quand on est privé d’internet ! Il faut revenir brusquement au XXe siècle et se lancer dans une recherche livresque : va-t-on savoir encore ?


Eh bien, oui. Et la réponse est que c’est Gustave le copieur, Henry ayant imaginé et créé son personnage de Prudhomme dès 1829 ou 1830, tandis que le chapitre “Comices” fut écrit, lui, durant le second  semestre de 1853.


Et tandis que j'écrivais ce qui précède, appel de Catherine sur le téléphone intérieur, pour me dire que toutes nos liaisons avec Orange venaient de se rétablir toutes seules. Sagement, nous avons décidé de ne pas annuler la visite du dépanneur de mardi matin. D'autant que, restant inexplicable, l'affaire peut fort bien se reproduire.


– Internet rétabli, j'ai aussitôt commandé deux livres, l'un de Pierre Herbart (le mari de la fille de la Petite Dame, laquelle fille était aussi la mère de la fille d'André Gide : qu'on se débrouille avec ça !) et l'autre de Marcel Arland, l'un des piliers de la NRF.



Dimanche 13


Onze heures. – Commençant, hier soir, de regarder la cinquième et ultime saison de Sur écoute – qui est bien la meilleure série policière qu'il nous ait été donné de voir jusqu'à présent –, je me suis d'abord fait la réflexion qu'elle devait être inattaquable du point de vue de nos camarades progressistes, la grande majorité de ses acteurs étant des noirs (des non-blancs ? des comédiens racisés ? enfin, on voit ce que je veux dire). Et puis, juste après, je me suis dit que non, que nos antiracistes d'aujourd'hui (la série a presque 20 ans) devraient y trouver à redire, du fond de l'asile d'aliénés d'où ils jugent de toute chose, réclamant à cor et à cri des camisoles de force pour tout ce qui n'est pas eux. Car, tous ces acteurs mélanodermiques, qu'interprètent-ils ? Essentiellement des policiers (donc des méchants) ou des vendeurs de drogues plus ou moins assassins (donc donnant une image stéréotypée et raciste des noirs), quand ce ne sont pas des politiciens véreux et cyniques (lesquels, dans la réalité, ne peuvent être que des blancs, comme chacun le sait bien). Or, désormais, il ne suffit plus d'imposer, dans les castings, des quotas de noirs, d'homosexuels des deux sexes, de LGBTQZWHXV et plus si fantaisie, etc : il est de plus obligatoire que tous ces personnages soient éminemment positifs, édifiants, comme disaient les curés et les chaisières du XIXe siècle, dont les vertueux d'aujourd'hui ont pris la place sans rien changer à leur mode de pensée, se contentant de remplacer les vieux rideaux et de repeindre les murs pour se faire croire que la maison était entièrement nouvelle. Ils n'ont pas non plus mis à la retraite les procureurs Pinard, se contentant de leur donner un coup de jeune en les reprénommant Brandon ou Mohammed à la place d'Ernest.


Six heures. – Tout à l'heure, Catherine : « Qu'est-ce que j'entends ? C'est un enfant ou une poule ? » Moi, après avoir tendu l'oreille une poignée de seconde : « Une poule ! » Puis, après un instant de réflexion et une re-tension d'oreille : « Ou alors, un enfant en train de mourir… »



Lundi 14


Dix heures. – J'ai commencé ce matin – après mes deux cuillerées à soupe de Montaigne – un roman de Béatrix Beck : La Décharge. Contrairement à ce que le titre pourrait induire, il ne s'agit nullement d'une œuvre pornographique – enfin, pas pour l'instant. La dame étant née belge, je suppose que Béatrix est la version outre-quiévranesque de notre Béatrice. J'ai longtemps fréquenté – en tout bien, tout honneur : c'était une femme-de-pote… – une Portugaise prénommée Beatriz. Ça se prononçait à peu près Bitriche, avec le r roulé sous aisselle. C'était d'ailleurs sans importance puisque tout le monde l'appelait par son diminutif institutionnel : Tica. Lorsqu'elle a eu une fille, dont j'ai l'honneur d'être le parrain, elle l'a également appelée Beatriz, tout comme sa propre mère l'avait fait avant elle : dans cette famille tagéenne, on est Beatriz de mère en fille aînée depuis la plus haute antiquité. Je me demande si ma filleule a perpétué la tradition : il faudrait que je renoue…


 Trois heures. – Élodie Jauneau publie aujourd'hui un billet sur son blog, dans lequel elle parle du livre-témoignage d'une femme ayant été violée. N'ayant pas lu le livre en question, et n'ayant nulle intention de le faire, je ne porterai évidemment aucun jugement sur lui. En revanche, j'ai sursauté en lisant ceci, sous la plume d'Élodie :


