mardi 1 avril 2025

Mars 2025

 

 





ENTRONS DANS LA RONDE 

HOSPITALIÈRE







Samedi 1er

Six heures et demie. — Grosse déception avec le livre de Mme Simone Bertière acheté la semaine dernière et reçu hier midi. D'abord, il y a presque tromperie dès le titre : Dumas et les Mousquetaires — Histoire d'un chef-d'œuvre. Tromperie, ou au moins abus, car la trilogie en question occupe moins de cent pages du livre sur les trois cents qu'il compte. Le reste ? Des pages sur Dumas lui-même, ou sur ses autres romans, ou sur la naissance du théâtre romantique, ou sur les journées de 1848, ou... 

Si encore les quatre-vingts pages réellement consacrées aux mousquetaires étaient brillantes, nouvelles, excitantes pour l'esprit... Mais non : c'est l'analyse la plus plate, la plus morne qu'on en puisse faire, et que chaque lecteur, du reste, a certainement fait à l'issue de sa lecture.

Verdict : poubelle jaune.


Dimanche 2

Dix heures. — Hier soir, peu avant le dîner, j'ai fait mes adieux à Léautaud. Je l'ai laissé à la fin de février 1955, soit un an exactement avant sa mort. J'ai beau me rendre compte que c'est ridicule, j'ai tout de même l'impression d'une vague trahison de ma part. Après tout, cela faisait des mois que nous nous fréquentions tous les jours, en fin d'après-midi, et voici que je le lâche au moment où les choses vont commencer à se gâter sérieusement pour lui...

En lecture vespérale, je pense reprendre les mémoires et le journal de Jean Galtier-Boissière. Ce sera une façon détournée de ne pas quitter tout à fait l'Oncle Paul, les deux hommes se rencontrant régulièrement et se vouant une estime réciproque.

Midi. — Octobre 1940, Drieu La Rochelle dîne chez les Galtier-Boissière :

« Drieu est certain de la rapide victoire allemande. Je lui dis que je crois à la guerre longue et à la victoire anglaise. Il hausse les épaules avec un sourire supérieur et me traite de fou.

— Mon cher Drieu, je te parie que tu seras fusillé !

— Et toi ?...

— Moi aussi ! Mais moi... par erreur ! »

Deux heures. — Comme je ne voulais pas que Catherine et sa soeur aient la honte de circuler dans une immonde poubelle (« En moins pratique : y a pas les poignées », disait Coluche), j'ai décidé d'aller passer Soraya dans les rouleaux du Super U. Étant un p'tit gars très futé, je me suis dit qu'en y allant un dimanche après la fermeture du dit Super U, j'y serais tout seul. Eh bien, apparemment, je ne suis pas le seul petit malin de Pacy : quand je suis arrivé, une voiture était entre les rouleaux et, le temps qu'arrive mon tour, une autre attendait déjà derrière. Mais enfin, Soraya resplendit comme une princesse orientale.

— Du crétin majuscule Ilan Gabet : « Arrêtez de poser des débats là où il ne devrait pas y en avoir » T'es bien gentil, mon gamin, mais je suis chez moi ici : je pose mes débats où ça me fait plaisir de les poser. Sur la lunette des gogues, même, si la lubie m'en prend.

— La transmission des gènes semble relever assez largement de la foutaise. Sinon, comment expliquer qu'un “anar” flamboyant tel que Michel Audiard ait pu engendrer le grisâtre et platement conformiste Jacques Audiard ?

— Une phrase de Weygand, en juillet 39 : « Personne chez nous ne désire la guerre, mais j'affirme que si l'on nous oblige à gagner une nouvelle victoire, nous la gagnerons. » Mon général, avec tout le respect que je ne me sens pas vous devoir, je vous ferai observer qu'une victoire se remporte, ou s'obtient, mais ne peut en aucun cas se gagner (sauf dans un concours intervilles de pléonasmes). Car si une victoire pouvait être gagnée, elle pourrait aussi, par voie de conséquence, être perdue ; ce qui serait dénué de tout sens. Weygand : aussi fin styliste que grand stratège, et ayant à cœur de le prouver.

Quatre heures. — Je n'ai encore lu qu'une cinquantaine de pages du journal de Gaultier, mais Léautaud y a déjà fait trois brèves apparitions. Chacune m'a fait la même bizarre impression, un peu comme quand un personnage réel fait irruption dans un roman de pure fiction : une interpénétration presque surnaturelle entre deux univers a priori étanches l'un à l'autre. Et sans que je sois capable, pour l'instant, de déterminer lequel est réel et lequel imaginaire.


Lundi 3 

Neuf heures. — Anniversaire de mon frère : 65 ans. Et, d'ici deux heures, arrivée de Nathalie en gare de Vernon. Elle a également 65 ans, mais ça n'a rien à voir. Elle reste jusqu'à vendredi, si bien que la semaine risque d'être agitée. Enfin, agitée par rapport à d'habitude, ce qui n'est pas placer la barre bien haut. De plus, les deux filles partent mercredi matin, pour aller voir je ne sais plus quelles cousines qu'elles ont vers Beauvais, et ne rentreront que jeudi en fin de journée. Et qui donc, de ce fait, va bénéficier de presque deux jours de calme absolu ? Je pense que je vais me la jouer “total légume”, c'est-à-dire sans me laver ni m'habiller. Du lit au fauteuil, et du fauteuil au lit.

— Sous la plume de Galtier, les dirigeants du Parti communiste de 1944, ainsi que les folliculaires à leur solde, apparaissent pour ce qu'ils furent : d'abjectes crapules. L'ignoble Aragon, en particulier, ressort de ces pages entièrement recouvert de merde. Les “résistants” de la 25ème heure en prennent eux aussi plein leur besace. Décidément, ce Galtier-Boissière est un homme selon mes goûts : le genre qu'on regrette de n'avoir pu connaître “en vrai” (d'autant qu'il semblait avoir une cave digne de respect).

Midi. — Galtier, décembre 44, évoque un grand dîner où sa femme et lui ont été conviés, mélange d'artistes et de gens du monde :

Il n'y a que du champagne à boire, que je n'aime pas [moi non plus]. Pour me consoler, j'en bois beaucoup [réaction qui me semble naturelle], trop même sans doute, car sur le coup de minuit, écœuré, je réclame du gros rouge [j'aurais plutôt exigé un “petit blanc”] avec une telle violence que les duchesses prises de panique se sauvent et se barricadent dans un salon voisin.

Ecce homo !

— À la même époque, Galtier estime que Saint-Exupéry est “le plus grand écrivain contemporain”. Voilà au moins un point sur lequel nous aurions pu nous engueuler un peu. Et je doute si son ami Léautaud aurait été d'accord avec lui.

 Cinq heures. — Dans la salle d'attente de la clinique vétérinaire : l'abcès dont Charlus a été opéré il y a... je ne sais plus combien, est revenu, aussi gros qu'avant et en quelques jours seulement.

Sept heures. — Le Dr Le Thomas pense qu'il pourrait s'agir d'un problème dentaire (hypothèse qu'il avait rejetée la dernière fois). Du coup : extraction de la dent suspecte vendredi matin.


Mardi 4

Neuf heures. — Décidément, le pouilly fumé est bien le meilleur ami de l'homme, en tout cas le plus secourable. Une bouteille suffit : adieu les douleurs thoraciques et à l'épaule ! Vous pouvez ensuite, nectar avalé, vous coucher dans n'importe quelle position sans ressentir la moindre gêne, et donc vous endormir séance tenante. L'expérience fut si concluante que je compte fermement la renouveler dès ce soir.

— Grandes différences d'un journal à l'autre. Celui de Léautaud est essentiellement centré sur son auteur, même si on y rencontre beaucoup d'autres personnages. Celui de Galtier-Boissière est avant tout une formidable chambre d'écho, où les bruits du monde convergent pour y être mis en lumière, analysés, disséqués par une intelligence remarquable, souvent goguenarde, voire acide. Plus d'humour chez Galtier, plus de talent littéraire chez Léautaud. Et puis, on mange et boit nettement mieux chez Le Parisien qu'au pavillon de Fontenay.

— Petite blague circulant dans Paris en mars 45 : « Vous connaissez le prochain remaniement ministériel ? À l'Information : Menthon. À la Justice : Parodi. »


Mercredi 5

Onze heures. — Catherine et Nathalie sont parties depuis une petite heure, chez leurs septentrionales cousines. Elle ne rentreront que demain en fin de journée. Quant à moi, je compte mettre ces deux jours à profit pour “fumer du silence”, comme le chantait Richard Desjardins.

Midi . — Nicolas vient de faire un billet pour raconter que, hier soir, sans savoir comment, il s'est cassé la figure de son tabouret de bar, à la Comète, puis a passé cinq ou six heures aux urgences de Bicêtre, avant d'en ressortir, le crâne agrémenté d'une dizaine de points de suture. Il précise : « Pourtant, je n'étais pas spécialement saoul. » Je suis désolé mais ma propre expérience me rend formel : quand un type qui picole vous dit qu'il n'était pas spécialement saoul, il convient de comprendre que, saoul, il l'était bel et bien.

Six heures. — Lorsqu'il évoque l'univers concentrationnaire nazi, Galtier parle de camps de représailles. Je crois bien n'avoir jamais rencontré cette appellation en dehors de chez lui.


Jeudi 6

Neuf heures. — Une petite histoire, pour bien commencer cette journée, que je vais passer seul pour l'essentiel. Elle est, évidemment, rapportée par Galtier :

Pendant l'Occupation, Madeleine Jacob avait procuré à sa mère, grâce à un ami, un extrait de naissance prouvant qu'elle était alsacienne et protestante. En sortant de la préfecture où ses faux papiers avaient été jugés impeccables, la vieille dame juive dit à sa fille : « Et maintenant, pourvu qu'il n'y ait pas une Saint-Barthélémy ! »

Dix heures. — Je ne sais pas si c'est le fait d'être seul, mais j'ai l'impression de n'avoir pas cessé de m'agiter depuis mon lever (à sept heures). Or, j'ai accompli les mêmes mini-besognes que d'habitude, ni plus, ni moins.

Tout de même, en plus, j'ai nettoyé la joue et l'oreille de Charlus qui, quand je suis sorti de la douche, étaient pleines de sang : l'abcès dont il doit être débarrassé demain avait inopinément percé (peut-être s'est-il bêtement gratté ?). Ce qui, au vu de ma propre expérience en fait de bubons divers, m'a paru plutôt positif. J'ai dit à Catherine le percement, mais pas l'épisode sanglant : mère traqueuse comme elle est devenue, elle aurait été capable de rappliquer ici ventre à terre, ce qui n'aurait servi à rien.

Huit heures. — Catherine et Nathalie sont arrivées peu avant sept heures. On a débouché deux flacons (pouilly fumé et quincy). Depuis, comme elles passent l'essentiel de leur temps à s'échanger leurs photos avec leurs téléphones, elles me fichent une paix royale.


Vendredi 7

Sept heures et demie. — Dans une heure, dépose de Charlus à la clinique vétérinaire pour son fucking abcès à la joue. J'en profiterai pour rapporter du pain. À une heure, dépose de Nathalie à la gare de Vernon. Et, plus tard, récupération de Charlus opéré. Bref : journée de merde.

Deux heures. — Les deux déposes ont bien eu lieu comme prévu, et on rentre à l'instant de Vernon. La maison paraît surnaturellement calme et apaisante. Il ne nous reste plus qu'à récupérer Charlus à quatre heures et demie et on aura bouclé tout le parcours d'obstacles de ce jour.

— À propos de “boucler”, je vien de terminer le journal de Galtier-Boissière, dont la seconde moitié — 1946-1950 — n'est pas tout à fait à la hauteur de la première. Comme je ne lui en veux pas, j'ai enchaîné directement avec ses Mémoires d'un Parisien.

Quatre heures et demie. — 

Cinq heures. — Rien eu le temps d'écrire, que c'était déjà notre tour. Depuis notre arrivée, nous nous étonnions de ne pas entendre Charlus japper et gémir en reconnaissant nos voix. Les demoiselles de l'accueil nous ont gentiment expliqué que, Charlus ayant aboyé toute la sainte journée, elles avaient fini par l'enfermer dans leur enclos extérieur. À part ça, il a l'air en pleine forme, il a englouti sa gamelle de croquettes comme s'il avait encore toutes ses dents ; et maintenant, il dort.


Samedi 8

Huit heures. — Cette nuit, mes douleurs thoraciques ont franchi un palier. Peut-être même deux : je ne suis pas expert en paliers. Nuit pénible, coup de poignard sous les côtes si je m'avise de respirer à fond. Ça ne s'est guère arrangé depuis que je suis levé : j'ai dû renoncer à vider le lave-vaisselle, vu que, chaque fois que je fais mine de me baisser, le méchant coup de poignard arrive immanquablement. Il n'y a guère qu'assis dans mon fauteuil, et en bougeant le moins possible, que la situation reste envisageable. Avec ça que, depuis environ une semaine, j'ai perdu d'un coup une grosse moitié de mon appétit. En réalité, je n'en ai plus du tout, d'appétit, et ne mange (moins) que par raison. À peine ai-je avalé la première bouchée que je voudrais déjà en avoir terminé de cette corvée. Bref, c'est l'avenir radieux dans toute sa splendeur.

J'ai quand même réussi à descendre à Pacy pour y acheter le pain du week-end ; pain que je n'ai pas la moindre envie de manger...

Midi. — D'ici deux heures, des grappes de femelles tatouées et clochardisées vont s'offrir une balade dans Paris, en braillant très fort pour réclamer des droits qu'elles ont déjà. Ces dames ont de la chance : il fait beau.

