mardi 30 juillet 2013

Juin 2013












 DERRIÈRE LES GRILLES










Samedi 1er juin

Trois heures moins le quart. – Un mail de Michel Desgranges est arrivé ce matin jusqu'à moi. Je le retranscris ici (ainsi que la réponse que je viens de lui faire) car, fat comme je peux l'être, je suis bien certain qu'il me sera fort agréable de le relire d'ici quelque temps :


Cher Didier,

Fini 2012 ( et of course 2011 ).

Ainsi, pendant ces heures, j'ai vécu avec Didier G. , collé à son dos, le regardant écrire et ne pas écrire, lire et ne pas lire, tondre et ne pas tondre, aimer et mépriser, louer et déchirer, compter ses sous, vivre et encore plus exister, je l'ai regardé non en voyeur, mais en complice curieux, séduit, enthousiaste, partageant la familiarité de ses proches , inconnus d'hier voisins aujourd'hui
si bien que lorsqu'arrivèrent pour déjeuner nos amis j'eus un instant la sensation d'accueillir des étrangers, tout étonné que ne se présentassent pas à ma porte Yanka, l'amiral W ou Camus
car vous lire m'immerge dans votre réalité, la réalité d'un autre homme qui se substitue à la mienne, et c'est là me semble-t-il l'effet d'un art, l'art de l'écrivain ( tout court ).

Amitiès,

Michel

PS. Diaristes que vous ne citez pas ( du moins en ces années ) : Léon Bloy, Jacques Brenner ( et Stendhal, et Renard).

* un index eût été le très bienvenu.

*J'ai voulu acquérir vos autres livres chez Blurb, qui m'envoya impoliment promener au milieu de ma commande -- je réessayerai demain ou lundi.


Mon cher Michel,

si vous avez réellement vécu avec Didier G. durant ce temps, je compatis sincèrement, étant contraint à la même peine depuis 57 ans.  Sinon, m'offrirai-je la ridicule affectation de dissimuler le plaisir que m'ont fait ces quelques lignes de vous ? Non, évidemment pas. Elles m'en ont même fait un grand. Mais alors, je me retrouve emberlificoté dans une contradiction dont je vois mal comment sortir, entre ce plaisir (fortement teinté d'orgueil, ou de fierté, je le crains) que me procure votre “adoubement” et l'assurance que je proclame, mainte fois réitérée, de n'être pas écrivain, jamais, en aucune façon. Est-il possible que je me sois enfumé moi-même ? que j'aie créé cette fiction du renoncement pour des motifs peu avouables, comme par exemple le désir de me cuirasser par avance contre les attaques de ceux qui, me lisant, jugeraient – et jugent effectivement – que je suis un mauvais écrivain ? Ou que, de l'écrivain, je n'ai finalement que la prétention ?  Je sens que je n'ai pas fini de me casser la tête avec ça, merci bien ! Je crois que je vais aller tondre le jardin, tiens : se casser les reins est une bonne manière d'oublier sa tête.

Sinon, judicieuse idée, l'index ! S'il y a un volume 2013, je tâcherai de trouver le courage de le faire, même si je ne sais pas trop comment on procède, s'il y a des méthodes éprouvées, etc.

Quant aux diaristes que vous évoquez, je dois vous avouer que j'ai beaucoup de mal à lire Bloy (contrairement à mon vieil ami, le blogueur Robert Marchenoir…), bien qu'ayant tenté ma chance auprès de lui à plusieurs reprises : l'imprécation à jet continu me fatigue assez vite. Pour Renard et Stendhal, je les connais et les aime ; si je n'en parle pas c'est sans doute parce qu'il s'agit de lectures déjà anciennes sur lesquelles je ne suis pas revenu depuis la naissance de mon propre journal. Brenner, je me souviens avoir été à deux doigts de l'acheter, et du diable si je sais pourquoi je ne l'ai pas fait.

Sachez enfin que j'ai dûment noté les titres et auteurs des livres dont vous me parliez dans votre précédent mail et que, à l'exception de Kuhn, je n'ai évidemment jamais lus.

Au chapitre des corvées rémunératrices, je viens d'en finir avec le sieur Hallyday, si bien que, si votre invitation tient toujours, je serais ravi de venir déjeuner chez vous dans le courant de ce mois qui commence.

Amitiés,

Didier

P.S. : je ne suis nullement étonné de l'impolitesse de Blurb à votre endroit : avec moi, il frise souvent la muflerie…


– Je m'ébahis moi-même : ce matin, à huit heures et demie, alors que Catherine partait pour le presbytère, je suis venu directement ici, quasiment au saut du lit, pour attaquer le dernier volet de la série consacrée à Johnny Hallyday ; à onze heures et demie, les 12 500 signes étaient écrits, relus et expédiés. Si bien que, cet après-midi, il ne me reste qu'à tondre le jardin et à attendre tout doucettement l'heure de l'apéritif (Catherine “a messe” ce soir, d'où ma libation durant son absence).

Ah, non, tout de même : après le déjeuner, j'ai lu toute la documentation envoyée par Valérie J., de Zodiaque, avant de l'appeler pour que nous définissions le plan de l'article qu'elle m'a demandé de faire. Je n'en avais aucune idée a priori. Mais, constatant qu'elle ne semblait pas en avoir plus que moi, je me suis mis à parler, un peu pour ne rien dire au commencement, et puis, rapidement, le plan s'est dessiné tout seul et a été validé avec empressement. Au départ, téméraire, je m'étais dit que j'allais écrire ces sept mille signes dès cet après-midi, entre les douze mille de ce matin et la tondeuse de fin de journée. Mais je dois dire que mon ardeur n'a pas tardé à donner de la gîte, et j'ai finalement remis les écritures à demain.

– Petite bonne surprise au courrier, ce matin : les piges faites en 2012 pour Enquêtes et Zodiaque, qui appartiennent à la même maison, me donnent droit à une “participation”, disponible tout de suite, de 472 €. C'est peu, évidemment, mais les sommes auxquelles on ne songeait nullement paraissent toujours plus précieuses qu'elles ne le sont si on ne considère que leur froide réalité monétaire.

– Après avoir démissionné sur un coup de sang de la présidence de son parti, Renaud Camus a été réélu président de son parti 48 heures plus tard. Je ne suis pas sûr que cette palinodie augmente ses chances de se faire prendre au sérieux dans le domaine politique.

Six heures et quart. – Pelouse tondue, douche prise, chiens nourris ! Il reste maintenant à éviter le piège bien connu, qui consisterait à commencer l'apéritif trop tôt, Catherine ne devant revenir que peu avant huit heures de la messe qui a lieu, si je me souviens bien, au Cormier. C'est d'autant plus important ce soir, que nous comptons fermement regarder, à onze heures et demie, la finale de The biggest loser, sur la chaîne Téva. Et qu'il ne s'agirait pas de piquer du nez avant, bien qu'il y ait toujours la séance de rattrapage de vendredi prochain. De toute façon, il faut que je sois à peu près en forme demain matin pour écrire l'article de Zodiaque.


Dimanche 2 juin

Sept heures et demie. –  L'article dont je parlais hier soir a été écrit cet après-midi plutôt que ce matin, mais enfin il l'a bel et bien été. Je me demande si ce n'est pas la première fois depuis au moins dix ans que je termine une semaine de vacances en ayant fait tout le travail que j'avais projeté avant qu'elles ne commencent ; y compris celui que je viens de mentionner, qui n'était pas prévu au départ.

– La conséquence, évidemment, est que je n'ai pas lu beaucoup ; en tout cas moins que durant une semaine de relâche ordinaire : les deux courts textes de Veilletet, le début de L'Europe barbare, et c'est à peu près tout. Ah, non : en tout début de congé, la Chronique des Belles Lettres de Desgranges. Bon, finalement, ce n'est pas si mal ; d'autant qu'il s'agissait de lectures de qualité.


Lundi 3 juin

Sept heures et demie. – Hier, en allant jeter un coup d'œil au “mur” Facebook d'Isabelle, ma sœur, Catherine a eu l'intense surprise (et moi juste après elle) d'apprendre que Philippe, mon frère, allait cet été quitter Bristol, après 20 ans d'exil anglais, pour aller travailler et vivre à Dubaï. Même pour un salaire confortable, voire considérable, voilà bien une chose que je ne lui envie nullement par exemple ! Sur le moment, Catherine était légèrement – très légèrement… – froissée d'apprendre une nouvelle aussi importante par le “mur” d'Isabelle. Mais, moins d'une demi-heure plus tard, Dominique nous téléphonait pour nous raconter toute l'affaire ; laquelle est d'ailleurs assez simple : Philippe a été approché par un chasseur de têtes, comme il paraît que l'on dit, l'entreprise qui cherchait à recruter était assez pressée et, en trois entretiens, l'affaire était pliée. Depuis, c'est l'affolement qui règne plus ou moins chez les Goux cadets car tout cela doit être accompli avant le premier septembre. Aujourd'hui, avec son accord, j'ai transmis l'adresse mail de l'amiral Woland à Dominique, afin qu'elle puisse lui poser les questions qui ne doivent pas manquer de se bousculer dans son esprit en surchauffe. Dubaï n'est pas celui de ces pays grotesques que Woland connaît le mieux, mais enfin, il peut sans doute leur être utile tout de même.

– En un sens, heureusement que cette nouvelle est “tombée” hier soir après le bouclage de ce journal car, sinon, je n'aurais strictement rien eu à y écrire aujourd'hui, tant cette journée de reprise à FD a été parfaitement lisse. Même mes deux tentatives d'appel téléphonique à Michel Desgranges se sont révélées infructueuses. Je retenterai ma chance demain.