« Il n’appartient à personne de juger la qualité de son récit. Cela reviendrait à juger la qualité de son combat, de sa résilience, de sa reconstruction, de ses engagements après "ça"... voire pire, la qualité de son viol. »


Je suis désolé de ce qui est apparemment arrivé à cette personne (je parle de l'auteur du livre, évidemment), mais je ne vois pas pourquoi, quel qu'en soit le sujet, on devrait s'interdire de juger de la qualité de son récit. Élodie fait là un stupéfiant mélange entre des choses n'ayant rien à voir entre elles, avec son “cela reviendrait à… ” Mais non ! juger de la qualité littéraire du livre ne reviendrait nullement à porter un jugement moral sur les souffrances, combats, etc. de son auteur. Et puis, allons même plus loin : pourquoi le lecteur devrait-il s'interdire de juger de ces souffrances ou de ce combat ? Quand on écrit un livre, quand on le publie, on s'expose au jugement de ses lecteurs. Mieux : on le sollicite. Si on ne veut pas être jugé, remis en question, interrogé, même un peu abruptement, on remplace le livre par quelques séances de thérapie dans le cabinet d'un professionnel. Qui, lui, en effet, s'interdira (en tout cas il devrait le faire) de vous juger.  Il y a aussi la solution du confessionnal, qui repose sur les mêmes principes, plus ou moins. Mais prendre la parole publiquement implique d'accepter par avance toute éventuelle contradiction publique. Considérer la littérature, ou l'écriture, comme une thérapie me paraît déjà bien douteux, et gros de malentendus de toutes sortes ; mais au moins, il convient d'en respecter les règles et d'en assumer les risques.


Du reste, cette interdiction de juger, ajoutée au fait que soient fermés les commentaires sous son billet, est-ce bien à nous que Mlle Jauneau l'adresse ? Ne serait-ce pas plutôt à elle-même ? On sent bien, à relire le billet en question, qu'avant même d'avoir ouvert le livre, elle était fermement décidée à le trouver important, indispensable, essentiel. Et si ça n'avait pas été le cas ? Si, comme il arrive fréquemment avec ce genre d'ouvrages, il s'agissait d'un texte hâtivement troussé (si je puis dire…), afin de profiter d'un air du temps favorable – Metoo, balance ton porc, etc. –, et parce qu'on sait que l'on trouvera toujours un éditeur tout prêt à vous signer un contrat de publication (on est animatrice à la radio d'État et sœur d'une comédienne un peu connue…) ? De là, grosse déception chez la lectrice, tiraillements, un peu de mauvaise conscience peut-être… d'où le raidissement, l'interdiction de tout jugement : taisez-vous, courbez la tête et admirez en silence, comme je me contrains à le faire moi-même !


Du reste, tout ce que je viens d'écrire est sans importance. La seule chose qui vaille est une question toute simple : ce livre a-t-il une quelconque valeur en soi ou non ? À laquelle, faute de le lire, je ne pourrai jamais répondre. Ce qui, là encore, n'a aucune importance.



Mardi 15


Dix heures. – Comme pour illustrer ce que je disais dans les paragraphes qui précèdent, le hasard a voulu que, ce matin, dans l'Histoire de la littérature française de Jacques Brenner, je tombe sur cette phrase d'Ionesco, prononcée au cours d'une interview : « Dans la création littéraire, nos angoisses, nos malheurs, nos entrailles ne sont plus que des briques avec lesquelles on construit un édifice. La littérature est le dépassement du besoin de s'exprimer personnellement. » Le dépassement, n'est-ce pas ? J'ai l'impression que, souvent, tous ces auteurs de “témoignages” ne dépassent ni ne construisent rien, se contentant de déverser à nos pieds leur tas de briques en vrac. Et, en plus, on nous somme (cf Élodie) de prendre ça pour une maison dûment bâtie et de nous extasier sur elle. Ou, plutôt, on nous interdit d'émettre à son sujet la moindre réserve, sous prétexte que le manœuvre “en a chié” pour transporter ses briques.


Quelques pages plus loin, dans le même Brenner, cette sentence de Michel Déon : « On reconnaît les hommes malhonnêtes à ce qu'ils sont constamment à gauche ou constamment à droite. »


Deux heures. – Eh bien, avec tout ça, j'ai oublié de noter que j'avais commencé L'Horizon dérobé, roman de Jean-Louis Curtis (Jean-Louis, c'est celui des Curtis qui n'a pas été retenu au casting d'Amicalement vôtre). Ça se présente comme le roman d'une génération, ou plutôt de trois échantillons de cette génération ; laquelle n'est pas la mienne, ni d'ailleurs celle de l'auteur, mais l'une des intermédiaires. disons celle de Michel Desgranges, en gros. Je les ai pris à l'âge du bac, vers 1958 – 1959, et ils ne vont pas tarder maintenant à aborder la trentaine. C'est plaisant. Pas enthousiasmant, ni bouleversant, mais plaisant.