Trois heures. — J'apprends (ou réapprends : Michel Desgranges me l'avait sans doute dit) que Lovecraft a récemment fait son entrée dans la Pléiade. Pour quelqu'un qui n'a jamais publié un livre de son vivant et distribuait ses textes au gré des fanzines qui les acceptaient, c'est plutôt une belle réussite posthume. D'autant plus méritoire, d'ailleurs, qu'en tant que raciste et admirateur de Hitler, il aurait pu voir, pour lui barrer le chemin de la prestigieuse bibliothèque, moderne Chtulhu sortant de l'océan du Bien, se dresser la colossale, répugnante et indicible silhouette du Pr. Saint-Graal en personne.

Cela dit, possédant déjà les trois volumes Bouquins consacrés à notre sympathique nazi, je ne vois pas l'intérêt, pour moi, de cette Pléiade. Même si les textes y bénéficient d'une nouvelle traduction.

Six heures. — À l'issue d'une brève et anodine discussion, verdict de conclusion émis par Catherine : « Les lunettes sans montures visibles, c'est comme la soupe japonaise ! » Je dois admettre que, hors contexte, la phrase pourra paraître légèrement ésotérique.


Dimanche 9

Huit heures et demie. —  endormi peu après dix heures (j'ai vu s'éteindre les lampadaires de la rue...), réveillé dès minuit. Je n'avais pas spécialement mal mais, par une sorte de curiosité, j'ai voulu essayer un comprimé de dafalgan codéinisé que m'a refilé Catherine hier. Bonne idée : j'ai dormi comme un bébé — un bébé drogué, certes — jusqu'à sept heures moins le quart. Comme j'étais très bien dans mon lit, j'ai décidé de flâner cinq minutes de plus... et j'ai redormi une heure. Je pense que je renouvèlerai l'expérience ce soir, mais en prenant le petit bonbon magique juste avant le coucher.

— Les petites ironies de la douleur. Quand je me couche, le soir, la position de loin la plus confortable, c'est sur le dos, nuque légèrement surélevée, bras sur la poitrine (un peu comme dans mon futur cercueil, en somme). L'ironie vient de ce que j'ai toujours détesté être couché sur le dos et que jamais je ne me suis endormi dans cette position. Résultat, elle me semble tellement artificielle, forcée, que je mets chaque soir à peu près une heure à m'endormir, au lieu des cinq ou dix minutes habituelles. Et la douleur de ricaner en sourdine, juste sous mes côtes...

Deux heures. — Je tombe à l'instant, sous X, dans la boutique d'un jeune gauchiste rennais, souriant et frisotté, qui se présente comme “Gwénolé Bourrée”. En principe, je suis opposé à l'utilisation de pseudonymes chez Dame Ternette. Mais là, je ne sais trop pourquoi, il me semble que j'aurais été plutôt pour.

— Par quel étrange maléfice, dès que survient une crise grave, guerre, occupation, invasion, etc., les journalistes se déshonorent-ils systématiquement ? Et pourquoi, le sachant, tant de gens continuent-ils à accorder quelque crédit aux postillons, écrits et parlés, de ces nuisibles encartés ?

(Réflexion qui m'est (re)venue à la lecture de la partie des mémoires de Galtier intitulée La Guéguerre à l'arrière.)


Lundi 10

Huit heures. — Sur une des nombreuses pancartes exhibées par les femelles défilantes d'avant-hier, cette affirmation : « Bien nommer c'est déjà lutter. » Cela asséné par des gens, hommes comme femmes, qui ont à cœur d'employer une langue, dite inclusive, parfaitement inutilisable à l'oral (et grotesque à l'écrit, mais c'est une autre affaire).

— Je ne fais pas mes compliments aux éditions Quai Voltaire pour la qualité de leurs livres. Les deux volumes de Galtier n'avaient été lus qu'une fois chacun (et par un lecteur plutôt soigneux : moi), cela n'empêche pas le premier d'avoir une vingtaine de ses pages détachées de l'ensemble, et l'autre d'être complètement décollé de sa reliure. Du boulot de racisés, quoi...

— Les facéties de la génétique. Vous prenez une star française, sex-symbol durant trente ans : Catherine D. Vous réquisitionnez le latin lover numéro un du cinéma italien : Marcello M. Vous les mettez au lit ensemble, persuadé qu'ils vont produire de l'exceptionnel, du jamais vu. Et, finalement, il en sort quoi ? Une fille moche.

Six heures. — Visiblement (je l'ai déjà “pincé” trois fois...), Galtier-Boissière ignorait la différence de sens en le tournemain et son presque homonyme le tour de main : il emploie systématiquement le second quand il faudrait le premier. C'est très mal.


Mardi 11

Six heures du soir. — Je viens tout juste de de réveiller de ma quatrième sieste de la journée. Je me demande comment je vais m'y prendre pour dormir cette nuit, même si la codéine est là pour y aider.

— Demain matin, départ pour la clinique Bergouignan à neuf heures et quart, scanner à dix heures (en principe...).


Mercredi 12

Sept heures. — Mis sonner le réveil à six heures et demie, pour être bien sûr d'arriver trop tôt à la clinique. Je pense que ça devrait marcher.

Neuf heures et demie. — Me voilà dans la salle d'attente. Je ne voudrais pas paraître exagérément optimiste, mais j'ai bien l'impression qu'il y a UNE personne avant moi. Il est vrai que je suis en avance : il peut en arriver des “juste à l'heure”. Ne reste plus qu'à s'armer de patience, en attenda

Interrompu par un jeune homme, qui m'a fait passer illico dans la cabine de déshabillage ! Comme quoi on a parfois raison d'être en avance, puisqu'il n'est même pas encore l'heure “officielle” de mon rendez-vous. Il ne reste plus qu'à attendre que le patient actuel sorte du rouleau de printemps pour aller y faire la farce à mon tour.

Dix heures trois. — Déjà de retour en salle d'attente ! Le scanner le plus rapide de ma longue carrière, sans conteste. J'attends les clichés... et retour maison.

Onze heures moins le quart. — Et voilà. Ne reste plus qu'à attendre le verdict du tribunal, ce qui risque d'être moins drôle. Pas l'attente : le verdict...

— Dans la cabine où je me rhabillais, une pensée m'a traversé l'esprit. Les gens qui font passer les scanners (j'oublie toujours leur nom) ont beau n'être pas médecins, ils savent évidemment lire les images qu'ils prennent de nos intérieurs. Je le sais d'autant mieux que ce fut, des années durant, le métier d'Isabelle et que c'est toujours celui d'Olivier. Donc, je me suis dit soudain que, peut-être, ils avaient, un quart d'heure plus tôt, accueilli un simple patient, moi, et que, là, ils venaient de prendre congé d'un condamné à mort. Je m'en suis aussitôt senti comme investi d'une sorte de dignité nouvelle. J'aurais été à peine surpris si la jeune femme de l'accueil, en rendant ma carte Vitale, m'avait également offert un verre de rhum.

Deux heures. — Compte rendu du scanner. Comme de juste, je n'y comprends à peu près rien. Disons que le peu que crois discerner ne me rend pas très pressé de savoir le reste. L'impression d'être à l'entrée d'un tunnel dont je ne suis pas sûr de voir le bout. S'il a un bout.


Jeudi 13

Sept heures. — Je viens de prendre rendez-vous avec le Dr Dubruel (merci Doctolib !) : tout à l'heure, à midi moins le quart. Elle devrait me traduire en français de tous les jours les joyeusetés exposées dans le compte rendu d'hier et lancer la suite des réjouissances. Enfin, je suppose.

— Catherine, hier, a commencé à parler de “soutien psychologique” (en me précisant que durant sa maladie, Isabelle avait été suivie). Pour le moment (restons prudent...), ma position est nette sur ce sujet : mourir, soit ; le cabinet du psy, non. 

— Ces femmes qui prennent des amants ayant l'âge de leurs fils, qu'on a affublées du terme ridicule de “cougars”, l'écrivain Guy Dupré les appelait beaucoup plus joliment : les mamantes.


Vendredi 14

Une heure. — Voilà environ trois semaines que mon appétit est en chute libre et que manger m'est une corvée (expérience toute nouvelle pour moi...). Je ne sais pourquoi, avant-hier, tandis que je mâchonnais sans goût un quignon de pain au levain, agrémenté d'une anémique cancoillotte, le mot “saucisson” a surgi dans mon esprit, en suscitant un début d'amorce d'envie. Illico, je me suis dit : « Pourquoi continuer à te priver de bonnes choses sous prétexte qu'elles font grossir, alors que tu manges à peine plus que deux mésanges et trois chardonnerets, et qu'en plus tu maigris ?

J'ai donc, ce matin, fait l'emplette d'un saucisson sec d'Auvergne et, pour faire bonne mesure, d'un camembert au lait cru du Pays d'Auge. Je viens de leur faire honneur, mangeant presque entière la croustillante baguette “tradi” achetée pour leur servir de support.

Et, chose qui ne m'était plus arrivée depuis des semaines avec aucune nourriture, je me suis régalé.

Donc, Maurice Barrès avait raison : « En période de crise, se replier sur ses minima. »

Six heures. — Je ne me souvenais pas, avant d'en reprendre le gros volume hier ou avant-hier, à quel point les chroniques littéraires d'Angelo Rinaldi étaient, deux fois sur trois, des outres pleines d'un vent qui essaie de se donner des airs à grands coups de phrases chichiteuses, parfois jusqu'à l'incompréhensible. Ce qui n'exclut nullement, chez cet académicien, une maîtrise pas toujours très sûre de la langue. Et en plus, régulièrement, Monsieur se risque à faire de l'humour...

Évidemment, je dois reconnaître qu'en le lisant juste après Bernard Frank, je ne lui ai pas donné la partie belle.


Samedi 15

Six heures. — Levé depuis déjà trois quarts d'heure. J'aurais évidemment pu aller pisser et me recoucher, comme font, je crois, les gens normaux. D'un autre côté, je venais de dormir huit heures “sans escale”...

— Évidemment, aucune nouvelle, hier non plus, du Dr Dubruel, qui doit m'arranger un rendez-vous avec un pneumologue ou un oncologue (mot bisounours pour désigner sans trop faire peur les ex-cancérologues). Et ce n'est pas pendant le week-end qu'elle risque de m'appeler. J'ai donc décidé de me pointer à son cabinet lundi matin avant sa première consultation et de lui secouer courtoisement les puces. C'est bien gentil, de vouloir donner leur chance aux métastases, mais il ne faudrait pas leur faciliter trop le boulot non plus.

Quatre heures. — J'ai repris tout à l'heure le dernier roman de Houllebecq, anéantir, qui date de janvier 2022. Je me souviens qu'il ne m'avait guère enthousiasmé. Mais, après un peu plus de trois ans de cave, qui sait ?


Dimanche 16

Huit heures. — J'avais oublié une chose très agaçante, agaçante pour moi, dans ce roman de Houellebecq : dès que le personnage central, Paul, s'endort, il rêve ; et les rêves qu'il fait nous sont détaillés tout au long, souvent sur plusieurs pages. Or, sans que je comprenne pourquoi, il m'a toujours été impossible de lire un récit de rêve dans un roman. Dès que l'onirique pointe le bout de son nez, je m'en désintéresse absolument et cesse aussitôt de lire. Donc, quand ces récits se multiplient, ça devient assez vite pénible. J'ajoute que le phénomène se produit quel que soit l'écrivain concerné, sauf Lovecraft. Je pourrais sans doute essayer de dégager la ou les raisons de cette exception... mais bon.

Midi. — Autre chose irritante chez Houellebecq : son utilisation systématique du ridicule “anticiper”, quand il s'agit simplement de “prévoir” ou de “voir venir”.


Lundi 17

Dix heures. — Je viens de surprendre le Dr Monreal (ex-Dubruel) “au gîte” : elle venait de lire mon message de vendredi. Elle n'avait pas pu rejoindre les médecins concernés jeudi, et m'a promis que l'affaire se règlerait dans la journée. 

Effectivement, j'étais à peine de retour qu'elle me rappelait. Pour me dire qu'il fallait envisager directement une hospitalisation pour un “bilan complet” (je sens que ça va être du joli...), et qu'elle aurait tous les détails à midi et demie. Elle doit me rappeler aussitôt après.

Bref, me voilà quasiment “dans le circuit”.

— Côté comique de l'affaire : je suis dans la dernière partie du roman de Houellebecq, anéantir, où il n'est question que de cancer, d'amputation de la langue et d'une partie de la mâchoire, de chimiothérapie et radiothérapie, sans oublier l'immuno, tout cela avec force descriptions “réalistes”. C'est un peu comme si le personnage, Paul, m'invitait gentiment à le rejoindre dans le roman...

Midi. — Catherine se met en quatre pour tenter de trouver des idées de plats susceptibles de titiller ce qui me reste d'appétit. Elle y échoue une fois sur deux, bien malgré elle, mais obtient de sensibles succès. Comme par exemple, à l'instant, lorsqu'elle a proposé un “repas crêpes” : j'ai nettement senti une petite lumière s'allumer au fond de mon cerveau. Ou de mon estomac : difficile à préciser.

Quatre heures. — Adieu, les crêpes ! Finalement, tout s'est emballé : coup de fil de l'hôpital peu après deux heures, pour me dire qu'on n'attendait plus que moi. Et à l'heure qu'il est, je suis dans mon lit temporaire... et dans une chambre individuelle, grâce au ciel. Mauriac et son bloc-notes me tiennent compagnie. (J'ai aussi apporté Le Pavillon des cancéreux de Soljénitsyne, parce que je suis resté très gamin.)

En tout cas, je pense que je m'apprête à vivre mon premier anniversaire dans une chambre d'hôpital.


Mardi 18

Huit heures. — Première nuit ici, plutôt satisfaisante, si tant est qu'une nuit d'hôpital puisse l'être vraiment. Réveillé ce matin dès six heures par l'infirmière de nuit, chargée de me prélever du sang avant de rentrer chez elle. J'ignore absolument quel va être mon programme pour aujourd'hui.