Mardi 4 juin

Huit heures moins le quart. – Parlé assez longtemps avec Michel Desgranges, à midi, au téléphone. Nous sommes attendus dimanche chez eux, pour le déjeuner. il vit depuis déjà pas mal d'années à quelques dizaines de kilomètres seulement de l'endroit où nous habitions nous-mêmes, entre 1998 et 2000.  De plus, il vient d'ouvrir un blog. Ce qui m'agace, c'est que je ne parviens pas à l'intégrer de manière satisfaisante à ma blogroll, comme c'était le cas pour Suzanne à une époque : en face de son nom s'affiche un petit carré affublé dans un coin d'un x rouge ; le résultat est qu'il se trouve relégué en queue de liste et qu'il refuse de s'actualiser en cas de nouvelle parution. Je vais demander à Nicolas de tâcher de me sortir de cette ornière, mais je crois bien l'avoir déjà fait pour Suzanne et qu'il s'était avoué incompétent pour résoudre cet irritant petit problème. D'autre part, je ne me rappelle nullement comment l'affaire s'était résolue, puisque, résolue, elle l'est bel et bien. Je ressaierai d'ici quelques jours, à tout hasard.

– Si Philippe n'a aucune chance (ou risque…) de nous voir débarquer un jour à Dubaï, en revanche, les Woland qui viennent d'annoncer qu'ils vont bientôt partir s'installer à Rome, eux peuvent s'attendre à nous voir dès l'année prochaine. Enfin quelqu'un de ma connaissance qui choisit d'aller s'installer dans un vrai pays ! Et où l'on peut se rendre en voiture, qui plus est, ce que j'ai la ferme intention de faire.


Mercredi 5 juin

Huit heures moins le quart. –  Histoire de faire croire que mon blog n'est pas encore tout à fait mort, et aussi par profond désœuvrement, je me suis fendu, en milieu de matinée, d'un petit billet à propos de ces histoires de “genre”, dont les idéologues rancis qui nous gouvernent provisoirement semblent penser qu'elles doivent de toute urgence être fourrées à l'intérieur de nos chère têtes blondes – billet dont l'outrance n'avait d'autre but que de faire sourire (mais tout en essayant de dire une ou deux petites choses tout de même), comme on pourra en juger, un peu à la manière de l'amiral Woland lorsqu'il se propose de catapulter les gens qui n'ont pas l'heur de lui plaire. Eh bien, nous en sommes à plus de cinquante commentaires – pas tous inintéressants, loin de là –, Nicolas a fait lui-même un “billet rebond” et Skandal lui a emboîté le pas. Chez Nicolas, en revanche, certains commentaires prennent de si ahurissantes proportions que, lorsque j'y retourne pour lire les derniers arrivés, j'ai un peu l'impression d'être Nicholson dans Vol au-dessus d'un nid de coucou.

– À part ça il fait beau et je puis me considérer en week-end, n'ayant pour toute occupation qu'un livre de 300 pages à parcourir rapidement pour y débusquer un sujet ; sujet qui sera, s'il existe, trouvé vers quatre et demie de l'après-midi ou cinq heures, c'est-à-dire suffisamment tôt pour que mes bien aimés chefs aient le temps d'en prendre connaissance et de le valider dans un grand élan d'enthousiasme, mais assez tard pour qu'il ne soit pas question de l'écrire de suite : mon abnégation professionnelle a tout de même ses limites.


Jeudi 6 juin

Sept heures et quart. – Le livre dont je parlais hier soir, que j'ai passé une couple d'heures à parcourir, est non seulement une daube, mais en sus une escroquerie pure et simple. Plutôt que de répéter ce que j'ai déjà dit dans le mail adressé à mes puissances tutélaires, je le recopie ici :


Mes bien chers chefs,

le livre que vous m'avez confié (merci du cadeau…), Stars et Truands, justifie pleinement son titre, dans la mesure où il y est effectivement question de stars et de truands. Le problème est que, lorsqu'on parle des unes, les autres sont absents, et vice versa. En clair, ce bouquin est une pure arnaque, et même pas bien faite.

L'arnaque consiste à établir des ponts aussi ténus qu'artificiels entre des histoires de malfrats oubliés de tous et des histoires de stars dont tout a été dit au moins cent fois, y compris dans France Dimanche (affaire Markovic, démêlés judiciaires de Nacéri, boîtes de nuit du beau-père de Johnny, principalement). Pour vous montrer le côté artificiel, un exemple. On rencontre presque à chaque page, au beau milieu d'un chapitre truand ou d'un autre, des rapprochements de ce type : « Vers 1962, Jojo-la-Balafre et Amédée-les-Balloches se mettent à fréquenter assidument le Valenciennes-sur-mer. Dans cette nouvelle boîte parisienne à la mode, ils croisent régulièrement Tino Rossi et Charles Aznavour. » Oui, et ? Et rien. L'auteur n'a rigoureusement rien à nous dire, il ne sait pas si Jojo et Amédée ont une seule fois adressé la parole à Tino et à Charles, le rapprochement insinuatif lui suffit pour justifier son sujet.

Dans les parties consacrées à telle ou telle star (et qui parlent de tout à fait autre chose ; par exemple des histoires de Johnny avec ses maisons de disques), cela prend plutôt la forme suivante : « Rappelons par ailleurs que la mère de la secrétaire de Sacha Delon (ou d'Alain Distel) se trouvait être l'amie d'enfance de Claire, la petite amie de Riton-les-Bacchantes. » Rien de plus ? Non, rien de plus.

La technique favorite de l'auteur, c'est le “natonpadi”, qui revient des dizaines de fois au fil des pages. Ça se présente comme suit : « N'a-t-on pas dit que Michel Simon s'était associé à l'époque avec Philibert-les-gros-Roustons pour ouvrir des bordels ? » Vous espérez une confirmation ou un démenti ou au moins une explication ? Vous n'aurez rien : l'auteur est visiblement tout à fait ignorant sur le sujet.

Ajoutons à cela que, durant les trois premiers quarts du livre, on nous entretient longuement de petits truands dont personne n'a gardé le souvenir et que, quand par hasard l'un d'eux a un véritable lien avec une “vedette”, cette vedette elle-même est totalement inconnue de nos services : du genre chanteur ayant enregistré un unique 45 t en 1959 et qui, un jour de 1961, s'est fait taupé à Orly avec un petit sac de cocaïne dans sa guitare.

Et lorsque, enfin, on aborde les affaires un peu sérieuses (Delon-Markovic…), c'est pour lire une compilation de ce qu'on sait déjà, mais embrouillée comme à plaisir et parsemée, là encore, d'insinuations non fondées et de rapprochements hasardeux.

En deux mots, vous l'avez déjà compris depuis un moment, puits de science, luminaires célestes : ce torchon est rigoureusement inutilisable.

Désolé.


Didier G., lecteur truandé

Non seulement ce livre (si j'ose le mot) ne m'a pas permis d'y dénicher un sujet écrivable, mais sa lecture, même si très en diagonale, m'a été pénible : j'ai horreur des histoires de truands, et encore bien plus de la fascination assez répugnante qu'ils exercent sur les demi-sels de l'intelligentsia, journalistes de gauche, animateurs de télévision branchés, écrivaillons “à la redresse” et autres fâcheux de semblable acabit. Les malfrats sont, sauf exceptions rarissimes, des lâches, des abrutis au QI d'huître, des ordures, des parasites de la plus basse espèce. M'a vacciné à tout jamais contre cette fascination la lecture de Primo Levi et, plus encore, celle de Varlam Chalamov : la description du comportement des “droits communs” dans les camps nazis et communistes m'a fait prendre ces rebuts d'humanité en une aversion qui ne finira qu'avec moi – en tout cas je l'espère vivement.

Ce qui me navre et me consterne, c'est cette impression que j'ai d'une complaisance de plus en plus étendue et ostensible à l'égard des voyous de toutes espèces.


Vendredi 7 juin

Six heures et quart. – Logiquement, si j'étais un diariste consciencieux, je me devrais de noter ici, au moins en résumé, tout ce qui se dit comme obscénités flétrissantes pour leurs auteurs, à propos de ce jeune homme de 18 ans (ce “gamin”, ainsi que disent les les blogueurs de gauche afin d'en remettre une louche dans le lacrymal), Clément je ne sais plus quoi, qui, après un pugilat en règle entre deux bandes de skinheads rivales (lui, “bon” skinhead de gauche, antifa ; le meurtrier, “mauvais” skinhead d'extrême droite) est bêtement mort, sans que l'on sache encore exactement selon quelles modalités malheureuses. J'aurais dû exprimer le mélange détonnant d'écœurement et de jubilation que j'ai ressenti à voir tous mes amis progressistes se vautrer dans l'amalgame hâtif et la généralisation  précipitée, c'est-à-dire dans tout ce qu'ils interdisent formellement à tout ce qui n'est pas eux, du haut de leur magistère moral autoproclamé. Mais je n'en ai ni le courage ni l'envie. Et puis, je ne veux pas courir le ridicule de m'énerver à nouveau et tout seul.