Mercredi 16


Midi. – Eh bien, le plaisant du roman de Curtis n'a pas tardé à s'évaporer, pour laisser la place au pesant, puis au franchement ennuyeux, dès lors qu'est apparu le grand chahut de mai 68 : j'ai feuilleté plutôt que lu les 150 dernières pages. Poubelle jaune. Curtis pour Curtis, j'aurais mieux fait de revoir un vieil épisode d'Amicalement vôtre, ça m'aurait pris moins de temps.


Trois heures. – Commencé l'Alexandre le Grand de Benoist-Méchin, généreusement offert par un mien lecteur… dont j'ai totalement oublié qui il était. J'en profiterai peut-être, en “complément de programme” pour lire celui de Plutarque. Et pendant qu'on y sera, la tragédie de Racine.


Six heures. – Grosse frustration télévisuelle, hier soir. Il nous restait quatre épisodes à regarder de Sur écoute pour boucler la cinquième et dernière saison. Nous avions prévu deux hier et les deux derniers ce soir. Tout cela se répartissait sur deux DVD : trois épisodes sur l'un et la conclusion sur l'autre. Or, que découvris-je, atterré ? Que la première de ces deux rondelles, profondément rayée transversalement, était illisible ! Si bien que nous avons dû sauter directement à l'ultime épisode, en nous efforçant de remplir tant bien que mal les “blancs” de l'histoire. Depuis le temps que nous achetons des DVD d'occasion, c'est la première fois qu'un tel accident se produit.


– Le site de Causeur devient tout à fait infréquentable. Je veux dire : au sens propre. Car, depuis quelque temps, ce sont à peu près quatre articles sur cinq qui sont réservés aux abonnés, alors que ça ne devait même pas atteindre un sur deux il y a encore quelques semaines. S'ils s'imaginent que de telles mesures d'intimidation vont être suffisantes pour que je m'abonne, ils se le fourrent jusqu'au coude.



Jeudi 17


Dix heures. – Il est bien intéressant, ce chapitre de Montaigne intitulé Des cannibales. On y voit à l'œuvre ce mythe du “bon sauvage”, à l'innocence primordiale, non corrompu par les mœurs des “civilisés” que nous sommes, etc., bref : les âneries sur lesquelles un certain nombre de gens continuent de faire fond aujourd'hui. Je me souviens, sur un blog de vieux gauchistes qui n'existe plus, que l'une des commentatrices les plus sottes avaient soutenu mordicus qu'avant l'arrivée des blancs les Indiens d'Amérique ignoraient la vraie guerre sanglante, qu'ils ne faisaient, en quelque sorte, que “jouer à la guerre”, comme les enfants de naguère jouaient aux cowboys. Suzanne et moi avions éclaté d'un énorme cyber-rire conjoint. Il est tout de même un peu décevant de voir Montaigne couper dans ces bobards. Il est vrai que lui a l'excuse de la grande nouveauté et de ne parler qu'en s'appuyant sur des témoignages clairsemés, fragmentaires et assez vagues. Néanmoins…


– Reçu Yoga d'Emmanuel Carrère et le DVD de ce film qui vit les débuts – non remarqués ni remarquables – de George Clooney : Le Retour des tomates tueuses. Je m'en promets de grandes joies durant 1 h 38 mn. Si mes souvenirs ne me trompent pas, c'est du même niveau d'excellence que L'Attaque de la moussaka géante, que tout cinéphile se doit de mettre à la place d'honneur de sa filmothèque.



Vendredi 18


Neuf heures et demie. – Lu d'une traite – avec tout de même la pause de la nuit… – les quatre cents pages du Yoga d'Emmanuel Carrère, reçu hier matin. Le livre m'a empoigné, comme l'avaient fait avant lui la plupart de ses prédécesseurs du même auteur, alors même que son sujet officiel est aussi éloigné de moi, a priori, qu'il semble possible : j'ai toujours plus ou moins considéré, et sans doute grandement à tort, toutes ces pratiques, yoga, tai-chi, méditation comme ci, méditation comme ça, comme d'aimables fumisteries.  Mais l'écrivain compte bien davantage que le sujet de tel ou tel de ses ouvrages.