Jeudi 20

Midi. — De retour à la maison. Je verrai, cet après-midi ou demain, si j'ai le courage de me lancer dans un récit circonstancié de mes presque trois jours passés chez les oncologues ébroïciens. Mais ça m'étonnerait bien : je ne sais pourquoi, la perspective de quelques paragraphes hospitaliers à écrire suffit à m'accabler. Enfin, on verra.

En attendant, j'ai tout de même relu le premier tome du Bloc-notes de Mauriac et près de 500 pages du Pavillon des cancéreux, qui s'avère être un vrai roman russe, débordant assez largement du cadre “pavillonnaire” impliqué par le titre. 

Deux heures. — Bon, revenons tout de même à mon équipée hospitalière. Suite à mon scanner du 12 mars, les oncomachins voulaient, vu mes antécédents en matière de cancers, établir un bilan complet. Je m'attendais donc à être balader de service en service, ici pour une radio, là pour une ponction quelconque, ailleurs pour un autre examen, etc. Bref : des journées bien occupées.

Le mardi, après la copieuse prise sang de six heures du matin, il ne s'est plus rien passé jusqu'au soir. Le lendemain, 19 mars donc, le même onco racisé que la veille est venu m'expliquer tout ce qui était en train de se tramer entre les différents acteurs concernés. Il m'est apparu alors, très nettement, que tout se déroulait entre spécialistes ; lesquels ayant en mains tout ce qu'il leur fallait pour leur bilan, n'avaient absolument plus besoin de moi. J'ai dû argumenter assez intelligemment, car mon onco s'est rangé à mon avis — ce qui est rare chez les médecins, surtout spécialistes — et est allé illico remplir les papiers pour me faire sortir ce matin même.

Avant notre départ (Catherine était déjà arrivée), j'ai eu droit à la visite de toute la troupe : trois oncos (deux racisés et le grand boss furieusement “Pays de l'Est”), deux infirmières et deux secrétaires qui prenaient des notes.

Il est ressorti de tout cela que j'avais eu pleinement raison de demander ma levée d'écrou, puisque la décision concernant une éventuelle biopsie du foie ne sera prise que “dans quelques jours”, et que, à ce moment-là, il suffira d'un coup de fil pour me faire revenir. D'autant plus facilement que la dite biopsie se pratique en ambulatoire.

Tout de même, si je n'avais rien dit, il me gardaient jusqu'à mardi au moins. C'est-à-dire que j'aurais passé huit jours à l'hôpital pour y subir une prise de sang...

Après la biopsie, je n'ai aucun doute là-dessus, s'ouvrira le circuit classique, dont on sait comment il commence et, le plus souvent, par quoi il se termine. Mais bon : ne jetons pas le manche de l'ours après la peau de la cognée. Pour l'instant, je suis ravi d'avoir devant moi trois jours à la maison. (Il faut que je m'habitue à envisager le temps par petites unités...)

— Une petite chose en marge. À la diététicienne venue me visiter mardi (en voilà un métier dont on se demande à quoi il peut bien servir), j'ai eu l'imprudence de dire que j'étais né le 19 mars. Résultat, le lendemain midi, ce n'est pas une aide-soignante qui m'a apporté mon plateau (agrémenté d'un petit gâteau...), mais bien quatre ou cinq qui, depuis le couloir, ont entonné un éclatant “Joyeux anniversaire !” sur l'air bien connu.  Refrain qui a dû faire sursauter la moitié des cancéreux du service. Je me suis estimé chanceux qu'elle n'aient pas choisi “Happy Birthday to you”...

— Autre mini-anecdote. Je descends à la cafétéria (14 km de couloirs...) me chercher un café buvable. La barmaid me réclame un euro vingt, je pose un euro trente sur son comptoir (je suis de la “génération pourboires”). Elle : « Vous me donnez trop... » Moi : « Profitez de mon jour faste, c'est mon anniversaire ! » À ce moment-là, le type qui attendait son tour juste derrière : « Moi aussi, je suis né un 19 mars... » On a été à deux doigts de former un petit club.


Vendredi 21

Neuf heures. — L'avantage des séjours hospitaliers, c'est qu'on y est dispensé des petites corvées de la vie quotidienne — avec lesquelles je viens de renouer. Il me fallait : 1) aller à la boulangerie, 2) m'arrêter à la station-service du Carrefour Market pour y remplir mon jerrycan, 3) et, surtout, pousser jusqu'à Mécaloisirs pour y récupérer la tondeuse, dûment révisée. Comme je me suis attaqué à tout cela aux aurores, sachant que, depuis quelque temps, mon courage a tendance à décliner à mesure qu'avance la journée, tout s'est passé aussi bien que possible.

(Pendant que j'écris cela, j'entends Catherine, dans la salle de bain, mener un combat — perdu d'avance — contre le chat pour l'empêcher de jouer avec sa gamelle d'eau et d'en foutre partout.)

Onze heures. — Je viens de trouver la phrase d'annonce à mettre sur le blog quand paraîtra ce journal, le premier avril prochain : « En mars, c'était mon anniversaire. Ce fut aussi ma fête... » Pour l'instant, je n'en suis pas mécontent.

Deux heures. — Catherine dort sur le canapé en face de moi ; Charlus dort lové à ses pieds ; et, sur le fauteuil danois, Petit Loup dort en rond. Durant quelques secondes, j'ai eu l'impression d'être, dans cette maison saturée de silence, le dernier vivant.

Quatre heures. — Par un phénomène curieux, depuis que je me suis transformé en simili-vieillard, je ne supporte plus, à la télévision le soir, que les Maigret. Je suppose que nos rythmes doivent s'accorder. Double coup de chance : 1) J'avais acheté il y a quelques mois l'intégrale de la série avec Bruno Cremer ; Catherine ne s'en lasse pas plus que moi — ou elle fait très bien semblant pour ne pas contrarier son futur grabataire.

Nous en sommes à la saison 2 et, hier soir, nous avons regardé notre premier épisode vraiment ennuyeux et raté. Il était tiré d'un des tous premiers Maigret, 1931, intitulé La Tête d'un homme. Du coup, tout à l'heure, ayant refermé derrière moi la porte du pavillon des cancéreux, je suis allé tirer de son étagère le roman de Simenon. Pour essayer de voir ce qui avait pu dérailler dans l'adaptation.


Samedi 22

Deux heures. — Pensée profonde et novatrice, trouvée à l'instant sous X : « Ce sont d'abord les luttes auto-organisées qui mènent la lutte ! »

Parfait, ça m'arrange : si les luttes, en plus de s'organiser elles-mêmes, se chargent ensuite de mener la lutte, je ne vois pas pourquoi je prendrais la peine de sortir de chez moi. Même un 22 mars (date anniversaire, en outre, de mon ami Denis Barthès qui, lui, vient bel et bien de devenir septuagénaire — si toutefois il est encore en vie, ce que je n'ai aucun moyen de savoir).


Lundi 24

Sept heures. — C'est en principe ces jours-ci que l'hôpital doit me rappeler pour m'informer de la suite des réjouissances médicales qui m'attendent (biopsie ? Pas biopsie ? Le suspense est à son acmé). Ce qui veut dire que, sous peine de manquer l'appel, je dois m'habituer à ne jamais m'éloigner de l'iBigo, même pour aller pisser. (Ça va quand même être délicat au moment de la douche...) Catherine m'a proposé un joli petit étui “fait main” à m'accrocher autour du cou : malgré un sens du ridicule assez embryonnaire, j'ai refusé l'obstacle.

Neuf heures. — François Ost est un vieux juriste belge, ce qui n'excuse pas tout. Quand les juristes belges se mettent à penser et à publier, ça donne des choses comme ceci (le paragraphe est un peu long, mais il me semble valoir la peine) :

Quelle est donc la visée de la perspective traductrice ? Nous dirons d'un mot : dégager une troisième voie, celle d'un espace de sens partagé entre le langage (la pensée) unique d'une part – l'espéranto du globish ou du globalais, par exemple –, et le repli sur les idiomes singuliers de l'autre. Entre la Charybde de l'omnitraduisibilité proclamée par un langage dominant qui croit tout pouvoir absorber dans sa mêmeté, et le Scylla de l'intraduisible ombrageux derrière lequel se réfugient des langues (cultures, communautés) jalouses de leur spécificité, la traduction vise à se frayer un chemin renvoyant dos à dos ces deux versions opposées, mais finalement solidaires, du soliloque, qui se décline tantôt comme l'aveuglement hégémonique du même, tantôt comme l'exacerbation farouche de l'autre, manquant dans les deux cas la médiation de l'autre intérieur (et son corrélat dialectique : le même extérieur) qui seul est en mesure, croyons nous, d'assurer la relance du discours

C'est bien entendu chez l'incontournable Saint-Graal que j'ai recueilli cette perle. Sur laquelle, ensuite, notre professeur ergote et fait la petit bouche. Laissons-les entre eux...

Quatre heures. — Coup de téléphone de l'hôpital d'Évreux. Mon petit cœur battait la chamade : simple biopsie ? Opération directe ? Rien de tout cela : c'était dans le but de me proposer un rendez-vous pour une endoscopie, gastrique, examen dont il n'avait encore jamais été question jusqu'ici. Rendez-vous fixé au... premier avril : ces gens ne savent quoi imaginer pour me faire sourire.


Mardi 25

Sept heures. — Étrange roman que cette Danseuse du Gai-Moulin, de Simenon. C'est censé être un Maigret. Ces livres-là ont dix chapitres (parfois neuf, parfois onze, mais bon). Or, je viens de commencer le chapitre six... et toujours pas le moindre commissaire à l'horizon. Je sais bien que Monsieur Simenon est chez lui et qu'il fait ce qu'il veut, mais enfin, pardon : moi, quand je lis un Maigret, je veux Maigret ! Résultat : j'abandonne la danseuse et passe au roman suivant.

Six heures. — Passer sans transition d'un Maigret lambda (en l'occurrence L'Ombre chinoise) à L'Affaire Saint-Fiacre nécessite une mise au point aussi radicale qu'indispensable. Car, d'une page sur l'autre, il faut remplacer la silhouette de Bruno Cremer par celle de Jean Gabin.


Mercredi 26

Onze heures. — Retour d'une matinée de courses tout à fait ordinaire : épuisé. L'impression d'avoir 90 ans. Et encore : je suis bien sûr que ma mère (92), quand elle rentre des siennes, de courses, est plus en forme que moi en ce moment. J'ai beau savoir que ce “coup de pompe” sera passé dans une dizaine de minutes, ça fait quand même un bizarre effet.

D'un autre côté, si je m'habitue, dans les semaines voire mois qui viennent, à me considérer comme nonagénaire, je pourrai, au bout du compte à rebours, me dire que j'ai finalement réussi à vivre bien vieux.

Trois heures. — J'ai terminé L'Affaire Saint-Fiacre peu après le déjeuner. Il y a une dizaine de minutes, j'eu l'idée d'aller glisser dans la machine le dvd Maigret que nous devons commencer ce soir. Premier téléfilm de la dite rondelle ? L'Affaire Saint-Fiacre.

Sur le moment, je me suis dit que je pouvais fort bien le réserver pour plus tard et passer directement au titre suivant. À la réflexion, non : ça m'intéresse de repérer, dans le détail, les différences entre le roman et son adaptation. Et surtout de tenter de comprendre leur éventuel intérêt.

— Reçu un sms de Michel Desgranges me demandant comment j'allais. Je lui ai répondu sans rien lui cacher.

Quatre heures. — Alors que je prenais un café/pipe au soleil sur la terrasse, est venu se poser sur le mur blanc de la Case un très grand papillon entièrement noir. “Mauvais présage...”, comme disait M. de Malesherbes, en butant sur la première des marches le conduisant à l'échafaud...

— Phrase extraite de Chez les Flamands : « Le vieillard ne s'éveillait pas et sa femme, inquiète pour la pipe qu'il pouvait lâcher, la lui prenait délicatement des mains et la pendait à un clou du mur. »

Comment s'y prend-on pour pendre une pipe à un clou ? 


Jeudi 27

Une heure. — Il y a une demi-heure, appel de l'hôpital d'Évreux, service de médecine ambulatoire cette fois : la biopsie hépatique est fixée au 7 avril prochain. Je dois être là-bas à huit heures, à jeun évidemment, sortie prévue entre cinq et six heures du soir. En principe, ce sera la dernière étape avant le verdict définitif de la Cour suprême.


Vendredi 28

Quatre heures. — Tout à l'heure, j'ai décidé de “systématiser les doublons”. C'est-à-dire que, sachant quel Maigret nous allons regarder le soir, c'est le même que j'aurai relu dans le courant de la journée. Mon idée commence d'ailleurs par un échec, puisque le téléfilm de ce soir s'appelle Maigret en Finlande, titre qui n'apparaît nulle part chez Simenon.


Samedi 29

Sept heures du soir. — Nos grands-parents médiévaux avaient le sens du calembour, le goût de l'à-peu-près. C'est à leur époque que sont apparues les premières auberges et hostelleries dont l'enseigne était : Au lion d'or. Et chacun y entendait ce qu'il convenait, à savoir : Au lit, on dort. Puis, à force d'être employé, le jeu de mots n'a plus été perçu comme tel. Si bien que sont apparus des Hôtels du lion d'or, ce qui n'avait plus de sel, voire du lion d'argent, ce qui en avait encore moins.

C'est Bernard Touchais, mon patron Brigade mondaine, qui m'avait raconté ça, un jour que nous déjeunions tous les deux au Bistro romain de la place Pompidou, à Levallois. Mais comme, d'un autre côté, ce même Bernard avait tendance à raconter un peu n'importe quoi quand il se sentait en verve, on ne peut être sûr de rien.


Dimanche 30

Onze heures. — L'avantage d'être malade, même si on aimerait l'être un peu moins, c'est qu'on a une excellente excuse pour ne pas manier soi-même la tondeuse à gazon. Le jeune Quentin viendra s'en charger demain matin. J'ai souligné “jeune” parce que Catherine et moi fûmes très surpris de découvrir incidemment, la semaine dernière, que le dit Quentin avait des enfants : nous lui donnions 19 ans à tout casser. Il est vrai que, plus on devient vieux, plus les jeunes paraissent jeunes. Mais tout de même : Quentin en père de famille...