Tout de même, j'aimerais savoir si personne, parmi les pleureuses de gauche, si personne ne se rend compte à quel point tout cela est surjoué, aussi artificiel et faux qu'une sitcom de TF1, et en particulier le chagrin, la peine, la douleur, etc., qu'ils disent ressentir face à la mort fortuite d'un type qu'ils ne connaissaient absolument pas et qui semblait être un crétin de la plus belle eau (ce qui n'est nullement une raison de mourir, j'en conviens volontiers). J'ai beau faire, leur accorder tout le crédit dont je suis capable, je ne parviens pas à croire réels, profondément ressentis, ces sentiments étalés ostensiblement ; brandis, même.

Pour ce qui est des assurances de ne jamais oublier Clément Machin, j'y crois déjà davantage : après tout, Malik Oussékine leur a bien fait un quart de siècle, il n'y a pas de raison que celui-ci soit d'un moindre profit. Mais aussi, à l'âge d'internet et des indignations bi-hebdomadaires, les colombes poignardées ont tendance à se périmer de plus en plus vite.

– En dehors de ces navrantes pantalonnades, de ces récupérations de cadavre, de ces danses du ventre autour d'une fosse, je suis très content de noter que le temps est suffisamment beau et chaud ce soir pour que je puisse prendre sur la terrasse mon premier apéritif de l'année. (Phrase pitoyablement branlée : je ne m'apprête évidemment pas à prendre mon premier apéritif de l'année, mais à prendre, cette année, mon premier apéritif en terrasse…)


Samedi 8 juin

Sept heures et demie. – Journée à petite vitesse : un article du dernier numéro du Débat (pas deux : un…), un chapitre du roman de Desgranges (pas deux : un…) et quelques grilles de sudoku, voilà tout ce que j'ai fichu de ma carcasse aujourd'hui. J'ai aussi eu la faiblesse d'aller traîner sur les blogs et de laisser trop de commentaires inutiles sous des billets qui ne l'étaient pas moins. Demain, nous serons bas-normands puisque, profitant de ce que nous sommes attendus chez les Desgranges pour le déjeuner, nous comptons, partant plus tôt d'ici, retourner voir à quoi ressemble après 13 ans notre ancienne maison de Sainte-Scolasse et faire une petite halte à Mortagne, Catherine s'étant avisée qu'elle n'avait jamais vu l'intérieur de son église.

– L'affaire de l'antifa mort hier a commencé à se dégonfler sérieusement dès aujourd'hui : d'après au moins deux témoins, si j'ai bien compris ce que j'ai pu lire, ce serait le groupe de la victime qui aurait verbalement agressé les crânes rasés d'extrême droite, lesquels auraient préféré s'esquiver plutôt que de risquer l'affrontement. Mais, rattrapés dans la rue par le Clément, et toujours copieusement insultés, il auraient fini par lui tomber dessus – beaucoup trop violemment si l'on en juge par le résultat. D'autre part, la victime aurait été poussé à l'affrontement physique par l'un de ses camarades, toujours si j'ai bien compris. Bref, on est de plus en plus loin de l'angélique militant antifasciste tombant dans un traquenard néo-nazi. Ce qui n'a pas empêché les blogueurs de gauche, à l'exception notable du pseudonommé Gabale, de continuer leurs délires d'hier et même de s'y enferrer. Nicolas, par exemple, que j'ai connu plus pondéré, est parti dans un vibrant éloge de l'extrême gauche, ce qui venant de lui ne manque pas de sel dans la mesure où ces types lui chient dessus à longueur d'année.

Moi, pendant ce temps, j'ai publié un petit billet sur les insectes et mes rapports avec eux, sujet qui m'a laissé bien tranquille de commentaires.


Dimanche 9 juin

Huit heures. – Une journée qui aurait été parfaite si le temps avait daigné se montrer aussi ensoleillé que ces derniers jours : la vaste propriété des Desgranges (j'ai déjà oublié s'il s'agit de vingt ou de trente hectares, mais enfin c'est de cet ordre) aurait mérité que ce fût le cas.

Ma dernière rencontre avec Michel (et avec sa femme, Agnès, du reste) remonte à environ 18 ans, encore n'en était-ce pas tout à fait une, puisque c'était à l'occasion d'un déjeuner chez Josso, rue Blomet, et que, donc, nous étions suffisamment nombreux pour ne pas parler vraiment. (Je crois bien que, depuis que je parle de lui dans ce journal, j'appelle Yves tantôt Josso, qui est son patronyme, tantôt Yves J.  pour ménager son anonymat : ça devient ridicule.) En réalité, je n'ai connu et fréquenté quotidiennement Desgranges qu'entre octobre 1982 et l'été 1984 ; ce qui, au regard du temps écoulé depuis, ne représente pas grand-chose. À la première de ces deux dates, il m'avait fait entrer au rewriting de FD, dont il était alors le chef, moi qui avais refusé d'être “vendu” avec Trente millions d'amis, le journal qui m'employait au sein du groupe Hachette, comme on vendait les esclaves avec la ferme (phrase grammaticalement bancale, mais qui me convient ainsi). En 1984, j'ai quitté FD pour participer à la création d'un hebdomadaire féminin si éphémère qu'il est franchement inutile d'en dire plus à son sujet, mais toujours au sein d'Hachette (devenu entretemps Hachette-Filipacchi) ; et quand, hebdo coulé, je suis revenu à FD, en 1987, Desgranges en était parti. Il y eut ensuite (incertitude quant à l'année exacte) une soirée chez lui, boulevard Malesherbes, alors, période à laquelle il s'apprêtait à acheter une maison d'édition, parce que tel était son rêve : je me souviens qu'il hésitait entre Calmann-Lévy et Les Belles Lettres : ce furent ces dernières, qu'il a dirigées durant une vingtaine d'années, si je ne m'embrouille pas trop dans les dates de tout cela.

C'est lui qui a refait surface dans ma vie, il y a quelques semaines, par le truchement, bien involontaire, du blogueur pseudonommé H 16, lequel avait mis en lien un de mes billets : Desgranges a “cliqué” sur mon nom et s'est aperçu que je devais bien être le Didier Goux qu'il avait fugitivement connu trente ans plutôt : en effet, j'étais.

Si les blogs ne devaient servir qu'à ce genre de retrouvailles improbables (improbables dans une vie “normale”), leur existence se trouverait, à mes yeux, pleinement justifiée. Je n'ai jamais cessé de penser à Michel Desgranges (de loin en loin : il ne faut pas exagérer non plus…), il était sagement rangé dans un tiroir du passé, le mien, et, quand je me prenais à penser à lui, je me disais généralement que j'étais content et chanceux d'avoir connu cet homme-là. Mais, crétin nonchalant que je suis, je n'aurais pas levé le petit doigt, ni aucun autre de mes deux mains, pour ravauder le tissu rompu entre nous.

Je sais bien que le cliché veut qu'on dise ceci, mais qu'y puis-je, s'il est vrai ? Aujourd'hui, dès les premières phrases échangées, ce fut comme si ces trente années n'avaient pas passé (hormis nos aspects physiques respectifs, peut-être…) et que j'étais toujours ce jeune rewriter débutant et bambochard face à un maître cultivé mais certainement pas sage (oh là, que non ! je tâcherai de revenir, ces jours prochains, sur l'espèce de folie qui possède Desgranges, sur sa manière bien particulière d'enchanter sa propre existence, de cravacher l'enfant qui s'obstine à ne pas mourir en lui) et volontiers ironique à mon endroit. Ce dernier aspect de nos rapport passés s'en est allé, on dirait : plus d'ironie, qui savait être à la fois fraternelle (mais jamais paternelle : Desgranges n'est pas un père) et mordante. Et cela m'a presque attristé : cette attention, ce semblant de considération qu'il accorde à ce que je puis dire m'a… m'a quoi ? gêné ? Non, vieilli plutôt ; m'a fait sentir l'étirement du temps dont je disais plus haut, un peu rapidement, qu'il n'avait pas eu lieu : il a eu lieu ; mais d'une manière douce et chaude, si l'on veut bien.

(Avant que j'oublie, je dois dire ici que Catherine et Agnès Desgranges semblent s'être fort bien entendues ; ce qui, connaissant Catherine, n'est jamais gagné d'avance…)

Je continuerai plus tard, demain, peut-être.


Lundi 10 juin

Sept heures et demie. – Journée de travail fort courte : arrivé à onze heures, je me suis vu confier deux articles brefs vers midi et demie, lesquels étaient terminés deux heures plus tard. Ensuite, je suis rentré. Et c'est bien tout ce qui m'est arrivé depuis ce matin.

En réalité, il ne m'arrive jamais plus de choses lorsque je reste à la maison. Mais je dois bien admettre que le fait d'être à Levallois, de me plonger dans l'atmosphère de FD – pas désagréable ni pénible en rien, pourtant – a cette faculté de stériliser tout le reste, notamment d'assécher presque totalement mon envie d'écrire ici, dans ce journal.


Mardi 11 juin

Sept heures et quart. – J'ai le réussi le petit exploit de travailler encore moins aujourd'hui qu'hier : la seule chose qui m'a été demandée à mon arrivée, aux environs d'onze heures, fut de “gonfler” l'un de mes deux articles d'hier d'environ mille cinq cents signes, ce qui fut fait en un quart d'heure approximativement. Ma conscience professionnelle m'a poussé à tout de même rester à la rédaction jusqu'à quatre heures, des fois que. Mais il ne s'est rien passé. Lorsque j'ai eu épuisé les maigres joies des blogs, et alors que les portraits de femmes de Sainte-Beuve n'attendaient que moi pour être lus, je me suis mis à remplir des grilles de sudoku comme un semi-idiot ; activité que j'ai poussé le vice jusqu'à reprendre, une fois arrivé à la maison. Je n'ai donc pas lu une ligne intelligente aujourd'hui ; encore moins en ai-je écrit. Il va être temps que le week-end arrive, afin que je puisse reprendre une activité normale : ce sera pour demain midi.