Il y a quelque chose de diabolique, dans les livres de cet écrivain-là, cette façon qu'il a de nous faire croire qu'il saute du coq à l'âne sans savoir où il va, alors qu'en réalité, tout est monté avec une précision parfaite, les thèmes les plus disparates en apparence se répondent impeccablement, s'unissent, se renforcent constamment. Le lecteur a l'impression d'être lancé au hasard dans des chemins qui ne le mèneront nulle part, des impasses vouées à l'ensablement, alors que, au tournant suivant, il se retrouve sur la voie dûment balisée qu'il pensait avoir perdu définitivement. Non, il y a mieux que cette image des chemins, qui a le tort d'être en deux dimension seulement : les livres d'Emmanuel Carrère font plutôt penser à ces inextricables (en apparence) et gigantesques entrecroisements autoroutiers que l'on voit aux États-Unis (ou dans les films américains, si l'on a jamais, soi-même, mis les pieds là-bas), aux abords des grandes cités, qui s'entrelacent sur deux, trois, quatre niveaux, qui semblent avoir été jeté là au hasard, comme des nœuds de serpents, mais dont le fouillis apparent est en réalité un tissu de correspondances grâce auquel toutes les destinations sont non seulement envisageables mais accessibles, et accessibles seulement par là, seulement à ceux qui acceptent d'affronter l'enchevêtrement, de s'y plonger de confiance.


Une heure. – Terminé l'Alexandre de Benoist-Méchin. Reste à aller voir ce qu'en dit Plutarque (ce qu'il dit d'Alexandre, pas de Benoist-Méchin ni de son livre…).



Samedi 19


Dix heures. – C'est tout de même curieux à observer, cette propension à dire n'importe quoi qui saisit même les cerveaux les plus doués, dès lors qu'il est question du climat et de ses dérèglements supposés. Dans son billet d'hier – et c'est moi qui souligne –, Guillaume Cingal évoque “le Groenland irréversiblement fondu”. Déjà, ce n'est certainement pas le Groenland qui fond : juste la glace qui le recouvre. Et surtout, irrémédiablement ? Qu'en sait M. Cingal ? Qu'est-ce que c'est que cette nostradamuserie ? Il n'a pas déjà vu ses glaces fondre puis se reformer de nombreuses fois au fil des millénaires, le Groenland ? Et c'est en m'abstenant d'utiliser la fameuse 5G (dont j'ignore totalement ce qu'elle peut bien être), que je vais empêcher le Groenland de fondre ? De toute façon qu'importe, puisque, fondu, il l'est irrémédiablement. Et que, de toute façon, toujours si l'on en croit  le même, la planète Terre est “déjà bousillée”. Eh oui, c'est la découverte du jour, en ce qui me concerne : nous vivons sur une planète détruite et je ne m'étais aperçu de rien ! Et je suis presque certains que les Groenlandais non plus ne se sont pas avisés qu'ils vivaient désormais dans un pays complètement fondu.


Il y a des moments où je me demande si ce n'est pas M. Cingal lui-même qui aurait un peu fondu. Ou, au moins, quelques plombs à l'intérieur.


– J'apprends un peu par hasard que les favoris pour le prix Goncourt de cette année sont, outre Emmanuel Carrère, deux créatures nommées Lola Lafon et Sarah Chiche. La première semble une sorte de gaucho-féministe à tête de folle, la seconde une féministo-psychanalyste à visage renfrogné. Et je me dis que je n'ai pas tellement envie de vivre dans un monde où les écrivains s'appelleraient Lola Lafon et Sarah Chiche.



Dimanche 20


Dix heures. – Après la “Vie” que lui consacre Plutarque, et pour ne pas quitter César trop sèchement, j'ai dérangé Suétone de son étagère. Histoire de pimenter tout cela d'un peu de ragots d'alcôve…



Lundi 21


Trois heures. – En ayant terminé avec César (Plutarque puis Suétone), et ayant commencé les pages que Plutarque consacre à Marc-Antoine, il ne m'a pas semblé incohérent de relire le Jules César de Shakespeare, puis Antoine et Cléopâtre. On peut toujours descendre les deux volumes de leur étagère…


– Par ailleurs, depuis hier, quand j'en ai assez de lire, je viens ici, dans la Case et je me branche sur l'une ou l'autre des vidéos de cet Hispano-Toulousain pseudonommé Papacito, qui m'amuse énormément. Son personnage de “racaille haut de gamme” (mais je doute que cette définition lui plaise beaucoup) est parfaitement au point, calibré au millimètre. il a un bagout étonnant, un grand sens de l'image saugrenue et des coq-à-l'âne réjouissants, étant capable, entre un éloge de Saddam Hussein et un coup de chapeau à Jean-Claude Van Damme d'évoquer Federico Garcia Lorca, Ruben Dario ou Sidoine Apollinaire, avant de se livrer à un panégyrique enflammé de… Jean Lassalle. J'arrive même, au bout d'un moment d'écoute, à m'habituer à son putain d'accent du Sud-Ouest, que j'ai pourtant bien du mal à supporter en temps ordinaire. Pour ceux de mes douze lecteurs qui voudraient se rendre compte, on peut commencer par là. Attention tout de même : comme disait Audiard par la bouche de Ventura, “c'est du brutal”.