Cinq heures. — Une chose curieuse, dans la série des Maigret, qui ne m'avait jamais frappé avant aujourd'hui. Dans les premiers romans, écrits au début des années trente, Maigret a 45 ans, ce qui le fait naître avant 1890. Il était donc en âge d'être mobilisé en 1914. Certes, en tant que policier, il a pu échapper au front. Mais enfin, il n'est jamais fait la moindre allusion à ces quatre années-là.

Plus surprenant encore : pas la moindre allusion non plus, dans les romans des années cinquante, aux quatre années de l'Occupation, durant lesquelles, pourtant, en tant que commissaire divisionnaire, Maigret a bien dû être en contact régulier avec les autorités allemandes. Qu'a-t-il fait alors ? Collaboré sans réticences ? Aidé la Résistance en sous-main ? S'est-il contenté de “limiter la casse” ? Pas un mot sur la question. Comme si ces quatre années n'avaient jamais existé.

— Bref éclat de rire en lisant ce morceau de phrase (dans Maigret s'amuse) : « Madame Maigret, elle, piqua un phare. » J'espère au moins qu'aucun naufrage n'a été à déplorer la nuit suivante.


Lundi 31

Midi. — Peu après neuf heures, appel de l'hôpital d'Évreux : c'était pour me rappeler mon rendez-vous de demain après-midi, pour la gastroscopie. Il y a une heure, la factrice a déposé dans la boîte une lettre de l'hôpital susnommé : elle était pour me confirmer la biopsie hépatique  du 7 avril. Ensuite, il n'y aura plus qu'à attendre une huitaine le verdict définitif, qui ne fait guère mystère mais que mes douze lecteurs ne connaîtront que le premier mai prochain, à la publication du journal d'avril.

Et après ça, il s'en trouvera encore pour prétendre que Didier G. n'est pas un maître du suspense...

samedi 1 mars 2025

Février 2025

 

 





DU CÔTÉ DE CHEZ JEAN





Samedi 1er

Neuf heures. — Long himmel de Maître Rosalie, dans lequel elle me dit avoir, grâce à moi, lu et aimé Les Disparus de Daniel Mendelsohn. Cela m'a fait plaisir de l'apprendre : l'impression de servir, parfois, à quelque chose... Pour rester dans mon personnage de prescripteur (je n'ose aller jusqu'à influenceur...), je viens de lui conseiller, dans ma réponse, de lire aussi Une odyssée du même Mendelsohn.

Midi. — Il peut arriver qu'un poète soit aussi un financier avisé, Voltaire en est le meilleur exemple. Jean Orieux nous dit qu'en 1768 — Voltaire a 74 ans — son capital représentait environ un milliard d'anciens francs. Sa biographie ayant été écrite en 1965, cela équivaut à quelque chose comme quinze millions d'euros actuels. Ce n'est pas Elon Musk ni Bernard Arnault, mais enfin, ça permet tout de même de voir venir.

Trois heures. — Les tragédies de Voltaire sont ennuyeuses à se pendre, l'affaire semble entendue. (Encore faudrait-il s'armer de courage et les lire pour en être vraiment sûr.) Ce qui ne devait pas l'être, ennuyeux, c'était d'assister à l'une de leurs représentations au théâtre de Ferney en présence de l'illustre auteur. De voir ce vieillard emperruqué Régence se pâmer de bonheur à l'audition de ses propres alexandrins, trépigner d'enthousiasme dans sa loge à en faire tomber ses bas sur ses chaussures, engueuler vertement les rustres du parterre pas assez attentifs ; pour, finalement, bondir sur la scène au milieu des acteurs, reprendre celui-ci qui manque de flamboyance, enchaîner sur la tirade de cet autre, en sautant de cour à jardin comme un écureuil sans poil. Tout cela devant un parterre de bons et opulents bourgeois de Genève, sages calvinistes venus là s'encanailler avec les frissons d'une volupté défendue. Ce devait quand même être quelque chose.

Sept heures. — De Léautaud, 2 décembre 1944 : « Je lui demande l'âge qu'a Sacha Guitry. À son dire : 63 ans. Je n'en reviens pas. On ne se rend pas compte que les années passent pour les autres comme pour soi. »

C'est tout à fait exact, en tout cas pour ce qui me concerne. Quand je pense à une personne fréquentée il y a une quarantaine d'années, voire davantage, je ne parviens pas à concevoir qu'elle puisse, elle aussi, être septuagénaire ou quasi. Je suis bien forcé de l'admettre, mais je ne puis le concevoir. Je dois ajouter que c'est un phénomène qui se produit plus intensément quand la personne en question est une femme. Dans ce cas, l'évocation peut devenir presque douloureuse. Les hommes, j'ai tendance à m'en moquer davantage.


Dimanche 2

Huit heures. — Entre autres particularités plus marquantes, Voltaire présentait celle de n'avoir jamais eu de barbe : il ne se rasait pas et, les très rares poils qui lui venaient au menton, il s'en débarrassait à la pince à épiler. Quand on pense que “la barbe” est synonyme d'ennui, quoi de plus normal que l'homme le moins ennuyeux que la terre ait porté en fût dépourvu ? Et, ne rasant jamais les autres, pourquoi aurait-il dû se raser lui-même ?

Dix heures. — Mars 1778. Après des années d'absence, Voltaire est de retour à Paris pour la création de sa dernière tragédie, Irène. Bien que le connaissant mourant depuis environ soixante ans, je commence à éprouver de réelles inquiétudes quant à sa santé...

Le 2 avril suivant, la pièce est représentée à la cour de Versailles... mais Voltaire n'a pas été prié d'y venir assister. Tout petit déjà, ce pauvre Louis XVI était au-dessous de tout.

— La rencontre improbable. Fin avril (il lui reste un mois à vivre), Voltaire fait quelques pas dans les jardins du Palais Royal. Il aperçoit deux enfants qui jouent sous la surveillance d'une gouvernante. L'un d'eux ressemble étrangement au Régent, que Voltaire a rencontré en ce même jardin, soixante ans plus tôt. Il ne se trompe pas : on lui apprend que l'enfant de cinq ans est le fils du duc d'Orléans, soit l'arrière-petit-fils du dit Régent. Dans 52 ans, ce même enfant deviendra roi des Français, sous le nom de Louis-Philippe. On a presque l'impression, là, que Voltaire, en plus de ses autres pouvoirs, possède celui de provoquer d'étranges distorsions spatio-temporelles.

Onze heures et quart. — Voltaire vient de mourir : je peux aller déjeuner.

Midi. — J'ai remisé le Voltaire de Jean Orieux dans la Case et j'en ai rapporté le Talleyrand du même Jean Orieux. Double cohérence : la première pour ne pas changer d'auteur, la seconde parce que ses deux personnages ont connus en même temps la même fameuse “douceur de vivre” qui, au dire de l'évêque d'Autun était l'apanage de l'Ancien Régime et a disparu avec lui.

D'emblée, deux autres points communs, entre François Marie et Charles Maurice : ils furent tous deux des hommes d'affaires avisés et sont morts également à 84 ans.

Et encore un autre : tous deux ont couché avec une de leurs nièces. Mais il faut bien avouer que, de ce point de vue, Talleyrand a été nettement mieux doté que Voltaire : comme maîtresse, la duchesse de Dino a une autre classe que la grosse Mme Denis.

(Il est à noter que, par hasard, je commence cette lecture le 2 février, jour anniversaire de la naissance de Talleyrand, il y a 271 ans.)

— Exemple d'un alliage parfait entre cuistrerie niaise et crasse ignorance. Il s'agit de la “critique” d'un spectacle monté par cinq pauvres filles contre la méchante et prédatrice masculinité toxique (si j'ai bien compris). Ça dit ceci :

Les Histrioniques est une catharsis joyeuse, originale tant par sa mise en scène performative et le (ré)emploi des décors. La puissance sorore des comédiennes est créatrice, elle panse les premières plaies et autorise à espérer un front commun, dans un contexte où l'espoir de la militance est atteint.

La première phrase est une gabegie syntaxique ; la seconde une mélasse prétentieuse n'exprimant qu'une seule chose clairement : le vide absolu régnant en maître entre les deux oreilles de celui qui l'a écrite. Et les malheureuses “comédiennes” brandissent tout de même fièrement, en guise de publicité, ce concentré de connerie pompeuse.

Néanmoins, il était tout de même utile, je le reconnais, de nous signaler l'état préoccupant de l'espoir de la militance. Espérons que la puissance sorore parviendra à le rafistoler.

Cinq heures. — Le 14 décembre 1944, au déjeuner hebdomadaire donné par Mme Florence Gould, Léautaud découvre le Martini (un demi-verre à liqueur...). Verdict ? « C'est exécrable. » Je serais assez d'accord, même si le qualificatif est un peu exagéré.

Et, côté ravitaillement, ça va en s'arrangeant ? « Le pain redevient mauvais. Les pâtes sont de la colle. Les légumes secs sont à sécher. Le sucre ne fond pas. Le fromage est introuvable. Les attributions de beurre minuscules. La viande en bois. L'huile ignorée. Le tabac toujours restreint. »

Bon, bon... si c'est comme ça, je ne demanderai plus rien, moi !

Sept heures. — Les interminables et filandreuses élucubrations géopolitiques de l'Oncle Paul commencent à m'excéder quelque peu. J'ai bien hâte que la guerre se termine, qu'on puisse un peu parler d'autre chose.


Lundi 3

Six heures. — Debout depuis déjà une heure. Ce qui est un net abus de langage, étant bien carré dans mon fauteuil, non loin des deux bestiaux, nourris et aussitôt rendormis.

Ce réveil nocturne fut tout de suite ensoleillé par une bonne nouvelle, même si elle ne me concerne en rien : la sèche défaite, à Villeneuve-Saint-Georges, du cloporte de travée, le dénommé Louis Boyard, qui se rêvait déjà en rat d'Hôtel (de ville). Après la déculottée, le mois dernier, de la marionnette pour ventriloque Lyes Louffok, cela fait la deuxième veste à accrocher dans le placard de la France dite insoumise. Braves électeurs ! Quant aux islamopithèques de cette riante cité de Villeneuve, ils vont sans doute devoir se trouver un nouveau mulet à bâter.

Sur ces considérations, revenons à Charles Maurice de Talleyrand-Périgord ; c'est-à-dire quittons le marécage pour les cimes. Il me plaît bien que la première visite, en 1778, du tout jeune prêtre fraîchement ordonné fût pour Voltaire qui, en l'hôtel de Villette, vivait ses dernières semaines terrestres. C'est une rencontre qui fait rêvasser... une sorte de passage de témoin entre deux esprits supérieurs...

— Il y a deux ou trois jours, dans un himmel de réponse au sien, je conseillais à Maitre Rosalie de lire Une odyssée, le livre de Daniel Mendelsohn dont elle venait de terminer Les Disparus. Je ne sais si elle le suivra, ce conseil ; à moi, en tout cas, cela a donné l'envie de le relire. J'en suis donc réduit, dirait-on, à me donner des conseils de lecture à moi-même. Me voici auto-prescripteur.

Trois heures. — Mirabeau, lors d'une discussion un peu vive avec Talleyrand : « Je vais vous enfermer dans un cercle vicieux ! » Alors, son compère, d'un ton distrait : « Vous voulez donc m'embrasser ? »

Six heures. — La réjouissante naïveté des révolutionnaires bien en chaire. De l'inénarrable Saint-Graal, ceci :

Samedi matin, une fois encore, j'ai pu constater que des personnes qui évoquaient l'exposition de je ne sais plus quel mangaka autour de l'œuvre de Lovecraft étaient éberlués quand je leur disais « ah non, Lovecraft, c'est quasiment un nazi, je laisse ça de côté. »

Mon cher Guillaume, si vous ne voulez plus que vos malheureux interlocuteurs se montrent “éberlués” par vos énormités, la solution est toute simple : cessez de vous adresser à des gens encore à peu près sains d'esprit ! Contentez-vous d'aller déclamer vos professions de foi dans la salle commune de l'asile Blouski.


Mardi 4

Huit heures. — J'avais tout à fait oublié que c'est Talleyrand qui, en 1790, a “inventé” le 14 juillet.

— Nous sommes donc le 4 du mois et, ce matin, la micro-retraite canadienne de Catherine n'apparaît toujours pas sur notre compte bancaire : ils sont en grève, les fonctionnaires québécois ou bien ?

Ce n'est d'ailleurs pas la seule étrangeté comptable : des deux prélèvements mensuels relatifs à nos deux “contrats obsèques”, un seul a été fait. La première explication qui me vient est que l'un de nous est soudainement devenu immortel, rendant ainsi son contrat caduc ; mais il y en a sans doute une autre...

— Au vu de ses dernières déclarations, le comédien François Cluzet me semble être un retentissant imbécile. Ou, s' l'on préfère, une sorte de poule mouillée, tremblant à l'idée que sa barcasse vermoulue puisse ne pas totalement être dans le sens du courant dominant — dominant dans son petit monde confiné, pas forcément dans le monde réel.

Dix heures. — Notre jeune jardinier est là, occupé à élaguer le cerisier, qui prenait un peu trop ses aises. Je viens de sortir, dans l'idée de boire mon café sur la terrasse. Je suis rentré aussitôt : le voir perché au sommet de son étroite échelle me donnait le vertige à moi...

Deux heures. — Dans la salle d'attente du dentiste de Pacy, Catherine et moi. Évidemment, les douleurs dentaires qui me gâchent plus ou moins la vie depuis environ un mois par intermittences ont totalement disparues depuis hier...