– Prise d'une envie subite et que rien ne laissait présager (« Je dois être enceinte », m'a-t-elle dit tout à l'heure…), Catherine a ressorti de la bibliothèque l'un des volumes Giono de La Pléiade et s'est plongée dans Angelo. Je trouve que c'est une excellente idée : il y a des lustres que je n'ai pas lu Giono.

Huit heures moins le quart. – Je reviens dans ce journal sitôt après l'avoir quitté, car j'ai  oublié de noter le petit fait bizarre de cette nuit. M'étant levé pour pisser vers deux heures et demie, j'étais à peine recouché que j'entends Swann aboyer puis gémir dans le salon (qu'il partage la nuit avec Bergotte, Elstir étant consigné dans la salle à manger, où moins de bêtise sont faisables…). En général – mais cela n'arrive que fort rarement – c'est le signal qu'il a vraiment une envie pressante, qui n'attendra pas la survenue du matin. Je me lève donc et vais lui ouvrir la porte ; il sort aussitôt, suivi par Bergotte. Mais, au lieu de se précipiter au bas de la terrasse, comme il le faisait les fois précédentes, il se contente d'aller boire un coup et de réclamer à rentrer. Je les envoie donc tous les deux se recoucher (Elstir n'a même pas dressé une oreille, pendant ce temps) et retourne moi-même au lit en maugréant quelque peu. Je n'étais pas allongé depuis cinq minutes que rebelote. Dans le doute, évidemment, je me relève. Cette fois, au lieu de réclamer la porte de la maison, Swann va se planter devant celle de la salle de bain, où il ne va jamais, sauf parfois, en cas de très gros orage. Mais, la nuit dernière, d'orage il n'y avait pas. Pourtant, dès que je lui ai ouvert la porte, il a filé se coucher au pied de la cabine de douche et s'est rendormi, visiblement apaisé. Je ne sais absolument pas ce qui lui a pris.


Mercredi 12 juin

Sept heures et quart. – Depuis quelques jours, j'essaie de venir dans ce journal directement en sortant de table, sans flâner auparavant sur les blogs ou aller lire l'entrée du jour dans celui de Renaud Camus. La raison en est que la cinquième chaîne s'est mise à diffuser, chaque soir à huit heures, une série d'émissions d'une demi-heure consacrées aux maisons d'écrivains – maisons au sens large, du reste, car dans celle qui nous entretenait de Giono, hier soir, sa maison parisienne n'était pas vraiment au centre du propos. La veille j'avais oublié de me transporter devant la télé et j'ai donc manqué celle consacrée à la maison de Tante Léonie ; ce qui ne m'a laissé que fort peu de regrets, puisque nous l'avons visitée il y a peu, Catherine et moi, et que, toute modestie mise à part, je ne pense pas que Poivre d'Arvor – le créateur de cette série – ait grand-chose à m'apprendre sur Proust. Je suis arrivé tout à la fin, juste à temps pour revoir Céleste Albaret se mettre à pleurer, 40 ans après, en évoquant les derniers instants de celui qu'il ne me semble pas exagéré d'appeler son maître. Ce soir, ce sera au tour de Nathalie Sarraute ; Sarraute que, par ailleurs, j'avais recommandé assez chaudement à Michel Desgranges, qui me disait s'être toujours refusé à sa lecture, et dont j'ai pu voir, lors de notre déjeuner chez lui, qu'il venait d'en recevoir les œuvres complètes dans La Pléiade. Du coup, j'espère qu'il va y trouver un intérêt quelconque, sinon je vais me sentir un peu gêné de l'avoir en quelque sorte poussé à cette dépense inutile.

– Pour une fois, je ne suis pas allé à Levallois en vain, pour la “matinée repiquage”, puisque repiquage il y a eu bel et bien : à près de dix heures, on m'a demandé quatre feuillets sur Évelyne Dhéliat, la patronne du service météo de TF1, qui a eu un cancer, qui s'est battue, qui entame une nouvelle vie, blablabla. J'ai appris à cette occasion – comme quoi tout fait ventre – que c'était elle qui avait le plus ancien “CDI” de la chaîne : signé en 1971. À onze heures et demie l'article était terminé ; donc, si le journal sort en retard cette semaine, ce ne sera pas de mon fait.


Jeudi 13 juin

Sept heures et demie. – Lorsque le téléphone a sonné ce matin, vers dix heures et demie, et que j'ai reconnu la voix de François D., ma rédactrice en chef (quand je dis “ma”, c'est un abus de langage : elle est également celle des autres), je me suis dit que j'étais bon pour récupérer un article à écrire – ce qui n'aurait été rien moins qu'anormal, puisque je suis payé le jeudi pour travailler. Elle a commencé par me poser une question de détail sur mon dernier article de la série Hallyday, qu'elle était occupée à relire. Puis, lorsque je lui eus répondu, elle m'a simplement dit : « Bon, eh bien… excellent week-end ! » J'en ai déduit que l'on était déterminé, en haut lieu, à se passer de mes services ; et en effet, c'est ce qui s'est produit. En revanche, Étienne T. a refait surface pour me confier un papier animalier. Je l'écrirai samedi ou dimanche : demain, je dois aller, le matin, à Vernon avec Catherine, afin d'y choisir ma prochaine paire de lunettes – corvée qui m'accable d'avance –, puis il me faudra, l'après-midi, tondre le jardin, dont l'herbe se savanifie dangereusement depuis que le temps fait alterner soleil et ondées. Après quoi, il me semble que j'aurai bien mérité mon apéritif hebdomadaire.


Vendredi 14 juin

Huit heures et demie. Une maison, un écrivain : tel est le titre de cette série télévisuelle dont je parlais avant-hier, que l'on doit à Patrick Poivre d'Arvor. C'est mauvais. Non, ça n'est même pas mauvais : ce n'est rien. La série ressemble à son auteur : superficielle et clinquante ; faussement intelligente ; arnaqueuse en diable. C'est de la presse people adaptée pour bobos à prétention mais n'ayant aucune notion de ce que peut être un écrivain. Je viens de voir les 25 mn consacrées à Frédéric Dard : collier de poncifs. Tout ou presque est basé sur des lambeaux d'interviews de la veuve et de la fille du mort, dont on sent bien qu'elles ne sont pas là pour tâcher de sortir une quelconque vérité de cet homme, mais pour entretenir une espèce de légende grandement frelatée. Comme si ça ne suffisait pas, l'écran est envahi, métastasé par Antoine de Caunes, qui, n'ayant rien d'intéressant à dire sur Dard, parle d'Antoine de Caunes ayant lu Dard. Avec ce poujadisme tranquille et satisfait des imbéciles de sa race, il en profite, au passage, pour décaniller Butor, Claude Simon, etc., c'est-à-dire ce qu'il appelle, avec la moue idoine, le “nouveau roman” (comme on lui a appris à l'école qu'il fallait dire), qui est bien entendu illisible et “chiant”. Et comme ce de Caunes-là est forcément un rebelle (il a été appointé par Canal +), il a un petit coup de menton pour – yeux face caméra – nous assurer que, “encore aujourd'hui”, il ne craint pas d'affirmer que San-Antonio c'est la vraie littérature du XXe siècle, par rapport à ces escrocs soporifiques dont les noms viennent de dégoutter de sa lippe : c'est ce qu'on appelle, je suppose, “se mettre en danger”, défier la bienpensance, etc.

J'ai beaucoup lu, dans les années 1980 essentiellement, San-Antonio ; presque tous les livres qui portent ce nom d'auteur, en fait ; et aussi les romans policiers signés Frédéric Dard : ces derniers ne valent pas grand-chose, et même à peu près rien ; rien de plus, veux-je dire que n'importe quel “polar” de production courante. Les San-Antonio, c'est un peu autre chose : drôles, inventifs dans le prout-prout, rabelaisiens de second rayon, feux-d'artificiels en diable, ce sont des fleuves de livres à ne surtout pas relire, je crois : comme tous les sous-genres (BD, chansons, polars…), ils collent à l'époque de leur production et à l'âge où on les a découverts. Cela ne retire rien au plaisir qu'on a pris alors : je ne renie ni Dard, ni l'époque, ni mon âge. Mais il ne sert à rien d'essayer de faire revivre ce qui est déjà embaumé, et surtout en s'y prenant de façon aussi maladroite et finalement stupide que Poivre d'Arvor – dont, après quatre ou cinq émissions vues, on se rend compte qu'il se fout absolument des divers écrivains dont il a traité : pas une étincelle d'amour ni d'intérêt, dans tout cela ; il a décroché un contrat – qu'on espère lucratif –, rien de plus.

En revanche, c'est clair, comme dirait Rosaelle, qu'il sait la manière de harponner le téléspectateur en lui fourguant de l'épinal pour escamoter la personne dont il prétend parler. Par exemple, ce soir, il aurait peut-être été intéressant (sûrement, même) de montrer sur quel terreau de bons sentiments “harlequin”, Frédéric Dard avait édifié cette œuvre qui, malgré tout, est la sienne ; de se demander comment, à partir d'une pensée et d'une vision aussi pauvre du monde et des hommes, il avait pu, non pas se renouveler, certes, mais tout de même parvenir à cette profusion assez jubilatoire. Non, au lieu de ça, de ce petit effort de réflexion, il était évidemment plus simple et facile d'aller requérir ce semi-imbécile satisfait de lui-même qui a pour nom Antoine de Caunes ; lequel, grâce à son long passé de guignol télévisuel, sait parfaitement comment on peut ne rien dire face à une caméra ronronnante et un micro tendu.