Mardi 22


Dix heures. – Évidemment, mes petites statistiques personnelles n'ont aucune valeur scientifique (mais y a-t-il des statistiques qui ont vraiment une valeur scientifique ?). Néanmoins, sur la route, j'ai pu constater ceci, et encore ce matin, descendant à Saint-Aquilin : lorsque, par temps de brouillard très dense, une voiture roule tous feux éteints, quatre fois sur cinq son conducteur est une conductrice. Et quand une autre voiture se traîne à 90 sur l'autoroute ou à 60 sur une belle nationale, son conducteur est soit : 1) un très vieux blanc, 2) un nègre de n'importe quel âge. Du reste, une fois le brouillard dissipé, on s'aperçoit vite que les femmes conduisent plus raisonnablement, plus prudemment que leurs homologues mâles. En outre, un noir roulant à moins de cent km/h sur l'autoroute ne fait de tort à personne.


Midi. – (J'avais commencé à noter ici une petite anecdote concernant la promenade que vous venons de faire, Charlus et moi. Mais l'affaire a rapidement, et de soi-même, pris un petit tour bouffon qui m'a fait transporter les lignes déjà écrites sur le blog-mère. Ici, pour être précis.)


Trois heures. – Ça n'est pas une mauvaise idée, celle d'une lecture couplée Plutarque / Shakespeare. Elle permet de voir dans quelle mesure le second s'est appuyé sur le premier pour construire sa pièce, et où il s'en est écarté. Pour laisser vagabonder son imagination ou pour puiser à d'autres sources ? L'état plus qu'embryonnaire de ma culture ne me permet malheureusement pas de le dire. Mais enfin, j'ai décidé de tenter la même expérience avec le Coriolan de l'un et le Coriolan de l'autre. D'ailleurs, j'y vais de ce pas.


Six heures. – C'est une inscription parmi d'autres, au dos du flacon de liquide vaisselle qui trône sur l'évier de la cuisine ; parmi d'autres, mais écrite dans un caractère plus fort et plus gras, pour bien souligner son importance : “Emballage responsable”. Évidemment, dans un premier temps, on se dit que, dans une époque où plus personne n'est responsable de rien, et surtout pas de ses actes, il est réconfortant de voir les emballages assumer la difficile relève de la responsabilité. Mais, aussitôt après, viennent les questions. De quoi cet emballage s'est-il rendu responsable ? D'une simple incivilité, en mettant le feu à la cuisine ? Du meurtre de l'éponge grattounette ? D'un harcèlement sexuel sur l'écumoire sans défense ? Dans tous les cas, quelles sont les peines encourues ? Existe-t-il des remises pour bonne conduite, pour lavage suractivé ? Et d'abord, qui l'a prononcé cet arrêt de responsabilité ? Un juge unique ? Un aréopage ? Un jury populaire ? Un tribunal révolutionnaire lycéen ? Une foule avinée ? Un dromadaire génétiquement modifié ? On ne nous dit rien, bon sang de bois ! On nous allèche avec une formule riche de toutes les potentialités : “emballage responsable”, et après ça, nib ! peau de zob ! plus moyen de rien savoir ! C'est à vous donnez le goût de rincer son bol de Nesquik à l'eau claire, un truc pareil.



Mercredi 23


Dix heures et demie. – C'est tout de même curieux : il y a à peine quelques mois, quand je me suis replongé dans Shakespeare, il m'a rapidement rebuté, et plutôt radicalement, au point que j'en étais moi-même surpris ; je le reprends aujourd'hui : il m'enchante. Il est vrai que je ne lis pas les mêmes pièces qu'alors, mais tout de même : le contraste est violent. Est-ce que nous aurions, suivant les époques et les saisons, des “moments shakespeariens” et d'autres qui ne le seraient pas ? Why not, après tout ?