Deux heures et demie. — Je suis bon pour aller consulter un parodontiste, vu que mes dents font la même chose que moi quand j'arrive à la maison : elles se déchaussent. Coup de chance : il y en a un qui officie à l'hôpital d'Évreux : il n'aurait plus manqué que je doive aller traîner mes guêtres à Rouen ou à Neuilly... Naturellement, tout cela est de la faute du tabac, cet ennemi absolu de l'humanité (avec le fascisme et le patriarcat, tout de même).

Sept heures. — En novembre 1945, Léautaud apprend que, pour avoir droit au charbon accordé aux professions libérales, il doit d'abord aller verser son obole à la caisse des allocations familiales. Réaction immédiate dans son journal du jour :

Ils garderont leur charbon. Pour ce qu'il vaut, d'abord. Ensuite, je me refuse à donner même seulement trois francs pour les faiseurs d'enfants. Il y a quelques années déjà qu'on a commencé cette farce de faire entretenir par les gens qui n'ont pas d'enfants les enfants des imbéciles et malpropres qui en ont fait à la douzaine.

Léautaud ou l'art de se rendre sympathique... et je ne le dis nullement au second degré !


Mercredi 5

Sept heures vingt. — Nouveauté inouïe ce matin : j'ai testé une nouvelle boulangerie ! Plus aventurier, davantage risque-tout, on va avoir du mal à trouver. Cela dit, il me faut nuancer. D'abord, la boulangerie n'est nullement nouvelle, et j'y suis même déjà allé deux ou trois fois ; mais jamais depuis qu'elle a changé de propriétaires, et donc de boulanger. Ensuite, je n'ai rien testé du tout, puisque je me suis pour l'instant contenter d'y acheter du pain (plus un croissant pour Catherine) : le véritable test n'aura lieu qu'à midi. Mais enfin, déjà comme ça, je trouve que j'ai fait preuve d'une audace certaine.

Donc, nous aurons désormais, si la nouvelle échoppe passe l'épreuve du déjeuner, trois points de ravitaillement : par ordre d'ancienneté, la boulangerie “de la mairie”, celle “du pont”, et la petite dernière que nous appellerons “de l'hôpital”. Suivre va devenir coton... D'autant qu'il en existe une quatrième à Pacy, laquelle pour le moment reste hors champ. La preuve : elle n'a même pas encore été baptisée.

Dix heures. — Une scène dont je ne me lasse pas. Un soir de 1794, Talleyrand et Courtiade, son cérémonieux valet, se sont égarés dans une sombre forêt, pas très loin des chutes du Niagara. Ils tombent sur trois trappeurs qui, plutôt que de les assassiner pour les détrousser, les invitent dans leur hutte. Là, on leur sert, généreusement, une eau-de-vie artisanale, qui doit être quelque chose comme le “vitriol” qui se consomme dans la cuisine des Tontons flingueurs. Si bien que, quelques heures plus tard, saisi par un enthousiasme issu directement de son taux d'alcoolémie, voici M. de Talleyrand-Périgord qui décide de rester ici, de se faire trappeur et de fonder une association avec ses trois hôtes. À la grande consternation du pauvre Courtiade qui, peut-être moins saoul que son maître, se montre assez peu enclin à piéger le castor durant le reste de ses jours. Le lendemain matin, l'ex-évêque d'Autun eut un certain mal à faire admettre aux braves trappeurs que, la veille, il s'était peut-être emballé un peu vite...

Cinq heures. — Émanant d'un analphabète se prétendant juriste, cette information chez Blouski : « 350 meurtres transphobes ont été reportés depuis un an dans le monde. » 

De quoi se plaint-il, ce M. Sébastien Tüller ? Évidemment, annuler ces meurtres aurait été plus satisfaisant. Mais enfin, les reporter c'est être déjà sur la bonne voie, non ? Ça laisse le temps de la réflexion... de la mise en perspective... Et puis, si on parvient à savoir exactement à quels jour et heure ils ont été reportés, on pourra même peut-être les empêcher.

Puisqu'on est au milieu des imbéciles, voici Ray, sous X cette fois. Apprenant que l'actrice Virginie Efira allait devenir Gisèle Halimi au cinéma, son sang de progressiste à barbiche n'a fait qu'un tour : pourquoi aller chercher cette actrice scandaleusement blonde, alors que nous avons tant de merveilleuses comédiennes arabes sous la main ? Ray-le-mongo a oublié un détail : que Gisèle Halimi était juive, tout comme l'est la Virginie qui va passer sa robe, et pas du tout arabe. Et il doit jubiler chaque fois que l'on fait interpréter Anne Boleyn par une négresse ou les mousquetaires de Dumas par un quatuor de greluches racisées. Tous les charmes du progressisme à sens unique, donc. On pourrait aussi tenter d'expliquer à Ray qu'être acteur, c'est justement se glisser dans la peau de quelqu'un qu'on n'est pas pour essayer de lui donner ou de lui rendre la vie. Mais ce serait sûrement aller au-delà de la capacité de ses douze neurones.

De toutes façons, peu me chaut : voilà un film que je ne verrai jamais, n'en ayant rien à foutre, de l'Halimi. Donc, si ça amuse les réalisateurs, ils peuvent aussi bien confier le rôle à Depardieu ou à Mimi Mathy, je m'en bats l'œil.

— En novembre 1945, à un déjeuner chez Florence Gould, Léautaud découvre les aubergines frites. Bizarrement, il trouve ça délicieux. Je dis “bizarrement” car, d'ordinaire, il est plutôt comme les enfants, qui trouvent systématiquement mauvais ce qu'ils ne connaissent pas déjà.

— En plus des aubergines, Léautaud découvre aussi Albert Camus. Dont il moque aussitôt le “charabia prétentieux”. Pour étayer sa sentence, il cite cette phrase :

Ce monde a du moins la vérité de l'homme et notre tâche est de lui donner ses raisons contre le destin lui-même.

Ce qui, en effet, n'a aucun sens. (Ou alors, je suis aussi bête que Léautaud.)


Jeudi 6

Dix heures. — La retraite canadienne de Catherine a fini par arriver sur le compte, pendant que nous dormions. Liesse et bombance au village...

Midi. — La question sans réponse assurée : Talleyrand est-il le père biologique d'Eugène Delacroix ? Jean Orieux est affirmatif, tandis que l'autre biographe moderne de Talleyrand, Emmanuel de Waresquiel, dit que non. Je propose qu'on les laisse se débrouiller ensemble et revenir nous voir quand ils auront accordé leurs violons.

— Phrase plutôt curieuse, sortie du clavier de Renaud Camus (ce qui la rend encore plus curieuse) : « Dîné aux nouvelles, chacun au haut bout de la table, pour éviter la contagion. » Où diable les Camus ont-ils réussi à dénicher une table possédant deux hauts bouts ? Et, donc, supposé-je, dépourvue de bas bout ? Sont trop forts, ces Gersois...

— Si l'on en croit Orieux — et pourquoi ne le croirait-on pas ? —, on dansa la valse pour la première fois à Paris, au soir du 3 janvier 1798 (pour mes lecteurs LFIstes : 14 nivôse an VI). Cette grande première eut lieu lors de la magnifique fête donnée par Talleyrand dans l'hôtel de Galliffet, en l'honneur de Joséphine Bonaparte.

On a bien noté : en l'honneur de Joséphine, et pas de son général en chef d'époux : il s'agissait de ne pas hérisser inutilement telle ou telle faction politique, à commencer par les Jacobins, toujours prêts à voir le mal partout, même aux bals de l'ex-évêque...

Six heures. — Paul Léautaud vu par lui-même, et dans son décor quotidien de Fontenay :

«[...] mon intérieur, mon taudis, mon fumier, les vitres de mes fenêtres presque opaques par la crasse, les toiles d'araignées, à tous les angles du plafond, les glaces où l'on se voit comme dans un brouillard, l'aspect désordre, un petit lit de repos sur lequel s'étalent des papiers, des livres, des chaussures, des légumes, la cheminée sur laquelle voisinent le paquet de tabac, le cendrier, mon bougeoir, ma lampe, mon filtre à café, la petite casserole de faïence pour mon petit déjeuner du matin, prenant mes repas à même la casserole dans laquelle je les prépare, mon verre à boire lavé quand ça me prend, mon armoire normande, si belle d'aspect, véritable capharnaüm : fioles de pharmacie, chapeaux de toutes sortes, caisses de biscottes, mon pain, mon café, mon moulin à café, mon sucre, ma viande, mon chocolat quand j'en ai, des papiers, du linge neuf : mouchoirs et faux-cols, et toutes sortes de choses encore. L'intérieur d'un vieux garçon, devenu las des corvées domestiques et arrivé à se moquer de tout dans ce domaine.

« Des chapeaux de jardin, des chaussettes à raccommoder, des bougies.

« Les boites d'allumettes, une bouteille de pharmacie pour la Barbette. Mon lit que je fais à peu près tous les deux mois, et le vase de nuit dans l'antichambre pour ne pas être obligé de descendre pour uriner, et moi là-dedans, au milieu de tout cela, en pantalon troué, en vieilles pantoufles, en veston déchiré, en bonnet de coton, lunettes sur le nez, un foulard jaune au cou, nouée sur le devant une couverture de laine par-dessus tenant par deux brides. »

Ça fait envie ! Cela dit, si, comme lui, j'étais resté célibataire, je pense que je vivrais à peu près dans les mêmes conditions aujourd'hui. À moins que j'aie eu la judicieuse idée de mourir d'une cirrhose du foie.


Vendredi 7

Huit heures. — Dans sa folle prodigalité, le Trésor public vient d'augmenter nos retraites de 37 €. Ce qui, je viens de faire l'addition, porte nos revenus mensuels, toutes sources confondues, à 3581,16 €. Vu notre mode de vie quasi érémitique, je me demande pourquoi nous ne mettons pas plus d'argent “de côté” que nous ne le faisons, et qui se ramène à presque rien. Enfin...

(Rectification vespérale : je bénéficie également d'un versement mensuel de “MSA Normandie”, dont j'ignore absolument à quoi il peut bien correspondre. Son royal montant : 3,36 €. Ce qui nous porte le total des rentrées d'argent à 3584,52 €.)

Trois heures. — On se prend à rêver (ça ne coûte rien à personne) sur ce qu'aurait pu être l'Empire, si Napoléon avait écouté Talleyrand davantage que son stupide orgueil. Il aurait pu aussi, parfois, l'écouter moins, ce qui aurait évité l'inqualifiable assassinat du duc d'Enghien.


Samedi 8

Sept heures et demie. — Aller-retour à la boulangerie de la mairie pour ravitaillement. L'une des deux vendeuses m'annonce qu'ils ferment ce soir pour une semaine. Ce qui veut dire que, sur les quatre boulangeries que compte Pacy, trois prennent leurs fucking vacances en même temps. Trois au moins : je ne serais pas plus surpris que cela de trouver la quatrième également fermée mardi prochain. Si j'étais Léautaud, je tartinerais volontiers une page entière pour dire ce que je pense de tous ces artisans qui ne veulent plus rien foutre et ne songent plus qu'à leurs sacro-saintes vacances... (Des vacances en février : j'espère qu'ils auront un temps de merde !)

— Hier soir, parce qu'elle venait tout juste de débarquer sur Netflix, nous avons commencé à regarder la quatrième saison d'Entrevías, série espagnole tout à fait honorable, même si pas exempte de défauts. D'abord il y a des scènes qui tombent un peu dans le bavardage inutile, heureusement assez peu nombreuses. Ensuite, deux jeunes comédiennes résolument médiocres. Par chance, celle des deux qu'on voyait le plus s'est pris trois balles dans la poitrine à la toute fin de la troisième saison, si bien que nous en voilà débarrassés. Nous ne cessons de rendre grâce au flic ripou qui a eu la bonne idée de défourailler sur cette greluche plutôt pénible (le genre qui ne dispose que de trois jeux d'expression : soit je souris, soit je pleure ; entre les deux, je fronce mes sourcils).

— La langue de Jean Orieux n'est pas toujours aussi parfaite que l'on aimerait qu'elle fût. Ainsi cette phrase : « L'alliance de la France avec le tsar avait rendu encore plus dangereuse la situation de l'Autriche. » Dangereuse pour qui ? La situation de l'Autriche, au moment d'Erfurt, est devenue périlleuse, mais nullement dangereuse.

Puisque j'en suis à pinailler, on pourrait aussi noter qu'une alliance se passe soit entre États, soit entre souverains ; mais certainement pas entre un pays d'un côté et un souverain de l'autre.

Deux heures. — De Fénelon : « Les injures sont les raisons de ceux qui ont tort. » Une sentence qu'il faudrait graver au fronton de tous les réseaux sociaux : ce serait en quelque sorte l'Arbeit macht frei de tous les petits sociauxpathes.

— Esprit Maurice Goux : Comment appelle-t-on une pouliche aux allures douce ? Une haquenée juvénile.

Six heures. — Déclaration de la vieille historienne féministoïde Michelle Perrot, donnée par Le Monde.fr et aussitôt mise en recirculation par l'indispensable Élodie J. :

Le genre masculin s'est historiquement construit dans l'idée de la possession du corps des femmes.

“Historiquement”, donc : avant l'histoire, l'homme des cavernes et des huttes se passait très bien de cette possession : chacun sait que les gens de ces époques post-édéniques se reproduisaient tous par scissiparité. Et puis, un jour, ça lui est venu, à notre homme. Pas sous la forme d'un instinct, hein : sous celle d'une idée. « Tiens ! Et si je possédais une femme ? Comme ça, juste pour voir si, par hasard, ça ne ferait pas de moi un mâle ? »

Arrêtons-nous là : l'épaisse et péremptoire bêtise de la déclaration perrotine décourage assez rapidement l'ironie.