En vérité, le seul intérêt de cette demi-heure de télévision était de mettre en relief ce que Frédéric Dard pouvait avoir d'ordinaire et de “pas intelligent”. Du coup, ça devenait intéressant, et intriguant : j'ai déjà dit, ici ou ailleurs, qu'à mon avis les écrivains avaient partie liée avec la bêtise ; celle de leurs contemporains mais aussi la leur propre ; et qu'on ne pouvait pas être vraiment écrivain sans aimer la bêtise, sans savoir qu'on lui était consubstantiellement lié. Or, il me semble que Dard était toujours plus proche de ces innombrables crétins qu'il a créés que de son commissaire (qui d'ailleurs, lui-même, au fond, ne brille jamais par son intelligence) ; ce qu'il met en scène, éclaté entre deux cents romans et dix mille personnages, c'est sa propre bêtise ; il le fait pour mettre cette bêtise (très réelle je crois) à distance de lui-même, mais aussi avec une sorte de jouissance, celle de se dévoiler, de s'étaler en pleine lumière. Au fond, Frédéric Dard serait resté un homme mystérieux et à triple fond, s'il avait vendu, comme tout le monde, cinq mille exemplaires de chacun de ses livres au lieu de cinq cent mille. Son drame est peut-être d'avoir été mis en avant, alors qu'un écrivain cherche en général à être mis en arrière, à exister plus que tout le monde mais par des chemins de traverse. Parce qu'alors, la bonne tête de Dard et les pauvres idées de Dard ont été mises en avant, par les innombrables interviews qu'il a eu la faiblesse (ou la bêtise ?) d'accepter. Et San-Antonio est apparu pour ce qu'il était vraiment.


Samedi 15 juin

Sept heures et demie. – Journée à encéphalogramme presque plat, où j'ai perdu l'essentiel du temps à remplir des grilles de sudoku. (Le journal de ce mois-ci pourrait s'intituler Derrière les grilles…) Le “presque” est là pour signaler que j'ai tout de même lu une petite centaine de pages du roman de Desgranges. Il est d'une lecture fort drôle, et par moments jubilatoire. Mais pourquoi diable l'auteur s'est-il laissé aller à donner à tous ses personnages des noms aussi caricaturaux (le livre est resté au salon et je n'ai donc pas d'exemples précis à donner, mais c'est de l'ordre de Marcel Legland ou Antoine Lypocrite) ? Cela crée une prise de distance gênante pour le lecteur et, in fine, dommageable au roman lui-même, parce qu'on a l'impression qu'il verse, là, dans sa propre caricature. Or, il n'avait nul besoin de cela puisqu'il est, dès le départ, une charge réjouissante contre les mœurs contemporaines (c'est d'ailleurs le sous-tire de cette Femme d'État : Mœurs contemporaines. I) et principalement celle du monde politico-culturel. Par conséquent, l'ambiance générale étant à l'hénaurmité, il me semble qu'il aurait fallu, dans le détail, rester d'un sérieux imperturbable et ne certainement pas se livrer à cette gaminerie des noms “farcesques”, qui jurent comme autant de surlignages au stabilo fluo. Ou alors, y aller carrément à fond et élever chacun d'eux à la hauteur du type, un peu comme l'a fait Zinoviev dans ses Hauteurs béantes.

Le second défaut que je vois à ce roman – et il est moins anecdotique –, c'est que l'auteur n'éprouve jamais la moindre empathie pour aucun de ses personnages, qui sont tous, sans exception (pour l'instant) des crapules ou des lâches ou des médiocres ou des arrivistes, et bien souvent tout cela à la fois. Jamais le moindre trait positif n'apparaît, qui permettrait au lecteur de reprendre un peu son souffle. Du coup, l'auteur se prive des effets de surprise qu'il pourrait créer, dans la mesure où le lecteur n'est jamais amené à réviser son opinion sur tel ou tel protagoniste. C'est d'ailleurs un problème qui n'est pas particulier à ce livre mais tient à l'auteur lui-même, car je me souviens m'être fait la même réflexion, il y a une dizaine d'années, lorsque j'avais lu son roman précédent, dont le titre était du reste une forme d'aveu et peut-être une clé de ce que je viens d'essayer de dire : Je vous hais. On a l'impression que Desgranges écrit contre ses personnages, pour régler un compte avec eux, et non pour tenter, en les faisant vivre, de les comprendre.

Mais enfin, jusqu'au chapitre six où je suis rendu, la farce vaut tout de même le détour car Desgranges sait faire cingler sa badine et l'abattre là où les chairs post-modernes sont les plus sensibles.

– Ce soir, à la télévision, L'Homme tranquille, de Ford, dont je conserve un excellent souvenir, malgré les nombreuses années passées depuis sa vision.


Dimanche 16 juin

Sept heures et demie. –  Je suis toujours sidéré de constater à quel point, et avec quelle foudroyante rapidité,  certains personnages de gauche deviennent littéralement fous dès qu'il est question de la religion catholique et plus précisément du pape. Depuis hier, celui-ci subit les foudres d'une presse stupide (oh ! le beau pléonasme !) et d'une poignée de blogueurs, laïcards façon petit père Combes, parce qu'il a reçu quelques députés français, de gauche comme de droite, qui avaient sollicité une audience dans le cadre de l'amitié franco-vaticane ou quelque chose d'approchant. Le Souverain Pontife leur a parlé de leur travail de législateur, les a incités à ne pas seulement promulguer ou abroger les lois, mais à leur insuffler un “supplément d'âme” (la formule est de moi, pas du Saint Père). Immédiatement tollé de ce côté-ci des Alpes : « Le pape demande l'abrogation de la loi Taubira ! », « Scandaleuse ingérence du pape dans les affaires intérieures françaises ! », etc. Évidemment, tout cela est parfaitement imaginaire, et il est facile de s'en rendre compte en allant consulter le verbatim de cette brève entrevue (je l'imagine brève, je n'en sais rien ; mais il me semble que le pape doit avoir autre chose à faire que de consacrer des heures à quelques députés sans pouvoir ni importance), mais ce n'est pas grave  : lorsque la machine est lancée – et elle a le démarreur sensible –, il est tout à fait inutile de faire appel à une quelconque raison, chacun y va de son empilement de commentaires successifs, se contredisant de l'un sur l'autre et de l'autre sur l'un, d'une façon si erratique qu'elle décourage le résumé et encore plus la synthèse. De toute façon, qui serait assez fou pour tenter une synthèse de la bave et des postillons ? Vraiment je ne comprends pas – et je le dis en tant que non-croyant – comment ils peuvent, d'une seconde sur l'autre, devenir aussi idiots, éructants, décervelés. Il faut bien en arriver à penser que, pour eux, d'une manière assez tordue sans doute, la religion de leurs pères a conservé une importance telle que cela les divise contre eux-mêmes et les pousse à toutes les extrémités du langage, comme s'ils cherchaient à se donner des gages de bon athéisme.

– Sinon, les huit mille signes consacrés à Zouzou le gentil renard se sont écrits sans douleur, et le pape ne s'est ingéré en rien dans mon travail, ce dont je lui sais gré. Demain, Catherine viendra à Levallois avec moi pour je ne sais plus quel rendez-vous médical – l'ORL peut-être bien ; oui, je crois que c'est ça.


Lundi 17 juin

Sept heures vingt. Nulla dies sine linea, je veux bien moi, d'accord, tout ce qu'on voudra : mais quelle linea peut-on tirer de soi lorsque la journée fut aussi absurde que possible, sinon pour dire qu'elle le fut puis se taire ? D'abord, “pas un jour sans une ligne”, c'est quand même un truc de drogué, il me semble. Quoi qu'il en soit, on peut considérer que cette journée fut, dans son agitation vaine mais coûteuse, archétypale (ou archétypique ? Je crois bien n'avoir jamais su. Et il ne servirait de rien que j'aille vérifier, sachant que j'aurais de nouveau oublié la prochaine fois) : arrivé peu après dix heures et demie, il m'a fallu attendre jusqu'à une heure et demie (quand je dis “m'”, ce fut vrai pour les autres rédacteurs aussi) pour que l'Olympe daigne redescendre sur terre et me donner mon travail de la journée : deux feuillets et demi sur Jean Dujardin, qui s'est fait retirer provisoirement son permis parce qu'il conduisait bourré, ou en voie de l'être. J'ai ensuite déjeuné rapidement devant mon écran d'ordinateur, puis je suis rentré à la maison, avec une documentation qui aurait pu tout aussi bien m'être envoyée ici sous forme de pdf, pour consacrer environ trois quarts d'heure à l'autre oscarisé. Bilan : un aller-retour et trois heures d'attente pour à peu près rien, avec son gaspillage d'énergie, d'argent, d'essence et de temps. J'ai beau, dans ces cas-là, me répéter que je ne suis nullement à plaindre, il me semble que je le serais encore moins si on pouvait m'éviter ce genre de pantalonnade qui ne profite absolument à personne, ni ne sert à rien. La seule consolation, pour aujourd'hui, est que j'aurais de toute façon été contraint d'aller à Levallois, Catherine ayant un rendez-vous médical à onze heures et quart : c'est maigre.