Cinq heures et demie. – Personnage peu attrayant que ce Caton dit l'Ancien. Plutarque, par exemple, ne cache pas ce qu'il pense de l'habitude qu'avait son personnage de revendre ses vieux esclaves lorsqu'ils n'étaient plus bons à grand-chose. Je suis tout à fait d'accord avec lui : si la belle époque de l'esclavage légal revenait un de ces jours prochains, on peut être sûr que je continuerais de nourrir mes esclaves cacochymes et valétudinaires jusqu'à leur dernier souffle.  Avec ça que ce Caton se répandait en rodomontades et vantardises en tous genres, dès lors qu'il pensait avoir accompli un exploit quelconque : c'était un peu Tartarin sur l'Aventin. Oh ! et puis, cette morale de fer, ce côté donneur de leçons perpétuel… Je suppose que, de nos jours, dans notre jargon médico-diafoiro-pompier, on le rangerait dans la catégorie des “psychorigides”.  Dans un langage plus familier, on évoquerait plutôt la possibilité d'un manche à balai dans son vieux cul flapi. Bref, Caton, je l'emmerde !



Jeudi 24


Neuf heures. – Au début du deuxième acte de Coriolan, Shakespeare évoque “ceux qui, à force de souplesse et de courtoisie envers le peuple, ont gagné leurs insignes sans avoir rien fait d'ailleurs pour s'assurer son estime et sa faveur” : en notre temps comme au sien, voilà un portemanteau où l'on pourrait accrocher d'assez nombreuses défroques.



Vendredi 25


Trois heures. – Je viens encore de tomber, dans un blog de décérébré, sur cette vieille tarte à la crème surie, selon laquelle il ne saurait y avoir en France, et plus généralement en Europe, le moindre problème avec l'islam puisque l'immense majorité des musulmans installés dans nos contrées ne demanderaient qu'à vire paisiblement, en parfaite intelligence avec nous. D'abord, je trouve qu'ils ne le demandent pas bien fort, mais enfin admettons qu'en effet ils le demandent, ou au moins y aspirent sincèrement.


Dans la phrase précédente, c'est le “puisque” qui pose un problème, me semble-t-il. Car enfin, imaginons qu'un institut quelconque ait, vers avril ou mai 1914, réalisé un sondage conjoint en France et en Allemagne dans le but de savoir si leurs deux populations seraient favorables à une guerre les opposant frontalement. Je suis prêt à parier tout ce qu'on voudra qu'une immense majorité, aussi bien de Cisrhénans que de Transrhénans, en auraient énergiquement repoussé l'éventualité. Et ils l'auraient fait sincèrement. De même si, vers la fin du printemps de 1936, on avait demandé aux Espagnols s'ils étaient favorables ou non à une bonne petite guerre civile. Ou bien, à l'été de 1939, si on s'était enquis auprès des Allemands de savoir quel pourcentage d'entre eux avaient envie d'envahir la Pologne. Quant aux Français de 1790, je ne suis pas sûr qu'ils aient été majoritairement favorables à un massacre systématique des Vendéens. Etc.


Cela n'empêchera pas que, demain, tout à l'heure, un autre imbécile nous resservira l'inaltérable pacifisme des “musulmans de France” pour nous inciter à partager sa béate léthargie. Comme si l'avis des populations comptait pour quelque chose lorsqu'il s'agit de pouvoir, de conquête, de violence. Comme si même les populations étaient capables d'avoir ce qui s'appelle un avis, quand elles n'expriment que des réactions ponctuelles et fugitives, le plus souvent celles que leur soufflent avec plus ou moins d'insistance ceux qui, quand ils le jugeront bon, déclencheront les hostilités et enverront tous leurs braves et disciplinés pacifistes au casse-pipe. Si besoin est, par l'intimidation et la terreur.


De toute façon, c'est sans la moindre importance, les esprits étant entièrement et exclusivement occupés du petit Chinois, et tout frétillants à la perspective d'un nouveau train d'interdictions, de nouvelles mesures de restriction, autoritaires certes mais si rassurantes, et peut-être même d'un second confinement, dont on se demande avec gourmandise s'il sera du genre dur ou du genre mou, certains plaidant pour un enfermement mou-dur, cependant que d'autres trouveraient préférables d'imposer directement un claquemurage dur-mou. Sans parler de ceux qui, sans doute saisis par une irrépressible pulsion carcéro-citoyenne, vont au-devant des futures mesures d'enfermement et donnent leurs conseils avisés à ceux qui détiennent le trousseau de clés des cellules : il faut fermer tel commerce, laisser ouvert celui-ci, entrouvrir celui-là les jours pairs, fermer les cinémas les soirs de nuits sans lune, etc. Nicolas est en pointe dans ce grand élan covido-responsable : ça me fait rire, mais un peu jaune tout de même.