Dimanche 9

Dix heures. — L'histoire jugera, l'histoire jugera... c'est un peu vite dit : il est des cas où l'histoire s'abstient soigneusement de juger. Ainsi en est-il, en tout cas en France, de Napoléon Bonaparte, qui a échappé à tout jugement impartial en s'engouffrant directement dans la légende. Sinon, nous n'aurions pas de mots assez durs pour flétrir cet homme prêt à tuer ou asservir toute l'Europe afin de satisfaire ses seuls appétits démentiels, et qui a laissé derrière lui une France rapetissée, affaiblie, exsangue. Rien que le retour de l'île d'Elbe et la catastrophique équipée des Cent Jours auraient dû faire de lui un objet de mépris jusqu'à nos jours. Au fond, si l'on met un instant la question juive de côté, nous devrions voir que les différences ne furent pas si grandes, entre Napoléon Bonaparte et Adolf Hitler (et hop ! Un point Godwin...).

Sur ces considérations de haute volée, je m'en vas me rendre au Congrès de Vienne, pour essayer de limiter la casse (en me faisant aider, un peu, par M. de Talleyrand).

Sept heures. — Je viens de “boucler” 1946. Depuis que nous sommes entrés dans l'après-guerre, Oncle Paul et moi, je commence à voir apparaître dans son journal des gens que j'ai connus de leur vivant (Pauvert, Max-Pol Fouchet...). Je ne veux pas dire par là que je les ai rencontrés : seulement qu'ils étaient encore de ce monde, et parfois “en activité”, lorsque j'ai découvert leur existence et qu'elle a plus ou moins interféré avec la mienne.


Lundi 10

Sept heures et demie. — On se risque sur le bizarre, ou au moins sur l'inédit : je viens de faire un aller-retour à la quatrième boulangerie de Pacy, puisque les trois autres ont trouvé bon de prendre leurs saloperies de vacances en même temps. J'en ai rapporté un petit pain dit “de campagne” et un autre de même forme dont j'ai déjà oublié le nom : à en juger par leur molle consistance et leur absence d'odeur, je pense que je ne renouvellerai pas l'expérience. Si c'est pour passer huit jours avec du pain médiocre, autant acheter celui du Super U ou du Carrefour Market.

(Huit heures et demie : le croissant rapporté pour Catherine vient de finir sa triste et courte existence, pour moitié dans les estomacs canin et félin, pour l'autre dans la poubelle ; ce qui augure assez mal de la qualité de mes deux pains...)

— J'ai déjà noté cette coïncidence qui a fait que Voltaire et Talleyrand, mes biographiés de ces temps derniers, ont tous deux vécu 84 ans. Il y a tout de même une énorme différence entre eux, de ce point de vue.

Voltaire est né sous Louis XIV pour s'en aller mourir au début du règne de Louis XVI. Autant dire qu'il a passé sa vie dans un monde encore relativement stable, même si fêlures et craquements n'y ont pas manqué. Talleyrand, lui, a vu le jour sous Louis XV et n'a quitté ce monde que durant le règne de Louis-Philippe. Ce qui lui a fait traverser Révolution, Terreur, 18 brumaire, Empire, Restauration ; et assister à la fin de la véritable monarchie de France lors des Trois Glorieuses. Le premier a descendu une rivière de plaine, l'autre n'est allé que de rapides en cataractes.

Midi. — Je termine mon déjeuner à l'instant. Verdict pour les deux pains achetés ce matin : le premier “acceptable, avec forte indulgence du goûteur”, le second “mûr pour la poubelle”. Mais je ne m'avoue pas (encore) vaincu : demain matin, profitant de ce que Catherine doit aller faire provision de légumes frais à Ménilles, je me risquerai à pousser la porte de la boulangerie locale. Je serais ravi d'y trouver du pain correct, mais pas davantage : s'ils cuisaient là un pain sublime, je serais évidemment tenté d'en faire mes fournisseurs attitrés. Or, Ménilles est quand même nettement plus loin de la maison que Pacy...

(Notre vie devient de plus en plus passionnante, ça vire à l'épopée.)

— À partir de 1815, à mesure que les années passent, on a de plus en plus l'impression de s'extraire d'un certain monde réel pour s'enfoncer, s'immerger dans la Comédie humaine de Balzac.

— Talleyrand, devant qui, vers 1825, un quidam traitait le jeune Adolphe Thiers de parvenu : « Non, monsieur. Thiers n'est pas parvenu, il est arrivé. »

Six heures. — Catherine a retrouvé au sous-sol deux voitures miniatures, une “coccinelle” et une fourgonnette de la Poste. Elle a donné la première à Petit Loup qui, depuis, s'amuse à la faire rouler sur le parquet. Si ça continue, ça va être comme avec les enfants : on va devoir lui acheter un garage pour qu'il puisse corser le jeu...


Mardi 11

Sept heures. — Pourquoi le chat se livre-t-il à sa grande toilette du matin en équilibre sur le dossier du fauteuil de Catherine, alors qu'il pourrait faire la même chose confortablement, sur le fauteuil lui-même ou sur le canapé ?

Et pourquoi pense-t-il que la gamelle d'eau de Charlus est un bassin de jeu, alors que, en tant que chat, il est censé détester avoir les pattes mouillées ?

Midi et demie. — Sur un parking, attendant Catherine qui a rendez-vous chez une podologue : c'est tout nouveau ! Celle-ci est installée, avec une ribambelle d'autres “para-médecins” — je ne sais si c'est le terme exact pour désigner ces spécialités : podologue, sophrologue, ostéopathe, et deux ou trois autres dont j'ai déjà oublié les noms —, dans des petites cahutes en préfabriqué, dans une ruelle si neuve que même le GPS de Soraya ignore son existence. Mais enfin, ruelle et podologue sont bel et bien là.

Je viens d'aller vérifier les plaques des cahutes : il y a aussi des orthophonistes, des psychmotriciennes, des psychologues cliniciennes et, presque saugrenues dans cet environnement, deux dentistes. Et rien que des bonnes femmes...

Il y a aussi, en allant jusqu'au bout de la ruelle, une sage-femme et une pédopsychiatre. Et j'ai été mesquin (ou trop rapide) : il y a tout de même deux mecs, égarés dans ce gynécée.

— Il y a moins d'une heure, j'ai inhumé M. de Talleyrand-Périgord, en la chapelle de son château de Valençay. Je ne quitte pas Jean Orieux pour autant, ayant ressorti sa Catherine de Médicis de son étagère. Lecture qui, au moins en son début, va nécessiter une assez radicale mise au point temporelle : il y a loin de Louis-Philippe à François premier. Si on transpose sur le plan littéraire, cela revient à sauter de Balzac à Rabelais, ou peu s'en faut.

Pour conclure ce chapitre — soyons prescripteur, bon sang ! —, à qui déciderait de s'intéresser de près à cet extraordinaire personnage que fut “le diable boiteux”, je conseillerais sans restriction cette biographie au titre éminemment baudelairien : Talleyrand ou le sphinx incompris.

Six heures. — Le roman français du second XIXe siècle. On commence par Flaubert, on finit par Zola ; entre les deux, rien qui vaille. Goncourt, Daudet, Huysmans et quelques autres de moindre renom : aucun intérêt. Même Barbey d'Aurevilly ne vaut pas grand-chose, non plus que l'horripilant Léon Bloy.


Mercredi 12

Dix heures et demie. — Garé le long de la rue principale de Pacy, attendant Catherine : hier, c'était pour ses pieds ; aujourd'hui, pour ses oreilles...

— Jean Orieux écrit : « Ce sont les Florentins qui ont remanié l'ancienne cuisine française et moyenâgeuse, c'est d'eux que date notre cuisine actuelle. » Je me souviens que, dans son histoire de la gastronomie (Un festin en paroles), Jean-François Revel conteste cette double affirmation, et qu'il le fait avec de solides arguments. Mais lesquels au juste ? Il va falloir retourner y voir...

Quatre heures. — Quelle femme, tout de même, que cette Catherine de Médicis ! En voilà une que les féministes d'aujourd'hui devraient bien ériger en totem. Bon, évidemment, il y a la Saint-Barthélémy, qui risquerait de froisser leur humanisme bêlant et leur amour immodéré pour les religions minoritaires et agressives. Mais c'est qu'on l'a beaucoup exagérée, cette Saint-Barthélémy-là ! Et puis, quoi : massacrer quelques centaines ou même milliers de parpaillots ne représente pas un bien grand péché. Une purge populaire, tout au plus. On notera en surplus que ces massacres ont eu lieu en plein cœur du mois d'août : les catholiques d'alors étaient d'une autre trempe que nous, qui n'hésitaient pas à écourter leurs vacances d'été dès qu'il s'agissait d'aller tous ensemble au charbon.

(Quand on tape “Saint-Barthélémy” dans Google, il faut commencer par se farcir une bonne douzaine de sites consacrés à l'île à la con qui porte ce nom avant d'en arriver enfin aux articles sérieux...)

— Diane de Poitiers, maîtresse “officielle” d'Henri II, est d'une cupidité sans borne, qui se déchaîne littéralement à la mort de François premier, quand son amant accède au trône. Pour elle pas de profits négligeables : apprenant qu'il existe une taxe spéciale sur les cloches, elle s'en fait aussitôt, en travaillant Henri au corps, attribuer le montant. Ce qui fera écrire à Rabelais : « Le roi avait pendu toutes les cloches du royaume au col de sa jument. » La belle dame d'Anet a dû en hennir et ruer de fureur.

Six heures. — Comme Jean Orieux et  moi nous entendons plutôt bien (on passe tellement de temps ensemble que je devrais intituler ce journal Du côté de chez Jean…), je viens de commander sa biographie de Bussy-Rabutin, le cousin de la Sévigné. Évidemment, le personnage n'a pas l'envergure d'un Voltaire ou d'un Talleyrand, encore moins l'importance historique de la reine Catherine ; il est tout de même assez séduisant. Et puis, repasser au XVIIe siècle après ma cure de Renaissance ne me fera pas de mal.

— Apparemment, si l'on croit un sondage réalisé par un site de rencontres homos (mais il faudrait voir dans quelles conditions il a été réalisé), les pédés Allemands seraient de plus en plus nombreux à vouloir voter pour l'AfD, les méchants nazis teutons. Si c'est vrai, l'interrsectionnalité et la convergence (des luttes) ont du souci à se faire.

(Esprit Maurice Goux : quand un orchestre médiéval est à l'unisson, c'est la convergence des luths.)


Jeudi 13

Neuf heures et demie. — Rapide aller-retour au Carrefour Market de Pacy, essentiellement pour en rapporter du pain, nos imbéciles de boulangers ayant trouvé malin de fermer tous en même temps. J'ai choisi de prendre deux “boules bio” (une pour Catherine, une pour moi : on fait pain à part...) : je suis un peu honteux d'avoir acheté un truc bio, j'espère que l'information ne transpirera pas trop, ma réputation risquant d'en souffrir assez gravement...

— L'inlassable capacité des réso-sociopathes à se fabriquer chaque jour un nouveau scandale à partir de rien continue de m'étonner et de me réjouir. Ce matin, les sœurs-de-plainte braquent leurs projecteurs sur un certain Kanye West (j'ignore absolument qui peut bien être ce jeune homme) qui a déclaré : « Je domine ma femme. Ce n'est pas une merde woke féministe. »

Passons sur la distinction du langage : apparemment, ce M. West est un rappeur américain racisé : ne nous montrons pas trop exigeants, il a sûrement beaucoup souffert. Mais enfin, qu'est-ce que nos féministes régionales peuvent bien en avoir à faire de la façon dont lui et sa partenaire vivent leur vie conjugale de l'autre côté de l'Atlantique ? Qui leur a dit que la jeune femme n'était pas parfaitement complice de son homme et de ses petites provocations, heureuse même d'être “dominée” ? Du reste, l'est-elle vraiment ? Qu'est-ce qu'elles savent de tout cela, nos fliquettes metooffues ? Et qui les a instituées gardiennes des bonnes mœurs, ces punaises de sacristie laïques ?

Midi. — N'importe qui jetant un regard, même distrait, sur l'histoire de France constatera aussitôt que la fameuse invisibilisation des femmes est très largement mythique. Mais que pèse la réalité, face au mythe ?

Trois heures. — Ma mémoire ne me trompait pas (pour une fois). Je viens de rouvrir Un festin en paroles de Revel, directement au chapitre intitulé Le Fantôme des Médicis. Il y conteste bien, sans nuances, l'idée reçue selon laquelle l'arrivée en France de Catherine de Médicis et de sa cohorte romano-florentine aurait donné le coup d'envoi d'une révolution gastronomique, d'une liquidation de la gastronomie médiévale. Il le fait avec un certain nombre d'arguments et de preuves tout à fait convaincants. Je ne vais pas en faire le détail ici : qu'on se reporte à son livre qui, de toutes façons, mérite amplement d'être lu. J'en citerai juste deux.

D'abord, Revel fait remarquer qu'entre le Viandier de Taillevent (XIVe siècle) et Le Cuisinier Français de La Varenne (1651), il n'est paru en Europe aucun véritable livre de cuisine. Or, le plus sûr signe d'une révolution gastronomique, c'est précisément la multiplication des ouvrages traitant d'elle. Ensuite, Revel parle d'un grand banquet offert aux Médicis à Rome, en 1513, et donne tout le détail des différents plats qui y furent servis en une douzaine de services : l'ensemble constitue un festin typiquement médiéval, sans la moindre innovation notable. Comment ces mêmes Italiens auraient-ils pu importer en France des recettes et des façons qui n'existaient pas encore chez eux ?

Il y a en revanche deux domaines dans lesquels Revel ne conteste nullement les innovations apportées par les Italiens du XVIe siècle. Ce sont les pâtisseries & confiseries d'abord. Et, ensuite, le raffinement des manières : utiliser une fourchette plutôt que ses doigts, ne pas se moucher dans les replis de la nappe, etc. Ce dont on ne saurait trop les remercier. Bref, la révolution culinaire apportée par Médicis et consorts est bien du domaine de la légende. Et voici, sur ce chapitre, la conclusion de Revel :

Machinalement reprise par de nombreux historiens [coucou, M. Orieux !], cette légende a malheureusement occulté la vraie révolution : celle venue du Nouveau Monde. Sans les Aztèques, il n'y aurait pas de tomates, donc pas de cuisine provençale ou italienne, pas de haricots, donc pas de cassoulet, pas de maïs, donc pas de polenta, pas de pommes de terre, donc pas de bifteck-frites ni de hachis Parmentier, et pas de dinde pour Noël ni de chocolats pour le nouvel an.