En fait, le seul moment vraiment agréable fut celui où je découvris sur internet les résultats du premier tour de l'élection législative partielle de Villeneuve-sur-Lot, le FN talonnant l'UMP (sans la moindre chance de l'emporter dimanche prochain, néanmoins) et le candidat du parti socialiste rhabillé pour l'hiver prochain. Mais enfin, ça aussi, j'aurais pu m'en réjouir de chez moi…


Mercredi 19 juin

Dix heures moins le quart. –  Tiens, j'ai beau solliciter la mémoire, je ne sais plus du tout pourquoi je ne suis pas venu ici hier. Tentative de reconstitution : il faisait beau et chaud, j'ai eu envie de boire quelque bières sur la terrasse. En effet, je me suis arrêté chez l'Arabe (pardon, Rosaelle, mais il est réellement arabe : ce n'est pas du tout de l'épiceriophobie) pour acheter trois Leffe de 50 cl : je bois assez rarement de la bière, contrairement à mon frère Nicolas, et du coup je voulais en boire de la bonne, de “la que j'aime”. Là-dessus est arrivée l'émission pitoyable de Poivre d'Arvor, sur la “5”, qui s'intitule “Une maison, un écrivain”. Hier, Boris Vian. Elle n'était pas mal, cette émission, au moins en ce sens qu'elle m'a donné envie de réviser (ou de vérifier) mon jugement sur Vian : j'ai dit tout à l'heure à Catherine que j'allais sans doute acheter L'Automne à Pékin et peut-être L'Herbe rouge pour les relire.

Catherine n'a jamais rien lu de Vian, mais elle me dit qu'elle n'a aucune envie d'essayer. Évidemment, je n'aime pas quand elle me dit ce genre de choses, qui est pourtant assez son genre : “ je ne connais pas, mais je tiens à rester dans cette ignorance ”, pour faire bref. Évidemment, dès qu'elle m'a dit ça, je me suis senti me cabrer (me cabrer physiquement : un raidissement du corps, pas seulement de l'esprit) et… et rien : le temps d'y penser, je me suis aperçu que, en effet, il n'y avait que très peu de chance que Catherine puisse s'intéresser aux romans de Vian – et je ne vois pas comment je pourrais le lui reprocher, puisque moi-même…

Mais je ne tolérerai jamais que Catherine n'essaie pas, au moins. Enfin, si, évidemment, je le “tolérerai” ; mais je n'aimerais pas : au début, au tout début que nous vivions ensemble, elle était encore très “canadienne”. C'est-à-dire que, lorsque je l'emmenais dans des restaurants où l'on servait des choses qu'elle n'avait jamais eu l'occasion de goûter, elle avait tendance à refuser – comme un enfant, en fait. Je n'ai jamais accepté cela. Qu'elle me dise, après un quart de bouchée, “c'est ignoble !”, je l'aurais très bien pris, évidemment. Mais refuser de goûter quelque chose qu'on ne connait pas ne me semblait pas acceptable de la part d'une femme avec laquelle il était possible que je passe le reste de ma vie – en tout cas avec qui il était possible que je fasse un petit bout de route.

Un soir (je crois que cela nous a marqué tous les deux : c'est même l'un de nos “mythes fondateurs”), nous sommes allés dîner à Neuilly dans un restaurant d'une chaîne (une mini-chaîne, mais enfin on s'en fout) qui ne doit plus exister et dont le nom m'échappe. J'y étais déjà venu, moi. Et, ce soir-là, je propose à Catherine de goûter de la moelle de bœuf, ce qui était l'une des entrées “phares” de cette mini-chaîne. Évidemment, elle refuse véhémentement (Catherine, alors, était assez facilement véhémente…). Je n'insiste pas, on s'en doute. Elle commande je ne sais quelle entrée de pédé à base de salade, et moi trois os à moelle.

Lorsque les deux assiettes arrivent à table, je fais le forcing, qui se traduit grosso modo comment suit : « Tu as le droit de ne pas aimer, mais refuser de goûter quelque chose qu'on ne connaît pas est nul. Et comme tu vis avec moi, tu ne peux pas être nulle. »

Il va de soi que je n'ai pas dit les choses exactement comme ça. Mais enfin, peut-être parce les femmes ont cette capacité à se plier à la volonté de leurs hommes, j'ai posé un petit morceau de moelle de bœuf sur quelques grammes de pain grillé, j'ai rajouté trois grains de gros sel et l'ai approché des lèvres de Catherine, de l'autre côté de la petite table qui nous séparait. Je la revois encore, après plus vingt ans : elle a fermé les yeux (mais pas avec volupté : comme quand on s'attend à une épreuve pénible), ouvert la bouche, accepté l'épreuve…

Deux secondes plus tard, son visage s'est illuminé et elle a exigé que je lui cède mes trois os à moelle, qu'elle a dévorés avec une gourmandise qui a achevé de me rendre amoureux, si on peut dire. Quant à moi, ce soir-là, j'ai mangé une entrée à la con dont je n'ai conservé aucun souvenir.


Jeudi 20 juin

Sept heures vingt. – Ce matin, lever à sept heures et demie (avec honnête gueule de bois consécutive à l'apéritif hebdomadaire pris hier soir) car Catherine devait être à neuf heures à l'hôpital d'Évreux afin d'y passer un scanner. A priori la chose n'aurait dû me concerner que d'assez loin, mais elle avait été prévenue que l'un des produits qu'elle devait ingérer provoquait de la somnolence ; j'étais donc requis comme chauffeur-accompagnateur ; sage précaution dans la mesure où, de toute façon, avec ou sans produits chimiques, Catherine semble être tombée dans le chaudron de la somnolence étant enfant. Naturellement, tout cela nous a pris la matinée entière et, du coup, j'ai estimé que l'article sur Yves Mourousi, que l'on m'a demandé vers une heure, pourrait aussi bien attendre demain. J'ai donc passé l'après-midi dans mon fauteuil, pour l'essentiel, alternant la lecture du roman de Desgranges avec le remplissage compulsif de grilles de sudoku. Je m'étais d'ailleurs, le matin, muni de ces deux mêmes dérivatifs, prévoyant que les poireautages hospitaliers seraient nombreux et probablement longs. Il en fut effectivement ainsi, et l'on a pu me voir, par moment, riant tout seul à la lecture d'Une femme d'État, dont certains passages sont vraiment croquignolets, notamment celui où l'un des personnages raconte aux autres le sujet de la prochaine série télévisée française que son ministère va subventionner, laquelle mélange allègrement l'affaire Dreyfius avec le comte de Monte-Cristo, Pocahontas et deux ou trois autres épopées de ce genre, le tout nappé d'une épaisse sauce à base de politiquement correct, de principe de précaution, de défense des minorités opprimées et autre fariboles de la même encre.


Vendredi 21 juin

Sept heures et quart. –  Est arrivé en fin de matinée, dans la boîte idoine, un court mail de Desgranges, qui disait ceci :

Cher Didier,

Ai reçu et lu ce matin Mémoire d'en France.

Tous les textes sont admirables.
Et même parfaits.

Je vous embrasse,

Michel

PS. Reçu aussi Journal 2009 , que je lirai plus tard.

Si je chope la grosse tête un de ces jours prochains, il ne faudra pas se demander d'où ça vient. Évidemment, comme j'ai presque toujours tendance à le faire dans ces cas-là (heureusement peu nombreux), j'ai tout laissé en plan (et en particulier le roman de mon tresseur de lauriers : bien fait pour lui !) pour relire Mémoire d'en France, en essayant de le faire avec le regard de Desgranges, ou ce que je m'imagine être le regard de Desgranges. De fait, sans doute parce que je suis exagérément poreux aux jugements d'autrui, j'ai trouvé l'ensemble vraiment pas mal du tout. Mais il va de soi que si, la semaine prochaine, me parvient une critique défavorable, je vais de nouveau relire ce court volume et le trouver ennuyeux, mal fichu, emprunté, etc. Ce qui semblerait prouver que je ne suis même pas foutu d'avoir un avis un tant soit peu lucide et détaché sur mes propres écrits.

– Comme chaque année depuis plus de vingt ans, c'est donc la “fête de la musique”. On devrait d'ailleurs plutôt dire : la fête à la musique, car, si j'en juge par les cacophonies qui se déversent chaque 21 juin un peu partout en France, n'épargnant à peu près personne, c'est bien de cela qu'il s'agit : faire sa fête à la musique, comme les policiers et les juges, en ce moment, font la leur aux manifestants-pour-tous qui tombent entre leurs serres.

– De son côté, Nicolas en est à son quatrième billet en deux jours, pour expliquer qu'il est parfaitement normal que le jeune Nicolas je-ne-sais-plus-comment ait écopé de prison ferme, que la justice s'est même montrée clémente avec lui, etc. Et il a ce paragraphe, que j'ai du mal à lui pardonner, en dépit de l'amitié que j'ai pour lui : « Votre Nicolas a participé à une manifestation pas autorisée. Il s'est rebellé face aux forces de l'ordre. Et il a commis une grosse bêtise : il a donné une fausse identité aux flics. Rien que pour ça il mérite d'être foutu en prison, si tu réfléchis bien. Immédiatement, d'où le mandat de dépôt. […] Quant aux délinquants du RER D, c'est de la délinquance ordinaire de mineurs. » Tout semble dit, je crois que la gauche est vraiment indécrottable, même en ses éléments pourtant les plus mesurés et, a priori, les moins sectaires.