Mes frères humains commencent à me désespérer quelque peu : j'ai beau avoir l'esprit de famille chevillé au corps, il ne faudrait pas qu'ils en abusent.



Samedi 26


Midi. – Assez longue promenade avec Charlus, en rase campagne bien qu'il souffle un vent à décorner un électeur de gauche. Je me suis trouvé plutôt courageux, à la limite de l'admirable.


Et en plus, cet après-midi, je vais tondre le jardin ; sauf si une pluie soudaine et fort bienvenue m'en empêche au dernier moment.


– Je découvre à l'instant, sur le site de Contrepoints, pour parler  des écologistes déments qui se sont emparés de plusieurs mairies importantes dernièrement, je découvre l'expression “dictature du planétariat”, que je trouve fort judicieusement bricolée.



Dimanche 27


Onze heures. – Une matinée comme on les aime – c'est-à-dire : moi –, des nuages plombés filant à toute allure, un petit froid mouillé, le vent soufflant du nord comme sur Elseneur par les nuits spectrales ; et je relis Troïlus et Cressida, en me disant que Shakespeare a dû écrire cette pièce uniquement dans le but de faire parler René Girard.


– Je reviens sur le billet publié avant-hier par Nicolas, dont la lecture m'avait fait soupirer et dont la relecture m'accable franchement. Il y détaille les mesures qu'il préconise pour se protéger, se mettre à l'abri du petit Chinois. On y lit entre autres ceci :


« Dans les villes de plus de 15000 habitants les transports en voiture seront conditionnés à une autorisation (je vais y revenir) qui sera aussi utilisée sur tout le territoire pour l’usage des transports en commun « du quotidien ». Cette autorisation pourra être délivrée par un employeur ou un de ses représentants qui devra préciser les horaires et certifier que l’activité du salarié ne peut pas être menée sans transports en commun ou est indispensable à la vie du pays. Cette autorisation pourra également être émise par des municipalités, des policiers, des pharmaciens pour résoudre les différents cas où le déplacement est évidemment tolérable (un type peut faire 300 km en voiture pour aller voir ses parents sans que ça gène qui que ce soit). Les municipalités mettront à disposition du personnel pour aider les gens à rédiger les demandes d’autorisation. »


Donc,  pour Nicolas, la circulation d'un virus, non pas inoffensif, certes, mais finalement assez peu dangereux pour peu qu'on ait moins de 80 ans, cette circulation devrait inciter les pouvoirs publics à transformer illico la France en une sorte d'URSS ascendant Staline, dans laquelle toute circulation serait soumise au bon vouloir de ces mêmes pouvoirs publics. Et les seuls déplacements que l'on autorisera seront évidemment liés au travail et à rien d'autre ; de même que, dans les prisons, on ouvre chaque jours les cellules des taulards qui sont autorisés à se rendre aux ateliers pour y confectionner des chaussons de lisière.


Ah, si, malgré tout, Nicolas envisage d'autoriser aussi les déplacements des gens qui doivent faire 300 km pour aller voir leurs mères : on se demande bien pourquoi… De même, on s'interroge sans fin sur les motifs qui le poussent à préconiser la fermeture des salons de coiffure (“Mais pourquoi les coiffeurs ?”, comme disait une vieille blague de ma jeunesse) mais pas celle des débits de boisson.


Tout cela serait évidemment hautement comique (je crois du reste, pour être franc, que le côté “gaguesque” de son programme n'a pas totalement échappé à Nicolas) si ce n'était pas, aussi, révélateur d'un état d'esprit dont j'espère encore qu'il n'est pas général, mais sans trop y croire moi-même. Nous sommes comme des volailles vivant en plein air dans un champ et qui, soudain terrorisées par le vent, la pluie, la nuit, etc., réclameraient avec force caquètements l'instauration sans délai de leur élevage en batterie dans des hangars soigneusement clos.


Trois heures. – Et le même Nicolas de remettre ça aujourd'hui, avec un billet aussi copieux que le précédent et disant exactement la même chose ! Ça tourne à la monomanie auto-persuasive, là. Et de citer, pour l'approuver, une Africaine hirsute, apparemment ex-ministre, qui a parlé, à propos des crétins que nous sommes, de notre “acculturation scientifique”. En clair : si les poules protestent contre l'élevage en batterie, c'est parce qu'elles sont trop connes pour comprendre que c'est dans leur intérêt, et uniquement dans leur intérêt, qu'on les parque dans des hangars à dix par mètre carré. L'ex-ministre en question se prénomme Sibeth, ce qui me paraît être d'une franchise un peu exagérée : on ne lui en demandait pas tant.