— Revel, encore lui, s'insurge contre le mot “gastronome”, apparu au début du XIXe siècle, qu'il trouve à la fois pédant et bien laid. J'ajouterai pour ma part : de cousinage fâcheux, puisque de même racine que notre moderne gastro-entérite, laquelle ne donne guère envie de passer à table.


Vendredi 14

Neuf heures. — Ce matin, sous X,, mon jeune crétin de référence, Ilan Gabet, évoque les Nations unies (les grands sujets ne lui font pas peur, au gamin...) et ses “résolutions condamnatoires”. Le pis est que mon imbécile d'iBigo semble très bien connaître cet adjectif que, moi, je découvre. Se savoir désormais moins moderne que son téléphone est tout de même une petite épreuve...

Midi. — En faisant toujours plus de concessions aux calvinistes, Catherine pense pouvoir maintenir la paix dans le royaume de France (sans trop le savoir, elle est en train d'inventer cette pure abstraction : le vivre-ensemble). Philippe II d'Espagne lui rétorque que, ce faisant, elle va engendrer des catastrophes dont elle sera tenue pour responsable. C'est lui qui a raison, évidemment : royaume à feu et à sang, provocations protestantes de plus en plus grandes et impérieuses, Saint-Barthélémy, etc.

Il reste que cet exemple d'une religion ultra-minoritaire — pas plus de 5% de la population — parvenant à paralyser et dévaster tout un pays, parce que plus jeune, plus agressive et passablement empreinte de fanatisme, cet exemple aurait bien mérité de rester un peu plus présent à nos modernes esprits…

— J'apprends à l'instant, par les surprises du labyrinthe internétique, la mort d'Henri Bernard, en 2021, à 82 ans. Il était rewriter à France Dimanche, sans qu'on sache trop pourquoi car il ne faisait guère mystère d'être largement assez riche pour se passer de ce modeste appoint (« c'est pour payer tes cigarettes ! », lui disait Anne-Marie Corre, notre “cheftaine” de l'époque, ce qui agaçait un peu cet homme charmant et toujours d'humeur égale et joyeuse).

Il s'était, sur le tard, marié avec celle qu'il présentait comme son amour de jeunesse retrouvé, Daphné de Turckheim, que j'avais précédemment connue lors de mon passage au Figaro Magazine (1979), quand elle s'appelait Daphné de Saint-Sauveur.

Quatre heures. — Comme dirait le populo : « Et en plus, c'est payé avec nos impôts ! » J'apprends qu'il existe, dans l'une de nos belles universités, une greluche qui se revendique “spécialiste en études shakespeariennes, travaillant plus spécifiquement sur la race dans l'œuvre de Shakespeare et les insultes islamophobes dans le théâtre anglais du XVIe siècle”. 

Il existe, ou plutôt : il existait. Car la stagiaire en question semble être en train de se faire virer : en raison de son enthousiasme débordant, elle s'était apparemment mise à dénoncer à tout va ses chers collègues. Coupables de propos “islamophobes” autour de la photocopieuse, bien évidemment.


Samedi 15

Dix heures. — Une chose, parmi des wagons d'autres, que j'avais oubliée : c'est à Catherine de Médicis que nous devons de commencer chaque nouvelle année le premier janvier, et non plus à Pâques comme c'était la règle jusqu'alors.

Trois heures. — Du classement problématique de certains livres. Il y a deux jours, je l'ai noté, j'ai éprouvé le besoin de relire l'un des chapitres du livre de Revel, Un festin en paroles. J'ai bien cru que j'allais être frustré de cette relecture : ayant parcouru trois fois des yeux la douzaine de livres que je possède de cet auteur, j'ai dû me rendre à l'évidence : son Festin n'y était point. Encore un livre envolé sans qu'on sache comment ni vers quels rivages !

Qu'est-ce qui m'a poussé, au moment de quitter la Case, furieux, à jeter un regard sur le rayon où sont alignés les sept ou huit livres traitant de gastronomie et de l'histoire d'icelle ? Mon bon ange, assurément, puisque “le” Revel se trouvait parmi eux, exactement où je l'avais moi-même rangé.

J'aurais pu, bien sûr, à l'issue de ma précédente lecture, le placer avec les autres Revel. Mais alors, mon mauvais ange m'aurait certainement poussé, avant-hier, à aller le rechercher parmi les livres “de cuisine”... où je n'aurais pu que constater sa disparition.

À moins d'acheter systématiquement en double tous ces livres de type “ambivalent”, le problème me semble sans solution. Mais, la Case étant déjà surencombrée d'ouvrages, ces achats en double impliqueraient de déménager pour aller s'installer dans une maison offrant davantage de murs bibliothécables. Fatigant...

— Le dernier fils de Catherine de Médicis et d'Henri II a été baptisé sous le nom d'Hercule. Heureusement qu'il a eu le bon goût de mourir avant son frère ainé, Henri III. Sinon, la France se serait, après 1589, retrouvée avec à sa tête un roi Hercule, ce qui aurait bien fait rire de nous. Et pas du tout Henri de Navarre qui, par le fait, ne serait jamais devenu Henri IV. De toute façon, nous n'avons rien à regretter : Hercule, devenu ensuite, plus raisonnablement, François d'Alençon était une sorte de gnome parfaitement stupide, vicieux, malsain.

Six heures. — C'est avec un ravissement sans mélange que je découvre l'existence d'une nouvelle (?) star du show-business. Il s'appelle Lucky Love, ce qui est déjà fort prometteur. Il s'est fait un look de sous-Freddy Mercury, mais en plus festif puisqu'il arbore quelques cheveux violets ainsi qu'un charmant petit moignon en guise de bras gauche. Sans doute par crainte que ces atouts ne soient pas suffisants pour masquer sa criante absence de talent (oui, j'ai poussé l'héroïsme jusqu'à mettre le son...), il s'affiche bruyamment comme homosexuel et séropositif. En dehors du fait que le sida commence à sentir un peu la poussière des lointaines années quatre-vingt, on peut considérer que voilà une carrière toute faite, devant quoi aucune traverse ne saurait décemment se dresser. Déjà, nos vaillantes féministes le font tourner en boucle et n'en finissent plus de se pâmer devant une masculinité aussi chou.


Dimanche 16

Sept heures (du soir...). — De Léautaud, 27 septembre 1947 : « Tantôt, rue de Seine, un individu, étranger, certainement, très brun de cheveux, le visage basané, Polonais, ou Italien, ou Espagnol, vêtu misérablement, etc. »

Cher Oncle Paul, c'est très bien d'être raciste et de repérer les envahisseurs à vue. Mais enfin, si vous prétendez reconnaître les Polonais à leur tignasse noire et à leur teint de moricaud, vous allez au-devant de graves mécomptes.


Lundi 17

Huit heures. — Curieux, ces bons auteurs, écrivant le plus souvent un français tout à fait correct, parfois même presque élégant, et qui, soudain, au détour d'une phrase anodine, révèlent un sens de la langue défectueux. Jean Orieux écrit : « Catherine se trouva face à face avec un double péril. » Certainement pas. Un péril étant dépourvu de toute espèce de “face”, on ne peut se retrouver “face à face” avec lui. Pourquoi ne pas avoir écrit tout simplement : « Catherine se trouva face à un double péril » ?

(Vu le contexte, j'aurais même préféré : “se retrouva face”. Mais bon : on ne va pas non plus passer la matinée à ergoter...)

Quatre heures. — Il est amusant de se voir rappeler que si la plante rapportée des Amériques par Jean Nicot s'appelait tobaco à Cuba, elle changeait de nom au Brésil pour devenir petun. Or, jusqu'au siècle dernier, au moins dans l'argot parisien, le verbe pétuner signifiait bel et bien : fumer. Et je suis certain d'avoir entendu plusieurs fois mon vieux banlieusard de père l'utiliser. Si je me souviens bien, c'était plutôt pour dire que, dans telle ou telle circonstance, ils avaient, lui et ses compagnons du moment, trop fumé. Mais peut-être confondé-je, en l'occurrence, avec bombarder, qu'il employait également dans des situations similaires. Difficile de démêler tout cela...

Cinq heures. — Il est temps d'abandonner Orieux au profit de Léautaud. J'ouvre le volume et tombe presque aussitôt sur ceci (28 novembre 1947) : « Reçu ce matin le nouveau roman de Jean Orieux. » C'est une conspiration ou bien ? Cela dit, la suite n'est guère à l'honneur du futur biographe :

« Il m'a annoncé cet envoi hier, au déjeuner Malakoff [chez Florence Gould]. J'ai coupé les quinze ou vingt premières pages. Suffisant. Absolument sans aucun intérêt. Amas de petits détails insignifiants. Pas de style, pas de flamme, pas de passion. Besoin de publier un livre, pour maintenir son nom. Étonnant qu'on puisse se plaire à un tel travail et se contenter de si peu. »

Au moins, maintenant, je sais pourquoi je n'ai jamais été effleuré par la tentation d'acheter l'un ou l'autre des romans de l'infortuné Orieux : l'esprit de Léautaud m'avait mis en garde...

(Allons bon ! Quatre lignes plus bas, Oncle Paul m'affirme que le premier roman d'Orieux, Fontagre, était “remarquable”. Je fais quoi, moi, alors ?)

Six heures. — Information pour moi stupéfiante, à peine croyable : « Le niveau de français baisse chez les jeunes. » Et c'est précisément ce qui m'étonne : que le niveau en question puisse encore baisser.


Mardi 18

Sept heures et demie. — Aujourd'hui, grand jour : réouverture de la boulangerie de la mairie ! J'y étais dès sept heures, vibrant d'espoir et déjà tout salivant... Devanture noire, porte close. Sur celle-ci, une affichette informant l'aimable clientèle (moi, donc) que, le four ayant brûlé, ces braves gens n'étaient pas en mesure de, etc. Heureusement, il me reste un bout de pain dans le congélateur. Je tenterai ma chance demain à celle du pont, dont ce sera aussi la réouverture. En espérant que l'incendie initial ne se sera pas propagé jusque-là.

Dix heures. — Orieux a des petites manies qui m'énervent, en partie parce que je ne parviens pas à leur trouver d'explication. Par exemple, pourquoi écrit-il, par exemple, “les Montmorency”, en laissant le nom invariable comme le veut la règle française, mais “les Guises”, avec cette marque incongrue du pluriel ? Un peu de cohérence n'aurait pas nui. Il écrit aussi Alençon au lieu de d'Alençon, quand il parle du petit frère dégénéré, et traître à la Couronne, des trois rois issus de Catherine. Mais ça...

Trois heures. — Bernard Frank non plus n'est pas à l'abri de ces trébuchements de la langue. Dans une chronique, il écrit : « Passer sans transition de la philosophie allemande à Kierkegaard, c'est risquer d'attraper un chaud-froid. »

Le chaud-froid étant une préparation culinaire, je crois que celui qui tenterait le saut indiqué courrait plutôt le risque d'un chaud et froid.


Mercredi 19

Huit heures. — Fin de la saga boulangère : l'échoppe “du pont” à bien rouvert ses portes tout à l'heure, à sept heures et demie (les Dupont sont des lève-tard...) et, apparemment, le four n'avait pas explosé durant les vacances du personnel.

Midi. — Comme la vie est parfois harmonieuse ! J'arrive presque au bout de l'existence de Catherine de Médicis — une quarantaine de pages encore —, et voilà que Mondial Relay m'avertit aimablement que Bussy-Rabutin n'attend que mon bon vouloir au locker de Saint-Aquilin. Je le récupérerai tout à l'heure, en allant au Carrefour Market (pour nous) et à la jardinerie (pour les oiseaux).

Cinq heures. — Attention, c'est un ordre ! Et pas n'importe lequel, puisqu'il émane du Pr Saint-Graal en son auguste personne. Le voici :

 « N'achetez plus aucun vêtement tant que vous avez à peu près ce qu'il faut dans vos placards. C'est vital. Comme arrêter de manger de la viande et éviter de prendre l'avion. »

On remarquera que, pour ce qui est de l'avion, le diktat se fait moins impératif, puisqu'il s'agit seulement de l'éviter. C'est normal : notre pompeux prof doit, si j'ai bien suivi, se rendre prochainement dans une quelconque université de l'État de New York, et je doute qu'il fasse la traversée en galion à voiles.

En tout cas, voilà qui me donne la furieuse envie d'un aller-retour en jet privé à Los Angeles pour en rapporter des malles entières de fringues neuves et inutiles. Et, bien sûr, en me tapant deux T-Bones steaks, à l'aller et deux autres au retour.


Jeudi 20

Huit heures. — Une chose apparaît clairement, lorsqu'on en termine avec l'existence de Catherine de Médicis : son expérience maternelle ne donne pas envie d'avoir des enfants. Mais alors, là, pas du tout.

Il est temps de passer à Bussy-Rabutin qui, je suppose, va nous mettre un peu de légèreté et de fantaisie dans tout cela.

Cinq heures. — La biographie de Bussy-Rabutin est la première qu'écrivit Jean Orieux. Cela se sent : il est encore assez loin de maîtriser les lois du genre, comme il le fera superbement quelques années plus tard. Ici, comme dirait Flaubert, il y a bien les perles, mais il manque le fil. La lecture en est néanmoins tout à fait agréable.


Vendredi 21

Sept heures. — Quelle excellente idée il a eu, le réverbère qui monte la garde à gauche de notre portail, de défunter plus ou moins, hier soir ! N'émettant plus qu'une faiblissime et intermittente lueur jaunâtre, il nous permet de prolonger un peu la nuit. J'espère que nos édiles ne vont pas s'en aviser trop vite...