Il se passe, je crois, que Nicolas est de plus en plus mal à l'aise vis-à-vis de son soutien inconditionnel au régime actuel. Il s'y entête (et il n'a pas tort : le reniement au premier vent contraire n'a rien de spécialement glorieux), mais en même temps il est assez lucide pour voir que Hollande et sa bande de branquignols, non seulement se renient tous les jours, mais en plus vont droit dans le mur. Par compensation, il se rue sur le moindre sujet “sociétal” (mariage pour tous par exemple), le plus banal fait divers (une échauffourée entre voyous d'extrême droite et d'extrême gauche qui se termine par la mort de l'un d'eux), parce qu'il n'y a guère que dans ces domaines marginaux qu'il peut encore soutenir Hollande et sa clique, dans la mesure où ces sujets ne sont pas à l'épreuve des faits, mais relèvent de la pure jactance (en français d'aujourd'hui : du débat d'idées…). Il en remet une couche d'autant plus épaisse, et qui finit par devenir indigeste, qu'il voit arriver la question de la réforme des retraites, dont il sait bien – il l'a d'ailleurs dit – qu'elle va être particulièrement pénible pour les béats de l'hollandisme.


Samedi 22 juin

Sept heures et demie. – Je pourrais bien me passer la cervelle dans l'essoreuse du lave-linge, je n'en tirerais pas quatre lignes à écrire ici, tant la journée fut tranquille, conforme à ce qu'il était prévu qu'elle fût. J'ai passé environ une heure et demie à écrire les six mille signes que je devais à FD, à propos de Mourousi (grâce à un livre d'un journaleux de L'Express, le bon peuple va apprendre, stupéfait, que l'ancien journaliste de TF1 était pédé comme un phoque, ascendant “chaînes et cuir”, et qu'il avait les naseaux farcis de poudre blanche à l'année longue : belle découverte. Par contre, apparemment, pas un mot à propos du sida : on fait des révélations, mais on reste dans le bon ton…), et le reste du temps s'est passé en lecture, à peine interrompu le temps de quelques travaux ménagers indispensables, ce matin, pendant que Catherine faisait bonne du curé. Demain, je remiserai ma casquette FD pour coiffer celle d'Enquêtes : l'histoire d'un Breton qui a recueilli un jeune choucas tombé du nid, en 2012, lequel est devenu la mascotte apprivoisée de tout le village de Lanleff, dans les Côtes dites d'Armor. M'amuse dans cette histoire, au demeurant charmante, le fait que les événements relatés se sont déroulés à la même période que nous sommes passés à Lanleff – à cause de son curieux “temple” circulaire –, Catherine et moi, l'an dernier, à l'occasion de nos vacances à Paimpol : nous aurions pu avoir la surprise de voir un choucas venir se poser sur notre rétroviseur, ainsi que cet oiseau semble aimer le faire. Le Breton en question a une bonne tête de baba cool rescapé des années 70, comme il s'en trouve encore beaucoup en Bretagne, si j'en crois mes empiriques observations de l'an dernier.


Dimanche 23 juin

Sept heures vingt. – Journée de grand vent et de pluie intermittente, avec une température ayant atteint 15° à son plus haut : l'été normand est bel et bien là.

– Ayant terminé ce matin le roman de Desgranges, je suis revenu à Pierre Veilletet, ce qui m'a fait le même effet que de passer d'une symphonie de Mahler à un quintet de Schubert. Ou de glisser d'un tableau de Jérôme Bosch à une toile de Velàzquez. Cela ne m'a pas empêché de venir à bout des aventures de Ludu le choucas apprivoisé de Lanleff, qui a eu droit à ses huit mille signes bien comptés – ludu, apparemment, signifie “cendre” en breton.

– En principe, nous déjeunerons chez les Desgranges vendredi prochain. Je pense que je vais trouver le temps de lui envoyer, avant et par écrit, une petite critique circonstanciée de son roman, car je sais à quel point je suis mauvais dans cet exercice, lorsqu'il se déroule à l'oral.

– À compter de demain, trois jours de travail à FD, puis onze de vacances. (Et je m'avise, écrivant cela, que ce n'est pas vendredi prochain qu'est prévu notre déjeuner desgrangien, mais bien celui d'après.)


Lundi 24 juin

Sept heures et demie. – Trajet aller – récupération d'un travail à faire – trajet de retour – travail : que veux-tu que je te dise de plus, pauvre journal à la maigre pâture ?


Mardi 25 juin

Neuf heures moins le quart. – Claudel. Qu'est-ce que je connais de Claudel ? Qu'est-ce que je pense de Claudel ? C'est en gros ce que Catherine me demandait, alors que nous venions de regarder les vingt-cinq minutes que Poivre d'Arvor lui a consacré dans le cadre de sa série télévisée Une maison, un écrivain.

Je ne sais pas, c'est ce que je lui ai répondu. Parce que c'est vrai : je ne sais pas ce que je pense de Paul Claudel, je veux dire : de l'œuvre de Paul Claudel. J'ai lu sa correspondance avec Gide, et, il me semble, celle avec Valéry – mais ce n'est pas l'œuvre, cela. Je me souviens, en revanche, assez nettement, avoir vers 17 ou 18 ans, à cette époque courte mais si nette dans mon souvenir, 1972 – 1973, où j'allais deux fois par semaine à la pauvre bibliothèque publique d'Orléans-La Source pour y retirer chaque fois un roman, un recueil de poèmes et une pièce de théâtre (mon côté stupide, systématique, sans originalité ni sans doute appétence réelle), je me souviens, donc, être revenu à la maison avec L'Annonce faite à Marie ; je revois même assez nettement cette couverture cartonnée verdâtre, cet aspect “livre-pour-pauvre” du mince volume – si on me poussait, je pourrais dire que je vois encore l'épaisseur du volume, mais il est bien entendu possible que je confonde avec un autre livre : ils défilaient, à l'époque ; je n'y comprenais probablement rien, mais quel appétit était le mien ! Et comme j'étais à la fois bête et gourmand ! Je me revois nettement, me disant quelque chose comme : « Bon, OK,  Eschyle, Villon et Romain Rolland, c'est fait. On passe à quoi, cette semaine ? »

Je ne savais pas toujours. Le plus souvent, j'arrivais à la bibliothèque (mais, là, je m'aperçois que je suis passé à celle d'Orléans, la vraie, la belle, avec les parquets qui craquent et les employés en blouse qui… Merde, il faudra y revenir) avec deux ou trois, ou six, ou douze noms d'écrivains qui m'avaient effleuré l'oreille dans la semaine. S'il m'en manquait un (car il était hors de question que je ressorte sans ce triptyque : un roman, une pièce, un recueil de fucking vers), je ne partais jamais avant de le trouver ; et c'est ainsi qu'à l'âge où on s'enthousiasmait pour les Who, les Doors ou je ne sais quoi d'autre sans intérêt ( les Qui, les Portes : une fois simplement traduits, voyez-vous ce que ces pauvres “groupes” ont de pitoyable, de déjà mort ?), je grattais les fonds de ma mémoire et cherchais dans les fiches quel roman j'allais bien pouvoir ressortir de cette bibliothèque, de ce fichier immense qui contenait sans doute des trésors dont je n'avais jamais entendu parler.

Je me souviens fort bien : quand je quittais la bibliothèque, mes trois livres en main, je n'avais qu'une envie, assoiffante : les avoir déjà lus pour pouvoir revenir ici les échanger contre d'autres, forcément plus désirables. Et d'autant plus désirables qu'ils porteraient des noms d'auteurs plus prestigieux, plus inaccessibles à l'adolescent ; et je jouissais d'une façon particulière lorsque je ne comprenais pas ce que je lisais. Il ne fallait pas que ce soit totalement obscur, évidemment, mais il m'était très précieux, alors, de tomber su un écrivain dont je devinais péniblement les beautés, et dont j'étais certain qu'il me demeurait essentiellement opaque. Il n'y avait à cette époque, pour moi, de grand écrivain, que celui qui se refusait, me narguait, était capable de pied de nez à mon endroit – et bon sang qu'ils étaient nombreux !

Et si on revenait à Claudel ? À la bibliothèque de La Source, au premier étage de cet embryon de centre commercial qui s'appelait 2002 (je m'en souviens, je peux en témoigner avec assurance : ma mère se souvient peut-être pourquoi ce nom étrange), lors d'une de mes visites bi-hebdomadaires, j'avais sorti L'Annonce faite à Marie – parce que le titre m'avait séduit, ou parce que j'en avais entendu parler. Je me souviens d'avoir aimé cette pièce. Je ne m'en rappelle rien d'autre. Je serais incapable de dire trois mots à propos de L'Annonce faite à Marie, et cette incapacité me plonge dans de mini-abîmes de mini-regrets.

Je ne sais plus tellement de quoi on parlait au début. Ah ! si, tout de même : je vais, dès que je serai sorti de ce journal plus ou moins radoteur, commander L'annonce faite à Marie et, quand le livre arrivera, le refiler à Catherine, pour qu'elle le lise ; et elle le lira ; et elle me dira ce qu'elle en pense ; et, du coup, je le relirai aussi, à presque quarante ans d'écart ; et, que Claudel nous pardonne, on se démerdera tous les deux avec lui.