Bon, je vais arrêter de lire toutes ces âneries déprimantes, ou au moins d'en parler. Et retourner à Montaigne et Shakespeare, deux grands acculturés scientifiques s'il en fut.



Lundi 28


Dix heures et demie. – Terminé ce matin le premier livre des Essais. Comme je le supposais en commençant, la langue de Montaigne – plus ou moins adaptée en français moderne, tout de même –, m'est de plus en plus claire, dans sa construction même. D'ailleurs, j'y pense d'un coup, il serait intéressant de retenter ma chance avec le texte “non retouché”, que je possède dans l'édition de la Pléiade, pour voir si je parviens à surnager ou si je coule à pic. Je vais le faire. Ce sera toujours plus à ma portée que de lire Shakespeare dans le texte…


– Semaine un peu agitée qui commence – enfin : agitée par rapport au parfait immobilisme des autres. Mercredi, Catherine a rendez-vous à la clinique “de la main” sise à Aubergenville, où je la conduirai. Et, le lendemain, journée Desgranges pour moi. Nous ne sommes pas vus, Michel et moi, depuis huit semaines, ce qui veut dire que je n'ai pas bu une goutte d'alcool depuis ce même temps, puisque mes retours de chez lui sont désormais les seules occasion où je m'octroie un verre ou deux. Résultat des courses : durant ces six derniers mois, je vais avoir bu en tout et pour tout soixante-dix centilitres de Ricard, autant dire rien.



Mardi 29


Deux heures. – Dès potron-minet – je crois que je ne parviendrai jamais à me lasser de cette expression, de son incongruité primesautière –, dès potron-minet, donc, j'ai fait un aller-retour à la déchetterie, notre sous-sol ressemblant de plus en plus à un camp de Romanos. Il a plu exactement un quart d'heure aujourd'hui, et tout naturellement ce fut exactement dans le temps que je chargeais la voiture ici et la déchargeais là-bas. Sur place, malgré les terribles menaces qui, n'en doutons pas, nous cernaient de toutes parts, personne n'avait cru bon de s'affubler d'un préservatif buccal, ni les employés, ni leurs visiteurs.


– Ensuite, j'ai lu Le Conte d'hiver. Je ne sors plus de Shakespeare, et n'ai d'ailleurs nulle envie d'en sortir. Me voilà tout embardé du Barde !


– Avec tout cela, voilà maintenant deux semaines entières que le valeureux Gauche de Combat n'a pas dénoncé le moindre petit nazillon à la juste et populaire vindicte : je suis inquiet, très inquiet… Le petit Chinois aurait-il terrassé le preux chevalier ? A-t-il été marabouté par l'un des nombreux maléfices que produit sans cesse la fachosphère ? Va-t-il falloir lancer un avis de recherche ? Organiser un Gauche-de-Combat-thon ? En tout cas, il urge de faire quelque chose : une attaque massive et conjointe de la pandémie et de la Gestapo, la France ne s'en relèverait pas.



Mercredi 30


Neuf heures et demie. – Matinée probablement assez pénible, du fait de notre aller-retour à la clinique d'Aubergenville où Catherine a rendez-vous à midi. Le “probablement” tient au fait que nous ne connaissons pas le praticien qu'elle doit consulter, et que donc nous ne savons pas s'il fait partie des médecins-toujours-à-l'heure ou des médecins-toujours-en-retard. On le saura très vite. Pour patienter dans la voiture – car je ne tiens pas à passer une heure ou plus dans une salle d'attente remplie de crétins bruyants et arborant tous une muselière en tissu –, j'emporte Shakespeare (Macbeth) et l'iPod. Ainsi que le chien, à qui j'offrirai une petite promenade sur le parking : ça lui fera de nouvelles odeurs à découvrir…


Deux heures. – Comme quoi le pire n'est pas toujours certain : le Dr Barbato – que Dieu l'ait en Sa Sainte Garde, que tous les anges du paradis chantent les louanges de son nom glorieux –, de la clinique Montgardé d'Aubergenville, faisait partie de la bienheureuse catégorie des médecins-toujours-à-l'heure. J'ai lâché Catherine à midi moins quelques minutes, dans une salle d'attente emplie par une quinzaine de bipèdes à muselière, ce qui semblait augurer fort mal de la suite ; et, une demi-heure plus tard, je la voyais me rejoindre sur le parking délicieusement ombragé, presque champêtre, où Charlus et moi nous étions ébattus, surtout lui, avant que je n'écoute le début du quatrième acte de Don Carlos, notamment le duo entre Philippe II et le grand inquisiteur, magnifiquement interprétés respectivement par Nicolas Ghiaurov et Martti Talvela, sous la direction de Giulini.


– Demain, journée Desgranges.



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