Dix heures. — Apparemment, c'est un immense génie qui vient de nous quitter. Il s'appelait Frankétienne et était haïtien, comme de juste. D'après une certaine Emmelie Prophète (?), c'était un artiste multipotentialiste. Selon le Pr Saint-Graal, il pratiquait une “écriture quantique”, ce qui comment à foutre un peu la trouille. Toujours d'après le même bien-en-chaire, il faudrait lire son livre intitulé Une étrange cathédrale dans la graisse des ténèbres. Voilà un titre qui me vaut dispense perpétuelle : je continuerai d'ignorer l'œuvre de ce pauvre Frankétienne. Qu'il repose en paix, néanmoins.

Deux heures. — Elle est vraiment curieuse, cette biographie de Bussy. Régulièrement, l'auteur perd totalement de vue son personnage, parfois pendant plusieurs dizaines de pages, pour dresser le portrait de celui-ci ou de celle-là, des gens que, peut-être, Bussy n'a même jamais fréquenté de sa vie. En fait, plutôt qu'une biographie, on n'a l'impression de lire des historiettes, et qu'Orieux regarde franchement du côté de Tallemant des Réaux ; dont, hélas, il n'a ni la verve, ni le talent d'écrivain.

Quatre heures. — En 1949, Léautaud reste fermement convaincu que Winston Churchill fut le grand responsable de la guerre contre l'Allemagne hitlérienne. Churchill qu'il n'hésite pas à qualifier de “bandit politique”. Il ajoute : « personne ne me contredit quand je dis cela. » Tu m'étonnes ! Qui perdrait son temps à discuter avec un vieillard malcommode et frappé de gâtisme politique ?

De la même façon, je me suis toujours dit que si, un jour, je me trouvais face à un olibrius m'affirmant que la terre est plate et âgée de quinze mille ans, je me garderais de le contredire, trouvant plus amusant, et surtout plus rapide, d'abonder dans son sens. Même chose avec un négateur des chambres à gaz, un contestataire des alunissages d'Apollo, un écolo décroissant, etc. Malheureusement, je n'ai jamais rencontré aucun de ces zigotos. Ou alors, ils ont jugé plus prudent de se taire.


Samedi 22

Dix heures. — Ce matin, on trouve ceci chez les sœurs vigilantes :

« MeTooMedia apporte tout son soutien à Marion, Lily, Hélène, Caroline, Chloé, Julia qui dénoncent les agressions, violences et harcèlement de Franck Gastambide. »

Une fois de plus, je remarque que seul l'homme qu'on accuse a droit à ses nom et prénom, pour être bien sûr que personne ne se méprenne sur l'identité du monstre, cependant que ses accusatrices ont le privilège de demeurer dans un confortable anonymat. On me dira sans doute que c'est “pour les protéger”. Mais les protéger de qui ? De quoi ? Et l'homme qu'elles jettent en pâture, il n'a pas droit, lui, au moins tant qu'il n'a encore été reconnu coupable de rien, à un minimum de protection ?

— Hélas, on n'a pas tous les jours un violeur à se mettre sous la dent : il y a des jours maigres. Dans ces cas-là, la fringale d'indignation est telle que tout fait ventre. Exemple trouvé chez Élodie J. :

Un samedi matin chez le boucher-charcutier. « Bonjour Monsieur, qu'est-ce que je vous sers ? — Un morceau de viande maigre et sans gras... comme ma femme ! »

Et voilà comment une blague mi-beauf, mi-bon enfant, qui doit traîner les échoppes depuis au moins trois-quarts de siècle, suffit à relancer le manège féministe. Et on tire la queue du Mickey !

Personnellement, je me serais plutôt indigné bruyamment de ce que “maigre et sans gras” constitue un intolérable pléonasme. Mais enfin, chacun voit midi à sa porte, n'est-ce pas ?

Par une sorte d'antithèse lipidique, la blague de ce brave homme m'en a rappelé une autre : Comment appelle-t-on le gras qui est tout autour du vagin ? Réponse : la femme.

Surtout, ne dites rien à la vice-présidente, hein : je n'ai plus l'âge d'aller ramer aux galères...

Six heures. — J'ai enterré Bussy-Rabutin juste avant le repas du chien, à qui ça n'a nullement coupé l'appétit. Comme je suis, depuis quelque temps, furieusement bio (j'espère que je ne vais pas sombrer dans le véganisme), j'ai repris celle du Grand Condé, due à la plume de Simone Bertière. Choix assez logique puisque Bussy et lui ont plusieurs fois guerroyé côte à côte.

— Elle devrait nous faire un peu réfléchir sur nous-mêmes, la vie de ce Prince qui (pour faire très bref) commence par remporter une série d'éclatantes victoires à la tête des armées du très jeune Louis XIV, puis se retourne contre la régence d'Anne d'Autriche en devenant frondeur, avant de passer franchement du côté des Espagnols pour combattre la France. L'Espagne ayant définitivement perdu, il revient en France faire sa soumission au roi, laquelle est acceptée. Quelques années plus tard, il se verra même confier de nouveau un commandement.

À présent, transposons. Imaginons un général français s'étant couvert de gloire durant la guerre de 14 et qui, après juin 40, passe au service du Reich pour aller combattre les forces françaises en Afrique. En 1945, il revient à Paris et fait amende honorable auprès de de Gaulle. On ne lui intente pas le moindre procès, et même, il reprend du service actif au moment de la guerre d'Algérie, avant de mourir couvert d'honneurs officiels.

Qui n'éclaterait pas de rire devant un tel conte pour bisounours ? Cela n'empêche pas que l'on continuera à flétrir la terrible cruauté de nos monarques dits “absolus”, tout en s'attendrissant sur les doux bienfaits de notre si belle démocratie. 


Dimanche 23

Dix heures. — Alors qu'on ne les a quasiment pas vus de l'hiver, les chardonnerets sont, depuis quelques jours, au moins cinq ou six qui squattent la cabane à graines. Au grand dam des mésanges qui doivent faire preuve d'une certaine patience avant de passer à table.

— Comment voudrait-on que le bon peuple s'y retrouvât ? Au début du XVIIe siècle, quand on quittait la France par le Nord, on traversait les Pays-Bas et les Provinces-Unies. Ces Pays-Bas étaient notre actuelle Belgique, tandis que les Provinces-Unies représentaient ce que nous appelons aujourd'hui... les Pays-Bas. Ils le font exprès, ou bien ?

Deux heures. — Un certain Cémil, sur Blouski, se lance dans les réflexions historiques. Il se présente comme journaliste “indépendant”, ce qui est devenu l'équivalent propre sur soi du bon vieux “chômeur”. Il écrit, ce penseur :

Le “chacun chez soi” est une erreur contre nature qui nous entraîne vers le nazisme.

C'est curieux, j'ai toujours cru que l'un des principes de base du nazisme était de repousser les Slaves toujours plus à l'Est afin de se tailler de nouveaux territoires purement germaniques. Le fameux Drang nach Osten. J'ai dû lire trop vite, comme d'habitude. Heureusement que notre turco-indépendant Cémil est arrivé pour me remettre sur rails...


Lundi 24

Onze heures. — En début d'après-midi, rendez-vous à Saint-André-de-l'Eure avec l'ostéopathe de Catherine (que j'appelle, moi, le rebouteux...). Il est censé, ce brave homme que je ne connais pas, en me tordant dans tous les sens, supprimer les douleurs continuelles que je ressens depuis près de deux mois dans l'épaule et la cage thoracique droites. J'y vais pour faire plaisir à Catherine, à peu près persuadé que je suis que le dit rebouteux ne pourra rien pour moi. Ça me fera toujours une petite sortie...

Quatre heures. — Pour l'instant, les diverses manipulations subies ne me semblent pas avoir entraîné un mieux sensible : je vais attendre cette nuit, la position allongée étant nettement la plus délicate depuis le début. Je persiste à n'y croire guère.

Sept heures. — Parvenu au milieu de l'année 1951 (on a enterré Gide il n'y a pas une heure), je commence à me lasser un peu de la fréquentation quotidienne, qui dure depuis des mois, de Léautaud. Je le trouve de plus en plus radoteur, crispé sur ses vieilles marottes, sans même parler de ses “analyses politiques” totalement absurdes pour la plupart. Je pourrais évidemment lui signifier son congé sans plus de cérémonie. Mais il se trouve que j'aimerais bien “pousser” jusqu'à 1954, c'est-à-dire jusqu'à la sortie en librairie du premier volume de ce journal même.


Mardi 25

Huit heures. — Pas la moindre amélioration du côté des douleurs thoraciques, malgré les manipulations du rebouteux. J'ai rendez-vous en fin d'après-midi avec le Dr Monreal (anciennement Dubruel) afin d'obtenir d'elle une ordonnance pour une radio, un scanner, une séance de divination organique... enfin un truc dans ce goût-là. Je sens qu'on va entrer dans des joyeusetés inédites...

Midi. — Trouvé à l'instant chez Blouski cette déclaration solennelle, et probablement fondamentale :

Véritable poison pr les romantiques de la lutte des classes et en fait, pour tout mouvement qui n'entend aucunement mettre les marges au centre, et dc reproduiront des lignes de démarcation : L'intersectionnalité !

Le génie qui a dégobillé cette soupe se présente comme “vidéaste politique, décolonial spinoziste”. Ce qui doit expliquer la lumineuse fluence de son style : être un décolonial spinoziste a toujours été l'apanage d'une étroite élite...

Cinq heures. — Je devais passer à la pharmacie avant mon rendez-vous de cinq heures et demie avec le Dr Dubruel. J'avais donc prévu large, sachant qu'il y a toujours du monde à la pharmacie. Toujours, mais pas aujourd'hui. Si bien que me voici sur le parking du cabinet médical avec une demi-heure d'avance. Sachant que ma fucking doctoresse trouve le moyen de prendre du retard dès son premier rendez-vous du matin, à quelle heure va-t-elle daigner me recevoir ? Je parierais bien pour six heures et demie...

En attendant, je reste dans la voiture : au moins, j'échappe aux conversations de salle d'attente.

Six heures vingt. — De retour dans mon fauteuil : je m'en suis bien tiré... Je suis rentré muni d'une ordonnance pour un scanner “complet” : de la nuque à la bite ! Maintenant, il s'agit de prendre rendez-vous à la clinique Pasteur. En espérant qu'ils ne me le fixeront pas dans six mois : on risquerait le scanner post mortem...


Mercredi 26

Neuf heures. — Déposé Charlus chez l'esthétichienne à huit heures et demie. Il était temps, il commençait à ne plus ressembler à rien d'identifiable. On le récupère dans deux heures. D'ici là, pour se distraire, diverses courses alimentaires. Et, cet après-midi, si j'ai encore quelques lambeaux de courage, aller-retour à la clinique Pasteur d'Évreux, afin d'y prendre rendez-vous pour mon prochain scanner. Bref : une journée de merde comme on les aime.

Trois heures. — Rendez-vous pris pour le 12 mars (je m'attendais à quelque chose de plus éloigné dans temps), mais à Bergouignan et non à Pasteur. Je regrette un peu : j'avais mes petites habitudes, au scanner de Pasteur...

En tout cas, c'est la fin des corvées de ce jour.


Jeudi 27

Huit heures. — C'est tout de même incroyable, le nombre de gens — je parle de ceux dont c'est plus ou moins le métier d'écrire — qui ignorent la conjugaison du verbe “se départir”, s'obstinant à la calquer sur celle de “répartir”, verbe du deuxième groupe, alors qu'elle est en tous points semblable à celle du très usuel “partir”, qui appartient au troisième groupe. Au présent, on écrira donc : je me dépars, nous nous départons. Et non, comme je viens encore de le lire sous la plume de Mme Bertière, : je me départis (forme qui est correcte... mais seulement au passé simple), nous nous départissons.

J'aimerais bien ne plus avoir à le répéter.

Midi. — Catherine m'a signifié ce matin sa hâte de me voir publier, sur le blog-mère, l'annonce de parution du journal de février. Simplement parce qu'elle n'en peut plus de voir s'étaler en tête de page le museau renfrogné et le regard aigre de la Greta Th.

Six heures. — Je viens de me livrer (pieds et poings liés) à une relecture complète de ce journal de février : il m'a paru plutôt plus court que d'ordinaire, et plutôt plus inintéressant.


Vendredi 28

Neuf heures. — La dernière fois que je suis venu au laboratoire d'analyses, je m'étais extasié d'y trouver une salle d'attente vide et une pompeuse de raisiné n'attendant que moi : c'est une chose dont je ne pourrai pas me réjouir aujourd'hui... D'un autre côté, je n'ai rien de plus amusant à faire de ma matinée.

Dix heures. — De retour dans mon fauteuil : il n'y avait vraiment pas de quoi en faire un drame. (« Mais enfin, je n'ai fait aucun drame, moi ! », proteste énergiquement le diariste.) Pris par mon élan, je me suis même arrêté au Super U pour le plein d'essence, de façon à ce que Catherine et sa sœur n'aient pas à s'en soucier lors de leurs différentes petites vadrouilles de la semaine prochaine.

— À force de le croiser et recroiser dans la biographie de Condé, la tentation était forte de m'intéresser de plus près à l'extraordinaire cardinal Mazarin. Je viens d'y céder. Et sans quitter Mme Bertière, puisqu'elle est également l'auteur d'une vie de ce Jules-là, toujours aux éditions de Fallois.

Midi. — Toujours de Mme Bertière, je reçois à l'instant (Danke sehr, Herr Momox !) le livre qu'elle a consacré à Dumas et à ses mousquetaires. Ce qui se raccordera fort bien à Mazarin.

Cinq heures. — Et nous terminerons donc ce mois sans Gene Hackman, mort dans des circonstances assez bizarres, apparemment. Heureusement pour le cinéma mondial, Philippe Torreton et Muriel Robin sont toujours bien vivants.