Mercredi 26 juin

Sept heures vingt. – Je disais il y a dix minutes à Catherine, tandis que nous finissions de déguster les impeccables côtes d'agneau qu'elle venait de faire griller sur le barbecue portatif, agrémentées d'une petite salade “mixte” tomates/concombre, que ce que j'aimais, les lendemains de soirée alcoolisée, était d'aller découvrir ce que j'avais bien pu écrire la veille dans ce journal, pendant au moins une heure. Souvent c'est accablant, parfois j'ai une excellente surprise, c'est selon ; une sorte de loterie, qui ne me semble pas dépendre de la quantité d'alcool ingérée (enfin, si, un peu tout de même). Pour ce qui concerne hier, j'ai bien pris garde de n'y pas aller voir encore, si bien que le suspense demeure entier. Mais, bon, il faut y aller…

– Eh bien, mon Dieu, elle n'est pas si sotte, cette entrée d'hier ! Ce n'est pas tous les jours qu'on a l'occasion de parler de Claudel, de sa jeunesse et de la bibliothèque d'Orléans. En revanche, j'ai oublié de commander le livre dont je tentais de parler : j'y vais de ce pas.


Jeudi 27 juin

Sept heures et demie. –  Depuis trois heures aujourd'hui, j'ai réintégré le clan des hommes sérieux : je ne porte plus de lunettes vert fluo, mais cerclée d'un marron de bon aloi. 1500 € pour une paire de lunettes : imagine-t-on cela ? Bien entendu je m'en fous, puisque d'une part je gagne grassement ma vie et que, d'autre part, vu l'excellence de la mutuelle des journalistes à laquelle je souscris chaque mois, la plaisanterie ne va guère me coûter, réellement, qu'une centaine d'euros.  Et je sais bien que mes verres, les meilleurs qui soient, coûtent chacun un bras, mais tout de même : arriver, pour un ustensile pesant une trentaine de grammes, à une somme aussi extravagante me… me quoi ? Me scandalise ? Non, en fait : me ravit.

Je conserve toujours ma précédente paire de lunettes dans la boîte à gants de la voiture, simplement pour ne pas gâcher inutilement un déplacement de plusieurs jours en cassant bêtement mes lunettes actuelles au début du voyage. Donc, les lunettes fluo ont pris la place des précédentes, lesquelles ont été remises à l'opticien qui, trois fois, et en y insistant, a dit : « Ah, mais c'est une très bonne monture : ils vont être contents, les Africains ! » Peut-être attendait-il une réaction quelconque de ma part, dont je me suis abstenu. La vérité est que je me fous totalement que des lunettes dont j'avais perdu jusqu'au souvenir aille orner un nez épaté et savanicole. Je veux dire par là que ça ne m'ennuie pas, évidemment, mais que je ne m'en sens pas pour autant bienfaiteur de l'humanité souffrante.

Bref, pour en finir avec ce chapitre binocloïde, me revoilà avec une trogne de mon âge.


Vendredi 28 juin

Sept heures et demie. – Je viens de relire, avant publication dimanche, mon journal de mai, où je ne cesse de me plaindre de cette série de quatre longs articles que je dois écrire sur Hallyday, à l'occasion de son soixante-dixième anniversaire. Eh bien, ce soir je ne m'en plains plus du tout, non seulement parce qu'elle est derrière moi, mais parce que je viens de constater, sur le site dédié, le montant de la paie qui m'a été virée aujourd'hui même par le Sire de Lagardère et autres lieux : 6500 euros au lieu des 3500 habituels, voilà qui valait la peine de se démener un peu. D'autant que, aujourd'hui également, sont tombés dans mon escarcelle un peu plus de mille euros venant de chez Enquêtes, cette fois ; je suis d'ailleurs un peu surpris d'une somme aussi élevée, mais la feuille de paie ne devrait point tarder à arriver, qui éclaircira tout. « Un mari doit dire le nom de la banque ! », répétait à l'envi la terrifiante Thérèse d'Elias Canetti dans Auto-da-fé : comme je me flatte d'être non pas simplement un mari, mais un des meilleurs de la catégorie, je ne me suis pas contenté de dire le nom de la banque, j'ai, aussitôt l'opulence avérée, viré automatiquement deux mille cinq cents euros sur le compte épargne de Catherine ; compte qui est tout aussi “commun” que les autres, du reste, mais qui a l'immense avantage de m'être inaccessible, de nécessiter un déplacement physique à l'agence du Crédit Mutuel de Pacy, si Catherine doit en retirer de l'argent, ce qui rend les sommes déposées sur lui moins immédiatement tentantes, et donc plus ou moins à l'abri de notre naturelle voracité.

– Cet après-midi, il m'a fallu retourner à Vernon, chez le bésiclier, afin de lui faire ajuster les lunettes qu'il m'a vendues hier, lesquelles avaient tendance à me blesser légèrement à l'oreille gauche. C'est presque toujours le cas lorsque l'on se retrouve avec une nouvelle paire, mais c'est moins anodin lorsqu'il faut, pour y remédier, parcourir près de 25 km, trouver une place de stationnement, mettre une pièce dans l'horodateur, etc. Tout cela pour passer deux minutes dans la boutique, sans être assuré qu'il ne faudra pas y revenir dans quelques jours afin d'“affiner” encore les réglages. De façon assez stupide, je me trouve toujours plus ou moins gêné de demander un service à un commerçant lorsque je sais que je n'aurai rien à payer ; c'était le cas chez l'opticien. Il a fallu que je me rappelle les mille cinq cents euros que nous lui avons versés hier pour apaiser ma conscience.

– Avec tout cela, je n'ai même pas fait mine d'écrire les 5500 signes que je dois à FD, à propos de Charlotte Casiraghi ; ce sera pour demain, si possible matin. Et je n'ai rien lu non plus.


Samedi 29 juin

Sept heures et demie. – Publié ce matin le journal de mai, alors que, en toute rigoureuse logique, il n'aurait dû l'être que demain ou lundi. Je ne sais même pas pourquoi je le note ici, vu le peu d'importance que cela peut avoir. Peut-être pour camoufler maladroitement le fait que je n'ai à peu près rien d'autre à consigner ce soir. Je n'ai pas écrit l'article dont je parlais hier, me contentant de passer négligemment quelques coups de stabilo sur la documentation prévue à cet effet. À la place, j'ai terminé Cœur de père, roman de Pierre Veilletet que j'ai trouvé nettement inférieur à Mari-Barbola, beaucoup moins original en tout cas. Mais c'est peut-être dû davantage à moi qu'à l'auteur : j'en arrive à ne plus trop supporter – dans le roman – les histoire de Seconde Guerre mondiale, surtout en flash-back, les “lourds secrets” de résistants et de collabos qui remontent à la surface quarante ans après, etc. Or, c'est bien de cela qu'il est question. Du coup, la moindre originalité du sujet fait que l'écriture elle-même perd son pouvoir d'envoûtement pour n'être plus qu'élégante et précise – ce qui, en effet, n'est déjà pas si mal, mais insuffisant quand l'auteur, dès ses deux premiers livres, nous a habitués à bien mieux. Pour changer du tout au tout, je me suis ensuite replongé dans Moll Flanders, dont nous avons vu, l'autre soir, une assez chiche adaptation à la télé.


Dimanche 30 juin

Huit heures moins dix. – Les quatre feuillets concernant Charlotte Casiraghi ont été écrits en début d'après-midi sans coup férir.

(Je me garde, désormais, d'utiliser ce verbe autrement qu'à l'infinitif, dont je suis sûr : m'étant hasardé, le mois dernier, à tenter le participe passé féri, je me suis fait renvoyer dans mes cordes par Mère Castor, qui m'a fait gentiment remarquer que “féru” eût été hautement préférable. Or, comme je le lui ai dit, il ne s'agissait nullement d'une étourderie de ma part : je ne m'étais jamais avisé que férir et féru pussent avoir un quelconque lien de parenté. Du coup, je me demande si je sais ce que signifie exactement le verbe férir. Vertige… gouffre…)

Je n'ai d'ailleurs rien fait d'autre, pas lu une ligne de quoi que ce soit, me contentant d'enchaîner les grilles de sudoku. il va vraiment être temps que je me lasse de ce jeu assez idiot, sous peine de perdre le peu d'estime qu'il me reste de moi-même.

– Un hasard blogosphérique a fait que je me suis retrouvé à lire successivement le blog de Valérie Scigala et celui de Guillaume Cingal, que j'ai désertés depuis déjà un moment. Ils parlaient tous deux de Renaud Camus et se montraient fort critiques vis-à-vis de son évolution politique, ou plutôt de l'envahissement de la politique dans sa vie et de l'étouffement par elle du reste de l'œuvre. Bien qu'en plein accord idéologique avec Camus, je ne suis pas loin, pourtant, d'être d'accord avec eux. Pourtant je me dis aussi qu'il est bien possible que la politique n'empêche pas la littérature de se déployer, mais qu'elle soit juste venue occuper la place laisser vacante par celle-ci. autrement dit : et si Camus s'était jeté à corps perdu dans cette espèce de croisade à quoi désormais il se voue parce que tout aurait été dit par ailleurs ?

– On reparle depuis ce soir d'aller passer, cette semaine, puisque je suis en vacances de FD, une journée à Étretat. Je n'ai aucune envie d'aller à Étretat. Je me fous d'Étretat. Mais enfin, si cela fait plaisir à Catherine, je n'ai aucune raison sérieuse non plus de refuser d'y aller ; donc nous irons probablement.  Et puis, je suis encore capable de trouver, une fois qu'elle sera derrière moi, que j'ai passé une excellente journée. Mais enfin, tout de même : comment peut-on avoir envie d'aller à Étretat, surtout quand on la connaît déjà ?

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